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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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9 août 2017 3 09 /08 /août /2017 19:58
Le prix Nobel de littérature «alternatif» a été attribué à Maryse CONDE, lors d’une cérémonie qui s’est tenue à Stockholm, en Suède, vendredi 12 octobre 2018.  «Les Français n’ont jamais voulu entendre la voix de la Guadeloupe. Je suis heureuse qu’enfin, cette voix singulière soit reconnue. Je dédie ce Prix Nobel à mon mari, ma famille, à la Guadeloupe et à tous ceux qui me lisent» a-t-elle déclaré. 
Depuis bien longtemps, je ne cesse de répéter que Maryse CONDE mériterait bien un Prix Nobel de Littérature. Dans son testament, Alfred NOBEL (1833-1896) pose comme critère d’attribution de ce prix, le fait d’avoir «rendu service à l’humanité, permettant une amélioration ou un progrès considérable». Ce prix décerné, en 2016, à un chanteur, Bob DYLAN, avait suscité des interrogations, voire des moqueries ; M. DYLAN était de surcroît aux abonnés absents, causant ainsi un scandale supplémentaire. Pour l’instant, si les Européens sont les plus primés, quatre Africains ont déjà été récipiendaires de cette distinction : le Nigérian, Wolé SOYINKA, l’égyptien Naguib MAHFOUZ (1911-2006), et deux Sud-africains, Nadine GORDIMER et John Maxwell COETZEE, naturalisé australien depuis 2006. Un auteur Kenyan, NGugi Wa Thiong’o, est régulièrement cité pour ce prix. Il est regrettable, de leur vivant, que ni le sénégalais, Léopold Sédar SENGHOR (1906-2001), ni le nigérian, Chinua ACHEBE (1930-2013), n’aient été honorés de cette distinction.
 
