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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
  • : Ce blog personnel de M. Amadou Bal BA est destiné à l'échange en politique, littérature, histoire, faits de société et le bien-vivre ensemble. Google News BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE ISSN 2555-3003 BNF GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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28 février 2022 1 28 /02 /février /2022 19:13
«Simone de BEAUVOIR (1908-1986), une Femme anticonformiste, antiraciste et solidaire avec les colonisés» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
Femme rebelle, Simone de BEAUVOIR, dans son exigence de Vérité, toute sa vie a dénoncé les forfaitures, les faux-semblants : «Dissiper les mystifications, dire la vérité, c'est un des buts que j'ai le plus obstinément poursuivis à travers mes livres. Cet entêtement a ses racines dans mon enfance ; je haïssais ce que nous appelions ma sœur et moi la «bêtise» : une manière d'étouffer la vie et ses joies sous des préjugés, des routines, des faux-semblants, des consignes creuses. J'ai voulu échapper à cette oppression, je me suis promis de la dénoncer» écrit-elle dans «Tout compte fait». Par un raccourci saisissant, on a voulu, d'une façon sélective, ramener la pensée de Simone de BEAUVOIR exclusivement à son noble combat pour l'émancipation de la Femme. En réalité, cette exceptionnelle combattante et anticonformiste avait déjà établi une solide relation entre le statut des femmes, la lutte des Afro-américains pour les droits civiques et l'aspiration à la liberté et à la dignité des peuples colonisés. «Beauvoir avait dépassé, au long de sa vie, les notions de classe, de religion, de race, de sexe, de nation, elle était devenue l'un des écrivains les plus tolérants, des plus ouverts aux besoins, aux sensibilités des autres» écrivent Claude FRANCIS et Fernande GONTIER.
Les femmes, en raison de leur sexe, les racisés et les colonisés, pour leur couleur ou leurs origines, ou les personnes âgées, sont victimes d’un même préjugé : un regard déformé de l’autre, une indifférence ou un mépris de tout ce qui ne nous ressemble pas. «On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin. Seule la médiation d'autrui peut constituer un individu comme un Autre» écrit Simone de BEAUVOIR, dans le «Deuxième sexe». En effet, dans cet ouvrage, Simone de BEAUVOIR prône l’émancipation de la femme, possible uniquement par l’acquisition de son autonomie. Elle dénonce ainsi une société qui aliène la gent féminine et de laquelle il faut se soustraire pour atteindre la liberté. En fait, en 1947, c’est lors de son voyage de quatre mois aux Etats-Unis, que Simone de BEAUVOIR découvre la ségrégation raciale à l’encontre des Noirs «Les Américains qui viennent à Paris s’étonnent d’y voir tant de Blanches en compagnie de Noirs. À New York, Simone de Beauvoir se promenant avec Richard Wright, se fait rappeler à l’ordre par une vieille dame» écrit Frantz FANON, dans «Peaux noires, masques blancs». De cette expérience américaine, Simone de BEAUVOIR en tirera, en 1954, un ouvrage «L’Amérique au jour le jour». En effet, c’est à la suite d’une rencontre avec Richard WRIGHT (1908-1960), un écrivain afro-américain du mouvement Harlem Renaissance que Simone de BEAUVOIR trouve les racines de sa pensée l’ oppression des femmes, l’ engagement et le féminisme radical, selon lequel les femmes doivent se constituer en groupe à part entière pour se libérer. En effet, Simone de BEAUVOIR est séduite chez Richard WRIGHT par son approche subjective de l’oppression, du point de vue de l’opprimé. Il existe un «phénomène de double conscience», suivant une expression de William E. B du BOIS (1868-1963), dans «les âmes du peuple noir», la Femme comme le Noir, se définit et se mesure à l’autre, celui-là même qui rejette toute altérité. «La compréhension du racisme par Beauvoir est au cœur de son projet philosophique dans «Le Deuxième Sexe» ; mais le racisme et l’ethnocentrisme sont également des problèmes pour elle» écrit Margaret A SIMONS. En effet, dans  son ouvrage, «Le Deuxième Sexe», Simone de BEAUVOIR reprend la thèse de Richard WRIGHT suivant laquelle, en Amérique, il n’y a pas de problème Noir, seulement un problème Blanc. Par conséquent, au cœur du récit de Simone de BEAUVOIR sur le sexisme se trouve l’analogie qu’elle fait entre l’anti-blackness, l’antisémitisme et l’oppression des femme : «De même qu’en Amérique il n’y a pas de problème noir mais un problème blanc ; de même que «l’antisémitisme n’est pas un problème juif : c’est notre problème» ; ainsi le problème de la femme a toujours été un problème d’hommes» écrit-elle en 1949. 
Issue d’un milieu aisé déclassé, mais écrasant la femme, Simone de BEAUVOIR s’est interrogée sur les privilèges «Comment les privilégiés peuvent-ils penser leur situation? L'ancienne noblesse a ignoré ce problème : elle défendait ses droits, elle en usait sans se soucier de les légitimer. Au contraire, la bourgeoisie montante s'est forgée une idéologie qui a favorisé sa libération ; devenue classe dominante, elle ne peut songer à en répudier l'héritage. Mais toute pensée vise l'universalité : justifier sur le mode universel la possession d'avantages particuliers n'est pas une entreprise facile. Il y a un homme qui a osé assumer systématiquement la particularité, la séparation, l'égoïsme : Sade. C'est à lui que notre première étude est consacrée. Descendant de cette noblesse qui affirmait ses privilèges à coups d'épée, séduit par le rationalisme des philosophes bourgeois, il a tenté entre les attitudes des deux classes une curieuse synthèse. Il a revendiqué sous sa forme la plus extrême l'arbitraire de son bon plaisir et prétendu fonder idéologiquement cette revendication. Il a échoué» écrit-elle dans «Les privilégiés».
Surnommée «The Beaver» ou le castor, par René MAHEU, (1905-1975), professeur de philosophie et sous-directeur général de l’UNESCO, Simone de BEAUVOIR est née à Paris 6ème le 9 janvier 1908. Simone de BEAUVOIR est essentiellement une parisienne, à l’exception de ses cinq années d’enseignante de 1931 à 1936, à Marseille et à Rouen. Son père, Georges Bertrand de BEAUVOIR (1878-1941), est un haut fonctionnaire, puis employé au journal «Le Gaulois». Sa mère, Françoise BRASSEUR (1885-1963) d’un banquier de Verdun, trompée par son père, ne s’est jamais révoltée contre l’ordre bourgeois, prétendant protéger la femme, mais c’est pour mieux l’asservir : «On a donné à la femme des «protecteurs» et s'ils sont revêtus des droits des antiques tuteurs, c'est dans son propre intérêt. Lui interdire de travailler, la maintenir au foyer, c'est la défendre contre elle-même, c'est assurer son bonheur. On a vu sous quels voiles poétiques on dissimulait les charges monotones qui lui incombent : ménage, maternité; en échange de sa liberté on lui a fait cadeau des fallacieux trésors de sa «féminité» écrit-elle dans «le deuxième sexe». La mort à 22 ans, de son amie, Elisabeth LACOIN, dite «Zaza» (1907-1929) que ses parents avaient refusé la liberté de se marier, change son regard sur sa société bourgeoise corsetée.
La rencontre avec Jean-Paul SARTRE (1905-1980) a fait de ce couple mythique et atypique, un pivot essentiel de la vie littéraire et politique des années 1940 à 1970. Leurs engagements politiques à partir de la fin de la Deuxième guerre mondiale font d’eux des intellectuels de gauche existentialistes et anticolonialistes. Simone de BEAUVOIR, comme Jean-Paul SARTRE, ont accepté une relation fondée sur la liberté. Aussi, Simone a aimé les femmes, comme d’autres hommes et a vécu, pendant 17 ans, avec l’américain, Nelson ALGREN (1909-1981).
Dans son ambition littéraire et son souci de rester dans l’Eternité, Simone de BEAUVOIR nous a légués des mémoires en trois volets : «Je rêvais d'être ma propre cause et ma propre fin ; je pensais à présent que la littérature me permettrait de réaliser ce vœu. Elle m'assurerait une immortalité qui compenserait l'éternité perdue ; il n'y avait plus de Dieu pour m'aimer, mais je brûlerais dans des millions de cœurs. En écrivant une œuvre nourrie de mon histoire, je me créerais moi-même à neuf et je justifierais mon existence. En même temps, je servirais l'humanité : quel plus beau cadeau lui faire que des livres? Je m'intéressais à la fois à moi et aux autres ; j'acceptais mon «incarnation» mais je ne voulais pas renoncer à l'universel : ce projet conciliait tout ; il flattait toutes les aspirations qui s'étaient développées en moi au cours de ces quinze années» écrit-elle dans «Mémoires d’une jeune fille rangée». Loin d’être «une jeune fille rangée», Simone de BEAUVOIR, dès sa tendre enfance voulait devenir écrivaine, gagner son indépendance afin de mieux régenter sa vie «Petite fille, toute mon imagination s’employer à anticiper mon destin de femme. Quand j’évoquais mon avenir, je renonçais à avoir des enfants à moi ; ce qui m’importait, c’était de former des esprits et des âmes. Je me ferai professeur, décidai-je. Je ne pensais pas que l’avenir pu me proposer entreprise plus haute que de façonner un être humain. Tel est le sens de ma vocation : adulte, je reprendrai en main mon enfance, et j’en ferai un chef-d’œuvre sans faille. Je me rêvais l’absolu fondement de moi-même et ma propre apothéose. Ainsi, au présent et dans l’avenir, je me flattais de régner, seule, sur ma propre vie» écrit-elle.
Certains éléments de sa jeunesse sont déterminants dans la construction de son itinéraire intellectuel. Simone de BEAUVOIR étant issue d’une bourgeoisie déclassée, la banque de la Meuse son grand-père Pierre BRASSEUR ayant fait faillite et sa famille est obligée de déménager. Simone et sa sœur, Hélène, voient leur condition de vie se dégrader ; elles doivent travailler dur afin de subvenir à leurs besoins. Ce sont des années décisives que Simone de BEAUVOIR raconte dans «la force de l’âge». Celles où s'accomplit sa vocation de devenir écrivaine célèbre, si longtemps rêvée. Dix ans passés à enseigner, à écrire, à voyager sac au dos, à nouer des amitiés, à se passionner pour des idées nouvelles. En effet, la force de l'âge est pleinement atteinte quand la deuxième guerre éclate, en 1939, mettant fin brutalement à dix années de vie merveilleusement libre. «La force des choses», troisième partie de ses mémoires, relate le Paris après la Libération. Vingt et un ans et l'agrégation de philosophie en 1929, de la rencontre avec Jean-Paul SARTRE, «un amour nécessaire», devenue convertie à l’existentialisme, Simone de BEAUVOIR, devenue athée, revendique la doctrine de l’immanence. Les essences n’existent pas. L’individu, refusant tout déterminisme, et attaché à la liberté, forge son destin. «Il faut que l'Homme se retrouve lui-même et se persuade que rien ne peut le sauver de lui-même» écrit Jean-Paul SARTRE, en 1946, dans sa fameuse conférence, «l’existence est un humanisme». En effet, Simone de BEAUVOIR a une vision du monde expliquant le sens profond de son engagement ; elle veut s’assumer dans un monde gouverné par les hommes. L’engagement féministe de Simone de BEAUVOIR puise donc dans l’existentialisme. L’être humain est maître de sa destinée ; ne possédant pas une nature prédéfinie, l’individu construit son essence, son identité, au travers de ses choix et de ses actions. Pour les objets, comme le coupe-papier, l’essence précède l’existence, la fonction précède la fabrication. S’agissant des êtres humains, ce n’est pas l’essence qui précède l’existence ; c’est au contraire, l’existence qui précède l’essence. Dans une démarche athée, l’individu n’ayant pas de Créateur, est libre de choisir son essence. La seule essence de l’Homme c’est sa liberté. Le sens de notre vie est à rechercher dans notre subjectivité, notre existence au monde. L’homme ayant une conscience est de construire son existence, d’être l’inventeur de son destin, la situation à laquelle on veut accéder, d’être écrivain. Quelles que soient les difficultés, les déterminismes sociaux, l’individu n’est pas condamnée à être ce que l’environnement a fait de lui. «L’important n'est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce qu’on fait de ce qu’on a fait de nous» dit Jean-Paul SARTRE. L’être humain n’étant pas un objet, doté d’une conscience, il n’est pas condamné à suivre passivement les fruits de ses déterminations.
L’engagement politique auprès de Jean-Paul SARTRE a conduit également Simone de BEAUVOIR à s’interroger au sort des colonisés, au regard notamment de la torture. En effet, les atrocités de la guerre d’Algérie révulse Simone de BEAUVOIR. Dans cette hiérarchisation des vies, Simone de BEAUVOIR, persuadée de l’égalité des vies, refuse de s’accoutumer ou de rester indifférente à la souffrance des autres. Dans ces différentes guerres coloniales, depuis l’Indochine, c’est la question algérienne qui a le plus touchée Simone de BEAUVOIR. Touchée par l’humiliation des autres, les tortures, elle est persuadée que l’Algérie finira par obtenir son indépendance. Dans cette posture d’une gauche radicale, et devant les attaques des conservateurs, Simone de BEAUVOIR se défend et réplique. Dans la revue, «Les temps modernes» Simone de BEAUVOIR estime que «parler, c’est agir» et fustige dans un article, «la pensée de droite» qui paraîtra par la suite sous forme d’un ouvrage, intitulé «Privilèges». Pour Simone de BEAUVOIR, la pensée de droite était périmée et n'offrait aucun idéal à l'humanité. L’auteure avance aussi que c'est le marxisme qui est la vérité de cette époque ; et la pensée bourgeoise pluraliste et diffuse est une erreur. Par ailleurs, Simone de BEAUVOIR est l’une des signataires du «manifeste des 121», titré «Déclaration sur l’insoumission dans la guerre d’Algérie» et publié dans le Magazine «Vérité-Liberté» du 6 septembre 1960. Ce manifeste recherchant à informer l’opinion publique française et internationale est articulé autour de trois points : le refus de prendre les armes contre le peuple algérien, apporter aide et protection aux Algériens opprimés et la cause des Algériens, contribuant à ruiner le système colonial, est celle de tous les hommes libres.
Finalement, Simone de BEAUVOIR ne veut pas être complice de ces horreurs : «Je ne comprends pas moi-même pourquoi je suis bouleversée à ce point-là. On en arrivera au fascisme, et alors, prison ou exil, ça tournera mal pour Sartre. Mais ce n'est pas la peur qui m'occupe, je suis en deçà, au-delà. Ce que je ne supporte pas, physiquement, c'est cette complicité qu'on m'impose au son des tambours, avec des incendiaires, des tortionnaires, des massacreurs» écrit-elle, le 5 juin 1958, dans son journal. Gisèle HALIMI (1927-2020), une jeune avocate, était venue d'Alger pour assumer la défense de Djamila BOUPACHA, une militante algérienne du FLN accusée d'avoir participé à un attentat à la bombe. Cette jeune Algérienne avait été violemment torturée en prison. C'est la raison pour laquelle Gisèle HALIMI voulait déposer une plainte, mettre en cause les tortionnaires et entamer un nouveau procès. Elle demande un article à Simone de BEAUVOIR qui l'écrit immédiatement «Ce qu'il y a de plus scandaleux dans le scandale c'est qu'on s'y habitue. Il semble pourtant impossible que l'opinion demeure indifférente à la tragédie qu'est en train de vivre une jeune fille de vingt-deux ans, Djamila Boupacha. En septembre 1959 une bombe - qu'on désamorça avant qu'elle eût explosé - fut placée à la Brasserie des Facultés d'Alger. Cinq mois plus tard Djamila Boupacha fut arrêtée. Son procès va s'ouvrir le 17 juin ; aucun témoin ne l'a identifiée, il n'existe pas contre elle l'ombre d'une preuve. Pour établir sa culpabilité il fallait des aveux : on les a obtenus. Dans la plainte en séquestration et tortures qu'elle vient de déposer, Djamila les rétracte et elle décrit les conditions dans lesquelles elle les a passés. Un grand nombre de témoins dont elle cite les noms et les adresses sont prêts à confirmer les faits qu'elle rapporte» écrit Simone de BEAUVOIR dans le Monde du 2 juin 1960. La presse américaine s'empare de l'histoire et ainsi l'affaire Djamila BOUCHAPA devient internationale.
Simone de BEAUVOIR, dans son humanisme, a dénoncé de façon magistrale, le triste sort réservé aux personnes âgées dans les sociétés occidentales : «Les vieillards sont-ils des hommes ? À voir la manière dont notre société les traite, il est permis d'en douter. Elle admet qu'ils n'ont ni les mêmes besoins ni les mêmes droits que les autres membres de la collectivité puisqu'elle leur refuse le minimum que ceux-ci jugent nécessaire ; elle les condamne délibérément à la misère, aux taudis, aux infirmités, à la solitude, au désespoir. Pour apaiser sa conscience, ses idéologues ont forgé des mythes, d'ailleurs contradictoires, qui incitent l'adulte à voir dans le vieillard non pas son semblable mais un autre. Il est le Sage vénérable qui domine de très haut ce monde terrestre. Il est un vieux fou qui radote et extravague. Qu'on le situe au-dessus ou en dessous de notre espèce, en tout cas on l'en exile. Mais plutôt que de déguiser la réalité, on estime encore préférable de radicalement l'ignorer : la vieillesse est un secret honteux et un sujet interdit. Quand j'ai dit que j'y consacrais un livre. J'ai voulu décrire en vérité la condition de ces parias et la manière dont ils la vivent, j'ai voulu faire entendre leur voix ; on sera obligé de reconnaître que c'est une voix humaine. On comprendra alors que leur malheureux sort dénonce l'échec de toute notre civilisation : impossible de le concilier avec la morale humaniste que professe la classe dominante» écrit-elle dans «les vieux». Evoquant sa relation avec le cinéaste Claude LANZMANN, alors qu’il avait 27 ans et elle 44 ans, Simone de BEAUVOIR dira «La présence de Lanzmann auprès de moi me délivra de mon âge».
Simone de BEAUVOIR disparaît le 14 avril 1986 à Paris ; elle est enterrée au cimetière de Montparnasse aux côtés de Jean-Paul SARTRE.
Références bibliographiques très sélectives
1 – Contributions de Simone de Beauvoir
BEAUVOIR (Simone, de) «La pensée de droite aujourd’hui», Les temps modernes, avril-mai 1954, n°112-113 pages 1539-1575 et juin-juillet 1954, n°114-115, pages 2219-2276 ;
BEAUVOIR (Simone, de) «Pour Djamila Bouchapa», Le Monde, du 2 juin 1960 ;
BEAUVOIR (Simone, de), HALIMI (Gisèle), Djamila Boupacha, Paris, 1962, Gallimard, 1962, 304 pages ;
BEAUVOIR (Simone, de), L’Amérique au jour le jour, 1947, avant-propos Philippe Raynaud, Paris, Gallimard, Folio n°2943, 1954 et 1997, 560 pages ;
BEAUVOIR (Simone, de), La cérémonie des adieux, suivies d’entretiens avec Jean-Paul Sartre (août-septembre 1974), Paris, Gallimard, Folio n°1805, 640 pages ;
BEAUVOIR (Simone, de), La force de l’âge, Paris, Gallimard, collection Folio n°1782, 1960 et 1986, 704 pages ;
BEAUVOIR (Simone, de), La force des choses, Paris, Gallimard, collection Blanche, 1963, 688 pages ;
BEAUVOIR (Simone, de), La vieillesse, Paris, Gallimard, collection Blanche, 1970, 608 pages ;
BEAUVOIR (Simone, de), Les Mandarins, Paris, Gallimard, 1954, 594 pages ;
BEAUVOIR (Simone, de), Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, collection Folio n°758, 1958 et 2008, 480 pages ;
BEAUVOIR (Simone, de), Privilèges, Paris, Gallimard, collection Essais, 1955, 280 pages ;
BEAUVOIR (Simone, de), Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, Folio, 1946 et 1974, 533 pages ;
BEAUVOIR (Simone, de), Tout compte fait, Paris, Gallimard, collection Blanche, 1972 516 pages ;
BEAUVOIR (Simone, de), Une mort très douce, Paris, Gallimard, collection Blanche, 1964, 168 pages.
2 – Critiques de Simone de Beauvoir
BIEBER (Conrad, F.), Simone de Beauvoir, Boston, Twaine Publishers, 1979, 198, pages ;
BONI (Tanella), Simone de Beauvoir et la question de l’autre, Master I, Abidjan, université Félix Houphouët-Boigny, 8 juin 2020, 16 pages ;
COSTA-PRADES (Bernadette), Simone de Beauvoir, Paris, Libreto, 2014, 118 pages ;
FRANCIS (Claude) GONTIER (Fernande), Simone de Beauvoir, Paris, Perrin, 1985, 415 pages ;
GAGNEBIN (Laurent), Simone de Beauvoir ou le refus de l’indifférence, Paris, éditions Fischabacher, 1968, 192 pages ;
GALTIER (Ingrid), «Relire Beauvoir, le deuxième sexe, dix ans après», Sens Public, 2013, vol 10, pages 1-20 ;
GENNARI (Geneviève), Simone de Beauvoir, Paris, éditions universitaires, 1963, 138 pages ;
KAIL (Michel), «Simone de Beauvoir et la pensée de droite. Philosophie et militantisme», Cahiers de l’association internationale des études françaises, 2009, n°61, pages 133-148 ;
KHAN MOHAMMADI (Fatémeh), Simone de Beauvoir écrivain engagé, thèse sous la direction de Guy Borelli, université de Nancy II, 4 février 2003, 386 pages ;
MOI (Toril), Simone de Beauvoir. Conflits d’une intellectuelle, traduit de l’anglais par Guillemette Belleteste, préface de Pierre Bourdieu, Paris, Diderot éditeur, 1995, 469 pages ;
RENAULT (Matthieu), «Le genre de la race : Fanon, lecteur de Beauvoir», Actuel Marx, 2014, vol 1, n°55, pages 36-48 ;
SCHWARER (Alice), Simone de Beauvoir : six entretiens aujourd’hui, Paris, Mercure de France, 1984, 138 pages ;
SIMONS (Margaret, A), «Richard Wright, Simone de Beauvoir et le Deuxième sexe», traduction de Marine Rouch, Simone de Beauvoir Studies, 14 décembre 2020, vol 31 ;
VALLEE (Nathalie), Les représentations et les pratiques de la lecture chez un écrivain : Simone de Beauvoir, sous la direction de Martine Poulain, Villeurbanne, école nationale supérieure des bibliothèques, 1986,  51 pages.
Paris, le 27 février 2022 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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20 février 2022 7 20 /02 /février /2022 17:43
«Eleanor ROOSEVELT (1884-1962), Première Dame, humaniste, sa flamme a réchauffé le monde» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
Eleanor ROOSEVELT n’était pas seulement que la Première Dame des Etats-Unis, en des temps troublés, pendant la Deuxième guerre mondiale, elle était bien plus que cela. Animée de convictions profondes et sincères, anticonformiste, particulièrement attachée à liberté et à l’égalité, et portant une grande attention aux minorités, pour le droits des votes des femmes et la promotion des Noirs, Eleanor ROOSEVELT est d’une grande compassion à l’égard des plus démunis. Elle est aussi l’un des architectes majeurs de l’Etat de providence. Présidente de la Commission des Nations Unies des droits de l’Homme depuis 1947, Eleanor ROOSEVELT, aux côtés de René CASSIN (1887-1976), un juriste et diplomate français, est l’une des grandes militantes à la base de la Déclaration universelle des droits de l’Homme du 10 décembre 1948. «Eleanor Roosevelt joua un rôle de premier plan, dès la naissance des Nations unies, car plus que quiconque, elle portait en elle l’idéal de tous les peuples» écrit en 1963, U THANT (1909-1974), secrétaire général des Nations unies.
Eleanor ROOSEVELT a pourtant surmonté des épreuves douloureuses dans sa vie personnelles. Née le 11 octobre 1884, à Manhattan, son père, Elliott ROOSEVELT (1860-1894) appartient à une haute aristocratie protestante New yorkaise, mais meurt très tôt, d’alcoolisme et de drogue, à la suite d’une crise de delirium tremens. En effet, à la mort de sa mère d’une grande beauté, Anna Rebecca HALL (1863-1892),  à l’âge de 29 ans de diphtérie, son second fils disparaîtra prématurément. «Ma mère était troublée par mon absence de beauté et je le savais car, à cet âge, les enfants ressentent ce genre de choses» écrit Eleanor ROOSEVELT dans ses mémoires. Eleanor ROOSEVELT élevée, par sa grand-mère maternelle, Marie Ludlow HALL (1843-1919) à Tivoli, à New York. Eleanor étudie, de 1899 à 1902, dans un pensionnat, à Allenswood, près de Londres, une institution dirigée par une anglaise, Mme Marie SOUVESTRE (1835-1905), une anglaise de souche bretonne et féministe. Dans ce pensionnat, elle apprend l’indépendance d’esprit, la curiosité intellectuelle, le goût des voyages, de la langue française, mais aussi la défense des minorités, comme les femmes. Eleanor gagne en estime de soi et en confiance, et s’affirme davantage. Elle a deux frères, Elliot Jr (1889-1893) et Hall (1891-1941) et un demi-frère, né d’une relation extraconjugale, Elliot et mort en 1941. Son oncle, Theodore ROOSEVELT (1858-1919), a été président des États-Unis de 1901 à 1909.