L’académie royale du Prix Nobel de littérature est actuellement secouée par un scandale sexuel et financier, ainsi qu’une vague de démissions ayant conduit au report de la session de 2017 en 2019. Ainsi, 18 femmes accusent le mari d’une des académiciennes (Mme Katarina FROSTENSON) un français, Jean-Claude ARNAULT, directeur d’un lieu d’expositions culturelles dans la capitale du royaume de viols et d’agressions sexuelles. Un audit, mené par un cabinet d’avocats, a depuis lors relaté que l’Académie versait à M. ARNAULT de généreuses subventions. Par ailleurs, M. ARNAULT avait enfreint les règles de la confidentialité en révélant, avant l’heure, le nom du récipiendaire du Prix Nobel de Littérature.
Finalement, Maryse CONDE est Prix Nobel de Littérature, et j’en particulièrement heureux et fier, dans cette époque troublée avec la montée du populisme et du racisme. Le multiculturalisme est un atout pour l’Humanité. En effet, Maryse CONDE, un pont entre les Antilles, la France et l’Afrique, sans évoquer son âge et sa maladie, par son imposante, originale et riche contribution littéraire, a considérablement fait avancer l’esprit humain, et donc rendu un service considérable à l’humanité, au sens où l’entendait Alfred NOBEL. En effet, Maryse «résiste à l’univocité et présente au lecteur un certain degré d’aspérité : refus de s’aligner à un mouvement littéraire, recherche incessante de nouvelles formes narratives propres à révéler un aspect ignoré de notre rapport au monde et de l’adéquation de l’être à sa vérité intérieure» écrit Noëlle CARRUGGI. Drames et péripéties abondent dans sa contribution littéraire et mettent en valeur les proscrits ou les maudits, les grandes figures de l’histoire, la recherche d’identité des Noirs, l’altérité, les cultures de la diaspora africaine, ainsi que les thèmes de l’errance ou de l’exil et l’aspect subversif du voyage. «Toute l’histoire des Antilles se situe sous le signe de la dépendance. Le peuple antillais est le seul peuple qui n’ait pas choisi le lieu de résidence, mais à qui il a été imposé» dit-elle. Maryse CONDE a pratiqué le récit autobiographique, le roman policier, le fantastique, le roman d’amour et le roman historique, ainsi que la réécriture de classique de la littérature comme les «Hauts de Hurlevent», un amour fusionnel avec sa mère, le théâtre et la littérature de jeunesse. Si Aimé CESAIRE écrivait pour instruire le peuple, être la «bouche de ceux qui n’ont pas de bouche ; la voix de ceux qui n’ont pas de voix», Maryse CONDE a, quant à elle, pour ambition de rendre le monde compréhensible ; elle n’est pas une écrivaine engagée : «La littérature n’est pas un tract politique […]. C’est surtout une proposition qu’un individu fait aux autres. Il cherche, il se cherche et les autres cherchent avec lui. (…). J’écris pour moi-même. J’écris à propos de l’esclavage, de l’Afrique, de la condition des Noirs dans le monde parce que je veux ordonner mes pensées, comprendre le monde, être en paix avec moi-même. J’écris pour trouver des réponses aux questions que je me pose. L’écriture est pour moi une sorte de thérapie», dit-elle. Maryse CONDE est une auteure réaliste «écrire, c’est donner une version de la réalité». Ayant visité et vécu dans de nombreux pays, Maryse CONDE est en quête du voyageur intérieur, de l’adéquation du sujet à lui-même. «Pour beaucoup d’écrivains, voyager n’est pas indispensable, écrire est un voyage intérieur. Moi, j’ai toujours voulu rencontrer les autres, communiquer, avec les gens les plus lointains. C’est une tendance qui m’est particulière» dit-elle. Maryse CONDE n’arrive pas à expliquer, rationnellement, sa vocation littéraire ; témoin de divers événements exceptionnels, elle s’est rendue compte que sa vie était incroyable : «Je suis devenue un écrivain, on ne sait pas trop pourquoi. Ce fut une série de surprises, d'allées venues, de retours en arrière. Je ne peux pas définir pourquoi et comment ma vocation d'écrivain est née. Quand je vivais ces événements, je ne me rendais pas compte que ma vie était incroyable. J'ai appris à réfléchir sur le monde autour de moi, à devenir philosophe, cela fut plus l'origine de ma vocation» dit-elle.
Parmi les écrivains de la Caraïbe francophone, Maryse CONDE se distingue par son côté fondamentalement rebelle, provocateur et contestataire. Diva à sa manière, autoritaire, emmerdeuse, désagréable, chialeuse, caractérielle, Maryse CONDE suscite parfois l’agacement. «Pour moi, le mot rebelle désigne simplement quelqu’un qui veut être entendu selon ses propres termes, qui ne répète pas les mots à la mode, les mots approuvés, les mots appréciés, quelqu’un qui veut être soi-même» dit-elle.  Son refus de se rallier aux diktats des mouvements littéraires et à toute idéologie est manifeste dans son œuvre qui se place tout entière sous le signe du défi. En effet, Maryse CONDE est une voie singulière dans le paysage littéraire. Refusant l’assimilation et le particularisme, Maryse CONDE a dénoncé la futilité des idéologies et leur cloisonnement artificiel.  «On est n’est pas libre lorsqu’on commence à écrire. J’étais si influencée par Césaire que je me trouvai dans une prison. Il m’a fallu des années pour me débarrasser de cela» dit-elle. Aussi, Maryse CONDE  admire Aimé CESAIRE qui est arrivé comme une sorte «de soleil dans l’univers», elle s’est émancipée de son pouvoir tutélaire. «Pour moi, écrire, c'était au début appliquer la formule de Césaire, «Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont pas de voix». J'avais des choses à dire pour ma collectivité, c'est un projet ambitieux et un peu arrogant. Je me suis mise à parler pour moi. Je me suis sentie libérée jusqu'à tourner en dérision des choses considérées comme sacrées" dit-elle. Ainsi donc Maryse n’est plus l’héritière de CESAIRE, mais reste une sœur de Frantz FANON «Aujourd’hui, si je continue d’admirer Césaire, je suis plutôt une héritière de Fanon. Chez Césaire, il y a une bonté, une ouverture, une tolérance que l’on ne trouve pas chez Fanon. Ce dernier est plus âpre, plus agressif et je me sens plus proche de sa pensée» dit-elle. Maryse CONDE admet avoir de l’admiration pour James BALDWIN, Richard WRIGHT, Ralph ELLISON, William FAULKNER, Graham GREEN et William STYRON.
Ecrivaine atypique Maryse CONDE ne veut pas se laisser enfermer dans des carcans, et garde une prudente réserve vis-à-vis des écrivains dits de la créolité. «Tous les écrivains antillais, qu'ils écrivent en français ou en créole, sont des écrivains de la créolité. On a tort de restreindre le terme à ceux qui ont écrit un manifeste. Un écrivain puise dans tout le matériau linguistique pour s'exprimer. Je n'écris pas en français, pas en créole, j'écris en Maryse Condé». Elle rejette le concept de race : «Au début, je voulais savoir qui j'étais. J'accordais une importance essentielle à la race. C'est une première période dont le symbole est Ségou», et veut que ses œuvres soient révolutionnaires, c’est-à-dire parler d’un «Je» qui soit «Nous» : «Au fur et à mesure, j’ai compris que le «nous» n’existe pas. Que le «je» existe, avec une expérience personnelle, une histoire personnelle, un parcours personnel. Finalement, je suis arrivée à une forme d’individualisme résigné» dit-elle. Le succès considérable du cycle de Ségou ne l'a pas empêchée de se détourner rapidement du sillon tout tracé qui s'offrait à elle : «Malgré l'amour que je porte à l'Afrique, je ne suis pas africaine. Je suis revenue à une inspiration plus collée à l'histoire et à la sociologie des Antilles. Mais je suis une Guadeloupéenne qui vit à New York, ne parle pas créole et n'aime pas le zouk». Sa place dans la littérature française ne va pas non plus de soi. «La France est toujours le pays contre lequel je me définis. Je n'arrive pas à me débarrasser de ce complexe un peu bête, un peu aveugle. Quand j'étais en classe, la littérature française était celle contre laquelle on réagissait, on voulait se défendre d'une admiration excessive».
Maryse CONDE est née BOUCOLON, le 11 février 1937 à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe). Elle est la cadette d'une famille de huit enfants, 4 garçons et 4 filles, «Dernière-née de cette large fratrie, j’étais particulièrement choyée» dit-elle. Sa mère se louait chez des Blancs-pays, de leur vrai nom les Wachter, et elle avait très tôt connu son lot de honte et d’humiliation. «Jeanne Quidal, ma mère, était la fille bâtarde d’une mulâtresse illettrée qui ne sut jamais parler le français» dit-elle. Sa mère était institutrice et son père fondateur d’une petite banque locale La Caisse coopérative des prêts. «Auguste Boucolon, mon père, bâtard lui aussi, s’était retrouvé orphelin, quand sa pauvre mère avait péri brûlée vive dans l’incendie de sa case» dit-elle. Une fois mariés, Jeanne et Auguste furent le premier couple de Noirs à posséder une voiture, une Citroën C4, à se faire bâtir à la Pointe une maison de deux étages, à passer leurs vacances dans leur «maison de changement d’air». «Si mon père ne s’intéressait pas du tout à moi, ma mère m’enveloppait d’une affection tatillonne et exigeante qu’elle ne portait à aucun de mes sept frères et sœurs» écrit Maryse CONDE. Ses parents, «embryon de bourgeoisie noire», auxquels Maryse CONDE reproche leur admiration pour la France, leur silence sur l’esclavage. Elle leur rend aussi un hommage, et reconnaît la force qu’ils lui ont transmise et qui l’habite encore : «Ils n’étaient pas aliénés, ils étaient très fiers d’eux, très contents d’eux-mêmes et je crois qu’ils nous ont inculqué un sentiment de fierté qui dure en moi jusqu’à aujourd’hui. J’ai toujours pensé que j’étais l’une des femmes les plus intelligentes du monde, une des femmes les plus belles du monde, je n’ai jamais eu ce complexe d’infériorité dont parlent beaucoup de gens» écrit Maryse CONDE.
Maryse CONDE a quitté sa famille, en 1953, pour poursuivre ses études à Paris au Lycée Fénélon. Elle étudie les Lettres Classiques à la Sorbonne et obtient une licence de Lettres modernes. «Tout le monde s’accordait à dire que mon avenir serait exceptionnel et je le croyais volontiers. A 16 ans, quand je partis commencer mes études supérieures à Paris, j’ignorais le créole» écrit-elle. Pour Maryse CONDE, se rendre en France métropolitaine était une promesse de libération, une possibilité et un espoir d’épanouissement ; elle vivait dans un monde fermé, étroit, colonial : «Je trouvais les hommes martiniquais légers, superficiels, un peu snobs, porteurs de tous les préjugés qu'avaient les hommes de couleur autrefois. Tout cela ne me plaisait pas du tout, et je dois dire que je suis parti pour la France avec délectation. En mon for intérieur, je me disais : «Ils me foutront la paix. Là-bas, je serai libre, je lirai ce que je voudrai» dit-elle. Maryse CONDE allait vivre sa première passion amoureuse avec un journaliste haïtien, Jean DOMINIQUE (1930-2000), qui sera assassiné sous Jean-Bertrand ARISTIDE. Maryse tombe enceinte de Denis qui sera né le 13 mars 1956, le jour où elle devait passer le concours d’entrée à l’école normale supérieure. Jean DOMINIQUE l’abandonne et repart en Haïti sous prétexte, de combattre le dictateur François DUVALIER «Jean Dominique s’envola et ne m’adressa pas même une carte postale. Je restai seule à Paris, ne parvenant pas à croire qu’un homme m’avait abandonnée avec un ventre. C’était impensable. Je refusais d’accepter la seule explication possible : ma couleur. Mulâtre, Jean Dominique m’avait traitée avec le mépris et l’inconscience de ceux qui stupidement s’érigeaient alors en caste privilégiée» dit-elle. Maryse CONDE, démunie, seule, dépressive, tuberculeuse et ayant appris la mort de sa mère, elle confie son enfant à l’assistance publique. «Je suis sortie de cette épreuve à jamais écorchée vive, ne possédant guère de confiance dans le sort, redoutant à chaque instant les coups sournois du destin» dit-elle. C’est Jean DOMINIQUE qui réveille en elle la conscience d’être noire «Il m’avait éclairée, me révélant la geste des «Africains chamarrés» ; il m’avait initiée à l’extraordinaire richesse d’une terre que j’ignorais» dit-elle. Maryse CONDE avait deux sœurs à Paris : Ena, l’épouse du poète antillais Guy TIROLIEN, son mentor, (voir mon post), mais qui trompait son mari avec les Allemands pendant la guerre et Gillette, une assistante sociale, mariée à un étudiant en médecine guinéen, qui vivait à Saint-Denis.
En août 1958, Maryse CONDE se marie, à la mairie du XVIIIème arrondissement, avec un Guinéen, Mamadou CONDE, un comédien rencontré à la Maison des étudiants d’Afrique de l’Ouest, boulevard Poniatowski, à Paris. «Je n’ai jamais vu Condé jouer dans Les Nègres. Lorsque j’étais avec lui à Paris, il ne se produisait que dans d’obscures salles de théâtre où, ainsi qu’il le disait moqueusement, il faisait de la «nègrerie» écrit-elle. «Condé était un personnage assez complexe, doté d’une gouaille que je trouvais souvent commune, presque vulgaire, mais qui était efficace. Je tentai vainement de le façonner à mon goût. Il repoussait mes diverses tentatives avec une détermination qui témoignait de sa liberté d’esprit» ajoute-t-elle. Maryse CONDE affirme que son mari était alcoolique et d’un niveau faible d’éducation «Condé possédait tout juste le certificat d’études primaires. Son père étant mort alors qu’il était très jeune, il avait été élevé à Siguiri par une pauvresse de mère qui vendait de la pacotille sur les marchés. Il devait découvrir que ce métier de comédien qu’il avait choisi, sans vocation véritable, pour quitter la Guinée et se parer du beau nom «d’étudiant», ne l’auréolait d’aucun prestige. Ne bénéficiant d’aucun appui dans la société, ses ambitions «d’être quelqu’un» dit-elle. Pourquoi donc Maryse CONDE s’est-elle mariée à Mamadou CONDE, dont elle a conservé le nom ?
En fait, Maryse CONDE était mère célibataire et a dû affronter le regard des autres. Evoquant son mariage, Maryse CONDE était à la recherche d’une certaine respectabilité. «D’une certaine manière, j’avais obtenu ce que je voulais. Je m’appelais Madame et je portais une alliance à l’annulaire de la main gauche. Ce mariage avait «relevé ma honte». Jean Dominique m’avait insufflé la peur et la méfiance des hommes antillais». En effet, son premier amour avec un journaliste haïtien a été un échec. «Ce qui me paraît incroyable, c’est que je ne lui révélai jamais l’existence de Denis. Je ne fus même pas tentée de l’avouer, car je savais que cette révélation rendrait tout projet de mariage impossible. Cette époque-là ne ressemblait nullement à celle que nous vivons aujourd’hui. Si la virginité chez une femme n’était plus tout à fait de rigueur, la libération sexuelle était loin de s’amorcer» dit-elle. «Je suis allée en Afrique chercher une terre où être une autre femme, celle que je n'avais pas pu être à Paris. Je souhaitais retrouver une autre forme de culture et renaître, redevenir moi» dit-elle. «C'est en Guinée je me suis sentie le mieux. Les gens y étaient malheureux, il n'y avait rien à manger, ils n'avaient pas de quoi habiller leurs enfants ni les envoyer à l'école mais il y avait une sorte d'humanité profonde malgré tout qui faisait que j'aimais ce pays. Il était riche culturellement; du point de vue de la musique, de la danse, aussi. Sans me sentir chez moi, j'ai beaucoup aimé la Guinée. CONDE (son mari) m'a aidé à connaître son monde culturel» précise Maryse CONDE.
 «Depuis la mort de ma mère, mon père, qui ne m’avait jamais beaucoup aimée, se désintéressait complètement de moi et ne m’envoyait plus d’argent» dit-elle et ses sœurs ne l’avait pas soutenue. Aussi, Maryse CONDE a affronté des conditions de vie difficiles à Paris. Elle résidait dans le 17ème arrondissement, une chambre de bonne avec toilettes sur le pallier et les retards de loyers s’accumulaient. En 1960, Maryse CONDE décide alors de se rendre en Côte-d’Ivoire, dans le cadre de la coopération, pour faire de l’enseignement.
Diplômée d’un doctorat en Littérature Comparée en 1975, à la Sorbonne Nouvelle, sur le thème «Stéréotype du Noir dans la littérature antillaise», Maryse CONDE enseigne dans diverses universités, notamment la littérature francophone dans différentes universités parisiennes. Maryse CONDE entame à partir de 1976 sa carrière littéraire, et publie deux romans inspirés de ses expériences en Afrique, «Hérémakhonon» en 1976 et «Une saison à Rihata», en 1981. Son troisième roman, «Ségou», est un ouvrage en deux volumes («Les Murailles de terre», en 1984, et «La Terre en miettes», en 1985) qui franchit «les barrières inaccessibles jusqu’alors aux auteurs caribéens ou africains du succès commercial», selon les termes de la revue «Notre librairie. Traduit en douze langues, «Ségou» clôt le cycle de son œuvre consacrée à l’Afrique.
Maryse CONDE se remarie en 1982 à Richard  PHILCOX, un citoyen britannique blanc, traducteur de la plupart de ses romans «Nous nous sommes rencontrés bien avant la carrière d’écrivain de Maryse, donc ma traduction de son roman «Heremakhonon» était plutôt un labeur d’amour. J’ai rencontré la femme bien avant d’avoir rencontré l’écrivain. Étant de langue anglaise, il était normal que je souhaite que son œuvre atteigne un public anglophone» dit Richard PHILCOX, et il ajoute «Le fait d’être à côté de Maryse dans tous ces lieux qui l’ont inspirée m’aide énormément à trouver le «souffle juste» comme vous dites. Traduire, c’est comprendre, et comprendre la culture antillaise, américaine, française, anglaise, africaine, etc. grâce à nos voyages est essentiel. J’ai appris les vertus de l’empathie, j’ai changé de couleur, j’ai changé de sexe, traversé les frontières et les cultures. (..)La culture antillaise est une culture de résistance. Elle résiste à la langue française, elle résiste à la colonisation française. Les textes de Maryse Condé font de même». Maryse CONDE a rencontré Richard PHILCOX, en 1969, à Kaolack, dans Sine-Saloum, au Sénégal, un homme qui «allait changer [sa] vie», et grâce à qui elle commencerait sa carrière d’écrivain, à l’âge de 42 ans. En 1985, Maryse CONDE obtient une bourse Fulbright pour enseigner aux Etats-Unis et séjourne pendant un an à Los Angeles et fonde, en 1995, le Centre des études françaises et francophones de l’université de Columbia New York. «New York au contraire de ce que j’avais vu précédemment en Amérique m’est apparue comme une ville de liberté ou il était désormais possible d’être ce que l’on voulait être, où personne ne cherchait à s’imposer, à imposer une forme de culture» dit-elle. «Quand j’écris, j’ai envie d’arriver à la même efficacité que le langage cinématographique américain, si percutant, de sortir des détails laborieux, d’être efficace» ajoute-t-elle.
En 1986, après un bref retour en Guadeloupe, elle s’établit aux États-Unis. Première femme à recevoir, notamment, le prix Puterbaugh en 1993, de nombreux autres prix lui ont été décernés : Grand prix littéraire de la femme en 1986, le prix de l’Académie française en 1988, le prix Carbet de la Caraïbe en 1998 et le prix Marguerite Yourcenar en 1999. Maryse CONDE a été promue Commandeur de l'Ordre des Arts et des Lettres en janvier 2001. De 2004 à 2008, elle préside le Comité pour la Mémoire de l'Esclavage, créé en janvier 2004 pour l'application de la loi TAUBIRA qui a reconnu en 2001 l’esclavage et les traites négrières comme crimes contre l’humanité.
Maryse CONDE vit actuellement entre la Guadeloupe, Paris, le quartier du Marais, et New York.
I – Maryse CONDE une vision sombre de l’Afrique
Les parents de Maryse CONDE avaient l’impression que c’était la France qu’ils les avaient sortis de la sauvagerie et de la barbarie africaines. «Mes parents ne m’avaient jamais parlé d’esclavage et d’Afrique. C’est pourquoi j’ai voulu en être la première présidente. Pour rattraper un manque, pour corriger un vide. Mais je ne sais pas si j’étais la meilleure personne pour ce rôle. Je pense qu’il fallait peut-être plus de force, de foi, de solidité que je n’en ai eu. J’étais un peu trop occupée à apprendre, à comprendre, à tolérer. Je fais mon autocritique» dit-elle.
En raison de ce long séjour en Afrique, à une époque cruciale, l’Afrique est présente dans la contribution de Maryse CONDE. Elle évoque notamment, dans son roman, «La vie sans fards» et dans de nombreuses interviews, son expérience africaine. En effet, Maryse CONDE a séjourné 13 ans en Afrique de 1960 à 1973, en Côte-d’Ivoire, en Guinée, au Ghana, au Sénégal et au Mali.
A - Maryse Condé et son Afrique fantasmée
Maryse CONDE part, avec son mari, pour la Guinée, le seul pays d’Afrique qui ait répondu non au référendum de 1958 sur la communauté du général de Gaulle. Sa sœur était mariée à un médecin guinée, mais elle avait une image floue de l’Afrique avant d’y venir. «J’aurais peut-être moins pensé à l’Afrique, s’il n’y avait pas eu ce drame personnel, dont je parle dans mon roman, avec cet Haïtien qui deviendra une grande figure de la résistance politique haïtienne. Ces événements personnels m’ont précipitée vers une prise de position qui était celle de fuir la France et les Antilles, afin de retourner vers l’Afrique, que je voyais comme un refuge à mes problèmes personnels, mais aussi comme une terre où il était possible pour moi de travailler, de retrouver une liberté, de favoriser une renaissance. Ces deux aspects se sont mêlés. Si j’affirmais que cela a représenté uniquement une quête identitaire, cela reviendrait à embellir le réel» précise-t-elle. Maryse CONDE donne un précieux témoignage sur les trois premières années d’indépendance de la Guinée. «J’ai beaucoup écrit contre l’Afrique, j’ai beaucoup dit que ce continent n’était pas ce dont j’avais rêvé, que Sékou Touré, par exemple, était un vulgaire dictateur qui oppressait son peuple» dit Maryse CONDE. C’est en Guinée qu’elle commence à lire, sérieusement, Frantz FANON et Aimé CESAIRE. Accoucher dans un hôpital Guinéen est par exemple un véritable cauchemar de saleté, de laisser-faire et de promiscuité.
Maryse CONDE décide donc de s’installer au Ghana voisin, plus libre et plus aisé. Mais les postes qu’on lui octroie dépendent terriblement des faveurs sexuelles qu’elle offre ou laisse prendre et surtout, du point de vue des idées et des nourritures spirituelles, le Ghana anglophone ne la convainc pas. Jusqu’à ce qu’elle tombe à nouveau amoureuse. Mais le jeune avocat sorti d’Oxford qui s’éprend d’elle n’accepte pas ses quatre enfants. Et bientôt, un coup d’Etat la renvoie hors des frontières du pays, car suspectée d’être espionne de Guinée. Elle passe un an en Angleterre, avant de retourner auprès de son amoureux ghanéen, puis elle se trouve un autre emploi au Sénégal.
Maryse CONDE s’exile, ensuite, pour la Côte d'Ivoire et enseigne pendant une année à Bingerville, un district autonome d’Abidjan. En 1962, elle rejoint son mari en Guinée où elle affronte les problèmes inhérents aux États nouvellement indépendants. Deux ans plus tard, après son divorce, elle continue de séjourner en Afrique, notamment au Ghana et au Sénégal avec ses quatre enfants. «Si je n’avais pas vécu en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Sénégal ou au Ghana, je ne serais pas devenue Maryse Condé. Sans compter que l’Afrique m’a donné une chose précieuse : la fierté d’être noire. (…) Au cours de mon existence, j’ai rencontré des problèmes que je ne pouvais résoudre qu’en ayant conscience de mes racines africaines» dit Maryse CONDE. Maryse CONDE regrette, durant son séjour sur le continent noir, de n’avoir pas appris les langues africaines «Cela prouve que j’ai été intolérante, prétentieuse ou arrogante. Je suis désormais très fière que mes enfants parlent toutes sortes de dialectes africains» dit-elle.
Maryse CONDE rejette également le militantisme noir et l’afrocentrisme ; son expérience en Guinée l’a immunisée contre certains slogans creux comme ceux du dictateur Sékou TOURE. «Le passé ne sert à rien, quand il a pour nom malnutrition, dictatures, bourgeoisies corrompues» dit-elle. Maryse CONDE fustige le retour sur l’obsession de la couleur, et recommande la prise de distance par rapport à un militantisme «un peu étriqué, manichéen». Le vrai courage c’est la lucidité de savoir qu’un : «oppresseur peut être blanc, un opprimé peut être blanc et la couleur ne signifie pas grand-chose […]. Il y aura d’autres clivages entre les hommes […] mais la couleur va devenir un épiphénomène». Comment ne pas être attentif à la contestation de la démocratie comme le régime le mieux adapté à un pays «où l’analphabétisme prévaut et où la majorité de la population a été soumise au féodalisme colonial et à de nombreuses dictatures». Peut-on garder foi en l’Afrique avec tous ses désastres : guerres civiles, luttes, maladies, destructions de peuples entiers ?
Cependant, Maryse CONDE reste optimiste pour l’Afrique «Je connais tous les malheurs qui sont arrivés. Je ne les nie pas, je suis extrêmement lucide, mais je refuse de désespérer parce que désespérer, c'est refuser la vie. Il faut garder la foi». Pour Maryse CONDE les gens se sont mépris, critiquant la vision qu’elle donnait de l’Afrique dans ses écrits. «Adresser des reproches à des gouvernements ne signifie pas que vous rejetez le peuple. J’ai adoré la Guinée, qui s’est soumise à la dictature de Sékou Touré, violente et terrible. Le mari de ma sœur fut emprisonné pour un complot imaginaire et mourut en détention dans une prison de la Guinée. Moi-même je fus emprisonnée et expulsée du Ghana car j’avais le malheur de posséder un passeport de la Guinée, pays où s’était réfugié Kwame N’Krumah» précise Maryse CONDE.
L’évocation du poète Guy TIROLIEN, son mentor, ami proche et interlocuteur respecté au-delà des désaccords, invite à la réconciliation avec cette Afrique, qui a déçu et l’attente trop forte de l’écrivain : «Il faut l’aimer, c’est comme une mère qui a beaucoup souffert, qui est devenue un peu laide, un peu aigrie, un peu méchante. Mais à force d’amour, nous allons gagner, nous allons la rendre à nouveau belle et jeune». Maryse CONDE reprend à son compte un slogan de Marcus GARVEY «J’aimerais apprendre à l’homme noir comment trouver la beauté en lui-même».
B – Maryse Condé et son roman Ségou : le succès littéraire
Maryse CONDE est passionnée par les romans historiques. «Au départ, je voulais être historienne, étudier l’histoire. On n’est pas un être humain à part entière si on ne la connaît pas. Je crois que, si on accepte les mensonges, les mythes fabriqués dans le monde, surtout par la domination, on n’arrive pas à être libre dans sa tête. Que mes romans traduisent ce souci est donc normal» dit-elle. Maryse CONDE affirme que le roman antillais est une symbiose entre «un héritage africain qu’il tente d’assumer et les habitudes de pensées et d’écriture que l’Europe lui a léguées».
Le succès littéraire viendra de l’Afrique avec le roman historique Ségou, produit de 10 années de recherches. C’était initialement une thèse qui a été rejetée, les enseignants estimant que les sources orales n’étaient pas fiables. Maryse CONDE a contourné la difficulté en faisant de ses recherches un roman «Voila que cette histoire des origines qui ne reposait que sur le dire, la parole des uns et des autres, rentrait dans la réalité. Elle n’attendait plus que la main d’un scribe pour lui donner la pesanteur de la vérité» écrit Maryse CONDE. «Ségou» est né, spontanément, de ce savoir profond et de ces dons. «Pour écrire Ségou, il fallait que je me débarrasse de cette attitude cartésienne que l'on m'a inculquée à l'école, et que je me mette dans la peau d'une femme appartenant à une société traditionnelle; une femme pour qui les féticheurs ne mentent jamais, une femme qui croit à la réincarnation, à l'esprit des ancêtres». Ségou, c'était, à la fin du XVIIIème siècle, entre Bamako et Tombouctou, dans l'actuel Mali, un royaume florissant qui tirait sa puissance de la guerre. À Ségou, on est animiste ; or, dans le même temps, une religion conquérante se répand dans les pays du Niger : l'Islam, qui séduit les esprits et se les attaches. De ce choc historique naîtront les malheurs de Ségou et les déchirements de la famille de Dousika Traoré, noble bambara proche du pouvoir royal. Ses quatre fils auront des destins opposés et souvent terribles, en ce temps où se développent, d'un côté, la guerre sainte et, de l'autre, la traite des Noirs. Ainsi, acteurs et victimes de l'histoire, il y a les hommes. Mais, plus profondément, il y a les femmes, libres ou esclaves, toujours fières et passionnées, qui, mieux que leurs époux et maîtres, connaissent les chemins de la vie.
«Ségou» n’est pas seulement une ode à la grandeur de l’Afrique, c’est aussi une réflexion personnelle et subjective sur les causes du déclin de l’Afrique : «nous nous trouvons si déçus, si blessés de la situation du peuple africain alors qu’il y a quelques siècles l’Afrique était belle, grande et puissante. Le  regard que je portai sur l’Afrique était le regard d’une étrangère, regardant le continent qu’elle aime, peut-être, mais qui n’est pas le sien». 
Maryse CONDE revient sur l’Afrique à travers son roman historique «les derniers des rois mages». On vénère, langoureusement, un ancêtre, Béhanzin, un roi africain déchu, banni de son royaume, puis exilé en Martinique. Il était roi à Abomey, au Bénin, avant l’arrivée des colons. Une histoire allégorique qui divise la descendance antillaise de ce Roi.
C – Maryse Condé une défiance à la Négritude de Senghor
Pendant son enfance en Guadeloupe, Maryse CONDE vivait dans un monde aliéné et ses parents ne lui ont pas ouvert les yeux «Les enseignants étaient français. Les prêtres, lorsque nous allions à la messe en famille, étaient blancs. Nous vivions dans cet environnement et cela me semblait normal. (…) Puis je suis allée en France et j’ai découvert que je n’étais pas noire par hasard. Une différence profonde existait entre moi et les gens dont la couleur était blanche. Il fallait que j’aille en Afrique pour découvrir la signification et l’importance de cette différence» dit Maryse CONDE. Dans ses discussions avec les étudiants africains à Paris, Maryse CONDE remarque que les Antillais étaient considérés comme des aliénés par les Africains, qui les jugeaient à la fois trop mâtinés de culture occidentale et trop arrogants, et les Antillais se disaient que les Africains n’étaient pas aussi instruits qu’eux. Les Antillais croyaient importer une civilisation, et notamment la civilisation française. Sans le savoir, ils devenaient des agents d’une forme de néo-colonialisme. Si cela est vrai dans les pays qui n’ont pas fondamentalement rompu avec la France, en revanche, dans des pays comme la Guinée, les Antillais qui s’y rendent sont marxistes, communistes, ils veulent lutter contre l’oppression coloniale. En fonction de la situation de chaque pays, le malentendu entre Africains et Antillais s’installe.
«Au début, j’ai cru qu’une origine et une histoire communes unissaient tous les Noirs que nous formions un seul peuple, divisé par le fléau de l’esclavage» dit-elle. En fait, pour elle, la race n’est pas le facteur essentiel. C’est la culture est primordiale. «Je suis différentes des Africains, je suis Antillaise» dit-elle. En effet, Maryse CONDE ne se considère pas comme une écrivaine engagée «Je crois que la littérature n’est pas le lieu privilégié de l’engagement. On peut écrire pour témoigner, pour se libérer d’une angoisse que l’on a portée et montrer que l’on est arrivé à la dominer, mais la littérature n’est pas un médium de combat». Maryse CONDE veux mesurer comment, en tant qu’Antillaise, elle est perçue en Afrique ou aux États-Unis. Elle veut voir aussi comment on n’arrive pas à se servir de la couleur de ma peau comme d’un élément qui permettrait de lutter. «Lorsque j’ai rencontré Richard (…) j’étais dans ma période militante et je ne concevais de vivre avec un Blanc. (…) J’ai fini par comprendre que la couleur de peau n’avait pas d’importance. Ce Blanc m’était plus proche que mon premier mari. (…) C’est une question de compréhension mutuelle» dit-elle.
Le racisme consiste à attribuer à une population donnée des caractères identiques, niant toute singularité, tout parcours individuel, en dehors de toute expérience. C'est ce que dit Maryse CONDE de Paris et des Parisiens qui ne brillent pas par une grande ouverture d’esprit, ni par la générosité. Cette détestation s’explique chez elle par l’expérience d’une ville «très raciste, très intolérante» dans les années cinquante et soixante, lorsqu’elle y était étudiante, par le sentiment aussi de n’être qu’une «petite main» à Présence africaine, où de prestigieux visiteurs ne lui accordaient le plus souvent qu’une attention distraite. Aussi, Maryse CONDE discutait souvent avec Léopold Sédar SENGHOR sur divers thèmes : l’Afrique, les Antilles, le colonialisme. «On s'est formé ensemble, au fur à mesure, jusqu'au jour où nous nous sommes posé une première question essentielle : Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? Que sommes-nous dans ce monde blanc? Que dois-je faire ? Qu'est-il permis d'espérer ?» dit Maryse CONDE.
Maryse CONDE est critique vis-à-vis de la Négritude N'oubliez pas que quand la négritude est née, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la croyance générale, au lycée, dans la rue, était une sorte de racisme sous-jacent. Il y a la sauvagerie et la civilisation. De bonne foi, tout le monde était persuadé qu'il n'y avait qu'une seule civilisation, celle des Européens, tous les autres étaient des sauvages. On appartient à son époque et il faut admettre que la IIIème République a inventé une doctrine que nous avions tout à fait adoptée. C'était la doctrine dite de l'assimilation, qui consistait, pour être civilisé et ne plus être un sauvage, à renoncer à un certain nombre de choses et à adopter un autre mode de vie. Frantz FANON l’a bien expliqué : s’il n’y avait pas de monde blanc en face, il n’y aurait pas de Noirs. Nous ne sommes noirs que lorsque nous sommes confrontés au monde blanc qui nous enferme dans le même sac. Le mouvement de la négritude affirme la solidarité des Noirs de la Diaspora avec le monde africain. Mais selon Maryse CONDE, il n’y a aucune solidarité. «Les Africains ne nous (Antillais), ont jamais considérés comme des frères. C’est un mythe, une construction de l’esprit qui ne repose sur rien et qui n’apporte rien à l’individu» écrit-elle.
Après ses études, Maryse CONDE rentre à Fort-de-France pour occuper un poste au Lycée Schoelcher et revient en France métropolitaine en qualité de députée apparentée au Parti communiste. Maryse CONDE découvre, à Paris, les écrivains d’Harlem Renaissance, Langston HUGUES et Claude McKAY, qui furent, pour elle, une révélation. «Ce qui comptait le plus pour nous, c'était de rencontrer une autre civilisation moderne, les Noirs et leur fierté, leur conscience d'appartenir à une culture. Ils furent les premiers à affirmer leur identité, alors que la tendance française était à l'assimilation, à l'assimilationnisme» dit-elle. Le surréalisme intéressait Maryse CONDE, parce qu'il permettait de rompre avec la raison, avec la civilisation artificielle, et de faire appel aux forces profondes de l'homme noir «C'est le nègre qu'il fallait chercher en nous. (…) J'ai ma personnalité et, avec le Blanc, je suis dans le respect, un respect mutuel.» dit-elle. Maryse CONDE n’est pas dans la victimisation ; la France n’est pas responsable de tous les maux de l’Afrique. «La colonisation a une très grande responsabilité : c'est la cause originelle. Mais ce n'est pas la seule, parce que s'il y a eu colonisation, cela signifie que des faiblesses africaines ont permis l'arrivée des Européens, leur établissement. Il faut vraiment travailler à l'unité africaine», dit-elle.
II – Maryse CONDE :  cette vie scélérate et sans fards
Dans ses autobiographies, comme dans ses pièces de théâtre, Maryse CONDE est attachée au parler vrai ; elle rejette les mythes, les constructions flatteuses et faciles. Trop souvent les autobiographies deviennent des constructions de fantaisie. «Je veux montrer à mes semblables une femme dans toute la vérité de la nature et cette femme sera moi» dit-elle.
A – Maryse CONDE, une recherche de la vérité dans ses autobiographies
Maryse CONDE est souvent qualifiée d’insolente, de transgressive, de provocatrice ou de rebelle. Dans toute son oeuvre, elle insiste sur la complexité de la réalité, et refuse le mensonge, les idées reçues et toute forme d’idéologie. Chez Maryse CONDE, dire la vérité, devient un moyen de résister et de se libérer de l’oppression sociale bien souvent intériorisée.
1 – Le cœur à rire et à pleurer, contes vrais de mon enfance
Dans «le cœur à rire et à pleurer, contes vrais de mon enfance», une part autobiographique, Maryse CONDE dit qu’une «personne aliénée est une personne qui cherche à être ce qu’elle ne peut pas être parce qu’elle n’aime pas être ce qu’elle est». Dans ces conditions, on comprend pourquoi «La rue Case-Nègres» de Joseph ZOBEL devient, pour la narratrice, un livre-culte : «Pour moi, toute cette histoire était parfaitement exotique, surréaliste. D’un seul coup tombait sur mes épaules le poids de l’esclavage, de la Traite, de l’oppression coloniale, de l’exploitation de l’homme par l’homme, des préjugés de couleur dont personne […] ne me parlait jamais». Mais ce ne sont que des contes «Je venais de la rencontrer, la vraie vie, avec son cortège de deuils, de ratages, de souffrances indicibles, et de bonheurs trop tardifs».
Issue de la petite bourgeoisie antillaise ayant voulu la préserver du monde colonial, Maryse CONDE revient, dans «Le cœur à rire et à pleurer : souvenirs de mon enfance», sur ce souci de vérité. «Mon père ancien séducteur au maintien avantageux, ma mère couverte de somptueux bijoux créoles, (…) et moi bambine outrageusement gâtée, l’esprit précoce pour son âge» dit-elle. Cette bourgeoisie, loin d’être sécurisante, est devenue pour Maryse CONDE, une source d’angoisse «A cause de cette paranoïa de mes parents, j’ai vécu mon enfance dans l’angoisse. J’aurais tout donné pour être la fille des gens ordinaires, anonymes. J’avais l’impression que les membres de ma famille étaient menacés, exposés au cratère d’un volcan dont la lave en feu risquait, à tout instant, de les consumer. Je masquais ce sentiment tant bien que mal par des affabulations constantes, mais il me rongeait» dit CONDE.
Dans sa vocation littéraire, Maryse CONDE est attachée au souci de vérité. «J’ai souvent rêvé de choquer mes lecteurs en dégonflant certaines boursouflures. Plus d’une fois, j’ai regretté que des flèches contenues dans mes textes n’aient pas été perçues» dit-elle. En effet, dans la Guadeloupe des années 50, la bourgeoisie parle français et non créole ; il faut savoir tenir son rang. On méprise plus Noir et moins instruit que soi. Les conventions priment les sentiments : on ne cède pas aux larmes devant le cadavre d'un être cher ; on cache, infamie, un divorce dans la famille.
Contre des parents qui semblent soudés surtout par le mensonge, contre une mère aussi dure avec les autres qu'avec elle-même, contre un père timoré, la petite Maryse prend le chemin de la rébellion. L'insoumission, la franchise assassine et l'esprit critique forgent son caractère. La fuite dans un monde imaginaire, la soif de connaissance, les rêves d'autonomie et de liberté la guident vers son destin d'écrivain. Mais peu à peu la mémoire adoucit les contours, les épreuves de la vie appellent l'indulgence, la nostalgie de l'âme caraïbe restitue certains bonheurs d'enfance.
Dans «La vie sans fards» il ne s’agit pas seulement d’une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d’une vocation d’écrivain chez un être apparemment peu disposé à le devenir. Il s’agit d’abord et avant tout d’une femme aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule.
2 – Victoire, des saveurs et des mots
Dans ses savoureux mémoires culinaires «Mets et merveilles», Maryse CONDE estime qu’écrire et cuisiner sont deux manières de «créer du bonheur» et de lutter contre le sectarisme. «La vie est un tout : il y a la cuisine et il y a aussi la littérature. Ce sont deux manières d’aborder le réel, de créer du bonheur pour les autres et pour soi-même»Dans «Victoire, des saveurs et des mots», Maryse CONDE relate que sa mère, première institutrice noire de sa génération, méprisait ma grand-mère, qui pour elle était le symbole de l’inculture, du peuple. Sa mère a inculqué à ses quatre filles le rejet des choses ordinaires de la vie et une sorte de déférence pour l’intellectuel. Victoire, sa grand-mère, à qui elle a consacré une biographie romancée, avec une affection toute particulière. «Toute la famille la considérait comme une illettrée parce qu’elle ne parlait pas français. C’est une erreur. En cuisine, elle créait. Pour moi, la création est supérieure à la connaissance. Victoire m’a donné les qualités qui m’ont permis de devenir écrivain. Elle est mon mentor même si elle est morte avant ma naissance. On a méconnu sa qualité fondamentale : son inventivité». Maryse CONDE nous fait une révélation sur ses plats préférés : «Je préfère le mafé ghanéen, à la sauce ashanti. Il y a beaucoup plus de saveurs qui viennent s’y mêler. J’adore le Tiéboudienne et le Yassa (2 plats du Sénégal)».
«J’ai longtemps accepté, puis un jour je me suis rendu compte que littérature et cuisine étaient deux arts voisins. Cuisiner, c’est aussi inventer, s’accommoder de ce que l’on trouve, innover» écrit  Maryse CONDE. Le désir de créativité qui anime l’écrivain et celui de la cuisinière sont exactement les mêmes. L’un se sert de mots, l’autre utilise des ingrédients, des saveurs et des épices pour créer de la beauté, de l’agréable, retenir les gens, leur donner du plaisir.  Maryse CONDE en établissant un parallèle entre la créativité des cuisinières et celle des écrivains, s’en prend du même coup à une hiérarchie des dignités : «Nourrir son mari et ses enfants, nourrir ses lecteurs avec beaucoup d’images et de métaphores, ce sont deux propositions qui se ressemblent beaucoup. […]. Nourrir avec des mains et nourrir avec des mots, c’est le même effort» précise Maryse CONDE.
Par ailleurs, Maryse CONDE est féministe et lutte ardemment contre le sexisme. «A travers leurs œuvres si différentes soient-elles, se retrouvent les mêmes thèmes : émasculation du mâle antillais, difficulté d’édifier l’avenir avec lui, virulence des préjugés de couleurs, misère et deuil. Peu d’entre elles se révoltent. Elles constatent. Elles déplorent. Ce sont des écrits marqués par une sorte de fatalisme, et même de résignation. (…) Toujours est-il que la littérature antillaise a un étrange parfum d’amertume» écrit Maryse CONDE. Les féministes, surtout en Amérique, ont toujours poursuivie et reproché Maryse CONDE, dans «Ségou» de n’avoir nulle part dénoncé l’excision et d’avoir donné l’impression que le viol pouvait procurer du plaisir aux victimes. En fait sa contribution littéraire est un vibrant hommage à la femme. «Sans Richard [Philcox], je sais que ma vie aurait été inachevée. Je pense que quand une femme entretient une telle relation avec un homme depuis quarante ans elle ne peut pas se dire féministe» dit-elle.
B – Maryse Condé, une recherche de vérité dans son théâtre
Dans ses pièces de théâtre, Maryse CONDE contraint son spectateur à affronter la réalité, même si celle-ci est dure et laide. «La faute à la vie», une pièce de théâtre inspirée d’un «Tramway nommé désir» de Tennessee WILLIAM, est un huis clos entre deux femmes, Théodora (interprétée par Firmine RICHARD) et Louise (Simone PAULIN), que tout oppose mais qui sont pourtant profondément reliées. Elles sont différentes en ce qui concerne la santé, Louise est à moitié-paralysée et Théodora, en bonne forme, la couleur de peau, Louise, blanche et Théodora, noire, le statut social, Louise ayant un statut plus élevé, et le caractère, tandis que Louise est impulsive, Théodora est méfiante.
En même temps, elles sont meilleures amies et paraissent même plus intimes que des sœurs. Il existe un grand secret qui les relie : elles ont toutes les deux aimé le même homme, Jean-Joseph. Ce dernier, disparu six ans plus tôt, était un mulâtre haïtien, révolutionnaire, dont l’anniversaire de l’assassinat approche. Toujours hantées par ce spectre, les deux femmes sont presque suspendues entre la vie et la mort. Il ne leur reste que les souvenirs : «L’amour, le désir, le chagrin, la haine ne sont plus que des fantômes».
Théodora et Louise discutent du passé et réfléchissent aux vies qu’elles ont menées. Chacune a de beaux souvenirs ainsi que des regrets. Ce sont ces derniers qui les hantent annonçant alors le grand thème de la pièce : elles discutent de la  «vérité». Selon Louise,  «personne ne l’aime. Personne n’en veut. Tout le monde la fuit. Elle fait du mal partout où elle passe». Louise voit sa vie, sa beauté et ses talents, en rose. Ainsi, elle oublie que son fils Rajani est mort d’une overdose de drogue, peut-être d’un suicide. Puisque Louise nie la réalité et idéalise Jean-Joseph et Rajani, Théodora l’accuse d’embellir sa vie : «Tu as tellement peur de la vérité que tu métamorphoses tout».  Cependant, même si Théodora semble défendre la vérité elle est, comme elle l’avoue, «la plus grande des menteuses par omission». Elle a entretenu une relation avec Jean-Joseph dans le dos de sa meilleure amie. Contrairement à Louise, Théodora voit les défauts des gens, y compris les siens. Grâce à cette attitude autocritique, elle se protège contre la vie. Ayant peur de son propre bonheur, elle cachait sa relation avec Jean-Joseph. Lorsqu’elle est tombée enceinte de ce dernier, elle est allée seule et en secret jusqu’en Belgique pour interrompre sa grossesse. Théodora a choisi de renoncer à cet enfant, la fille dont elle rêvait depuis toujours, parce qu’elle ne pouvait supporter l’idée d’être désignée comme «mère célibataire», ou pire : «fille-mère». Cette histoire, que Louise ignore au début de la pièce, est dévoilée sur scène par Théodora.
«Marronner», au sens où l’entend Maryse CONDE, c’est se positionner contre les systèmes dominants par le biais de l’intime et du quotidien. En d’autres termes, dire la vérité est une arme contre les relations malsaines et la stagnation de l’individu ainsi qu’un outil pour la transformation de la société. Considérons la question de la race. Étant de deux couleurs de peaux différentes, Théodora et Louise ne sont pas, bien entendu, de deux natures différentes. En revanche, leurs expériences vécues sont influencées par les problématiques liées au racisme. Tandis que Louise nie cette réalité du racisme vécu, celui-ci sabote pourtant l’amitié entre cette dernière et Théodora.
Le racisme subtil du quotidien est une vérité que Louise, d’origine sicilienne, refuse d’accepter. Bien qu’elle reconnaisse que certaines personnes, «seuls les imbéciles et les ignorants», soient racistes, elle ignore le racisme de nos structures sociales, dont elle est inconsciemment complice. Théodora lui répond en faisant appel aux affiches «Y’a Bon Banania», une allusion à Frantz FANON qui permet de visualiser le malaise, mais ne permet pas pourtant de l’actualiser dans la vie quotidienne des deux femmes.
Alors que Théodora n’arrive pas à expliquer l’importance du racisme, il s’avère évident par le biais du jeu sur scène. En effet, pendant que Louise nie ce racisme, Théodora fait le ménage, incarnant ainsi le vieux stéréotype de la femme noire en tant que domestique.
Lorsque Louise reconnaît la réalité vécue par Théodora, leur relation se transforme. Dans la première partie de la pièce, Louise insiste sur le fait que Théodora ait souffert moins qu’elle, et elle refuse de comprendre, même si elle le sait, inconsciemment, que Jean-Joseph ait pu aimer son amie. «Tu penses que c’est impossible ?», demande alors Théodora :  «Que je suis trop noire, trop laide ?».
En bref, Louise rejette la féminité, c’est-à-dire l’humanité en tant que femme, de son amie. Mais elle change d’avis lorsque Théodora dévoile ses secrets. Théodora s’excuse d’avoir menti à sa meilleure amie, mais Louise comprend enfin leur situation dans sa globalité. «Tu ne m’as fait aucun mal», elle lui répond. «Ce n’est pas de ta faute, tout ça. C’est la faute à la vie».
Victime d’une maladie dégénérative, Maryse CONDE est largement handicapée, elle ne plus marcher et écrire, mais peut faire la cuisine, et évoque le thème de l’au-delà : «la mort n'est pas une fin. Elle ouvre sur un au-delà où il n'est ni pauvres, ni riches, ni ignorants, ni instruits, ni Noirs, ni mulâtres, ni Blancs».
Bibliographie très sélective :
A – Contributions de Maryse Condé
1– Romans, récits et essais
CONDE (Maryse), «Le roman antillais», Notre Librairie, juillet-septembre 1979, pages 63-71 ;
CONDE (Maryse) «L’Image de la petite fille dans la littérature féminine des Antilles», Recherche, Pédagogie et Culture, 1979, n°44, pages 89-93 ;
CONDE (Maryse) «Négritude Césairienne, Négritude Senghorienne», Revue de Littérature Comparée, 1974 (3) n°4, pages 409-419 ;
CONDE (Maryse) «Propos sur l’identité culturelle» in MICHAUD (Guy) éditeur,  Négritude: Traditions et développement, Paris, P.U.F., 1978, pages 77-84 ;
CONDE (Maryse), «Au-delà des langues et des couleurs», La Quinzaine Littéraire, mai 1985, n°436, page 36 ;
CONDE (Maryse), «Haïti dans l’imaginaire des Guadeloupéens», Présence Africaine, 2004, n°169, pages 131-136 ;
CONDE (Maryse), «Notes sur un retour au pays natal», Conjonction, supplément 1987, n°176, pages 7-23 ;
CONDE (Maryse), «Pourquoi la Négritude ? Négritude ou Révolution», in GORE (Jeanne-Lydie) éditeur, Négritude africaine, négritude caraïbe, Bruxelles, éditions de la Francité, 1973, pages 150-154 ;
CONDE (Maryse), Belles ténébreuses, Paris, Gallimard, 2009, 318 pages ;
CONDE (Maryse), Cahiers d’un retour au pays natal : Césaire : une analyse critique, Paris, Hatier, 1978,  79 pages ;
CONDE (Maryse), Chiens fous dans la brousse, Paris, Bayard Jeunesse, 2008, 142 pages ;
CONDE (Maryse), Civilisation du Bossale : réflexions sur la littérature orale de la Guadeloupe et de la Martinique, Paris, L’Harmattan, 1978, 70 pages ;
CONDE (Maryse), COTTENET-HAGE (Madeleine), sous la direction de, Penser la créolité, Paris, Karthala, 1995, 320 pages ;
CONDE (Maryse), Desirada, Paris, Robert Laffont, 2011, 242 pages ;
CONDE (Maryse), Dieu nous l’a donné : pièce en 5 actes, Paris, Oswald, 1972, 75 pages ;
CONDE (Maryse), En attendant la montée des eaux, Paris, Pocket, 2013, 314 pages ;
CONDE (Maryse), En attendant le bonheur : Heremakhonon, Paris, R. Laffont, 1976, 1997, 244 pages ;
CONDE (Maryse), Histoire de la femme cannibale, Paris, Mercure de France, 2005,  351 pages ;
CONDE (Maryse), Hugo le terrible, Saint-Maur-des-Fossés éditions Sépia, 2009, 127 pages ;
CONDE (Maryse), La belle créole, Paris, Mercure de France, 2001, 252 pages.
CONDE (Maryse), La colonie du nouveau monde, Paris, Robert Laffont, 2011, 203 pages ;
CONDE (Maryse), La migration des coeurs, Paris, Robert Laffont, 1995 et 2011,  327 pages ;
CONDE (Maryse), La parole des femmes : Essai sur des romancières des Antilles de langue française, Paris, l’Harmattan, 1979, 136 pages ;
CONDE (Maryse), La vie sans fards, Paris, Pocket, 2012,  284 pages ;
CONDE (Maryse), La vie scélérate, Paris, France Loisirs, 1988, 333 pages ;
CONDE (Maryse), Le cœur à rire à pleurer : les contes de mon enfance, Paris, Didier, 2013, 159 pages ;
CONDE (Maryse), Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana, Paris, J-C Lattès, 2017,  250 pages ;
CONDE (Maryse), Les derniers rois mages, Paris, Mercure de France, 1992, 304 pages ;
CONDE (Maryse), Mets et merveilles, Paris, J-C Lattès, 2015, 300 pages ;
CONDE (Maryse), Moi, Tituba, Sorcière : Noire de Salem, Paris, French European Publications, Incorporated, 1988,  276 pages ;
CONDE (Maryse), Pension des Alizés : pièces en 5 tableaux, Paris, Mercure de France, 1988, 126 pages ;
CONDE (Maryse), Rêves amers, Paris, Bayard Jeunesse, 2001, 79 pages ;
CONDE (Maryse), Savannah Blues, Villegly, éditions Encre Bleu, 2013, 171 pages ;
CONDE (Maryse), Ségou, Paris, Robert Laffont, tome 1, Les murailles, 2012, 524 pages et tome 2, Les terres en miettes, 457 pages ;
CONDE (Maryse), Stéréotype du Noir dans la littérature antillaise Guadeloupe-Martinique, Thèse de 3ème cycle de littérature comparée, Université de Paris 3, 1976, 367 pages ;
CONDE (Maryse), Traversée de la mangrove, Paris, Mercure de France, 1989, 265 pages ;
CONDE (Maryse), Une saison à Rihata, Paris, Robert Laffont, 1981, 214 pages ;
CONDE (Maryse), Victoire, des saveurs et des mots, Paris, Gallimard, collection Folio n°4731, 2008, 320 pages.
2 - Théâtre
CONDE (Maryse),  Dieu nous l’a donné, Paris,  Pierre Jean Oswald, 1972, 75 pages ;
CONDE (Maryse), An Tan Revolisyon : elle court, elle court la liberté, fresque historique en trois époques, Le Conseil régional de Guadeloupe, 1989, 46 pages ;
CONDE (Maryse), Comédie d’amour, Mises en scène: Théâtre Fontaine, Paris, juillet 1993 et   New York et Washington, D.C., novembre 1993 ;
CONDE (Maryse), Comme deux frères, Carnières-Morlanwelz, (Belgique), Lansman, 2007, 35 pages ;
CONDE (Maryse), La faute à la vie,  Carnières-Morlanwelz, (Belgique), Lansman, 2009, 41 pages ;
CONDE (Maryse), Le Morne de Massabielle, Puteaux, Théâtre des Hauts de Seine, 1974, non publié ;
CONDE (Maryse), Mort d’Oluwémi d’Ajumako, Paris, Pierre Jean Oswald, 1973, 58 pages ;
CONDE (Maryse), Pension les Alizés, Paris, Mercure, 1988, 135 pages.
3  – Anthologies
CONDE (Maryse), LECHERBONNIER (Bernard), Le Roman antillais. Paris, Fernand Nathan, collection classiques du monde, 1977, 2 tomes,  95 et 63 pages ;
CONDE (Maryse) RUTIL (Alain), sous la direction de, Bouquet de voix pour Guy Tirolien, Pointe-à-Pitre, Jasor, 1990, 222 pages ;
CONDE (Maryse), La poésie antillaise, Paris, Nathan, 1977, 96 pages.
B – Critiques de Maryse Condé
ARAUJO (Nara) préface, L’œuvre de Maryse Condé : à propos d’une écrivaine politiquement incorrect, colloque Pointe-à-Pitre 14-18 mars 1995, Paris, Montréal, L’Harmattan, 1996, 268 pages ;
CARRUGGI (Noëlle), sous la direction de, Maryse Condé : rébellion et transgression, Paris, Khartala, 2010, 232 pages ;
CISSE (Mouhamadou), Identité créole et écriture métissée dans les romans de Maryse Condé et Simone Schwartz-Bar, Thèse, Université de Lyon 2, Louis Lumière, sous la direction de Philippe Goudey, soutenue le 19 septembre 2006, 353 pages ;
DORCE (Mylène), «Entrevue avec Maryse Condé», Manhattan, N.Y, 22 avril 2010 ;
HESS (Déborah), Maryse Condé : mythe parabole et complexité, Paris, L’Harmattan, 2011, 202 pages ;
LETICEE CAMBOULIN (Marie), Les femmes dans les romans de Maryse Condé, University Of South Florida, 1991, 126 pages ;
NKUNZIMANA (Obed), ROCHMANN (Marie-Christine), NAUDILLON (Françoise) sous la direction de, L’Afrique noire dans les imaginaires antillais, Paris, Karthala, 2011, 252 pages, spéc 147-151 ; 
ONO (Masatsugu), Littérature et identité : l’œuvre de Maryse Condé, thèse sous la direction de Pierre Bayard, Université de Paris 8,  2005, 409 pages ;
NGANDOU (NKashama), «L’Afrique en pointillé : dans une saison à Rihata de Maryse Condé», Notre Librairie, avril-juin 1984, pages 31-37 ;
PFAFF (Françoise), Entretiens avec Maryse Condé suivi d’une bibliographie complète, postface d’Antoine Régis, Paris, Karthala, Lettres du Sud, 1993, 203 pages ;
PUIG (Stève), Le surnaturel dans la traversée de la mangrove de Maryse Condé, University of North Carolina at Chapel Hill, 2004, 94 pages.
Paris, le 10 août 2017, actualisé le 29 juillet 2018 et le 12 octobre 2018, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 18:05
«À travers ses romans, ses essais et de courageuses prises de position, Mongo Béti avait fini par être, pour nous, le symbole même de l’intellectuel libre, prêt à payer pour ses convictions et ne se reconnaissant d’autre maître que sa conscience» dit Boubacar Boris DIOP, un écrivain sénégalais. Mongo BETI, écrivain franco-camerounais, romancier renommé, prolixe, essayiste engagé, enseignant, libraire et éditeur, fait partie des écrivains majeurs du continent africain. Le style de Mongo BETI est «pur et élégant, les mots et les images judicieusement choisis et agencés mélodieusement, l’ensemble souvent assaisonné d’une pincée d’humour ou d’ironie», écrit Yves MINTOOGUE. Il a suscité de nombreuses controverses dans les milieux intellectuels et universitaires en particulier. Sa contribution littéraire, plus que jamais d’actualité, traite des questions liées au colonialisme, au néo-colonialisme, à la survivance identitaire des cultures minoritaires, à la défense et l'affirmation de la culture, aux civilisations et identité négro-africaines, ainsi qu’à l'élaboration d'une civilisation mondiale. L’écriture de Mongo BETI est soutenue par une conscience politique forte. «Un intellectuel, ce n’est pas seulement quelqu’un qui a des diplômes. C’est quelqu’un qui a choisi d’envisager le monde d’une certaine manière façon, en accordant la priorité à un certains nombre de valeurs comme l’engagement, l’abnégation, la réflexion» dit Mongo BETI qui refuse le silence du clerc. MONGO BETI se pose en porte-parole des opprimés et défenseur de la justice sociale qui revendique seulement le droit de parler et d'être entendu. «Je me considère comme un homme qui remet en question tout ce qu’il observe et qui rejette d’un œil critique sur différents événements» dit Mongo BETI. Pour lui, un homme, digne de ce nom, n’a pas le droit de se résigner à l’injustice ; il doit toujours rester debout face à l’oppresseur. Et si trahison il y a, elle se niche, selon lui, dans le refus obstiné de dire l’injustice criante et les manquements aux droits de l’homme. Mongo BETI, un pur produit de l’aliénation coloniale, est décrit dans la biographie de Thomas MELONE comme «un personnage déroutant, ni théiste inconditionnel, ni athée impénitent, solidaire du prolétariat, mais sceptique sur les aptitudes ouvriers, voyant des révoltes partout, mais n’entrevoyant nulle part de révolution, plûtot rêveur que doctrinaire, plus journaliste que philosophe». Agnostique, il considère Jésus comme un prophète, dans une perspective de lutte socio-politique.
Ecrivain réaliste, Mongo BETI a violemment dénoncé certains de ses prédécesseurs qui se livraient à une «littérature rose». L’originalité de la contribution littéraire de Mongo BETI «réside dans le mouvement qui conduit l'écrivain à substituer d'emblée à l'image d'une Afrique ethnologique et immobile, un regard sociologique qui met l'accent sur les tensions et conflits dont l'Afrique est le théâtre depuis le début de la période coloniale» écrit Bernard MOURALIS. En effet, la charge violente de Mongo BETI contre «l’Enfant noir» de Camara LAYE, auquel il reproche de répondre docilement à la soif de pittoresque du lectorat européen, est un épisode célèbre de cette bataille littéraire. «L’enfant noir» est un roman autobiographique, le récit d’une enfance guinéenne, heureuse, de l’atelier du père, en passant par l’école primaire et l’initiation.
Mongo BETI reproche à LAYE de montrer une Afrique tronquée, un village, des familles qui ne se heurtent jamais à la présence du colonisateur, qui ne sont jamais témoins de la moindre brimade, de la moindre injustice colonialiste. «Et maintenant que chantent les Nègres !» avait écrit SENGHOR dans l’introduction de son anthologie, semblant ainsi faire l’apologie d’un paternalisme raffiné ; c’est la case de l’Oncle Tom. Camara LAYE, fut accusé d’apolitisme par l’aile radicale de l’intelligentsia africaine. L’irritation des intellectuels africains trouva en Mongo BETI son meilleur interprète dans un article significativement intitulé : «Afrique noire, littérature rose», et paru dans «Présence Africaine» d’avril-juillet 1955, par lequel il  reprochait à Camara LAYE de s’être laissé aller à un  «pittoresque de pacotille» et d’avoir négligé la réalité du monde nègre. «Car la réalité actuelle de l’Afrique noire, sa seule réalité profonde, c’est avant tout la colonisation et ses méfaits. Il s’ensuit qu’écrire sur l’Afrique noire, c’est prendre parti pour ou contre la colonisation. Impossible de sortir de là» enchaînait-il. Pour Mongo BETI cette «littérature rose» donnait «une image stéréotypée de l'Afrique et des Africains». Mongo BETI regrettait l’absence d’œuvres de qualité inspirées par l’Afrique noire et pose ainsi les termes du débat : si l’écrivain manque de personnalité, il fera ce que lui demande le public. S’il a de la personnalité, il fera de la littérature selon son goût et ses propres conceptions. Or, force est de constater que le romancier africain de l’époque, à quelques exceptions près, écrit pour le public français de la métropole, et s’en tient à une littérature pittoresque, comme au temps des explorateurs. Aussi, Mongo BETI a violemment critiqué, dans «Présence Africaine» de 1954, «L’enfant noir» de Camara LAYE «Laye se complait dans l’anodin et surtout le pittoresque le plus facile, donc le plus payant, érige le poncif en procédé d’art. Malgré l’apparence, c’est l’image stéréotypée, donc fausse, de l’Afrique et des Africains qu’il s’acharne à montrer : un univers idyllique, optimisme de grands enfants, fêtes stupidement interminables, initiations de carnaval, circoncisions, excisions, etc.». «L’enfant noir» est publié en 1953, à une époque dominée en Afrique par les luttes pour l’indépendance, alors que Camara LAYE décrit un bel enfant joyeux qui ignore superbement ces souffrances. Camara LAYE s’investit dans le féérique, alors que tout, autour de lui, est tragique. Or, pour Mongo BETI, «La première réalité de l’Afrique Noire, sa seule réalité  profonde, c’est la colonisation. La colonisation qui imprègne la moindre parcelle du corps africain, qui empoisonne tout son sang, renvoyant à l’arrière plan tout ce qui est susceptible de s’opposer à son action. Il s’ensuit qu’écrire sur l’Afrique Noire, c’est prendre parti pour ou contre la colonisation. (…) Quiconque veut s’en sortir est obligé de tricher. Justement, les bourgeois et les colons demandent à leurs clercs de tricher, d’écrire leurs louanges de chanter leurs bienfaits». Dès son émergence, la littérature africaine de langue française a donc été mise en demeure, notamment par Mongo BETI, de prendre position sur un problème spécifiquement politique et elle s’est ainsi trouvée engagée dans une contestation plus ou moins radicale du système colonial. Comme l’écrivain noir a de la pudeur de s’engager dans la «prostitution» intellectuelle, il fera semblant de ne pas prendre parti «Il se réfugiera parmi les sorciers, les serpents de grand-père, les initiations la nuit tombante les femmes-poissons et tout l’arsenal du pittoresque de pacotille» écrit Mongo BETI. Par conséquent, Mongo BETI en appelle à une littérature africaine authentique. On connaît la formule du colonisateur «Qui ne travaille pas avec toi, travaille contre toi». Entre ces deux blocs opposés dans un antagonisme violent, Mongo BETI pose l’alternative : «si un écrivain n’est engagé ni totalement à gauche, ni totalement à droite, qu’il se taise».
Dans sa contribution littéraire, Mongo BETI dénonce le caractère passéiste de la Négritude, telle qu’elle est conçue et «commercialisée» par Léopold Sédar SENGHOR. Pour Mongo BETI la Négritude, «c’est l’image que le Noir se construit de lui-même en réplique à l’image qui s’est édifiée de lui, sans lui et contre lui, dans l’esprit des peuples à la peau claire, image de lui-même sans cesse reconquise, quotidiennement réhabilitée contre les souillures et les préjugés de l’esclavage, de la domination coloniale et néo-coloniale». Derrière le mot «Négritude», s’ouvre tout un champ idéologique qui est aussi un champ de bataille avec vainqueur et vaincu, orgueil et humiliation. Pour Mongo BETI l’analyse de ce génocide contre le peuple noir ne peut être esquivée. La guerre frontale ou insidieuse risque de se poursuivre tant que la conception senghorienne de la Négritude prévaudra : «aussi longtemps que le mot Négritude sera vidé de son contenu de révolte et de scandale pour en faire l’enseigne d’une boutique de produits exotiques normalisés». L’Afrique actuelle est confrontée aux remèdes de la finance internationale avec un destin à la fois injuste et insensé, un déficit démocratique, des chefs d’Etat autoritaires et élus à vie. Mongo BETI, sans adhérer aux idées de la Négritude de SENGHOR, publie de nombreux articles dans la revue d’Alioune DIOP dont son premier article dans la revue de Présence Africaine de 1953, qui exprime toute sa révolte contre l’injustice. L’article intitulé «Sans haine, sans amour», traite de la révolte des Mau-Mau contre le colonisateur anglais au Keyna. Les Noirs sont exterminés et les Blancs sont épargnés. Les hommes blancs ont le monopole de la puissance matérielle, les honneurs, les dignités, bref de tous les privilèges dans ce monde colonial. Le héros, Momoto, «s’il haïssait les Blancs, il méprisait surtout leurs amis Noirs qui, à ses yeux, étaient des lâches, des traîtres, des gens en qui leurs ancêtres ne se reconnaîtraient pas, s’ils revenaient à la vie».
Alexandre BIYIDI AWALA, de son vrai nom, alias Eza BOTO, alias Mongo BETI, de l’ethnie des Bandas, est né le 30 juin 1932 à Akometam, à 12 kilomètres de M’Balmayo, à 55 km de Douala, la capitale du Cameroun, une ancienne colonie allemande, sous domination française à partir de 1918. C’est à l’intérieur de ce cadre que se meuvent ses personnages. Fils de Régine ALOMO et d’Oscar AWALA, il fit ses études primaires à l’école des missionnaires, une institution réservée aux enfants de notables et d’employés coloniaux. Il fut admis en 6ème au pré-séminaire d’Efok et en 5ème au petit séminaire d’Akolo, en vue de devenir prêtre. En esprit rebelle, il ne voulait pas se confesser et n’appréciait pas de mémoriser le catéchisme ; il fut renvoyé du séminaire : «J’ai été au lycée dans les années 40, d’abord scolarisé chez les missionnaires qui m’ont mis très vite à la porte parce qu’il fallait aller à la confession. A l’époque, j’étais très choqué par l’idée de dire mes péchés à quelqu’un. Le fait d’avoir été expulsé très jeune m’a permis d’entrer dans un établissement secondaire laïque juste après la guerre» dit-il. Tant mieux pour la littérature ! Mongo BETI assume son anticléricalisme sur le ton de la parodie, de l’humour et la dérision, dans ses romans «ville cruelle» et «Le Pauvre Christ de Bomba». En 1946, Mongo BETI fut admis au collège de Yaoundé qui deviendra Lycée Leclerc. Dans la capitale du Cameroun, il est séduit par les idées indépendantistes de Ruben Um NYOBE (1913-1958, assassiné par l’armée française), un dirigeant nationaliste révolutionnaire, à qui il consacrera, plus tard, un ouvrage. «Il y avait chez nous au Cameroun un grand mouvement, l’U.P.C (Union des Populations du Cameroun), qui était anticolonialiste, progressiste, un peu marxiste» dit-il à propos de Ruben Um Noybé. En 1991, Ruben Um NYOBE sera réhabilité pour avoir «œuvré pour la naissance du sentiment national, l'indépendance ou la construction du pays, le rayonnement de son histoire ou de sa culture».
L’empreinte idéologique de Ruben va marquer le jeune Mongo BETI au point que le deuxième moment capital de sa vie en garde les traces de ce qui va influencer tout son positionnement littéraire et existentiel.
Après sa réussite au baccalauréat de l’enseignement secondaire, Mongo BETI se rend, en 1951, en France, pour s’inscrire à la faculté des Lettres d’Aix-en-Provence, afin d’étudier les lettres classiques. En France, Mongo BETI découvre que l’enseignement donné aux colonisés d’Afrique est dévalorisant, avec «pour substrat une certaine conception du Noir et de sa fonction dans la société coloniale. C’était un être inférieur qui devait remplir des fonctions subalternes. Pour ce faire, il fallait un certain bagage qui n’avait rien à voir avec la finalité de l’éducation en France où le système éducatif vise à former un certain type d’homme et à donner à l’enfant le sens critique qui le libère des préjugés et des superstitions» écrit BETI. D’une critique acerbe et d’un humour caustique, irrévérencieux dans sa contribution littéraire, Mongo BETI a rendu hommage au système éducatif français «On dit souvent à mon propos que mon écriture est sarcastique. C’est vrai. Ce type d’écriture, je le dois à ma culture française. Pensons à Molière, à Voltaire. Tous ces grands écrivains français qui contestent la société de leur époque, et la ridiculisent» dit-il. Mongo BETI a été influencé par Honoré de BALZAC, Emile ZOLA et Richard WRIGHT.
Il publie en 1957, «Mission terminée»,  Prix Sainte-Beuve, et en 1958 «Le Roi miraculé». Il travaille alors pour la revue «Preuves», pour laquelle il effectue un reportage en Afrique. Il travaille également comme maître auxiliaire au lycée de Rambouillet. En 1959, il retourne au Cameroun, en pleine guerre d’indépendance. Mais il a été contraint de revenir en France. «Huit ans plus tard, après la fin de mes études, je suis retourné au Cameroun. C’était au moment le plus fort du mouvement indépendantiste. Pour un homme comme moi, qui ose critiquer et dénoncer les circonstances coloniales, c’était bien sûr dangereux. C’est pourquoi j’ai dû m’enfuir et me réinstaller en France. Je n’ai jamais arrêté de suivre le développement de l’Afrique avec attention. J’ai sans cesse fait feu de tout bois pour lutter contre l’injustice prédominante et l’exploitation», écrit BETI.
Mongo BETI est nommé professeur certifié au lycée Henri Avril à Lamballe. Il passe l'Agrégation de Lettres classiques en 1966 et enseigne au lycée Corneille de Rouen de cette date jusqu'en 1994. En 1972 il revient avec éclat à l'écriture. Son livre «Main basse sur le Cameroun, autopsie d'une décolonisation est interdit à sa parution par un arrêté du ministre de l'Intérieur, Raymond MARCELLIN, sur la demande, suscitée par Jacques FOCCART, du gouvernement camerounais, représenté à Paris par l'ambassadeur Ferdinand OYONO. Il publie en 1974 «Perpétue» et «Remember Ruben». Après une longue procédure judiciaire, Mongo BETI et son éditeur François Maspéro obtiennent, en 1976, l'annulation de l'arrêté d'interdiction de «Main basse». En 1978 il lance, avec son épouse Odile TOBNER, la revue bimestrielle Peuples Noirs Peuples africains, qu'il fait paraître jusqu'en 1991. Cette revue décrit et dénonce inlassablement les maux apportés à l'Afrique par les régimes néo-coloniaux. Pendant cette période paraissent les romans «La ruine presque cocasse d'un polichinelle» en 1979, «Les deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama futur camionneur» en 1983, «La revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama» en 1984, également une «Lettre ouverte aux Camerounais ou la deuxième mort de Ruben Um Nyobé» en 1984 et le Dictionnaire de la négritude en 1989, avec Odile TOBNER, professeur agrégé de Lettres classiques, mère de famille, elle fut l’épouse de Mongo BETI.
En 1991, il retourne au Cameroun, après 32 années d’exil, élève des cochons et publie en 1993 «La France contre l’Afrique, retour au Cameroun». En 1994 il prend sa retraite de professeur. Il ouvre alors à Yaoundé la «Librairie des Peuples noirs» et organise dans son village d'Akometam des activités agricoles. Il crée des associations de défense des citoyens, donne à la presse privée de nombreux articles de protestation. Il subit en janvier 1996, dans la rue à Yaoundé, une agression policière. Il est interpellé lors d'une manifestation en octobre 1997. Parallèlement il publie plusieurs romans : «L'histoire du fou» en 1994 puis les deux premiers volumes, «Trop de soleil tue l'amour» en 1999 et «Branle-bas en noir et blanc» en 2000, d'une trilogie restée inachevée. « Ici, le soleil tue l’amour », avait dit le personnage d’Eddie, l’amour qu’il professe à Zam, confirme que les grands mots compâtissent avec la résignation et la mauvaise foi. Eddie, habituée aux exactions et aux turpitudes des autocrates, débusque les pièges qu’on lui tend. Cette société pétrifiée et pourrie par le colonialisme, fait face à toutes les tentatives de la rendre inoffensive, et organise, en conséquence, la riposte.
Mongo BETI est hospitalisé à Yaoundé le 1er octobre 2001 pour une insuffisance hépatique et rénale aiguë qui reste sans soin faute de dialyse. Transporté à l'hôpital de Douala le 6 octobre, il y meurt le 7 octobre 2001. Deux thèmes majeurs ont dominé la contribution littéraire de Mongo BETI : la lutte contre le colonialisme et la question nationale en Afrique.
I – Mongo BETI et sa dénonciation du colonialisme
Mongo BETI dénonce deux types d’oppression : l’oppression coloniale, mais aussi la complicité et la passivité des Africains devant leurs malheurs. «J’ai toujours été incapable de séparer la politique de la littérature» dit-il. En effet, la démarche de Mongo BETI est loin d’être manichéenne ; il n’attaque pas l’ensemble du peuple français, mais uniquement cette minorité oligarchique, avec l’aide de l’Etat, La Françafrique, qui pille les ressources du continent noir ; il  ne se borne pas à fustiger le colonisateur français ; dans ses écrits, il est encore plus sévère avec les Africains qui ont trahi l’idéal d’indépendance, de souveraineté et de démocratie pour le continent noir. «Les quelques leaders qui avaient quelque peu réfléchi aux enjeux idéologiques de la libération nationale en Afrique ont été très vite balayés. Et pas seulement par la méchanceté des Blancs, mais par les Africains eux-mêmes qui n’ont rien fait pour protéger leurs leaders. Qu’est-ce que les Africains ont fait pour protéger Lumumba ?» dit-il.
A – Ville cruelle de Mongo BETI
Ecrit en 1954, à 22 ans, dans ce premier roman publié sous le pseudonyme d'Eza Boto, on découvrira, tracés avec une force qui s'accomplira exemplairement dans les œuvres postérieures, fort célèbres, de Mongo BETI, les drames d'une Afrique dominée, ceux qui opposent les humbles, les simples, les paysans, aux différents types d'exploiteurs du monde politique, économique et religieux. La finition technique et la commercialisation de ce roman par Présence Africaine étant mal assurées, il change d’éditeur et prend un second pseudonyme qu’il gardera jusqu’à la fin de ses jours, Mongo BETI. Le prénom, «Mongo» vient d’une expression Ewondo, qui signifie «le fils du pays des BETI» Le nom «BETI» est celui de son groupe ethnique. Il entend ainsi inscrire sa production littéraire dans la lignée d’une appartenance culturelle intégralement africaine.
L’action se déroule dans un village imaginaire du Sud du Cameroun, Tanga, un espace urbain ségrégatif (centre-ville européen et faubourgs noirs), marqué par l’instabilité, l’avidité, un affrontement entre forts et faibles et une gestion coloniale. Tanga, c’est le lieu par excellence de l’oppression coloniale, à travers le pouvoir économique des Grecs, qui eux-mêmes sont tributaires des Blancs. Les Noirs, victimes de leur ignorance, sont contrôlés par ces puissances. Les troupes coloniales sont noires, pour réprimer leurs frères et le curé fait de la délation, par Noirs interposés. «C’est une répartition raciale des culpabilités» dira Frantz FANON. Jean-François, un diplômé, devenu un «Toubab» au sens péjoratif,  n’a pas «empoigné le javelot flamboyant d’un justicier» pour aider les colonisés noirs. Le héros du roman est un jeune Banda, paysan orphelin, élevé par sa mère, qui a travaillé durement sa plantation de cacao héritée de son père, en vue de se marier pour satisfaire le vœu de sa mère presque mourante. Il lui fallait de l’argent pour la dot de sa fiancée. C’est ainsi qu’il décida de vendre son cacao en ville.
Mais là, l’homme fut confronté aux terribles réalités de la ville marquées par la cruauté, l’exploitation, le vol, le crime. Les commerçants grecs tentent de le gruger, sous prétexte que son cacao n’est pas bien sec, on tente de le jeter au feu, pour mieux le spolier. Mongo BETI dénonce les pratiques discriminantes du colonisateur, son mercantilisme, et surtout, l’apathie du Noir, lui qui se révèle incapable de se rebeller efficacement contre l’occupant.
B – Le Pauvre Christ de Bomba de Mongo BETI
En 1956, Mongo Béti publiait «Le Pauvre Christ de Bomba», «Mission terminée» en 1957 puis «Le Roi miraculé» termineront ce premier cycle de création romanesque. «Le Pauvre Christ de Bomba» est une insurrection littéraire contre le système colonial, qui constitue l’essence même de l’écriture de Mongo BETI. Ici, l’église remplace les commerçants coloniaux décrits dans «Ville Cruelle», ou bien les tractations politiques de «Main Basse Sur le Cameroun». Dans le «Pauvre Christ de Bomba» Mongo BETI met en scène un missionnaire, violent et maladroit, qui ne parvient pas à comprendre ses «ouailles» africaines et dont l'action est décrite par un jeune boy et enfant de choeur qui l'accompagne dans ses pérégrinations prosélytes. Il démystifie le clergé, dévoile ses collusions avec le colonisateur et le révérend père supérieur est décrit comme un homme coléreux, têtu, et «sourd à toute remarque qu’on ose formuler devant lui». Mongo BETI dénonce dans «Le pauvre Christ de Bomba» l’hypocrisie de l’Eglise qui n’est que le suppôt du colonisateur. L’Eglise a tout fait pour que cet ouvrage ne soit pas publié au Cameroun. Les éditions Robert Laffont refuseront sa commercialisation, mais Présence Africaine qui le diffusera.
L’histoire du «Pauvre Christ de Bomba», une tragédie-comédie digne de Don Quichotte, accepte plusieurs niveaux de lectures symbiotiquement unis. C’est d’abord un roman, le roman d’une épopée coloniale vécu à travers la mission évangélisatrice d’un prélat de l’église au cœur de l’Afrique noire. A travers le regard bienveillant de Denis, un jeune boy, garçon de chœur, homme à tout faire, ce livre raconte les péripéties du Révérant Père Supérieure Drumont ou «RPS», curé de la paroisse de Bomba. Immergé dans cet univers désormais familier, le RPS s’emploie à installer, voire à pérenniser la parole de Dieu et les principes du catholicisme à ces populations. Le RPS les connait bien cette région et ses différents «pays», qu’il côtoie depuis vingt ans. Les personnes, les us, les coutumes ne lui sont plus étrangères.
Le second niveau de lecture aborde un aspect plus grave, celui du rôle de l’Eglise dans l’action coloniale et colonisatrice. L’Eglise est présentée comme un instrument au service des puissances colonisatrices pour l’asservissement des populations indigènes. C’est un allier puissant, une force transcendantale, qui  trouve son auditoire dans cette Afrique où les forces mystiques sont aussi redoutées que celles qu’on peut voir ou toucher. Arme redoutable, la peur de Dieu ou plutôt de l’Enfer, bien plus grande que celle qu’inflige fouet ou baïonnette, asservit l’esprit, installe une obéissance docile et pérenne. L’Eglise trouve son allégorie dans la personne du RPS, homme autoritaire, rigoureux, intrépide, imposant, voire majestueux tant l’aura qu’il dégage en impose. Bien au-delà du simple antichristianisme primaire, cette verve de langage de Mongo BETI exprime plutôt de l’anticléricalisme, un discours ouvert à l’institution religieuse en tant que système.
Par ailleurs, Mongo BETI a montré les contradictions qui peuvent exister entre les buts de l'administration coloniale et ceux des missionnaires. C'est pourquoi, ce roman ne peut être réduit à un pamphlet anticlérical : il y a un pathétique profond dans la prise de conscience par le missionnaire de l'échec de son action qui ne reposait en définitive que sur une «mauvaise foi». Mongo BETI dira «Même les missionnaires quand ils te causent de Dieu, c’est pour payer les deniers du culte».
C – Le Roi miraculé, chronique des Essazam
Le personnage principal du «Roi miraculé» est Essomba Mendouga, un vieil homme, ancien militaire, chef de tribu des Essaram, et polygame avec 23 épouses. L’intrigue se déroule autour de sa maladie, son baptême, sa guérison miraculeuse. Essomba Mendouga, malade, qui pour sauver son âme et échapper ainsi à l’Enfer, décide de se convertir au catholicisme. Il est guéri par miracle, mais pour le baptiser, le curé exige qu’il redevienne monogame ; il choisit sa plus jeune épouse ; ce qui déclenche une fronde de la première épouse. Les autorités coloniales s’en mêlent et demandent à ce que chef coutumier puisse conserver ses 29 épouses. La tribu des Essazam se soucie peu que le monde craque de toutes parts, puisque c'est son propre univers, symbolisé par le Chef Essomba Mendouga, qui, dramatiquement, fait naufrage. Qui eût dit que le premier Essazam, l'authentique descendant d'Akomo, défiant la tradition et la polygamie, survivant miraculeusement à une maladie mystérieuse, déciderait de se convertir au christianisme ? Qui eût imaginé cela ?
En fait, Essomba, est un agent du colonialisme qui a décidé d’abdiquer à ses responsabilités ; c’est un homme vide, inquiet, sans adhésion profonde ni à la tradition, ni à la religion nouvelle des colons. Il se laisse aller au plaisir du vin, de la table et des femmes. Les colons font de lui ce qu’ils veulent. Il se heurte à l’hostilité ou l’incompréhension de son peuple. Il est profondément aliéné par la formation acquise au séminaire. Le catéchisme est un modèle d’hypocrisie et certains hommes d’église profitent de la naïveté des femmes. En fait, le «roi miraculé» n’est qu’un roi fantoche. Yosifa est la femme vieille et un peu folle, et Makrita organise la résistance quand Essomba veut chasser toutes ses épouses de la maison, sauf la plus jeune. Devant le vieux chef mourant, les notables se montrent avides, paresseux et ambitieux. La jeunesse se montre fruste, violente et n’a rien appris de ses études. Devant le risque de trouble la cérémonie de conversion au christianisme est annulée.
Dans «Perpétue et l’habitude du malheur», Mongo BETI revient sur le thème de la colonisation. Après avoir passé six années dans un camp de concentration pour opposition au régime de Baba Toura, Essola revient dans son village natal et décide d’enquêter sur la mort de sa sœur, Perpétue, disparue entre temps. À travers les témoignages de ceux qui ont connu la jeune femme pendant ces six années, Essola a la révélation stupéfiée du martyre vécu par Perpétue en son absence. Ce roman, où Mongo BTI fait preuve de son talent de conteur, s’impose par sa dimension politique. L’auteur dénonce de façon souvent féroce la médiocrité des fonctionnaires, leur corruption, le régime de dictature policière qui sévit dans le pays, la grande misère de tout un peuple opprimé par un gouvernement pourri, la condition d’esclave de la femme africaine. Le combat pour l’Indépendance avait fait naître dans le cœur de beaucoup l’espoir d’un monde nouveau. Malheureusement la situation s’est empirée : l’homme noir persécute son frère et le maintient dans un état de sous-développement tant physique qu’intellectuel. À la peinture sans concession d’une époque, se mêle ainsi une méditation sur l’étrange destin du continent noir, victime d’une fatalité dont ses propres fils sont les principaux artisans.
II – Mongo BETI et question nationale en Afrique
A travers la question nationale, Mongo BETI marque, dans sa contribution littéraire,  une ère de la dénonciation et de la contestation de l’ordre postcolonial. «Je suis en guerre contre un système oppressif» dit-il. En effet, il dévoile et persifle un système néocolonial dominé par le jeu d’intérêts entre l’ancien maître qui, en réalité, n’est jamais parti, et ses affidés locaux, les anciens colonisés. Les deux complices sont désormais liés dans l’entreprise de déshumanisation, d’asservissement et de pillage des ressources du continent noir. «Par sa critique acerbe, enveloppée d’un humour caustique Mongo Béti présente l’image d’un Cameroun à la dérive. La dérive du pouvoir postcolonial se caractérise essentiellement par les abus de pouvoirs, l’incompétence, la corruption d’une administration aux ordres, l’effondrement des valeurs socio-économiques et morales. La déchéance sociale est à l’image de la perversion de ses dirigeants, quand elle n’en est pas la conséquence», écrit Ramonu SANOUSI. Mongo BETI montre l’absurdité de la situation dans un article : «Yaoundé, capitale sans eau, où il pleut sans cesse».
A – Mongo BETI et son “Remember Ruben
Dans «Remember Ruben», le héros, Mor-Zamba était un enfant sans racines lorsqu'il arriva à Ekoumdoum. Et la peine qu'il eut à se faire adopter par le village témoigna que l'époque basculait dans un monde nouveau, aux règles brouillées par la colonisation. Raflé par les Blancs avec des milliers d'autres, il découvre Fort-Nègre, l'immense ville coloniale, et son pendant noir, Kola-Kola, fabuleux bidonville où il participera à la lutte contre l'occupant blanc. Recueilli presque de force par un vieillard qui tenait à montrer à quel point son village était chaleureux et hospitalier, le jeune Mor-Zamba grandit dans une atmosphère tantôt chaleureuse tantôt méfiante, voire violente. Il se lie d’amitié avec Abena, un jeune homme aux idées révolutionnaires. L’histoire se construit selon le parcours classique de la figure messianique : étranger à son village, Mor-Zambaest d’abord haï, puis subit une série d’épreuves qui forgent sa résistance physique et morale et se fait adopter par les villageois, avant de partir pour une grande épopée où seront mises en avant les notions de fraternité, de patience, et de délivrance.
Le voici héros anonyme de l'épopée du peuple noir, croisant des figures illuminées déjà par l'éclat des légendes, déchiffrant au jour le jour; dans les larmes souvent, la grande leçon de dignité : survivre sans dévorer ses compagnons de misère, cultiver ardemment l'amitié, ne pas désespérer du voyageur trop longtemps guetté et, quand il le faut, combattre, combattre. Mongo BETI abolit la barrière des couleurs et montre à quel point la guerre sait effacer les frontières. BETI décrit l’importance du facteur psychologique dans un conflit. Il établit un parallèle avec certains passages de «Main Basse sur le Cameroun», où il fustige le manque de perspicacité des stratèges Africains, quand ils tardent à se rendre compte que l’arme psychologique est bien plus efficace dans le temps que l’arme à feu, et bien plus dangereuse.
C’est avec la guerre que l’on reconnaît le pays jusque-là imaginaire que décrit l’auteur, avec le titre aussi : Ruben n’est autre que Ruben Um Nyobé, figure de la lutte camerounaise pour l’indépendance. «La France est  responsable de plusieurs crimes commis contre certains leaders africains. Le chemin de l’indépendance a été marqué par des affrontements sanglants entre les Camerounais et la puissance coloniale française. Le parti indépendantiste et nationaliste de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) était notamment impliqué dans le combat. (…) Beaucoup de personnes y ont perdu la vie dont Ruben Um Nyobé en 1958. Des paysans, des femmes et des enfants sont également morts pendant ces dures années de répression» dit Mongo BETI. Ruben Um Nyobé, leader charismatique de l’UPC, est l’idole de Mongo BETI ; il admirait en lui «le sens du sacrifice, le don absolu de soi et la solitude dans un combat désespéré». Achille M’BEMBE rendra un vibrant hommage à Ruben Um Nyobé : «J’ai grandi au Cameroun au lendemain des indépendances, à une époque où il était interdit de prononcer publiquement le nom de Um Nyobè, de lire ses écrits, de garder chez soi son effigie, ou encore de se souvenir de sa vie, de son enseignement et de son action. Longtemps après son martyre, tout continuait de se passer comme s’il n’avait jamais existé et comme si sa lutte n’avait été qu’une banale entreprise criminelle. (…) Je classe Um Nyobé au premier rang des martyrs africains de l’indépendance. Après sa mort, son souffle a continué de parcourir la pensée et la créativité des meilleurs d’entre nous, tous ceux qui ont inscrit leur œuvre dans la continuité de la tradition critique qu’il inaugura : et d’abord Mongo Beti».
B – Mongo BETI et «La ruine presque cocasse d’un polichinelle»
C’est un récit dans la continuité de Remember Ruben, contre le colonialisme, ayant pour toile de fond les luttes politiques du Cameroun. Un devoir qu’il exerce tel un missionnaire avec ses armes que sont le rire, la dérision et une écriture féroce. Il décrit les mécanismes de la violence du pouvoir à l'égard des opposants, mais également la foi de ceux-ci en la victoire, afin d'imposer la démocratie en Afrique. Alors que les combats sont concentrés dans la capitale, le héros légendaire de la résistance, Abena, exige de son ami Mor-Zamba et de deux de ses compagnons de guerre d’en finir avec le colonialisme dans son village natal qui par le passé avait accueilli froidement Mor-Zemba. Ce combat doit être mené sans le recours aux armes. Une fois arrivé à bon port, après des quiproquos et autres malices, le trio décide d’employer la dérision, la farce, dans l’objectif de ridiculiser et faire fuir le représentant stupide d’une puissance coloniale non moins stupide. Pour la réussite de leur combat, le trio doit éviter les fréquentations des hommes qui à l’image de couards seraient les premiers à les dénoncer. Il en est de même pour la chefferie du village qui apporte toute sa confiance au représentant de la puissance coloniale.
Mais contre toute attente, les femmes et les adolescents collaborent avec nos trois individus pour recouvrer l’indépendance et les coutumes du village. Une aide essentielle qui conduit à «la ruine presque cocasse du polichinelle» ! L’administrateur doit abandonner son ministère sous les coups de buttoir du trio et de leurs affiliés. Le village est enfin libéré de sa torpeur maligne dont profitait l’autorité coloniale.
Mongo BETI dénonce ainsi le caractère fortement autocratique du système mis en place par le pouvoir colonial et perpétué par ses hommes de paille, un système tant honni, fait de corruption, de forfaiture, de compromission et de répression des opposants. L’Afrique souffre d’un manque de dirigeants éthiques, moraux, exemplaires et animés d’une compassion pour les faibles et ceux qui souffrent. La démocratie est attendue et espérée, mais la vie en Afrique peut se révéler comme étant un cauchemar «c'est toujours calamiteux, un destin dans une république bananière» écrit-il dans «Trop de soleil, tue l’amour».
C – L’héritage de Mongo BETI – «Main basse sur le Cameroun»
Pourquoi faudrait-il rester attentif au message de Mongo BETI ?
«Nous sommes dans ce moment de transit où l’espace et le temps se croisent pour produire des figures complexes de différence et d’identité, de passé et de présent, d’intérieur et d’extérieur, d’inclusion et d’exclusion» écrit Homi BHABHA, dans son ouvrage «Les lieux de culture». Pendant la dernière tranche de sa vie, de 1991 à 2001 qui se déroule au Cameroun, Mongo BETI va constater que rien n’a changé ; tout ne fait qu’empirer. Par conséquent, les écrits de Mongo BETI n’ont pas pris une ride, et sont même devenus, en raison de leur dimension prophétique, d’une actualité plus que brûlante. Le temps, comme le dit Alphonse de LAMARTINE, dans son «Lac», est ce poison qui hante de manière implacable le quotidien des mortels. Pourtant, ce temps est aussi perçu comme un spectre impuissant devant la force inattaquable de certains immortels au sein desquels figure bien entendu Mongo BETI, «ce Prométhée camerounais qui nous lègue le feu» dit Boniface MONGO MBOUSSA. Mongo BETI, «c’est le loup solitaire ; la fraction saine de notre cerveau malade» dit Thierno MONENEMBO reprenant ainsi une formule de «Remember Ruben». Mongo BETI est «le symbole même de l’écrivain courageux qui refuse d’écouter les sirènes du pouvoir pour mener un combat vengeur dans une liberté totale et dans une solitude totale» écrit Maryse CONDE.
Guerrier insoumis, Mongo BETI est un grand patriote africain qui dissimulait mal ses grandes et nobles ambitions d’une Afrique réellement indépendante. «L’essentiel, ce n’est pas de savoir à quelle date ni de quelle façon les changements vont se produire, c’est d’observer dans la mentalité populaire une attente d’émancipation, de libération. Nous sommes engagés dans un processus où le peuple est conscient qu’il n’est pas libre et qu’il a besoin de liberté, qu’il le veuille ou non, il s’est mis en route pour aller vers elle. Je suis certain que nous sommes engagés dans un processus irréversible» écrit Mongo BETI. Il avait vu de son vivant, les combattants de la liberté massacrés au Cameroun, comme Robert Um NYOBE, Félix-Roland MOUMIE, Ernest OUANDIE et Eog MAKON. «Ce qui caractérise principalement la vie d’un Noir, c’est la souffrance, une souffrance si ancienne et si profonde qu’elle fait partie de presque tous les instants de sa vie», écrivait Martin Luther KING. Mongo BETI a rendu hommage dans deux ouvrages, à ces combattants de la liberté.
Mongo BETI est un adversaire résolu de la Françafrique et il écrit dans la préface de «Main basse sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation» un ouvrage interdit en 1972 en France : «Nous avons fracassé l’arme la plus redoutable de la maffia foccartiste en Afrique, le silence, dont la loi implacable étranglait sans recours le peuple camerounais». Il parle dans cet ouvrage de répression et d’oppression, de la tutelle française, des crimes contre l’humanité, ainsi que d’une guerre sanglante et effroyable. «Mon livre a d’abord été un réquisitoire contre les crimes du président Ahidjo. Mais j’ai voulu également retracer l’histoire occultée et masquée de la décolonisation du Cameroun. (…) La France a tout mis en œuvre pour mettre en place des régimes «sûrs» dans les pays d’Afrique nouvellement indépendants. C’est-à-dire servant les intérêts d’une France qui coopérait avec les dictateurs africains qui ne pensaient qu’à s’enrichir aux dépens d’une population humiliée, abandonnée et trompée. Avec Paul Biya, président camerounais à partir de 1982, le peuple a continué à devoir endurer un ordre fondé sur la terre. En 2000, il y a eu plus de 1000 exécutions extra-judiciaires» dit Mongo BETI. Depuis son indépendance, le 1er janvier 1960, le Cameroun en 57 ans, n’a connu que deux présidents de la République (Amadou AHIDJO de 1960 à 1982 et Paul BYA, président depuis 1982, soit 35 ans). «Depuis De Gaulle, la France semble avoir signé un pacte avec la classe dirigeante camerounaise, selon lequel, pourvu qu'elle témoigne une allégeance indéfectible à Paris, toutes les fantaisies, toutes les turpitudes et toutes les corruptions lui seront pardonnées. C'est ce pacte tacite qui a donné à la corruption cette dimension hallucinante et mortelle que chacun observe, et qui fait de toute stratégie prétendue de développement une comédie cynique, puisque personne n'y croit vraiment, mises à part les misérables populations longtemps bernées, mais qui viennent d'exprimer un rejet péremptoire» écrit Mongo BETI.
Tous les chefs d’Etats africains qui se sont opposés à la France ont été destitués (Barthélémy BOGANDA en RCA, Sylvanus OLYMPIO au Togo, Modibo KEITA au Mali, Hamani DIORI au Niger et Thomas SANKARA au Burkina-Faso). Par conséquent, l’indépendance des colonies africaines ressemble «à la simple poursuite de la colonisation par d’autres techniques» estime Mongo BETT. Les Africains devraient continuer à se battre pour la justice, la dignité et la liberté. En dépit de l’indépendance formelle, il subsiste encore largement une mentalité coloniale, comme en témoigne le  «discours de Dakar» de Nicolas SARKOZY, «l’Homme africain n’est pas entré dans l’histoire», ainsi que la déclaration méprisante d’Emmanuel MACRON qui impute le retard de l’Afrique à ses dictatures, aux détournements de deniers publics et à ces femmes africaines qui font entre 7 et 8 gosses. En résumé, la situation postcoloniale n’est pas la même dans tous les pays. Il y a une spécificité de la colonisation par la France, qui n’est pas terminée. «On peut non seulement dépouiller les gens de leur richesse économique, mais encore de leur cœur et bien sûr de leur espoir. Ne pas intervenir aurait des conséquences dramatiques pour l’avenir» dit Mongo BETI. Il préconise de sortir du FCA «Que la monnaie soit convertible ou inconvertible n’a jamais été la préoccupation du paysan africain. Il a été plongé à son corps défendant dans un système économique contre lequel il est impuissant. (..). Le franc CFA, lié au système monétaire français est une arme de la domination française» dit-il.
Chaque fois qu’un président français est élu, il s’empresse d’annoncer la fin de la Françafrique. Mais le simple fait de parler ainsi est un aveu que ce système de domination est injuste et immoral : «ce n’est jamais le maître qui met fin à la domination, c’est le rôle de la victime, qui doit lutter pour s’affranchir» écrit Boubacar Boris DIOP. En effet, il ne faudrait rien attendre du colonisateur ; chaque Etat défend ses intérêts. Il appartient aux Africains eux-mêmes de prendre en charge leur destin. «Et j’ai pendant longtemps idéalisé mon pays. Il a fallu que je revienne au Cameroun, que j’y vive, pour découvrir l’autre vision de l’Afrique. (…). C’était un peu la Case de l’oncle Tom : le bon Noir opprimé par le méchant Blanc, puisque pour nous, même les chefs d’Etat postcoloniaux étaient des marionnettes des Blancs. Donc la situation coloniale et esclavagiste continuait. Et c’est lorsque je suis retourné en Afrique, que je me suis aperçu que nous sommes pour moitié responsables de nos malheurs» dit BETI. En effet, l’opposition est muselée et bâillonnée au Cameroun et les forces vives du pays sont contraintes à l’exil. «Si un homme n’a pas trouvé quelque chose qui vaut qu’on lui sacrifie la vie, il ne mérite pas de vivre. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce en quoi il croit. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour la justice. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce qui est vrai», dit Martin Luther KING. «L’Afrique n’est pas encore perdue. J’affirme que l’Afrique peut se développer, qu’elle va se développer, si du moins elle a le courage de combattre contre cette humiliation. Il faudra, certes, très longtemps, sans doute plusieurs décennies, pour extirper le cancer de la corruption» dit Mongo BETI.
Bibliographie très sélective :
1 – Contributions de Mongo Béti
BETI (Mongo) ou BETI (Mongo),  «L’enfant noir», Présence Africaine, 1954, n°16, pages 413-420 ;
BETI (Mongo) ou BOTO (Eza),  «Sans Haine, sans amour», Présence Africaine, 1953, n°14 (1), pages 213-220 et 2001, n°163-164, pages 55-60  et Bulletin de la Société des Amis de Mongo Béti, janvier 2016, n°27, pages 2-9 ;
BETI (Mongo), «Afrique noire, littérature rose»,  Présence africaine, avril-juillet 1955, n°1-2, p.133-140 et Bulletin de la Société des Amis de Mongo Béti, janvier juin 2015, n°25, pages 2-6 ;
BETI (Mongo), Africains, si vous parliez, Paris, éditions Homnisphères, 2005, 318 pages ;
BETI (Mongo), BIYIDI (Odile), TOBNER (Odile), DIJJFACK (André), Le rebelle II, préface de Boniface Mongo-M’Boussa, Paris, Gallimard, 2007, 293 pages ;
BETI (Mongo), Branle-bas en noir et blanc, Paris, Pocket, 2002, 351 pages ;
BETI (Mongo), CHOULI (Lila),  Mong Béti à Yaoundé : 1991-2001, Paris, éditions des Peuples noirs, 2005, 457 pages ;
BETI (Mongo), L’histoire du fou, Paris, Julliard, 1994, 210 pages ;
BETI (Mongo), La France contre l’Afrique : retour au Cameroun, préface et postface d’Odile Tobner, Paris, La Découverte, 2006, 218 pages ;
 BETI (Mongo), La pauvre Christ de Bomba, Paris, R. Laffont, 1953, 172 pages ;
BETI (Mongo), La revanche de Guillaume Ismaël, Paris, Buchet-Chastel, 1984, 240 pages ;
BETI (Mongo), La ruine presque cocasse d’un polichinelle Remember Rubben II, Paris, éditions des Peuples noirs, 1979, 200 pages ;
BETI (Mongo), Le roi miraculé : chronique des Essazam, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1958, 1972 et 1983 254 pages ;
BETI (Mongo), Les deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama futur camionneur, Paris, Buchet-Chastel, 1982-83, 320 pages ;
BETI (Mongo), Lettre ouverte aux Camerounais ou la deuxième mort de Rubben Um Nyobé, Paris, éditions des Peuples noirs, 1986, 132 pages ;
BETI (Mongo), Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une décolonisation, Paris, La François Maspéro, 1972 et La Découverte 2003, 269 pages ;
BETI (Mongo), Mission terminée, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1957, 255 pages ;
BETI (Mongo), Mongo Béti parle, interview d’Ambroise Kom, Bayreuth, Bayreuth University, London, Global, 2002, 197 pages ;
BETI (Mongo), Perpétue et habitude du malheur, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1974 et 1989, 303 pages ;
BETI (Mongo), Remember Rubben, Paris, L’Harmattan, 1982 et 1990, collection Encres noires, 320 pages ;
BETI (Mongo), TOBNER (Odile), Dictionnaire de la Négritude, Paris, L’Harmattan, 1989, 245 pages ;
BETI (Mongo), TOBNER (Odile), DIJJFACK (André), Le rebelle III suivi de Les obsèques de Mongo Béti, préface de Boniface Mongo-M’Boussa, postface entretiens Odile Biyidi, Paris, Gallimard, 2008, 388 pages ;
BETI (Mongo), Trop de soleil tue l’amour, Paris, Julliard, 1999, 239 pages ;
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2 – Critiques de Mongo Béti
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AIT-AARAB (Mohamed), Mongo Béti : un écrivain engagé, préface d’Ambroise Kom, Paris, Khartala, collections Lettres du Sud, 2013, 350 pages ;
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BEHOUNDE (Ekitike), Dialectique de la ville et de la campagne, chez Gabrielle Roy et chez Mongo Béti, Montréal, Québec, éditions Qui, 1983, 94 pages ;
BENOT (Yves), «Négritude, socialisme et réalisme africain», La pensée, juin 1965, n°121, pages 22-53, spéc pages 44-45 (polémiques autour de l’enfant noir) ;
BIAKOLO (Margaret), «Entretien avec Mongo Béti», Peuples Noirs, Peuples Africains, juillet-août 1979, n°10, pages 110-111 ;
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SAMAKE (Adama), sous la direction de, Mongo Béti : une conscience universelle, de la résistance à la prophétie, Paris, EPU, éditions Publibook Université, 2015, 282 pages ;
TOBNER (Odile), «La vie et l’œuvre de Mongo Beti», in Oscar PFOUMA, sous la direction, Mongo Beti : le proscrit admirable, Yaounde, Menaibuc, 2003, p. 11-18 ;
UMEZINWA (Willy A), «Révolte et création artistique dans l’oeuvre de Mongo Beti», Présence Francophone : Revue Littéraire, 1975 n°10, pages 35-48 ;
WABERI (Abdourahman A.), «Mongo Beti, si près, si loin», in Ambroise KOM (dir.), Remember Mongo Beti, Bayreuth, Thielmann et Breitinger, 2003, pages 109-116 ;
WILBERFORCE (A. Umzinwa), La religion dans la littérature africaine : étude sur Mongo Béti, Benjamin Matip et Ferdinand Oyono, Presses Universitaires du Zaïre, 1978, 185 pages ;
YILA (Antoine), La situation familiale et parentale dans l’œuvre de Mongo Béti, Thèse de 3ème cycle, études africaines, sous la direction de Jean Decottignies, Lille 3, 1987,  531 pages.
Paris, le 2 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
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Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).

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25 juillet 2017 2 25 /07 /juillet /2017 23:29
Albert MEMMI vient de nous quitter le 22 mai 2020, à Paris, à l’âge de 100 ans, à la rue Saint Merri ; il est né le 15 décembre 1920, à la Hara de Tunis. Albert MEMMI, cet intellectuel Juif franco-tunisien, dans ses écrits, s’est toujours illustré par sa défense résolue de tous les dominés et par sa lutte contre le préjugé, d’où qu’il vienne. Ce brillant auteur a bien compris que tous les faibles, au lieu de se combattre, vainement et stérilement, devraient s’unir contre leur ennemi commun, les forces du Chaos. Albert MEMMI a constamment recherché la solidarité de tous, érigeant ainsi une puissante cathédrale de fraternité «Quel artiste né n’a pas rêvé de cathédrale et n’y a pas renoncé avec désespoir ? Nos cathédrales à nous sont dorénavant nos vies , à condition d’en avoir la grandeur et le foisonnement» écrit Albert MEMMI, dans sa préface sur «Ce que je crois». En effet, toute l'œuvre d'Albert MEMMI, contemporaine du nationalisme arabe et des indépendances, vise à approfondir et à théoriser les notions d'«identité», d'«aliénation», de «dépendance» : «L’identité se trouble dès lors qu’on la considère, et n’y songe que lorsqu’elle est menacée» écrit Albert MEMMI. Cette œuvre «engagée, fortement enracinée dans ces événements,  exprime le dynamisme, les interrogations et les révoltes, (…) un encouragement non dissimulé à la lutte, un réquisitoire contre l’oppression coloniale » écrit Guy DUGAS, dans «Albert Memmi, écrivain de la déchirure». Dans son avant-propos du livre «Albert MEMMI, prophète de la décolonisation», le professeur Edmond JOUVE écrit : «Nous étions jeunes, et l’Algérie était en guerre. En vain, nous cherchions à comprendre. Et voici que, comme une étoile dans la nuit, un nom s’inscrivit dans notre ciel : celui d’Albert Memmi. Et qu’un livre s’imposa à nous, qui nous délivra de nos peurs : portrait du colonisé». En effet, Albert MEMMI, décrivant avec précision la physionomie et la conduite du Colonisateur et le Colonisé, le drame liant l’un à l’autre, était parvenu à la conclusion irrémédiable qu’il n’y avait pas d’issue à la colonisation, sinon son éclatement et l’indépendance des Colonisés. En effet, Albert MEMMI a révélé, définitivement, les mécanismes communs à la plupart des oppressions, n’importe où dans le monde. «Celui qui souffre, s’il prend conscience de soi, s’il connaît ses complicités, peut éclairer les autres, en parlant de soi-même» écrit Jean-Paul SARTRE, dans la préface de «Portrait du Colonisateur et du Colonisé».
Juif et Arabe, romancier et essayiste, Tunisien et Français, l'essentiel de l’œuvre d’Albert MEMMI est une recherche des tréfonds de l'âme humaine, la compréhension des cris, des fureurs et les espérances de l’homme dominé, pour accéder à son émancipation. Sa contribution littéraire est capitale dans la prise de conscience des colonisés de l’oppression dont ils sont victimes, notamment à travers le portrait du colonisé et celui du colonisateur, le portrait du Juif et, plus généralement, celui de l'homme dominé, le prolétaire, la femme, le domestique, du décolonisé arabo-musulman, les Noirs africains ou américains. L’œuvre de MEMMI est une étude qui se veut exhaustive de l'aliénation de l'homme par son semblable, une démarche salvatrice et thérapeutique, un outil de combat. «Voici un écrivain français de Tunisie qui n'est ni français, ni tunisien. Il est juif, de mère berbère, ce qui ne simplifie rien, et sujet tunisien. Cependant, il n'est pas réellement tunisien, le premier pogrome où les Arabes massacrent les juifs le lui démontre. Sa culture est française. Cependant, la France de Vichy le livre aux Allemands, et la France libre, le jour où il veut se battre pour elle, lui demande de changer la consonance judaïque de son nom. Il ne lui resterait plus que d'être vraiment juif si, pour l'être, il ne fallait partager une foi qu'il n'a pas et des traditions qui lui paraissent ridicules. Que sera-t-il donc pour finir ? On serait tenté de dire un écrivain» écrit Albert CAMUS dans la préface du roman «La statue de sel» paru en 1953. Les trois ouvrages d’Albert MEMMI (La statue de sel, Agar et le Portrait du colonisé) serviront de livre de chevet à tous les combattants pour l’indépendance – Peaux noires, masques blancs de Frantz FANON  et «Discours sur le colonialisme» d’Aimé CESAIRE.
Albert MEMMI, né le 15 décembre 1920 dans une Tunisie, sous protectorat, mais en fait colonisée par la France, d’une mère berbère, Maïra SERFATI et d’un père juif d’origine italienne, Fraj MEMMI, l’un et l’autre arabophone, incarne une identité très fragmentée : «Je suis né en Tunisie, à Tunis, à deux pas de l’important ghetto de cette ville. Mon père artisan-bourrelier, était pieux avec modération», écrit Albert MEMMI dans la préface de «portrait d’un Juif». C’est une société coloniale hiérarchisée. Albert MEMMI, au carrefour de plusieurs cultures, est un écrivain de combat : «Il y a eu la colonisation, la guerre, la décolonisation. Disons alors les choses autrement : je suis le premier des garçons d’une famille de huit enfants ; mon père, artisan bourrelier, eut quelque mal à nous procurer le nécessaire. En outre, nous étions juifs, ce qui, en pays arabe, même sous protectorat français, posait quelques problèmes. Nous étions enfin tunisiens, donc colonisés et citoyens de seconde zone» dit-il. En effet, dans la stratification sociale, au sommet, le colonisateur bénéficie de privilèges importants et inspire à la fois crainte et soumission. Maltais et Italiens, quoique pauvres, glanent quelques modestes privilèges. L’autochtone, le plus démuni, le plus exploité, au bas de l’échelle, constitue la vaste majorité de la population. En 1920, la communauté musulmane comptait 12 millions de personnes et les Juifs, 200 000, marqués par des rapports d’infériorisation, de sujétion, de mépris ou de xénophobie.
 
La colonisation française apporte une légère amélioration, le décret Crémieux du 24 octobre 1870, accorde la nationalité française aux Juifs d’Algérie, de Tunisie et du Maroc. «Je suis né à Tunis, Afrique du Nord, et je ne me suis guère éloigné de ma ville natale à plus de 100 km jusqu'à vingt ans. Et comme la ville était divisée en quartiers hostiles et méfiants, j'évitais de m'aventurer longtemps ailleurs que dans la nôtre. Ainsi, chacun vivait pour soi, dans ses traditions, ses préjugés, ses peurs et ses haines, Arabes, Juifs, Français, Italiens, Maltais, Grecs, Russes» écrit Albert MEMMI. Son père, Fraji dit François, était bourrelier illettré, installé à la lisière du ghetto juif de la Médina de Tunis, La Hara, peuplé de personnes défavorisées, mais attachées aux traditions mosaïques et au culte. La Tunisie, ancien protectorat de l’Empire Otman, a été placée sous tutelle de la France en 1881. La présence des Juifs en Tunisie est mentionnée depuis la destruction du premier temps et lors des occupations phéniciennes et romaines. L’installation de sa famille dans La Hara n’était pas le fruit du hasard, mais plutôt celui d’attaches communautaires et d’intérêts commerciaux. Les licols que fabriquait François avec son ouvrier italien Peppino, étaient vendus à des cochers maltais ou à des charretiers de Gabès. Son épouse était une Berbère de pure souche qui ne parlait que le judéo-arabe; quant à François, il pratiquait l’arabe, le maltais et l’italien et il possédait également quelques notions de français. Sa mère, Maïra SARFATI, a fait 13 enfants, dont 8 ont survécu. "Memmi serait un antique patronyme kabyle, qui signifie «le petit homme» ou, autre hypothèse, le vocatif de Memmius, membre de la gens romaine Memmia" écrit Albert MEMMI. En raison de son appartenance multiple, "j'étais une sorte de métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde, parce qu'il n'était totalement de personne", dit MEMMI.
Albert étudiera, de 1924 à 1927, au Koutab, à l’école juive, où il apprendra aussi le français, qui deviendra sa langue d’écriture. «Je ne pouvais pas m'exprimer profondément et rigoureusement dans la langue de ma mère, qui n'a jamais parlé qu'en patois tunisois», souligne-t-il, évoquant l'arabe dialectal. Elève brillant, il parvint à décrocher une bourse qui lui ouvrira, en 1932, les portes du lycée Français de Tunis. Cet évènement, dira Albert MEMMI, «sera l’évènement majeur de ma vie», puisque le voilà en possession de la clé qui l’aidera dans la maitrise de la langue française, l’instrument essentiel de son périple d’intellectuel et d’écrivain français. Au lycée il rencontre Aimé PATRI (1904-1983) et Jean AMROUCHE (1906, Algérie, 1962, Paris), écrivain, journaliste littéraire, homme de radio et négociateur des accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie ; ce dernier l’a fortement influencé : «J'ai connu Jean Amrouche, qui était un excellent poète et qui fut mon professeur de littérature en première puis en classe de philo. Lui ne croyait qu'à la poésie : elle était la clef du savoir, l'intuition du monde, il y avait quelque chose de mystique dans cette approche. À mon avis, il allait trop loin ; mais j'ai subi cette influence, j'ai donc éprouvé le besoin de rendre compte d'une manière littéraire de la vie, du vécu» écrit Albert MEMMI. En 1939, il obtient son baccalauréat au lycée Carnot de Tunis. Il s’inscrit en philosophie, tout en restant surveillant d’internat, mais démissionne de son poste en raison de la politique de Vichy. De 1941 à 1943, parallèlement à ses études, il fait du journalisme. En 1943, il est renvoyé de l’université d’Alger, parce que Juif et fait l’expérience d’un camp de travail obligatoire, dans l’Est tunisien.
En 1946, il partit pour Paris, étudier la philosophie à la Sorbonne. «Lorsque je suis arrivé à Paris, la première fois, pour faire mes études, je ne connaissais strictement personne. Par commodité, je logeais à 200 mètres de la Sorbonne, à l'Hôtel Molière, aujourd'hui disparu. J'espérais bien trouver Jean Amrouche, mais il était en voyage» écrit Albert MEMMI.  A la Sorbonne, ses enseignants, Daniel LAGACHE (1903-1972) et Georges GURVITCH (1894-1965) l’incitent à s’intéresser à la sociologie. A Paris, Albert MEMMI épousa, le 24 décembre 1946, Marie Germaine DUBACH, une Lorraine, catholique, agrégée d’Allemand, rencontrée à la Cité Universitaire, «une française, blonde aux yeux bleus» ; ce mariage mixte va inspirer son roman «Agar». Le couple aura trois enfants (Daniel né en 1951, Dominique née en 1953 et Nicolas, né en 1961). Germaine est affectée à Amiens, et c’est là qu’Albert MEMMI entreprend d’écrire «La statue de sel»  pour faire le bilan de sa vie. En 1949, il retourna à Tunis, avec elle, pour enseigner la philosophie au Lycée Carnot avant d’être nommé directeur d’un centre de psychopédagogie et sa femme obtient un poste d’enseignante au lycée des jeunes filles à Tunis. Il se rend compte qu’il n’est pas fait pour ce métier de psychopédagogie, mais cette expérience lui permet de recueillir de précieux renseignement sur le racisme, la xénophobie, le mariage mixte ou les conflits de civilisations. Le couple se fait construire une belle villa à Beausite, dans la banlieue de Tunis. En 1954, quand la Révolution algérienne éclate, il s’inspire des débats pour écrire «Portrait du colonisé» ; il est persuadé que les jours du colonialisme sont comptés. Il est en charge des pages culturelles du journal l’Action, un hebdomadaire nationaliste de langue française, créé par Bachir Ben YAHMED, membre fondateur de Jeune-Afrique. Cette initiative est à l’origine de la systématisation du phénomène dit de «Littérature maghrébine» et la montée de la francophonie. Il fondera une collection chez François MASPERO, dite «Littérature maghrébine d’expression française». Mais cette littérature francophone est balbutiante ; il avait annoncé la montée de la littérature arabe avec la décolonisation imminente. Albert MEMMI vit alors du dedans la décolonisation au Maghreb, en intellectuel militant, mais avec cette différence majeure qu’il n’est pas un intellectuel ou un militant comme les autres, parce qu’il est un juif arabe. Le choc des cultures s’impose : Germaine doit se fondre dans un milieu partagé entre judaïsme et islam; nous avons là la trame de son second roman «Agar», dont le pivot sera le mariage mixte.
En 1956, Albert MEMMI, retournera, de façon définitive, à Paris, à la rue Saint-Merri, dans le 4ème arrondissement, car, il avouera lui-même, «j’ai aidé les nationalistes en sachant que je n’aurai pas ma place dans cette aventure». Ses aspirations intellectuelles ainsi que son profond désir de faire une carrière littéraire lui feront choisir la France. Il enseigne la psychiatrie sociale à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, et est également attaché de recherche au C.N.R.S et membre de l'Académie des Sciences d'Outre-mer. Il dirige aussi la collection «Domaine maghrébin» aux éditions Maspero. En 1967, il établit dans les «Cahiers de sociologie de la connaissance», un parallèle entre la Judéité et la Négritude. De 1968 à 1971, il enseigne à l’Institut de psychanalyse de Paris, les relations entre la psychanalyse et la littérature. Entre 1971 et 1972, il enseigne la sociologie à Paris X, puis il a été professeur-invité, puis «Fellow», à l’université de Seattle, et il rédige pour l’Enclopaedia Universalis, les définitions des concepts de racisme et de colonisation.
Il établit une relation très étroite entre le racisme et l’oppression, notamment coloniale : «Le racisme est la dévalorisation profitable d'une différence» ou, plus techniquement, «le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l'accusateur et au détriment de sa victime, afin de légitimer une agression», écrit-il. Naturalisé français, en 1973, il est titulaire du prix de Carthage (Tunis, 1953), du prix Fénéon (Paris, 1954) et du prix Simba (Rome) et enseigne à l’Université de Nanterre.
I – Albert MEMMI et les identités fragmentées
Toute la vie d’Albert MEMMI, «à cheval sur deux civilisations», est un combat pour clarifier les identités multiples, un long chemin de quête de soi. «Chacun de mes livres aura été une étape d’un même itinéraire (…). J’aurai passé la majeure partie de ma vie à écrire. L’écriture m’a souvent servi de béquille ; chacun a la sienne, de sorte que ma vie et mon travail se répondent» écrit Albert MEMMI. L’autobiographie étant l’art de «s’éveiller à soi-même par l’écriture» suivant Germaine BREE. Par le biais de l’autographie, Albert MEMMI «on accumule livre sur livre pour essayer de se construire et de se reconstruire».
A– Albert MEMMI et son roman La statue de sel
Dans «La statue de sel», son premier roman autobiographique, Albert MEMMI a choisi de dénoncer l’oppression familiale et coloniale, en dégageant les mécanismes de l’aliénation. Le narrateur, faisant le bilan de sa vie, y raconte la découverte de sa différence et de son exclusion. Rompant peu à peu avec l'Orient natal, mais mal accepté par un Occident lui-même peu respectueux de ses propres valeurs, il conclut à «l'impossibilité d'être quoi que ce soit de précis pour un juif tunisien de culture française». Pendant toute son enfance, le héros du roman, Alexandre Mordekhai Benillouche, s’est senti protégé par la structure famille. Mais son nom, rappelle une identité multiple : «Mordekhaï» renvoyant à son identité juive, «Alexandre» au monde occidental et «Benillouche» rappelle non seulement sa judéité mais aussi le monde indigène et berbère. Dans l’épreuve de sa confrontation au monde, Mordekhaï fait l’apprentissage de sa différence. Ce sont les autres qui relèvent son moi. Pour lui, l’autre, c’est le colonisateur. Au lycée, avec le contact des Européens imprégnés de préjugés sur les indigènes, il découvre sa situation de colonisé. Il prend conscience de sa différence, la modestie de ses origines et le ridicule de son nom «Ne pourrais-je dire que mon nom renferme déjà le sens de ma vie ?» écrit Albert MEMMI. La triple identité (française, juive et berbère) provoque chez lui un tiraillement permanent. «Voilà que ma vie me remonte à la gorge : je ne suis pas simplifiable», écrit Albert MEMMI. Partout, il se sent sempiternellement étranger : «indigène dans un pays de colonisation, juif dans un univers antisémite, Africain dans un monde où triomphe l’Europe» écrit MEMMI dans «la statue de sel». Il développe une sensibilité ou susceptibilité face à l’autre «J’ai appris à interpréter les sourires, à deviner aux chuchotements, à lire dans les yeux, à reconstituer le raisonnement au hasard d’une phrase, d’un mot saisi au vol» dit-il. Juif, habitant le ghetto et pauvre, cette fragmentation identitaire développe et intériorise en lui une agressivité ; il se sent persécuté : «Quand on parle de moi, à priori, je me sens agressé, mon poil hérisse, et j’ai envie de mordre» écrit-il dans «La statue de sel». Albert MEMMI «a honte parce qu'il révèle les trois identités qu'il porte en lui et qui le fracturent et lui pèsent parce qu'aucune d'elles ne lui va», écrit Joëlle STRIKE.
Albert MEMMI exprime constamment ce mal-être, ce décalage du Juif dans un monde musulman : «J'ai détesté l'école primaire, où j'étais sujet à de brusques angoisses parce que je ne comprenais pas le français; j'ai détesté le lycée, parce que je m'y sentais, parce que j'y étais un étranger parmi les enfants de la bourgeoisie; j'ai détesté l'université, parce que j'y étais désespérément déçu par des maîtres que j'admirais de loin, par la philosophie, élitaire et abstraite, de la Sorbonne, qui ne me concernait pas» écrit MEMMI dans «Le nomade immobile». Face à une telle identité brouillée comment parvenir à la réadaptation de soi ? Comment être d’un peuple et de tous ? Comment faire une synthèse polie, comme un son de flûte de toutes ces dissonances ?
Dans sa vocation littéraire d’Albert MEMMI a pour ambition d’examiner «la condition humaine de notre temps», en vue d’essayer «de voir clair en soi» et de recoller ainsi tous ces morceaux épars. Il veut étudier les différentes manières de se libérer. «Devant l'impossible union des deux parties de moi-même, je décidai de choisir. Entre l'Orient et l'Occident, entre les croyances africaines et la philosophie, entre le patois et le français, il me fallait choisir : je choisissais Poinsot, ardemment, vigoureusement. Un jour, entrant dans un café, je me suis vu en face de moi-même; j'eus une peur atroce. J'étais moi et je m'étais étranger. C'était un miroir qui couvrait tout un mur, si net qu'on ne le devinait pas. Je me devenais étranger tous les jours davantage. Il me fallait cesser de me regarder, sortir du miroir» écrit Albert MEMMI. Pour son inspiration littéraire MEMMI puise dans sa «terre intérieure», dans son vécu : «Un écrivain ne peut continuer à écrire que s’il puise dans ce que j’ai appelé quelque part la terre intérieure, s’il ne se coupe pas de ce terreau fondamental, cela est vrai. Inversement, s’il a besoin, pour vivre, d’y puiser, mais ce terreau, il peut le promener avec lui, il peut en disposer même sur une île déserte. Je suis devenu une espèce de chroniqueur de La Hara, le dépositaire de la mémoire collective de La Hara, qui me le rend au centuple» écrit Albert MEMMI. Mais ce monde du ghetto juif à Tunis, est disparu, il ne reste que des débris «Une vie ne se raconte pas. On la rêve, on la réinvente à mesure qu’on la raconte, on la revit, sans cesse de manière différente» dit MEMMI et il ajoute, «pour m’alléger du poids du monde, je le mis sur le papier, je commençais à écrire». Romancier et essayiste, Albert MEMMI souhaite «concilier la rigueur de la pensée de l’essai avec la richesse, la complexité du réel, de sauvegarder la saveur du vécu, sans se laisser tenter par la facilité de la fantaisie». Il ne se définit pas comme un philosophe, mais comme un écrivain : «Un écrivain est quelqu'un qui ne pose pas les problèmes d'abord, à la différence du philosophe. Il se trouve que j'ai aussi une formation philosophique et je comprends que l'on puisse poser d'emblée les questions de façon conceptuelle. Toutefois, ce qui fait la spécificité de l'écriture, c'est que les problèmes pour l'écrivain sont d'abord vécus. Et c'est parce qu'il a vécu un certain nombre d'expériences qu'il a ensuite théorisé, formalisé» écrit Albert MEMMI.
B – Albert MEMMI et son roman Agar
Dans «Agar» paru en 1955, Albert MEMMI se livre également à une étude autobiographie : «C'est dans mon deuxième roman, "Agar", que se trouve peut-être la clef de mon existence actuelle. Deux mois après avoir quitté Tunis et mon quartier, qui me paraît aujourd'hui un simple rêve d'une vie antérieure, j'épousais une fille blonde aux yeux bleus, catholique de l'Est de la France, de cette France qui ressemble si fort à l'Allemagne. Un autre rêve étrange, que je n'aurais jamais pu même concevoir : les difficultés du mariage mixte, le choc de deux cultures à l'intérieur du couple, les déchirements qui en résultent pour les époux, jusqu'au délire et à la catastrophe».
Agar est le nom de l'épouse étrangère d'Abraham, celle qu'il prit, désespérant d'avoir une progéniture issue de sa cousine et première épouse Sarah. Agar, c'est Marie, jeune étudiante alsacienne qui a épousé en France le narrateur du roman, médecin juif tunisien qui, rentrant au pays pour s'y installer, la ramène avec lui, partagé entre l'espoir et la crainte. Le roman raconte la dégradation constante des rapports de ces deux êtres, confrontés quotidiennement à ce qui les sépare et que la vie parisienne occultait. Peu à peu la gêne se transmue en haine et en mépris et l'amour qui survit par bribes ne fait qu'accentuer le déchirement. Agar est donc le roman d'un échec et cet échec, au delà de celui du couple, dit celui du dialogue problématique entre l'Orient et l'Occident. Le couple est alors confronté à une recherche éperdue d’identité qui mène à un inéluctable conflit de cultures conduisant les héros à s’enfoncer chacun dans une solitude des plus profondes. Ne retirant aucun bénéfice symbolique ou matériel de cette nouvelle culture, Marie semble se fermer hermétiquement. Progressivement, elle sera encline à ne plus «subir» et semblera de plus en plus lutter intérieurement, vivant une contre-acculturation silencieuse. «Le couple mixte n’implique pas seulement la différence, mais aussi une distance sociale, un rapport qui place l’autre en étranger, dans une terre étrangère» écrit Emira GHERIB. Marie, l’héroïne du roman Agar, sent une tension et des divergences avec sa belle-famille : «je n’ai pas quitté les préjugés et les superstitions de chez moi pour tomber dans cette barbarie» dit-il. En effet, pour Claude LEVI-STRAUSS l’homme est porteur de plusieurs cultures, «le barbare, c’est l’homme qui croit à la barbarie». Marie ne semble aucunement prête à faire des efforts d’ouverture, de curiosité envers les normes et les valeurs de son nouveau milieu. «Cette quête de l'identité est souvent doublée de la peur de l'incompréhension d'autrui, de déchoir à ses yeux pour avoir pris un parti plutôt qu'un autre, crainte d'être mal vu des siens, pour avoir choisi l'exil et souci d'être marginalisé par les autres pour avoir affirmé ses distances vis-à-vis d'eux» écrit Afifa MARZOUKI. C’est un couple qui s’installe dans la fuite et la solitude. La solidité de cette union est mise à rude épreuve quand il s’agira de choisir le prénom de leur enfant, un garçon, et le soumettre à la circoncision par la suite, ce qui cristallisera son identité future. Marie est Française, Alsacienne et chrétienne ; son mari est Juif tunisien. «Ayant voulu comprendre pourquoi le couple mixte échouait si souvent, si misérablement, ce fut l'occasion d'un autre livre. Dans le "Portrait du Colonisé", j'ai cru découvrir, outre ce que je cherchais à propos du mariage mixte et de moi-même, le drame de la colonisation, et son retentissement sur les deux partenaires de la colonie : le colonisateur et colonisé. Comment leurs vies entières, leurs figures, leurs conduites se trouvent commandées par cette relation fondamentale qui les unit l'un à l'autre, dans un duo inexorable» écrit Albert MEMMI.
Cette crise identitaire réveille les démons du racisme : «Dans l’exclusion de l’autre, c’est un peu soi-même qu’on exclut» écrit Tahar Ben JELLOUN. Albert MEMMI a bien expliqué ce déchirement devant le choc culturel : «Mes héros échouent parce qu’ils ont manqué, tous les deux, de force et de liberté ; parce que l’héroïne n’a pas été assez ouverte et généreuse, parce que le héros n’a pas été assez courageux, assez révolutionnaire» écrit-il dans la préface d’Agar. Mais Albert MEMMI a aussi saisi le concept d’altérité et ne perd pas de vue la question des racines : «C'est dans son douloureux effort d'universalisme, de connaissance du monde et des horizons autres, que l'écrivain voit le mieux l'impossibilité de rompre les amarres avec son passé, de rester indifférent à ses attaches», écrit-il. En dépit de cet échec, Albert MEMMI fonde les plus grands espoirs sur le couple «l’un des plus solides bonheurs de l’homme ; peut-être la solution véritable à la solitude».
II – Albert MEMMI et la question de l’oppression
 
A – L’oppression des Juifs
 
Suivant l’Ecclésiaste, une Bible hébraïque, Albert MEMMI a réfléchi sur le concept de l’oppression, dans ses différentes manifestations, le Noir, le Juif, le Pauvre, la Femme et le Handicapé, sont des dominés de quelqu’un. «Les pauvres sont les Nègres de l’Europe» selon Sébastien-Roch NICOLAS dit Chamfort (1741-1794). «Les femmes sont les prolétaires de l’homme» selon Karl MARX (1818-1883). «Je pense au problème africain, seul un Juif en comprendre la profondeur» dit Théodore HERZEL (1860-1904). «Il suffirait de rappeler, à n’importe qui, que l’humiliation, la souffrance et la révolte, sont le lot de la grande majorité d’entre nous. (…) Souviens-toi que tu as été esclave en Egypte» écrit Albert MEMMI, dans «Les Dominés».
 