Eleanor ROOSEVELT se marie, le 17 mars 1905 à un cousin éloigné, Franklin Delano ROOSEVELT (1882-1945), diplômé de Harvard, un homme ambitieux et intelligent. Le couple habite dans un premier chez la belle-mère, Sara Delano ROOSEVELT (1854-1941), une femme autoritaire et écrasante. En 1911, quand Franklin ROOSEVELT est élu sénateur de l’Etat de New et que la famille, a déménagé, Eleanor reprit confiance en elle et s’affirma davantage. A partir de 1913, Franklin ROOSEVELT est nommé Secrétaire d’Etat adjoint à la Marine, à Washington. Il sera élu président des États-Unis du 4 mars 1933 au 12 avril 1945. Un quatrième mandat qu'il n'achèvera pas. Le couple aura six enfants en l'espace de dix ans. «Je pense, écrira Eleanor, que je correspondais tout à fait au modèle de la jeune femme de la bonne société de l’époque, assez conventionnelle, effacée, destinée à n’être qu’une mère de famille» dit-elle en 1933.
Au départ, timide et mélancolique, d’un physique peu avenant, Eleanor ROOSEVELT, une femme tenace et intelligente, devient active et particulièrement influente au Parti démocrate. En 1918, en fouillant dans les affaires de son mari de retour d’un voyage en Europe, Eleanor découvre qu’il la trompait avec Lucy MERCER (1891-1948), puis avec sa secrétaire privée, Marguerite ALICE dite Miss LEHAND (1898-944) et bien d’autres. Le président ROOSEVELT meurt le 12 avril 1945, aux côtés de sa maîtresse Lucy MERCER. Jusqu’ici femme effacée et mondaine, Eleanor connaît une transformation profonde «Le monde dans lequel je vivais s’écroula. Cette année-là, je suis vraiment devenue adulte» écrit-elle. Atteint de poliomyélite, à partir de 1932 Franklin Delano ROOSEVELT, sera invalide le reste de sa vie. Les femmes obtiennent le droit de vote en 1919, Eleanor, à la demande de Narcissa VANDERLIP, présidente de la Ligue des électrices de New York, s’engage davantage dans les mouvements féministes. Eleanor ROOSEVELT trouvera d’autres compensations, à travers des amours féminines, notamment avec Lorena ALICE HICKOK (1893-1968), une journaliste qui l’aidera à organiser une communication efficace des actions politiques au service de son mari. Le couple avait échangé plus de 2000 correspondances, parfois enflammées «Je me souviens plus clairement de vos yeux et de cette sorte de sourire taquin qu’on peut y lire, et du contact contre mes lèvres, de cette douce petite tache au coin nord-est de votre bouche» écrit Lorena à Eleanor. En effet, Eleanor ROOSEVELT rompt la tradition par ses conférences de presse, sa participation à des émissions de radio et par ses articles écrits librement dans le quotidien «My Day».
Prête à briser tous les tabous, menant une vie autonome, au risque de choquer, libérale de gauche, engagée politiquement, réinventant la fonction d'épouse de président des Etats-Unis, Eleanor ROOSEVELT n'a cessé de revendiquer la liberté de ses choix et de ses opinions, tout en prenant soin de ne jamais nuire à son mari de Président. Aussi, elle s’engage, tous azimuts, dans différents combats en faveur des femmes, pour la conquête ou la conservation du pouvoir, pour l’égalité question de races et de classes, de justice, de sécurité économique, les droits de l’homme, mais aussi pour la paix. Eleanor ROOSEVELT avait donc l’habitude de représenter son mari dans différentes cérémonies, tout en défendant les intérêts du Président. Le credo de Eleanor ROOSEVELT, une femme d’influence, est de servir les intérêts de son mari : «Il y aurait long à dire sur la vie passée et présente de cette femme extraordinaire. Laide, et le sachant. Eleanor Roosevelt grandit avec le sentiment qu'elle devait plus au monde qu'il ne lui devait, et bien qu'elle ait gagné en confiance en elle-même, elle a gardé jusqu'à ce jour cette même humilité. Son intérêt dévorant pour l'être humain et pour la vie américaine a dégelé sa timidité foncière et c'est le besoin de porter elle-même son message de réconfort et de foi aux autres qui lui fait mener cette vie trépidante» écrit, dans «Le Monde» du 2 mars 1940, Jean-Paul CRESPELLE un article intitulé «Le premier agent de propagande du président Roosevelt, sa femme, Eleanor Roosevelt». Cependant, et en toutes circonstances, le président ROOSEVELT est resté maître de sa décision «Mon mari prend ses propres décisions. Nous discutons beaucoup ensemble, et quelquefois je m’oppose à lui, mais il décide toujours tout seul» dit Eleanor ROOSEVELT.
Eleanor ROOSEVELT, animée d’une grande compassion, est une femme de son temps. «Les grands esprits discutent des idées ; les esprits moyens discutent des événements ; et les petits esprits des gens» disait-elle. Ainsi, elle a été sensible au sort des défavorisés et à leur souffrance, notamment pendant la Grande dépression, en mettant en place diverses actions de secours. Femme énergique, dynamique, Eleanor ROOSEVELT est curieuse de tout et des autres «A la naissance d’un enfant, si sa mère demandait à sa bonne fée de le doter d’un cadeau le plus utile pour lui, ce cadeau serait la curiosité» dit-elle. Antiraciste résolue, Eleanor ROOSEVELT a soutenu Marian ANDERSON, une contralto noire, que les «Filles de la révolution américaine» avaient interdite de chanter au «Constitutional Hall». En pleine ségrégation raciale, Eleanor ROOSEVELT organise, pour Marian ANDERSON, un concert mixte, de 75000 participants. «L’idée de la supériorité d’une race sur une autre doit disparaître dans notre pays», écrit-elle plus tard, le 30 avril 1945. Le concert géant au Memorial de Lincoln a préfiguré le «I Have a Dream» de Martin Luther KING, en 1963 et Marian ANDERSON viendra y chanter. «Personne ne peut vous diminuer sans que vous y consentiez» disait Eleanor ROOSEVELT.
Un des grands exploits d’Eleanor ROOSEVELT, bien implantée au sein du Parti démocrate, est d’avoir retourné, durablement, en faveur son parti et pour le compte de son mari, le vote des Noirs. Le président Franklin ROOSEVELT, élu en 1932, en pleine Grande dépression, promettait seulement la reprise économique, et l’aide aux démunis. Cependant, les communautés avaient, initialement, voté, dans leur grande majorité, par le républicain Herbert HOOVER, le président sortant. En effet, traditionnellement les communautés noires avaient jusqu’ici voté par le parti républicain en raison du geste d’Abraham LINCOLN, qui avait aboli l’esclavage. Le parti démocrate, quant à lui, était resté dominé par la partie sudiste, conservatrice et ayant mis en place des lois ségrégationnistes. Franklin ROOSEVELT, ne s’occupant que des conséquences économiques désastreuses de la crise économique de 1929, ne remettait pas en cause, le système ségrégationniste, et n’a pas pris de mesures spéciales en faveur des Noirs. «Depuis trois siècles, le racisme contaminait la conscience nationale tout comme le corps politique. […] La majorité des Américains blancs ne voulaient aucun changement dans les relations raciales. Ils ne souhaitaient ni la déségrégation ni l’égalité des chances pour les Noirs» écrit Harvard SITKOFF. En fait, c’est au scrutin de mi-mandat, en 1934, Eleanor ROOSEVELT a réussi à mettre en place la politique de la «New Deal», (Etat de providence). En ces temps de crise économique, il semble que ce soient les aides apportées par le New Deal qui emportèrent l’adhésion de la population noire. Ainsi, si les Afro-Américains bénéficièrent du «New Deal», c’est davantage en tant que catégorie socio-économique défavorisée qu’en tant que minorité raciale. La situation des afro-américains en 1945 différait peu de ce qu’elle était avant l’arrivée de Franklin ROOSEVELT au pouvoir en 1933. Dans le Nord, les Afro-Américains étaient cantonnés à des métiers pénibles et mal payés ; ils vivaient, pour la plupart, dans des ghettos. Dans le Sud, la ségrégation raciale était toujours inscrite dans la loi. Eleanor est à la base en 1936 de l’abolition de la «Poll Tax», l’impôt que devait payer les Noirs pour voter.
Eleanor ROOSEVELT est de la Gauche radicale et avait même été mise en cause ses bonnes relations avec Alger HISS (1904-996), un fonctionnaire d’Etat américain accusé d’espionnage pour l’URSS. Pour elle, le racisme aux Etats-Unis et le fascisme en Europe sont les deux facettes d’une même essence. Les Etats du Sud l’accusent de mener des activités «antiaméricaines» et d’être communiste. Eleanor ne se déclarait ni socialiste, ni social-démocrate, mais une «communiste utopique». Eleanor ROOSEVELT était également amie de Joseph P. LASH (1909-1987) un journaliste et militant américain. Pendant, la guerre civile en Espagne, Eleanor ROOSEVELT, avec divers mouvements de jeunesses appelle à soutenir les républicains espagnols contre FRANCO. Son analyse du fascisme, un adversaire radical de la liberté a été visionnaire. Elle aide des Etats-Unis, un pays isolationniste, à s’engager dans la Seconde guerre mondiale. «Il n’est pas de compromis au monde qui puisse mettre fin au conflit actuel. Il n’y a jamais eu, et, il n’y aura jamais, de compromis entre le Bien et le Mal. Seule la victoire totale peut récompenser les défenseurs de la tolérance, du bien, de la liberté et la foi» finira par dire, après une longue hésitation, Franklin D. ROOSEVELT. 
Anna Eleanor ROOSEVELT disparaît le 7 novembre 1962, soit il y a de cela 60 ans ; elle est enterrée à Hyde Park aux côtés de son mari. Au pied du monument qui lui est dédié, à New York, et inauguré en 1996, par Hillary CLINTON, il est inscrit : «Sa flamme a réchauffé le monde» (Her Glow has Warmed the World). Eleanor ROOSEVELT avait six enfants : Anna (1906-1975), James (1907-1991), Franklin Jr (1909-1909), Elliott (1910-1990) Franklin Jr (1914-1988) et John (1916-1981). Les hommages sont unanimes, Eleanor ROOSEVELT étant devenue «l’objet d’un respect quasi universel, une des femmes les plus estimées du monde» écrit le New York Times. En effet, Eleanor ROOSEVELT a toujours rêvé d’une monde plus juste et plus fraternel : «Le futur appartient à ceux qui croient à la beauté de leurs rêves» disait-elle. Dans son humanisme et l’intérêt portés aux déshérites, «Eleanor Roosevelt ne se contentait pas de communiquer avec les opprimés et les exploités du monde, elle s’identifiait à eux. Quand elle parlait de droits et de libertés, elle n’évoquait pas de purs principes, mais un exercice réel de ces droits et libertés, et un mode de vie» écrit U THANT. Eleanor ROOSEVELT reçoit, à titre posthume, en 1968, le Prix des Nations Unies des droits de l’Homme.
Références bibliographiques très sommaires,
1 – Contributions d’Eleanor Roosevelt
ROOSEVELT (Eleanor), Courage in a Dangerous World, Allida M. Black éditeur, New York Columbia University Press, 1999, 362 pages ;
ROOSEVELT (Eleanor), Ma vie, traduction de Yvette Roudy, Paris, éditions Gonthier, 1965, 285 pages ;
ROOSEVELT (Eleanor), This I Remember, New York, Harper and Brothers, 1949, 387 pages.
2 – Critiques d’Eleanor Roosevelt
BACHARAN (Nicole) SIMONNET (Dominique), «Eleanor Roosevelt, la militante», First Ladies, 2020, pages 183-218 ;
BEATA (Robien, de), Les passions d’une présidente, Eleanor Roosevelt, Paris, Perrin, 2000,  335 pages ;
CRESPELLE (Jean-Paul), «Le premier agent de propagande du président Roosevelt, sa femme, Eleanor Roosevelt», Le Monde, 2 mars 1940, n°4.282, page 8 ;
CURIE (Fabien), «Eleanor Roosevelt et les Afro-Américains : une nouvelle donne ?», Hal, archives ouvertes, 2014, pages 129-152 ;
KIEJMAN (Claude-Catherine), «Eleanor Roosevelt, First Lady of the World», Revue des Deux-Mondes, juillet-août 2017, pages 78-92 ;
KIEJMAN (Claude-Catherine), Eleanor Roosevelt, First Lady et rebelle, Paris, Tallandier, 2012, 256 pages ;
KNAPP SWAYER (Kem), Eleanor Roosevelt. A photographic Story of a Life, Dorling Kindersley Publishing, 2006, 128 pages ;
ROBINSON (Greg), «Eleanor Roosevelt, à Montréal, les droits de l’Homme et l’internationalisme durant la Seconde Guerre mondiale», Bulletin d’histoire politique, 2018,  vol. 30, n°3, pages 19-33 ;
SITKOFF (Harvard), A New Deal for Blacks : The Emergence of Civil Rights as a National Issue. The Depression Decade, New York, Oxford University Press, 1981, 330 pages ;
U THANT (Maha, Tray, Sithu) «Eleanor Roosevelt, une vie tout entière vouée à la lutte pour les droits universels», Le Courrier de l’Unesco, 1963, Vol XVI, n°12, page 15 ;
WOLTERS (Raymond), Negroes and the Great Depression : The Problem of Economic Recovery, Westport, Greenwood Publishing, 1970, 398 pages ;
Paris, le 16 février 2022 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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28 décembre 2021 2 28 /12 /décembre /2021 16:01
«Virginia WOOLF (1882-1941) écrivaine socialiste de la modernité, du féminisme et du monologue intérieur, une Gloire littéraire mondiale» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
80 ans après sa disparition, écrivaine mythique, critique littéraire, géniale et tragique, reconnue comme la plus prolifique et la plus inventive, Virginia WOOLF est l’auteure d’essais, de correspondances, d’un journal de 26 volumes et des biographies. «Le temps est le seul critique dont l’autorité soit indiscutable. Il réduit à néant des gloires qui avaient paru solides ; il confirme des réputations que l’on avait pu croire fragiles. Un quart de siècle après sa mort, Virginia Woolf garde sa place dans l’histoire littéraire et ses lecteurs. Ses œuvres complètes se trouvent dans toutes les librairies britanniques. Son influence est reconnue bien au-delà des frontières de son pays», écrit l’académicien André MAUROIS (1885-1967). Grande féministe, la création littéraire de Virginia WOOLF est enveloppée d’une «atmosphère subtile. Elle foisonne en sensations fraiches et rares à la fois. Elle nous dévoile une imagination dont les plus prompts élans intuitifs s’associent toujours à des perceptions d’un raffinement extrême» écrit Floris DELATTRE (1880-1950). Virginia WOOLF qualifiée par Nathalie SARRAUTE de «visionnaire du Maintenant», est comparée à une étoile qui dansait «Si l’in s’arrête à considérer l’œuvre de Virginia Woolf, sa légèreté, sa densité claire et jusqu’aux pulsations irisées d’un style qui fait penser, tour à tour ce qui traverse et à ce qui est traversé, à la lumière et au cristal, on en vient à dire que cette femme, si singulièrement subtile, naquit peut-être à la minute précise où une étoile se prenait à penser» écrit Marguerite YOURCENAR (1903-1987), dans sa préface sur «Les vagues». Maîtresse de la prose anglaise traditionnelle et nouvelle, pour Virginia WOOLF, la vie est un tout, l’Unité dans la diversité. «Virginia Woolf, je la classerai avec les peintres, elle en est un, et des plus accomplis» écrit Jacques-Emile BLANCHE (1861-1942). La contribution littéraire de Virginia WOOLF est dominée par le monologue intérieur, des voix polyphoniques, le féminisme, la recherche du temps perdu, la folie et l’engagement socialiste. «Il est faux, pensait Virginia Woolf, qu’un caractère soit un objet à décrire de l’extérieur. Un esprit n’est autre chose que le cours continu des images et des souvenirs. Si un romancier veut être vrai, il import qu’il soit fidèle à ces images glissantes. Ainsi les réflexions de Virginia Woolf  sur le spectacle de la vie et sur les œuvres du passé, la conduisaient vers une esthétique impressionniste. Virginia Woolf, elle, dépasse l’impressionnisme par cette vision de la beauté et de la grandeur de la vie considérée dans ses actes les plus simples » écrit André MAUROIS. Célèbre pour son écriture expérimentale et sa technique du flux de conscience, son style tantôt fragmenté, tantôt fluide, brise le plus souvent la linéarité du récit par l'absence de séquence, la rupture et l'inversion, dans son désir de rendre compte de la complexité du réel. Son ambition littéraire est «d’écrire quelque chose dont les gens se souviennent quand ils sont seuls» dit-elle.
Au début du XXème siècle, la nouvelle génération d’intellectuels vit encore claustrée dans sa tour d’ivoire, et prisonnière de vieux schémas conservateurs, dans un monde en pleine mutation (Guerres, colonialisme, destruction de sa maison, la Hogarth Press pendant les bombardements de Londres, menaces pesant sur son mari, Léonard WOOLF, un Juif). Dans leur mauvaise conscience, ces écrivains constatent que le monde dans lequel ils vivent est édifié autour de graves injustices, mais refusent de le condamner. «Virginia Woolf, une des femmes écrivains les plus marquants de l’Angleterre, est aussi l’une de celles dont l’œuvre manifeste plus de rébellion la plus résolue de contre la littérature qui l’a précédée ; un besoin d’indépendance critique, d’abattre les barrières des habitudes reçues ; de ne point abdiquer devant le passé, de le regarder en face, de renoncer à ce qu’il contient de révolu» écrit, en 1932, Floris DELATTRE.
Virginia WOOLF marque aussi les mémoires pour son humour intelligent, son engagement pacifiste, et surtout son modernisme. «Aucune époque n’a été plus riche que la nôtre en écrivains qui sont résolus à exprimer les différences qui les séparent du passé, et non pas les ressemblances qui s’y rattachent» écrit Virginia WOOLF. Aussi, la contribution littéraire de l’auteure se manifeste par une rupture par rapport à l’Angleterre conservatrice victorienne, entre 1837-1890, et edwardienne. Virginia WOOLF, une Socialiste, croit au rôle social de l’artiste. Pour elle, les écrivains classiques de l’ère victorienne, issus de la Gentry, ne méprisaient pas les autres classes sociales, mais ne les connaissaient pas vraiment. En vivant claustrés dans leur tour d’ivoire de stuc et d’or, ils ne voulaient pas, dans leur contribution littéraire, s’ouvrir aux autres : «La littérature n’est pas propriété privée ; la littérature est domaine public. Elle n’est pas partagée entre les nations ; là, il n’y a pas de guerre. Passons librement et sans crainte et trouvons notre chemin tout seuls. Un écrivain, plus qu’aucun autre artiste, a besoin d’être critique, parce que les mots sont si ordinaires, si familiers qu’il doit les tamiser, les passer au crible, s’il veut qu’ils durent. Écrivez tous les jours, écrivez librement ; mais comparons toujours ce que nous avons écrit avec ce que les grands écrivains ont écrit. C’est humiliant mais c’est essentiel. […] Nous n’avons pas besoin d’attendre la fin de la guerre. Nous pouvons commencer dès maintenant» écrit-il dans «la tour penchée» un extrait de l’art du roman. Jean-Paul SARTRE estime que le roman devrait être nécessairement engagé, et Céline prétend que le moi et le langue parlé sont les ingrédients de la création littéraire. Libérale et regrettant l’âge d’or de la poésie, et en moderniste, Virginia WOOLF estime que «le roman est la forme d’art qui demande le moins de concentration» et privilégie l’élément psychologique. Le style de Virginia WOOLF, dans sa modernité, ayant été décrit comme obscur ou difficile à suivre, son mari et biographe, est venu à son secours «La plupart des gens prétendent que la littérature ultramoderne se distingue par son obscurité, et nul ne saurait être plus sensé, ni plus clair : somme toute, la difficulté qu’éprouve le lecteur provient de ce qu’il est inhabituel à suivre les transitions de pensée de l’auteure. Tout artiste, tout auteur original a, en son temps, déconcerté le public. Mais cela ne dure qu’un temps, juste assez pour que leur rébellion, plus ou moins audacieuse contre la tradition, soit comprise, excusée, approuvée» écrit Léonard WOOLF.
Adeline, Virginia, Alexandra STEPHEN est née le 25 janvier 1882 à Londres, au 22 Hyde Park, dans le quartier de Kensington. Sa mère, Julia Prinsep JACKSON DUCKWORTH (1846-1895), une famille d’éditeurs, est belle, froide, efficace, «l’Ange du foyer» écrit Virginia WOOLF ; elle doit à sa mère sa délicatesse naturelle, le charme et le raffinement de son esprit. Son père, Sir Leslie STEPHEN (1832-1904), critique littéraire, rédacteur du «Dictionary of National Biography», un dictionnaire biographique des grands hommes, entré d’abord dans les ordres, pour devenir un libéral, est l’un des piliers de l’université de Cambridge. Sir Leslie STEPHEN, d’une distinction absolue, mais sourd, «c’était un de ces vieux gentleman victoriens d’une exquise amabilité et d’une élégance physique et mentale exceptionnelle, toutes les souffrances du monde avaient marqué son visage de rides d’une indiscutable noblesse» écrit Léonard WOOLF, dans «Ma vie avec Virginia». Sir Leslie connaît de grands hommes, comme Thomas HARDY (1840-1928) écrivain naturaliste, Henry JAMES (1843-1916) écrivain du réalisme, Edmund GOSSE (1849-1928), traducteur et critique littéraire et Thomas CARLYLE (1795-1881), auteur des «Héros» et un sage de l’ère victorienne.
Au carrefour de plusieurs influences ou courants culturels, britanniques comme français «son roman est un mélange d’impressionnisme et d’intellectualisme. L’inconscient psychologique pourrait y constituer le thème central du roman de Virginia Woolf : la clarté de son esprit, et la finesse exquise de sa culture, y frappe d’abord au premier» écrit Floris DELATTRE. Son père, issu de l’aristocratie victorienne, penseur indépendant, était d’abord marié à Harriet morte en 1875, la fille du romancier William MAKEPEACE THAKERAY (1811-1863). L’auteure doit à son père le goût du labeur intellectuel. Sa mère, Julia, veuve très jeune, avait déjà trois enfants de son précédent mariage avec Herbert DUCKWORTH : George (1868-1934), Stella (1869-1897) et Gerald (1870-1937). Ses deux parents, Julia et Leslie. Remariée à Sir Leslie, en 1878, ils auront ensemble quatre enfants : Thoby (1880-1906), Virginia (1882-1941) et Adrian (1883-1948). L’éducation entière de Virginia a été faite à la maison, et s’intéresse notamment à Sir Thomas BROWN (1605-1662), Michel de MONTAIGNE (1533-592) auteur des «Essais», Léon TOLSTOI (1828-1910), Jane AUSTIN (1775-1817), George ELIOT (1819-1880), romancière, et les sœurs Brontë, Charlotte et Emilie.
En 1927, «Promenade au Phare», «voyage au phare», «vers le phare» ou «To the Light House», est le roman de l’âge de l’innocence, le plus autobiographique, sans doute le meilleur de Virginia WOOLF. Ce roman, un chant d’amour, de joie, de solitude et d’angoisse, fait écho au livre d’Edith WHARTON (1862-1937), «The Age of Innocence», de 1920, Prix Pulitzer aux Etats-Unis, en 1921, et publié maintenant en 2019, à Paris, les éditions Belles Lettres, sous le titre de «L’âge de l’innocence», une brillante peinture de la haute bourgeoise new-yorkaise du XIXème siècle, avec ses conventions, sa morale et ses codes rigides, et son étouffante atmosphère de caste. Occupée à réprimer durement tout ce qui pourrait troubler son entre-soi, cette société de caste réprime durement toute tentative de révolte ou d’innovation. Edith WHARTON avait pour mentor, Henry JAMES, un ami au père de l’auteure. Virginia WOOLF se penche sur les souvenirs heureux de son enfance concentrés sur la période 1910 et 1920, en évoquant les vacances avec sa famille aux Cornouailles. «Je suis bien résolue à entreprendre «La promenade au Phare». Ce sera assez court. Rien ne manquera au caractère de Père. Il y aura aussi Mère, St Ives  où, petite fille, passa des vacances qui furent peut-être les plus heureux moments de sa vie, l'enfance et toutes les choses habituelles que j'essaie d'inclure, la vie, la mort. Mais le centre, c'est l'image de Père, assis dans un bateau et déclamant «Nous pérîmes chacun tout seul» écrit, le 14 mai 1925, Virginia WOOLF dans son journal. En effet, le personnage de M. RAMSAY, un professeur d’épistémologie, rappelle bien le père, Sir Leslie, une figure tyrannique, tant redoutée qu’adorée ; «cet égoïste, ce cuistre tout occupé de savoir» écrit Jacques-Emile BLANCHE. «Il est évident que Virginia s’est inspirée de son père pour créer le personnage de Mrs Ramsay. Il ne s’agit pas de la simple transposition d’une personne réelle en personnage de fiction, Virginia l’a sublimé, l’œuvre d’art n’est pas une photo. Mais on peut faire tout de même quelques rapprochements. Sir Leslie Stephen a été parfois difficile à vivre pour sa famille, ses filles, Vanessa, en particulier. Elles ont mal vécu son autorité, sa sentimentalité, mais elles ont été déloyales à son égard après sa mort», écrit Léonard WOOLF, dans «Ma vie avec Virginia». Ce roman est qualifié par Virginia, dans son journal, de «livre dur et musclé». Le père, philosophe de métier, mais apparemment peu talentueux, trouve à contrarier son fils, James, de six ans, espérant une promenade au phare. «S’il fait beau» dit la mère. «Mais, il ne fera pas beau» retorque, sèchement, Mr RAMSAY, et son épouse accepte, sans discuter, ce diktat.
Dans ce roman, Virginia WOOLF décrit ainsi Mr RAMSAY «Il est mesquin, égoïste, vain, incapable de sortir de lui-même ; c'est un tyran». Le père, qualifié de patriarche despotique, campé dans ses certitudes, est un puritain, acariâtre, brutal, capricieux, exigeant, tellement autoritaire que Virginia écrira, dans son «Journal» : «Si mon père était resté en vie, je n’aurais jamais écrit autant de romans et d’essais ; il n’avait aucune sensibilité à la peinture, pas d’oreille, aucun sens de la musique des mots ; la nature l’avait doué d’une grande vigueur animale, mais avait négligé de l’équiper d’un cerveau».