Sociologue des «conditions impossibles» Albert MEMMI a longuement réfléchi sur la situation des Juifs, «figures majeures de l’oppression contemporaine». Le mythe veut que le Juif soit différent, et de là peut-être tout l’ostracisme dont il est l’objet. Etre Juif, c’est avoir conscience d’appartenir à une culture. «Ce qui ne me paraît pas dramatique, si je n’avais pas découvert en même temps qu’il s’agissait de la conscience d’un malheur, d’une condition d’oppression, d’une culture aliénée» écrit Albert MEMMI.  Il invite les Juifs à faire valoir le bilan positif qu’ils représentent en termes d’héritage culturel, de savoir-vivre et de solidarité, et au centre de cet héritage la religion. Finalement, l’acceptation, par le Juif, de sa différence, est le chemin de leur libération.
 
B – L’oppression du colonisé
 
En 1957 Albert MEMMI publie son essai le plus connu et le plus traduit, «Portrait du colonisé», précédé de «Portrait du colonisateur». La colonisation est définie comme étant une exploitation politico-économique, «l’une des oppressions majeures de notre temps». Pour Jean-Paul SARTRE «Le racisme est inscrit dans le système : la colonie vend à bon marché des denrées alimentaires, des produits bruts, elle achète très cher des produits manufacturés à la colonie. Cet étrange commerce n’est profitable aux deux parties que si l’indigène travaille pour rien, ou presque». Albert MEMMI explique qu’il a écrit ce livre «pour me comprendre moi-même et identifier ma place au milieu des autres hommes». L’humiliation quotidienne du colonisé et son écrasement s’explique aussi par le fait que le colonisateur pauvre se croyait supérieur au colonisé.  «Je suis inconditionnellement contre toutes les oppressions, je vois dans l’oppression le fléau majeur de la condition humaine, qui détourne et vicie les meilleures forces de l’homme ; opprimés et oppresseurs (…). Si la colonisation détruit le colonisé, elle pourrit le colonisateur» écrit Albert MEMMI. «Le colonialisme refuse les droits de l’homme à des hommes qu’il a soumis par la violence, qu’il maintient dans la force et l’ignorance, donc, comme dirait Marx, en état de sous-humanité» écrit SARTRE.
 
Le colonisateur a développé le «complexe de Néron» ; s’accepter comme colonisateur, ce serait s’accepter comme privilégié non légitime, c’est-à-dire comme usurpateur. Ainsi, l'usurpateur tendrait à faire disparaître l'usurpé, dont la seule existence le pose en usurpateur, dont l'oppression de plus en plus lourde le rend lui-même de plus en plus oppresseur. Néron, figure exemplaire de l'usurpateur, est ainsi amené à persécuter rageusement Britannicus, à le poursuivre. Mais plus il lui fera de mal, plus il coïncidera avec ce rôle atroce qu'il s'est choisi.
 
Le livre explicite la relation d’interdépendance existant entre colonisateur et colonisé et apparaît à l’époque comme un soutien aux mouvements indépendantistes. C’est un inventaire de la condition du colonisé, d’une «objectivité calme, c’est de la souffrance et de la colère dépassée», écrit dans la préface, Jean-Paul SARTRE. Albert MEMMI a tenté de comprendre ce qu’est le colonisé. «Né à Tunis dans un environnement dont il sera toujours difficile d’affirmer qu’il (MEMMI) était colonisateur ou colonisé» souligne Jacques DERRIDA. Dans son ouvrage «Portrait du colonisé», MEMMI observe que  «la relation coloniale transforme le colonial en colonisateur ou colonialiste et fait souhaiter l’assimilation au colonisé, puis le pousse à la révolte». Ecrit en pleine guerre d’Algérie, Albert MEMMI concluait qu’il n’y avait pas d’issue à la colonisation, sinon son éclatement et l’indépendance des colonisés. «C'est le colonialisme qui crée le patriotisme des colonisés. Maintenus par un système oppressif au niveau de la bête, on ne leur donne aucun droit, pas même celui de vivre, et leur condition empire chaque jour : quand un peuple n'a d'autre ressource que de choisir son genre de mort, quand il n'a reçu de ses oppresseurs qu'un seul cadeau, le désespoir, qu'est-ce qui lui reste à perdre ? C'est son malheur qui deviendra son courage ; cet éternel refus que la colonisation lui oppose, il en fera le refus absolu de la colonisation» écrit SARTRE. La partie conservatrice de la société française avait vu de cette conclusion lucide, comme une lubie d’un philosophe idéaliste. Pourtant, ce qu’avait prédit et décrit Albert MEMMI se réalisa. «Le livre d’Albert MEMMI constituera un document auquel les historiens de la colonisation auront à se référer» dit le président Léopold Sédar SENGHOR. «Celui qui souffre, s’il prend conscience de soi, peut éclairer les autres en parlant de soi» écrit Jean-Paul SARTRE dans la préface.
 
C – L’oppression des Noirs
Albert MEMMI s’est intéressé à la question des Noirs victimes du racisme aux Etats-Unis et il a préfacé l’ouvrage «Nous, les Nègres». «La violence de l’opprimé n’est que le reflet de celle de l’oppresseur. […] Il n’existe pas plusieurs visages d’opprimés. King, Baldwin et Malcolm X jalonnent le même et implacable itinéraire de la révolte, dont il est rare que le ressort, une fois lâché, ne se détendra pas jusqu’au bout», écrivait Albert MEMMI dans la préface. «Il n’y a pas de bonne violence, la nôtre, et une mauvaise, celle des autres», précise Albert MEMMI. Le racisme est défini par Albert MEMMI comme étant «la valorisation, généralisée et définitive, de différences, réelles ou imaginaires, au profit de l'accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier ses privilèges ou son agression».
 

Albert MEMMI décrit et se révolte contre un monde confronté aux inégalités fondamentales, et qui tournent autour des concepts de «racisme», de «colonisé» et de «dépendance».  Comme l’a souligné Albert CAMUS : «Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression». Le racisme consiste en la totalisation des différences dévalorisantes pour la victime et valorisantes pour l’accusateur, et cette totalisation est profitable. La colonisation est une entreprise socio-économique qui fait appel, pour se justifier, pour se légitimer, à une construction raciste.

 
La colonisation n’est pas le produit du racisme, mais le racisme est l’alibi idéologique de toute colonisation. La colonisation traverse plusieurs phases. Tout d’abord, celle de l’acceptation ou de la conciliation (Cas de Martin Luther KING), mais cela s’accompagne de la dévalorisation de soi. Puis, suit la phase de révolte, le dominé attaque son agresseur (Malcom X, Mandela) et enfin la phase de reconnaissance, de dépendance.
 
Dans «La prochaine fois, le feu», en lisant la préface d’Albert MEMMI, une sourde frayeur s’empare de vous.  «Tous les opprimés se ressemblaient. (…). Tous, ils subissent un joug qui laisse des traces analogues dans leur âme et imprime un gauchissement similaire dans leurs conduites» souligne MEMMI. «La prochaine fois, le feu» est la mise en scène de la dénonciation de la ségrégation raciale et la prétendue supériorité des Blancs qui serait conforme à la volonté divine, en raison de la malédiction de Cham. «Le monde est blanc et ils sont noirs» dit-il. Tout ce qui fait que «bien avant que l’enfant noir ne le perçoive et plus longtemps encore avant qu’il ne la comprenne, il a commencé à en subir les effets, à être conditionné par elle», à se mépriser. «Chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition» dit Michel MONTAIGNE. Mais, pour ce qui est de l'homme noir, BALDWIN démonte qu'il porte en plus de cela la condition que l’homme blanc lui a assignée dans la société des hommes. Partout, en effet, les Noirs ne comprennent pas pourquoi les Blancs les traitent comme ils le font. Cette persécution, incompréhensible, qui confine le Noir dans son ghetto, rend la communication difficile ou impossible avec les autres, en raison d’une absence de mixité. «Je savais comment lutte en moi, la tendresse et l’ambition, la douleur et la colère et l’horrible écartèlement que je subis entre ces extrêmes» écrit James BALDWIN. La peinture qu'il fait alors des Noirs opprimés donne la sensation d'entendre gronder une sourde colère. «C’est une terrible découverte de l’opprimé lorsqu’il comprend qu’il n’a plus rien à perdre» dit Albert MEMMI. En effet, James BALDWIN a posé correctement le problème : l’Amérique doit accepter de devenir une nation multiraciale ou c’est la confrontation, c’est la guerre. En effet, BALDWIN nous rappelle cette prophétie de la Bible : "Et Dieu dit à Noé, vois l'arc en ciel bleu. L'eau ne tombera plus. Il me reste le feu".
 
Conclusion
Suivant le journal «Le Monde», Albert MEMMI est un «Marabout sans tribu». Il a vécu sa particularité en la dépassant  vers l’universel «non pas vers l’Homme qui n’existe pas encore, mais vers une Raison rigoureuse, qui s’impose à tous» écrit Jean-Paul SARTRE «Je meurs pour m’être retourné sur moi-même. Il est interdit de se voir et j’ai fini de me connaître. Comme la femme de Loth, que Dieu changea en statut de sel, puis-je encore vivre au-delà de mon regard ?» écrit Albert MEMMI dans «la statue de sel». «Je n'ai jamais fait jusqu'ici que le bilan de ma vie. Or, depuis le bonheur irréel des premières années, les jeux dans l'Impasse Tarfoune, à Tunis, long conduit désert qui tournait deux fois sur lui-même pour aboutir dans un trou de silence et d'ombre, jusqu'à la vie abstraite des grandes capitales, en passant par la guerre, les camps, et la décolonisation, le chemin est trop long, trop chaotique : le héros ne se reconnaît plus. Je passe mon temps à essayer de combler le fossé, ces ruptures multiples, de signer au moins l'armistice avec moi-même, en attendant une impossible paix» écrit Albert MEMMI.
Dans la recherche obstinée du bonheur, Albert MEMMI a une réponse imparable : «Vous voulez qu’on vous aime ? Il existe une recette magique : commencez par aimer. Ne demandez pas, donnez ; il vous sera suffisamment rendu. Si on ne vous offre rien, il vous reste le plaisir du don. Quelle qu’en soit la manière, il est exquis d’aimer. Aimer les gens, c’est de les prendre tels qu’ils sont, non selon notre attente ou notre philosophie» écrit Albert MEMMI dans «Le Bonheur».
Bibliographie sélective
1 – Contributions d’Albert MEMMI
MEMMI (Albert), «Albert Memmi : autoportrait», Souffles, 1967, n°6, 2ème trimestre, pages 8-9 ;
MEMMI (Albert), «Emergence d’une littérature maghrébine d’expression française», entretien avec Mireille Calle-Gruber, Etudes Littéraires, Automne 2001, vol. 33, n°3, pages 13-20 ;
MEMMI (Albert), «Etes-vous professeur ou écrivain ou les deux ?», L’Education nationale, 16 avril 1959, pages 13-15 ;
MEMMI (Albert), «La situation de l’écrivain colonisé», Esprit, 25 janvier 1957, pages 805-807 ;
MEMMI (Albert), «La tolérance est devant nous», Entre Orient et Occident. Juifs et Musulmans en Tunisie, Paris, éditions de l’Eclat, 2007, 384 pages, spéc pages 371-374 ;
MEMMI (Albert), «Sociologie des rapports entre colonisateurs et colonisés», Cahiers internationaux de sociologie, juillet-décembre 1957, vol 23, pages 85-96 ;
MEMMI (Albert), Agar, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1955, 251 pages ;
MEMMI (Albert), Bonheurs : 52 semaines, Paris, Arléa, 1997, 187 pages ;
MEMMI (Albert), Ce que je crois, dominant et dominé, Paris, Grasset, 1985, 223 pages ;
MEMMI (Albert), CHAVARDES (Maurice), KASBI (François), Le Juif et l’autre, lieu de publication inconnu, C. de Barthillat, 1995, 222 pages ;
MEMMI (Albert), Entretiens avec Robert Davies, suivi de l’itinéraire : de l’expérience vécue à la théorie de la domination, Québec, Outremont, éditions l’Etincelle, 1975, 52 pages ;
MEMMI (Albert), L’écriture colorée, ou, je vous aime en rouge :essai sur une dimension nouvelle de l’écriture, la couleur, Paris, Périple, Distribution Distique, 1986, 100 pages ;
MEMMI (Albert), L’homme dominé : le Noir, colonisé, le Juif, le prolétaire, la femme, le domestique, Paris, Gallimard, 1968 et 2010, 292 pages ;
MEMMI (Albert), La dépendance : esquisse du portrait du dépend, Paris, Gallimard, 181, 216 pages ;
MEMMI (Albert), La statue de sel, préface d’Albert Camus, Paris, Gallimard, 1999, 379 pages ;
MEMMI (Albert), La terre intérieure, entretiens avec Victor Malka, Paris, Gallimard, 1976, 277 pages ;
MEMMI (Albert), Le mirliton du ciel, Paris, éditions Chemins de traverse, Bouquinéo, 2011, 168 pages ;
MEMMI (Albert), Le nomade immobile, Paris, Arléa, 2003, 258 pages ;
MEMMI (Albert), Le Pharaon, Paris, Félin, 2001, 357 pages ;
MEMMI (Albert), Le racisme, description, définition, Paris, Gallimard, Collection Idées, 1982 et 1994, 248 pages ;
MEMMI (Albert), Le scorpion ou la confession imaginaire, Paris, Gallimard, 2001, 319 pages ;
MEMMI (Albert), MAUCORPS (Paul), HELD (Jean-François), Les Français et le racisme, Paris, Payot, 1965, 290 pages ;
MEMMI (Albert), Portrait d’un Juif, l’impasse, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, 1957 et 1962, 309 pages ;
MEMMI (Albert), Portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur, Paris, Buchet-Chastel, Corréa, 1957, 199 pages ;
MEMMI (Albert), préface de, Anthologie du roman maghrébin de langue française, éditeurs scientifiques Germaine Memmi et Jean Déjeux, Paris, Nathan, 1987, 191 pages ;
MEMMI (Albert), présentation et préface, Nous, les Nègres : entretiens avec Kenneth B Clarke James Baldwin, Malcom X, Martin Luther King, traduit de l’anglais par André Chassigneux, Paris, La Découverte, 2008, 101 pages ;
MEMMI (Albert), Testament insolent, Paris, Odile Jacob, 2009, 256 pages.
2 – Critiques d’Albert MEMMI
Agence de Coopération Culturelle et Technique, Albert Memmi prophète de la décolonisation, avant-propos Edmond Jouve, Paris, SEPEG International, 1993, 211 pages ;
BALDWIN (James), La prochaine fois, le feu, préface d’Albert Memmi, traduction de Michel Sciama, Paris, Gallimard, 1963 et 1996, 144 pages ;
BAUDY (Nicolas), «La complainte d’Albert Memmi», Preuves, décembre 1962, pages 82-85 ;
BORDELEAU (Francine), «Albert Memmi, portrait d’un humaniste», Nuit Blanche, 1991 (45), pages 52-53 ;
BOSSUET (Camille), «Albert Memmi, vie et œuvre», La plume francophone, 1er septembre 2008 ;
BUTLEN (Max), «Sartre préfacier d’Albert Memmi et de Frantz Fanon», Itinéraires intellectuels entre la France et les rives Sud de la Méditerranée, Paris, Karthala, 2010, 360 pages, spéc pages 259-271 ;
DECOUX (Maxime), «Portrait de l’écrivain colonisé en statut de sel», Revue d’Histoire Littéraire de la France, 2014, 4, vol 114, pages 897-909 ;
DUGAS (Guy), BROZGAL (Lia), RIFFARD (Claire), SANSON (Hervé), Albert Memmi, portraits, Paris, C.N.R.S., 2015, 1294 pages ;
DEJEUX (Jean), «Albert Memmi ou l’homme dominé», in Littérature maghrébine de langue française, Sherbrooke, Naaman, 1973, chapitre X, pages 301-326 ;
DUGAS (Guy), Albert Memmi, écrivain de la déchirure, Sherbrooke (Canada), éditions Naaman, 1984, 171 pages ;
ELBAZ (Robert), Le discours maghrébin : dynamique textuelle chez Albert Memmi, Québec, Longueuil, Le Préambule, 1988,  158 pages ;
GASTAUT (Yvan), «Albert Memmi, un regard postcolonial», Ruptures postcoloniales, 2010, pages 88-95 ;
GHARIBA (Agri), Le motif de l’impasse dans la statue de sel, Agar et le Scorpion, Thèse sous la direction de Jacques Poirier, Université de Bourgogne, 2003, 111 pages ;
GUERIN (Jean-Yves), Albert Memmi, écrivain et sociologue, Actes du colloque de Paris Nanterre, 15 et 16 mai 1988, Paris, L’Harmattan, 1990, 180 pages ;
HAZAN (Haïm), La condition du Juif Nord-Africain dans les romans d’Albert Memmi, MacGill University, août 1971, 155 pages ;
HORNUNG (Alfred), RUHE (Ernstpeter), éditeurs scientifiques, Post-colonialisme et autobiographie : Albert Memmi, Assia Djebar, Daniel Maximim, Amsterdam, Atlanta, Rodopi, 1998, 257 pages ;
HOUSSI (Majid), Albert Memmi : l’aveu, le plaidoyer, préface Sergio Zoppi, Roma, Bulzoni éd, 2004, 129 pages ;
IMAM BOUCHET (Marie-Pierre), La recherche de l’identité dans l’œuvre d’Albert Memmi, thèse sous la direction de Robert Jouanny, Paris La Sorbonne, 1991, 391 pages et 319 pages ;
MARZOUKI (Afifa), Agar d’Albert Memmi, Paris, L’Harmattan, collection classiques francophone, 2007, 72 pages ;
MARZOUKI (Afifa), MARZOUKI (Samir), Individus et communautés dans l’œuvre littéraire d’Albert Memmi, préface d’Albert Memmi, Paris, L’Harmattan, collection classiques francophones, 2010, 178 pages ;
OHANA (David), SITBON (Claude), MENDELSON (David), Lire Albert Memmi, déracinement, exil, identité, Paris, éditions Factuel, 2002, 242 pages ;
PEYRE (Christiane), Une société anonyme, préface Albert Memmi, Montrouge, Julliard, 1962, 213 pages ;
POIZAT (Denis), «Nos sociétés font appel à des réponses magiques. Entretien avec Albert Memmi», Reliance, 2005, 2, n°16, pages 9-12 ;
SIMON (Catherine), «Albert Memmi, un écrivain et essayiste», Le Monde, 24 mai 2020 ;
SEBAG (Paul), L’évolution d’un ghetto Nord-Africain, La Hara de Tunis, Paris, PUF, collection Mémoires du Centre d’Etudes des Sciences Humaines, Vol V, 1959, 94 pages ;
STRIKE (Joëlle), Albert Memmi autobiographie et autographie, Paris, L’Harmattan, 2003, 221 pages ;
VITTORINI (Valerio), L’image du monde arabe dans la littérature française et italienne du XIXème siècle, Thèse sous la direction d’Odile Gannier, Université de Nice Sophia Antipolis, soutenue le 13 juin 2015, 433 pages.
Paris, le 26 juillet 2017, actualisé le 24 mai 2020,  par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
 
«Albert MEMMI (1920-2020) et sa grande solidarité avec les dominés», par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr 
«Albert MEMMI (1920-2020) et sa grande solidarité avec les dominés», par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr 
«Albert MEMMI (1920-2020) et sa grande solidarité avec les dominés», par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr 
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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 18:41
«Frantz FANON (1925-1961) : le défenseur des opprimés. 60 ans après sa mort quel héritage ?», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/ 
Disparu, il y a de cela 60 ans, à la suite d'une leucémie, Frantz FANON décède le 6 décembre 1961, à l'âge de 36 ans. «On est d’abord frappé par l’intensité de cette vie si courte, comme si l’épaisseur en avait compensé la brièveté. (…). La vie de Fanon est brève, son action tranchante et sa pensée, libre» écrit Nathalie BESSONE. FANON aura vécu «une existence, risquée et, finalement, inouïe» rajoute Achille M’BEMBE. «Vie courte mais extraordinaire. Et, brève, mais fulgurante, illuminant une des plus atroces tragédies du XXème siècle et illustrant de manière exemplaire la condition humaine elle-même, la condition de l’homme moderne. Si le mot engagement a son sens, c’est avec Frantz Fanon qu’il le prend. Un violent, a-t-on dit de lui. Et il est bien vrai que Fanon s’institua théoricien de la violence, la seule arme, pensait-il, du colonisé contre la barbarie colonialiste. Mais sa violence était, sans paradoxe, celle du non violent, je veux dire la violence de la justice, de la pureté, de l’intransigeance. Il faut qu’on le comprenne : sa révolte était éthique, et sa démarche de générosité», écrit Aimé CESAIRE.
En quoi, Frantz FANON interpelle encore les questions de notre temps ?
Frantz FANON, un militant de la Gauche radicale, par ses écrits et ses combats, a toujours manifesté sa solidarité avec les vaincus. «Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte» écrit FANON dans «Peau noire, masques blancs». Pour Frantz FANON, l’homme est sans cesse une question pour lui-même : «N’ai-je pas, du fait de mes actes ou de mes abstentions, contribué à une dévalorisation de la réalité humaine ?». L’homme se renie lorsqu’il prétend ne plus l’être. Aussi, il doit, constamment, se dire : «Ai-je, en toutes circonstances, exigé l’homme qui est en moi ?».
La contribution littéraire de Frantz FANON tourne, essentiellement, autour des questions d’estime de soi, de liberté, d’égalité, de lutte contre le colonialisme, la violence, la prédation, le racisme et l’aliénation ; elle est donc encore d’une grande actualité, d’autant plus que les indépendances nationales africaines ont été largement confisquées par les bourgeoisies nationales africaines. Le président MACRON a même parlé, pour ce qui est qui est de l'Algérie où était installé Frantz FANON, de «rente mémorielle», au profit de l'Armée qui aurait trahi le combat pour l'indépendance. Des régimes préhistoriques et monarchiques ont vu le jour, et même dans une certaine mesure, c’est la résurgence des régimes militaires. Je ne parle pas des guerres locales injustes contre les colonisés, le déchaînement du racisme et de la violence contre les diasporas africaines en Europe, devenues la cible électorale des populistes. 
Cependant, cette année 2021 est également un triomphe de la littérature africaine en Occident. Le bouillonnement intellectuel est donc venu de la périphérie. En effet, on célèbre, à sa mesure, le centenaire du Prix Goncourt de René MARAN (1887-1960) et son «Batouala», un puissant réquisitoire contre les forces du Chaos : «colonialisme, tu bâtis ton empire sur des cadavres» écrit-il dans la préface. Abdulrazak GURNAH et son prix Nobel de littérature, a réhabilité les migrants et les exilés. Mohamed MBougar SARR et son prix Goncourt a sorti l'écrivain malien, Yambo OUOLOGUEM (1940-2017), Prix Renaudot en 1968, de son Purgatoire. En effet Yambo OUOLOGUEM avait fustigé, dans son «devoir de violence», les aristocraties africaines complices du colonialisme et de l'esclavage.
Psychiatre et militant farouchement anticolonialiste, Frantz FANON reste l’un des principaux penseurs des conséquences du colonialisme et du racisme sur l’homme, le messianisme paysan et la violence rédemptrice. Pour FANON, la société est malade du colonialisme et du racisme et la voie de la guérison est liée irrévocablement au refus de l’assimilation, au faux-moi. Par ailleurs, il affirme que le Juif est une fabrication de l’antisémite, et note que «si le Juif n’existait pas l’antisémite l’inventerait». Dans ces tentatives monstrueuses et permanentes d’opposer les Noirs aux Juifs, la mise en garde de FANON est remarquable : «Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous» écrit-il. Frantz FANON, cet intellectuel majeur du XXème siècle et combattant, qui avait séduit les masses colonisées, demeure encore quasi ignoré en France, probablement à cause de ses idées radicales anticoloniales, tandis que dans le monde anglophone, il est considéré comme un précurseur incontournable des Postcolonial Studies. «Depuis sa mort et sur tous les continents (…) Fanon a été tour à tour considéré comme traître, comme héros, oublié, retrouvé, traduit et importé, incompris et reconnu» dit Nathalie BESSONE dans sa introduction sur les œuvres de FANON. Avec le recul de la perspective révolutionnaire, les études postcoloniales ont remis au goût du jour les travaux de FANON. «La nouvelle question sociale a désormais pour enjeu central la reconnaissance des identités lésées. Ce nouveau paradigme accorde une place privilégiée aux questions de différence et d’altérité», souligne Achille M’BEMBE dans sa préface sur les Œuvres de notre écrivain. 
Frantz FANON «laisse deviner à travers tous ses pores des boulets rouges, des couteaux sanglants», dans «Les Damnés de la Terre». Frantz FANON, qui a écrit «Les Damnés de la Terre» en pleine guerre d’Algérie et dont le 1er chapitre traite de la violence, «l’homme se libère dans et par la violence», est un partisan d’une violence qui «désintoxique» et «débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité». FANON se ferait-il «l’apôtre de la violence ?». En fait, FANON est l’apôtre «d’une violence purificatrice» ou cathartique. «Si la violence a commencé ce soir, si l'exploitation ni l'oppression n'ont jamais existé sur terre, peut-être que la non-violence affichée peut apaiser la querelle» écrit Jean-Paul SARTRE (1905-1980). Frantz FANON a réfléchi aux formes de violence historiques introduites par le colon pour assujettir l’indigène et perpétuer sa domination en le terrorisant, et en l’humiliant, sans cesse. Ainsi, pour échapper à l’exercice programmé de la coercition, il est nécessaire d’opposer cette même violence à celui qui l’a engendrée. Le colon règne par la terreur et la violence. Il ne peut comprendre que le langage de la violence. On ne peut se décoloniser par le dialogue, certes tant demandé par le colonisé mais catégoriquement refusé par le colon. «Qu’il s’agisse de “libération nationale, renaissance nationale, restitution de la nation au peuple (…) quelles que soient les rubriques utilisées ou les formules nouvelles introduites, la décolonisation est toujours un phénomène violent», écrit FANON. «Nous ne tendons à rien de moins qu’à libérer l’homme de couleur de lui-même» telle est la mission que s’assigne FANON. Ecrivain essentiel à notre horizon d’homme, FANON pense que «Nous ne sommes rien sur terre, si nous ne sommes pas d’abord l’esclave d’une cause, celle des peuples et celle de la justice et de la liberté» écrit-il dans «Peaux Noires, Masques Blancs». La lutte contre le nazisme, le racisme et le colonialisme «sont les clés de lecture de toute sa vie, de son travail et de son langage. Il surgit tout entier du moule de ces événements et se tient debout, ferme, dans l’intervalle qui à la fois les sépare et les unit» écrit Achille M’BEMBE.
La force des écrits de FANON ne tient pas seulement à leur clairvoyance ou à leur actualité, mais aussi à leur puissance rhétorique exceptionnelle : «Les mots ont pour moi une charge. Je me sens incapable d’échapper à la morsure d’un mot, au vertige d’un point d’interrogation» dit-il. Hannah ARENDT avait souligné, avec mépris, «les formules creuses» de FANON qui serait dans l’incapacité de penser le monde dans lequel il vit. «C’est la force du texte de Fanon, les interprétations passionnées, c’est la preuve de sa richesse, de son intelligence de sa fécondité» écrit Nathalie BESSONE. La parole de Frantz FANON est «semblable dans sa beauté dramatique, sa fulgurance et son lumineux éclat au verbe en croix de l’homme-dieu menacé par la folie et la mort» renchérit Achille M’BEMBE. 
Frantz FANON est avant tout un militant de la cause des opprimés, et s’estime délivré de toute objectivité : «L’objectivité scientifique m’était interdite, car l’aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père», écrit-il dans «Peau noire, masques blancs». Frantz FANON avait eu pour mentor Aimé CESAIRE (1913-2008) ; celui-ci participa à la création du mouvement de la négritude avec son ami Léopold SENGHOR (1906-2001). Mais Frantz FANON était sceptique face à l’affirmation de la Négritude, présupposant une conscience noire qui unirait l’Afrique et la diaspora, et rejetait, en particulier, la déclaration de SENGHOR : «l’émotion est nègre, comme la raison est hellène». FANON ambitionnait davantage de détruire l’édifice des préjugés raciaux et du colonialisme en usant d’un français marqué par la rationalité classique. Cependant, malgré ses vifs désaccords avec CESAIRE, il demeura son disciple. Frantz FANON, penseur engagé, fut celui «qui vous empêche de vous boucher les yeux et de vous endormir au ronron de la bonne conscience», écrit Aimé CESAIRE. «Je dois à Fanon l’idée selon laquelle il y a dans toute personne humaine quelque chose d’indomptable, de foncièrement inapprivoisable, que la domination, peu en importent les formes, ne peut ni éliminer, ni contenir, ni réprimer, du moins totalement» rajoute le professeur Achille M’BEMBE.
Frantz FANON est surtout connu pour ses essais sur la colonisation, et sur les catastrophes psychologiques et psychiatriques engendrées par cette dernière. Médecin, il connaissait la souffrance humaine. Psychiatre, il était habitué à suivre dans le psychisme humain le choc des traumatismes. Et surtout homme «colonial», né et inséré dans une situation coloniale, il le sentait, il la comprenait comme nul autre, l’étudiant scientifiquement, à coup d’introspection comme à coup d’observations. «Le régime colonial est un régime instauré par la violence. C’est toujours par la force que le régime colonial s’est implanté. C’est contre la volonté des peuples que d’autres peuples plus avancés dans les techniques de destruction ou numériquement plus puissants se sont imposés. Violence dans le comportement quotidien, violence à l’égard du passé qui est vidé de toute substance, violence vis-vis de l’avenir» écrit Frantz FANON. «J’insiste, nul n’était moins nihiliste, je veux dire moins gratuitement violent que Fanon. Comme ce violent était amour, ce révolutionnaire était humanisme» écrit Aimé CESAIRE.
Frantz FANON est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France, en Martinique. Son père, Casimir FANON (1891-1941), est inspecteur des douanes et fait partie de la franc-maçonnerie. Sa mère, Eléonore Félicia MEDELICE (1891-1980), est descendante d’une famille originaire d’Autriche, mais établie de longue date à Strasbourg, d’où ce prénom alsacien de «Frantz» qu’elle donne à son fils, elle tient une mercerie. Huit enfants sont nés dont six survivent et font des études secondaires. Frantz a la peau plus foncée que ses sept frères et sœurs et il en souffre. Car la société antillaise était soumise à l’époque à la culture européenne. Frantz aura comme professeur Aimé CESAIRE, déjà engagé politiquement à l’extrême gauche et partisan de l’indépendance. En 1943, se sentant Français à part entière, FANON s’engage aux côtés des Forces Françaises libres. Blessé pendant la guerre, il est décoré pour ses faits d’armes. C'est au cours de cet engagement qu'il acquiert sa culture de résistance, mais il y fait également l'expérience du racisme banal, quotidien. À la fin des hostilités, il retourne quelque temps à la Martinique où il participe à la campagne électorale d’Aimé CESAIRE ; c’est son premier contact avec l’action politique.
Bachelier en 1946, FANON revient en métropole faire ses études de médecine à la faculté de Lyon, en psychiatrie, mais il se passionne aussi pour la littérature, la philosophie, l’anthropologie et le théâtre. Frantz FANON présente une première fois un sujet de thèse pour le moins peu conforme à l’orthodoxie universitaire de l’époque, sur «la désaliénation du Noir», et qui lui fut refusé. Il reprendra ensuite l’ensemble des idées contenues dans sa thèse dans un essai magistral, «Peau noire, masques blancs», publié en 1952 aux éditions du Seuil, dans lequel il analyse les effets destructeurs du colonialisme sur la personne humaine, avec pour héritage des névroses collectives, des complexes, des peurs et toutes les formes de dégénérescence de l’affectivité dont il faut se débarrasser. Ainsi, conçu initialement comme une thèse, «Peau noire, masques blancs» témoigne d’un style hybride mélangeant une langue scientifique affirmée à un vocabulaire littéraire par le jeu distancié et humoristique. En revanche, les «Damnés de la terre» sont rédigés en 1961, «dans une hâte pathétique, par un esprit qui était à la fois pris par les urgences de la lutte et confronté à l’imminence de la mort» écrit David MACEY. 
Les élans fougueux de FANON, dans la recherche de la vérité, vont l’amener à lire l’histoire de la traite, de l’esclavage et du colonialisme, connaissances qu’il ne cessera de redéployer dans toute son œuvre future. Frantz FANON écrit un premier article dans la revue «Esprit» en 1953, «Le syndrome nord-africain», dans lequel il s'interroge sur l'ouvrier nord-africain, exilé, souffrant d'être un «homme mort quotidiennement» qui, coupé de ses origines et coupé de ses fins, devient un objet, une chose jetée dans le grand fracas. Il soutient en 1951 sur une thèse sur les «Troubles mentaux et syndromes psychiatriques dans l’hérédo-dégénération spino-cérébelleuse. Un cas de maladie de Friedrich avec délire de possession» et se marie en 1953 avec une blanche, une journaliste chez Afrique Action (Jeune Afrique), Marie-Josèphe DUBLE dit Josie (1930-1989), qu’il a connue à Lyon. Convertie à l’Islam, elle avait pris le prénom de Nadia. C’est elle qui écrivit, sous la dictée, «Peau noire, masques blancs». Ils auront un enfant en 1955 : Olivier «J’avais la double nationalité. J’ai été confronté à ma francophilie à l’âge de 20 ans. Des gendarmes sont venus chez moi pour me mettre sous les drapeaux en me disant que j’étais un insoumis du service militaire. Je devais être condamné par le tribunal militaire français. La seule échappatoire était de rejeter la nationalité française, je l’ai fait. C’était en 1975. C’était juste après mon premier voyage en Martinique. Donc aujourd’hui, je suis exclusivement Algérien. Je travaille à l’Ambassade d’Algérie. Je m’assume entièrement» dit Olivier FANON. Josie se suicidera le 13 juillet 1989, en voyant la police mitrailler les jeunes qui brûlaient des voitures durant la répression des émeutes de la faim ; elle est enterrée au cimetière El Kattar, à Alger, en Algérie.
Ses études de neuropsychiatrie achevées, nommé médecin des hôpitaux psychiatriques, il assure de septembre à novembre 1953 un intérim à l’hôpital psychiatrique de Pontorson en Normandie. FANON demande à Léopold Sédar SENGHOR, avec qui il entretient des relations épistolaires, un poste de médecin en Afrique, mais il n’obtient pas de réponse. Frantz FANON accepte alors la proposition de Robert LACOSTE (1898-1989), gouverneur général de l’Algérie, et devient médecin-chef de la clinique psychiatrique de Blida-Joinville, le 23 novembre 1953. Il entreprend alors d’appliquer à ses patients des méthodes thérapeutiques destinées à leur permettre une meilleure réinsertion sociale. En 1957, FANON prend la direction journal indépendantiste, «El Moudjahid». Le recueil de ses articles, non signés dans ce journal, sera publié sous le titre «Pour la Révolution africaine». Il est délégué du F.L.N. et rencontre à ce titre d’éminentes personnalités (Patrice LUMUMBA, Kwame N’KRUMAH, Félix MOUMIE, W.E.B du BOIS). Frantz FANON, ainsi engagé dans la lutte contre le colonialisme français, considère qu’il ne lui est alors plus possible d’exercer sa fonction, et il l’exprime dans sa lettre de démission au ministre résident Robert LACOSTE : «La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire que, placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. (…) Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique. Or le pari absurde était de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi-quotidien de l’homme étaient érigés en principes législatifs. (…) Les événements actuels qui ensanglantent l’Algérie ne constituent pas aux yeux de l’observateur un scandale. Ce n’est ni un accident, ni une panne du mécanisme. Les événements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de dé cérébraliser un peuple».
En 1959, un grave accident de voiture l’empêche pendant quelques mois de poursuivre sa tâche. En décembre 1960, au cours d'un séjour à Tunis, FANON découvre qu'il est atteint d'une leucémie myéloïde. Il lui reste un an à vivre, au cours duquel il écrira Les «Damnés de la terre». Dans une véritable course contre la montre et la mort, Frantz FANON veut adresser un message aux déshérités ; c’est un testament politique sur l’état et le devenir du colonisé. Il examine les conséquences de l’asservissement des colonisés, mais aussi les conditions de leur libération. Cet ouvrage sera interdit en France. Cependant, son état de santé se détériore ; il part se faire soigner aux Etats-Unis, et meurt le 6 décembre 1961.
I – Frantz FANON et la dénonciation du racisme
«Né dans un département français, il se croyait Français et Blanc : gagnant la capitale pour faire des études, il se découvre une douleur : Antillais et Noir, dans une métropole. De rage, il décide qu’il ne serait ni Français, ni Antillais, mais Algérien» écrit Albert MEMMI. Frantz FANON a décrit lui-même le racisme dans un article «L’expérience du Noir» paru dans la revue Esprit de mai 1951 «Sale Nègre ! Ou simplement « Tiens, un Nègre !». J’arrivai dans le monde, soucieux de faire lever un sens aux choses, mon âme pleine de désir d’être à l’origine du monde et voici que je me découvrais objet au milieu d’autres objets». La dénonciation de FANON du racisme sera, par conséquent, sans concession. FANON reprend certains thèmes de la Négritude, les prolonge et les transfère sur le terrain politique, il affirme aussi que la charge raciste des sociétés ne se hiérarchise pas, le racisme, aussi infirme soit-il, est une menace pour la cohésion sociale.
A – Déconstruire les mécanismes d’infériorisation des Noirs
«J’étais tout à la fois responsable de mon corps, responsable de ma race, de mes ancêtres» écrit FANON. «L’expérience vécue de l’homme noir» est sans doute l’un des chapitres les plus marquants de «Peau noire, masques blancs» : Frantz FANON y décrit, à la première personne, le vécu du Noir dans le monde blanc et l’expérimentation du racisme européen. «Le colonialisme exerce une violence psychique, son discours : le colonisé est “laid”, “bête”, “paresseux”, a une sexualité “maladive”, écrit Françoise VERGES. Comment atteindre un humanisme universel ? «La «race» est devenue consubstantielle à la subjectivité de l’homme «Noir» souligne Françoise VERGES. «Quel bavardage: liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale raton. (…) Rien de plus conséquent, chez nous, qu'un humanisme raciste puisque l'Européen n'a pu se faire homme qu'en fabriquant des esclaves et des monstres» écrit Jean-Paul SARTRE. Tout au long de «Peau noire, masques blancs», Frantz FANON revient sur cette détermination : comment s’en libérer ?
FANON procède au recensement de l’ensemble des aliénations qui pèsent sur le Noir et le mutilent, presque toutes issues de la relation avec la colonisateur. Frantz FANON emploie les termes «imbécile» et «imbécilité» parce que ce sont ceux qui conviennent parfaitement au Noir et au Blanc, victimes de l’esprit colonial. Car quel que soit le domaine qu’il a sérieusement analysé, psychanalysé, une chose l’a définitivement frappé le racisme est une maladie : «le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité, se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique». Tout d’abord le langage et le comportement du Noir sont viciés par le poids de la culture coloniale ; ce qui génère en lui «un nouveau type d’homme qu’il impose à ses camarades, à ses parents». Ensuite, la femme antillaise n’aspire qu’à une chose : s’unir à un homme blanc pour blanchir sa négritude. «De la blancheur à tout prix» est donc son credo. Enfin, si la négresse veut blanchir sa «race» en s’unissant à un Blanc, le Noir, «incapable de s’évader de sa race […] par son intelligence et son travail assidu» va à son tour chercher son salut dans une union avec une femme blanche. Le nègre n’échappe pas non plus à la tentation de s’élever jusqu’au Blanc. 
Dans un article intitulé «Antillais et Africains» de février 1955, Frantz FANON constatait que «souvent l’ennemi du Noir n’est pas le Blanc, mais son congénère». Il invitait à la dissolution des complexes affectifs susceptibles d’opposer les Antillais aux Africains. Par ailleurs, il fait remarquer que l’histoire de Nègres est une sale histoire à vous couper l’estomac. Pour lui, il n’existe pas de peuple noir : «Qu’il y ait un peuple africain, je le crois ; qu’il y ait un peuple Antillais, je le crois. Mais quand on me parle de peuple noir, j’essaie de comprendre» écrit-il. Aux Antilles, le problème racial est occulté par la discrimination économique et les relations ne seraient pas altérées par les accentuations épidermiques ou «la peau sauvée». Les fonctionnaires coloniaux issus des Antilles, servant dans les unités européennes en Afrique, se caractérisent par «un sentiment irréductible de supériorité sur l’Africain. (…) L’Africain est un Nègre et l’Antillais est un Européen. (…) Non content d’être supérieur à l’Africain, l’Antillais le méprisait.» dit FANON. L’Antillais était un Noir, mais le Nègre était en Afrique. Lorsqu’un patron réclamait un trop lourd effort à un Martiniquais, qui se sentait plus évolué que le Guadeloupéen, celui-ci lui répondait souvent : «Si vous voulez un Nègre, allez le chercher en Afrique». Aimé CESAIRE fut le premier à proclamer «qu’il est beau et bon d’être Nègre». Ce fut un choc pour les Antillais aussi les Mulâtres que les Noirs. «Les Mulâtres parce qu’ils s’étaient échappé de la nuit, et les Nègres parce qu’ils aspiraient à en sortir». Pendant la deuxième guerre mondiale, de nombreux navires furent bloqués durant quatre ans aux Antilles. Cette présence européenne massive, avec leurs préjugés raciaux, fut un choc pour les Antillais. «L’Antillais, devant ces hommes qui le méprisaient, se mit à douter de ses valeurs» écrit FANON. Et Aimé CESAIRE, chantre de la Négritude, de dire : «On a beau de peindre en blanc le tronc de l’arbre, les racines en dessous demeurent noires». Ce fut un début d’une prise de conscience politique. Les Antillais arrivés en Afrique après la guerre «avaient le cœur chargé d’espoir, désireux de retrouver leur source, de se nourrir aux authentiques mamelles africaines» dit-il. Mais les Africains n’ont pas la mémoire courte. Ils se souviennent de ce passé récent où l’Antillais était du côté des Blancs. L’Antillais en Afrique sombra dans le désespoir «Hanté par l’impureté, accablé par la faute, sillonné par la culpabilité, il vécut le drame de n’être ni Blanc, ni Noir».
FANON souhaite entreprendre une «interprétation psychanalytique du problème noir». Frantz FANON entend déconstruire les mécanismes d’infériorisation qui sous-tendent les relations entre Noirs et Blancs, afin de «rendre possible pour le Noir et le Blanc une saine rencontre». «En redonnant à la colonie son rôle dans la construction de la nation, de l'identité nationale et de la République française, Fanon fait apparaître comment la notion de race n'est pas extérieure au corps républicain et comment elle le hante», écrit Françoise VERGES. Face aux perversions de la société coloniale, la lutte anticoloniale passe nécessairement par tout un «travail d’anamnèse» ; il y a urgence pour les groupes opprimés qui la composent de se réapproprier leur histoire. Le repli sur les valeurs du passé est, selon FANON, une fausse solution, car suite à la colonisation ces valeurs ont été dégradées au niveau du folklore, si bien que le colonisé se trouve placé dans une double situation d’extériorité, par rapport à la société des Blancs, mais également par rapport à sa propre société privée de son dynamisme interne.
Face à l’aliénation du colonisé par un système d’oppression inhumain, Frantz FANON a pu diagnostiquer de l’intérieur les maux de la société coloniale, à travers les conditions socioculturelles dans le traitement des maladies psychiques. En effet, pour Frantz FANON, son travail psychiatrique et son engagement politique sont extrêmement liés. En ce qu’il utilise des méthodes qui sont toutes nouvelles à l’époque, tels la social-thérapie, les thérapies de groupe, les jeux de rôles. Très vite après son arrivée en Algérie, en tant que psychiatre, il dénonce le racisme de l’École psychiatrique d’Alger, une référence en matière d’incrimination de l’indigène algérien et de son classement dans la catégorie des attitudes impulsives et des instincts criminels. La différenciation structurelle opérée par ces pseudo-connaissances médicales entre l’Européen, intelligent et supérieur, face à un indigène, infantilisé et de condition inférieure, a rebuté le jeune FANON fraîchement débarqué dans cette ambiance asilaire aux allures carcérales, où sévissent, dans le sillage du docteur Antoine POROT (1876-1965 adepte de la théorie du primitivisme), le camisolage, les cellules de force, l’enchaînement et la séparation des malades selon leurs origines ethniques. Le relativisme culturel, une invention de la philosophie coloniale au début du XXème siècle, tend à enfermer chacun dans sa propre culture, qu’il chosifie. La prise en considération de l’environnement culturel, la manière dont on conçoit et gère la folie dans un environnement précis, est fort utile. «Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue (…). La structure sociale existante en Algérie a été hostile à toute tentative de rendre l’individu à son lieu d’origine», écrit FANON.
En définitive, pour FANON, l’aliénation est double : il y a celle qui correspond à un enfermement mental, mais aussi celle qui est produite par le système colonial, qui est un système d’enfermement physique, d’empêchement de création du moi et de ses projets. «Vous faites de nous des monstres, votre humanisme nous prétend universel et vos pratiques racistes nous particularisent» écrit Jean-Paul SARTRE. 
B – Restituer au colonisé sa condition humaine
Frantz FANON s’est attaché à restituer au Noir sa dignité, sa forme spécifiquement humaine. Il faut dépasser l’antagonisme entre colons et colonisés, entre Blancs et Noirs, afin que l’humanité soit une. Cette universalité de la condition humaine est l’un des points important de la pensée de FANON. Au nom de celle-ci, il dit prendre garde tout autant aux Noirs qui veulent devenir Blancs qu’aux Noirs qui exaltent des valeurs noires supérieures. «Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi “malade” que celui qui les exècre», écrit-il dans «Peau noire, masques blancs», estimant que «le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc». Exalter la race noire contre le Blanc, n’est-ce pas encore pour le Noir s’enfermer «dans sa noirceur», alors que le but est justement d’en sortir ?
Frantz FANON insiste le rôle de la culture dans la libération de l’homme à la fois de l’aliénation et de la domination. Le racisme est une disposition visant l’infériorisation émotionnelle, affective et intellectuelle de certains hommes, correspondant à un système déterminé d’organisation de l’exploitation économique et de l’asservissement de certains hommes. Le racisme n’est pas donc une attitude individuelle ou une passion irrationnelle, il est systématiquement produit comme l’idéologie correspondant à des rapports inégalitaires. En tant qu’idéologie, il est mis en place et expression de la destruction de la culture des aliénés qui produit une momification de cette culture. Par conséquent, la culture doit se réinventer dans l’action de libération.
Guerrier en blouse blanche, Frantz FANON estime que la seule porte de sortie de l'aliénation est la décolonisation, pas seulement celle du territoire, mais aussi celle des esprits. Elle doit permettre au colonisé d'accomplir pleinement son humanité. Cette idée, déjà en germe dans «Peau noire, masques blancs», est pleinement explicitée dans «Les Damnés de la Terre» : «La décolonisation est très simplement le remplacement d'une espèce d'hommes par une autre espèce d'hommes». La décolonisation doit ainsi créer une «nouvelle espèce d'hommes», en supprimant le clivage de la race, socle du système colonial. 