En revanche, «Promenade au phare», une immense cathédrale d’Amour élevée à la gloire et à la mémoire de sa mère morte, alors que Virginia était encore très jeune, est une thérapie et un deuil. Virginia sentait sa présence, sa voix et voulait l’immortaliser. En effet, sa mère, incarnée par Mrs RAMSAY, est l’archétype de la femme attachée aux valeurs traditionnelles, dévouée, pleine de beauté intérieure, mais idéalisée parce que morte quand Virginia WOOLF n’avait que treize ans. En effet, Mrs RAMSAY, attachée aux valeurs conservatrices de l’ère victorienne, est vénérée par les hommes parce qu'ils voient en elle le symbole de la femme belle et féconde, se contente d'une grande condescendance à leur égard : «Elle prend toujours les hommes en pitié comme s'ils avaient manqué de quelque chose, et les femmes jamais» écrit Virginia WOOLF. Devant subir leurs humeurs et leurs demandes, chercher à leur plaire et les réconforter, Mrs RAMSAY peut émettre une plainte implicite contre le rôle qu'elle tient pourtant à jouer : «Elle est femme et, en conséquence, on vient naturellement la trouver toute la journée, tantôt pour une chose et tantôt pour une autre» écrit-elle.
Le personnage de Lily BRISCOE, une artiste indépendante, rappelle bien sa sœur, Vanessa BELL, une peintre. Au passage, Virginia WOOLF dénonce la misogynie du père «Il laisse entendre que le cerveau masculin conserve sa grandeur même dans sa déchéance ; que toutes les femmes doivent rester dans l'ombre des travaux de leurs maris. (…) Les femmes sont incapables de peindre ; les femmes sont incapables d'écrire» dit le personnage de Charles Tansley. Par l’art, James ira au phare, dix ans après, une tour nue et droite, sur un rocher désolé ; il est déçu, ce n’était pas le phare argenté et brumeux fantasmé durant son enfance. Un personnage du roman «se demande : Pourquoi vivons-nous? Pourquoi se donner tant de mal pour que la race humaine continue à exister? Est-ce tellement désirable ? Sommes-nous attirants en tant qu'espèce?» s’interroge William BLAKE au cours d’une conversation avec Mrs RAMSAY. Lily peint de visage de Mrs RAMSAY ; c’est le temps retrouvé, digne de Marcel PROUST. Le personnage de Lily BRISCO,  par son activité picturale, s'interroge sur la nature de Ia création artistique, sur la difficulté de créer, sur le rôle de l'art. Son travail lui permet d'explorer en profondeur la mémoire, de faire revenir le passé, de retenir les heures qui passent, de saisir dans sa miraculeuse spontanéité «un moment d'être», d'essayer de «faire de l'instant présent quelque chose de permanent », de lutter contre le Chaos, de vaincre la mort. Car l’art est ce qui accomplit, qui permet à toutes les choses de trouver leur parfait achèvement. La peinture est un moment d’éternité «Rien ne dure ; tout change ; mais pas les mots, pas la peinture», dit Lily BRISCO.
Dans «Promenade au phare», l’action se passe dans une maison des Hébrides, au sud de la mer d’Ecosse, rappelant en bien des points la maison de Saint Ives, en Cornouailles, où le clan des STEPHEN allait séjourner durant les vacances d’été. Une soirée d'été sur une île au large de l'Écosse. Pôle de convergence des regards et des pensées, Mrs Ramsay exerce sur famille et amis un pouvoir de séduction quasi irrésistible. Un enfant rêve d'aller au Phare. L'expédition aura lieu un beau matin d'été, dix ans plus tard. Entretemps, mort et violence envahissent l'espace du récit. Au bouleversement de la famille Ramsay répond le chaos de la Première Guerre mondiale. La paix revenue, il ne reste plus aux survivants désemparés, désunis, qu'à reconstruire sur les ruines. Des bonheurs et des déchirements de son enfance, Virginia WOOLF a fait la trame d'une œuvre poétique, lumineuse et poignante qui dit encore le long tourment de l'écriture et la brièveté de ses joies : visions fragiles, illuminations fugaces, «allumettes craquées à l'improviste dans le noir». Poétesse et romancière de la psychologie, Virginia WOOLF incarne bien la modernité : «Je pense vaguement à inventer pour mes livres un nouveau terme, que je substituerai à «roman». Un nouveau… de Virginia Woolf. Mais quoi ? Une nouvelle élégie ?» écrit Virginia WOOLF dans son journal du 27 juin 1925. Ce roman et suivant Max-Pol FOUCHET, pose cette question philosophique «Qu’est-ce que la vie ?».
Dans ce roman, Virginia WOOLF introduit ses sujets fétiches : la vie, la mort, les relations humaines, l’essence de l’art, le temps qui passe. «Le passé est magnifique parce que l’on ne ressent jamais une émotion dans toute sa réalité sur le moment. Elle se développe par la suite, si bien que nous n’avons pas d’émotion complète dans le présent, mais seulement dans le passé», écrit-elle dans son journal. Devant les drames familiaux et ces morts, «Le Phare» est destiné à illuminer ce sombre et déprimant passé. Virginia WOOLF adopte une nouvelle technique «Dans promenade au phare», celle du monologue intérieur, flux ou courant de conscience (Stream of Consciousness), terme inventé par William JAMES (1842-1910), une pensée in petto, flottante et errante, parfois traversée d'une oralité intime. Le récit, comportant peu de dialogues et d’actions, peut être sinueux et difficile à suivre, il s’agit d’évènements, d’objets, de lieux ou de réflexions des principaux personnages qui se souviennent, s’interpellent parfois à distance, se questionnent, s’imaginent ou rêvent. Dans une langue parfois populaire, avec des hyperboles, des antithèses, des comparaisons, des personnifications, une description documentaire, une rumination des événements passés, les personnages traversent des moments de douleur d’extase, de soulagement, de haine, de ressentiment, d'attrait réciproque, tout en restant claustrés dans leur solitude. Finalement, «Promenade au phare» est l’éloge de de l’éphémère, de la géographie de l’enfance, le caractère quasi religieux des émotions de l’enfance et la grande fragilité des relations adultes. Le monologue intérieur, traduit ainsi la complexité de la vie humaine «Son œuvre garde, tantôt la fluidité insaisissable de quelque rêve féérique, tantôt montre la précision d’un effort intellectuel tenace» écrit Floris DELATTRE.
Sa sœur, Vanessa, passionnée d’art, épouse le critique d’art Clive BELL (1881-1964). Dans sa modernité, en pleine période impressionniste, Virginia WOOLF pense que le romancier, comme le peintre, peut s’évader du réalisme, en brossant ses impressions. «L’écriture moderne est gênée par la nécessité de suivre la chronologie. Mais la chronologie ne correspond pas à la réalité. En fait, dans notre esprit, le temps passé, le présent et l’avenir se confondent. Le temps n’est pas homogène. Il y a des moments d’extase qui semblent infinis, et de longues plages sableuses qui laissent à peine une trace dans la mémoire» écrit Virginia WOOLF.
La modernité de ses romans résident en partie dans l’absence d’intrigue, le monologue intérieur, un récit libre et polyphonique, en sont la pièce centrale. «Il est indiscutable que nous sommes ici en présence d’une des intelligences et des imaginations les plus délicates d’aujourd’hui, de celles qui cherchent et trouvent de nouvelles voies dans le champ romanesque anglais» écrit en 1936, Jorge Luis BORGES (1899-1986). Dans sa grande compassion, particulièrement sensible aux injustices, Virginia WOOLF, comme Tolstoï, pense que le roman n’est pas une leçon de morale, mais une œuvre d’art. En effet, l’art exhibe et tient la vie à distance et le roman doit conserver une grande proximité avec la vie, de l’intérieur, comme de l’extérieur. Par conséquent, dans les romanes de Virginia WOOLF l’intrigue est marginale et l’introspection philosophique privilégiée : «Ce qui compose les personnages de Virginia Woolf, c’est cette pluie d’impressions qui s’abat sur eux  et transforme lentement leur conscience» écrit André MAUROIS.
Mariée à Léonard Sidney WOOLF (1880-1969), en août 1912, un socialiste et membre fondateur du Parti travailliste, pacifiste et anticolonialiste, spécialiste des questions d’histoire diplomatique, journaliste, éditeur, écrivain et intellectuel radical de Cambridge, son conjoint lui transmet l’héritage spirituel de son père : «Ce que l’Eternel attend de toi, c’est que tu pratiques la Justice et que tu aimes la clémence» disait son beau-père, Sydney WOOLF. A Cambridge, Léonard était ami de Lytton STRACHEY et Thoby, un frère à Virginia. Et Virginia avait «quelque chose d’impressionnant et même d’inquiétant» écrit Léonard WOOLF. En fait, Virginia est «la seule personne que j’ai connue intimement et dont je peux dire qu’elle mériterait l’appellation de génie. C’est un mot fort qui signifie que le fonctionnement de l’esprit de ces personnes est fondamentalement différent de celui des personnes ordinaires ou même des extraordinaires» écrit Léonard WOOLF, dans «Ma vie avec Virginia». En effet, Léonard WOOLF a su écouter, entourer, aimer et entourer sa femme. Il a admiré sa beauté «éthérée, et toujours superbe, mais douloureuse à observer dans les moments d’anxiété et de souffrance» écrit Micha VENAILLE, dans la préface de biographie que Léonard WOOLF consacre à Virginia. «On ne pourrait pas parler aujourd’hui de Virginia WOOLF, si Léonard n’avait pas existé. Car elle n’aurait pas vécu assez longtemps, pour écrire ses chefs-d’œuvre» écrit Cecyl WOOLF (1927-2019), neveu de Virginia. En effet, on doit à Léonard WOOLF, l’édition du fameux journal de Virginia qu’elle avait tenu entre 1915 et 1941. Des 26 volumes de ce journal intime, Léonard a retenu «ce qui relève de son travail d’écrivain. Ce recueil nous éclaire sur les intentions, les buts et les méthodes de Virginia Woolf. Il nous donne un tableau psychologique fort original de la création artistique, vue de l’intérieur» écrit dans la préface Léonard WOOLF.
Un des défis majeurs d’un écrivain est de se faire publier. Or, en 1917, avec son mari, Léonard WOOLF, le couple fonde une maison d’édition, la Hogarth Press, et publient notamment Sigmund FREUD et Marcel PROUST. La recherche du temps perdu traverse une bonne partie de la création littéraire de Virginia WOOLF. Ainsi, dans «Mrs Dalloway» l’intrigue ne tient que seule journée, mais «elle reflète et condense des milliers de journées passées ou futures» écrit Marguerite YOURCENAR. Dans «Orlando» trois siècles d’histoire ont été rapetissées aux trente années d’un jeune homme qui se transformera en femme. Dans les «Vagues» le temps lui-même «se fait sentir dans la maison abandonnée, comme la présence d’un courant d’air» écrit Marguerite YOURCENAR. Virginia WOOLF, à la suite de plusieurs décès des membres de sa famille, déménage dans le quartier de Bloomsbury et y fonde un groupe littéraire du même nom.
Fréquentent ce groupe de Bloomsbury attaché à l’art et la littérature, notamment Lytton STRACHEY (1880-1932), auteur d’une biographie sur la reine Victoria, Roger FRY (1886-1934), un peintre pré-impressionniste français, Desmond McCARTHY (1877-1952), un brillant critique littéraire, l’économiste John Maynard KEYNES (1883-1946), l’écrivain, Thomas Stearns ELLIOT (1888-1965), Prix Nobel de littérature, poète, dramaturge et critique littéraire et David GARNETT (1892-1981), écrivain. Ce groupe de Bloomsbury, qualifié d’une coterie de snobs et de bourgeois, avaient des adversaires acharnés, comme David Herbet LAWRENCE (1885-1930), «un snob feint d’admirer ce qu’il n’admire pas ; le groupe de Bloomsbury n’admirait que ce qui lui paraissait authentiquement admirable, et il avait le goût le plus fin» écrit André MAUROIS. La réplique de Virginia WOOLF à ses détracteurs est cinglante. DH LAWRENCE «n’est pas comme Proust, un membre d’une société stable et civilisée. Il a le désir de quitter sa propre classe et de s’agréger à une autre. Le fait qu’il était le fils d’un mineur, et qu’il détestait sa condition, lui donner une autre manière d’aborder d’écrire, différente de ceux qui ont une position établie et jouissent de situation qui leur permettent d’oublier ce que sont leurs situations» écrit-elle. Le couple habitera à Hogarth House, à Richmond, de 1915 à mars 1924. Auparavant, et en 1919, ils ont acheté une maison «Monk’s House» à Rodmell, près de Lewes, pour déménager et louer, au 52 Tavistock Square, à Londres, de mars 1924 à août 1939. Le couple s’installe par la suite au 37 Mecklenburg Square, une maison gravement endommagée par les bombardements allemands. La famille déménage alors à «Monk’s House», jusqu’à la mort de Virginia WOOLF en 1941.
Vanessa BELL s’oriente très tôt vers la peinture et l’art ; Virginia WOOLF commence à développer son ambition littérature et lit, abondamment. Les deux soeurs ont confiance dans leur génie propre et leur génie commun et veulent affronter la citadelle du patriarcat. Virginia WOOLF considère l’écriture comme un apprentissage douloureux et exigeant. Écrire procède, pour elle, d’une disposition aux «chocs» qui déchirent le réel et le révèlent. Et les chocs sont liés à la mort : de sa mère en 1895, de sa demi-sœur en 1897, de son père en 1904, de son frère aîné Thoby en 1906, de son neveu Julian en 1936, durant la guerre d’Espagne. L’écriture devrait bloquer la mort, comme elle arrête le temps. Suivant Virginia WOOLF l’engagement littéraire se créé par un choc et le souci de mettre un mot derrière un traumatisme (décès de ses parents, viol de ses demi-frères, l’androgynie et dépression). «On découvre là comme la poésie de la grande romancière anglaise est fondée sur une pensée politique audacieuse et précise. Sa dénonciation de la colonisation, de la ségrégation des femmes est, en 1938, d’une lucidité cruelle, d’une ironie violente qui n’ont pas à cette heure été dépassées. […] Les femmes, mais il n’y a pas encore de femmes […]. Il n’y a jamais eu que l’annulation des femmes. Restent la folie, la douleur de n’être pas qui circulent dans les lignes, les veines de Virginia Woolf. Une femme, aux prises avec ces réseaux barrés, cette mort vivante, captive en elle, de l’être qu’elle était» Viviane FORRESTER, dans sa préface sur «Trois guinées». Virginia WOOLF ne voulait pas être étiquetée, mais seulement se libérer de tous les carcans : «Je ne veux pas être «célèbre», ni «grande». Je veux aller de l’avant, changer, ouvrir mon esprit et mes yeux, refuser d’être étiquetée, stéréotypée. Ce qui compte, c’est se libérer de soi-même, découvrir ses propres dimensions, refuser les entraves» écrit Virginia WOOLF.
Son premier roman, est «The Voyage Out» en 1915 et son dernier roman, «Entre les Actes», a été publié, à titre posthume, en 1941. Les obsessions littéraires de Virginia WOOLF tournent autour de trois questions principales : qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que l’amour ? Comment lutter contre le Chaos ? Comment retenir les heures qui passent ? et comment vaincre la mort ?
Son premier roman, est «The Voyage Out» en 1915 et son dernier roman, «Entre les Actes», a été publié, à titre posthume, en 1941. Les obsessions littéraires de Virginia WOOLF tournent autour de trois questions principales : qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que l’amour ? Comment lutter contre le Chaos ? Comment retenir les heures qui passent ? et comment vaincre la mort ?
Une vie lézardée et fracturée, avec la montée du féminisme, et au milieu du Chaos de la Première guerre mondiale, Virginia WOOLF pose une direction littéraire :«Il faut s’assurer du réel, car il est précisément ce qui échappe, affirmer des intermédiaires, des médiations entre le réel et soi» écrit Virginia WOOLF dans son journal, en 1917. Virginia WOOLF qui n’a pas fréquenté l’université, souffre de l’androgynie, de la bisexualité, de la folie, de la frigidité et des agressions sexuelles de ses demi-frères. Bien avant Virginia WOOLF, les sœurs Emily BRONTE (1818-1848) et Charlotte BRONTE (1815-1855) avaient vigoureusement protesté contre leur célibat imposé, les contraintes mesquines, la rigide stagnation imposée aux femmes dont le rôle se borne «à fabriquer des puddings, tricoter des bas, jouer du piano ou faire de la tapisserie». Ceux deux écrivaines de l’ère victorienne, par leurs écrits, luttent donc les conventions sociales rigides de leur temps qui les étouffent et les rabaissent. Cependant, les sœurs BRONTE n’étaient pas conscientes de leur féminité et c’est Virginia WOOLF, à travers sa création littéraire, qui est devenue le porte-drapeau du féminisme. Aussi, en socialiste et compte tenu de ces frustrations ou ressentiments, engage contre un combat littéraire radical en faveur de l’émancipation des femmes. Tirant profit d’une conférence en octobre 1928 sur les «femmes et le roman», Virginia WOOLF expose ses idées sur le féminisme. Constatant que les femmes ont toujours écrit «comme parlent les dames pour donner du plaisir», fidèles à leur devoir de divertir et leur instinct de dissimuler, il est grand temps de changer qu’elles prennent la parole, pour changer cet ordre de soumission, de tyrannie et d’asservissement.
En 1929, dans son roman, «une chambre à soi», ou «A Room of One’s Own», Virginia WOOLF réclame pour les femmes un espace d’intimité où elles seront libres de se retirer, pour penser par elles-mêmes, «puisque leur liberté intellectuelle dépend des choses matérielles». Par conséquent, il manquait aux femmes douées, pour affirmer et exposer leur génie de quoi vivre, du temps et une chambre à soi. «Une femme, pour être en mesure d’écrire doit avoir de l’argent et une chambre à elle ; et cela, comme vous allez le voir, ne résout en rien le grand problème de ce qu’est la nature de la femme et la vraie nature de la littérature» écrit Virginia WOOLF. «L’histoire de l’opposition des hommes à l’émancipation des femmes est peut-être plus intéressante que l’histoire cette émancipation elle-même» dit la narratrice. Bravant toutes les conventions rigides depuis l’ère victorienne, Virginia WOOLF mène un combat littéraire pour légitimer son existence et celle des femmes. «L’atmosphère masculine me déconcerte. Je pense au précipice abrupt qui coupe en deux l’intelligence masculine, et je m’étonne qu’on puisse s’enorgueillir d’un point qui ressemble tant à la stupidité» écrit Virginia WOOLF dans son journal. A son époque les femmes n’avaient pas le droit d’aller à l’université ou d’entrer dans une bibliothèque «Les voilà qui marchent, ces frères qui ont reçu une éducation des grandes écoles et des universités, qui ont monté ces marches, qui ont pu entrer et sortir par ces portes, s’installer à ces chaires, enseigner, administrer la justice, pratiquer la médecine, faire des transactions, du négoce, gagner de l’argent» écrit Virginia WOOLF. En effet, dans une Angleterre plombée par la culture conservatrice victorienne, la jeune fille reléguée au rang de femme au foyer, pour devenir «un Ange du foyer», Virginia WOOLF estime que la haute mission d’une écrivaine est de «tuer l’Ange au foyer». A l’époque il n'eut aucune écrivaine de la valeur de William SHAKESPEARE (1564-1616). Les grandes écrivaines pionnières ont affronté le regard dominateur et méprisant des hommes : «Chaque fois qu'il est question de sorcières à qui l'on fait prendre un bain forcé, ou de femmes possédées par les démons ou de rebouteuses qui vendirent des herbes, je me dis que nous sommes sur la trace d'une romancière, d'une poète en puissance, de quelque Jane Austen silencieuse et sans gloire» écrit Virginia WOOLF.
«Trois Guinées», un roman publié en 1938, à la veille de la Deuxième mondiale devait traiter de la sexualité des femmes. Cependant, « Trois Guinées», une œuvre subversive, est une violente dénonciation de l’oppression subie par les femmes, les appelle à se libérer de cette domination «Derrière nous s’étend le système patriarcal avec sa nullité, son amoralité, son hypocrisie, sa servilité. Devant nous s’étendent la vie publique, le système professionnel, avec leur jalousie, leur agressivité, leur cupidité. L’un se referme sur nous comme sur les esclaves d’un harem, l’autre nous oblige à tourner en rond, tourner autour de l’arbre de la propriété. Un choix entre deux maux» écrit-elle. «Trois Guinées», comparant la misogynie au Nazisme et au colonialisme, avait fait scandale : «Vos mères combattaient le même ennemi que vous, et pour les mêmes raisons. Elles ont lutté contre la tyrannie du patriarcat comme vous luttez contre la tyrannie fasciste. Les dictateurs interfèrent aujourd’hui avec vos libertés ; ils dictent votre façon de vivre. Ils ne font plus la différence maintenant seulement entre vos sexes, mais les races» écrit-elle. Comme des colonisées, le racisme banalisé réduite les femmes à des victimes de l’exploitation des hommes «Glissée dans la banalité quotidienne, dans la paix des demeures familiales. Partout, toujours, des esclaves : les femmes, des existences avortées ; partout l’emprise. Un monde de vainqueurs et de vaincues ; de vaincues, qui semblent presque toutes avoir oublié la lutte et les raisons de lutter et qui participent de l’ordre des choses. Des vainqueurs mornes perdus dans un monde mutilé» écrit Viviane FORRESTER, dans sa préface sur «Trois Guinées». En Socialiste, et sans doute influencée par l’anticolonialisme de son mari, Léonard, l’auteure ne lutte que contre l’exploitation cupide des femmes par les hommes, une exploitation capitaliste ; ce que réclame Virginia WOOLF, c’est l’égalité réelle entre femmes et hommes ; les victimes ne doivent pas devenir des bourreaux. Entre femmes et hommes ont «un intérêt commun nous unit : il n’y a qu’un monde, une vie» écrit-elle. 
«Orlando», roman de l’androgynie, de la bisexualité, a été publié en 1928, une œuvre contemporaine  à la «chambre à soi», un essai féministe. «Dans le cerveau de l'homme, l'homme a la prédominance sur la femme, et dans le cerveau de la femme, la femme a la prédominance sur l'homme. L'état normal et satisfaisant est celui où les deux sexes vivent en harmonie et coopèrent dans l'ordre spirituel» écrit-elle dans «une chambre à soi». «Orlando» est en partie autobiographique, Virginia WOOLF, étant mariée, a également une attirance pour les femmes (Katherine MANSFIELD, Vita SACKVILLE-WEST, etc.)  : «J’aime Virginia. Qui ne l’aimerait pas ? Mais vraiment l’amour que l’on peut éprouver pour elle est d’une tout autre chose : une chose mentale, une chose spirituelle. Et aussi, elle m’aime. Je meurs de peur en raison de sa folie, je crains d’éveiller en elle des sensations physiques. Et puis Virginia n’est pas le genre de personne à qui on pense de cette façon. J’ai été elle au lit, deux fois, mais c’est tout» écrit Vita SACKVILLE-WEST (1892-1962) dans une lettre du 17 août 1926. «Orlando» est un roman relevant de l’étrange et du fantastique, Virginia WOOLF relate les aventures d’une androgyne immortelle, homme qui au milieu des siècles qu’il parcourt, du XVIème au XXème siècle, devient une femme. D'abord poète à l’époque élisabéthaine, puis ambassadeur à Constantinople, Orlando devient au XVIIIème siècle bohémienne ; s'habituant à sa condition de femme, il traverse ainsi l’époque victorienne puis atterrit dans les années 1920 où, toujours femme et devenu poète à succès, Orlando est à la recherche du sens du temps. Le héros, Orlando, au début est jeune, beau et riche ; il tombe amoureux d’une princesse russe, Sasha, dont le bateau est bloqué sur la Tamise, en raison du gel. Orlando, un poète, sentimental, est attiré par les femmes. Sasha, sensuelle, virile et aventureuse, balance entre la masculinité et la féminité.
Orlando cyclothymique, comme Virginia WOOLF, dans son bonheur et ses excès, peut être paralysé par la mélancolie ressemblant parfois à la folie. Orlando, debout devant un miroir, dans une métamorphose sans douleur, se rend compte qu’il est devenu une femme. Au moment de la mutation, trois soeurs donnent du répit à la biographe qui ne sait comment décrire la transformation. Ces soeurs sont la Sainte-Pureté, la Sainte-Chasteté et la Sainte-Modestie. Ces sœurs finiront par abdiquer pour retourner dans les boudoirs et les offices, les tribunaux et les cabinets, là où, dans le noir, l’hypocrisie et la cécité, vit la tribu des hommes respectables. Virginia WOOLF nous livre deux leçons de vie essentielles. D’une part, une reprise des vies des autres ne peut se faire que si cette reprise tient compte du désir qui traverse ces vies. D’autre part, qu’il y a un art de vivre qui cultive le présent de façon à ce qu’il ne soit pas noyé dans et par le passé mais garde un lien avec celui-ci, et de façon à ce qu’il puisse s’ouvrir aux actions à venir.
«Mrs Dalloway», publié en 1925, relate une journée dans la vie d’une femme mondaine. «Mrs Dalloway dit qu’elle achètera elle-même les fleurs» ainsi démarre ce roman d’une mondaine, une intrigue très mince. Vivant dans la haute société anglaise, au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’héroïne, Clarissa DALLOWAY, devenue femme d’un parlementaire, s’interroge sur ses choix : Pourquoi n’a-t-elle pas épousé l’homme qu’elle aimait vraiment, Peter WALSH, qui lui rend visite ce jour-là ? Ses souvenirs, ses angoisses remontent à la surface : pourquoi est-elle si frappée par la mort d’un ancien militaire, Septimus SMITH, un parfait inconnu pour elle ? Crise existentielle qui mène à un dédoublement de personnalité, aux portes de la folie. Dans son journal, Virginia WOOLF admet qu’écrire ce roman, décrivant une confusion mentale, la bouleverse. En fait, Virginia WOOLF ressemble bien à Clarissa, la bourgeoise pleine de dignité et à Septimus, atteint de la dépression. Ce grand monologue intérieur exprime la difficulté de relier soi et les autres, le présent et le passé, le langage et le silence, mais aussi de se reconnaître soi-même. Comment s’émanciper du carcan social, comment assumer son identité ? «Mrs Dalloway» est le chef-d’œuvre de Woolf et l’un des piliers de la littérature du XXe siècle. Dans ce roman poétique, porté par la musique d'une phrase chantante et d’une narration incisive, les impressions deviennent des aventures.