 

II – Frantz FANON : décoloniser, réhabiliter et faire triompher l’Homme.
Frantz FANON «connut la colonisation, son atmosphère sanglante, sa structure asilaire, son lot de blessures, ses manières de ruiner son rapport au corps, au langage et à la loi, ses états inouïs, la guerre d’Algérie» écrit le professeur Achille M’BEMBE. 
Avec son phrasé sobre, mais tranchant, sans concession, FANON s’insurge contre le colonialisme : «Présentée dans sa nudité, la décolonisation laisse deviner à travers tous ces pores, des boulets rouges, des couteaux sanglants. Car si les derniers doivent être les premiers, ce ne peut être qu’à la suite d’un affrontement décisif et meurtrier des deux protagonistes». L’analyse du traumatisme du colonisé, dans le cadre du système colonial et le projet utopique d’un tiers monde révolutionnaire porteur d’un «homme neuf», sont les thèmes majeurs développés notamment dans les «Damnés de la terre».
A – La colonisation : le refus d’attribuer à l’autre une humanité
Frantz FANON définit la colonisation comme étant «une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité». «La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser ses limites. C’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par des meutes de voitures qui ne me rattrapent jamais» écrit-il dans les «Damnés de la terre», cette phrase libère l’énergie que l’ordre empêche. Dans son constat sur le colonialisme, Frantz FANON note ceci «Les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien-être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes».
La contribution de Frantz FANON dévoile l’étendue des souffrances psychiques causées par le racisme et la présence vive de la folie dans le système colonial. En effet, en situation coloniale, le travail du racisme vise, en premier lieu, à abolir toute séparation entre le moi intérieur et le regard extérieur. Il s’agit d’anesthésier les sens et de transformer le corps du colonisé en chose dont la raideur rappelle celle du cadavre. À l’anesthésie des sens s’ajoute la réduction de la vie elle-même à l’extrême dénuement du besoin. Les rapports de l’homme avec la matière, avec le monde, avec l’histoire deviennent de simples «rapports avec la nourriture», affirmait FANON. Pour un colonisé, ajoutait-il, «vivre, ce n’est point incarner des valeurs, s’insérer dans le développement cohérent et fécond d’un monde». Vivre, c’est tout simplement «ne pas mourir», c’est maintenir la vie» dit FANON. C’est pour cela qu’Achille M’BEMBE qualifie le racisme «d’annexion de l’Homme».
Dans sa brillante préface sur les «Damnés de la terre», Jean-Paul SARTRE, qui soutient la lutte des Algériens, écrit : «Européens, ouvrez ce livre, entrez-y. Après quelques pas dans la nuit vous verrez des étrangers réunis autour d’un feu, approchez, écoutez : ils discutent du sort qu’ils réservent à vos comptoirs, aux mercenaires qui les défendent. Ils vous verront peut-être, mais ils continueront de parler entre eux, sans même baisser la voix. Cette indifférence frappe au cœur». SARTRE radicalise le discours de FANON et pose la violence comme une fin en soi et interpelle directement l’Occident : «Vous, si libéraux, si humains, qui poussez l’amour de la culture jusqu’à la préciosité, vous faites semblant d’oublier que vous avez des colonies et qu’on y massacre en votre nom». Jean-Paul SARTRE va encore plus loin dans la surenchère verbale : «Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre». Noureddine LAMOUCHI parle d’un discours sartrien «injonctif, performatif et hégémonique», voire paternaliste. Mais FANON avait lu et apprécié «Orphée Noir», la préface que Jean-Paul SARTRE avait rédigée pour «L’anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française» qu’avait réunie Léopold-Sédar SENGHOR : «Qu’est-ce donc que vous espériez quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? Ces têtes, que nos pères avaient courbées jusqu’à terre par la force, pensez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans leurs yeux ?».
La préface de Jean-Paul SARTRE sonne la fin d’une époque, celle du colonialisme européen. Elle est une longue méditation sur la relation dialectique qui lie le colon et l’indigène. C’est la parole du colonisé qui doit désormais guider l’Europe : «Européen, je vole le livre d’un ennemi et j’en fais un moyen de guérir l’Europe. Profitez-en». Quant à Frantz FANON : «Nous avons été les semeurs de vent, la tempête c’est lui […] Nous étions hommes à ses dépens, il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité».
«Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait 2 milliards d’habitants, soit 500 millions d’hommes et 1 milliard 500 millions d’indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres l’empruntaient» écrit SARTRE. La première violence coloniale a consisté à déshumaniser l’indigène : «Ordre est donné de ravaler les habitants du territoire annexé au niveau du singe supérieur pour justifier le colon de les traiter en bêtes de somme». Cette déshumanisation passe par plusieurs stades. On les déclare d’une humanité inférieure. On détruit la langue, la culture, les traditions. On les abrutit de fatigue. On les dénutrit. On veille, cependant, à ne pas les détruire totalement pour qu’ils gardent leur force de productivité : «Pour cette raison, les colons sont obligés d’arrêter le dressage à la mi-temps : le résultat, ni homme ni bête, c’est l’indigène. Battu, sous-alimenté, malade, apeuré, mais jusqu’à un certain point seulement, il a, jaune, noir ou blanc, toujours les mêmes traits de caractère : c’est un paresseux, sournois et voleur, qui ne vit de rien et ne connaît que la force». Ce sera le talon d’Achille de la colonisation. C’est «l’implacable logique [qui] mènera jusqu’à la décolonisation» : ne pouvant pousser le massacre jusqu’au génocide, ni la servitude jusqu’à l’abêtissement, le colon permet à l’indigène de se préserver une certaine force qu’il saura retourner contre lui. Comment guérir le colonisé de son aliénation ? 
Si dans le dernier chapitre du livre, FANON dresse contre l’Europe un réquisitoire passionné. Ce n’est pas par sous-estimation de l’Europe, par manque d’admiration pour la pensée européenne. Au contraire, c’est pour s’être montrée «parcimonieuse avec l’homme, mesquine, carnassière avec l’homme». Et ce n’est pas par hasard que le chapitre consacré précisément à la violence débouche sur cette phrase insolite : «Réhabiliter l’homme, faire triompher l’homme partout une fois pour toutes, réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total».
B – Décoloniser les esprits et mettre sur pied un homme neuf
Le colon n’a pas laissé au colonisé d’autre choix que la violence pour acquérir son indépendance : toute autre voie est récupérée par le lien colonial.  «L’indigène n’a qu’un choix : la servitude ou la souveraineté» estime Jean-Paul SARTRE. «La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restriction les systèmes de références de l’économie, les modes d’apparence, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée s’engouffrera dans les villes interdites. Faire sauter le monde colonial est désormais une image d’action très claire, très compréhensible et pouvant être reprise par chacun des individus constituant le peuple colonisé» dit-il. Frantz FANON en appelle à la mobilisation pour la libération nationale. «La mobilisation des masses, quand elle se réalise à l’occasion de la guerre de libération, introduit dans chaque conscience la notion de cause commune, de destin national, d’histoire collective. […] La construction de la nation, se trouve […] facilitée par l’existence de ce mortier travaillé dans le sang et la colère» écrit-il.
La violence de la révolte du colonisé sera l’expression de son «inconscient collectif», le retour du refoulé qu’il a dû opérer pendant plusieurs générations. Cette révolte n’est pas une violence instinctuelle sauvage : elle est une acquisition d’humanité : «c’est l’homme lui-même se recomposant». Dans sa rage, le colonisé retrouve son humanité, c’est son arme : «Fils de la violence, il puise en elle son humanité […] elle libère en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales […] Il se connaît dans la mesure même où il se fait». C’est cette révolte qui va lui permettre de constituer une nation.
L’une des armes de la colonisation a été la division : le colon a su diviser les territoires, forger des rivalités de classe et de race. Il peut continuer à jouer de ces divisions pour détourner l’expression de la violence des indigènes dans des guerres fratricides. Toute lutte d’émancipation sera donc aussi une lutte contre ses propres aliénations : le danger de luttes internes en est une, le mythe du retour à sa propre culture en est une autre. L’indigène peut croire y retrouver son indépendance, mais Frantz FANON juge ces voies dangereuses. «Je ne me trouble plus en sa présence». Pratiquement, je l’emmerde. Non seulement sa présence ne me gêne plus, mais déjà je suis en train de lui préparer de telles embuscades qu’il n’aura bientôt d’autre issue que la fuite» écrit FANON. Le colon sait d’ailleurs combien il a intérêt à les entretenir. La seule culture qui peut fonder la nouvelle nation des indigènes sera celle de la révolution. «Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf» écrit FANON.
A l’aube des indépendances africaines, Frantz FANON a été marqué par l’assassinat de Patrice LUMUMBA (1925-1961) : «L’ONU n’a jamais été capable de régler valablement un seul des problèmes posés à la conscience de l’homme par le colonialisme, et chaque fois qu’elle est intervenue, c’était pour venir concrètement au secours de la puissance colonialiste du pays oppresseur. […] En réalité l’ONU est la carte juridique qu’utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force brute a échoué» écrit-il. Et il rajoute : «Le grand succès des ennemis de l’Afrique, c’est d’avoir compromis les Africains eux-mêmes. [Ils] étaient directement intéressés par le meurtre de LUMUMBA. Chefs de gouvernements fantoches, au sein d’une indépendance fantoche, confrontés jour après jour à une opposition massive de leurs peuples, ils n’ont pas été longs à se convaincre que l’indépendance réelle du Congo les mettrait personnellement en danger».
En définitive quel héritage de Frantz FANON ?
«Mon ultime prière : o mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge !» écrit FANON dans «Peau noire, masques blancs». En effet, il y a des vies qui constituent des appels à vivre. Des «paraclets», de consolateur, disait le poète anglais HOPKINS. On peut appliquer le mot à Frantz FANON en le dépouillant de son contexte religieux et mystique. «Celui qui réveille, et celui qui encourage. Et, celui qui somme l’homme d’accomplir sa tâche d’homme et de s’accomplir lui-même, en accomplissant sa propre pensée. Dans ce sens Frantz FANON fut un «paraclet». Et c’est pourquoi sa voix n’est pas morte. Par de-là la tombe, elle appelle encore les peuples à la liberté et l’homme à la dignité» écrit Aimé CESAIRE.
Plus on s’éloigne de sa mort, survenue le 6 décembre 1961, plus Frantz FANON semble d’actualité. «Prendre en charge la souffrance de l’homme qui lutte, la décrire et la comprendre de telle manière que de ce savoir et de cette lutte jaillisse un homme nouveau, tel fut en effet le projet de Fanon» écrit Achille M’BEMBE. Ainsi conçue, l’œuvre de Frantz FANON, inscrite au patrimoine culturel de l’Homme noir, demeurera une résonance pure et renouvelée parce qu’elle échappe au conformisme de la pensée académique et au penchement révérencieux. «Je t’énonce Fanon, tu rayes le fer. Tu rayes le barreau des prisons. Tu rayes le regard des bourreaux. Guerrier-silex vomi par la gueule du serpent de la mangrove» écrit Aimé CESAIRE. Les écrits de FANON attestent qu’il faut encore continuer à lutter contre le racisme, la bête immonde n’est pas morte. «Ses réflexions sur la folie, le racisme et sur un universalisme confisqué par les puissants, à peine audibles en son temps, ne cessent de nous atteindre et de nous concerner» dit Alice CHERKI. La contribution de Frantz FANON nous conforte dans la lutte résolue contre la mentalité coloniale et son mépris souverain. En effet, après avoir dit à Alger que la colonisation était un «crime contre l’humanité», requalifié aussitôt en «crime contre l’humain», une fois élu, le président Emmanuel MACRON ne cesse d’accumuler des dérapages verbaux à caractère raciste. La politique n’est pas le cynisme de Machiavel qu’affectionne tant le président MACRON dont les improvisations, l’immaturité, les revirements et l’autoritarisme commencent à nous inquiéter. L’Afrique n’a pas besoin de charité, mais une coopération juste et équitable. Les Africains veulent en finir avec la FrançAfrique et cet esprit colonial. «Il faut affronter ce spectacle inattendu : le strip-tease de notre humanisme. Le voici tout nu, pas beau: ce n'était qu'une idéologie menteuse, l'exquise justification du pillage ; ses tendresses et sa préciosité cautionnaient nos agressions» écrit SARTRE. FANON lance aussi un puissant appel à l’unité africaine : «Porte-parole des combattants, il a réclamé l'union, l'unité du continent africain contre toutes les discordes et tous les particularismes» écrit Jean-Paul SARTRE.
Pour le professeur Achille M’BEMBE, il est impérieux de relire aujourd’hui Frantz FANON, et cela pour deux raisons :
- c’est d’une part apprendre à restituer sa vie, son travail et son langage dans l’histoire qui l’a fait naître et qu’il s’est efforcé, par la lutte et par la critique, de transformer. Pour FANON, penser, c’est d’abord s’arracher à soi. C’est mettre sa vie dans la balance.
- c’est aussi traduire dans la langue de notre époque les grandes questions qui l’obligèrent à se mettre debout, à s’arracher à ses origines, à cheminer avec d’autres, des compagnons sur une route neuve que les colonisés devaient tracer par leur force propre, leur inventivité propre, leur irréductible volonté.
Bibliographie très sélective
1 – Contributions de Frantz FANON
FANON (Frantz), Œuvres, préface d’Achille M’Bembé, introduction de Magalie Bessone, Paris, La Découverte, 2011, 884 pages ;
FANON (Frantz), Ecrits sur l’aliénation et la liberté, Œuvres II, Jean Kalfa et Robert Young, éditeurs scientifiques, Paris, La Découverte, 2015, 677 pages ;
FANON (Frantz), Pour la Révolution africaine, Écrits politiques, Paris, 1956, F. Maspero, Cahiers libres, 1964 et 1969, 199 pages ;
FANON (Frantz), Les damnés de la terre, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, F. Maspero, Cahiers libres, 1961 et 1974 et La Découverte, 2003, préface d’Alice Cherki et postface de Mohamed Harbi, 313 pages ; 
FANON (Frantz), Peau noire, masques blancs, préface Francis Jeanson, Paris, Le Seuil, coll. «Esprit», nouvelle édition coll. «Points», 1952, 1971 et 2015, 240 pages ;
FANON (Frantz), Sociologie d’une Révolution (L’an V de la Révolution algérienne), Paris, F. Maspero, 1959, 1966 et 1968, 178 pages ;
FANON (Frantz), «La plainte du Noir, l’expérience vécue du Noir», Esprit, mai 1951, n°179, pages 657-750 ;
FANON (Frantz), «Africains et Antillais», Esprit, février 1955, pages 261-269 ;
FANON (Frantz), «Je ne suis pas esclave de l’esclavage», Esprit, février 1955, et 2006, 1 pages 172-173. 
2 – Critiques de Frantz FANON
AJARI (Imudia, Norman), Race et violence, Frantz Fanon à l’épreuve du postcolonial, Thèse sous la direction de Jean-Christophe Goddard, Toulouse 2, Le Mirail, soutenue le 20 septembre 2014, 343 pages ;
ANDOCHE (Jacqueline), Etude idéologique de l’œuvre de Frantz Fanon, Mémoire de maîtrise Histoire contemporaine, Toulouse 2, 1979, 169 pages ;
BASTO (Maria-Benedita), «Le Fanon de Homi Bhabah : ambivalence de l’identité et dialectique dans une pensée postcoloniale», Tumultes, 2008, 2, n°31, pages 47-66 ; 
BENARAB (Abdelkader), Frantz Fanon, homme de rupture, Paris, Alfabarre éditions, 2010, 85 pages ;
BENCHARIF (M. A.) RIDOUH (Bachir), «Docteur Fanon à votre arrive à la psychiatrie ?», V.S.T., Vie Sociale et Traitements, 2006, 1 n°89, pages 30-36 ;
BHABHA (Homi), «“Race », temps et révision de la modernité», in Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale (trad. de l’anglais), Paris, Payot, 2007 (1994), pp. 357-385 ;
BOUKMAN (Daniel), Frantz Fanon : traces d’une vie exemplaire, Paris, L’Harmattan, 2016, 48 pages ;
BOUVIER (Pierre), Fanon, Paris, éditions universitaires, 1971, 129 pages ;
CANONE (Justine), «Frantz Fanon, contre le colonialisme», Sciences Humaines, 2012, n°233, pages 58-63 ;
CAULET (Emeline), «Présence de Fanon, une pensée toujours en acte», Revue de l’association de culture berbère, 2009, n°62-63, pages 26-57 ; 
CAUTE (David), Frantz Fanon, Paris, Seghers, 1970, 175 pages ;
CESAIRE (Aimé), «Hommage à Frantz Fanon», Jeune Afrique, édition des 13-19 décembre 1961 ;
CHAULET-ACHOUR (Christiane), Frantz Fanon : l’importun, préface Behja Traversac, Montpellier, Chèvre-feuille étoilée, 2004, 80 pages ;
CHERKI (Alice), Frantz Fanon, portrait, Paris, Seuil, 2000, 313 pages ;
CHEVRIER (Jacques), «La décolonisation et les dangers de la Négritude», Jeune Afrique, 6 décembre 2011 ;
CONFIANT (Raphaël), L’insurrection de l’âme : Vie et mort du guerrier-silex, Caraïbéditions, 2017, 392 pages ;
DELAS (Daniel), FRAITURE (Pierre Philippe), GENESTRE (Elsa), «A propos des œuvres de Frantz Fanon», Etudes Littéraires Africaines, 2012, 33, pages 81-99 ;
GENDZIER (Irène L.), Frantz Fanon. A critical Study, New York, Pantheon Books, Random House, 1973, traduction Edouard Deliman, Paris, Seuil, 1976, 285 pages ;
HADDAB (Mustapha), sous la direction de, Frantz Fanon, actes du colloque international, Alger, 6 et 7 juillet 2009, Alger, CNRPAH, 2011, 294 pages ;
HADDOUR (Azzedine), “Fanon dans la théorie postcoloniale”, Les temps modernes, 2006, 1, n°635-636, pages 136-138 ;
KALFA (Jean), YOUNG (Robert), Ecrits sur l’aliénation et la liberté, Paris, La Découverte, 688 pages ;
LONGUET (Adam), Frantz Fanon, un héritage à partager, Paris, L’Harmattan, 2013, 206 pages ;
MACEY (David), Frantz Fanon, une vie, Traduit de l’anglais par Christophe Jaquet et Marc Saint-Upéry. Paris : La Découverte, 2011, 600 pages ; 
MEMMI (Albert), «La vie impossible de Frantz Fanon», Esprit, 9 septembre 1971, page 248 ;
MORNET (Jean), «Commentaire à la préface de Jean-Paul Sartre pour les damnés de la terre de Frantz Fanon», VST Vie Sociale et Traitements, 2006, 1, n°89, pages 148-153 ;
MOURAD (Yelles), «Fanon et la création artistique», Portulan : littératures, sociétés, cultures des Caraïbes et des Amériques noires, 1er octobre 2000, n° 3, pages 235-250 ;
PHILIPPE (Pierre-Charles), Frantz Fanon l’héritage, suivi de Aimé Césaire, Frantz Fanon : portraits de décolonisés, Fort-de-France, K. éditions, 2010, 183 pages ;
RAZANAJAO (Claudine), L’œuvre psychiatrique de Frantz Fanon, thèse méd., Paris, Broussais, 1974, 52 pages ronéotypées ;
RAZANAJAO (Claudine), POSTEL (Jacques), «La vie et l'œuvre psychiatrique de Frantz Fanon», Sud/Nord, 2007 1 n° 22), pages 147-174 ; 
RENAULT (Matthieu), Frantz Fanon : de l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Thèse de philosophie, sous la direction d’Etienne Tassin et de Sandro Mezzadra, Université de Paris 7 et de Bologne, 2011, 370 pages ;
VERGES (Françoise), «Nègre n’est pas. Pas plus que Blanc, Frantz Fanon, esclavage, race et racisme», Actuel Marx, 2005, 2, n°38, pages 45-63 ;
ZAHAR (Renate), L’œuvre de Frantz Fanon, colonialisme et aliénation, Paris, Maspero, 1970, 124 pages.
Paris, le 19 juillet 2017, actualisé le 6 décembre 2021, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
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Frantz FANON (1925-1961).
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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 13:05
 «Je suis entré dans la littérature comme un météore, j’en sortirai par un coup de foudre» rongé par la syphilis ainsi se confiait en novembre 1890, Guy de MAUPASSANT à José Maria de HEREDIA (1842-1905). Guy de MAUPASSANT nous a légué une contribution littéraire énormément riche et presque sans précédent. En 1880, il fait paraître «Boule de Suif» qui connaît le succès. «Ce chef-d’œuvre profondément humain lui vaudra de la gloire» avait écrit Gustave FLAUBERT. Abandonnant l’Administration, Guy de MAUPASSANT partage sa vie entre les mondanités, d'innombrables conquêtes féminines, les croisières à bord de son yacht, le «Bel-Ami» et les voyages en Corse, en Algérie, en Italie, en Angleterre et en Tunisie.  De 1880 à 1890, il a écrit en moyenne trois livres par an, des contes, des romans, des nouvelles et plus de 200 chroniques en qualité de journaliste. Puis, une maladie du cerveau s’est abattue sur lui ; à demi fou, il a erré entre Paris et la Côte-d’Azur, avant d’être interné dans une maison de santé à Paris. Destinée angoissée à la fin prématurée, il meurt à 43 ans.
Écrivain fécond et particulièrement prolifique, disciple de Gustave FLAUBERT (1821-1880), Guy de MAUPASSANT a pu trouver sa voie. «Il s’agit de regarder tout ce qu’on veut exprimer assez longtemps et avec assez d’attention pour en découvrir un aspect qui n’ait été vu et dit par personne. Il y a tout dans l’inexploré.» lui disait son maître FLAUBERT pour le soumettre à un apprentissage de la nouveauté. Guy de MAUPASSANT a reconnu sa dette à l’égard de son mentor, tant sur le plan humain qu’artistique : «Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n’en est rien resté. Le Maître lisait tout, puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait ses critiques et enfonçait en moi, peu à peu, deux ou trois principes : «Si on a une originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager ; si on n’en a pas, il faut en acquérir une». Car la littérature est un dépassement, un véritable sacrifice : l’écrivain doit savoir rejeter tout ce qui ne lui est pas propre» écrit Guy de MAUPASSANT dans «Pierre et Jean». MAUPASSANT, écrivain de la réalité, qui se situe au confluent du réalisme de FLAUBERT et du naturalisme d’Emile ZOLA (1840-1902), toujours à la recherche d'un réalisme qui donne une vision personnelle du monde sans aucune attitude moraliste, emprunte certains procédés littéraires à chacun de ces grands maîtres. Ainsi, «Boule de Suif» est tiré d’un fait divers. En effet, il s’inspire souvent de faits qui ont existé ; il les modifie et les vivifie à son expression. «Son oeil est comme une pompe qui absorbe tout, comme la main d’un voleur toujours en travail. Rien ne lui échappe ; il cueille et il ramasse sans cesse ; il cueille les mouvements, les gestes, les intentions, tout ce qui se passe et passe devant lui ; il ramasse les moindres paroles, les moindres actes, les moindres choses» écrit MAUPASSANT «Sur l’eau». A ces données brutes, il y ajoute ses émotions, ses sensations, et surtout sa grande intelligence. On dit qu’il a manqué, parfois, à MAUPASSANT la tendresse, la fantaisie et les douces illusions. En tout cas, il a appris de ses maitres trois règles : regarder, observer et disséquer du regard avant d'écrire, le conteur rejette avec force, comme eux, le romantisme ainsi que le symbolisme avec ses excès de psychologisme. FLAUBERT se sépare des réalistes en ce que ceux-ci ne s’occupent que du fait brutal, tandis qu’il trouve, lui, qu’un fait par lui-même, ne signifie rien, que ce qui importe, c’est de comprendre la cause qui a amené l’effet. Observateur privilégié de la paysannerie normande, de ses malices et de sa dureté, MAUPASSANT élargit son domaine à la société moderne tout entière, vue à travers la vie médiocre de la petite bourgeoisie des villes, mais aussi le vice qui triomphe dans les classes élevées. Le déclin de sa santé mentale, avant même l’âge de trente ans, le porte à s’intéresser aux thèmes de l'angoisse et de la folie. Passant du réalisme au fantastique, Guy de MAUPASSANT refuse les doctrines littéraires. Comptant parmi les écrivains majeurs du XIXème siècle, il se rattache à une tradition classique de mesure et d’équilibre et s'exprime dans un style limpide, sobre et moderne. «Sa langue forte, simple, naturelle, a un goût de terroir qui nous la fait aimer chèrement. Il possède les trois grandes qualités de l’écrivain français, d’abord la clarté, puis encore la clarté, et enfin la clarté. Il écrit comme un bon propriétaire normand, avec économie et joie. Madré, matois, bon enfant, assez gabeur, un peu faraud, n’ayant pas honte de sa large bonté native, attentif à cacher ce qu’il y a d’exquis dans son âme, pleine de ferme et haute raison, point rêveur, peu curieux des choses d’outre-tombe, ne croyant qu’à ce qu’il voit, ne comptant que sur qu’il touche, il est de chez nous, celui-là ; c’est un pays» écrit Anatole France sur MAUPASSANT. Conteur inégalé, Guy de MAUPASSANT est un des écrivains français les plus lus. «Cette popularité dont jouit ainsi l´écrivain auprès d'un large public à travers le monde est sans doute due à la clarté et à la vivacité de la langue dénuée de tout maniérisme et de toute vulgarité» écrit Sven KELLER. Soucieux de garder son indépendance, l´écrivain s'est toujours refusé à se lier à quelque groupe politique, religieux ou social que ce soit.
Guy de MAUPASSANT a tenté de cacher sa vie en élevant un mur entre les hommes et lui. Il ne se mettait pas en scène dans ses livres, même s’il laisser percer ses émotions. Il ne dévoilait rien de ses méthodes de travail. Il avait une conception «hautaine» du métier d’écrivain, suivant René DOUMIC. MAUPASSANT pense que l’écrivain n’appartient au public que par son œuvre, indépendamment même des origines où elle sortie. Ainsi, il n’aimait pas la divulgation de ses photographies : «Je me suis fais une loi absolue, de ne jamais publier mes portraits toutes les fois que je peux l’empêcher. Les exceptions n’ont eu lieu que par surprise. Nos œuvres appartiennent au public, pas nos visages» écrit MAUPASSANT. Nous avons de nombreuses biographies sur cet auteur, dont les «Souvenirs de Guy de MAUPASSANT» recueillis avec l’aide de sa mère ; certains médecins, trahissant le secret médical, ont même publié des ouvrages sur sa maladie. Son valet de chambre de 1883 à 1893, François TASSART a écrit ses souvenirs sur son maître. TOURGUENIEV a ramené en Russie en 1881, un exemplaire de la «Maison Tellier» à TOLTSOI qui s’enthousiasma pour MAUPASSANT : «Malgré l’inconvenance et l’insignifiance du sujet traité, je ne pus ne pas constater chez son auteur l’existence ce qu’on appelle le talent ». Pour lui, le talent de MAUPASSANT «c’est un don d’attention qui lui permettait de découvrir dans les choses et dans les manifestations de la vie, les côtés qui leur sont propres qui restent invisibles aux autres hommes. Il possédait la beauté de la forme, c’est-à-dire, il exprimait clairement, simplement et artistiquement ce qu’il voulait dire». Cependant, TOLSTOI estime que MAUPASSANT est dépourvu du «don moral», c’est-à-dire cette faculté de distinguer le Bien du Mal. Les masses populaires sont décrites comme un ramassis de demi-brutes, mues seulement par la sensualité, l’animosité et la cupidité. Il faudrait associer l’idée sociale au perfectionnement de l’individu. TOLSTOI fait remarquer que MAUPASSANT ne décrit, dans ses récits, avec sympathie que les hanches et les gorges des servantes bretonnes, et avec le dégoût de la vie des travailleurs. Mais la lecture de «Une vie» fera changer d’avis au Comte TOLSTOI «une vie est un roman de premier ordre ; non seulement c’est la meilleure œuvre de Maupassant, mais aussi c’est le meilleur roman français depuis les Misérables». MAUPASSANT semble avoir répondu, par avance, aux objections de TOLSTOI le talent n’est pas une affaire de morale. Il faut tenter des voies nouvelles «le talent provient de l’originalité, qui est une manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et de juger» dit-il dans son «Pierre et Jean».
I – Maupassant, ses influences familiales et littéraires
Guy de MAUPASSANT naquît le 5 août 1850 au Château de Miromesnil, Tourville-sur-Arques, près de Dieppe (Seine-Maritime, Normandie), qui n’appartient pas à sa famille, mais que Mme Laure de MAUPASSANT (1821-1903) avait pris en location. Il décrira ce château dans «Une vie». Guy qui n’est né ni à Fécamp, ni à Sotteville, contrairement aux affabulations. Son frère, Hervé, né le 19 mai 1856, à Grainville-Tourville, est mort, à Antibes, le 13 novembre 1889, d’une insolation. Laure LE POITTEVIN, originaire de Fécamp, avait épousé le 9 novembre 1846, à Rouen, Gustave MAUPASSANT (1821-1900) d’une ancienne famille lorraine anoblie par l’empereur François, et établie en Normandie au milieu du XVIIIème siècle. En 1669, un certain Claude de MAUPASSANT, un officier de cavalerie d’un tempérament aventureux, se fait remarquer au siège Candie, et meurt en 1700 ; il est anobli. Gustave, le père de Guy, est un agent de change. De par ses origines nobiliaires, il n’en fait pas grand cas ; il a surtout fréquenté la petite bourgeoisie. «Ces petits bourgeois reparaîtront dans son œuvre, figures disgracieuses, âmes rétrécies par les préoccupations d’une vie mesquine et difficile» dira René DOUMIC.
Les parents se séparent en 1860. «En voila un de perdu pour moi, et doublement, puis qu’il se marie d’abord et ensuite va vivre ailleurs» écrit Gustave FLAUBERT, un ami de la famille. Après ses couches, Laure de MAUPASSANT alla s’installer à ETRETAT, un village de pêcheurs devenu une station balnéaire. C’est dans ce village mondain que le jeune Guy grandit. Guy parlait couramment le patois normand et cette connaissance du langage l’a certainement aidé à pénétrer ce peuple de pêcheurs et de paysans qui lui a tant inspiré de belles œuvres. «Je suis un paysan et un vagabond fait pour les cotes et les bois, et non pour les rues» dit MAUPASSANT. Les hommes, comme la nature, notamment les prairies, les falaises, la mer se prêtaient à développer en lui des qualités littéraires. Sa mère a été l’amie d’enfance entre 1830 et 1840, de Gustave FLAUBERT ; elle jouait avec son frère, Alfred, des comédies qu’écrivait cet auteur ; ce qui lui a donné une solide culture. Elle aimait les belles lettres et tenait à ce que Guy en prit aussi le goût. La Normandie et sa mère sont ses premiers éducateurs. La plupart de ses histoires normandes qui ont si forte saveur du terroir ont été suggérées par sa mère. «J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts et ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense, à ce qu’on mange, aux usages, comme aux nourritures, aux locutions locales, aux odeurs du sol, des villages et de l’air même» écrit Guy de MAUPASSANT dans «Le Horla». Laure l’arracha à ses galets, à ses poissons, et l’envoya à Yvetot, dans une institution religieuse. Mais Guy s’ingénia à tomber à tomber malade pour ne pas quitter sa mère. Guy deviendra pensionnaire au Lycée de Rouen. Elève conscient, il fut encouragé par Louis-Hyacinthe BOUILHET (1822-1869), poète, ami et conscience critique de FLAUBERT en lui suggérant Madame Bovary à partir d’un fait divers. A cette période, il compose des poèmes corrects, mais sans grande originalité.
Alors qu’il voulait entreprendre des études de droit à Paris, à la guerre de 1870, et quand la ville fut envahie, Guy de MAUPASSANT s’enrôla et marcha contre les Prussiens. Il recueillit pendant la campagne des impressions dont il allait tirer grand profit sur le plan littéraire (Boule de Suif, Madame Fifi). «Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d’armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n’était point de la troupe, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d’une allure molle, sans drapeau, sans régiment» écrit-il dans «Boule de Suif». La paix étant rétablie, Guy de MAUPASSANT, bachelier, accepte en 1872 un emploi au Ministère de la Marine et des Colonies. Voici défiler les bureaucrates malchanceux, défiants et potiniers, courbés par la besogne ingrate, ployés sous la terreur du chef, rattachés au seul espoir d’un avancement ou d’une revalorisation salariale, produits d’une dictature du pouvoir mesquin et despotique de la hiérarchie. Pendant près d’une dizaine d’années, alors que murît sa vocation d’écrivain réaliste, il mène une vie de plaisirs, fréquente les guinguettes et le milieu des canotiers des bords de Seine. Séducteur, il multiplie les aventures féminines. En 1877, il apprend qu’il est atteint de syphilis. En 1878, il sera employé au Ministère de l’Instruction publique. Il utilise les loisirs que lui accorde l’administration et le papier qu’elle lui confie à griffonner des sonnets que corrige Gustave FLAUBERT, son mentor. «Tu ne saurais croire, comme je le (Guy) trouve charmant, intelligent, bon enfant, sensé et spirituel. Bref, sympathique ! Malgré la différence de nos âges, je le regarde comme un ami, et puis il me rappelle mon pauvre Alfred (oncle de Guy) ! J’en suis même parfois effrayé, surtout qu’il baisse la tête en récitant des vers» écrit FLAUBERT en 1873 à Laure de MAUPASSANT. L’affection que porte Guy de MAUPASSANT à Gustave FLAUBERT, en raison de cette parenté intellectuelle est très grande : «il m’avait pris le cœur d’une façon inexprimable» disait-il. Garçon expansif, jovial et bon vivant, pourtant ses écrits dégagent le pessimisme, la tristesse et le dégoût de l’humanité. Aucun symptôme n’annonçait à l’époque, de façon précoce la catastrophe où sa raison a sombré. Il n’avait ressenti aucun trouble avant la maladie et la disparition de son frère Hervé. Son roman, «Le Horla» n’est pas une première manifestation de la folie, mais une pure imagination littéraire. En revanche, «Sur l’eau» qui suivit la maladie de son frère, trahit une bonne partie de son angoisse. MAUPASSANT, après une croisière en Méditerranée, et sans prétention de raconter, dit : «J’ai vu de l’eau, du soleil, des nuages et des roches une histoire, je ne puis vous raconter autre chose, et j’ai pensé simplement, comme on pense quand les flots vous berce, vous engourdit et vous promène».
Par son génie, Guy de MAUPASSANT a administré que l’image caricaturale d’un écrivain plus physique qu’intellectuel, véhiculée par Léon BLOY, Jean LORRAIN, Léon DAUDET et Jacques-Émile BLANCHE, a perduré. «Si ce gars normand à la forte encolure, au teint fleuri de gros cidre, m’avait consulté, comme tant d’autres, je lui aurai répondu : n’écrivez pas.» disait Léon DAUDET (1867-1942). En fait, et contrairement à ces préjugés sur les journalistes qui ne pourraient pas êtres des intellectuels, Guy de MAUPASSANT avait reçu une solide culture classique et possédait une importante bibliothèque. L’écrivain journaliste est incarné dans le roman «Bel-Ami». Chez MAUPASSANT, le protagoniste, Georges Duroy, n’est plus un écrivain, c’est à peine s’il parvient à rédiger un article. Il n’a pas non plus la naïveté attachante d’un Lucien de Rubempré. Duroy est un arriviste, un froid calculateur pleinement conscient que sa gloire et sa fortune ne peuvent être acquises qu’à force de ruse, d’impostures et par des moyens peu moraux. Avant «Bel-Ami», l’écrivain devient journaliste un peu malgré lui, il est entraîné dans cette carrière et le mode de vie qui lui est associé essentiellement par souci alimentaire, l’écriture journalistique s’avérant plus lucrative que ce que peut offrir le marché de la librairie à un jeune écrivain dont le nom demeure encore inconnu de la sphère littéraire parisienne. C’est cette fonction de la presse purement orientée vers la satisfaction des besoins matériels qui a entre autres contribué à dénuer de noblesse le travail de l’écrivain-journaliste. La pratique journalistique est envisagée métaphoriquement sous l’angle de la prostitution ; l’écriture monnayée, marchandée, devenant le symbole de la perdition des talents de l’homme de Lettres.
Par ailleurs, les écrits de Maupassant sont bien ancrés dans le XIXe siècle. Le journaliste, grand reporter, a en effet porté un regard critique sur son époque qui a inspiré la majeure partie de sa production littéraire. Son oeuvre n’est pas coupée de toute référence à l’Histoire et aux littératures française et étrangères. En particulier, Guy de MAUPASSANT a entretenu une relation ambiguë avec le Moyen Âge, qui l’a fasciné dans sa jeunesse au point qu’il y fit référence dans plusieurs poèmes et qu’il le prit pour cadre d’un drame historique en vers : La trahison de la comtesse de Rhune. Écrivain confirmé, il discrédite l’époque médiévale dans ses chroniques et ses contes, la représentant comme une période pleine de légendes stupides et d’obscurantisme religieux et l’exploitant comme un repoussoir et une source de comique et de parodie. Cependant, sa poétique s’est imprégnée du Moyen Âge et ses récits courts sont héritiers du fabliau, de la farce et de la sottie.
Hommes à femmes, comme ses contemporains du XIXème siècle, MAUPASSANT s’est arrogé le droit de tout dire et de tout écrire. Dans «Notre Cœur», notre écrivain considérerait la femme «comme un objet d’utilité pour ceux qui veulent une maison bien tenue et des enfants ; comme un objet d’agrément relatif pour ceux qui cherchent des passe-temps d’amour». Si la femme n’existait pas, Guy de MAUPASSANT l’aurait inventée pour la joie d’en être victime. «Les Gustave Flaubert, Guy de Maupassant et Emile Zola ont donc peint les amours moins nobles, celles qui se paient, comme celles, capricieuses, qui n’ont d’autre but que de tromper l’ennui et le mari» écrit Chantale GINGRAS. Tout comme son maître, FLAUBERT, Guy de MAUPASSANT aimait les maisons closes ainsi que les femmes mariées. MAUPASSANT rejetait farouchement l’idée du mariage : «Plus que jamais, je me sens incapable d’aimer une femme parce que j’aimerai toujours trop les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille lèvres et mille tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de ces êtres charmants et sans importance» écrit-il à Gisèle d’ESTOC, une bisexuelle qui ne craint pas d’afficher sa part de masculinité. Misogyne avoué, il ne cachait pas son mépris pour la gent féminine. Aussi, la littérature de Guy de MAUPASSANT reflète parfaitement sa joie de vivre et la femme n’est pas mise en valeur. Aussi, MAUPASSANT n’a eu pour les femmes qu’un regard affamé. «La gourmandise et l’amour sont les deux passe-temps les plus délicieux que nous ait donnés la nature» dit-il. Ainsi dans son «Saint-Antoine», le héros est bon vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il eût plus de soixante ans. Par conséquent, les femmes sont belles à croquer. Dans «Boule de Suif», la nourriture et les plaisirs charnels sont intimement liés. L’intrigue est essentiellement bâtie sur le rapport unissant la chair à la bonne chère. La femme devient un mets que l’on consomme et le repas se voit rattaché à l’acte sexuel, soit parce qu’il sert de prélude, soit parce qu’il en constitue la mise en abyme. «J’ai mangé de la chair de femme, c’est exquis, j’en ai redemandé» écrit MAUPASSANT à Mme LECONTE du NOUY. Dans «Pierre et Jean», la plage prend des airs d’étal où l’on expose la marchandise «Cette plage n’était qu’une halle d’amour où les unes se vendaient, les autres se donnaient» écrit MAUPASSANT. La prostituée ne demande pas à être cuisinée longuement, puisqu’elle cède ses faveurs à qui veut bien délier sa bourse. Ainsi, l’officier prussien trouve Boule de Suif, belle à croquer : «la femme, une de celles appelées galantes, était célèbre pour son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif. (…). Elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge».
II – Maupassant et son réalisme,
 
La contribution littéraire de Guy de MAUPASSANT est riche et variée : «Il est le grand peintre de la grimace humaine. Il peint sans haine et sans amour, sans colère et sans pitié, les paysans avares, les matelots ivres, les filles perdues, les petits employés abêtis par le bureau et tous les humbles en qui l’humilité est sans beauté comme sans vertu» écrit Anatole FRANCE. Ainsi, le «père Milon» est un recueil est riche en «contes cruels», qui abordent les gouffres noirs de l'être humain. On y rencontre aussi des histoires comiques. Les femmes y sont décrites comme menteuses, entièrement soumises à leur physiologie, et à leur intérêt amoureux. Les deux sexes sont incapables de se comprendre, affirme Guy de MAUPASSANT, grand lecteur d’Arthur SCHOPENHAUER. Les hommes ne sont pas présentés de manière plus optimiste : brutaux, naïfs, odieux. Il y a aussi les exclus de la vie ou de la société : vieilles filles, enfants naturels, drogués, prêtres, femme défigurée, aveugle, paralytique : l'homme est cruel envers les faibles. La guerre est l'expression favorite de cette cruauté, que dénonce la nouvelle «Le Père Milon». Il a une bonne connaissance de l’âme mondaine (Pierre et Jean, Notre Cœur, Fort comme la mort). Ses héros sont de petites gens, des artisans ou ruraux, des bureaucrates ou des boutiquiers, des filles ou des rôdeurs.
 