Publié en 1931, «Les Vagues» ou «The Waves», est un roman de la solitude, du temps et de la mort, «une peinture moderne, mais avec poésie secrète, une profondeur, un sens magique de l’enchantement des choses» écrit Marguerite YOURCENAR. «J’espère avoir retenu ainsi le chant de la mer et des oiseaux, l’aube et le jardin, subconsciemment présents, accomplissant leur tâche souterraine. Ce pourraient être des îlots de lumière, des îles dans le courant que j’essaie de représenter ; la vie elle-même qui s’écoule» écrit Virginia WOOLF dans son journal. Ce roman se compose d'une succession de monologues intérieurs, de six personnages, entrecroisés de brèves descriptions de la nature. «Les grands esprits sont parfois alliés de la folie. Subtile est la distinction qui les sépare» écrit Sénèque. En effet, pour Virginia WOOLF, la distinction entre la folie et l’inspiration est parfois ténue. «Je cours après ma propre voix, les voix qui volent au-dessus de moi» écrit Virginia WOOLF dans son journal. Les six personnages sont répartis en trois couples : Louis et Rhode amoureux de la solitude, Jinny et Neuville partisans du monde sensible, Bernard et Suzanne incarnent «le territoire imprenable». Perceval, trait d’union entre ces groupe, part en Inde avec son régiment, et est y tué. Les «vagues», dans leur musicalité, un poème en prose, symbolise le passage de l’enfance à la maturité, la vie à la mort. Chaque personnage donne sa voix et se retire dans un mouvement rythmé qui évoque le flux et le reflux des marées. «J'espère avoir retenu ainsi le chant de la mer et des oiseaux, l'aube et le jardin, subconsciemment présents, accomplissant leur tâche souterraine... Ce pourraient être des îlots de lumière, des îles dans le courant que j'essaie de représenter ; la vie elle-même qui s'écoule» écrit Virginia WOOLF. Attirée par l’eau et la mort, le personnage de Bernard incarne les grands désordres intérieurs de Virginia WOOLF : «Seigneur, que la vie est inexprimablement écœurante ! Quel ennemi nous sentons s’avancer vers nous ? C’est la Mort Je me jetterai contre vous, invaincu et impavide, ô Mort !» écrit-elle.
Esprit subtil et sensible, d’une grande complexité, Virginia WOOLF incarne à la fois la rage de vivre, mais aussi la folie, une terrible fascination de l’eau et de la mort. Souffrant de neurasthénie, de psychose maniaco-dépressive, son mari et biographie, pense que son génie viendrait en partie de là «Je suis certain que le génie de Virginia était en lien avec cette instabilité mentale. La créativité, l’inventivité qu’on trouve dans ses romans, sa capacité à décoller au-dessus du niveau d’une conversation ordinaire, les hallucinations, tout cela provenait d’un même endroit dans son cerveau. Elle butait, faisait des faux pas, cherchait sa voix, il lui fallait aussi écouter les voix venues d’ailleurs. C’était cela, au fond, le destin tragique de ce génie». écrit Léonard WOOLF, dans «Ma vie avec Virginia». Plusieurs fois confrontée à des crises d’absence, d’angoisse et de hallucination, à des envies de suicide, Virginia WOOLF a été souvent admise dans une maison de santé. «Quatre fois dans sa vie, ces symptômes l’ont complètement envahie et elle a dépassé la frontière qui sépare l’état normal de la folie. Elle eut une crise très grave, dans son enfance, à la mort de sa mère en 1895, une autre en 1914 et une autre en 1940. Et elle passait chaque fois par deux étapes que l’on peut définir comme maniaco-dépressives. Au stade maniaque, elle était très excitée, n’arrêtant pas de parler de manière de plus en plus incohérente ; elle était très excitée, avait des hallucinations, entendait des voix. Elle entendait dans le jardin des oiseaux parler grec. Pendant la période dépressive, ses pensées et ses émotions étaient à l’opposé. Elle était plongée dans une mélancolie et un désespoir profonds. Parlant à peine, refusant de manger ou de reconnaître qu’elle est malade, c’est dans ces moments qu’elle cherche à se tuer, en 1895 en jetant d’une fenêtre, en 1915 en avalant du Véronal et en 1941, en se noyant dans l’Ouse», écrit Léonard WOOLF, dans «Ma vie avec Virginia». Exténuée et nerveuse, mais résolue, lors de l’un de ses séjours à «Monk’s House», Virginia WOOLF écrit à son mari Leonard, avec lequel elle formait un couple fusionnel, une lettre restée célèbre : «Je te dois tout le bonheur de ma vie. Tu t’es montré d’une patience absolue avec moi et d’une incroyable bonté. Je tiens à dire cela — tout le monde le sait. Si quelqu’un avait pu me sauver, cela aurait été toi. Je ne sais plus rien si ce n’est la certitude de ta bonté. Je ne peux pas continuer à gâcher ta vie plus longtemps. Je ne pense pas que deux personnes auraient pu être plus heureuses que nous l’avons été» écrit-elle le 28 mars 1941. Aussi, Virginia WOOLF, obsédée par l’eau dans sa création littéraire, emplit ses poches de cailloux et s’enfonce dans la rivière de l’Ouse, à Rodmell. On retrouvera la canne et le chapeau de son mari. «Les êtres humains ont tous besoin de se retrouver, de sortir de cette armure de conventions, de faux devoirs, de fausses croyances où la plupart d’entre nous restent enfermés. Ils ont besoin de cette solitude à deux que serait la fusion masculin-féminin. Cette fusion est-elle possible ? On a l’impression que Virginia Woolf en a douté, et c’est pourquoi de ses plus beaux romans surgit quelque chose, non d’amer, mais de mélancolique, qui explique ou prépare la rivière et la mort» écrit André MAUROIS.
En définitive, par ses romans amers, mélancoliques, mais plein de poésie, Virginia WOOLF est définitivement entrée dans le Panthéon des Lettres. Grand artiste, Virginia WOOLF «accomplit à la perfection ce que personne n’avait tenté d’entreprendre. Son univers survivra, comme survit le cristal sous la masse écrasante des rochers», écrit Bernard BLACKSTONE (1911-1983). Mohamed M’Bougar SARR, Prix Goncourt du 3 novembre 2021, même s’il ne dit pas dans sa technique narrative s’inspire très largement du monologue intérieur de Virginia WOOLF, qu’il est urgent de lire ou relire :«Reading Virginia Woolf will change your life, may even save it. If you want to make sense of modern life, the works of Virginia Woolf remain essential reading. More than fifty years since her death, accounts of her life still set the pace for modern modes of living” écrit Jane GOLDMAN.
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Paris, le 28 décembre 2021 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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14 décembre 2021 2 14 /12 /décembre /2021 07:01
«René MARAN (1887-1960), 14 décembre 1921 : Centenaire de son Prix Goncourt 1921, pour son Batouala» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
Le mercredi 14 décembre 1921, au restaurant Drouant, à Paris 2ème, c’est au 3ème tour, avec la voix prépondérante de son Président, que l’académie du Goncourt a primé René MARAN, un illustre inconnu des cercles littéraires parisiens. Le récipiendaire, en fonction en Oubangui-Chari (République centrafricaine), gratifié d’une somme de 5000 F, n’en a eu connaissance que trois jours plus tard, par télégramme de son éditeur, Albin Michel. «Ce prix prouve d’un seul coup à l’univers qu’un Nègre peut produire des œuvres de mérite, et pour tout dire, être quelqu’un» écrit René MARAN. Submergé de joie et exténué, il rajoute «Exténué, impaludé, malade de fatigue. La joie est venue m’éteindre» dit-il. René MARAN n’a pas manqué de remercié ses amis, dont Léon BOQUET (1876-1954), lillois, poète et romancier, son mentor qui a préfacé plusieurs de ses romans : «Excusez-moi mon écriture. Je suis harcelé de besogne administrative, aussi de fatigue depuis des mois. À présent, le succès étant venu, j’ai à faire face à une correspondance formidable. De tous les coins de France, des lettres me viennent Même si je ne les recevais pas, il me faudrait remercier et mes amis et mes bienfaiteurs. Car, malgré mon silence, j’étais depuis longtemps connu dans les milieux littéraires fermés, Léon Bocquet, Jean Michel Renaitour, Francis de Croisset et tant d’autres... ont fondé sur moi un grand espoir» écrit-il à René VIOLAINES.
Par conséquent, c’est un honneur, un privilège et une joie immense que de commémorer, même fort modestement, le centenaire du premier Prix Goncourt attribué à un Noir. Je m’en glorifie. Ce Prix Goncourt de 1921 coïncide à une époque, au début du XXème siècle, à la découverte de l’art nègre sous l’égide Pablo PICASSO (1881-1973, voir mon article), au combat des Tirailleurs sénégalais lors de la Première guerre mondiale et à l’exode, à Paris des écrivains et artistes noirs de Harlem Renaissance. Cependant, en 1921, ce prix Goncourt attribué, pour la première fois à un Noir, est une condamnation du colonialisme, censé être porteur de «civilisation». Il prévient le lecteur : «C’est à redresser tout ce que l’Administration désigne sous l’euphémisme «d’errements» que je vous convie. La lutte sera serrée. Vous allez affronter des négriers. Il vous sera plus dur de lutter contre eux que contre les moulins. Votre tâche est belle. A l’œuvre donc, sans attendre. La France le veut !» écrit-il dans «Batouala», un roman qui va susciter une tempête politique. Certains députés conservateurs exigeaient que René MARAN, administrateur colonial, soit jugé, pénalement, «pour avoir mordu la main qui le nourrit». Maurice DELAFOSSE accuse l’Académie Goncourt, le 26 décembre 1921, d’avoir commis «une mauvaise action» avec sa décision. «Une œuvre de haine. Batouala ou la calomnie. En couronnant ce pamphlet l’Académie Goncourt a commis une mauvaise action» écrit-il. En fait, ce roman est une révolution littéraire puisqu’auparavant, c’étaient les Occidentaux qui écrivaient sur les Africains, rarement en bien, et souvent en mal. «Depuis l’année 1903, c’est la première fois que les Noirs jouent et gagnent. C’est peut-être avec sa qualité de nègre, ce qui a séduit les Dix de l’Académie Goncourt, épris de couleur et d’étrangeté» écrit «Le Petit Parisien». Cependant, René MARAN avait également ses partisans. «On hume les odeurs du village, on en partage les repas, on voit l’homme blanc, tel que l’homme noir le voit, et après y avoir vécu on y trouve la mort. C’est un grand» écrit Ernest HEMINGWAY. En effet, René MARAN a été le premier Noir, récipiendaire de cette distinction, à avoir écrit sur le colonialisme, les colonisés et la défense de l’environnement. Cet argument simpliste a été combattu par d’autres écrivains «L’attribution du prix Goncourt à un écrivain de race noire confirme ce que j’ai eu l’occasion de répéter ici, à maintes reprises, quant à la prétendue infériorité de la race noir. Cette infériorité est un mythe dans un autre genre, la prétendue supériorité du XIXème siècle sur les siècles précédents. Il y a dans la race noire une élite qui ne cède en rien à quelque autre élite que ce soit» écrit Léon DAUDET, en 1921. «René Maran n’est pas un bistre, comme un métis, mais noir, comme du cirage. Il n’a pas honte de sa race, puisqu’il entreprend de la défendre» écrit en 1922, Jean-Michel RAINAITUR. En effet, dans «Batouala», René MARAN expose les rapports difficiles, empreints de préjugés raciaux, faits de violence et de prédation, entre les coloniaux et les Africains. «Le retentissement de Batouala, véritable roman nègre et sa célèbre préface ont contribué pendant longtemps à donner de René Maran deux images : l’une met en relief l’audace d’un homme et d’un écrivain qui trace un tableau sans complaisance de la colonisation et notamment du système concessionnaire que Gide devait dénoncer un peu plus tard dans son Voyage au Congo ; l’autre souligne les limites de son anticolonialisme et d’une conception du roman plus proche de la littérature coloniale que de la littérature de la négritude ou de la production romanesque des années 1950-1960» écrit Bernard MOURALIS.
Les commémorations du centenaire ont été précédées par la réédition, en 2018, par Albin Michel, du «Batouala», mais amputé d’une partie de son titre «véritable roman nègre». L’éditeur justifie, cette mutilation, probablement pour des raisons commerciales, le mot «Nègre» serait décalé par rapport à notre époque. Il faudrait saluer, sans retenue, la magistrale préface de Amin MAALOUF accompagnant cette nouvelle édition. «Batouala» est qualifiée d’œuvre littéraire «dense, inventive et ample» par Amin MAALOUF, et elle est construite autour de deux équilibres « Dans le corps du roman, un dosage subtil entre l’observation ethnographique d’un village africain et une histoire d’amour et de mort entre les protagonistes ; et, dans la préface, un autre dosage, plus rugueux, entre une protestation de fidélité totale à la France, la Nation, son histoire, sa langue et ses valeurs, et une condamnation sans appel de ce qui se pratiquait dans les colonies. Tous ces éléments se mélangeaient, s’opposaient et se répondaient » écrit Amin MAALOUF. Partisan de l’assimilation, de la «mission civilisatrice» de la colonisation, René MARAN est un grand admirateur de Pierre de SAVORGNAN de BRAZZA (1852-1905), un explorateur en Afrique centrale pacifiste, attaché à la fraternité et à la justice. En effet, René MARAN, derrière son ambition littéraire, voulait se borner à condamner les excès, les mesquineries et la grande brutalité de la colonisation. En effet, René MARAN arrive en Oubangui-Chari suite à l’implantation du système concessionnaire  «Cette région était très riche en caoutchouc et très peuplée. Sept ans ont suffi pour la ruiner de fond en comble. Les indigènes, continue-t-il, débilités par des travaux incessants, excessifs et non rétribués ont vu la maladie s’installer, la famine les envahir et leur nombre diminuer» écrit-il. La colonisation, entreprise de domination d’un peuple sur un autre, est-elle amendable, réformable ? Les réactions du parti colonial ont été violentes, et il ne pouvait en être autrement. Car, pour eux, il faut se soumettre ou se démettre.
Ce centenaire du Prix Goncourt, en dépit de la forte poussée en France, sur le plan politique, des forces du Chaos, c’est sur la scène littéraire que René MARAN, cent plus tard, a obtenu sa revanche. Déjà en 1992, Patrick CHAMOISEAU, pour son «Texaco» et en 2009, Marie N’DIAYE, et ses «trois femmes puissantes» ont obtenu un Prix Goncourt. C’est doute le Prix Goncourt du 3 novembre 2021, de Mohamed M’Bougar SARR, «la plus secrète mémoire des hommes» qui donne encore plus d’éclat à ce centenaire. Dans ce roman Mohamed M’Bougar SARR fait sortir du Purgatoire, l’écrivain malien, Yambo OUOLOGUEM, prix Renaudot de 1968, qui avait été accusé, fort injustement, de plagiat. Comme une bonne nouvelle ne vient pas seule, ce centenaire coïncide avec les trente ans de la disparition de Amadou Hampâté BA (1901-1991) avec des journées à l’université d’Evry, le Prix Nobel de littérature du tanzanien, Abdulrazak GURNAH, ainsi que le Booker Prize, à Londres, de Damon GALGUT, un Sud-africain. Et en plus, Joséphine BAKER entre au Panthéon, le 30 novembre 2021.
Par conséquent, et en raison de cette ambiance très favorable, des initiatives fleurissent, mais elles sont souvent peu coordonnées et non médiatisées. Aussi, je renouvelle, avec une grande insistance, ma proposition à Mme Anne HIDALGO d’une Maison d’Afrique à Paris où «dialoguent les cultures», en référence à un slogan du président-poète Léopold Sédar SENGHOR.
Au Sénégal, l’Université Cheikh Anta Diop a organisé le 25 novembre 2021. A Marseille, une exposition à la bibliothèque Alcazar est organisée du 16 novembre 2021 au 22 janvier 2022. René MARAN était-il un écrivain français ou francophone, un précurseur de la Négritude ? René MARAN ne se réclamait, explicitement, de la Négritude. Assimilationniste il voyait dans la Négritude «un racisme plus qu’une nouvelle forme d’humanisme» écrit Lilyan KESTELOOT. Cependant, Léopold Sédar SENGHOR a tenu à rendre hommage à son travail de précurseur. «C'est René Maran qui, le premier, a exprimé «l'âme noire», avec le style nègre en français» écrit le président-poète. René MARAN rencontrera chez les sœurs Paulette NARDAL, les pères fondateurs de la Négritude : Léopold Sédar SENGHOR, Aimé CESAIRE et Jean PRICE-MARS.  Il dénonçait le violent racisme de son époque, tout en étant loyal à la France républicaine et sollicite la solidarité des intellectuels de la Négritude «Honneur du pays qui m’a tout donné, mes frères de France écrivains de tous les partis ; vous qui, souvent, vous disputez de rien, et vous vous déchirez à plaisir et vous vous réconciliez tout à coup chaque fois qu’il s’agit de combattre pour une idée juste et noble, je vous appelle au secours, car j’ai foi en votre générosité. Mon livre n’est pas polémique. Il vient par hasard à son heure. La question Nègre est actuelle. Mais qui a voulu qu’il en fût ainsi ?» écrit René MARAN.
A Bordeaux, en particulier où avait vécu René MARAN, la bibliothèque Mériadec organise du 14 décembre 2021 au 5 janvier 2022, à l’initiative d’Agathe COSSE, petite-fille d’Alain FOURNIER, une exposition, conférences, débats et présentation du fonds René MARAN. En effet, pensionnaire dès l'âge de sept ans à Talence puis lycéen, il étudia à Bordeaux : «Après tout, je suis Bordelais autant que les Bordelais de vieille souche, mes amis d'enfance sont là. Mon succès est aussi celui de ma ville d'adoption» écrit René MARAN à un de ses amis. Son père Léon MARAN, commis des Directions de l’intérieur est affecté au Gabon en 1894 ; il meurt en 1911, à Bordeaux. A l’âge de 7 ans, René MARAN est pensionnaire à Talence, puis au lycée Michel de Montaigne, à Bordeaux, et passe son baccalauréat en 1905. Dans son roman, «le cœur serré», le héros est un être doux, que ses parents mettent en pension, dans un lycée, et qui ne sort de captivité que pour soigner sa mère malade, et se soumettre à la tyrannie de celle-ci, l’obligeant à renoncer à une fille qu’il aime. C'est à Bordeaux, qu'il rencontra notamment Félix EBOUE (1884-1944) qui resta son ami toute sa vie. Passionné de rugby, il est un grand admirateur de Marc AURELE «Cette expérience de la solitude a, sans aucun doute, laissé des traces durables chez Maran. Elle explique quelques aspects essentiels de son univers personnel : une passion de la lecture qui le conduit à voir dans les écrivains qui l’accompagneront tout au long de sa vie des amis qui ne le trahiront jamais, l’adhésion à un humanisme fait de solidarité avec les exploités et dans lequel les liens familiaux n’ont qu’une part réduite, une morale stoïcienne qui s’exprime notamment dans la référence à Marc-Aurèle, figure récurrente dans son œuvre» écrit Bernard MOURALIS. Il se lie d’amitié avec Manoël GAHISTO (1878-1948), écrivain et traducteur, à qui il a dédié son «Batouala». Il se passionne pour la lecture et la littérature ; il commence à publier des poèmes, à la revue «le Beffroi» de Léon BOCQUET. Un projet baptiser la bibliothèque municipale de Bordeaux Bataclan en René Maran n’a pas été abandonné par Bernard MICHEL qui a relancé la municipalité. En mai 1966, la ville de Bordeaux rendit hommage à René MARAN en donnant son nom à une place, située près du quartier de Bacalan.
L’université de Guyane a organisé un colloque numérique du 8 au 9 octobre 2021, sur la quête identitaire de René MARAN. Auparavant, du 16 au 18 juin 2021, un colloque «René Maran et la guyanité» a été organisé par UFAC et UFRN. En effet, René MARAN, d’origine guyanaise, est né le 5 novembre 1887, à Fort-de-France (Martinique). Il est le fils de Marie Corina LAGRANDEUR, (1865-1914), et de Léon Herménégilde MARAN (1864-1911), commis des directions de l’Intérieur à Cayenne, et affecté à Fort-de-France, en 1885. «Je suis en effet, à Fort-de-France, le 5 novembre 1887, que je sois né ici ou là, n’a rien d’ailleurs, pour moi, qu’une importance relative. L’essentiel est de vivre et d’essayer de laisser une œuvre après soi. Le reste, dirait Verlaine, n’est que littérature» écrit-il à Albert MAURICE en 1948.
Les Centrafricains ont organisé le samedi 27 novembre 2021, sous l’égide de maître Michel LANGA et son association «les amis de la République centrafricaine», une conférence à la Maison des associations de Paris XVIIIème à l’occasion de ce centenaire, en présence de Jean-Pierre MARA, ancien député centrafricain. Une conférence se tiendra le 16 décembre 2021 à Bangui, capitale de la République centrafricaine, accompagnée d’une pièce de théâtre et d’une bande dessinée destinée aux écoliers, avec le soutien de l’Alliance française. Jean-Pierre MARA est bien investi dans ces initiatives. En effet, René MARAN, en novembre 1909, est affecté en Oubangui-Chari (RCA), qualité de fonctionnaire, dans différentes zones, comme Grimari, Fort-Crampell, Fort-Sibut et Mobaye. C’est dans ce territoire, sur encouragement de son ami, Philéas LEBESGUE (1869-1958) critique littéraire chez Mercure de France, que, pendant six années, René MARAN s’est attelé à rédiger son Batouala. René MARAN suit son père, administrateur colonial au Gabon à partir de 1894, et ami de Savorgnan de BRAZZA, il a suivi les traces de son père, dans une carrière de fonctionnaire colonial de 1909 à 1923. Nommé fonctionnaire des affaires indigènes en Oubangui-Chari, René MARAN voit son roman, «Batouala» interdit en Afrique. Et, il reçoit de nombreuses lettres de menaces et d’injures des coloniaux, l’accusant d’avoir craché dans la soupe ; il est donc poussé à la démission de l’administration en 1924.
Batouala est une création à la gloire de l’Afrique traditionnelle encore intacte au début du XXème siècle. Vivant en pays Banda, dans la contrée de Grimari, très proche des populations locales, maîtrisant leur lange leur langue et leur culture, René MARAN, à travers son «Batouala», a fait œuvre d’historien et de sociologue. «Je me suis proposé d'autres buts, en écrivant ces pages, que de donner au lecteur un aperçu sommaire, mais correspondant à la véritable vie coloniale d'Afrique. Mon unique souci a été celui de l'impartialité la plus complète vis-à-vis des Blancs comme vis-à-vis des Noirs. Je ne les ai pas opposés les uns aux autres, je les ai juxtaposés simplement, comme ils le sont dans la vie» dira-t-il. En effet, René MARAN bien intégrée dans la population a su capter l’ère du temps et bien le restituer, légitimement et authentiquement, sous une forme littéraire. «J’ai poussé la conscience objective jusqu’à y supprimer des réflexions qu’on aurait pu m’attribuer» écrit-il. Grand observateur, René MARAN a su, avec un grand talent, introduire des noms ou mots Banda, dans la langue française, comme un «butin de guerre», comme le disait KATEB Yacine. Ainsi, le mot «Batouala», une création littéraire de René MARAN, viendrait, selon un écrivain centrafricain, M. Victor BISSENGUE, spécialiste des pygmées, de deux mots «M’Bata» ou siège, escabeau, donc symbole du pouvoir, et de «Ouala», ou le venin ou le mensonge. Pour les populations centrafricaines, l’homme politique serait un dissimulateur, un fourbe, un menteur. Le personnage de Batouala n’est pas seulement qu’un chef de village, mais aussi c’est un propriétaire terrien, avec une autorité politique et spirituelle ; il doit être enterré assis sur une chaise, un rituel égyptien. Il est l’interlocuteur des colons et des missionnaires. Si les récoltes ne sont pas bonnes et les impôts non levés, les sanctions des colons pleuvent. Cependant, le colon n’a pas le pouvoir de le destituer, ce serait une déclaration de guerre. René MARAN n’a pas manqué de vanter la grande bravoure d’antan des Banda : «Ils descendaient d’une famille robuste et guerrière, âpre au mal, dure à la fatigue. Ni les razzias Sénoussistes, ni de perpétuelles dissensions intestines n’avaient pu les détruire. Leur nom de famille garantissait leur vitalité. “Bandas” ne veut-il pas dire “filets”?» écrit-il. René MARAN connaissait le sens des fêtes initiatiques des Bandas, les «Gan’zas», un peuple confronté à la déchéance culturelle.
Batouala, une véritable dramaturgie, se prête bien au montage d’une pièce de théâtre. Bien qu’il s’agisse d’un territoire animiste, Batouala avait 9 épouses, des filles que la population avait l’habitude d’offrir à un chef traditionnel. Mais il ne pouvait pas, en raison de son âge, les honorer toutes. Concurrencé par Bissibi’ngui, un jeune convoitant son épouse préférée, Yassigui’ndja, il organise une chasse, dans le but de l’éliminer ; c’est Batouala qui tombera dans son piège. Il lance une sagaie contre Bissi’ingui, mais le rate ; irritée par ce coup qui ne lui était pas destiné, la panthère ouvre le ventre de Batouala d’un coup de patte. Pendant l’interminable râle de quinze nuits du Mounkoundi, les amants «seuls au monde, et maître de leur destin, rien ne pouvait dorénavant les empêcher d’être l’un à l’autre» écrit René MARAN.
«Batouala» est, avant tout, un hymne poétique à la défense de la faune et de la flore africaines «Concrète et méditative, riche et fluide, jamais inutilement alambiquée, la langue de Maran emprunte au style classique le meilleur de ses attributs : la précision. L’écriture de Maran n’est jamais aussi belle qu’au moment de nommer les choses, de donner à voir et sentir les atmosphères, de décrire les paysages» écrit Mohamed M’Bougar SARR. Dans cette cosmogonie africaine, l’Homme est une part intégrante de la Nature vivante. Du moins, il y a une osmose entre les deux : «L’herbe, qui mange la terre, les animaux, qui mangent l’herbe, L’homme, qui détruit l’herbe et les animaux, tout meurt. Louée soit la brousse. On la croit morte : elle est vivante, bien vivante, et ne parle qu’à ses enfants, et à eux seuls. Fumées, sons, odeurs, objets inanimés, elle emploie le langage qu’elle veut pour s’adresser aux espèces qu’elle commande» écrit-il. L’Homme doit donc vivre en harmonie avec la Nature l’entourant, pour une coexistence harmonieuse et fusionnelle.
Batouala est un roman condamnant la hiérarchisation des cultures professée par le colonialisme, une rencontre de confrontation et de conflit : «Nos danses et nos chants troublent leur sommeil. Les danses et les chants sont pourtant toute notre vie. Nous dansons pour fêter Ipeu, la Lune, ou pour célébrer Lolo, le soleil. Nous dansons à propos de tout, à propos de rien, pour le plaisir» écrit-il. René MARAN, loin de l’exotisme, parle des Noirs, des colonisés, et fait l’éloge d’un monde fondé sur le droit à la différence, avec ses croyances, habitudes et visions du monde. En effet, le chef Banda, Mokoundji Batouala, avec sa force légendaire et qui s’interrogeait : «Les hommes blancs de peau, qu’étaient donc venus chercher, si loin de chez eux, en pays noir ? Comme ils feraient mieux, tous, de regagner leurs terres et de n’en plus bouger !». Pour Batouala, la vie est courte. En épicurien, ce qu’il professe, c’est la fainéantise tout à fait différente de la paresse : ne rien faire, c’était profiter de la vie.
René MARAN a un lien particulier avec Paris, cette capitale culturelle de l’Afrique ; son petit-fils, Bernard MICHEL, résidant à Paris 20ème et travaillant à l’hôpital Thonon, s’est fixé une mission : entretenir la flamme. En effet, René MARAN rentre définitivement en France  en 1924 ; dans son ambition littéraire, Paris reste la ville des opportunités. Il épouse le 9 août 1927, à Paris XVème, Camille Rosalie BERTHELOT, couturière. Ils ont adopté en 1943, une fille, Paulette CERNARD devenue épouse MICHEL, rencontrée, dès 1930, dans les Vosges. René MARAN, décédé le 9 mai 1960, à Paris 13ème, a été enterré, au cimetière Montparnasse, à Paris, le 12 mai 1960, à la 11ème division. Sa fille adoptive, Paulette CERNARD, disparue le 5 décembre 2015, était mariée, en 1946, à Paul MICHEL. Ils ont eu deux enfants : Françoise, résidant à Châtellerault (Vienne, Nouvelle Aquitaine) ayant eu deux fils, et Bernard MICHEL, et ses deux fils.
Par conséquent, à Paris diverses cérémonies ont été réalisées ou sont envisagées. L’université de Paris VIII, Vincennes-Saint-Denis, a déjà organisé, avec la participation du professeur Romuald FONKUA, le 28 mai 2021, un colloque sur «René Maran, l’homme et l’œuvre, approches contrastées». La bibliothèque nationale de France a organisé une rencontre le 1er décembre 2021 sur «le centenaire du Prix Goncourt». M. Didier DECOIN, président de l'Académie Goncourt, M. Mohamed M’Bougar SARR, Prix Goncourt 2021, Mme George PAU-LANGEVIN, ancienne députée et vice-présidente de la Défenseure des droits, ainsi que Messieurs Fabrice GARDEL et Mathieu WESCHLER, réalisateur d’un documentaire, sur France télévisions, «René Maran, le premier Goncourt noir» étaient présents. Ce documentaire fait appel à des témoins prestigieux : Amin MAALOUF, Romuald FONKUA, Daniel MAXIMIM et Julien LAFERRIERE. A la BNF, un artiste centrafricain, Bibi Tanga a lu la sulfureuse et éblouissante préface de «Batouala, véritable roman nègre». C'est cette préface de 6 pages qui a soulevé l’ire des coloniaux et de la partie conservatrice de la population française. En effet, René MARAN, un fonctionnaire colonial en Oubangui Chari, actuelle République centrafricaine pose des mots sur la réalité coloniale «civilisation tu bâtis ton royaume sur des cadavres». André GIDE, ira 6 ans plus tard au Congo pour découvrir le travail forcé et les méfaits du colonialisme. Le roman, «Batouala», comporte un sous-titre, «véritable roman nègre». René MARAN, qui parle le Banda, a mis six années pour l’écrire, «une succession d’eaux fortes» dit-il. «Je sens dans tout ce que vous écrivez, un élan blessé, l’amertume d’un cœur qui résiste à l’injustice, un homme qui souffre enfin et se fortifie de volonté», écrit en 1934, André SUARES. C’est un roman basé sur l’expérience et l’observation d’un fonctionnaire colonial en Oubangui-Chari (République centrafricaine). «Ce roman est tout objectif ; il ne tache même pas à expliquer ; il constate. Il ne s’indigne pas : il enregistre. J’écoutais les conversations de ces pauvres gens. Leurs plaisanteries prouvaient leur résignation. Ils souffraient et riaient de souffrir» écrit-il. Par conséquent, René MARAN n’a fait que traduire ce qu’il avait vu là-bas et entendu, et a supprimé ses émotions qu’on aurait pu lui attribuer, les préjugés de l’époque à l’égard des Africains étant si grands : «Les Nègres de l’Afrique Equatoriale sont irréfléchis. Dépourvus d’esprit critique, ils n’ont jamais eu, et n’auront jamais aucune intelligence. Du moins, on le prétend. A tort, sans doute. Car, si l’intelligence caractérisait le Nègre, il n’y aurait que fort peu d’Européens» écrit-il. C’est une population affamée «Les indigènes allaient chercher, en un jour d’innombrables détresse, parmi les crottins de chevaux appartenant aux rapaces qui se prétendent leurs bienfaiteurs, les grains de maïs ou de mil non digérés, dont ils pouvaient faire leur nourriture !» écrit-il.
En particulier, la Ville de Paris, à la suite d’un vœu de Hamidou SAMAKE, adjoint à la maire de Paris, un équipement, probablement une bibliothèque, portera la nom de René MARAN. Il était envisagé de mettre une plaque au 26 rue Bonaparte, à Paris 6ème mais les propriétaires de l’immeuble, ont violemment rejeté cette initiative. La Ville de Paris recherche une autre solution. Par ailleurs, Mme Anne HIDALGO et sous l’égide de M. Jacques MARTIAL envisage d’organiser, probablement, le vendredi 7 janvier 2022, un colloque sur René MARAN, avec comme maître d’œuvre, le professeur à la Sorbonne, Romuald FONKUA, qui a préfacé, chez Présence africaine, la correspondance Maran-Gahisto, un ouvrage de 898 pages. Cette correspondance nous plonge dans la vie littéraire de l’époque «Initiée comme un contrat d’écriture et de lecture entre deux poètes, la correspondance entre Maran et Gahisto va se poursuivre sous la forme d’une conversation régulière entre deux amis où se dessine le tableau d’une vie, celle de René Maran. Il s’en dégage une mise à nu de l’homme qui éclaire plusieurs pans de son œuvre littéraire et de ses activités politiques, une mise au clair de ses préoccupations, de ses positions et de ses dispositions durant le XXe siècle qu’il incarne» note l’éditeur. La Ville de Paris vérifie la disponibilité des différents intervenants du 7 janvier 2022.
Ce roman, «Batouala», est avant tout un violent réquisitoire contre le colonialisme triomphant et arrogant. Ces «Dieux de la brousse» suivant une expression de Amadou Hampâté BA, ou fonctionnaires coloniaux sont soit tout-puissants ou lâches devant les graves férocités du système : «La large vie coloniale si l’on pouvait savoir de quelle quotidienne bassesse elle est faite ; elle avilit peu à peu. On s’habitue à l’alcool. Ces excès et d’autres ignobles, conduisent à ceux qui excellent à la veulerie la plus abjecte. Pour avancer en grade il fallait qu’ils n’eussent pas «d’histoires». Hantés de cette idée, ils ont abdiqué toue fierté, ils ont hésité, temporisé, menti et délayés leurs mensonges. Ils n’ont pas voulu voir. Ils n’ont pas eu le courage de parler. Et, à leur anémie intellectuelle, l’asthénie morale s’ajoutant, sans remords, ils ont trompé leur pays» écrit-il. Le colon ne doit pas remettre en cause le mot galvaudé, «civilisation» ou l’orgueil des Européens. Alors, civilisation «tu bâtis ton royaume sur des cadavres. Quoi que tu veuilles, quoi que tu fasses, tu te meus dans le mensonge. A ta vue les larmes de sourdre, et la douleur de crier. Tu es la force qui prime le droit. Tu n’es pas un flambeau, mais un incendie. Tout ce à quoi tu touches, tu le consumes» écrit René MARAN.
Didier DECOIN, président de l’Académie du Goncourt, a rappelé les diatribes de l'époque se sont focalisées sur l'origine ethnique de René MARAN. Il voulait être considéré comme un être humain, non pas catalogué en raison de ses origines ethniques, mais un écrivain tout court. En effet, son prix Goncourt de 1921 est avant tout une puissante œuvre littéraire poétique et qui parle de l'Afrique. Antillais, ayant vécu jusqu’à 7 ans au Gabon et étudié dans les meilleures écoles française, à Bordeaux, administrateur colonial, admirateur de Marc AURELE (121-180 après J-C), stoïcien et écrivain roman, symbole de rigueur morale et de discipline, René MARAN voudrait être un «homme comme les autres», préface de Mohamed M’Bougar SARR. Critique littéraire, il avait une ambition littéraire  «il se voulut aussi passionnément écrivain comme s’il lui apparaissait évident qu’on ne fait de la bonne littérature ni avec de bons sentiments, ni en se contentant de transcrire un vécu. Dans cette perspective, deux exigences comptaient particulièrement pour lui : la maîtrise de la langue et l’appartenance au monde de l’esprit» écrit Bernard MOURALIS.
La France conservatrice lui a toujours reproché d’avoir dénoncé les dérives du colonialisme «René Maran qui a fait scandale avec Batouala nous raconte, ici, l’histoire de l’ami quadrupède de son héros de couleur. Sa narration, assez décousue, est prétexte, comme le devine, à exhaler contre nous, c’est-à-dire contre nos coloniaux, l’amertume dont son cœur est plein. Ce que je retiens, de plus clair de son roman, c’est que l’homme est un loup pour l’homme. Mais si l’anarchie règne, ou l’injustice et l’arbitraire dans nos colonies, sans doute est-ce que la loi n’y est pas rigoureusement établie et observée. René Maran a d’excellentes qualités de peintre réaliste et naturaliste. Est-ce à dire qu’il soit rebelle à la culture et au génie des Européens ? Il a de l’amour et de l’admiration pour l’une et pour l’autre. C’est, peut-être, que sa passion le trouble et, en le rejetant à l’instinct de sa race, lui fait oublier ce qu’il a appris» écrit Jean CHARPENTIER, dans «Mercure de France».  En effet, René MARAN, ni Antillais, ni colonial, ni Français assimilé, René MARAN, est un grand Français patriote, «Parce la ville où j’ai grandi et vécu une ville de France, parce que la France est mon pays, enfin parce que je l’aime de si exclusif amour, que s’il venait à disparaître, vivre me serait à charge que la fortune sourit aux destins de la France» écrit-il dans son journal intime. Cependant, dans sa contribution littéraire, il était révolté par le poids du préjugé raciste et la grande brutalité des coloniaux. «La France est un pays où l’on n’est trop souvent  généreux qu’en parole. Dès qu’on essaie de l’incliner aux faits, elle se révèle tout autre ; il y a beau temps que je sais à quoi m’en tenir là-dessus et que le racisme français est plus profond qu’on ne le croit. A preuve mon tout dernier roman» écrit-il à Daphné TREVOR, en 1947. En effet, René MARAN estime que ces comportements déviants ont trahi la «mission de civilisation» de la France et sa grandeur. Homme au carrefour de civilisations multiples, René MARAN voulait surtout être reconnu comme «un Homme pareil aux autres», en référence au titre de son roman autobiographique, précédé dans sa nouvelle édition d’une préface de Mohamed M’Bougar SARR, Prix Goncourt 2021. En effet, fonctionnaire colonial, il était perçu par les centrafricains comme un colon, en charge de gouverner le territoire. Pour les colons, il reste un Nègre. Ainsi, lors d’un voyage au Congo, on lui avait refusé l’accès aux hôtels. «Maran n’a jamais pu trouver sa juste place, celle où il aurait pu être utile et efficace, sans compromettre ses principes et sa dignité. Il revendiquait deux appartenances, française et africaine, mais au contact de l’univers colonial, il n’a pas pu s’identifier ni à l’autre» écrit Amin MAALOUF. Dans ce roman, «un homme pareil aux autres», paru en 1947 et réédité en 2021, le héros, Jean Veneuse, est un Noir, un fonctionnaire colonial, s’apprêtant à retourner en Afrique, au Tchad, mais il est pris par un doute intérieur : amoureux d’un blanche, Andrée-Marielle, doit-il renoncer ? «Classique, le motif littéraire de l’amour contrarié, donc le principe dramatique du roman ; mais ce qui le fonde ici n’est pas la différence du rang social, ni l’incompatibilité entre deux éducations que leur écart condamnerait : c’est l’abîme de la race, le gouffre de la couleur de peau, qui se tiennent entre Veneuse et Andrée. Et ces précipices demeureront infranchissables» écrit Mohamed M’Bougar SARR, dans la préface. Jean Veneuse voudrait aimer comme un «homme pareil aux autres». En effet, pour lui «Somme toute, c’est au pied du mariage que l’on distingue les pays racistes des pays non racistes. Le racisme disparaît lorsqu’il a confusion de deux races. Il persiste et s’affiche dans le cas contraire» écrit-il le 27 octobre 1947, à Daphné TREVOR.
Gibelin pour les Guelfes, Guelfe pour les Gibelins, René MARAN est écartelé entre deux cultures «Je ne sais pas ce que sera capable de nous donner M. Maran le jour où il consentira d’exprimer, dans notre langue qu’il admire et manie en artiste, tout ce que ses ancêtres ont déposé dans son subconscient et qui doit y couver. Je suis étonné que pour décrire le berceau de sa race, dans «Batouala», il se soit en quelque sorte imposé la vision, je n’irai pas écrire d’un Chateaubriand, d’un Flaubert et d’un Zola. Et c’est très touchant ce qu’il emprunte à Rabelais, à La Fontaine, leurs personnages pour transformer en guignol la patrie de ces écrivains» écrit John CHARPENTIER, dans «Mercure de France». En définitive, dans sa crise identitaire insurmontable, nous rappelant cruellement, la période pré-électorale des présidentielles de 2022, il faut admettre que René MARAN était avant tout un écrivain. «Dans sa situation et à son époque, tout ce qu’il pouvait faire, en tant qu’homme et écrivain, c’était d’apporter son témoignage et de hurler sa rage C’est qu’il a fait dans «Batouala», le roman autant que la préface. Ce qui lui a valu d’être à la fois couronné et crucifié» écrit Amin MAALOUF. Par ailleurs, René MARAN ne voulait pas être ramené seulement qu’à son Prix Goncourt ayant éclipsé le reste de sa contribution littéraire. En effet, il est l’auteur de 11 romans, dont son «Batouala», 16 essais et 3 recueils de poésie. «Je confesse que le bruit si étranger à des soucis d’art ou littéraires qu’a soulevé «Batouala», l’an dernier, et du nom de son auteur, M. René Maran,  l’attribution du Goncourt m’a détourné de le lire. René Maran, poète, se réclame, quant aux sentiments de ses «stances », de Marc Aurèle et de Renan. C’est donc qu’il ne daigne pas de bien écrire et qu’il désire bien penser. Sa pensée, nette, franche et toujours soutenue se forme sous la forme de vers savamment, habilement construits. Bon prosateur, homme de pensée à coup sûr, il écrit des stances en homme intelligent» écrit André FONTANAIS dans «Mercure de France».
Et l’on l’oublie souvent, René MARAN était un grand critique littéraire, avec une importante correspondance. Exceptionnel critique littéraire, René MARAN a produit de nombreux articles notamment sur Françoise SAGAN, Maurice GENEVOIX et André MAUROIS.
Références bibliographiques très sélectives
1-1 – Romans de René MARAN
MARAN (René), Batouala, véritable roman nègre, Paris, Albin Michel, 1921, 189 pages et «Batouala», Albin Michel, préface Amin Maalouf intitulée «René MARAN ou les dilemmes du précurseur», Paris, édition de 2018, 261 pages ;
MARAN (René), La Maison du bonheur, Paris, éditions du Beffroi, 1909, 164 pages ;
 MARAN (René) La Vie intérieure, Paris, éditions du Beffroi, 1912, 163 pages ;
MARAN (René), Le Petit Roi de Chimérie, préface de Léon Boquet, Paris, Albin Michel, 1924, 237 pages ;
MARAN (René), Un Homme pareil aux autres, Paris, Albin Michel, 1947 et 1962, 252 pages et Marseille, éditions du Typhon, 2021, 225 pages, avec une préface de Mohamed M’Bougar Sarr, Prix Goncourt de 2021 ;
MARAN (René), Djouma, chien de brousse, Paris, Albin Michel, 1927, 253 pages ;
MARAN (René), Journal sans date, Paris, Fayard, «Les œuvres libres», n°073, 371 pages ;
MARAN (René) Le cœur serré, Paris, Albin Michel, 1931, 253 pages ;
MARAN (René), L'homme qui attend, Paris, Fayard, 1936, 130 pages ;
MARAN (René) Mbala, l'éléphant, illustrations de G. Barret, Paris, éditions Arc-en-Ciel, 1947, 186 pages ;
MARAN (René), Correspondance, Maran-Gahisto, préface de Romuald Fonkua, Paris, Présence africaine, 2021 898 pages ;
MARAN (René), Bacouya, le cynocéphale, Paris, Albin Michel, 1953, 241 pages.
  1. 2 Essais de René MARAN
MARAN (René) FINBERT (Elian Judas), Le livre de la sagesse nègre, Paris, R. Laffont, 1950, 109 pages ;
MARAN (René), Afrique Équatoriale Française : terres et races d'avenir, illustré par Paul Jouve, Paris, L'Imprimerie de Vaugirard, 1937, 82 pages ;
MARAN (René), Asepsie noire !, Paris, Laboratoires Martinet, 1931, 45 pages  et Paris, Jean-Michel Place, 2006, 64 pages ;
MARAN (René), Bertrand du Guesclin, l'épée du roi, Paris, Albin Michel, 1960, 323 pages ;
MARAN (René), Bêtes de la brousse, Paris, Albin Michel, 1952, 241 pages ;
MARAN (René), Brazza et la fondation de l'A.E.F., Paris, Gallimard, 1941, 304 pages ;
MARAN (René), Défense d’aimer, Paris, 1932, 39 pages ;
MARAN (René), DELONCLE (Pierre Eugène Marie Joseph), Le Tchad, de sable et d'or, Paris, Revue française, 1931, 159 pages ;
MARAN (René), Djogoni, eaux fortes, Paris, Présence Africaine,  38 pages ;
MARAN (René), Félix Éboué, grand commis et loyal serviteur, 1885-1944, Paris,  éditions Parisiennes, 1957, 128 pages, Paris, l’Harmattan, 2007, présentation Bernard Mouralis, 101 pages ;
MARAN (René), Le livre de la brousse, Paris, Albin Michel, 1956, 287 pages ;
MARAN (René), Le petit roi de Chimérie, préface de Léon Bocquet. Paris, Albin Michel, 1924, 237 pages ;
MARAN (René), Légendes et coutumes nègres de l’Oubangui Chari, Paris, Fayard, collection les oeuvres libres, 382 pages ;
MARAN (René), Les pionniers de l'empire, Paris, Albin Michel, 1943-55. Tome 1,  Jean de Béthencourt. Anselme d'Isalguier. Binot le Paulmeir de Gonneville. Jacques Cartier. Jean Parmentier. Nicolas Durand de Villegaignon. Jean Ribaut, 1943, Albi, Michel, 347 pages. Tome 2 : Samuel Champlain. Belain d'Esnambuc. Robert Cavelier de la Salle, 1946, 422 pages. Tome 3 André Brüe. Joseph-François Dupleix, René Madec, Pigneaux de Behaine, Paris, A Michel, 1955, 280 pages ;
MARAN (René), Livingstone et l'exploration de l'Afrique, Paris, Gallimard, 1938, 277 pages ;
MARAN (René), Peines de cœur. Paris, SPLE, 1944, 208 pages ;
MARAN (René), Savorgnan de Brazza, Paris, éditions du Dauphin, 1951 et 2009, 209 pages.1- 3 – Poésie de René MARAN
MARAN (René), La maison du bonheur, Paris, Le Beffroi, 1909, 164 pages ;
MARAN (René),  La vie intérieure; poèmes (1909-1912), Paris, Le Beffroi, 1912, 164 pages ;
MARAN (René), Le livre du souvenir, poèmes, 1909-1957, Paris, Présence Africaine, 1958, 143 pages.
1 – 4 Chroniques de René Maran
MARAN (René), «L’A.E.F. dans la littérature», Cahiers Charles Foucault, 1952 vol 28 pages 71-77 ;
MARAN (René), «André Gide et l’Afrique Noire», Présence Africaine, 1948, n°5, pages 739-748 ;
MARAN (René), «Le mouvement littéraire aux Antilles et à la Guyane», De West-Indische Gids, 33ste Jaarg, 1952 pages 12-22.
2 – Critiques de René Maran
ASTRUC (Charles) “René Maran, le poète”, in Hommage à René Maran, Paris, Présence Africaine, 1965, pages 71-77 ;
CHARPENTIER (John), “Compte rendu, Djouma, chien de brousse”, Mercure de France, du 1er septembre 1927, pages 405-406 ;
CHARPENTIER (John), “Compte rendu, le petit roi de Chimérie”, Mercure de France, du 15 septembre 1924, page 765 ;
DAMAS (Léon-Gontran), «René Maran n’est plus», Présence Africaine, février-mars 1960, nouvelle série, n°30, pages 125-126 ;
DELAFOSSE (Maurice), “Une œuvre de haine : «Batouala» ou la calomnie”, La Dépêche Coloniale et Maritime, 26-27 décembre 1921 ;
EGONU (Iheanacho, T.-G), «Le Prix Goncourt de 1921 et la querelle de Batouala»,  Research in African Literatures, hiver 1980, vol 11, n°4, pages 529-545 ;
FABRE (Michel), “Autour de René Maran”, Présence Africaine, 1973, vol 86, pages 165-172 ;
FONTANAIS (André), “Les poèmes, style de Maran”, Mercure de France, du 1er janvier 1923, pages 180-182 ;
FRAITURE (Pierre-Philippe), «Batouala : véritable roman d'un faux ethnographe ?», Francofonia, 2005, n°14, pages 23-37 ;
GAHISTO (Manoël), “La genèse de Batouala”, in Hommage à René Maran, Paris, Présence Africaine, 1965, pages 93-155 ;
HAUSSER (Michel), Les deux Batouala, Sherbrooke (Québec) et Bordeaux- Naaman, SOBODI, 1975, 110 pages ;
HEMINGWAY (Ernest), “Prize Winning Book is Center of Storm”, Toronto Star Weekly, 22 mars 1922 ;
KOFFI-TESSIO (Maria-Thérèse), «Djogoni, le roman d’un métis, ou l’initié de l’œuvre civilisatrice», Francofonia, 2005, n°14, pages 39-62 ;
L. B, «René Maran : Prix Goncourt»,  Le Petit Parisien, 15 décembre 1921, page 1 ;
LITTLE (Roger), «René Maran, poète français, francophone, francographe», Francofonia, 2005, n°14, pages 63-76 ;
LOCKE (Alain Leroy), “The colonial Literature of France”, Opportunity, November 1923, pages 331-335 ;
LÜSEBRINK (Hans-Jürgen), «La place de René Maran dans la littérature mondiale des années vingt», János Riesz  et Alain Ricard éditeurs, Mélanges offerts à Albert Gérard. Semper aliquid novi. Littérature comparée et littérature d’Afrique, Tübingen, GNV, 1990, pages 145-55 ;
MALELA (Buata), «L’homme africain et son monde : perception et appréciation du réel africain. L’exemple de l’eau chez René Maran», Francofonia, 2005, n°14, pages 77-86  ;
MALELA (Buata, Bundu), L’homme pareil aux autres : stratégies et postures identitaires de l’écrivain afro-antillais à Paris (1920-1960), thèse sous la direction de Pierre Halen et Paul Aron, Université Libre de Bruxelles, 2006 et Paris Karthala, 2008, 468, pages ;
MANGEON (Anthony), «René Maran et le monde antique : du lyrisme élégiaque au stoïcisme»,  Francofonia, 2005, n°14, pages 87-99 et Présence Africaine, 2013, vol 1-2, n°187-188, pages 183-196 ;
MONGO-M’BOUSSA (Boniface) “René Maran, Léopold Sédar Senghor : une relecture”, Présence Africaine, 2013, Vol 1-2, n°187-188, pages 245-251 ;
MOURALIS (Bernard René), «Maran et Gaston Monnerville : entre négritude et radicalisme», Francofonia, 2005, n°14, pages 101-122 ;
ONANO (Charles), René Maran : le premier Goncourt noir (1887-1960), Paris, éditions Duboiris, 2007, 193 pages ;
PAUL (Edmond, Emile), «René Maran : Livingston et l’exploration de l’Afrique, ces routes qui ne mènent à rien»,  Le Petit Parisien, 24 mai 1938, page 4 ;
RAINAITUR (Jean-Michel), «Après le prix Goncourt, René Maran»,  La Pensée française, 14 janvier 1922, pages 16-18 ;
RENAULT (Mathieu), «Autour de la race ou amour au-delà des races, Frantz Fanon lecteur de René Maran», Présence Africaine, 2013, Vol 1-2, n°187-188, pages 231-244  ;
RUBIALES (Lourdes), «Désillusion et frustrations : l’administration coloniale contre René Maran», Jean-Marie Seillan et Jean Sévry, éditeurs, Le désenchantement colonial, Paris, éditions Kailash, 2009, pages 218-237 ;
RUBIALES (Lourdes), «Notes sur la réception du Goncourt 1921 en France», Francofonia, 2005, n°14, pages 123-145 ;
SANKO (Hélène), «Les Mots pour le dire: L’Afrique d’après Batouala de René Maran», Francographies, 1993, vol 2, pages 131-41 ;
SENGHOR (Léopold) “René Maran, précurseur de la Négritude”, in Hommage à René Maran, Paris, Présence Africaine, 1965, pages 9-13 ;
TRAUTMANN (René), Au pays de «Batouala». Noirs et blancs en Afrique, Paris, Payot, 1922, 254 pages.