Guy de MAUPASSANT avait participé au «Groupe Médan» qui se réunissait chez Emile ZOLA, qui, dès 1860, avait eu l’idée de réunir autour de lui quelques amis, de former une société «artistique». «Un homme qui s’est institué artiste n’a pas le droit de vivre comme les autres» disait FLAUBERT. Les six écrivains concernés (ZOLA, MAUPASSANT, HUYSMANS, CEARD, HENNIQUE, ALEXIS), inspirés par le naturalisme, n’ont en commun entre eux que «la sincérité, le culte des lettres et l’amour des lettres» écrivent Léon DEFFOUX et Emile ZAVIE. Les soirées de Médan entretenaient une fière intellectuelle, et cette excitation, pensait Guy de MAUPASSANT,  «le préparait pour comprendre, pénétrer, exprimer la vie, notre vie si tourmentée et si courte». Certains contes de MAUPASSANT ont été présents devant le Groupe de Médan.
 
Cependant, le véritable début littéraire de Guy de MAUPASSANT date d’avril 1880 quand il publie «Des Vers», avec une préface de Gustave FLAUBERT : «C’est donc vrai ? J’avais d’abord cru à une farce. Mais, non je m’incline. (…) ; La moralité dans l’art. Ce qui est beau est moral ; voila tout selon moi» écrit FLAUBERT. Dans son recueil «Au bord de l’eau», il relate une idylle réaliste et sensuelle entre un canotier et une blanchisseuse :
«J’ai pris de l’eau et je baisai ses doigts ; elle trembla
Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande
Et de thym dont son linge était tout embaumé.
Sous ma bouche ses seins avaient un goût d’amende
Comme un laurier sauvage ou le lait fumé
Qu’on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres
Elle se débattait ; mais je trouvais ses lèvres !
Ce fut un baiser long comme une éternité
Qui tendit nos deux corps dans l’immobilité».
Gustave FLAUBERT est enthousiaste pour «Boule de Suif» et dira «Cela est d’un maître. C’est bien original de conception, entièrement bien compris et d’un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la conception est forte. Bref, je suis ravi». Gustave FLAUBERT meurt le 8 mai 1880, mais son poulain a déjà prit de l’envol. Gustave FLAUBERT, avec son approche désabusée du monde, a révélé à MAUPASSANT les ridicules de la société bourgeoise contemporaine, devant lesquels l’artiste n’a d’autre choix que d’observer et de raconter, d’être celui «qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut» écrit FLAUBERT. Guy de MAUPASSANT quitte l’Administration, et comme son «Bel-Ami », on peut dire : «il se sentait dans les membres d’une vigueur surhumaine, dans l’esprit une révolution invincible et une espérance infinie». «Boule de Suif»  marque l’aboutissement d’une première période. Guy de MAUPASSANT trouve une tonalité singulière, celle du conteur. Son engagement dans la forme littéraire de la nouvelle paraît d’autant plus définitif qu’elle lui permet en fait de recycler une part essentielle de ce qu’il a appris dans ses essais poétiques et au théâtre. L’écrivain désormais renonce à ajuster des rimes et des strophes, à construire des pièces.  Mais il développe un accent lyrique dans la description des paysages, il cisèle des dialogues et fonde la fiction romanesque sur une succession de courtes scènes.
Guy de MAUPASSANT a écrit 6 romans qui ont marqué la littérature française (Une vie, 1883 ; Bel-Ami, 1886 ; Mont-Oriol, 1887 ; Pierre et Jean, 1888 ; Fort comme la mort, 1889 ; Notre cœur, 1890). Dans «une vie», sans doute un de ses meilleurs romans, MAUPASSANT relate une vie détruite, la vie d’une femme innocente et charmante, et détruite par sa sensualité et sa beauté qui suscite la convoitise. Le fiancé trompe et abuse de la jeune fille en idéalisant le discours le plus grossier. Dans sa contribution littéraire, Guy de MAUPASSANT se passionne pour la petite bourgeoisie d’employés, ces gens médiocres et bornés, dévorés par la convoitise et l’héritage. Les héros de MAUPASSANT, petits bourgeois, paysans, fêtards ou gens du monde, manquent complètement de ressort. La psychologie de l’auteur fouille dans nos pauvres désirs, nos mesquines aspirations. Dans son roman majestueux «Une vie», et composé de 14 chapitres, il relate les rêves et les désillusions de Jeanne, la fille d'un baron  qui n'a longtemps imaginé sa vie qu'au travers du prisme idéalisant de ses rêves. A 17 ans, Jeanne quitte le couvent de Rouen où elle est rentrée à l’âge de 12 ans et regagne en compagnie de son père et sa mère, le château des Peuples, sur la côte normande, près  d’Yport, l’ancienne propriété familiale où elle a passé son enfance. Un soir, un pêcheur travaillant pour le baron propose à Jeanne et à Julien une promenade en mer jusqu’à Etretat. Pour la première fois, Jeanne et le vicomte échangent des propos intimes. Le soir, Jeanne repense à cette journée et aux sensations nouvelles qu’elle a connues au contact du vicomte. Elle se prend à rêver au jeune homme. La nuit de noces offre à Jeanne ses premières désillusions. Julien la possède avec brutalité puis s’endort grossièrement. Jeanne, elle, médite seule, choquée et désenchanté. a vie de Jeanne est monotone. Elle s’ennuie et se dit que le bonheur tant désiré est déjà du passé. Julien décide d'abandonner le lit conjugal. Jeanne le regarde maintenant comme un étranger. Il règne en despote et se montre perfide, avare et vaniteux. Jeanne qui attend un enfant découvre que son mari la trompe avec la domestique et tente de se suicider. Les amants se suicident et Jeanne, ruinée, est contrainte de vendre le château.
Pour son second roman, «Bel-Ami», paru en 1885, MAUPASSANT brosse cette figure d’homme sans scrupules, ces arrivistes heureux sur terre, brillants et bruyants, mais il nous montre aussi, sous leur sourire imposé, la grimace de l’inquiétude, l’angoisse de voir s’écrouler la façade derrière laquelle ils dissimulent la misère de leur existence de luttes et de mensonges. «Bel-Ami» est publié d’abord sous forme de feuilleton dans «Le Gil-Blas», et MAUPASSANT paraissait au début pessimiste pour son succès : «Ce livre m’a empêché d’aller à Etretat, car je me remue beaucoup pour en activer la vente, mais sans grand succès. La mort de Victor Hugo lui a porté un coup terrible» dit-il dans une lettre de juillet 1885 à sa mère. Pour certains journalistes qui se sont sentis visés «Bel-Ami» est un roman «répugnant» ou «un océan de boue». D’autres critiques sont plus enthousiastes : «Guy de Maupassant est un artiste, et son roman, une œuvre d’art». «Bel-Ami, c’est moi» avait lancé à la cantonade, MAUPASSANT, romancier de soi-même. MAUPASSANT face aux critiques s’explique sur son héros «Ce n’est pas la vocation (de journaliste) qui l’a poussé. J’ai soin de dire qu’il ne sait rien, qu’il est simplement affamé d’argent et privé de conscience. (…). La presse est une sorte d’immense République qui s’étend de tous les côtés, où l’on trouve de tout, où on peut tout faire, où il est facile d’être un honnête homme que d’être un fripon. (…). Il n’a aucun talent. C’est par les femmes seuls qu’il arrive». Ce roman brillant et animé brosse ses premières années de vie parisienne et littéraire, le jeu des ambitions discrètes et des convoitises brutales. A la croisée du réalisme et du naturalisme, «Bel-Ami», le parcours du héros de ce roman, Duroy, dans le milieu du journalisme, de la politique et des affaires, est fidèle au contexte littéraire, historique et culturel du XIXème siècle. Les deux thèmes fondamentaux du roman sont le comportement prédateur de Duroy à l’égard des femmes qui semblent toutes succomber à son charme, et sa préoccupation principale est la réussite par l’argent. Le héros utilise les femmes pour son plaisir et sa réussite. C’est un être sans morale, un être de désir, encore et toujours. «Tout ce qui est bon a péri et périt dans notre société qu’elle est débauchée, insensée et horrible» dit-il. Guy de MAUPASSANT définit son esthétique, fondée sur une observation minutieuse qui ne refuse cependant pas une interprétation personnelle : «Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même» dit-il. «Le but du romancier n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des choses» dit MAUPASSANT.
Guy de MAUPASSANT est un conteur hors pair : «Nous avons cru plus juste de le considérer surtout comme un conteur. (…) Les qualités que nous reconnaissons au faiseur de roman se retrouvent chez le nouvellier, il en est d’autres, inhérentes à cette forme raccourcie et intensifiée de la fiction que Maupassant posséda à un degré exceptionnel ; en sort que cet art particulier multiplie les aspects de son talent. On peut dire en résumé, que la clarté et la force, la simplicité et le naturel, la sobriété et la netteté, l’originalité et la saveur de terroir, l’intelligence ironique et pittoresque des choses, la brièveté, l’impersonnalité et la précision narrative, et enfin l’art serré et savant de la composition donnent à ses récits quelque chose de définitif et d’achevé qui est le propre de l’art de conter» dit Eugène GILBERT. Il a écrit plus de trois cents contes qu'il réunit en une quinzaine de recueils (la Maison Tellier, 1881 ; les Contes de la bécasse, 1883 ; Miss Harriet, 1884 ; la Petite Roque, 1886). Ainsi, dans les «Contes de la bécasse» il raconte l’histoire d’un vieux baron, roi des chasseurs, devenu infirme, il ne pouvait plus que tirer des pigeons de sa fenêtre. Le reste du temps, il lisait. Mais, homme aimable, devenu lettré, il adorait les contes, les petits contes polissons que lui racontait ses visiteurs. Chaque année lors de la saison des chasses, il réunit ses amis et met sur le col d'une bouteille un tourniquet sur lequel il ajoute le crâne d'une bécasse, en faisant pivoter la bouteille, le bec de l'oiseau désigne un de ses amis qui doit raconter une histoire, un «conte de la bécasse». La «Maison Tellier» rendit encore plus célèbre MAUPASSANT. Il y a ainsi, dans la carrière de tous les grands écrivains, un chef-d’œuvre qui les révèle tout à coup. Sans doute «La Maison Tellier» n’est pas un livre pour les âmes prudes, et le sujet en est scabreux, mais c’est une étude poignante et profondément humaine, écrite avec toute la  finesse et la beauté du langage français. Madame Tellier, appelée Madame dans le texte, est une veuve sans enfants qui a hérité de la maison de prostitution qui porte son nom, qu’elle dirige sans aucune honte : «Elle avait accepté cette profession absolument comme elle serait devenue modiste ou lingère». Elle a su donner un air respectable à son établissement et fait régner la paix entre les pensionnaires grâce à «sa sagesse conciliante et à son intarissable bonne humeur». Malgré son physique avenant, elle refuse toutes les propositions masculines. Dans «Miss Harriet», c’est histoire de l'amour tragique d'une anglaise échouée on ne sait pourquoi dans un bourg de Normandie où elle fait de longues promenades, et témoigne de son amour pour Dieu et pour la nature. Des 12 contes de Maupassant surgit un pays, la Normandie de son adolescence. "Ces coins du monde délicieux qui ont pour ses yeux un charme sensuel" sont les falaises du Pays de Caux, la jetée du port du Havre, un lever de soleil éclatant sur la mer, les rives de la Seine. Ces paysages sont animés : paysans, bourgeois, fonctionnaires y vivent et meurent de trop aimer ou d'être mal aimés. Ils traînent comme des boulets leurs regrets ou leur avarice. L'égoïsme est roi. Le peintre en admiration devant BENOUVILLE ne s'aperçoit pas de l'amour qui mine le cœur de Miss Harriet. On renvoie le beau Maze, quand on a obtenu de lui ce que l'on voulait : un enfant, pour hériter. Chaque conte est un drame. L'issue n'est pas toujours malheureuse, mais la conscience de chacun a été mise à nu avec l'ironie et la lucidité des grands conteurs.
 
Les écrits de Guy de MAUPASSANT témoignent d’un imaginaire historique, celui de la guerre franco-prussienne de 1870. Avec une dose d’ironie, on désigne l’ennemi à tuer. MAUPASSANT met en scène «des identités hybrides où se mêlent qualités et défauts des dominés et des dominants, le romancier va en effet quitter l’échiquier ethnique et dépasser la question des identités nationales pour s’attaquer non pas aux Allemands ou aux Français en particulier, mais à la nature humaine en général et à sa propension à la barbarie» écrit, Véronique CNOKAERT. Boule de suif et Saint-Antoine, représentent respectivement une bourgeoisie et une paysannerie françaises pleutres et soumises, ces classes sociales n’épousant pas le patriotisme français de l’époque. «Boule de Suif», une histoire authentique, raconte la mésaventure de quelques citoyens normands décidés à se rendre au Havre et retenus contre leur gré dans une auberge lors d’une halte par un officier allemand qui leur interdit de partir aussi longtemps que Boule de suif, prostituée de son état, refuse de se donner à lui. Boule de suif ait mis de côté sa «résistance indignée» et qu’elle ait cédé, pour libérer ses compatriotes, aux avances sexuelles de l’officier assimilables à un viol, la glorification promise n’arrivera pas et la jeune femme se verra, par l’ensemble des protagonistes, rejetée et ignorée comme «une chose malpropre et inutile». À leurs yeux, la jeune femme est deux fois coupable : d’une part, d’être prostituée et d’autre part, de s’être «salie» au contact de l’ennemi. La nouvelle «Saint-Antoine» met en scène un paysan prénommé Antoine qui, pour mieux prouver son opposition à l’occupation prussienne, considère, avec tout le village d’ailleurs, le jeune soldat prussien qui loge chez lui comme un cochon, et s’autorise ce faisant à le gaver, transformant par le fait même le militaire en «bête à tuer». La cohabitation entre Antoine et le Prussien se termine le jour où, à la suite du refus du jeune Prussien de manger davantage, s’engage une lutte entre les deux hommes, au terme de laquelle le paysan assassine le soldat. Par peur des représailles, Antoine cache son crime, mais alors que jusque-là il faisait figure de résistant, sa crainte de la mort le transforme en ennemi de la nation puisqu’il laissera un innocent, «un vieux gendarme en retraite», se faire fusiller à sa place.
 
Ami d’Emile ZOLA et disciple de Gustave FLAUBERT, Guy de MAUPASSANT fait partie de l’école naturaliste et réaliste. Son récit se fait remarquer par la profondeur de l’analyse, la vérité des caractères, pris sur le vif de la nature, l’originalité de la forme qui la distinguait des autres nouvelles. Il avait une connaissance du cœur humain hautaine et impitoyable. «Le trait dominant et le plus précieux du talent de Guy de MAUPASSANT, la personnalité, surtout, s’est manifestée de suite, dès ce début et a aussitôt été apprécié du public. Une connaissance du cœur humain empreinte d’une étonnante maturité, du cœur humain avec ses bassesses, son égoïsme, ses faiblesses,  rayonnait déjà dans le premier récit du jeune auteur (Boule de Suif)», écrit Stanislas RZEWUSKI. Ainsi, dans son roman, «Une vie», l’héroïne, Jeanine de Vaux, vient de finir ses études dans un pensionnat : elle revient chez ses parents, des propriétaires normands de la moyenne bourgeoisie. Son âme est remplie des roses espoirs de la jeunesse. Comme un oiseau échappé à la cage, Jeanine aspire à la vie, à l’action, au printemps souriant du monde. Mais elle est animée de passions si vraies, si pathétiques et déchirantes que ses rêves sont menacés. Dans certaines nouvelles, comme «Madame Tellier», Guy de MAUPASSANT utilise la même technique littéraire : il prend la créature la plus déchue moralement ou matériellement ; il esquisse toute l’horreur de sa chute ; et, puis, en elle, il découvre quelque chose de plus pur, quelque chose qui fait grandir l’âme humaine. Jeanine, dans «une vie» est fille de gens ruinés, mais d’une condition matérielle encore assez indépendante, de gens excellents, mais nuls au point de vue moral. Elle se marie avec un voisin qu’elle connaît fort peu. Mais tout n’est que bigotisme, égoïsme et étroitesse d’esprit.
 

 

III – Maupassant et son pessimisme
Les livres de MAUPASSANT sont le reflet de sa vie. Lorsqu’on parcourt l’œuvre de MAUPASSANT on est saisi par un sentiment d’effroi, d’angoisse ou par cette peur irrationnelle. «J’ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste. D’où ces influences mystérieuses qui changent en découragement notre bonheur et notre confiance en détresse. On dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux. Je m’éveille plein de gaité, avec des envies de chanter dans la gorge. Pourquoi ? Je descends le long de l’eau, et soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait chez moi» «dit-il dans «Le Horla».  MAUPASSANT a vu la peur ; il l’a bien comprise et intégrée dans sa fantaisie d’artiste, avec un talent d’observateur génial. Mais cette brillante prestation sur la peur est aussi de l’évolution de sa vie pathologique de l’écrivain que sa contribution littéraire reflète. En effet, toute l’œuvre de cet auteur est dominée par la hantise de la mort. Derrière tout ce qu’on regarde, c’est la Mort qu’on aperçoit. «Si on y songeait, si on n’était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fou» écrit-il dans «Fort comme la mort». L’angoisse de la mort s’impose finalement comme un thème dominant et qui résume les autres, de la hantise du vice féminin à la piété pour les êtres faibles (Miss Harriet, 1884), de la fascination de la débauche à la dénonciation de l’hypocrisie (Bel-Ami). Ses personnages partagent le goût de la solitude et de la nuit et apparaissent comme des sages désenchantés et sereins que l'angoisse va lentement ravager. Mais ce pessimisme est aussi un appel à la vie, pour rendre le monde meilleur. Ayant suivi les cours de Jean-Martin CHARCOT, Guy de MAUPASSANT étudie si bien les diverses aberrations de l'esprit qu'on dira qu'il brosse dans ses contes un tableau complet de nosographie psychiatrique. Guy de MAUPASSANT admet que la volonté des hommes se plie à une fatalité qui lui est supérieure, suivant le principe d’une illusion universelle. Il a repris à son compte la doctrine du pessimisme formulée par Arthur SCHOPENHAUER, dans son ouvrage majeur, «Le monde comme volonté et représentation». Dans une nouvelle (Auprès d’un mort, 1883), l’écrivain raconte une veille imaginaire auprès du cadavre du philosophe allemand : «Il a renversé les croyances, les espoirs, les poésies, les chimères, détruit les aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué l’amour, abattu le culte idéal de la femme, crevé les illusions des cœurs, accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite». Le sentiment du néant, s’il naît chez MAUPASSANT d’une déception infligée par les autres et l’univers extérieur, se retourne finalement contre celui qui l’éprouve. La solitude conduit le personnage principal du «Horla» à douter de sa propre existence, suivant un processus de dédoublement dont l’écrivain peut avoir observé les progrès sur lui-même «J’ai envoyé aujourd’hui le manuscrit du Horla (…). Vous verrez que tous les journaux publieront que je suis fou. A leur ais, ma foi, je suis saint s’esprit, et je savais bien ce que je faisais. C’est une œuvre d’imagination qui frappera le lecteur et lui fera passer plus d’un frisson dans le dos, car c’est étrange» dit MAUPASSANT à François TASSART, son valet de chambre.
Les angoisses de Guy de MAUPASSANT sont cependant bien réelles. «Né avec la plus admirable organisation qui fût, pour penser, aimer, agir, dans le sens de ce que nous appelons (..) l’Idéal, Maupassant aurait pu être heureux. Mais la maladie est intervenue. Congénitale ou adventice, elle a faussé les touches délicates de ce puissant clavier cérébral qui était le sien. Elle a assombri son âme, en troublant sa vie» écrit Léon GESTUCCI. Souffrant de migraines nerveuses et de la syphilis, abusant de l'éther pour combattre ses maux de tête, l'écrivain alterne périodes de grande fatigue et dépressions. À partir de 1891, il cesse d'écrire, en proie à des hallucinations visuelles qui le conduisent à la folie. Tentant de se trancher la gorge dans la nuit du 1er au 2 janvier 1892, il meurt le 6 juillet 1893 de paralysie générale, après avoir été interné dans la clinique du docteur Emile BLANCHE, à Passy, maintenant rattaché à Paris 16ème. Il repose au cimetière de Montparnasse, à 26ème division, à Paris.
Ne sachant plus où est-ce qu’il habite, Guy de MAUPASSANT s’interroge dans son «Bel-Ami» : A quoi se rattacher ? Vers qui jeter des cris de détresse ? Il invoque MONTESQUIEU : «Toutes nos croyances ne viennent que des conditions d’existence où nous nous trouvons depuis le simple préjugé mondain jusqu’à ce que nous appelons «les Vérités Eternelles ». Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. (…). Rien n’est vrai, rien n’est sûr. Et encore nous n’avons pour observer ces instruments trompeurs, qu’un point insignifiant dans l’espace, sans notion de tout ce qui l’entoure, et qu’au moment insaisissable dans la durée sans soupçon de ce que fut ou de ce qui sera ! Et penser qu’un être humain, si songeur, si tourmenté, n’est qu’un imperceptible grain de la poussière de vie semée sur notre petite terre qui n’est elle-même qu’un grain dans la poussière des mondes». A sa question à quoi pouvons-nous croire ? MAUPASSANT répond : «Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs promesses égoïstes, monstrueusement bêtes. La mort seule est certaine».
Emile ZOLA, ayant connu en 1874, Guy de MAUPASSANT chez FLAUBERT, vantera sur sa tombe «la santé triomphante» de son oeuvre et de rajouter : «Et, dans la suite des temps, ceux qui ne le connaîtront que par ses œuvres l'aimeront pour l'éternel chant d'amour qu'il a chanté à la vie».
Bibliographie très sélective
1 – Contributions de Guy de Maupassant
MAUPASSANT (Guy) de, Au soleil, Paris, Victor-Havard, 1884, 297 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Bel-Ami, Paris, Louis Conard, 1885 et 1910, 587 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Boule de suif, composition de François Thévenot, gravures sur bois de A. Romagnol, Paris, Armand Magnier, 1897, 110 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Clair de lune, Paris, éditions Monnier, 1884, 117 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Contes choisis, illustrations G. Jeanniot, Paris, Librairie Illustrée, 1886, 278 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Contes de la bécasse, Paris, Victor-Havard, 1894, 298 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Contes du jour et de la nuit, illustration P. Cousturier, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, Non daté, 354 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Des Vers, préface de Gustave Flaubert, Paris, Victor-Havard, 1884, 214 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Etudes sur Gustave Flaubert, Paris, éditeur non indiqué, 1900, 64 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Fort comme la mort, Paris, Paul Ollendorff, 1889, 353 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, L’inutile beauté, Paris, Victor-Havard, 1890, 338 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, La main gauche, Paris, Paul Ollendorff, 1889, 315 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, La maison Tellier, Paris, Victor-Havard, 1881, 308 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, La vie errante, Paris, Paul Ollendorff, 1890, 233 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Le colporteur, Paris, Paul Ollendorff, 1900, 344 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Le Horla, Paris, Paul Ollendorff, 1887, 354 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Le père Milon et autres histoires, bibliothèque électronique du Canada, 2011, 191 pages et Paris, Gallimard, Folio, 2003, 240 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Le rosier de Madame Husson, Paris, Librairie Moderne, 1888, 312 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Les dimanches d’un bourgeois de Paris, dessins Géo Dupuis, gravures en bois de G. Lemoine, Paris, Société d’études Littéraires et Artistiques, Paul Ollendorf, 1901, 188 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Les sœurs Rondoli, illustrations René Lelong, gravures en bois de G. Lemoine, Paris, Société d’éditions Littéraires et Artistiques, Paul Ollendorff, 1904, 304 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Mademoiselle Fifi, nouveaux contes, Paris, Paul Ollendorff, 1898, 314 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Miss Harriet, Paris, Victor-Havard, 1884, 348 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Monsieur Parent, Paris, Paul Ollendorff, 1886, 315 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Mont-Oriol, Paris, Victor-Havard, 1887, 359 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Notre Coeur, Paris, Louis Conard, 1890, 311 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Petite Roque, la peur, les caresses, Paris, Louis Conard, 1886, 288 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Pierre et Jean, Paris, Paul Ollendorff, 1888, 275 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Sur l’eau, Paris, Paul Ollendorff, 1904, 240 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Toine, Le père Judas, Paris, Louis Conard, 1888, 279 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Une vie, Paris, Victor-Havard, 1883, 337 pages ;
MAUPASSANT (Guy) de, Yvette, Paris, Victor-Havard, 1885, 291 pages.
2– Critiques de Guy de Maupassant
ALBALAT (Antoine), Souvenirs de la vie littéraire, Paris, G. CRES, 1924, 234 pages, spéc 183-193 ;
ANATOLE (France), La vie littéraire, Paris, Calmann-Lévy, non daté, 372 pages, spéc. pages 47-58 ;
BENHAMOU (Noëlle), «Le Moyen-Age dans l’œuvre de Guy de Maupassant, histoire, légende, poétique», Etudes Littéraires, 2006, vol 37, n°2, 133-149 pages ;
BOREL (Pierre), FONTAINE (Léon), Le destin tragique de Guy de Maupassant (la trahison de la Comtesse de Rhune, pièce en 3 actes), Paris, éditions de France, 1927, 212 pages ;
BURY (Mariane), La poétique de Maupassant, Paris, S.E.D.E.S. (Littérature), 1994, 304 pages ;
CLOUZET (Gabriel), «Guy de Maupassant», Portrait d’Hier, 15 novembre 1910, n°41, pages 130-160 ;
CNOKAERT (Véronique), «Portrait de l’ennemi : le Prussien, la prostituée et le cochon», Etudes Françaises, 2013, vol 49, n°3, pages 33-46 ;
COUTURE (Maude), «L’écrivain journaliste au XIXème siècle : un être duel», Québec Français, 2012, 166, pages 22-24 ;
DEFFOUX (Léon), ZAVIE (Emile), Le groupe de Médan, suivi de deux essais sur le naturalisme, Paris, Payot, 1920, 310 pages, spéc «Guy de Maupassant, romancier de soi-même», pages  51-76 ;
DOUMIC (René), Portraits d’écrivains, Paris, Perrin, 1909, 316 pages, spéc pages 44-83 ;
FLAUBERT (Gustave), Correspondances (1877-1880), Paris, Le Club de l’Honnête Homme, 1975, 588 pages (correspondances avec Laure et Guy de Maupassant) ;
GICQUEL (Alain-Claude), Maupassant, tel un météore, Paris, Le Castor Astral, 1993, 265 pages ;
GILBERT (Eugène), Le roman en France pendant le XIXème siècle, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1900, 470 pages, spéc pages 437-442 ;
GILLE (Philippe), La bataille littéraire, Paris, Victor-Havard, 1894, 349 pages, spéc. sur Maupassant pages 1-10 ;
GINGRAS (Chantale), «Bonne table, bonne chair, Guy de Maupassant et l’appétit sexuel»Québec Français, 2002, 126, pages 43-47 ;
GISTUCY (Léon), Le pessimisme de Maupassant, Lyon, L’office Social, 1909, 35 pages ;
GRANGIER (Louis), L’œuvre de Maupassant, Paris, G. Camproger, 1893, 46 pages ;
HERMANT (Abel), Essai de critiques, Paris, Bernard Grasset, 1913, 404 pages ;
HOLLIER (Robert, Docteur), La peur et les états qui s’y rattachent dans l’œuvre de Maupassant, Lyon, Imprimeries Réunies, 1912, 90 pages ;
KELLER (Sven), Maupassant, un météore dans le ciel littéraire de l’époque, Paris, Publibook, 2012, 246 pages ;
LACASSAGNE (Zacharie, docteur), La folie de Maupassant, Toulouse, Gimet-Pisseau, 1907, 52 pages ;
LEROY-JAY (Hubert), Guy de Maupassant, mon cousin, éditions Bertout, La Mémoire Normande, 1993, 77 pages ;
LUMBROSO (Albert) Comte de, Souvenirs sur Maupassant, Rome, Bocca Frères, 1905, 708 pages ;
MEYNIAL (Edouard), La vie et l’œuvre de Guy de Maupassant, Paris, 1906, société du Mercure de France, 312 pages ;
MILLET (Claude) «Le légendaire dans l’oeuvre de Maupassant», Études normandes, 1994, 43ème année, n°2, pages 82-90 ;
NEVEUX (Pol), Guy de Maupassant, étude, Paris, Louis Conard, 1908, 92 pages ;
NORMANDY (Guy),  Une anthologie de l’oeuvre de Guy de Maupassant : étude bio-bibliographique, anecdotique, critique et documentaire, Paris, non daté, Albert Mericant, 187 pages ;
PILLET (Maurice, le docteur), Le mal de Guy de Maupassant, Paris, Lyon, Librairie, médicale, scientifique et industrielle, 1911, 206 pages ;
RZEWUSKI (Stanislas), Etudes littéraires, Paris, Librairie de la Revue Indépendante, 1888, 285 pages, spéc 195-285 ;
TASSART (François), Souvenirs sur Guy de Maupassant, de François, son valet de chambre (1883-1893), Paris, Plon-Nourrit, 1911, 314 pages ;
TOLSTOI (Léon), Zola, Dumas, Maupassant, traduction E. Halperine-Kaminsky, Paris, Léon Chailley, 252 pages, spéc pages 93-168.
Paris, le 14 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«Guy de MAUPASSANT (1850-1893), conteur, écrivain réaliste et pessimiste, grand peintre de la grimace humaine», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 21:45
Initialement, le jazz instrumental était encore proche des fanfares, que l'improvisation sur un thème donné, une des caractéristiques essentielles de cet art, se déployait surtout collectivement et à l'intérieur de cadres assez étroits, Louis ARMSTRONG inaugura le règne du soliste, donnant l'exemple, par son imagination créatrice, d'une liberté et d'une richesse d'expression jusqu'alors inconnues. Par la puissance de sa musique, Louis ARMSTRONG aura contribué, de façon décisive, à rendre audible la culture des Noirs américains et libérer leurs forces créatrices, pour en faire un outil de promotion sociale. Des hommes, comme Louis ARMSTRONG ou Duke ELLINGTON ont réussi, avec des armes pacifiques, à faire vaciller la chapelle du racisme aux Etats-UnisLa musique a ainsi abattu des siècles de frontières raciales. Louis ARMSTRONG n’a pas, certes, inventé le jazz ; ce mouvement musical vient de loin. En effet, même s’il a été colonisé et domestiqué par le Blancs, le jazz reste une musique de tension, de divisions et de blessures non refermées. L'esclavage aura des conséquences profondes et irréversibles sur l'histoire de la musique. En effet, les chants religieux ont permis aux Noirs d'Amérique de préserver leur unité et leur culture, d'assurer, face à l'esclavage, puis à la ségrégation raciale, leur autonomie, d'affirmer leur différence et leur fierté. En effet, le jazz trouve ses origines dans les musiques des anciens esclaves : les «Work Songs» (chants de travail), les Negro-Spirituals (Chants religieux d’inspiration chrétienne), le Gospel (God Spell, parole de Dieu), le Blues (avoir le cafard) et le Ragtime (littéralement temps déchiqueté). Des millions d’esclaves d’Afrique déportés vers l’Amérique sont privés de leur identité et de leur liberté, la musique restant le seul lien avec leur terre d’origine. Les esclaves mêlent alors leurs traditions africaines aux musiques de leurs maîtres Blancs. Par conséquent, le jazz est une contreculture, l’essence identitaire et culturelle des Noirs d’Amérique. Le jazz est le drapeau de la population noire, un de ses moyens d'expression privilégiée, une manifestation de son intelligence, de son génie, reconnue dans le monde, une garantie de sa dignité, de son devenir social, de son histoire, de son combat et de ses souffrances. L’avènement du jazz sur la scène musicale, fut celle d’un bouleversement qui ressemble à une irruption volcanique. Au début le jazz était un art mineur soumis aux nécessités économiques. Les Noirs ne pouvaient se livrer qu’aux «Minstrel Show» (spectacles à relent raciste dans lesquels ils sont présentés comme des bouffons), mais la prohibition, et notamment à Chicago, donnera au jazz ses lettres de noblesse.
Louis ARMSTRONG est à l’Amérique ce que William SHAKESPEARE est à l’Angleterre. Il est l’un des brillants représentants du Mouvement Harlem Renaissance, et tient un rôle capital dans cette histoire du jazz. ARMSTRONG s’est produit dans cette salle mythique, Apollo, construite en 1934 et destinée à accueillir un public mixte.  Le mouvement Harlem Renaissance, appelé aussi New Negro, né à Harlem, est une réponse culturelle au besoin de reconnaissance et de légitimité des Noirs américains.
Dirigé par des intellectuels et des artistes (Duke ELLINGTON, Langston HUGUES, Marcus GARVEY, W.E.B du BOIS), Harlem Renaissance revendique, pour les Noirs, l’appropriation de leur héritage africain, leur identité américaine et la dénonciation du racisme. Si l’esclavage est aboli, en dépit de l’attrait de New York, le racisme quotidien persiste. La marginalisation devient une force et Harlem devient attractif. C’est ce mouvement qui va fondamentalement inspirer la Négritude de Léopold Sédar SENGHOR et d’Aimé CESAIRE.
C'est ARMSTRONG qui révolutionne et popularise le jazz tel que nous le connaissons aujourd'hui. Trompettiste virtuose et chanteur à la voix si particulière, il est le premier véritable soliste improvisateur à se mettre au premier plan. «A l'exception de Charlie Parker, mais vingt ans avant lui et plus que lui, aucun musicien n'aura exercé dans le jazz une influence aussi considérable et bénéfique ; aucun en dehors de Duke Ellington n'a produit hors du jazz un tel rayonnement» écrit Jacques REDA. ARMSTRONG rencontrera notamment Charlie PARKER, Duke ELLINGTON et Ella FITGERALD. «La musique, c’est votre propre expérience, vos pensées, votre sagesse. Si vous ne la vivez pas, elle ne sortira pas de votre instrument» dit Charlie PARKER. Sur le plan esthétique, grâce à Louis ARMSTRONG, le jazz acquiert ses lettres de noblesses, son unité, sa dimension d'universalité et ses moyens originaux, à partir desquels deviendront possibles création et évolution, bref, les apports successifs des individualités qui jalonnent son histoire. «La position de Louis Armstrong dans l’histoire du jazz est incontestable. S’il n’avait existé nous ne serions pas ici» déclare en 1970, Dizzy GILLPESIE (1917-1993). «S’il y eut jamais un Monsieur de jazz, ce fut Louis Armstrong. Il était, et sera toujours, l’essence du jazz», déclare Duke ELLINGTON (1899-1974). Imprégné des traditions de La Nouvelle-Orléans, Louis ARMSTRONG a été pendant plus d'un demi-siècle le porte-drapeau du jazz classique.
Les artistes authentiques du jazz, comme Louis ARMSTRONG, sont animés d’une puissance créatrice originale.  Ainsi, ARMSTRONG, surnommé «Satchmo», de «satchelmouth», ou «bouche en forme de besace», codifie l'improvisation telle qu'elle sera toujours pratiquée en jazz par-delà les styles et les générations. Son génie consiste à donner à chaque note une attaque, une durée, une hauteur, une intensité, un timbre et une couleur qui en font un instantané de l'émotion, tout en maîtrisant à la perfection la logique de ses «phrases». Sa force émotive doit assurément beaucoup à une virtuosité qui ne sera guère dépassée. Le rôle que Louis ARMSTRONG a joué, en donnant au soliste toute la place que mérite l’improvisation.  Instrumentiste d’abord au cornet à pistons, puis trompettiste, Louis ARMSTRONG apparaît, dans l'histoire du jazz, comme le premier soliste véritable : avant lui, en effet, les formations se vouaient essentiellement à une polyphonie improvisée. Si, dans les groupes auxquels il appartient, la musique se recentre autour de lui, c'est qu'il en impose par une virtuosité sans précédent. C'est qu'ARMSTRONG, aussi, affirme très rapidement un langage personnel, plus complet et plus complexe que celui des jazzmen de son temps, et que sert, en outre, une sonorité demeurée, aujourd'hui encore, absolument unique, sonorité ample, éclatante et majesté.
Louis ARMSTRONG est né le 4 août 1901 à la Nouvelle-Orléans, aux Etats-Unis. La Nouvelle-Orléans, ville joyeuse et remplie de musique, est le berceau du jazz. Les musiciens travaillaient dans tous les endroits où l’on s’amusait. Mais on les demandait aussi dans les circonstances exceptionnelles, les bals, les soirées, les banquets, les mariages, les enterrements, les baptêmes, les premières communions catholiques, les confirmations, les pique-niques au bord du lac, les parties de campagne et les défilés publicitaires. Au moment du carnaval du Mardi gras, la plus petite affaire tenait à s’assurer leurs services et chaque quartier engageait ses musiciens favoris, de même que ses créations légendaires font de lui, encore aujourd'hui, une figure dominante de cette musique. «Être seconde trompette du Tuxedo Brass Band, c’était le paradis, et ils avaient des marches funéraires qui vous allaient droit au coeur, elles étaient tellement belles» dit ARMSTRONG. Il ne cache pas son bonheur pendant cette période «J’ai connu de grandes ovations de mon temps et j’ai eu de beaux moments. Mais il me semble que j’étais plus heureux quand je grandissais à la Nouvelle-Orléans, et je jouais avec les «Oldtimers» dit-il. ARMSTRONG ne se considérait pas comme un jazzman, mais comme un musicien de rue. «Mon homme avait cette force heureuse qui sait faire plier les Dieux» écrit sa femme Lucille, dans son journal intime. «La plus grande force de Louis est d’aimer la musique comme il avait aimé son arbre, comme il aimait les plaisirs simples, d’un amour si vrai qu’il n’avait pas à se demander si ce qu’il faisait était bon ou mauvais. Il aimait, alors c’était bon», ajoute Lucille.
Abandonné par son père, Maryann, sa mère, vit de ses charmes et son père William, a quitté le domicile conjugal. «De tous les jazzmen, Louis était le plus mal né, celui qui au départ, était le plus défavorisé. Pourtant, malgré une mère domestique, blanchisseuse et prostituée, et un père trop occupé à courir les putes, pour lui apprendre quoi que ce soit, Louis a vécu une enfance malheureuse (..), de manière heureuse. La misère était sa seule abondance», dit Lucille ARMSTRONG (1914-1983), dans son journal intime. Sa grand-mère, Joséphine, l'adopte. Louis ARMSTRONG passa sa jeunesse dans l’agitation du vieux quartier créole du grand port de la Nouvelle-Orléans, à Storyville. Les limites symboliques de ce quartier étaient constituées par une prison, une église, une école pour les pauvres, une salle de danse et de nombreux bordels. Il connait une enfance difficile et sera placé dans de nombreux foyers. Comme il est d'usage à La Nouvelle-Orléans, les rues se remplissent de vacarme la nuit de la Saint-Sylvestre. Le jeune Armstrong y participa à sa manière en ce 31 décembre 1913 lorsqu'il tira un coup de feu en l'air avec le revolver de son beau-père. Placé en maison de correction, il y fit la connaissance d'un surveillant qui donnait des leçons de musique. Admis dans la chorale, puis dans l'orchestre de l'établissement, ARMSTRONG devint alors chef de la fanfare. Il se perfectionne sous la férule de Peter Davis, moniteur de l'orphelinat. Sa vocation était née. C'est dans l'un de ces foyers qu'il va apprendre à jouer du cornet à pistons, un instrument offert par une famille juive, les KARNOFSKY, qui s’est prise d’affection pour lui. ARMSTRONG joue du cornet à pistons dans le quartier chaud de Storyville : «Je suis persuadé que tous les jeunes fanatiques des Hot-Clubs qui entendent prononcer le nom de Storyville n’ont pas la moindre idée de ce que c’était : le rendez-vous des plus grandes prostituées de la planète. Sur le pas de leurs portes  la nuit, dans de ravissants négligés, elles appelaient doucement les gars qui passaient devant leurs piaules» raconte ARMSTRONG.
À sa sortie de la maison de correction, quelques mois plus tard, il commença sa carrière de musicien sous l'aile protectrice de King OLIVER. Il assiste aux parades des Brass-band à la Nouvelle-Orléans et s'inspire des vieux musiciens pour apprendre. «Il avait une oreille et une mémoire merveilleuses. Il suffisait de lui fredonner ou de lui siffler un air nouveau pour qu'il le connaisse par cœur» dira Kid ORY. Adolescent, il commence à jouer sur les bateaux à vapeur qui naviguent sur le Mississippi. Toutefois, il a l'occasion de s'initier au cornet à pistons et il se découvre un goût pour le chant ; Louis entre alors dans un quatuor vocal qui se produit dans le quartier et attire l'attention de Sidney BECHET (1897-1959).
En 1914, il fait ses débuts d'instrumentiste dans les beuglants. ARMSTRONG jouait dans les tripots de son quartier «À l’époque, un orchestre qui jouait dans ces boîtes n’avait pas à s’en faire question fric. Les musiciens recevaient de tels pourboires qu’ils ne s’occupaient même pas de toucher leurs cachets. D’ailleurs la plupart des établissements les payaient chaque soir au lieu d’attendre la fin de la semaine. Ils risquaient en effet toujours d’être fermés sur l’heure et personne ne voulait prendre de risques» dit-il.
En 1918, Armstrong entre dans l'orchestre d’Edward «Kid» ORY, (1886-1973)  et joue sur les River Boats, avant de rejoindre Joe «King» OLIVER (1881-1938)  à Chicago en 1922, puis, en 1925, Fletcher HENDERSON, à New York. Louis ARMSTRONG est déjà l'une des idoles de Harlem : "Personne n'avait rien entendu de pareil. Il n'y a pas de mots pour décrire le choc que produisit cet orchestredira Duke ELLINGTON. Il accompagne aussi des chanteuses de blues comme Ma RAINEY et Bessie SMITH. Revenu à Chicago, il est pris dans l'orchestre de la pianiste Lil HARDIN (1898-1971), qu'il épouse en secondes noces en 1927. C'est elle qui va faire de lui le premier grand soliste de jazz.
À partir de 1925, Louis ARMSTRONG réalise ses premiers enregistrements sous son nom. Louis fait ses débuts comme vocaliste. L'année clef est 1925. Louis donne ses lettres de noblesse au scat en remplaçant les paroles de la chanson par des onomatopées. Cette période est l'apogée d'une invention musicale unique, autour d'un soliste sûr de lui, à la technique insurpassable, maître absolu du tempo. Quand Louis exprime une note, c'est au millionième de seconde exactement là où il fallait l'attaquer, sans hésitation, sans états d'âme, sans recherche d'effets bizarres. C'est là et pas ailleurs. Le phrasé est cartésien, limpide. On ne peut ni retirer ni ajouter un son. Il y a l'exposé, le développement, le clin d'oeil, la conclusion dans l'euphorie et la satisfaction. Le tout, bien sûr, avec l'ivresse de cette impondérable qualité du jazz: le swing. Le balancement sur le temps, l'incitation à danser, à remuer du pied, à claquer des doigts. Avec le concours de Lil HARDIN, il a alors fondé son Hot Five ensuite le Hot Seven. Avec l'appui indéfectible de l'imprésario Joe GLASER (1896-1969), ARMSTRONG est d'abord l'invité des plus fameux Home-bands (orchestres de clubs), puis  fait plusieurs tournées en Europe (1934-1936) et joue dans divers films. Cette période s'achève en apothéose sur la scène du Metropolitan Opera en 1944. En 1947, ARMSTRONG donne naissance à son All Stars, sextuor qui mêle brillamment la spontanéité du jazz New Orléans et les riffs typiques des Big Bands.
Révolutionnant la technique de la trompette, ARMSTRONG brode des solos limpides, prolongés par un vibrato nuancé. Sa voix chaude, au timbre voilé, sert à merveille une expression tour à tour pathétique et drôle. Son génie consiste à donner à chaque note une attaque, une durée, une hauteur, une intensité, un timbre et une couleur qui en font un instantané de l'émotion, tout en maîtrisant à la perfection la logique de ses «phrases». Sa force émotive doit assurément beaucoup à une virtuosité qui ne sera guère dépassée.  
Entre 1932 et 1933, ARMSTRONG se rend au London Palladium, en Scandinavie, en Belgique et à Paris. Le jazz, ce bruit nouveau, reçoit un accueil passionné et enthousiaste en France, sauf à Montpellier «sa musique a du choquer l’oreille bourgeoise des auditeurs qui, en signe de désapprobation, se sont mis à le siffler et à lui lancer des pièces de monnaie à la tête» écrit sa femme Lucille dans son journal intime. En revanche, les lettrés de Saint-Germain-des-Prés, notamment les intellectuels et musiciens de gauche (Boris VIAN, Claude NOUGARO), ont associé le jazz à la modernité américaine, liée à l’hédonisme, mais également à l’expression des Noirs victimes du racisme. Aussi, lors de son séjour en Europe, Louis ARMSTRONG prend conscience de l’importance de sa musique : «Pendant mes trois ans d'expérience en Angleterre et sur le Continent, les critiques musicaux venaient me rendre visite dans ma loge ou me relançaient à l'hôtel pour discuter avec moi de l'importance de notre musique et de ce qu'ils croyaient qu'elle signifiait, ce qui ne m'était jamais arrivé aux Etats-Unis» dit-il. Cependant, Louis ARMSTRONG reste mal accueilli dans le Sud des Etats-Unis : «C'est vraiment infernal pour un Noir de se produire dans le Sud. En tournée, impossible de trouver un endroit convenable pour manger, dormir ou aller aux toilettes» dit-il. S'il est reconnu comme le plus grand par ses pairs et quelques musicologues, le monde blanc s'en approche avec des pincettes. Il s'en moque. «Quand on a livré à 5 ans du charbon dans les bas quartiers de La Nouvelle-Orléans, quand on s'est réfugié sous les amples jupes de sa grand-mère pendant une partie de cache-cache et qu'on a perdu parce qu'elle avait eu des flatulences, ce qui l'a obligé à fuir»  dit-il dans son autobiographie. Il sait être musicalement et humainement à l'aise, sans complexe, sans prétention ni tentation, ni envie, ni haine, que souhaiter de mieux ? Jouer et jouer encore.
Louis ARMSTRONG disparaît le 6 juillet 1971 à New York, des suites d'une attaque cardiaque. Un stade, servant de court de tennis, porte son nom à New York. Il avait vécu près du site, jusqu’à sa mort. «Louis était intelligent, brillant même. Mais son esprit fonctionnait en mode lunaire. Pour lui, la vie n’était pas faite d’opposition, comme le bon et le mauvais, le bien et le mal. Pour lui, la vie c’était un cercle et le but du jeu, c’était de faire entrer dans ce cercle le plus de lumière possible, de la faire passer du quartier de lune à la pleine lune, si je puis dire. Après quoi, il s’agissait surtout de garder la pleine lune et de la faire briller jusqu’au jour de la mort» écrit Lucille ARMSTRONG. 
Bibliographie sélective
1 – Textes en langue française
ARMSTRONG (Louis), Satchmo, ma vie à la Nouvelle-Orléans, New York, Da Capo Press, 1955, traduction Françoise Thibaut, Paris, Coda, P.U.F., réédition en 1986 et 2006, 232 pages ;
BARENDT (Joachim-Ernst), Le grand livre du jazz, traduit par Paul Couturiau, Paris, Librairie générale française, 1988 et éditions du Rocher, 1994, 525 pages ;
BERGEROT (Franck), MERLIN (Arnaud), L’épopée du jazz, Paris, Gallimard, Découverte, 1991 et 2000, tome 1, 160 pages et tome 2,  160 pages ;
BOUJUT (Michel), Pour Armstrong, Paris, Fillipachi, 1976, 128 pages ;
BOUJUT (Michel), Louis Armstrong, Rizzoli, 1998, 143 pages ;
COLLIER (James, Lincoln), RICHARD (Daniel), Louis Armstrong : un génie américain, traduction de Jean-Louis Houdebine, Paris, Denoël, 1986, 473 pages ;
LEDUC (Jean-Marie), MULLARD (Christine), Armstrong, Paris, Seuil, 1994, 282 pages ;
MEDIONI (Franck), BACKES (Michel), Louis Armstrong : enchanter le jazz, Paris, éditions A Dos d’Ane, 2013, 46 pages ;
PANASSIE (Hugues), Louis Armstrong, Paris, Nouvelles éditions latines, 1969, 220 pages ;
REDA (Jacques), Autobiographie du jazz, accompagnée de 150 solistes, Castelnau-le-Lez, Climats, 2002, 312 pages ;
SHAPIRO (Nat), HENTOF (Nat), Ecoutez-moi ça, l’histoire du jazz racontée par ceux qui l’ont faite (Hear me Talking to Ya), traduit par François Mallet, édition de 1955 révisée par Guy Cosson, présentation de Jacques Réda, Paris, Genève, Buchet, Chastel, 2015, 528 pages.
2 Biographies en langue anglaise :
BERGREEN (Laurence), Louis Armstrong : An Extravagant Life, London, Harper Collins Publisher, 1998, 564  pages ;
BROWN (Standford), Louis Armstrong, New York, F. Watts, 1993, 154 pages ;
CORNELL (Jean, Gay), MAYS (Victor), Louis Armstrong, Ambassador Satchmo, Champaign, Illinois, Garrad Publishing Company, 1972, 106 pages ;
Federal Bureau of Investigation (FBI), Louis Armstrong, 29 pages ;
GIDDINS (Gary), Satchmo : The Genius of Louis Armstrong, New York, Da Capo Press, 2001, 222 pages ;
JONES (Max), CHILTON (John), Louis : The Louis Armstrong Story, 1901-1971, Boston, Little, Brown, 1971, 266 pages ;
McCarthy (Albert, J.), Louis Armstrong, London, Cassell, 1960, 110 pages ;
MILLER (Marc, H.) BOGLE (Donald), Louis Armstrong : A Cultural Legacy, Seattle, Queen’s Museum of Art, University of Washington Press, 1994, 258 pages ;
OLD (Wendie, C.), Louis Armstrong : King of Jazz, Springfield, NJ : Enslow Publishers, 1998, 136 pages ;
PARNASSIE (Hugue), Louis Armstrong, New York, Da Capo Press, 1980, 202 pages ;
PINFOLD (Mike), Louis Armstrong, His Life and Times, New York, Universe Books, 1987, 150 pages ;
RICHARDS (Kenneth, G.), People Destiny : Louis Armstrong, Chicago, Children’s Press, 1967, 102 pages ;
SANDERS (Ruby, Wilson), SOLIE (John, Illus), Jazz Ambassador, Louis Armstrong, Chicago, Children’s Press, 1973, 90 pages ;
TANENHAUS (Sam), Louis Armstrong, 1989, New York, Chelsea Publishers, 1989, 134 pages.
Paris, le 5 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«Louis ARMSTRONG, Uncle Satchmo, (1901-1971), brillant musicien de jazz et représentant du mouvement Harlem Renaissance», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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25 juin 2017 7 25 /06 /juin /2017 11:29
Le professeur Alain MABANCKOU a carte blanche les 24 et 25 juin 2017 à la Fondation Louis VUITTON pour "penser, dire, raconter et jouer l'Afrique". Pour lui, "pendant longtemps l'Afrique aura été perçue comme un espace des ténèbres portant le poids des préjugés les plus désobligeants tandis que le foisonnement de son imaginaire était sous-estimé. Faut-il se contenter de clamer haut et fort que l'Afrique est le berceau de l'humanité". Alain MABANCKOU de par son action, à Paris, aura sorti la culture africaine de sa vacuité.
J'ai été époustouflé par la brillante prestation de l'artiste et conteur Gabriel KINSA qui a mis à l'honneur Birago DIOP avec son poème "le souffle des ancêtres». Une exposition sur l'art contemporain africain se tient à la Fondation Louis VUITTON du 26 avril 2017 au 28 août 2017. Dimanche 25 juin des poèmes de Léopold Sedar SENGHOR et de Birago DIOP seront lus. Modeste Dela NZAPASSARA a joué «Black Bazar» une adaptation théâtrale d’une pièce d’Alain MABANCKOU. Abd Al Malik a slamé et poétisé sur le monde sur le thème «Albert Camus hip hop : littérature et diaspora». Trois femmes fortes ont fait entendre leur voix : Kidi BEBEY, la fille du chanteur Francis BEBEY, Caroline BLACHE, Nadia Yala KISUKIDI et Lucy MUSHITA. Criss NIANGOUNA a déclamé les poèmes de Tchicakaya U TAM'SI et de Bernard DADIE sur fond de musique congolaise.
Le président SENGHOR dans les années 30 avait lancé à Paris avec CÉSAIRE le mouvement de la Négritude. Alioune DIOP a fondé la revue et la maison d'édition Présence Africaine. Depuis lors, et pendant longtemps, la Diaspora s'est assoupie. Alain MABANCKOU a secoué le tapis poussiéreux en 2016 lors de ses interventions au Collège de France. Cette année il poursuit sa conquête de la scène culturelle parisienne à travers ses cartes blanches d'abord à l'institut du Monde Arabe et maintenant à la Fondation Louis VUITTON.
Depuis quelques temps, sur la scène politique, on ne nous renvoie des images négatives. La lepénisation des esprits a libéré, grandement, la parole raciste. Les associations de défense de la communauté noire ou de lutte contre le racisme ont échoué dans leur mission. On nous demande de nous intégrer mais à chaque fois on nous renvoie à nos origines ethniques «tu viens d’où ?». Nous vivons dans une société racisée et ethnicisée. Les idées colonialistes prônent l’intégration pure et simple, c’est-à-dire une capitulation sans conditions. Mais si on ne sait pas qui on est, on ne saura jamais où est ce qu’on va. Dans ces conditions la bataille idéologique de reconnaissance de notre identité culturelle et contre ces stigmatisations permanentes et ces hiérarchisations des valeurs culturelles. La différence n’est pas un mal, mais une immense richesse. Nous réclamons l’altérité, c’est-à-dire, la reconnaissance de l’autre dans sa différence, qu'elle soit ethnique, sociale, culturelle ou religieuse. De ce point de vue, le travail que fait Alain MABANCKOU est gigantesque ; il contribue à apaiser les esprits et rapprocher les hommes au-delà de leurs différences. «Ce qui diffère de moi, loin de me léser m’enrichit» dit SAINT-EXPURY dans son «Petit Prince».
Le président MACRON a terrassé, momentanément, au cours des élections présidentielles le FN et mis de la couleur à l’Assemblée nationale. Il considère le colonialisme comme un crime contre l’humanité et l’Afrique n’est pas une menace, mais une chance, une terre d’opportunité.
Par conséquent, l'Afrique à travers sa diaspora a un message à délivrer à cette France républicaine et métissée. Un des défis majeurs en France c'est de considérer les écrivains francophones comme faisant partie de la culture française. "La littérature francophone est perçue comme une littérature des marges, celle qui virevolte autour de la littérature française génératrice. Or avec une telle hiérarchisation nous établissons un classement qui, au fond, dessert la littérature française" écrit Alain MABANCKOU.
Compte tenu du grand engouement que suscitent ces rencontres littéraires et artistiques les Français issus de l’immigration ont des exigences à formuler pour une politique culturelle qui ressemble à la France dans toute sa diversité :