Paris, le 14 décembre 2021, le centenaire, par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
 
 
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28 novembre 2021 7 28 /11 /novembre /2021 18:57
«Paris capitale culturelle de l’Afrique et son riche agenda littéraire : Centenaire du Goncourt de René MARAN, 20 ans de la mort de SENGHOR, Panthéonisation de Joséphine BAKER» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
L’agenda littéraire est particulièrement riche et confirme que Paris est bien, et depuis les années 20, est bien la capitale culturelle de l’Afrique. Jadis, et durant les «Folles années», et en dépit de la grippe espagnole, les tenants du mouvement «Harlem Renaissance», (Le poète, Langston HUGUES, l’artiste Joséphine BAKER). Du 19 au 22 février 1919, Blaise DIAGNE (1872-1934), député du Sénégal (voir mon article) avait convoqué, avec l’appui de Georges CLEMENCEAU (1841-1929) premier congrès mondial panafricain, auquel avait assisté, William DU BOIS (1868-1963), auteur des «âmes du peuple noir» (voir mon article).
Le président Emmanuel MACRON a décidé de panthéoniser, à travers une plaque, Joséphine BAKER (voir mon article), artiste du mouvement Harlem Renaissance, militante des droits civiques auprès de Martin Luther, résistance, et partisane du multiculturalisme, avec sa «Tribu arc-en-ciel». Le reste de Joséphine BAKER seront maintenus au cimetière de Monaco. Régis DEBRAY avait l’initiative de cette panthéonisation, mais le président socialiste, François HOLLANDE, l’avait bottée en touche, l’opinion publique ne serait pas prête. En 2008, Mme Ségolène ROYAL avait suggéré de transférer, au Panthéon, les cendres, de Aimé CESAIRE (1913-2008), mort le 17 avril 2008. Le président Nicolas SARKOZY a repris cette idée, le 6 avril 2011, quelques années après la fameuse grève de 44 jours de Elie DOMOTA aux Antilles, en faisant apposer, après accord avec la famille, «une plaque à la mémoire du grand intellectuel et de l'homme engagé de la Martinique sera scellée au cœur». Serge LETCHIMY, député de la Martinique, a rappelé que Aimé CESAIRE est rétif aux honneurs et aux célébrations, mais que cette panthéonisation «est un geste symbolique important envers le poète, l'humaniste, l'éveilleur de conscience».
Si la Gauche fait panthéoniser, son bilan, pour les racisés, est resté maigre et particulièrement décevant. Pire, Lionel JOSPIN, alors qu’il était premier socialiste, avait même choisi de bouder les obsèques du président SENGHOR, (1906-2021), une grave faute politique que nous n’oublierons jamais. Aussi, à l’occasion de ces 20 ans de la disparition du poète-président, nous réclamons, à notre candidate, Mme Anne HIDALGO, des funérailles symboliques à Paris, En effet, son adjoint, M. Arnaud NGATCHA, était venu  prononcer une discours au colloque sur SENGHOR, à la Sorbonne du 5 novembre 2021, organisé par M. Foulo BASSE, ancien DGS de l’université d’Evry et M. Hamidou SAMAKE, adjoint à la maire de Paris. Le 18 décembre 2021, à Dakar, le Sénégal, célèbrera le 20ème anniversaire de la disparition du président SENGHOR, et la maire de Verson (Calvados, ville de Colette SENGHOR (1925-2019, voir mon article), et lieu de décès le 20 décembre 2021, du poète), a invité Mohamed M’Bougar SARR, prix Goncourt, à une conférence.
C’est le 100ème anniversaire du Prix Goncourt de René MARAN (voir mes articles) et après le prix Goncourt de M. Patrick CHAMOISEAU, pour «Texaco» en 1992, et le Prix Goncourt de Marie N’DIAYE, en 2009, pour ses «Trois femmes puissantes» qui polarise également. Beaucoup d’initiatives particulièrement louables, mais peu coordonnées, entre Paris, La Guyane, Dakar et bien sûr la République centrafricaine. Dans un contexte d’une 5ème vague brouillant tout, j’essaie de vous livrer les éléments en possession, et m’engage à vous tenir informés, dès que j’aurai des éléments plus précis.
Le roman, «Batouala, véritable roman nègre» a été écrit René MARAN (1887-1960), alors qu’il était encore fonctionnaire colonial en Oubangui-Chari, actuelle République centrafricaine. Il parlait le Banda, une langue du pays Grimari. Il ressort de la conférence à Paris, le samedi 27 novembre 2021, à la maison des associations, du XVIIIème arrondissement, dont j’ai été l’un des animateurs, que M. Jean-Pierre MARA, président d’un COPIL, en relation avec l’Alliance Française, va organiser, le 16 décembre 2021, un colloque en hommage à René MARAN (bande dessinée, pièce de théâtre, conférence).
A Paris, la Ville de Paris, sur vœu présenté par M. Hamidou SAMAKE, adjoint à la maire de Paris, Mme Anne HIDALGO a réaffirmé «afin de célébrer, dignement, le centenaire de cette œuvre précurseure et de son prix (Batouala de René MARAN) qu’un lieu culturel parisien, comme par exemple une bibliothèque, puisse porter le nom de René MARAN».
Toujours à Paris et en relation avec M. Jacques MARTIAL, conseiller-délégué en charge des Outre-mer et élu d’un merveilleux arrondissement, le 12ème , probablement une plaque sera apposée devant le 26 rue Bonaparte, à Paris VIème, là où résidait René MARAN.
La Ville de Paris envisage une table ronde, vers le 7 janvier 2022, sous la direction de M. Romuald FONKUA, professeur à la Sorbonne, sur «Batouala et René Maran du point d vue de l’histoire littéraire et politique». Diverses consultations sont en cours pour finaliser et préciser ce projet.
A Paris, une soirée de témoignage est organisée à Bibliothèque François Mitterrand, le mercredi 1er décembre 2021, de 17 h à 20 h, sur le thème «René Maran, précurseur de la Négritude», un travail coordonné par Mme Monique CALINON, avec de nombreux invités (M. Didier DECOIN, Mohamed M’Bougar SARR, Mme George PAU-LANGEVIN, etc.) Entrée libre, mais il est préférable de faire une réservation sur le site de la BNF.
Il est probable que le Sénégal, avec son Musée des civilisations noires, n’oubliera pas René MARAN, un des précurseurs de la Négritude, et ami personnel du président SENGHOR. En effet, René MARAN, à la suite de son Goncourt, a fait l’objet d’un grave lynchage, un harcèlement moral des coloniaux qui l’ont contraint à la démission de l’administration. Aussi, à sa disparition en 1960, le président SENGHOR a continué de venir en aide à sa famille, à sa veuve, Camille MARAN.
En Guyane, une autre initiative est en cours, avec un colloque à Cayenne. Je n’ai pas encore assez d’éléments précis à ce sujet. C’est, une rencontre aura lieu, et en collaboration étroite, avec son petit-fils Bernard Michel MARAN, un habitant du 20ème arrondissement de Paris, et agent de la fonction publique hospitalière. Je rappelle qu’un colloque a déjà eu lieu du 16 au 18 juin 2021 au Brésil sur «René Maran et la Guyanité». Le vendredi 5 novembre 2021 au Sénat français et à l’occasion de son 134ème anniversaire, René MARAN a été honoré.
Compte tenu des éléments glanés ici et là, il est donc plus jamais urgent et nécessaire d’avoir une Maison d’Afrique à Paris, pour engager d’énergiques actions pour la promotion du bien-vivre ensemble, coordonner diverses informations concernant les racisés et les sensibiliser à toute initiative faisant avancer la cause républicaine. On répand vite les calomnies et les dénigrements, mais s’agissant des éléments valorisants concernant l’héritage culturel africain, tout reste une affaire d’initiés, de clubs entre amis, avec des retours d’ascenseurs.
Je rappelle que les journées du 19 au 22 octobre 2021, à l’occasion du 30ème anniversaire de la disparition de Amadou Hampâté BA (1901-1991), à l’université d’Evry Paris Saclay, organisées par Messieurs Abdoul Hamet BA, maître de conférences et chef du département d’histoire et M Foulo BASSE, ancien DGS de cette université, en présence de Mme Roukiatou BA, présidente de la Fondation Amadou Hampâté BA, ont montré l’utilité de développer les études africaines, dans les universités françaises. Le président de l’université d’Evry s’y est engagé, avec enthousiasme.
Paris, le 28 novembre 2021 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«Paris capitale culturelle de l’Afrique et son riche agenda littéraire : Centenaire du Goncourt de René MARAN, 20 ans de la mort de SENGHOR, Panthéonisation de Joséphine BAKER» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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15 novembre 2021 1 15 /11 /novembre /2021 09:03
«Diary SOW après sa fugue, son nouveau livre «Je pars» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/ 
Diary SOW vient de faire publier, chez Robert Laffont, un éditeur parisien, son deuxième roman, le 4 novembre 2021, sous le titre «Je pars». Ce deuxième roman de Diary, est largement autobiographique, puisqu’il fait allusion à la fugue, en France, de Diary SOW, en janvier 2021. «Mon expérience m'a beaucoup inspirée pour donner du corps au personnage principal, mon alter ego» dit-elle. Cependant, selon Diary sa fugue serait «strictement personnel. Je ne suis pas Coura et elle n'est pas moi» dit Diary SOW. L’éditeur, Robert Laffont, en a donné le résumé. Disparaître, certains en rêvent. Elle l'a fait. Partir. N'importe où. Prendre sa liberté. Retrouver le contrôle de soi. Oublier la pression, une famille qui aime mal, des ambitions qui sont celles des autres. Cesser de jouer un rôle. Un matin d'hiver, Coura quitte sa chambre d'étudiante, ses amis, Paris, la France. Sans regret. Elle vient d'avoir dix-huit ans, le monde lui tend les bras. Sa disparition est d'autant plus inquiétante qu'elle était une jeune fille modèle, menant une existence parfaitement rangée. À Amsterdam, de nouvelles expériences l'attendent tandis que son passé la rattrape. Que faire ? Donner signe de vie ? Soit, mais à quel prix ? 
«Je pars» raconte le destin d'une jeune femme à la recherche d'elle-même. Je rappelle la rigoureuse nécessité d’être responsable dans tout ce qu’on fait et dit. Le jour où il y aura une vraie disparition inquiétante ; ce comportement est de nature à discréditer, très sérieusement, toute opération d’envergure de solidarité et de mobilisation des ressources et énergies de tous. Dans la mythologie grecque, Cassandre prévoyait souvent des malheurs, y compris la défaite des Troyens, mais personne ne la prenait au sérieux. 
Que cachait cette fugue de Diary SOW du 4 janvier 2021 ? 
En janvier 2021, la disparition brutale et mystérieuse avait inquiété ses proches et avait engendré un emballement médiatique. Le Consul général, à Paris, Amadou DIALLO, avait mobilisé une formidable campagne de communication, bien relayée par la presse française. Je renouvelle ici, notre profonde reconnaissance et gratitude pour cet exceptionnel élan de générosité de tous et des autorités de police françaises. Ainsi, une poignante vidéo a été réalisée et diffusée par M. François DURPAIRE, universitaire et consultant des médias. Un grand merci, François !!! Dans un tweet du 10 janvier 2021, et qu’il en soit vivement remercié, Gilles VERDEZ, journaliste et chroniqueur, a lancé un avis de recherche, pour retrouver Diary SOW. Le cas de Diary SOW nous avait profondément ému tous en raison de ses origines modestes et de son parcours exemplaire. Diary, née le 17 septembre 2000, à Malicounda, près de M’Bour, issue d’un milieu modeste peul, est très méritante : «Elle passe tout son temps à faire des exercices et des devoirs. Elle est une grande fierté pour nous, elle est un enfant exemplaire», dit sa mère Binta. Diary est constamment animée d’un désir ardent de réussir ses études. Quand on veut, on peut «Lorsqu'on désire vraiment atteindre nos objectifs, il y a la possibilité», dit-elle. Après son bac, Diary a obtenu une bourse d’excellence qui lui a permis d’intégrer la classe préparatoire de Louis-Le-Grand, où elle étudiait physique, chimie et ingénierie. 
Cependant, une partie de la presse ou de l’opinion publique, en opposition au président Macky SALL, avec des relents ethnicistes ou politiques, n’avait pas manqué de fustiger Diary SOW, prétendant que ses origines peules lui auraient octroyée une attention qu’elle ne mériterait pas. Ces diatribes partisanes sur des questions littéraires sont insupportables. «La jalousie rend irrationnel et intolérant» écrit Diary SOW, dans son roman, «Je pars». Mais il est vrai que «réfléchir, c’est difficile, c’est pourquoi la plupart des gens jugent» écrit Carl Gustave JUNG (1875-1961), fondateur de la psychologie analytique. A chaque fois qu’un Sénégalais brille par ses talents littéraires, je m’en glorifie et m’en réjouis infiniment. Si Diary SOW s’est retrouvée avec de mauvaises notes au lycée Louis le Grand ; cela est un fait incontestable. En revanche, je pense que bien des étudiants sénégalais, arrivant en France, et dont certains que je rencontre, ne sont pas conscients de l’écart considérable du niveau d’études entre la France et le Sénégal. Les nouveaux étudiants sénégalais ont grand intérêt, leur première année en France, à travailler, très dur, pour combler, rapidement, ce gap.
Diary SOW, par provocation, ingratitude, inconscience ou insolence, explique ainsi la raison d’être de son deuxième livre «Je me suis sentie comme emprisonnée par l’opinion des autres, par la conception qu’ils ont du personnage qu’ils ont construite autour de moi ; ça je l’ai ressenti surtout après mon retour. Je me suis rendue compte qu’en fait, je n’avais pas le droit de faire, ce que j’avais fait, et que l’on me niait justement ce droit. Mon livre est une façon de vous dire, je vous emmerde» dit-elle. Devant la vive réprobation de cette déclaration, Diary SOW a été contrainte de préciser sa pensée ; elle n'aurait adressé ce mot de Cambronne qu'aux personnes l'ayant injustement dénigrée. En raison de cette maladresse est le mal est fait : "la parole, c'est comme de l'eau, une fois versée à terre, on ne plus la ramasser" dit un dicton peul.
Le personnage de Coura, dans sa sensualité, sans être irrévérencieuse, est impudique. Dans sa stratégie de communication, l’essentiel c’est de rester au centre du jeu, sous la lumière. Diary, pour son deuxième roman, a réussi à se faire publier chez un grand éditeur parisien, Robert Laffont. Par conséquent, peu importe les écarts de langage ou les cris de la foule, pourvu qu’on parle d’elle. Parlez de moi, en bien ou en mal, mais parlez de moi : «J’ai voulu provoquer de la répulsion, de l’incompréhension, du dégoût, peu importe, tant que ce n’est pas de l’indifférence» écrit Diary SOW. Dans son livre, elle essaie de retranscrire l’état d’esprit qui l’a poussée à «passer à l’acte» en fuyant, comme son personnage, la pression qui reposait sur ses épaules. Ce roman traite donc de la question de la liberté : comment assumer rester, authentiquement, soi-même ? «Ce qui ne va pas, déjà, c'est qu'elle s'est oubliée. Elle a une sorte de mal-être dans sa vie, parce qu'elle ne s'écoute pas suffisamment. C'est l'opinion des autres, le regard des autres qui la dirige. Et quand elle s'en rend compte, il y a ce sursaut, cette rébellion qui fait qu'elle ne peut plus continuer comme ça», écrit Diary SOW. 
Loin de cette vision romanesque, on susurre que Diary SOW aurait une relation amoureuse avec un ancien fonctionnaire français de la police devenu diplomate, de 56 ans, affecté auparavant au Sénégal, et passionné pour les femmes peules. Un point à éclaircir. En tout cas, il va falloir que Diary s’en explique sérieusement. Sa disparition, jugée inquiétante, était fondée sur ses performances scolaires et du sérieux qu’elle avait témoigné, jusqu’ici. Une relation amoureuse se célèbre et ne justifierait nullement, si elle était établie, de provoquer de graves frayeurs de ses parents, du Sénégal entier, de la mobilisation de tous, notamment des autorités consulaires du Sénégal à Paris, de la Police française et des médias français ou du Sénégal. Mme Diary SOW, brillante élève sénégalaise, «Miss Sciences» en 2017, a remporté en 2018 et 2019 le concours général. Désignée «meilleure élève» du Sénégal, Diary a donc été honorée par le président Macky SALL ; elle n’a donc pas pu terminer ses études en France. 
La jeune Diary est déjà l’auteure d’un premier roman, «sous visage d’un ange», paru chez l’Harmattan, le 16 janvier 2020, et relatant les aventures d’une femme-enfant tiraillée entre traditions et modernité, qui fugue ; une belle histoire d’amour. Par un beau dimanche ensoleillé, la vie de Karim change de fond en comble lorsqu'une jeune fille frappe à la porte de la maison des THIANDOUM. Qui aurait cru que cette rencontre si anodine en apparence, marquerait au fer rouge l'esprit de nos personnages principaux ? Allyn, une femme-enfant à la soif de vivre débordante qui a prématurément passé l'âge des illusions dangereuses ; Karim, cet Apollon à l'âme tourmentée et au cœur insensible verra ses certitudes bouleversées par cette apparente ingénuité et cette rare beauté qui dissimulent un esprit manipulateur et un passé lourd et pensant. 
Diary, avait déjà annoncé en 2018 qu’elle préparait un deuxième roman. «Je suis en série scientifique, mais ça ne m’empêche pas d’avoir un intérêt appuyé pour les matières littéraires», affirmait-elle. Naturellement, et contrairement à certains qui dénigrent systématiquement les créateurs artistiques, comme les professeurs Iba Der THIAM, Oumar SANKHARE ou le Prix Goncourt, M. Mohamed M’Bougar SARR, je préfère d’abord prendre connaissance du 2ème ouvrage de Diary SOW et vous faire part ensuite de mes remarques. 
Le roman, composé de 17 chapitres, est d’un style simple, fluide, mais rigoureux. Il est dédié à son père «A papa, parti trop tôt, trop vite, trop loin» écrit Diary. On est loin du vocabulaire savant et riche du prix Goncourt, Mohamed M’Bougar SARR qui a compulsé différents dictionnaires. 
L’héroïne du roman, Coura, est confrontée à la nuit, à des cauchemars ; elle rêve d’avoir accouché, alors qu’elle est encore vierge et vit dans la chasteté avec son ami Adam. Mais cette chasteté c’est le prix de son ambition «ma virginité, je la traîne comme un fardeau. Rien à voir avec la morale, la pudicité, la religion, ni un quelconque vœu de chasteté. Simple question de prudence. (…) Etudier, viser plus haut, toujours plus haut, pas de distractions, pas de sexe, pas de bébé» écrit Diary. L’héroïne du roman a cédé aux exigences de sa famille et s’est oubliée elle-même «Cela fait longtemps que j’avance, courbée sous les attentes et les regards des autres, que j’ai oublié de m’écouter, de me plaindre. Il ne m’est jamais venu à l’esprit de me révolter, je suis résignée. Mon instinct m’a souvent avertie de ne pas suivre l’opinion du plus grand nombre. A désirer trop fort un chemin lisse, on ne s’oublie pas impunément. Là réside la cause du trouble» écrit Diary.  
L’héroïne Coura, interpelle son compagnon, Adam, «Si un jour, je disparaissais ?». Le besoin de vivre et de rester authentiquement soi-même, la naissance de l’individualisme, est l’un des thèmes majeurs de ce roman «L’ambition aveuglée, enfin vaincue, finira, par s’incliner» écrit-elle. C’est donc la fuite que Coura veut affirmer son identité et probablement, son ambition littéraire «Quand j’ai regardé au fond de moi, j’ai vu pire, bien pire. J’ai peur de moi. Disparaître, au fond, c’est se suicider d’une partie, voire de la totalité de soi, une mort différente, une mort identitaire presque» écrit Diary.
L’essentiel du roman se déroule à Paris où le Sénégal est presque absent. Le père de Coura est ambassadeur en France. Son frère, le beau et ténébreux Mansour, est un fainéant «Désinvolte, fantasque et volage, il voyage quand il en a envie, mène ses activités comme bon lui semble, se ruine pour des projets non aboutis» écrit Diary. Sa meilleure amie, Larissa, est considérée comme superficielle «Plus j’ai grandi, plus je l’ai associée à  ces âmes matérialistes, futiles et creuses, chez qui tout est vernis. Pourtant, même ainsi, je la trouvais belle, émouvante dans sa superficialité» écrit Diary. L’héroïne tombe amoureuse d’un guitariste, un Français. En effet, son ami, Adam, est rencontré lors d’une exposition d’œuvres de son frère Mansour «Les gens passaient sans s’arrêter. Moi, je suis restée debout à l’écouter fascinée, jusqu’à ce qu’il range la guitare dans son étui. Il s’était alors tournée vers moi, avait souri. J’avais ressenti une chaleur. Et, d’emblée, je m’étais liée d’affection à lui. Comme une évidence» écrit Diary. Hugo, est le colocataire grincheux et intolérant.
Cependant, Amsterdam, en Hollande, a la côte, Mohamed M’Bougar SARR fait démarrer son prix Goncourt dans cette ville ; Diégane Latyr Faye, le narrateur, y fera une excursion. C’est cette ville hollandaise que choisit, par hasard, Coura, résidant à Paris, comme destination de sa fugue : «J’ignore ce que je vais faire, et qui je vais rencontrer. Je ne sais pas où aller, mais n’ayant pas assez réfléchi, qu’importe la destination ! Des villes tourbillonnent, se chevauchent : Londres, Bruxelles, Amsterdam ! A un guichet, je prends à tout hasard un billet pour Amsterdam. C’est juste ça le prix de la liberté : un vulgaire bout de papier !» écrit Diary. En effet, après la peur d’un saut dans l’inconnu, à la Gare du Nord, à Paris, Coura s’est décidée de se disparaître «une seule pensée m’obsède. Ça y est. Je pars» écrit-elle.
La décision de partir est liée à cette volonté de s’émanciper de toutes ces tutelles étouffant Coura «Je ne me suis jamais sentie aussi vivante que la nuit où j’ai pris ma décision. C’est décidé, je n’irai pas en cours. Plus d’horloges, de calendriers, d’obligations, d’agendas. Après le désir physique, le fantasme du départ est revenu supplanter l’attachement au présent. J’ai une priorité maintenant : Moi. Parce qu’il y a une vie à vivre. Parce que c’est la seule façon d’exister. Parce que, sans cela, je suis condamnée à d’éternels remords» écrit-elle. L’héroïne aspirant à la liberté, se sent étouffée par le père «J’ai enfin compris : je n’avais choisi pour moi, mais pour mon père. Toujours en quête de son approbation, je voulais l’impressionner, attirer son attention. J’étais son «produit». Il m’avait transmis sa vanité agaçante, un désir de briller, le goût de paraître. Et de peur de décevoir, j’étais allée loin, dans la soumission » écrit Diary.
A Amsterdam, Coura, l'héroïne du roman, «Je pars», s’émancipe et se transfigure : «Comme si, en fait, en partant, elle laissait son enfance derrière elle. Elle se sent vieillie. Elle va le dire dans le roman. Cet acte va la mener vers une meilleure connaissance d'elle-même, une meilleure connaissance de sa condition de femme, une meilleure connaissance de son corps. Oui, on peut vraiment le définir comme un rite de passage» écrit-elle. 
Initialement, et à sa réapparition, après la fugue de janvier 2021, Diary SOW avait refusé de donner une explication claire et rationnelle à son geste qui avait mobilisé le Sénégal et la France. Du moins, sa réponse de l’époque a été sibylline «ceux qui cherchent une explication rationnelle à mon acte seront déçus, puisqu’il n’en a aucune» dit-elle. En réalité cette fugue serait-elle une mise en scène, machiavélique, ayant abouti à ce roman, «je pars» ? En effet, d’aucuns croyaient Diary SOW avait renoncé à tout, notamment à ses études «Qui dit je renonce à quoi que ce soit ?» avait-elle rétorqué.
L’intrigue n’est pas loin de la réalité, après la fugue, c’est le retour au domicile familial et la crainte des parents d’une nouvelle escapade. Diary ne donne dans son livre aucune explication plausible et cohérente des frayeurs causées aux siens «J’avais de pause, de ralentir» écrit-elle. Du moins cette expérience amoureuse de ce diplomate français, déguisé sous le prénom d’Adam, si elle a été parfois compliquée à gérer, ne serait peut-être pas terminée «Il faut tout reprendre à zéro, se réapprendre l’un l’autre, s’aimer de nouveau» écrit-elle. Cette fugue a fait grandir Diary, avec parfois, un élan poétique «L’hiver bientôt va s’enfuir. Bientôt l’éclosion de l’été. Et tout renaîtra à la vie. Et je pourrai en fin observer le monde et le trouver beau» écrit Diary SOW. Sans doute, une ambition littéraire qui promet d’autres romans.
Références bibliographiques
SOW (Diary), Sous le visage d’un ange, Paris, L’Harmattan, 2020, 314 pages, au prix de 26 euros ; 
SOW (Diary), Je pars, Paris, Robert Laffont, 2021, 208 pages, au prix de 16 €. 
Paris, le 14 novembre 2021, par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«Diary SOW après sa fugue, son nouveau livre «Je pars»» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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12 novembre 2021 5 12 /11 /novembre /2021 22:42
«Yambo OUOLOGUEM et son «devoir de violence», Prix Renaudot en 1968 : entre gloire, honneur, déchéance et réhabilitation» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
Récit romanesque, sociologique, politique et philosophique, roman policier, entre allégorie, parodie et légende, «le devoir de violence», relate la période du début du XIIIème siècle, depuis le règne de Soundiata KEITA, à travers le destin épique de l’empire imaginaire du Nakem (sultanat de Kanem), jusqu’en 1947. «Nos yeux boivent l’éclat du soleil, et, vaincus, s’étonnent de pleurer. Maschallah ! oua bismillah !… Un récit de l’aventure sanglante de la Négraille – honte aux hommes de rien ! – tiendrait aisément dans la première moitié de ce siècle ; mais la véritable histoire des Nègres commence beaucoup, beaucoup plus tôt, avec les Saïfs, en l’an 1202 de notre ère, dans l’Empire africain de Nakem, au sud du Fezzan, bien après les conquêtes d’Okba ben Nafi el Fitri» écrit-il, dans son «devoir de violence». Comme l’indique son titre, il est question, dans ce roman, de se faire violence, pour s’assumer «Il s’agit de prendre conscience des vrais problèmes et, par conséquent, il faut se faire violence. Comme le titre du livre l’indique, il y a pour nous, un «devoir de violence» pour nous assumer nous-mêmes dans une vision prospective, qui n’admet ni la mauvaise foi ni la facilité» déclarait, en octobre 1968, Yambo OUOLOGUEM. En effet, le «Devoir de violence» met en scène deux Afriques qui s'opposent et se complètent : celle d'un puissant chef coutumier protégé des Blancs, dont l'autorité se rattache à la tradition d'une société presque féodale encore, et celle d'un jeune Africain, brillant élève des écoles françaises et représentant de la nouvelle classe qui doit prendre la relève, à moins qu’elle ne se laisse berner par les vieilles ruses des anciens maîtres, l'argent, la facilité, la gloriole. On est surpris de découvrir, dans ce roman, l’irruption de l’homosexualité d’un jeune étudiant africain, à Paris, contraint de se prostituer pour financer ses études. L’érotisme est complaisamment étalé dans ce roman. «Il est des livres qui vous accompagnent toute votre vie, qui à un moment éclairent votre chemin, et ne cessent de le faire» écrit Joël BERTRAND. Oeuvres puissante et unique, un roman-culte du continent africain, ce roman «est un brûlot, magnifiquement écrit, une attaque directe et féroce de l'impérialisme et du colonialisme» écrit Valérie THORIN, de «Jeune Afrique».
«Devoir de violence»,  un roman psychologique, hautement subversif, déganté, lyrique et grandiloquent, raconte la brutalité de l’Afrique précoloniale, puis l’ère coloniale jusqu’au moment des Indépendances. «Par le détournement incessant du langage et par la parodie généralisée, Le Devoir déroute le lecteur; et la représentation par les mots semble elle-même mise en doute. On assiste à une métaphore, un transport généralisé d'un discours à l'autre sans qu'il soit possible de définir un lieu d'origine, un sens propre de l'Histoire. La question du sens propre est-elle encore pertinente puisque l'écriture vit de l'interstice entre l'Histoire et sa mise en fiction ?» s’interroge Josias SEMUJANGA. Récit narratif, sans chronologie, avec des évènements imbriqués, la relation est assurée par des personnages aussi différents que Saïf roi du Nakem, l'ethnologue Shrobénius, Kassoumi fils de l'esclave du même nom ou l'évêque Henry. Comme tous les personnages se situent par rapport au projet de Saïf, ils lui sont alliés ou opposés. Malgré ses violences et ses cruautés, Saïf gagne tous les combats jusqu'au match nul l'opposant à l'évêque Henry, au dernier chapitre. Politicien rusé, il élimine tous ses adversaires ou alliés devenus inutiles à son projet. Ce roman est une synthèse de l’Histoire africaine, de l’Antiquité, en passant les empires précoloniaux, la colonisation et notre temps présent. Composé de trois parties, la première retraçant la légende des Saïfs, une histoire mouvementée et cruelle d’une dynastie et d’un peuple qu’elle asservit. La seconde partie est concentrée sur la colonisation, avec un souverain fourbe, des violences politiques et des assassinats. La troisième partie traitant de la décolonisation, voit les enfants Saïf envoyés en France, en vue d’être préparés pour une indépendance factice.
Les thèmes abordés concernent la religion, la culture l’Islam et l’esclavage. On y note quelques scènes érotiques très crues, y compris à propos de l’homosexualité d’un jeune Africain contraint de se prostituer pour terminer ses études à Paris. Servi par une culture générale et un style exceptionnel, la narration de Yambo OUOLOGUEM s’accompagne de l’hyperbole, le grossissement des violences, la satire et le sarcasme. Le style de Yambo OUOLOGUEM, un « Spartacus » de la littérature africaine, est reconnu de tous pour sa grande qualité «Un livre qui vous prend aux tripes, où les mots ne sont pas seulement des signes alignés, ils vivent, ils brillent et saignent» écrit C. PEYRE dans «Jeune Afrique»  du 6 octobre 1968.
Né le 22 août 1940, à Bandiagara, en pays Dogon, au Soudan (Mali), le prénom «Yambo» signifie en Dogon, il ne faut pas faire de discrimination. Sa naissance coïncide avec la mort de Thierno Bocar Salif TALL (1875-1940), le guide spirituel de Amadou Hampâté BA (1901-1991, voir mon article), grand ami des Dogons et originaire également de Bandiagara. Sa famille est liée aux descendants de El Hadji Omar TALL, dont Aguibou TALL et a pu bénéficier de la bienveillance du colonisateur français, notamment en termes d’accès à l’éducation. Cependant, les relations entre le colonisateur, les communautés musulmanes et Dogons étaient complexes. Le personnage de Saïf, dans le devoir de violence, ne serait-il pas une forme de figure littéraire de «l’étrange destin de Wangrin» d’Ahmadou Hampâté BA ? Une partie de ses parents, dont sa première épouse, Adama DIALLO, sont Peuls. Son grand-père, est un garde forêt. Il est fils unique de Aïssata KARAMBE et de Boucari OUOLOGUEM, un propriétaire terrien et inspecteur d’académie de l’éducation nationale, un intellectuel en charge de la réforme de l’éducation. Son père levait régulièrement le drapeau français et faisait chanter «La Marseillaise» à son fils. Il le destinait à un parcours d’élite. Yambo le suivra. Yambo OUOLOGUEM avait pour ambition de mieux faire que ses parents et devenir un écrivain. Après les études primaires à Bandiagara, puis au Lycée Askia, il s’inscrit, dans les années 60, en hypokhâgne au lycée Henri IV, à Paris et réussit au concours de l’école normale. Il apprendra de nombreuses langues africaines ainsi que le français, l'anglais et l'espagnol. Il lit l’arabe. Il sera par la suite licencié ès Lettres, licencié en Philosophie, et diplômé d'études supérieures d'Anglais. De 1964 à 1966, il enseigne au lycée de de Charenton (Val-de-Marne) en banlieue parisienne, tandis qu'il finit son doctorat en sociologie à l'École Normale Supérieure de Saint-Cloud.
Dans son ambition littéraire, il voulait devenir un écrivain non pas Noir, mais un écrivain tout court :  «A y regarder de près, cette affaire (de plagiat) cachait au fond l’avènement dans le champ de la littérature noire africaine subsaharienne d’un écrivain qui a décidé de faire de la littérature une activité individuelle, autonome et authentique de création à un moment où cette dimension quasi professionnelle n’est pas d’actualité dans les sociétés postcoloniales dominées. En moins d’une dizaine d’années (1963-1969), il a tenté de construire un discours sur la littérature qui fascine aujourd’hui d’autant qu’il est repris par nombre d’écrivains et dans d’autres écritures de l’Afrique noire et des Caraïbes contemporains avec des visées bien différentes» écrit Romuald FONKUA dans un article «le devenir écrivain de Yambo Ouologuem : négrifier la littérature». Yambo OUOLOGUEM est un écrivain atypique ; c’est un franc-tireur ; il n’est ni dans la Négritude, ni un écrivain engagé dans la dénonciation du colonialisme : «La position de Yambo Ouologuem dans l’histoire littéraire nègre est inédite. Unique, en effet, elle se situe à l’opposé de la génération qui l’a précédé autant que de celle à laquelle il appartient. L’écrivain malien apparaîtrait bien volontiers plutôt sous les traits d’un «franc-tireur» ; un être à part pour qui la question politique dès lors qu’elle se confond au réel (ou à la vie de la cité) est sans fondement si elle n’est pas envisagée sous un angle global ou international» précise le professeur Romuald FONKUA. S’estimant dans la compétence et la légitimité, et refusant d’être catalogué comme un écrivain africain ou Dogon, Yambo OUOLOGUEM est dans le souci d’écrire et d’exposer ses idées littéraires ; il veut mener sa vie singulière d’écrivain : «Mon problème à moi, c’est d’écrire. Le public interprète comme il veut. Je ne cherche pas du tout à ouvrir boutique. Je ne m’inquiète pas non plus de me définir. Je ne m’intéresse pas du tout moi-même. Je laisse le pas d’abord et avant à la chose qu’il y a à dire, plutôt qu’à la situation singulière de l’individu et à sa définition arbitraire» dit Yambo OUOLOGUEM.
Que peut la littérature ?
Yambo OUOLOGUEM ne croit pas aux vertus de transformation de la société par une littérature d’engagement : «Aucun livre n’a changé les hommes. Le vent souffle où il veut. Provoquer des perturbations dans le déroulement dialectique des faits ? Cela me paraît faux. La littérature n’est pas la médecine. C’est un vieux problème d’ailleurs. Dans le Gorgias, Platon disait à propos de la rhétorique qu’elle était un art de cuisinier, puisqu’elle consiste à flatter le goût pour se faire apprécier. Je ne me pose pas du tout en médecin des âmes. Je ne suis ni un jésuite ni un marchand. Je ne donne pas à consommer des gadgets» dit Yambo OUOLOGUEM. Pour lui, la création littéraire «n’a pas une vertu médicale, salvatrice ou consolatrice concédée au livre ouvre sur un rapport individuel, solitaire et libre de la littérature» écrit Romuald FONKUA. Il commence à écrire de nombreuses nouvelles et écrira même, en 1969, sous le pseudonyme d’Utto RUDOLF, «une Bible du sexe», concernant le libertinage de la bourgeoisie française et inspirée du conte des Mille et une nuits. : «Car je lui ai donné plusieurs maîtres, sans compter ; et elle apprit la belle écriture, les règles de la langue, les commentaires du Livre, les règles du droit divin et leur origine, la jurisprudence, la morale et la philosophie, la géométrie, la médecine, le cadastre ; mais elle excelle surtout dans l’art des vers, dans le jeu varié des instruments de plaisir et dans le chant et la danse ; enfin elle a lu tous les livres. Mais tout cela n’a fait que contribuer à la rendre encore plus aimable et d’humeur ; et c’est pourquoi je l’ai appelée Douce-Amie» écrit-il. Par ce livre, il voulait échapper «une certaine catégorisation, à une certaine assignation» dit Samy TCHAK. Un écrivain africain n’est pas obligé de se cantonner dans sa case ; il peut s’emparer de tous les sujets littéraires pouvant l’intéresser, affirmant ainsi sa grande liberté de création artistique.
Yambo OUOLOGUEM obtient, le 18 novembre 1968, le premier Prix Renaudot attribué à un Africain, par 7 voix contre 3, pour son roman, paru chez Seuil, «le devoir de violence». Jean-Pierre ORBAN considère ce roman comme  «un livre culte, un livre maudit». Par conséquent, au début, il avait des éloges. «Voilà un être d’élite, et sans doute, après Léopold Sédar Senghor, l’un des rares intellectuels d’envergure internationale que l’Afrique noire ait donnés au monde. À vingt-huit ans, cela tient du prodige» écrit Alain BOSQUET dans «le Monde». Son style est loué «Yambo Ouologuem a uni le français le plus pur et l’Afrique la plus noire dans Le Devoir de violence» écrit dans «le Figaro Littéraire». Bien avant le Renaudot, certains critiques étaient enthousiastes «Un grand roman africain. Voici peut-être le premier roman africain digne de ce nom. Et un roman tout court comme on n’a pas souvent le bonheur d’en découvrir dans le fatras d’une rentrée» écrit Mathieu GALEY du «Monde». Robert KANTERS du « Figaro littéraire » dans un article «Mes ancêtres, les Nègres» est plus sarcastique «Tout n’est pas bon dans ce roman, parfois M. Ouologuem semble vouloir nous prouver qu’il peut écrire aussi mal et dans un jargon aussi prétentieux que n’importe quel petit Blanc intellectuel. Ce qui vient de son souffle profond, de sa race et de son cœur, est toujours excellent» écrit-il. Jean CHALON, du « Figaro littéraire » sera plus enthousiaste «Yambo Ouologuem a uni le français le plus pur et l’Afrique la plus noire dans Le Devoir de violence» écrit-il. Le succès de ce roman est fulgurant ; il est traduit dans dix langues, l’ouvrage dépasse les frontières françaises, des États-Unis au Japon. Mais le 5 mai 1972, le «Times Literary Supplement», T.L.S, londonien accuse Yambo OUOLOGUEM de plagiat à l’encontre de l’écrivain britannique Graham GREENE. Léopold Sédar SENGHOR, visé par ce roman, donne une rude estocade à Yambo OUOLOGUEM : «Je ne nie pas son très grand talent, mais il n’y a pas que le talent, il n’y a pas que le génie littéraire, il y a aussi une attitude morale, en face de la vie, en face des grands problèmes. Je pense que c’est affligeant. Je ne veux pas employer un mot sévère, quand on voit des nègres puisqu’il faut les appeler par leur nom, qui ont un succès littéraire et qui disent aux blancs ce qui est agréable aux blancs, et qui n’osent pas affirmer leur foi dans leur ethnie, dans leurs idées. On ne peut pas faire une œuvre positive quand on nie tous ses ancêtres» écrit Léopold Sédar SENGHOR, dans le n°33 de «Congo-Afrique» de mars 1969. Ce scandale et cette polémique éclabousseront l’auteur ; l’éditeur Seuil, retire l’ouvrage de sa distribution.
Roman de combat et à revers de la pensée dominante venue d’Afrique, Yambo OUOLOGUEM en dénonce l’essentialisme, impliquant à la fois une vision idéaliste et une identité immuable figée dans la confrontation à l’Autre, origine de tous ses maux. Ce roman est considéré comme «une hardiesse au moment où tout écrivain africain était censé célébrer les civilisations africaines» dit le professeur Alain MABANCKOU. En effet, face à cette pensée, dénoncée comme idéologie au service des pouvoirs issus des Indépendances, Yambo OUOLOGUEM propose une approche historique, hors de toute transcendance, où l’Afrique serait un continent comme les autres, régi par les mêmes dynamiques que les autres, et ne tenant sa spécificité, réelle et non fantasmée, que de son histoire. En effet, dans ce roman, Yambo OUOLOGUEM, Prix Renaudot, à 28 ans, seulement, un deuxième grand prix littéraire français, après le Goncourt, a décidé de s’attaquer à cette image idéalisée d’un passé africain que la Négritude considérait comme une «Afrique harmonieuse» avant les colons. Dans ce roman, à la Jorge Luis BORGES (1889-1986), la frontière entre le réel et le fictif est tenue. Pour Yambo OUOLOGUEM, les grands empires précoloniaux sont issus d’une classe féodale rapace et esclavagiste qui a organisé sa survie pendant la colonisation. Ainsi, le roi Saïf Ben Isaar El Eit, incarnation de la responsabilités des rois Nègres dans le malheur des Africains, vaincu par les colons, a su s’adapter. Le colonisateur n’a pas donc ne s’est donc attaqué à ces structures féodales qui lui serviront d’intermédiaires avec les populations. Les fils des chefs traditionnels sont instruits à l’occidentale. Le colonisateur s’assure ainsi, par la ruse, au sein de l’empire du Nakem, à sa disposition «de marionnettes dociles» pour mieux le servir. Le monarque du Nakem, dans sa folie des grandeurs et sa soif du pouvoir, organise la traite des Nègres avec les Arabes et les Occidentaux. Quand cette source se tarira, les monarques du Nakem, allouent un lopin de terre à leurs esclaves, restés liés par des chaînes invisibles que l’islamisation perpétuera. Après les indépendances, les nouveaux maîtres de l’Afrique, combattant les idées progressistes, ont fait appel «à la tradition africaine, à la Négritude». Le personnage de Saïf, est un héros obscur de la négritude qui, tout en contestant la colonisation et les valeurs de l'Occident et en affirmant la spécificité des valeurs nègres, milite pour la civilisation de l'Universel. Léopold Sédar SENGHOR (1906-2001) est donc directement visé.
Dans ses provocations, la nomenclature a littéraire de l’époque, estime que Yambo OUOLOGUEM serait allé trop loin «Nègres d’écrivains célèbres, vous êtes terriblement frustrés et châtrés dans votre génie par la loi du silence : je veux que par ces pages, vous sachiez comment faire pour être pisse-copie et rester blanc […] Chère Négraille, ce qui vous attend ici c’est un vaste travail de lecture, une gigantesque compilation. Mais ce n’est nullement peine perdue. Voici, en effet, la potion magique de votre formule. Votre travail de pisse-copie, nègres d’écrivains célèbres, doit, ici, vous permettre – tout comme les surréalistes -, de jouer, en dadaïstes, à « cadavres exquis» écrit-il dans «sa lettre à la France nègre». Ainsi à travers ces attaques de la Négritude, Yambo OUOLOGUEM considère que les présidents de l’Afrique nouvellement indépendante, veulent occulter les vrais problèmes, les souffrances de «la Négraille». En pleine révolte des jeunes en 1968, contre l’ordre établi, son hostilité à la négritude, dont la figure titulaire et écrasante, est Léopold Sédar SENGHOR, un solide allié de la France gaulliste, l’a, irrémédiablement, perdu «Si la négritude […] vaut toujours parce qu’elle est un cadre auquel il reste encore à donner meilleur contenu, ce contenu ne saurait être que s’il n’érige pas des autels et des statues à cent mythes qui ne correspondent à rien de vivant en Afrique : foire aux chimères où s’est exaltée l’imagination de plus d’un marchand d’idéologie, échafaudant mille impostures dont le mérite […] est de rassurer, à la Bourse des valeurs de la primitivité, tous les petits rentiers de la tragi-comédie» écrit-il dans «Lettre à la France Nègre». L’attaque même est frontale : «J’estime que les Nègres ont toujours vécu jusqu’ici en esclaves, dans la mesure même où ils se définissent toujours (non par rapport à eux-mêmes), mais d’abord et avant tout par rapport au Blanc. Aucune concession ne sera faite aux frères de race, car les concessions ne serviraient qu’à retarder une prise de conscience essentielle. Aucune concession, non plus, pour ces autres «Nègres» que leur peau ne font pas reconnaître : «les gagne-petit, la horde des gens hantés par le SMIC, anonymes habitant ce désert français, qui est, une petite Afrique» écrit-il dans «sa lettre à la France nègre». Ce pamphlet, pimenté d’ironie, de férocité, est un devoir d’amour qui supplante le devoir de violence «Notre «Renaudot» n’est pas un jeune homme tranquille, un de ces écrivains doués qui perdent leur fougue aussitôt après un succès de librairie. Il sait qu’il porte en lui quelques vérités sur l’homme noir et sur l’homme blanc, des vérités qui ne sont pas peut-être toutes bonnes à dire (ou plutôt à entendre), mais qui doivent être dites et, s’il le faut, criées» écrit Christian GUIDICELLI dans un article de 1969, «un avertissement sarcastique». En effet, dans ce livre, Yambo OUOLOGUEM lance un avertissement que se passerait-il, si les Africains, dans une révolte contre «le Père», refusaient le paternalisme des Français à l’encontre des Africains, et si les Noirs combattaient cette image d’enfants dociles symbolisée par la publicité raciste «Y a bon Banania».
Yves BENOT (1920-2005), dans un article de 1970, «Le Devoir de violence est-il un chef-d’œuvre ou une mystification ?», a bien dégagé le grand paradoxe de ce roman, «devoir de violence».  En effet, «tout le monde était d’accord sur la «qualité littéraire» de ce roman que l’on s’empressait d’ailleurs, d’opposer à tout le reste de la production romanesque africaine de langue française» écrit-il. En fait, Yambo OUOLOGUEM s’est livré à une interprétation inattendue de l’Histoire. Pendant la colonisation, «les Blancs ont joué le rôle des notables des Africains». Par conséquent, Yambo OUOLOGUEM, dans sa vision, «renverse l’Histoire. Contrairement à ce que croient non seulement les hommes politiques africains, mais aussi les historiens, l’Afrique noire n’a pas été asservie pendant cette période, par la colonisation étrangère. Non, c’est tout le contraire, les colonisateurs n’étaient là que pour servir les intérêts des rois et des notables africains : La colonisation que le triomphe final de cette même aristocratie africaine» écrit Yves BENOT. Finalement, tout le mal dont souffre les Africains viendrait de la tyrannie et de la cruauté de souverains et de notables sur un peuple «atterré et fanatique», ou encore «niais», ou «tenu dans une prostitution dorée». Cette lecture déconcertante de l’histoire n’est pas complètement fausse, «en ce sens que les structures précoloniales n’ont pas été anéanties d’un coup par les nouveaux maîtres, mais ont gardé, ou renforcé, dans bien des cas, leurs aspects oppressifs. Seulement, c’est dans la mesure où le colonisateur y trouvait son intérêt, où cette oppression là pouvait aider ou multiplier la domination coloniale, collaborer à l’exploitation du pays» écrit Yves BENOT.
Le roman, «devoir de violence», est reçu par une bonne partie des élites africaines, notamment les tenants de la Négritude, comme une trahison. Chaque chef d’Etat africain se sentait visé par les attaques de ce prix Renaudot. Yambo OUOLOGUEM a donc fait l’unanimité contre lui, en s'opposant aux Blancs coloniaux mais aussi aux Noirs installés dans un rôle d'éternelles victimes, leur reprochant d'avoir cultivé la violence et provoqué leur condition d'esclave avant la colonisation. Il lutte contre les biens pensants, noirs et blancs qui se partagent l'Afrique sur de ronflants discours. Iconoclaste, courageux, voire imprudent en s’attaquant aux baronnies de l’époque, Yambo OUOLOGUEM, l’est car dans le discours qu’il tient dans son roman, la violence qu’on exerce contre la victime ne conduit pas cette dernière à la rédemption : « Là se situe l’audace de Ouologuem, dans cet égal refus de l’idéologie négrophobe et de l’idéologie négrophile. Bref, dans ce refus viscéral d’admettre qu’il puisse y avoir un peuple élu, soit par prédestination, soit parce que la somme exceptionnelle des violences subies au cours des âges autoriserait à la considérer comme une victime exemplaire» écrit Bernard MOURALIS.
Par conséquent, après la gloire, l’hallali sonné par le président Léopold Sédar SENGHOR, c’est le déshonneur : Yambo OUOLOGUEM est accusé de plagiat, d’abord aux États-Unis, puis en France, où son livre est bientôt retiré de la vente. On lui reproche notamment de s’être beaucoup inspiré de Graham GREENE (1904-1991), avec son roman «C’est un champ de bataille» et d’André SCHWARZ-BART (1928-2006) et son roman «Le Dernier des Justes», sans les citer. Amer, l’ancien élève du Lycée Henri IV, docteur en sociologie de l’École Normale Supérieure, se retire, en 1978, dans ses terres du Mali. Meurtri et blessé, il abandonne les costumes européens et la cigarette, et devient un musulman pur et dur ; il ne voulait rien de ce qui lui rappelle la France. Bien des théories sont échafaudées sur cette nouvelle monacale de Yambo OUOLOGUEM. Pour certains il aurait été empoisonné en France, ou on lui aurait jeté un sort. Pour d’autres, il aurait perdu la raison. Alors que le monde anglo-saxon continue encore à s'intéresser à son œuvre, traduite en langue anglaise sous le titre «Bound» ou «Duty to Violence», jusqu'en 1984 il était directeur d'un centre culturel près de Mopti au Centre du Mali et a édité des manuels scolaires. Chaque année lors de la rentrée littéraire du Mali, le prix Yambo OUOULOGUEM est décerné pour récompenser une œuvre écrite en français d'un auteur du continent africain. Yambo OUOLOGUEM disparaît le 14 octobre 2017, à Sévaré, commune de Mopti, au Mali. Il avait quatre enfants : deux filles de sa première épouse, Adama DIALLO. «Le Mali perd l'un de ses fils les plus illustres» dira en hommage, le président malien, Ibrahima Boubacar KEITA.
Mais bien avant sa disparition, de nombreuses voix s’étaient élevées au Mali, dont sa fille Awa et son fils Ambibé, ou «l’amour de Dieu» en Dongo, pour réclamer la réhabilitation de Yambo OUOLOGUEM. Ce mouvement relayé en France par de nombreux intellectuels, dont Alain M’BANCKOU et l’éditeur Jean-Pierre ORBAN.