- la création de chairs de littérature africaine dans toutes les universités françaises ;

- le financement d'une maison des arts et la culture africaine à Paris ; la fermeture du musée Dapper nous a rendu inconsolables ;

- la prise en compte de la diversité dans toutes les activités culturelles.
Je crois au pouvoir des mots et à la force magique de la littérature pour contribuer à rendre le monde meilleur.
Paris, le 24 juin 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017

"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017

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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 21:36
«Comment le monde arabe voit l’Afrique subsaharienne dans la littérature ?» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
A l'Institut du Monde Arabe, et dans le cadre de la carte blanche donnée au professeur Alain MABANCKOU, des intellectuels ont planché sur la question de la relation entre le monde arabe et l’Afrique noire : 
- M. Bénaouda LEBDAI, professeur à l’université du Mans, spécialiste des littératures coloniales et postcoloniales ;
- M. Yahia BELASKRI, membre du comité de rédaction de la revue Apulée et auteur de nombreux ouvrages ; 
- M. Kamel DAOUD, journaliste au Quotidien d’Oran et auteurs de plusieurs récits ;
- Mme Maboula SOUMAHORO, professeure de littérature au Bard College et à l’Université François Rabelais de Tours.
Tout au début l'objet de la rencontre était initialement d'ordre littéraire : comment les penseurs arabes, dans leur création artistique, voyaient les  Noirs ?
Pour le professeur Bénaouda LEBDAI, l’image du Noir dans la littérature maghrébine est positive. Le Noir est perçu comme un dépositaire de la tradition et de la liberté. Le Noir, c’est le peuple qui a été abusé et trahi, il boîte, comme l’illustre le tirailleur sénégalais, un colonisé utilisé contre ses frères. Le Noir, c’est l’émigré en transit, symbolisant la détresse et le courage, mais suscitant aussi des peurs irrationnelles et le rejet.
En revanche, pour Yahia BELASRI l’image du Noir dans la littérature maghrébine est très négative, il est vu sous le prisme de l’esclavage et des préjugés. S’il y a solidarité elle est confessionnelle, on accepte le Noir s’il est musulman. On est en présence d’une conscience cloisonnée. C’est de la faute au colonisateur. On connaît peu le Noir et on en parle mal. Or, l’altérité c’est la reconnaissance de l’autre dans sa différence.
Kamel DAOUD qui partage le point de Yahia BELASRI, estime que la question devrait abordée sous l’angle de l’altérité. La littérature maghrébine est dans le double déni.
Subitement le débat a dérapé vers autre chose de plus polémique : les Arabes, compte tenu des migrants africaines massives, en transit, parfois durables, au Maghreb et des cas d'esclavage recensés en Libye, seraient-ils racistes à l'encontre des Noirs ?
Une intervenante, dans la salle, s'est évertuée à démontrer que l'Algérie est un pays bienveillant et accueillant, puisque son pays d'origine a été d'une solidarité, sans faille, avec les mouvements de libération nationale africains. Par ailleurs, tout récemment, dans le cadre de la crise franco-malienne, l’Algérie a interdit à la France le survol de son territoire aérien et a donné des facilités, à la junte malienne, pour utiliser son port. Comme le souligne, en 2019, Elaine MOKHTEFI Alger a bien été la «capitale de la Révolution».
Le professeur Alain MABANCKOU a relaté un incident à Alger, fort regrettable, des spectateurs mimaient le singe lors d'un concert de l'artiste franco-camerounais, Manu DIBANGO. «L’esclavagisme en Libye n’est que le prolongement de la négrophobie au Maghreb. Personne n’ignorait ce qui se passe sur cette partie septentrionale de l’Afrique. L’existence de marchés aux esclaves d’abus sexuels et de travaux forcés avait fait l’objet d’un rapport de l’Organisation internationale pour les migrations» écrit Hamidou ANNE. En janvier 2019, Khadija BENHAMOU, est élue Miss Algérie. Aussi, certaines personnes aux idées courtes, se déchaînent dans les réseaux sociaux, sa peau noire et ses cheveux crépus dérangent : la Miss Algérie est donc invitée à «passer à la machine à laver pour blanchir sa peau». Le 9 octobre 2018, la Tunisie est le premier du Maghreb à adopter une réprimant le racisme devenu le délit de racisme (propos et incitation à la haine raciale) ; cependant, des Africains, dont des Sénégalais et ont été molestés le 7 juillet 2022 à l’aéroport de Tunis. L’Algérie n’adoptera une réglementation pénale contre le racisme que par la loi 20-05 du 28 avril 2020 relative à la prévention et à la lutte contre la discrimination et le discours de haine. Au Maroc, un projet de loi déposé au Parlement, de lutte contre le racisme, n’a pas à ce jour, été adopté.
Tout a failli partir en cacahuète pour une question aussi délicate et controversée que celle du racisme et de l’esclavage. En effet, dans l'histoire de l'Islam, le premier muezzin noir et esclave affranchi, Bilal Ben RABAH (580-640), fait figure de héros légendaire. En effet, Bilal Ben RABAH, un esclave noir originaire d’Abyssinie, qui ne voulait pas renoncer à l’Islam, dépouillé de ses vêtements, enchaîné et crucifié à la porte de la Mecque, sera racheté par Abou-Bakr. E En raison de ce procédé, l’Islam sortant de la clandestinité et de la confidentialité, donne du courage, aux autres personnes qui avaient peur de se convertir. Bilal tuera son ancien maître à la fameuse bataille de Badr (Voir mon article sur Mahomet).
Cependant, l’Islam comme d'ailleurs lors de la Révolution de 1776 de Thierno Sileymane BAL n'affranchissait que les esclaves convertis et n'avait donc pas interdit de façon absolue l'esclavage. «La théocratie n’est pas un régime politique d’émancipation et de liberté des personnes. La prétendue révolution Torodo a viré au désastre politique et social. (…). Le système Torodo, plus politique que religieux, incarnait l’instrumentalisation de l’Islam pour masquer ce qui le caractérisait profondément, c’est-à-dire la collaboration, la subordination et l’assujettissement aux systèmes arabo-berbères, musulman et judéo-chrétien» écrit Ibra Ciré N’DIAYE, dans son livre «Temporalités et mémoire collective au Fouta-Toro. Histoire d’une aliénation culturelle et juridique» paru en 2019. Les royaumes africains complices des colons et de l'esclavage, sans doute venu des pays Arabes, ont perpétué cet odieux commerce (voir mon article). Tidiane N’DIAYE un franco-sénégalais, a violemment dénoncé le silence complice et solidaire du monde musulman noir et arabe : «Il est donc difficile de ne pas qualifier cette traite de génocide des peuples noirs par massacre, razzias sanglantes puis castration massive. Chose curieuse pourtant, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient la voir recouverte à jamais du voile de l’oubli, souvent au nom d’une certaine solidarité religieuse, voire idéologique. C’est en fait un pacte virtuel scellé entre les descendants des victimes et ceux des bourreaux qui aboutit à ce déni» écrit-il, en 2008, dans le «Génocide voilé».
De nos jours, un journal marocain, «MarocHebdo» dans son numéro n°998 du 2 au 8 novembre 2012, avait bien remué le couteau dans la plaie, en titrant : «Le péril noir». Suivant ce journal, des milliers de Subsahariens sont au Maroc. Ils vivent de mendicité, s’adonnent au trafic de drogue et de prostitution. Ils font l’objet de racisme et de xénophobie. Ils posent un problème humain et de sécurité au pays. «Le Maroc est un arbre dont les racines sont ancrées en Afrique mais dont les branches s’étendent en Europe» dit-on, à une époque où le royaume marocaine quémandait, sans succès, une adhésion à l’Union européenne. «En réalité, le Maroc s’est retrouvé sans branche et sans racines, puisque dans le même temps il avait claqué la porte de l’Organisation de l’Union africaine (OUA), devenue l’Union africaine (UA). Pas d’Europe et pas d’Afrique. Coupé de ses branches et de ses racines. Ni européen, ni africain» écrit le «Courrier international». Le journal «Le Point» parlera de «Cet Islam sans gêne».
Pourquoi l’homme noir est-il confronté, en permanence, au déni de son humanité ? Est-ce encore la persistance des stigmates de l’esclavage ? Et quelle est la responsabilité particulière dans cette tragédie du Maroc, un pays appartenant à l’Union africaine ?

Les policiers marocains ont bien participé au carnage. «Je regarde les images de corps inertes, vivants et morts, empilés par terre, tandis que des policiers marocains passent entre eux, en les secouant et en leur donnant des coups avec leurs matraques, pour vérifier s’ils respirent ou bougent» dit Daniel CANALES un chercheur au service d’Amnesty International. Le Maroc reste le seul pays du Maghreb sans législation réprimant le racisme. En fait, le racisme anti-noir est ancien et structurel, comme l’écrit Chouki EL HAMEL, dans son ouvrage «Le Maroc noir, une histoire de l’esclavage, de la race et de l’Islam». En effet, suivant cet auteur, les autorités marocaines ont rejeté leur africanité, l’homme noir y est souvent associé à l’esclave ; son corps étant réifié, on peut le soumettre aux traitements les plus dégradants «D’autres musulmans noirs ont été asservis en Afrique, mais l’exception marocaine réside dans l’ampleur et les méthodes de cette opération. Au total, sous le règne du sultan Moulay ISMAEL (1672-1727), plus de 221 320 personnes noires ont été humiliées, violées, privées de leurs droits légaux, dont leur liberté, bafouées» dit Chouki EL HAMEL.
Le racisme fait partie de la structure politique marocaine. En effet, les Haratine ou Arabes noirs sont victimes de longue date d’un racisme au Maroc «la société marocaine était divisée par la couleur et la race. Ces concepts de «race» et de racisme ne sont pas une invention arabo-américaine. Dès le XVIème siècle, des dynasties marocaines ont lié «la blancheur» à la légitimité politique et à la liberté, comme le sultan Ahmed AL-MANSOUR (1578-1603)» dit Chouki EL HAMEL.
De terre de transit, le Maroc est devenu, par la force des choses, terre d’exil. Sans y être le moins du monde préparé. L’étranger, l’autre, n’était plus seulement européen, donc “supérieur”, ou arabe, donc frère”, mais aussi et de plus en plus africain, donc noir, donc “inférieur”. Aussi, parfois, on assiste à des ratonnades ou des meurtres, à caractère raciste, de Sénégalais. Ainsi, le 12 août 2013 Ibrahima FAYE, un immigré sénégalais de 30 ans, a été poignardé, à la suite d’une banale altercation avec un militaire marocain, à la gare de Rabat. Le 9 décembre 2020, Ika NIANG, un Sénégalais vivant au Maroc, a été sauvagement assassiné. En septembre 2019, Mohamed THIAM a été poignardé. Alassane SENE a été tué en février 2016 au Maroc. L’assassinat de Charles N’DOUR, un étudiant de 20 ans originaire de Fadiouth, égorgé dans le quartier de Boukhalef, à Tanger, en août 2014, avait suscité une vive émotion au Sénégal. En sens inverse, Mazine SHARI, un étudiant marocain, a été assassiné au Sénégal, le 25 février 2022. En 2014, trois migrants, un Camerounais et deux Guinéens sont assassinés à Tanger, dans le quartier de Boukhalef. En 2015, c’est le tour de deux Ivoiriens assassinés lors d’une opération massive d’expulsion de migrants.
Il n’en reste pas moins que le Sénégal et le Maroc entretiennent d’excellentes relations depuis plusieurs siècles. En effet, de nombreux Marocains étaient venus, à la fin du XVIème siècle, s’installer au Sénégal, et ils ont tous fondu dans la population. On enregistre de nombreux mariages mixtes, dans les Yvelines, notamment aux Mureaux et Mantes, entre Sénégalais et Maghrébins.
Les recherches récentes menées, dans le domaine strictement littéraire, notamment par le belge Xavier LUFFIN, l’image des Noirs, imaginés, pensés, décrits, racontés, mis en scène dans leurs textes par les écrivains arabes, est gravement négative et empreinte de préjugés. Le Noir, souvent un domestique ou un objet sexuel est une figure étrangement chargée de stéréotypes, avec une vision esclavagiste.
A cette rencontre à l’institut du monde araba, un débat passionnant et passionné en présence de Jack LANG, ancien ministre de la culture de François MITTERRAND (1916-1996) et président de l'institut du monde arabe, qui s'est même poursuivi au café d’en face.
Le 17 juin 2017 coïncidait avec les résultats du 1er tour des élections présidentielles. Je suis allé à la Mutualité située à quelques centaines mètres de l'Institut du Monde Arabe. Je découvre avec contestation le désastreux résultat de Benoît HAMON de 6,36%, annonçant une crise et une descente aux enfers du Parti socialiste.
De nos jours, on observe des tensions artificielles, entre Algériens et Marocains, entre Africains et Antillais qui ont voté massivement au 2ème tour des présidentielles, pour le Rassemblement national. Face à l’avancé des forces du Chaos, une alliance des racisés aux législatives des 9 et 16 juin 2022, pour faire bien avancer la cause du bien-vivre ensemble ?
Références très sommaires
ANNE (Hamidou) «L’esclavagisme en Libye n’est que le prolongement de la négrophobie au Maghreb», Le Monde, 20 novembre 2017 ;
ATTIA (Syrine), «Loi contre le racisme : “tournant historique” en Tunisie, mais où en sont l’Algérie et le Maroc ?», Jeune Afrique, 11 octobre 2018 ;
BELMADANI, (Chattou), Les Sénégalais dans la société marocaine, Parcours, motivations et insertion sociale, Rapport, MIM-AMERM, 2014, 86 pages ;
CHEKKAT (Rafik) «Négrophobie, les damnés du Maghreb», OrientXXI, 11 août 2020 ;
El KHADIRI (Mohammad), Khadim Jihad Hassam, le passeur, Casablanca, Centre culturel du livre, 2020, 136 pages ;
EL HAMEL (Chouki), Le Maroc noir, une histoire de l’esclavage, de la race et de l’Islam», traduction d’Anne-Marie Teewissen, préface de Catherine Coquery-Vidrovitch, Paris, La Croisée des chemins, 510 pages ;
EL MIRI (Mustapha), «Devenir noir sur les routes migratoires, Sociologie de la race et du racisme, 2018, Vol 50, n°2, pages 101-124 ;
JIHAD HASSAM (Khadim), Le roman arabe (1834-2004), Paris, Arles, Sindbad, Actes Sud, 2006, 400 pages ;
KODJO-GRANDVEAUX (Séverine), «La fracture raciale est réelle en Afrique, entretien avec Tidiane N’Diaye», Le Monde Afrique du 18 mai 2017 ;
LUFFIN (Xavier), Les fils d’Antara, représentation des Africains dans la fiction arabe contemporaine (1914-2011), Bruxelles, éditions Safran, 2011, 179 pages ;
MIQUEL (André), Langue et littérature arabes classiques, Paris, Collège de France, Leçon inaugurale du 3 décembre 1976, pages 4-28 ;
MOKHTEFI (Elaine), Alger, capitale de la Révolution. De Fanon aux Black Panthers, Paris, La Fabrique, 2019, 256 pages ;
MOUNA (Khalid), HARRAMI (Nourredine), MAGHRAOUI (Driss), L’immigration au Maroc : défi de l’intégration, Rabat, Université Moulay Ismaël, Rabat Social Studies Institute, 2017, 83 pages ;
NDIAYE (Tidiane), Génocide voilé : Enquête historique, Paris, Gallimard collection Folio n°6280, 2008 et Poche, 2017, 320 pages ;
SADAI (Célia) «Racisme antinoir au Maghreb, dévoilements d’un tabou», Hérodote, 18 février 2021, n°180, pages 131-148 ;
TRABELSI (Salah), «Comment le Maghreb en est-il venu à rejeter son africanité ?», Le Monde du 24 février 2019.
Paris le 18 juin 2017, actualisé le 13 juillet 2022, par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 
 
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11 juin 2017 7 11 /06 /juin /2017 18:59
A l’invitation de l’association des étudiants africains de la Sorbonne (ADEAS), je me suis rendu le samedi 10 juin 2017 à cette prestigieuse institution, escorté de ma petite Arsinoé, qui du haut de ses 8 ans, était fière d’entrer à l’université, de façon précoce. Une fois de plus, Jean-Philippe m’a fait faux bond. Qu’importe ! Arsinoé a été impressionnée par un artiste d’origine sénégalaise, Amadou GAYE qui a déclamé des poèmes de Guy TIROLIEN, issus de son recueil «Balles d’Or».
L’ADEAS a organisé la remise du prix CESAIRE 2017 par Mme Gerty DAMBURY. Il s’en est suivi une cérémonie émouvante en hommage à Guy TIROLIEN, un poète de la négritude et grand connaisseur de l’Afrique.
Guy TIROLIEN, né à Pointe-à-Pitre le 13 février 1917, aurait eu cette année 100 ans. Mais ses parents, Furcie TIROLIEN et Alméda Léontine COLONNEAUX, comme ses grands-parents, Richou TIROLIEN et Cécilia TURLEPIN, sont originaires de Grand-Bourg. Son père, un franc-maçon, était instituteur et avait entrepris de créer ou de recréer des syndicats agricoles. Le jeune Guy se souvient du cyclone dévastateur de 1938 et de la commémoration en 1935 du tricentenaire du rattachement de la Guadeloupe à la France.
Mentor de Maryse CONDE, Guy TIROLIEN a été affecté par la mort tragique de son ami Paul NIGER (1915-1962).
Guy TIROLIEN s’est marié le 17 février 1955, à Thérèse FRANCFORT qui lui donnera trois enfants : Thérèse, Alain et Guy.
Guy fera ses études secondaires au lycée Carnot à Pointe-à-Pitre de 1929 à 1936, et rejoindra la France métropolitaine en juillet 1936 pour fréquenter le lycée Louis-le-Grand et l’école nationale de la France d’Outre-mer. «Nous sommes arrivés à Paris de nuit, et j’ai été frappé par l’animation, les lumières, les restaurants ouverts. (…) Je ne m’imaginais que c’était encore plus beau, quelque chose d’inimaginable» dit-il. «Paris est une ville à hauteur d’homme» ajoute t-il. Le jeune Guy TIROLIEN passe l’été 1936 en touriste, visitant les musées. C’est l’époque du Front populaire avec de nombreux défilés, notamment celui qui eut lieu après la mort de Roger SALENGRO, un ministre socialiste et maire de Lille, qui s’était suicidé. Le bouillonnement politique est intense. «On ne se battait pas en classe même, mais on se battait au Quartier Latin, lorsque les groupes de royalistes ou de fascistes rencontraient les communistes ou les socialistes» dit-il. Le monde du jazz, notamment avec Duke ELLINGTON et Louis ARMSTRONG, avait conquis Paris. «A cette époque-là c’était le règne de l’universalisme. Si bien que les gens prenaient le temps de se fréquenter et de discuter» dit-il.
Guy TIROLIEN était pensionnaire au Lycée Louis-le-Grand ; ce qui lui a permis de découvrir la France de l’intérieur, «c’était une autre humanité» écrit-il. Il connaissait ses compatriotes Albert BEVILLE dit Paul NIGER et Guy FFRENCH et noue des relations d’amitié avec de nombreux africains (Léopold Sédar SENGHOR, Marc SANKALE, Birago DIOP, SALZMAN, Abdoulaye Ly, Louis BEHANZIN, Sourou Migan APITY, etc). La colonie antillaise était à l’époque composée essentiellement d’étudiants, parce que les études supérieures se faisaient en France métropolitaine. Léon Gontran-Damas était déjà célèbre avec «Pigments» publié en 1937, «ça été le boom de la poésie noire». Il connaissait Langston HUGUES (1902-1967), chef de file du mouvement Harlem Renaissance.
Pendant, la deuxième guerre mondiale, fait prisonnier de 1940 à 1942, il rencontrera un certain Léopold Sédar SENGHOR. Il nouera une grande amitié avec Alioune DIOP, le fondateur de Présence Africaine et l’essentiel de ses ouvrages sont publiés dans cette maison d’édition. «De la négritude, on parlait peu ; le maître-mot était la Culture. Les conversations dans les restaurants universitaires, les bistrots du Quartier Latin ou les chambres d’étudiants portaient volontiers sur Saint-John PERSE ou sur Gabriel MARCEL, sur FROBENIUS ou Langston HUGUES. (…). Guy Tirolien avait le culte de l’esthétique. Dans ses propos, il recherchait l’élégance et la beauté» écrit Marc SANKALE (1921-2016), doyen honoraire de la faculté de médecine de Dakar.
Administrateur des colonies, Guy TIROLIEN a essentiellement servi en Afrique, notamment en Guinée (1944-1947), au Niger (1948-1951) au Soudan, l’actuel Mali, à Gao et Djenné (1952-1954) et en Côte-d’Ivoire (1955-1960). Il a été représentant à l’ONU au Mali, à Bamako (1965-1970) et au Gabon (1970-1973). Guy TIROLIEN a servi comme attaché culturel à Lagos, au Nigéria de 1975 à 1976. De sensibilité de gauche, et proche des milieux africains, Guy TIROLIEN n’a pas pu faire une brillante carrière dans l’administration coloniale. «Il est resté un homme de fidélité, c’est-à-dire attaché aux idéaux de sa jeunesse» écrit Jacques RABEMANANJARA. «Partout où il est appelé, il se comporte comme un homme, comme un africain intègre» écrit Madeira KEITA, un condisciple de Louis Le Grand et originaire de la Guinée. Inspiré du mouvement du surréalisme et de Paul VALERY et militant des jeunesses socialistes et radicales, «Guy a toujours été poète. Il a fait connaître contre mauvaise fortune bon cœur en s’asseyant sur le jeu d’un monde froid et réaliste qui ne connaissait sous le soleil des tropiques que les jeux du pouvoir sous toutes les formes» dit Paul-Marc HENRY, ambassadeur de France.
Guy TIROLIEN a été administrateur colonial. Quel paradoxe pour un colonisé de faire carrière dans l’administration colonial ! «A l’époque, c’était tout à fait naturel. Parce que l’Antillais, en particulier, le Guadeloupéen, se sentait colonisé, certes, mais pas de façon frustrante. On se croyait Français d’ailleurs» dit-il. Cependant, il nuance son propos : «Moi, personnellement, je me croyais Français, mais Noir». Guy TIROLIEN abordait l’Afrique avec une grande liberté d’esprit et une grande curiosité. Il avait déjà connu pas mal d’Africains à Paris : «J’ai vécu en étroite symbiose intellectuelle avec les milieux intellectuels à Paris» dit-il. Il n’avait pas de préjugés comme certains Antillais qui étaient affectés en Afrique «le milieu africain, je le fréquentais d’emblée, ce qui m’a épargné une longue période d’ignorance. Parce que, à l’époque, les Antillais qui étaient affectés en Afrique vivaient entre eux» dit-il. «Personnellement, je me suis toujours senti à l’aise en Afrique. Je dirai même, j’y ai vécu toute ma vie d’adulte» précise t-il. Guy TIROLIEN avait appris le Haoussa et le Peul. «J’ai vécu à mes débuts avec des femmes africaines qui m’ont beaucoup appris sur le plan des langues et des mœurs. Mes collaborateurs fonctionnaires africains également ne me parlaient pratiquement pas en français» écrit-il.
Guy TIROLIEN se définit comme un homme de culture «je me suis toujours intéressé aux problèmes culturels, et surtout, je me suis efforcé de me tenir à jour sur ce qu’on peut appeler les activités culturelles. J’aime les livres, j’adore les livres, j’aime aussi le prestige qui peut s’attacher à certain degré d’érudition» dit-il. Guy TIROLIEN aurait pu faire carrière dans l’administration coloniale, mais il estime qu’il s’est marginalisé. Il avait un centre d’intérêts différent de ceux d’un fonctionnaire normal. Son poème «Ghetto» indique bien son engagement : (extraits)
Pourquoi m'enfermerai-je dans cette image de moi qu'ils voudraient pétrifier ?
Pitié je dis pitié !

J'étouffe dans le ghetto de l'exotisme
Non je ne suis pas cette idole d'ébène humant l'encens profane qu'on brûle dans les musées de l'exotisme
Je ne suis pas ce cannibale de foire roulant des prunelles d'ivoire pour le frisson des gosses
Si je pousse le cri qui me brûle la gorge c'est que mon ventre bout de la faim de mes frères
Et si parfois je hurle ma souffrance c'est que j'ai l'orteil pris sous la botte des autres
Son recueil de poèmes le plus connu est «Balles d’Or» est dédié Hégésippe Jean LEGITIMUS ((1898-1944), un de son père, un franc-maçon, maire de Pointe-à-Pitre, premier député noir de la IIIème République, un socialiste très engagé qui avait crée le Parti socialiste Guadeloupéen, dans la mouvance de Jules GUESDE. H. LEGITIMUS prônait la libération de la race noire et l’affirmation de la dignité noire. Il avait été un grand syndicaliste. Dans sa poésie, Guy TIROLIEN déclare avoir été fortement influencé par le siècle des Lumières «il n’est pas une phase du Siècle des Lumières qui ne m’ait frappé, qui ne m’ait touché, qui n’ait fait sonner ma sensibilité poétique, parce que c’est un chef-d’oeuvre à mes yeux, la manière dont l’écrivain maîtrise à la fois, et le foisonnement baroque, et la rigueur classique» écrit-il. C’est un grand admirateur de Saint-John PERSE et de BEAUDELAIRE.
Guy TIROLIEN a aussi écrit «Feuilles vivantes au matin», un ouvrage d’une qualité rare, secrète mais manifeste. Ce recueil comprend comme des sortes d’encarts, huit poèmes. «J’ai toujours eu un faible pour la littérature d’expression rapide : contes, petits poèmes, petites nouvelles très courtes» dit-il. TIROLIEN a lu presque tous les grands nouvellistes : Guy de MAUPASSANT, Anton TCHEKOV, Mark TWAIN. Il a rendu un vibrant hommage à l’Afrique, à travers le poème sensuel : «Afrique, mon beau mythe» :
Afrique mon beau rêve ma négresse farouche
Ton sexe doux-crépu ton goût d’amende fraîche
L’eau vive de ton rire (et c’est y fleurir mon verbe anémié) je te cherche partout sous la rêche toison de nos sœurs aux yeux verts.
Il faut rendre grâce à l’excellent travail de mémoire et de conscientisation que fait l’association des étudiants africains de la Sorbonne (ADEAS). En effet, c’est dans cet amphithéâtre de DESCARTES qu’en 1956 Alioune DIOP avait organisé le 1er Congrés des écrivains et artistes noirs. ADEAS a renoué avec ce bouillonnement intellectuel à la Sorbonne et mériterait d’être soutenu, plus énergiquement, par les mécènes et nombreux intellectuels africains vivant à Paris. Face à une jeunesse de la Diaspora déboussolé, ADEAS fait revivre ce grand message de James BALDWIN : «Sache d'où tu viens. Si tu sais d'où tu viens, il n'y a pas de limite à tu peux aller».
Prière d’un petit nègre (extrait de Balles d’Or)
Seigneur, je suis très fatigué
Je suis né fatigué.
Et j’ai beaucoup marché depuis le chant du coq
Et le morne est bien haut qui mène à leur école.
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus !
Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches
Quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois
Où glissent les esprits que l’aube vient chasser.
Je veux aller pieds nus par les rouges sentiers
Que cuisent les flammes de midi,
Je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers,
Je veux me réveiller
Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs
Et que l’Usine
Sur l’océan des cannes
Comme un bateau ancrée
Vomit dans la campagne son équipage nègre...
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus.
Ils racontent qu’il faut qu’un petit nègre y aille
Pour qu’il devienne pareil
Aux messieurs de la ville
Aux messieurs comme il faut.
Mais moi je ne veux pas
Devenir comme ils disent,
Un monsieur de la ville,
Un monsieur comme il faut.
Je préfère flâner le long des sucreries
Où sont les sacs repus
Que gonfle un sucre brun autant que ma peau brune.
Je préfère, vers l’heure où la lune amoureuse
Parle bas à l’oreille des cocotiers penchés,
Écouter ce que dit dans la nuit.
La voix cassée d’un vieux qui raconte en fumant
Les histoires de Zamba et de compère Lapin,
Et bien d’autres choses encore
Qui ne sont pas dans les livres.
Les nègres, vous le savez, n’ont que trop travaillé.
Pourquoi faut-il, de plus, apprendre dans des livres
Qui nous parlent de choses qui ne sont pas d’ici ?
Et puis elle est vraiment trop triste, leur école,
Triste comme
Ces messieurs de la ville,
Ces messieurs comme il faut
Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune,
Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds,
Qui ne savent plus conter les contes aux veillées.
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école !
Retraité en 1976, Guy TIROLIEN rentre vivre en Guadeloupe. Il meurt le 3 août 1988 à Marie-Galante.
Bibliographie sélective
1– Contributions de Guy Tirolien
TIROLIEN (Guy), Balles d’Or, Paris, Présence Africaine, 1961, 93 pages ;
TIROLIEN (Guy), Feuilles vivantes au matin, Paris, Présence Africaine, 1977, 175 pages.
2 – Critiques de Guy Tirolien
ALTANTE-LIMA (Willy), Guy Tirolien, l’homme et l’œuvre, Paris, Présence Africaine, 1991, 318 pages ;
TIROLIEN (Guy) TETU (Michel), Guy Tirolien : de Marie-Galante à une poésie afro-antillaise, éditions Caribéennes, GEREF, université de Laval, 1990, 200 pages.
Paris, le 10 juin 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«Guy TIROLIEN (1917-1988), un poète de la négritude», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 21:39
«Kourouma a renouvelé la langue de la littérature africaine en y introduisant des tournures, des syntaxes propres à sa langue maternelle. C'est merveilleux ce qu'il a su faire avec le langage académique que la France coloniale avait légué aux Africains. Je sors des livres de Kourouma complètement agrandi, tourneboulé, réjoui. Et il me semble que cette subversion linguistique était possible parce qu'étant mathématicien, Kourouma n'avait pas la même relation avec le français que les Africains plus littéraires» écrit Erik ORSENNA de l’Académie française. Qu'il s'agisse de l'échec des élites politiques, de la question de l'identité d'un continent tiraillé entre tradition et modernité, de la place de la femme dans des sociétés en mutation ou encore de la cruauté de régimes prêts à enrôler leurs propres enfants dans de sanglantes guerres fratricides, toutes ces œuvres d’Ahmadou KOUROUMA témoignent du génie lucide d'un auteur dont l'imaginaire puissant n'a cessé d'explorer et d'interroger les méandres de l'histoire tout en dénonçant les travers, les mensonges et les faux-semblants. En effet, l’œuvre d’Ahmadou KOUROUMA, en griot homme de lettres, témoigne d’une connaissance profonde de la culture traditionnelle africaine, mais aussi d’une grande maîtrise de la littérature occidentale (Céline, Kafka, Beckett) à laquelle il a emprunté quelques-unes de ses expressions écrites novatrices. «Tel un hippopotame émergeant brusquement de son marigot, un auteur encore inconnu la veille se permettait de troubler l’ordonnance classique et aseptisée du champ littéraire africain en pratiquant une double subversion, celle du discours et celle de l’écrit» écrit Jacques CHEVRIER à propos d’Ahmadou KOUROUMA dont la contribution littéraire est largement étudiée sous l'angle linguistique ou sous celui des dictatures africaines. Auteur goûteux, avec truculence et bonhomie KOUROUMA a été influencé par Céline qui avait une méthode de créer le français parlé : «Je voulais écrire la langue Malinké parlée ; Céline m’a servi de modèle» dit KOUROUMA. Il ne s’est pas contenté de paraphraser la réalité, il l’a «recrée», suivant Abdourrahman WABERI. L’œuvre d’Ahmadou KOUROUMA attire l’attention par ses qualités esthétiques, avant-gardistes et révolutionnaires. Les romans de KOUROUMA sont, dans une certaine mesure, révolutionnaires ; un roman révolutionnaire n’est pas seulement un ouvrage à contenu révolutionnaire, mais c’est aussi un livre qui parvient à révolutionner le roman. En maître de la parole, KOUROUMA a innové  «Je n’avais pas le respect du français qu’ont ceux qui ont une formation classique. Ce qui m’a conduit à rechercher la structure du langage malinké, à reproduire sa dimension orale, à tenter d’épouser la démarche de la pensée malinké dans sa manière d’appréhender le vécu», écrit l’auteur. Finalement, KOUROUMA a planté une case africaine dans la langue française. Il considère que le français est une langue étrangère, «un butin de guerre» suivant une expression de KATEB Yacine, qu’il a retourné contre le colonisateur. A la question de Roman JAKOBSON «qu’est-ce qui fait d’un message une œuvre d’art ?», Ahmadou KOUROUMA semble répondre «choquer pour plaire». Comme un peintre faisant de la récupération dans les poubelles, KOUROUMA fait recours à l’usage, au recyclage et au mélange de formes littéraires proscrites avec sa langue maternelle et sa culture, avec un style parfois désinvolte, une nouvelle syntaxe et un discours oral, banni du langage académique, pouvant déconcerter.
En voulant rester un «authentique africain», suivant KOUROUMA, dans son art de discourir, plusieurs langues s’entremêlent avec une musicalité des mots ; ce qui créé une polyphonie, un xénisme, «une créativité langagière» suivant Gérard Marie NOUMSSI. En effet, sa contribution littéraire est truffée de mots malinkés, d’expressions familières ou relevant de l’oralité, ou d’emprunts au français inusité du XVIIème siècle, à l’arabe ou à l’anglais. Parfois, il fait appel à la «parole injurieuse», suivant Adama COULIBALY, avec des mots Malinké comme «Bilakoro» (non initié), «Bangala» (sexe de l’homme), «Faforo» (sexe du père).
Calembour, comédie et humoir constituent le socle de l’écriture de KOUROUMA, un diseur de vérité. «L’écrivain qui veut s’adresser à des hommes libres, n’a qu’un seul sujet : la liberté» écrit Jean-Paul SARTRE. «Ecrire pour moi, c’est vider une colère, répondre à un défi» dit-il. Aussi, la contribution littéraire d’Ahmadou KOUROUMA est une puissante revendication des libertés confisquées par «Les soleils des indépendances». Dans cette quête de liberté et de vérité, l’auteur appréhende le rire comme une arme contre la bêtise humaine. «Mais alors qu’apportèrent les indépendances à Fama ? Rien que la carte d’identité nationale et celle du parti unique» écrit-il. Le rire est un moyen de fustiger les pouvoirs autocratiques, un moyen de les tourner en dérision afin de mieux dénoncer et combattre l’abus de pouvoir. Il caricature la brutalité ; le dictateur cesse alors d’être un être humain pour devenir une force aveugle assoiffée de pouvoir et de sang. «Le diseur de vérité peut médire, mal dire ou maudire, tout comme le menteur est souvent celui qui sait bien dire» écrit Jean OUEDRAOGO, à propos de pièce «Diseur de vérité» de 1972.  Faute de porte-parole, les soulèvements contre les colons ont échoué : «Il faut savoir que nos maîtres colonisateurs et esclavagistes prétendaient que nous étions incapables d’engendrer un diseur de vérité et nos révoltes avaient échoué parce qu’il leur avait manqué, les grandes vérités, les prophéties, les visions» écrit KOUROUMA. Ahmadou KOURAMA, maître de l’écriture, suscitant l’admiration et le respect, a été primé plusieurs pour la qualité et l’originalité de son travail artistique. Ainsi, il a été récompensé du Prix de l’Académie française pour «Les Soleils des indépendances», et le prix du Livre Inter en 1999 pour «En attendant le vote des bêtes sauvages» et le prix Renaudot 2000 pour «Allah n’est pas obligé». Enfin, le Grand Prix Jean GIONO, pour l’ensemble de son œuvre, lui a été décerné en 2000.
Ahmadou KOUROUMA est en rupture avec la génération précédente d’écrivains africains engagés, avec un projet politique, comme Mongo BETI, Ferdinand OYONO ou un SEMBENE Ousmane qui pensent en révolutionnaires et en idéologues de l'univers africain. La démarche littéraire de KOUROUMA est moins manichéenne. KOUROUMA plante une tente dans le paysage littéraire, et constate un désenchantement après les indépendances africaines. Un regard critique se porte sur les nouvelles sociétés africaines et leurs fonctionnements, leurs injustices et leurs échecs. En effet, les indépendances africaines n’étaient, en fait, qu’une vaste escroquerie, une imposture qu’il fallait dénoncer. Pour KOUROUMA, on ne peut restaurer le monde d’antan. On n’efface pas le passé, on le dépasse ; c’est la vérité qui libère. KOUROUMA ne formule pas une thèse politique ; il a mis en place une littérature du désenchantement. Il est animé d’un doute et aucune vérité ne triomphe totalement de son raisonnement.
KOUROUMA n’est pas un auteur engagé au sens politique. Il écrit pour lui pour dire des vérités et n’entend pas entrer dans les clans. Par conséquent, KOUROUMA n’a pas de modèle. Il est son propre modèle. Il entend raconter une histoire africaine à partir du discours africain ; ce qui l’intéresse, c’est le présent et l’avenir et non le passé. Il a refusé d’enfermer la littérature dans le ghetto de l’engagement. La liberté de l’écrivain, c’est aussi refuser de s’engager, c’est cela aussi une forme de subversion. C'est ce qui explique sans doute que les personnages que KOUROUMA met en scène dans ses romans ne sont pas des victimes, mais plutôt des rusés qui tentent de s’en sortir. C’est ainsi que Ahmadou KOUROUMA, en éveilleur de conscience, historien et témoin donc de cette époque qu’il trouve l'aide ou sévissent l'imposture, l'hypocrisie et le mensonge qu'il fustige avec humour féroce dans son œuvre.
«Ahmadou Kourouma était un écrivain que j’admirais infiniment parce qu’il avait su incarner, plus que raconter, toutes les déchirures de l’histoire africaine, depuis la colonisation jusqu'à aujourd'hui, en passant par les turbulences qui ont suivi les indépendances. Un peu comme Garcia Marquez ou Asturias, il était devenu la voix de son peuple, la voix de tout un continent» écrit Erik ORSENNA. Inspirateur d’une nouvelle génération des écrivains africains, de Kossi EFOUI à Fatou DIOME, d’Abdourrahman WABERI à Alain MABANCKOU, il a clos un «siècle désespéré». A mi-chemin entre roman et pamphlet politique, KOUROUMA a ouvert une nouvelle page, en émancipant l’Afrique des questionnements de l’héritage colonial et postcolonial. À la différence de ses devanciers, c'est-à-dire des romanciers anticoloniaux africains de la première génération, Ahmadou KOUROUMA donne à sa contribution littéraire,  sur la question coloniale, une valeur historique, voire objective et scientifique. Pour ce faire, il mêle l’histoire objective à la fiction vraisemblable. Contrairement à ses prédécesseurs qui se sont tous employés à condamner la colonisation par le biais d’une méthode unilatérale, Ahmadou KOUROUMA, qui appartient à la période postcoloniale, utilise une méthode distanciée et satirique apparentée au débat, qui lui permet à la fois d’exposer et de tenir compte du point de vue adverse, mais aussi et surtout de le ridiculiser en en présentant la fausseté et le mensonge. Cette méthode, c’est l’ironie. L’auteur s’en sert pour railler la mission civilisatrice de la colonisation en la faisant équivaloir à des faits qui lui sont entièrement contraires et qui révèlent ce qu’il considère comme étant les véritables réalités coloniales.
Cependant, l’ensemble de la contribution littéraire d’Ahmadou KOUROUMA s’appuie sur des éléments historiques précis. Il est fasciné pour l’Histoire et les faits politiques. Il entend faire œuvre littéraire, avec une dose de démesure, de picaresque ou de loufoque. Les valeurs culturelles s’inversent et le comique côtoie la tragédie. C’est une œuvre magistrale et déconcertante ; KOUROUMA n’est jamais là où on l’attend, mais il n’est pas davantage où on voudrait qu’il soit. Ahmadou KOUROUMA est un écrivain, mais il nuance ce statut «Je  ne suis pas engagé. J’écris des choses qui sont vraies. Je n’écris pas pour soutenir une théorie, une idéologique politique, une révolution, etc. J’écris des vérités, comme je les ressens, sans prendre parti. J’écris les choses comme elles sont. Comme Le diseur de vérité, je ne suis pas sûr d’être engagé» dit-il.
Avec son art de dire et d’écrire, en conteur KOUROUMA révolutionne la langue française «l’habille d’un boubou», suivant  une expression de Jacques CHEVRIER. En effet, l’écriture de KOUROUMA est truffée de proverbes africains tirés de son milieu malinké avec sa tradition orale.  «Le proverbe est le cheval de la parole ; quand la parole se perd, c’est grâce au proverbe qu’on la retrouve» écrit Ahmadou KOUROUMA. L’auteur puise dans le fond culturel de son pays pour enrichir la langue française : «Je n’avais pas le respect du français, comme ceux qui ont eu une formation classique. (…) Ce qui m’a conduit à rechercher dans la structure du langage malinké, à reproduire sa dimension orale». La littéraire initiée par Ahmadou KOUROUMA a été considérée comme un hommage au «goût du palabre et au plaisir de conter», suivant Denise BRAHIMI-CHAPUIS et Gabriel BELLOC. Dans les sociétés africaines, les conteurs traditionnels ont coutume de commencer leurs contes avec des proverbes ou des devinettes. Si les contes et les narrations pendant les veillées autour du feu sont toujours épicés de proverbes  c’est qu’ils permettent généralement de mettre en exergue les richesses culturelles africaines. Ainsi, Ahmadou KOUROUMA, tout comme un conteur traditionnel africain, «en guerrier, griot» suivant le titre d’un ouvrage de Madeleine BORGOMANO,  ne cesse d’épicer ses romans avec des proverbes ou dictions africains qui permettent au lecteur de découvrir et d’apprécier la beauté ainsi que les riches et diverses images que véhicule la langue malinké, la langue maternelle. Dans sa thèse de 2011, «le discours proverbial chez Ahmadou Kourouma» Claude TANKWA ZESSEU a recensé ces joyaux de l’art de discourir en Afrique : «Excité comme un grillon affolé» ; «Impoli à flairer comme un bouc les fesses de sa maman» ;  «L’esclave appartient à son maître ; mais le maître des rêves de l’esclave est l’esclave» ;   «L’hyène a beau être édentée, sa bouche ne sera jamais un chemin de passage pour le cabri» ;  «Si grand que soit le pays où règne la discorde, sa ruine est l’affaire d’un jour» ; «Les petites causeries entre la panthère et l’hyène honorent la seconde mais rabaissent la première» ; «L’hyène dit que si elle est en permanence en éveil c’est parce qu’elle sait qu’elle a très peu d’amis sincères sur cette terre» ; «Dans le monde, les lots des femmes ont trois noms qui ont la même signification : résignation, silence, soumission» ; «En vérité, les hautes herbes peuvent cacher la pintade, mais elles ne parviennent pas à étouffer ses cris» ; «Un enfant n’abandonne pas la case de sa maman à cause des odeurs d’un pet» ;  «Un pet sorti des fesses ne se rattrape jamais» ; «Le chien  n’abandonne jamais sa façon éhontée de s’asseoir» ; «On suit l’éléphant dans la brousse pour ne pas être mouillé par la rosée»,  etc.
Ahmadou KOUROUMA est né le 24 novembre 1927, en Côte-d'Ivoire.  L’état civil lui attribue comme lieu de naissance Boundiali. «C’est à Boundiali qu’il y avait un état civil. Sinon, c’est dans un autre petit village que je suis né», écrit-il. Ce petit village, c’est Togobala, dans le Nord-Est du pays, qui sera le nom du village d’origine de Fama, le héros de son roman, «Les soleils des indépendances». En dépit de la grande diversité ethnique et culturelle de la Côte-d’Ivoire, Ahmadou KOUROUMA proclame : «Je me définis comme un écrivain ivoirien. Sans hésitation. Je me sens Ivoirien. La littérature ivoirienne existe». Le nom «KOUROUMA» signifie guerrier et désigne la caste noble des Malinké. «Les Malinkés, c’est ma race à moi. Les Malinkés sont des gens bien qui ont écouté les paroles du Coran, mais aussi des salopards racistes et des combinard fieffés qui mangent à toutes les sauces» écrit-il dans «Monné, outrages et défi».  
Son grand-père fut un des généraux de Samory TOURE, un résistant à la colonisation française. Séparé de sa famille à l’âge de 7 ans, le jeune Ahmadou est élevé par son oncle paternel Nankoro FONDIO, un infirmier et maître chasseur. Il évoque sa jeunesse à travers le personnage de Birahima : «Avant ça, j’étais un bilakoro au village de Togobala […] Je courais dans les rigoles, j’allais aux champs, je chassais les souris et les oiseaux dans la brousse. Un vrai enfant nègre noir africain broussard». Son père, Moriba, comme son oncle, étaient des émérites chasseurs. Les récits de chasse sont présents dans sa littérature. Comme Voltaire, il est anticlérical et valorise le pouvoir animiste des chasseurs, et symbolisant ainsi le combat contre le fanatisme et l’irrationalité des croyances. Il ne reverra sa mère qu’à l’âge de 27 ans. Il faut des études primaires et secondaires en Côte-d’Ivoire, puis des études supérieures, de mathématiques à Bamako, au Mali. Pris dans un mouvement de contestation, il est renvoyé de son établissement. En effet, contrairement à la plupart des écrivains africains de son époque, dont le militantisme ne s’est révélé qu’à leur arrivée en France pour des études supérieures, Ahmadou KOUROUMA a fait preuve de son caractère militant précoce alors même qu’il était en Afrique : «En 1947 dit-il, quand nous rentrions à l’Ecole Technique Supérieure de Bamako, nous étions politiquement préparés pour les agitations qui secouaient l’A.O.F.» dit KOUROUMA. 
Appelé dans l’armée coloniale comme tirailleur, il refuse de participer à une manœuvre de répression du parti, le Rassemblement démocratique Africain (RDA). A titre disciplinaire, il perd son galon de caporal et il est envoyé de 1950 à 1954, en Indochine.
Ahmadou KOUROUMA est venu à la littérature par un miracle, intuitif, il a su faire preuve d’une grande originalité, pour la défense de la liberté et de la culture africaine. En effet, son retour d’Indochine, mathématicien de formation, que rien ne destinait aux lettres, faute d’une bourse, il est accepté dans une école d’actuaire à Lyon et il exercera ce métier, jusqu’à sa retraite. KOUROUMA entre à l’Institut des actuaires de Lyon, où il obtient son diplôme en juin 1959 et un Certificat d’administration des entreprises délivré par l’Université de Lyon. A Lyon, il épouse Christiane, une Française qui lui donne 4 enfants. Il travaille deux ans à Paris, et puis rentre en Côte-d’Ivoire. «L’écriture est pour moi quelque chose d’inattendu. J’ai une formation mathématique et scientifique. A la fin de mes études d’actuaire et avant de rentrer en Côte d’Ivoire, j’ai voulu faire de la sociologie, lire des mémoires sur l’ethnologie africaine. Ces mémoires m’ont paru mal écrits, difficiles à lire. J’ai donc décidé de faire «de la sociologie» d’apprendre à écrire» dit KOUROUMA.
En juillet 1961, le jeune diplômé malinké retourne dans son pays. Nommé sous-directeur de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale de la Côte d’ivoire, Ahmadou KOUROUMA constate rapidement que la réalité de l’indépendance est loin des espoirs qui ont forgé son idéal d’étudiant anticolonialiste. En 1963, éclate un soi-disant complot, mais en fait ourdi par le régime de M. Félix HOUPHOUET-BOIGNY qui voyait partout des communistes. Il connaîtra la prison, perd son poste et reste 7 mois au chômage. De cette injustice naît le désir d’écrire son premier livre : «Je n’ai pas décidé d’écrire. La chose s’est imposée lorsqu’en 1963 Houphouët-Boigny a obligé un certain nombre d’intellectuels, dont j’étais, à avouer qu’ils préparaient un complot. J’ai voulu écrire pour témoigner. Il était impossible de le faire directement en écrivant un essai. Alors j’ai recouru à la fiction» dit KOUROUMA. Il précise le but de sa vocation littéraire tardive : «Écrire pour moi, c’est vider une colère, répondre à un défi».
«J'ai une faiblesse pour «Les Soleils des Indépendances», l’espoir brisé des indépendances et la folie des dictatures. Dans l’histoire de la littérature africaine, Les Soleils des Indépendances brillera longtemps avec une lumière sombre», écrit Erik ORSENNA. Les soleils des indépendances» est conçu comme une dénonciation des régimes arbitraires africains. Dans ce roman, KOUROUMA raconte l’histoire tragique de Fama DOUMBOUYA, prince Malinké, dépossédé et dépassé, qui est incapable de gérer avec succès les défis et les réalités sociopolitique de l’ère de l’indépendance. KOUROUMA évoque, sur un mode distancié, la déchéance de ce prince Malinké, aux origines nobles, progressivement, ruiné et dépossédé de toutes ses prérogatives. «Comme une nuée de sauterelles les indépendances tombèrent sur l’Afrique à la suite des soleils de la politique. Fama avait comme le petit rat de marigot creusé le trou pour le serpent avaleur de rats, ses efforts étaient devenus la cause de sa perte car comme la feuille avec laquelle on a fini de se torcher, les indépendances une fois acquises, Fama fut oublié et jeté aux mouches» dit KOUROUMA. Fama, avec toutes ses faiblesses et tous ses rêves, est un authentique héros tragique, dans la mesure même où toute une société riche de traditions, de rites et de rêves, meurt avec lui. En fait, le roman est comme encadré par la mort. Tout commence avec la mort de Koné Ibrahima dont l'ombre s'échappe aussitôt de la capitale pour retourner au «lointain pays malinké natal pour y faire éclater la funeste nouvelle des obsèques». À la fin, c'est Fama qui meurt, victime d'un caïman sacré. «Fama avait fini, était fini». Le héros est mort, le roman est terminé. Mais la mort elle-même n'est jamais qu'une étape, inscrite dans un cycle de vie. «Un Malinké était mort. Suivront les jours jusqu'au septième jour et les funérailles du septième jour, puis se succéderont les semaines et arrivera le quarantième jour et frapperont les funérailles du quarantième jour». Et la vie, chez les Malinkés, reprendra son cycle de mort et de vie : «Les morts ne disparaissent pas : on finit une vie pour en recommencer une autre, différente» écrit KOUROUMA.
«Les Soleils des indépendances» sont divisés en trois parties, chacune correspondant à la fois à un déplacement du héros et à une étape majeure dans le déroulement de l'intrigue. KOUROUMA décrit d’abord, la chute des valeurs intrinsèques. Dans la mesure où lui Fama, né dans l’or, est devenu un charognard sous les soleils. Par son retard, il se fait humilier par le griot, garant des traditions. C’est la manifestation des mutations causées par les indépendances. Salimata, femme de Fama, dont tout le drame, celui de la stérilité, semblait inscrit et prévisible depuis le jour de son excision. Salimata, frappée d’une malédiction, avait été violée, par un «génie» ; elle ne savait pas si en vérité ce fut le génie qui la viola, si ce n'était pas le féticheur Tiécoura qui l'avait violée dans sa plaie d'excisée. Ensuite, Fama doit se rendre à Togobala pour les funérailles de son cousin Koné Lacina. Celui la même qui a été préféré par le nouveau régime au détriment de lui Fama. Ainsi le patrimoine de Fama est piteux, car Togobala ne renferme que la misère, des débris et une population dupe ce qui agrandi son embarra. Le prince revient, mais le royaume n'est plus que l'ombre de sa gloire, ruiné par les indépendances. Et Fama, revendiquant son titre, sera bientôt suspect : on craint qu'il ne cherche à «tordre le cou aux indépendances, au parti unique et à tous les comités». Les rusés Malinkés ont bien imaginé un compromis commode : «Fama resterait le chef coutumier, Babou le président officiel».
Enfin en épousant Salimata et Mariam, les ennuis de Fama s’accroissent, car les deux femmes n’aiment pas se sentir. Salimata étant inféconde devient l’objet de moquerie de sa coépouse. Fama va croitre encore ses ennuis et sera mis en prison. Liberé par une grâce présidentielle Fama décide donc de retourner dans son Togobala natal où il se doit obliger de passer par la rivière et est mordu par un caïman sacré. Fama meurt honorifiquement suite à ses blessures. «La colonisation a banni et tué la guerre mais favorisé le négoce, les indépendances ont cassé le négoce et la guerre ne venait pas. Et l'espèce malinké, les tribus, la terre, la civilisation se meurent, percluses, sourdes et aveugles et stériles» écrit KOUROUMA.
En définitive, le roman «Les Soleils des indépendances» aborde  la satire des mutations  des termes tout aussi important tel que le rôle de la femme, le parti unique, la perte des valeurs traditionnelles. Fama, devenu la risée de tous, devient un mendiant, lui, «né dans l’or, le manger, l’honneur et les femmes (…). Qu’était-il devenu ? Un charognard», écrit.  «C’était la première fois qu’on s’attaquait aux régimes issus des indépendances, qu’on exprimait la désillusion ressentie par les peuples africains» dit KOUROUMA. Le manuscrit du «Soleil des indépendances» est refusé par les éditeurs français. Apprenant, par hasard, l’existence d’un prix de la Francophonie à Québec, il réussit de faire publier son ouvrage en 1968, au Canada et qui reçoit le «Prix de la Francité». Le roman connaissant un vif succès, les éditions du Seuil en rachètent les droits d’auteur et le publie en 1970. KOUROUMA reçoit le Prix de l’Académie française.
Exilé depuis 1963, en France, puis en Algérie de 1964 à 1969, il entreprend de revenir en 1970 dans son pays la Côte-d’Ivoire. Sa pièce de théâtre, non éditée, «Tougangnantigui ou le diseur de vérité» est présentée à Abidjan. A la suite d’ennuis avec son gouvernement, Ahmadou KOUROUMA, est de nouveau contraint en exil, d’abord de 1974 à 1984 au Cameroun, puis au Togo de 1984 à 1994, avant de revenir en Côte-d’Ivoire.
En 1990, soit vingt ans après, KOUROUMA publie son deuxième roman «Monné, outrages et défis». «Monné» signifie en Malinké «outrage» à l’honneur. Le premier manuscrit étant perdu, KOUROUMA a dû réécrire cet ouvrage inspiré par un vieillard qu’il connaissait. Le thème est de la collaboration. C’est l’histoire de Djigui, un roi naïf, superstitieux et impuissant, dont les ancêtres, la religion et les forteresses de fortune n’empêchent pas les forces coloniales d’occuper son pays. En effet, Djigui, le roi de Soba, à l’avance inéluctable des troupes coloniales dans leur lutte contre le résistant Samory TOURE. A grand renfort de sacrifices, il demande aux mannes de ses ancêtres d’accorder la pérennité à sa dynastie. Mais devant le silence de ces derniers, il se tourne vers l’Islam. L’interprète avec ses traductions mensongères ajoute de la confusion à la confusion. Son griot s’étouffe en tentant une ultime louange, et il meurt foudroyé par une égorgette de la parole.
L’armée coloniale a réussi à soumettre plusieurs territoires d’Afrique occidentale. Elle se trouve à la porte d’un autre royaume économiquement prospère et jouissant d’une bonne structure étatique. Le roi Djigui tente de résister aux colons mais se trouve rapidement subjugué. Une fois la «pacification» du royaume effectuée, les dirigeants coloniaux annoncent les grands objectifs de la colonisation qu’ils entendent réaliser dans l’empire Mandingue dont le royaume de Soba fait partie : apporter le confort, le bonheur, la santé, en un mot la civilisation au peuple de Soba.
Le roi Djigui, déjà soumis sur le plan militaire, trouve ces objectifs coloniaux très nobles et accepte la collaboration. Cependant, il se rend compte, plus tard, que le bonheur promis se révèle dans la pratique être une exploitation de son royaume au profit des colons. Le système colonial impose en effet aux habitants de Soba le travail forcé, l’abandon de la culture des produits vivriers au profit des cultures de rentes. Le système détruit aussi la dignité des habitants en leur inculquant «savamment le complexe d’infériorité». Se rendant compte de la supercherie dont il a été victime, le roi Djigui décide de ne plus collaborer avec le système colonial. Pour le ramener à de meilleurs sentiments, le commandant colonial lui promet la construction d’un chemin de fer ainsi que l’offre d’un train. Djigui accepte avec enthousiasme l’offre dont il se sent honoré. L’installation des rails exige cependant d’énormes sacrifices et le train promis n’arrivera jamais.
Le rationnel et l’irrationnel sont exposés dans «Monné, outrages et défis» : «je le répète : si les Africains détenaient vraiment des pouvoirs magiques, notre histoire serait moins tragique. Si les millions de personnes que l’on a fait partir aux États-Unis avaient pu se transformer en oiseaux et s’échapper, tous se seraient envolés et auraient fui. Nous sommes d’accord ? Mais quand j’exprime de telles contradictions devant les magiciens, ceux-ci me répondent qu’il y a des conditions à remplir, des circonstances propices» dit KOUROUMA.
«En attendant le vote des bêtes sauvages», un roman de 1998, est un récit merveilleux dans lequel un griot et son répondant, sous un mode cathartique, rendent public le récit de vie le président Koyaga, maître chasseur, vétéran de la guerre d’Indochine et un dictateur impénitent. C’est un roman articulé entre fiction et réalité, «c’est du grand Marquez. C'est un texte quasi-shakespearien» écrit Erik ORSENNA. Dans ce roman, le dictateur Koyaga, écoute durant six veillées, ponctuées de proverbes africains, les louanges chantées en son honneur. Repu de compliments, il ne soupçonne pas l’ambiguïté et les féroces critiques que ces flatteries dissimulent. «Nous chanterons et nous danserons votre Donsomana. Nous dirons la vérité. La vérité sur votre dictature. Toute la vérité sur vos parents, vos collaborateurs. Toute la vérité sur vos saloperies, vos conneries ; nous dénoncerons vos mensonges, vos  nombreux crimes et assassinats» dit le répondeur. Par conséquent, la forme du roman, «En attendant les bêtes sauvages»,  est celle d’un récit épique où un griot, le «Sora» et son «Cordoua», l’apprenti répondeur, racontent point par point la vie du dictateur KOYAGA et de son acolyte MACLEDIO. Ce genre de récit s’appelle le «Donsomana» en Malinké, et fait vivre une technique de narration qui est sur le point de disparaître. Le soir, dans les villages malinké, les griots des chasseurs viennent raconter le «Donsomana» : la vie des chasseurs, leur lutte magique contre les animaux et les fauves, supposés posséder de la magie. La chasse est donc une lutte entre des magiciens. Le «Donsomana» est principalement constitué de récits de chasse. Il raconte rarement la vie d’une personne. Il permet au «Sora» de faire les louanges du dictateur autant qu’au «Cordoua» de dénoncer ses implacables vilenies.  «Les histoires de vie étant importantes chez les Malinké, j’ai adapté la technique du «Donsomana» à mon roman. La plaisanterie, les jeux de mots, l’ironie et l’impertinence s’instillent au fil de votre roman, notamment à travers les gestes et les propos de Tiécoura, l’apprenti répondeur. Cet humour apparaît comme l’impolitesse du désespoir. Il semble vous permettre de raconter des horreurs interminables, des crimes atroces, perpétrés avec froideur et cynisme» écrit KOUROUMA.
Le personnage du répondeur, Tiécoura, est conçu de sorte qu’il corresponde à ce que l’on pourrait appeler le purgatoire de l’initiation, de sorte qu’il puisse dire la vérité. Comment raconter tous les crimes commis par Koyaga. Il faut les lui dire. Il faut pour cela un personnage qui soit libre. Les crimes de Koyaga ne sont pas abominables parce que le répondeur le dit, mais c’est parce qu’ils sont commis qu’il le dit. Il dit les faits tels qu’ils se sont passés, il dit les choses qui ont existé. Le répondeur est le diseur de vérité. «Le répondeur est le diseur de vérité. Dans les prisons de Bokassa, les choses se passaient comme dans mon roman. Le personnage du colonel Otto Sacher a bel et bien existé. Les comportements des dictateurs africains sont tels que les gens ne les croient pas ; ils pensent que c’est de la fiction. Leurs comportements dépassent en effet souvent l’imagination. Les dictateurs africains se comportent dans la réalité comme dans mon roman. Nombre de faits et d’événements que je rapporte sont vrais. Mais ils sont tellement impensables que les lecteurs les prennent pour des inventions romanesques. C’est terrible ! Cela fait partie de l’art de gouverner de ces dictateurs de mélanger le vrai et le faux, de ne pas dire ce qu’on fait, de dire ce qu’on ne fait pas» écrit KOUROUMA.
Dans «En attendant les bêtes sauvages», le statut de chasseur occupe une place très importante Chasseur de bêtes sauvages, il se meut en tueur d’hommes. Ici, l’homme apparaît plus cruel que la bête sauvage. En fin de compte, l’homme n’est pas un loup pour l’homme, mais bel et bien un homme pour l’homme. C’est un être monstrueux qui se révèle capable d’éliminer physiquement ses semblables par jouissance, pour en tirer un plaisir morbide, et non pas seulement pour survivre ou se défendre. «Lorsque le chasseur tue un fauve, il lui arrache les parties génitales pour les lui enfoncer dans la gueule. Par analogie, quand Koyaga tue ou assassine des hommes, il les émascule et leur enfouit le sexe dans la bouche. Parce que cela permet de neutraliser la force vengeresse des fauves, ou des hommes, tués. En leur mettant la queue ou le sexe dans la bouche, cette force est enfermée et elle tourne en rond. C’est cela la logique des chasseurs et de Koyaga», écrit KOUROUMA. Les chasseurs Malinké ne tuent jamais sans se livrer à ce rituel de neutralisation des forces de leurs victimes. C’est le code du chasseur malinké. Une force vengeresse sort de la bête tuée qui doit poursuivre son tueur, laquelle force doit tourner en rond, en circuit fermé.  Cela paraît logique, mais pas rationnel à mon sens. C’est une croyance difficile à comprendre, comme de nombreuses croyances d’ailleurs.
Ahmadou KOUROUMA décrit également dans son roman «En attendant les bêtes sauvages», le phénomène de la patrimonialisation du pouvoir en Afrique. Ainsi, Tiékoroni, c’est le surnom du président Félix HOUPHOUET-BOIGNY, avec son cynisme effroyable, donne des conseils à son hôte, Koyaga, ou EYADEMA, un apprenti dictateur. Koyaga l’incite à confondre son porte-monnaie personnel et les caisses de l’Etat, le mensonge et la vérité, à éliminer physiquement ses adversaires politiques et ses alliés encombrants : «Mon roman, malheureusement, n’a fait que transcrire la vérité. Tiékoroni utilisait l’argent des caisses de l’État à des fins personnelles. Houphouët-Boigny ne faisait pas la différence entre l’argent privé et l’argent public. On n’avait pas le droit de le contredire. Un jour, il arrive aux États-Unis, où on lui fait remarquer qu’il n’a pas d’opposants. Il attrape alors un membre de sa suite présidentielle qu’il présente d’emblée comme le chef de file de ses opposants. Par ailleurs, il aimait à semer intrigues et zizanie dans son entourage, qu’il réussissait à contrôler de cette façon. C’était ainsi avec Houphouët-Boigny !» écrit KOUROUMA.
Ce roman comporte une dimension psychologique, mystique et magique. Le roman «En attendant les bêtes sauvages» décrit bien cette conspiration du silence. En effet, cette époque, personne n’avait le droit de dire ce qu’ils faisaient, mais tout le monde savait qu’ils commettaient des atrocités. «Si Dieu tue un riche, il tue un ami ; s’il tue un pauvre, il tue une canaille» fait KOUROUMA à un de ses personnages. On a reconnu divers dirigeants africains comme Sékou TOURE, Félix HOUPHOUET-BOIGNY, Jean-Bédel BOKASSA et Joseph MOBUTU, SESE SEKO. «J’ai voulu écrire ce roman avec ces noms, mais mon éditeur m’en a dissuadé. Selon lui, cela risquait d’entraîner de graves conflits juridiques. J’ai voulu alors en conserver quelques-uns, tels Houphouët-Boigny, Mobutu, Hassan II, Bokassa… Cela n’a pas marché non plus. J’ai gardé toutefois certains de leurs totems : le léopard, le caïman, l’hyène, etc. Officiellement, il ne s’agit pas de dirigeants africains» dit KOUROUMA. Les commentateurs ne perçoivent pas distinctement que KOYAGA, le héros principal, est l’incarnation du président togolais EYADEMA, ni que le funeste MACLEDIO est son ancien tout puissant ministre de l’Intérieur Théodore LACLE. Le nom de MACLEDIO a été formé à partir de ceux de LACLE et de DIOWADE. Mais les aventures de MACLEDIO, celles se rapportant à son voyage initiatique à travers divers pays d’Afrique, rappellent par certains côtés une partie de propre parcours de l’auteur. On savait à peu près ce qui se passait dans les prisons de BOKASSA, et que le dictateur EYADAMA alias Koyaga tuait, jetait arbitrairement en prison. Ainsi, EYADEMA a assassiné le premier président du Togo indépendant de 1960à 1963, Sylvanus OLYMPIO (6 septembre 1902 – 13 janvier 1963). Sylvanus OLYMPIO a été assassiné, le 13 janvier 1963, à 7 h 15, devant le portail de l’ambassade des États-Unis, non gardé par des forces de l’ordre, d’où il venait d’être extrait. Ahmadou KOUROUMA résume parfaitement à travers cet odieux assassinat, le système dit de la «Françafrique». 
KOUROUMA est en fait, un «romancier de la politique africaine de la France» suivant une expression empruntée au titre de l’ouvrage de M. Jean-Ferdinand BEDIA. En effet, pour de GAULLE et Jacques FOCCART, son conseiller aux affaires africaines, Olympio était le prototype du chef d’État sournoisement anti-Français. D’abord à cause de ses origines. Né à Lomé en 1902, sous la colonisation allemande, formé à la London School of Economics, OLYMPIO était polyglotte (allemand, anglais, français, portugais, yorouba) et avait longtemps travaillé pour la compagnie anglo-néerlandaise Unilever. Jusqu’en 1960, OLYMPIO avait donc incarné ce pays multiculturel que les Français n’avaient pas pu coloniser à leur façon – entre 1919 et 1960, la tutelle du Togo avait été confiée à la France par la Société des Nations (SDN), puis par l’ONU. Et juste après l’indépendance, en mai 1960, le premier président du Togo avait confié à l’AFP : «Je vais faire mon possible pour que mon pays se passe de la France». Si le président OLYMPIO ne s’opposait pas frontalement à la France, il envisageait après sa visite aux Etats-Unis, sous JF KENNEDY, de sortir du F.C.A. Par ailleurs, le président OLYMPIO, un Ewé du Sud, s’opposait avec une faible armée de 1000 hommes, à l’intégration d’anciens militaires démobilisés des guerres coloniales françaises, des KABYés venus du Nord, dont EYADEMA. Le sergent EYADEMA reconnaît avoir abattu le président OLYMPIO, «parce qu’il ne voulait pas avancer» dit-il. «Des sacrifices humains déguisés en assassinats politiques  il y a une certaine confusion liée au succès de mon roman. Les gens pensent que ce que je raconte dans mon livre relève de la fiction, alors qu’il s’agit de faits réels. Lorsque je dis dans mes entretiens que tous les présidents africains sont entourés de magiciens qui ont parfois rang de ministres d’État, on me répond que des hommes politiques français aussi ont leurs magiciens» dit KOUROUMA.
Le roman «Allah n’est pas obligé» raconte l’histoire d’un enfant soldat, Birahima qui, accompagné par Yacouba, quitte la Côte-d’Ivoire et se lance à la recherche de sa tante, une quête infructueuse qui le conduit dans deux pays en guerre civile (Libéria et Sierra-Léone) avec leurs lots de tueries et de drogues. "M'appelle Birahima. J'aurais pu être un gosse comme les autres (dix ou douze ans, ça dépend). Un sale gosse ni meilleur ni pire que tous les sales gosses du monde si j'étais né ailleurs que dans un foutu pays d'Afrique. Mais mon père est mort. Et ma mère, qui marchait sur les fesses, elle est morte aussi. Alors je suis parti à la recherche de ma tante Mahan, ma tutrice. C'est Yacouba qui m'accompagne. Yacouba, le féticheur, le multiplicateur de billets, le bandit boiteux. Comme on n'a pas de chance, on doit chercher partout, partout dans le Liberia et la Sierra Leone de la guerre tribale. Comme on n'a pas de sous, on doit s'embaucher, Yacouba comme grigriman féticheur musulman et moi comme enfant-soldat. De camp retranché en ville investie, de bande en bande de bandits de grand chemin, j'ai tué pas mal de gens avec mon kalachnikov. C'est facile. On appuie et ça fait tralala. Je ne sais pas si je me suis amusé. Je sais que j'ai eu beaucoup mal parce que beaucoup de mes copains enfants-soldats sont morts. Mais Allah n'est pas obligé d'être juste avec toutes les choses qu'il a créées ici-bas", écrit KOUROUMA. On ne sait plus si ces enfants-soldats sont victimes ou bourreaux, encore s’ils sont enfants ou déjà vieillards. Ainsi, le regard vient-il de ces confins et de ces marges de la civilisation, là où tout est chaos. De sorte que, comme l’enfant, le lecteur pourrait dire : «Moi alors, j’ai commencé à ne plus rien comprendre à ce foutu univers». «Quand on refuse, on dit non» est un roman posthume de KOUROUMA, dans lequel Birahima revient au pays, et trouve un emploi d’aboyeur pour une société de taxis brousse, reçoit les leçons sur l’histoire et la géographie grâce à Fanta et décide de fuir avec celle-ci vers le Nord du pays, pour éviter une guerre ethnique, C’est un roman qui relate de valeurs ancestrales comme l’hospitalité et la sincérité.
KOUROUMA publie son premier roman à 36 ans et le second à 63 ans. «Le succès arrive trop tard, au soir de ma vie, c’est dommage» écrit KOUROUMA. A 75 ans, KOUROUMA avait encore des projets : «Un homme comme moi, du tiers-monde, a beaucoup à dire. Je voudrais écrire sur les conférences nationales, je voudrais écrire sur Sékou Touré, sur Samory. Mais je n’aurai jamais le temps. Je suis vieux, j’ai soixante-quinze ans» dit-il à l’âge de 75 ans. Victime d’une tumeur au cerveau, Ahmadou KOUROUMA meurt le 11 décembre 2003 à Lyon. En hommage à son œuvre, une maison porte son nom à Lyon. Située dans le Jardin des Chartreux dans le 1er arrondissement, «La maison Ahmadou Kourouma» accueille des associations. L'inauguration a eu lieu le 20 novembre 2010.  Son corps sera rapatrié en Côte-d’Ivoire et il est inhumé au cimetière Williamsville, à Adjamé.
L’héritage de KOUROUMA est qu’il «sera l’un des premiers Africains à rompre avec le discours convenu constituant la colonisation en explication unique du sort de l’Afrique. Les Soleils des Indépendances a été le premier ouvrage à souligner que l’Afrique avait une responsabilité dans son malheur» écrit Patrick MICHEL. KOUROUMA est un témoin de l’Histoire et un conteur. Son message consiste à dénoncer les mythes, les illusions dont on s’étourdit. Il y a un travail d’hygiène mentale, d’honnêteté intellectuelle, à accomplir : «Ceux qui moururent en mâles sexués, les authentiques résistants, furent oubliés ; Ceux qui se résignèrent et épousèrent les mensonges, c’est eux qui parlent, c’est eux qui existent et gouvernent ; C’est là une des causes de notre pauvreté et de nos colères qui ne tiédissent pas».
Bibliographie sélective :
1 – Contributions d’Ahmadou KOUROUMA
KOUROUMA (Ahmadou) et M’LANHORO (Joseph), Essai sur le soleil des indépendances d’Ahmadou Kourouma, Paris, NEA, 1977,  99 pages ;
KOUROUMA (Ahmadou), Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil, 2000, 236 pages ;
KOUROUMA (Ahmadou), En attendant les bêtes sauvages, Paris, Seuil, 1998, 357 pages ;
KOUROUMA (Ahmadou), Je témoigne pour l’Afrique, Grigny, éditions Paroles d’Aube, 1998, 21 pages ;
KOUROUMA (Ahmadou), Le chasseur, héros africain, Paris, Orange Grandir, 1999, pages ;
KOUROUMA (Ahmadou), Le diseur de vérité : pièce en 4 actes, Paris, Acoria, 1998 et 2009, 87 pages ;
KOUROUMA (Ahmadou), Le griot, homme de parole, Paris, Orange, Grandir, 1999, 45 pages ;
KOUROUMA (Ahmadou), Les soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1970, 198 pages ;
KOUROUMA (Ahmadou), Monné, outrages et défis, Paris, Seuil, 1990, 286 pages ;
KOUROUMA (Ahmadou), Quand on refuse on dit non, Paris, Seuil, 2004, 164 pages ;
KOUROUMA (Ahmadou), Yacouba, chasseur africain, illustrations Claude et Denise Millet, Paris, Gallimard, Collectin Folio Junior histoires courtes, 1998, 112 pages.
2 – Critiques d’Ahmadou KOUROUMA
AMIEL (Aliette), «Ahmadou Kourouma : Je suis toujours un opposant», Magazine Littéraire, septembre 2000, n°390 pages 98-102 ;
ANDRIAMIRADO (Sennen) ROCHEBRUNE, de (Renaud), «Entretien avec Ahmadou Kourouma : je veux rendre aux Africains leur dignité», Jeune Afrique, 7 novembre 1990, n°1558, pages 44-49 ;
BADDAY (Moncef, S) «Ahmadou Kourouma, écrivain africain», L’Afrique Littéraire et Artistique, avril 1970, n°10, pages 2-8 ;
BEDIA (Jean-Ferdinand), Ahmadou Kourouma, romancier de la politique africaine de la France, un écrivain critique et engagé en situation postcoloniale, Paris, L’Harmattan, 2014,  210 pages ;
BEDIA (Jean-Fernand), Ahmadou Kourouma, romancier de la politique africaine : un écrivain critique et engagé de la période postcoloniale, Paris, L’Harmattan, 2014, 210 pages ;
BLACHERE (Jean-Claude), «Les maux du langage dans l’œuvre d’Ahmadou Kourouma», Francophonie et identité culturelle, 1999, 338 pages, spéc pages 137-146 ;
BLACHERE (Jean-Claude), «Monnè, outrages et défis : quelle histoire !», Notre Librairie, juillet-décembre 2004, n°155-156, pages 17-21 ;
BOHUI DJEDJE (Hilaire), textes réunis par, Création, langue et discours dans l’écriture d’Ahmadou Kourouma, acte colloque, éditions Le Graal, 2013, 315 pages ;
BONNET (Véronique), «Ahmadou Kourouma ou l’écriture comme mémoire du temps présent», Etudes françaises, 2006, vol. 42, n°3, pages 109-121 ;
BORGAMO (Madeleine), «Ecrire, c’est répondre à un défi», Notre Librairie, juillet-décembre 2004, n°155-156, pages 3-10 ;
BORGAMO (Madeleine), «En attendant le vote des bêtes sauvages : à l’école des dictatures», Notre Librairie, juillet-décembre 2004, n°155-156, pages 22-26 ;
BORGOMANO (Madeleine), Ahmadou Kourouma : le guerrier, griot, Paris, L’Harmattan, 1998, 252 pages ;
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WABERI (Abdourahman), «Colossal Kourouma», Notre Librairie, juillet-décembre 2004, n°155-156, pages 185-187.
Paris, le 30 mai 2017, actualisé le 4 avril 2018, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
"Ahmadou KOUROUMA (1927-2003), homme de lettres ivoirien postcolonial, diseur de vérité et un Voltaire Africain», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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