Yambo OUOLOGUEM est déjà sorti du Purgatoire quand son roman, «Devoir de violence», a été réédité par Serpent à Plumes le 15 mars 2003, avec une magistrale préface de Christopher WISE. Justice est donc rendue à ce monument de la littérature africaine : «La résurrection littéraire du «Devoir de violence» de Yambo Ouologuem à travers sa récente réédition par les éditions du Serpent à plumes marque son appartenance à la catégorie des chefs-d’œuvre de la littérature africaine comme de la littérature tout court» écrit Désiré NYALA.
«Devoir de violence» connaîtra son point d’orgue avec le Prix Goncourt décerné le 3 novembre 2021 à l’écrivain sénégalais, Mohamed M’Bougar SARR et son roman, «la plus secrète mémoire des hommes». Ce Prix Goncourt a réhabilité, magistralement, Yambo OUOLOGUEM.
Références bibliographiques sommaires
1 – Contributions de Yambo Ouologuem
OUOLOGUEM (Yambo), Le devoir de violence, Paris, Seuil, 1968, 304 pages  et 2003 chez Serpent à plumes, avec une préface de Christophe Wise ;
OUOLOGUEM (Yambo), Les mille et une bibles du sexe, préface Jean-Pierre Orban, et Sami Tchak, 1969, éditions du Dauphin, et La Roque-d’Anthéron, Vents d’Ailleurs, 2015,  313 pages ;
OUOLOGUEM (Yambo), Lettre ouverte de la France de la Négraille, Paris, éditions Nalis, 1969, 195 pages ;
OUOLOGUEM (Yambo), PAGEARD (Robert), DEMIDOFF (Marie-Thérèse), Introduction aux lettres africaines, Paris, éditions de l’Ecole des loisirs, 1973, 268 pages ;
OUOLOGUEM (Yambo), Terre de soleil, CP 2, présentation de Paul Pehiep, Paris, Ligel, 1970, 191 pages.
2 – Autres références
BENOT (Yves), «Le Devoir de violence est-il un chef-d’œuvre ou une mystification ?», La pensée, janvier-février 1970, vol 149, pages 127-131 ;
BERTRAND (Joël) «Ouologuem à boulets rouges», Fabula, les colloques, 16 avril 2019 ;
BOSQUET (Alain), «Yambo Ouologuem, un grand intellectuel noir», Le Monde, du 4 novembre 1968 ;
BOUYGYES (Claude) «Yambo Ouologuem ou le silence des canons», Revue canadienne des études africaines, 1991, vol 25, pages 1-11 ;
ELAHO (Raymond, O), «Le Devoir d'amour dans le devoir de violence de Yambo Ouologuem», L'Afrique littéraire et artistique, 1979, vol 56, pages 65-69 ;
ERYO SANZIRI (Gabriel), La rhétorique de l’expression et de l’inexprimé dans le devoir de violence de Yambo Ouologuem, Strasbourg, Université Marc Bloch, 1981, 530 pages ;
FONKUA (Romuald), «Le devenir écrivain de Yambo Ouologuem : négrifier la littérature», Fabula, Colloques, 18 avril 2019 ;
GREENE (Graham), C’est un champ de bataille, traduction de Marcelle Sibon, Paris, Robert Lafon, 1953, 317 pages ;
GUIDICELLI (Christian) «Un avertissement sarcastique : Lettre à la France nègre Yambo Ouologuem», Combat, 6 février 1969 ;
HABUMUKIZA (Antoine, Marie, Zacharie), Le devoir de violence de Yambo Ouologuem, une lecture intertextuelle, thèse, Kingston, Ontario, Canada, Queen’s University, septembre 2009, 141 pages ;
MONGO-M’BOUSSA (Boniface), «Yambo Ouologuem et la littérature mondiale : plagiat, réécriture, collage, dérision et manifeste littéraire», Africultures, 2003, n°54, vol I, pages 23-27 ;
MOURALIS (Bernard), «Un carrefour d’Écritures : Le Devoir de violence de Yambo Ouologuem», Nouvelles du Sud, 1987, vol 5, pages 63-74 et Recherches et travaux (université de Grenoble), bulletin, 1984, n°27, pages 75-92 ;
NYELA (Désiré), «Subversion épique, verve romanesque dans «le devoir de violence» de Yambo Ouologuem», Revue de l’université de Moncton, 2006, vol 37, n°1, pages 147-161 ;
ORBAN (Jean-Pierre), «Livre culte, livre maudit, histoire du devoir de violence de Yambo Ouologuem», Continents manuscrits, hors-série, 2018, 57 pages ;
PEROUSE DE MONTCLOS (Marc-Antoine), «Yambo Ouologuem, le devoir de violence», Cahiers d’études africaines, avril 2020, vol 238, n°2, pages 454-455 ;
SARR (Mohamed, M’Bougar), La plus secrète mémoire des hommes, Paris, Philippe Rey-Jimsaan, 2021, 456 pages ;
SEMUJANGA (Josias), «De l’histoire à sa métamorphose dans «le devoir de violence» de Yambo Ouologuem», Etudes françaises, 1995, vol 31, n°1, pages 71-83 ;
STEEMERS (Vivan), «Le devoir de violence, le livre blanc du monde noir», in Le néocolonialisme littéraire, Paris Karthala, 2012, 200, spéc pages 173-203 ;
SWARTZ-BART (André), Le dernier des Justes, Paris, Seuil, 1959, 350 pages ;
WISE (Christopher), A la recherche de Yambo Ouologuem, traduit par Hortense Djomeda, Rueil-Malmaison, éditions de Philae, 2018, 85 pages ;
WISE (Christopher), Yambo Ouologuem, Postcolonial Writer, Islamic Militant, London, Lynn Rienner, 1999, 258 pages ;
WOLITTZ (Seth), «L'art du plagiat ou une brève défense de Ouologuem», Research in African Literature, 1973, vol 4, n°1, pages 130-134.
Paris, le 12 novembre 2021 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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7 novembre 2021 7 07 /11 /novembre /2021 19:40
«La réception contrastée du Prix Goncourt de Mohamed M’Bougar SARR en France, au Sénégal et en Afrique : entre éloges, diatribes et mises à l’Index» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
La réception de ce Goncourt, la plus distinction littéraire, au-delà de l'hexagone, a eu un retentissement considérable dans tout l'espace francophone. En cette année 2021, le Booker Prize, l'équivalent britannique du Goncourt français, a été attribué presque en même temps à un écrivain Sud-africain. Son récipiendaire, Damon GALGUT, après le Prix Nobel de littérature de Abdulrazak GURNAH, parle d'une «année littéraire africaine».
C'est dire que le Goncourt de Mohamed M’Bougar SARR, attribué dès le premier tour, le 3 novembre 2021, a eu un écho extraordinaire en France et dans le monde. Le récipiendaire n'a eu qu'un chèque de 10 euros, qu’il n’est pas bienséant d’encaisser, au lieu des 50 000 euros en Grande-Bretagne. Cependant, Mohamed M’Bougar SARR, jusqu’ici seulement que des initiés, a subitement «gravi la montagne raciale» en référence à une expression que j'emprunte à un poète américain Langston HUGHES (1901-1967). J’avais l’habitude de côtoyer Mohamed M’Bougar SARR dans les cercles littéraires parisiens, il va falloir pour le rencontrer, désormais, solliciter une audience, plusieurs mois à l’avance. L'ancien ministre de la culture de François MITTERRAND, sur sa page Facebook, M. Jacques LANG a salué cette performance : «Je me réjouis, comme tous les amoureux des lettres et de la langue française, de la remise du prix Goncourt à Mohamed M’Bougar Sarr et lui adresse mes plus chaleureuses félicitations. Ce prix récompense le roman d'un jeune Sénégalais épris de littérature, amoureux des imaginaires, à l'écriture virtuose qui renouvelle la beauté de la langue française. Lyrique, profond, de toute beauté, ce livre est celui d'un grand écrivain» écrit-il. Seule voix dissonante que j'ai entendue à la Sorbonne au 20ème anniversaire de la mort du président Léopold Sédar SENGHOR (1906-2021) est celle du professeur Romuald Blaise FONKUA : «Tout cela va retomber comme un soufflet dans 6 mois» dit-il. Il est vrai que Mohamed M’Bougar SARR, pour ses deux premiers romans, a été édité par Présence africaine dont le professeur Romuald FONKUA est le président du Comité scientifique. Maintenant Mohamed M’Bougar SARR, au moment de son accès au Graal, est chez Philippe REY et Jimsaan, cela pourrait susciter des récriminations.
Dès le soir du 3 novembre 2021, Mohamed M’Bougar SARR a été invité sur France 2 et sur France 5, à l'émission «La Grande Librairie». Son éditeur Philippe REY a ordonné un tirage de 300 000 exemplaires de «la plus secrète mémoire des hommes». Aussi ce week-end les 6 et 7 novembre 2021, Mohamed M’Bougar SARR est déjà à la foire du livre à Brive-la-Gaillarde en Corrèze. Le livre papier de Mohamed M’Bougar SARR est en rupture de stock, seule la version numérique est disponible. Il est un jeune prodige et à 31 ans « un vieux sage, avec quatre romans dont le très convoité Prix Goncourt. La jeunesse ne compte pas en termes d'années, mais en termes de livres qu'on a lus. C'est une bonne année pour l'Afrique après le Prix Nobel pour Abdulrazak GURNAH. Mohamed M’Bougar SARR était candidat à d'autres prix, comme le Femina ; il est un phénomène littéraire de cette rentrée au niveau mondial. Il va être vite traduit en langue anglaise et d'autres langues» dit à l'émission «La République des Arts» de la radio algérienne, le professeur Bénaouda LEBDAI, un spécialiste des littératures comparées, coloniales et postcoloniales.

Au Sénégal, le président Macky SALL, un lecteur de Mohamed M’Bougar SARR, dans un Twitt, a chaleureusement félicité le récipiendaire : «Je félicite chaleureusement Mohamed M’Bougar Sarr, lauréat du prestigieux Prix Goncourt 2021 pour son roman, «La plus secrète mémoire des hommes». Je suis fier de cette magnifique consécration qui illustre la tradition d’excellence des hommes et femmes de Lettres sénégalais» a déclaré sur Twitter le président Macky SALL du Sénégal. Le père de Mohamed M’Bougar SARR, le docteur Malick SARR, a dégagé le sens que représente le Goncourt pour la jeunesse sénégalaise. En effet, Mohamed M’Bougar SARR incarne la rigueur et le goût de l'effort. Déjà au Sénégal, il avait raflé le concours général et ses trois précédents livres ont été primés. Le message que porte Mohamed M’Bougar SARR est le suivant : «si on veut on peut à condition de s'en donner les moyens. Rien n'est impossible pour un jeune venant d'un continent de bâtisseurs de pyramides» dit en substance, le docteur Malick SARR, son père.
La presse malienne a été enthousiaste de la réhabilitation de Yambo OUOLOGUEM accusé à tort de plagiat. Le roman de Mohamed M’Bougar SARR, d’août 2021, «la plus secrète mémoires des hommes», recense justement sous une forme littéraire et enquête policière, les graves préjugés raciaux dont a été victime en 1968, Yambo OUOLOGUEM (1940-2017). Je rappelle aussi que René MARAN (1887-1960), fonctionnaire colonial et premier prix Goncourt, en 1921, pour son «Batouala, véritable roman nègre», dont nous fêtons le centenaire, a été poussé à la démission. A sa mort en 1960, le président Léopold Sédar SENGHOR, un ami, a dû subvenir aux besoins de sa veuve, Camille, une Française.
Au lieu d'être fiers du Prix Goncourt d'un des leurs, je suis désagréablement surpris par les violentes attaques, d'une partie de l'opinion publique sénégalaise rétrograde et ultraconservatrice. Je suis violemment révolté contre ces forces du Chaos cultivant l’obscurantisme «Il faut que l’ignorance meure pour que naisse le savoir» disait Amadou Hampâté BA (1901-191). Je résume un peu ces attaques ignobles contre Mohamed M’Bougar SARR, d'une rare violence. Sans nier la qualité de son expression littéraire et la maturité de ses idées, Mohamed M’Bougar SARR, un «complexé», serait un anti africain qui aurait insulté ou dénigré les Sénégalais. Il aurait dit que les Africains ne réfléchissaient pas ; ils seraient des barbares ; la civilisation n’aurait pas pénétré les veines de ces négrillons, ils ne seraient bon qu’à piller, ripailler, trousser, s’enivrer, forniquer, idolâtrer des arbustes, tuer ; la colonisation devrait continuer. S'il a obtenu le Prix Goncourt c'est peut-être en référence à ce roman, «le vieux nègre et la médaille» de l’écrivain camerounais, Ferdinand OYONO (1929-2010), il aurait rendu des services à la France coloniale. En particulier, Mohamed M’Bougar SARR ferait l'apologie de la franc-maçonnerie (Illuminati) et de l'homosexualité ; ce qui serait un grave affront aux valeurs culturelles musulmanes du Sénégal, de nature à corrompre la jeunesse sénégalaise. Selon les fondamentalistes, Mohamed M’Bougar SARR, un symbole de l’échec de l’éducation sénégalaise, serait donc «un complexé».
Ce que je déplore dans le débat politique ou littéraire au Sénégal, ce sont ces Fatwa, ces excommunications, cette grande dose de suffisance et violence. La Vérité n’est ni blanche, ni noire, elle est souvent grise, donc complexe. Le professeur et historien, Iba Der THIAM (1937-2020, voir mon article), a été victime de ces graves procès, dignes de l'Inquisition. On a tendance, pour certains, dans les réseaux sociaux ou à la presse de «déballer», de commenter des ouvrages qu'on n'a pas lus, ou de sortir de vraies citations de leur contexte. L'injure, la calomnie, la rumeur ou la critique facile sont devenues une arme de destruction massive. C’est ainsi que livre du professeur Oumar SANKHARE, «le Coran et la culture grecque», paru en 2014, chez l’Harmattan, avait été également l’objet d’une Fatwa des intégristes religieux sénégalais. «Je ne récuse pas le Coran. Ce que je dis, c'est que ce qui se trouve dans le Coran, on le trouve déjà dans d'autres livres» dit le professeur Oumar SANKHARE. Pour le professeur Oumar SANKHARE, s’il paraît évident que le Coran est d’essence divine, sa formulation, en revanche, est l’œuvre d’humains marqués par l’influence de la culture grecque. Pour avoir soutenu cette thèse, le professeur Oumar SANKHARE a encouru les foudres des fondamentalistes, jusqu’à sa mort. Ils ont considéré ces idées, remettant la sacralité et l’origine divine du Coran, comme blasphématoires.
En réponse à ces diatribes et ces mises à l’Index, Mohamed M’Bougar SARR acceptant les critiques, si elles sont fondées, demande à tous de «lire et bien lire» ses ouvrages. Le roman primé de Mohamed M’Bougar SARR est avant tout une extraordinaire réhabilitation de Yambo OUOLOGUEM, un écrivain malien, auteur «du devoir de violence», accusé, à tort, de plagiat en 1968, et victime de graves préjugés racistes. Aussi, dans sa création littéraire, Mohamed M’Bougar SARR met en scène ces arguments racistes ; cela ne veut pas dire qu'il les cautionne ou méprise les Africains et les Sénégalais. Loin de là ; il faudrait «savoir lire et bien lire» comme le dit l'auteur ; c'est pour mieux fustiger le racisme. En effet, Mohamed M’Bougar SARR soulève de multiples questions et pose différentes hypothèses de recherche de la Vérité. Il y a de nombreuses voix qui s’expriment dans ses romans ; ce qu’on appelle la «polyphonie», comme l’ont fait Virginia WOOLF (1882-1940) et William FAULKNER (1897-1962, voir mon article), des champions du «Stream of Consciousness». Dans tous les continents, en Afrique, comme en Occident, le bien-vivre ensemble appelle, ardemment, la tolérance, et surtout le respect mutuel. Naturellement, qu’il faudrait respecter les convictions religieuses ou culturelles du Sénégal. En France, la laïcité est un principe essentiel des valeurs républicaines, mais ce n’est nullement pas un outil de dénigrement pernicieux et insidieux du prophète Mohamet (voir mon article). Le respect de l’autre est la base essentielle de la démocratie. Il n’y a pas de liberté d’expression absolue, de Vérité absolue ; chacun peut détenir sa part de Vérité, c’est dans l’échange et la confrontation saine des idées, que l’on retrouve la complexité de la vie «Il y a ma vérité et ta vérité, or la Vérité se trouve au milieu. Pour s’en approcher, chacun doit se dégager un peu de sa vérité pour faire un pas vers l’autre» dit Amadou Hampâté BA.
«Un écrivain n'est pas un guide touristique» dit ma chère amie Yacine Dial DIAKHITE. Mohamed M’Bougar SARR, dans sa création littéraire, a jeté loin le bouchon, pour susciter le débat et faire jaillir la Vérité. L’homosexualité existe au Sénégal, et dans bien de pays du Maghreb (Maroc, Tunisie, Algérie), mais ces pays musulmans, sont dans un grave déni de l’existence de ce phénomène de société, vieux comme le monde. De même que les Occidentaux, et notamment la France, drapés dans le manteau de modèles de démocraties universalistes, sont radicalement dans le déni des conséquences néfastes du colonialisme, de l’esclavage, des violences policières et du racisme. Par conséquent, la Vérité est nécessairement quelque chose de complexe, dans le point le point de l’autre nous éclaire et nous enrichit.
En dépit de ces diatribes et de ces polémiques stériles, une bonne partie des esprits éclairés et spécialistes de la littérature ont accueilli, avec enthousiasme, le Prix Goncourt de Mohamed M’Bougar SARR, qualifié de «sacre d’un crack» par le journal l’Enquêteur ; c’est «un fabuleux destin» dira l’Observateur. «Cette distinction est largement méritée, tant ce roman est éblouissant» écrit le professeur Felwine SARR, membre fondateur de Jimsaan. «Je célèbre aujourd’hui, M’Bougar Sarr. Que le Goncourt soit une stratégie française ou européenne de capitulation d’intellectuels Africains me laisse de marbre. Je refuse de chier sur le talent de nos écrivains et intellectuels pour des questions géopolitiques. Allez lire le livre, s’il vous plaît, vous serez surpris. Au-delà de la littérature qui est la trame de fond, c’est un livre que moi, je considère, à la base, politique» écrit M’Baxaan Degueen KANJI. «C’est la consécration d’une carrière encore jeune et riche, mais oh combien riche que Mohamed M’Bougar SARR vient d’écrire, en lettres d’or, son nom dans le Panthéon de la littérature mondiale. Le jeune M’Bougar impose au monde la puissance de son écriture» dit le Quotidien. «Puisse le Sénégal ne pas passer sous silence cette haute distinction d’un jeune écrivain sénégalais. C’est fait ! Il a écrit, et pas au charbon, une page d’Histoire» dit Amadou Lamine SALL, poète et un éminent senghorien. «Mohamed M’Bougar SARR entre au Panthéon dans la cour des grands ; ce que jusqu’à présent aucun de nos écrivains (Africains) d’expression française n’est parvenu à faire. A travers lui, c’est son pays natal, le Sénégal, et au-delà du pays de la Téranga, toute l’Afrique du Sud du Sahara qui s’enorgueillissent de compter parmi leur fils un tel talent. Et on espère que le meilleur est à venir» dit l’Observateur Paalga du Burkina Faso. «Avec M’Bougar, c’est l’Afrique noire qui est honorée en matière d’écriture. Aussi, cette reconnaissance historique est à saluer à sa juste valeur» écrit Aujourd’hui au Faso. «A travers cette consécration de Mohamed M’Bougar Sarr, c’est la littérature sénégalaise qui poursuit sa longue liste d’honneur. En effet, la semaine dernière, c’est l’écrivain, Boubacar Boris Diop (cofondateur avec Felwine Sarr des éditions Jimsaan) qui était lauréat du prestigieux prix international de littérature Neustadt 2021» écrit Sud Quotidien.
Paris, le 7 novembre 2021 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 20:46
«Damon GALGUT, un Sud-africain Booker Prize britannique : 2021 une année littéraire africaine» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
L'année 2021, à travers ses prix littéraires décernés et les célébrations en cours ou à venir (100 ans du Goncourt de René MARAN, 30 ans de la mort de Amadou Hampâté BA, 20 ans de la mort de Léopold Sédar SENGHOR), atteste de la solidité et de l'exceptionnelle valeur de l'héritage culturel africain.
Damon GALGUT, romancier et dramaturge sud-africain a remporté le Booker Prize, l'équivalent du Goncourt français, pour son 9ème roman «The Promise». Il va empocher 50 000 euros au lieu des 10 euros, symboliques, du Goncourt de Mohamed M’Bougar SARR. Ce roman, «The Promise», couvre la période de l’Apartheid jusqu'à la période de la période de Jacob ZUMA et relate une série de drames, pour une famille blanche, dont de nombreux enterrements. Ce roman a été récompensé par le Booker Prize «pour l'originalité et la fluidité de voix incroyables, pour sa densité et une signification historique et métaphorique». Le sujet central porte sur le temps. «La mortalité est ce qui sous-tend nos vies. Nous vieillissons tous et tout change au fur et à mesure que le temps passe» écrit-il. Damon GALGUT a salué, à travers cette récompense du Booker Prize, «une grande année pour l'écriture africaine. C'est un processus qui va continuer. Les gens vont prendre l'écriture africaine un peu plus au sérieux. Il y a beaucoup d'écriture formidable qui vient de notre part. Toutes les histoires qui ont été racontées et celles qui ne l'ont pas encore été, les écrivains reconnus ou non reconnus», il y a encore tant de choses que l'Afrique et ses diasporas ont à adresser au monde entier, dit-il.
En France, René MARAN (1887-1960) a été le 1er Goncourt noir, en pleine période coloniale le 14 décembre 1921. Auparavant, c’étaient les Occidentaux qui écrivaient sur les Africains, rarement en bien, et souvent en mal. «On hume les odeurs du village, on en partage les repas, on voit l’homme blanc, tel que l’homme noir le voit, et après y avoir vécu on y trouve la mort. C’est un grand» écrit Ernest HEMINGWAY. En effet, René MARAN a été le premier Noir, récipiendaire de cette distinction, à avoir écrit sur le colonialisme, les colonisés et la défense de l’environnement. «Depuis l’année 1903, c’est la première fois que les Noirs jouent et gagnent. C’est peut-être avec sa qualité de nègre, ce qui a séduit les Dix de l’Académie Goncourt, épris de couleur et d’étrangeté» écrit «Le Petit Parisien». Cet argument simpliste a été combattu par d’autres écrivains «L’attribution du prix Goncourt à un écrivain de race noire confirme ce que j’ai eu l’occasion de répéter ici, à maintes reprises, quant à la prétendue infériorité de la race noir. Cette infériorité est un mythe dans un autre genre, la prétendue supériorité du XIXème siècle sur les siècles précédents. Il y a dans la race noire une élite qui ne cède en rien à quelque autre élite que ce soit» écrit Léon DAUDET, en 1921. «René Maran n’est pas un bistre, comme un métis, mais noir, comme du cirage. Il n’a pas honte de sa race, puisqu’il entreprend de la défendre» écrit en 1922, Jean-Michel RAINAITUR. En effet, dans «Batouala», René MARAN expose les rapports difficiles, empreints de préjugés raciaux, faits de violences et de prédations, entre les coloniaux et les Africains. Le roman, «Batouala», comporte un sous-titre, «véritable roman nègre». René MARAN, qui parle le Banda, a mis six années pour l’écrire, «une succession d’eaux fortes» dit-il. «Je sens dans tout ce que vous écrivez, un élan blessé, l’amertume d’un cœur qui résiste à l’injustice, un homme qui souffre enfin et se fortifie de volonté», écrit en 1934, André SUARES. Par conséquent, René MARAN n’a fait que traduire ce qu’il avait vu là-bas et entendu, et a supprimé ses émotions qu’on aurait pu lui attribuer, les préjugés de l’époque à l’égard des Africains étant si grands : «Les Nègres de l’Afrique Equatoriale sont irréfléchis. Dépourvus d’esprit critique, ils n’ont jamais eu, et n’auront jamais aucune intelligence. Du moins, on le prétend. A tort, sans doute. Car, si l’intelligence caractérisait le Nègre, il n’y aurait que fort peu d’Européens» écrit-il. C’est une population affamée «Les indigènes allaient chercher, en un jour d’innombrables détresse, parmi les crottins de chevaux appartenant aux rapaces qui se prétendent leurs bienfaiteurs, les grains de maïs ou de mil non digérés, dont ils pouvaient faire leur nourriture !» écrit-il.
Cinq romans de Damon GALGUT ont été traduits en langue française, notamment aux éditions de l’Olivier et chez Verticale. Il s’agit, dans le désordre, de «l’été arctique» paru en 2016, dans lequel, un jeune romancier, Edward Morgan FORTSTER, laisse derrière lui la bourgeoisie anglaise à laquelle il appartient, et ses compagnons d’écriture. Le héros part chercher l’inspiration et ce qu’il n’ose s’avouer : plus qu’une amitié, l’amour de ceux qu’il aime, les hommes. Au-delà de la biographie de Edward Morgan FORSTER (1879-1970), l’un des plus grands écrivains britanniques, c’est un admirable roman sur la solitude et l’acceptation de soi. Le roman de Damon GALGUT, «l’imposteur», traduit en 2010, quand le personnage de Adam perd son emploi, il quitte Johannesburg et se retire dans une maison du bush sud-africain pour écrire. Mais un homme vient perturber sa solitude. Il s’appelle Canning et se présente comme un ancien camarade de classe. Adam n’a aucun souvenir de ce prétendu « ami », pourtant il le laisse entrer dans sa vie. Canning affiche tous les signes extérieurs de la réussite : une maison luxueuse, des projets ambitieux, une femme séduisante. Attiré par l’étrangeté du personnage, Adam décide d’aller au bout de l’imposture en acceptant de jouer le rôle qui lui est proposé. Ce roman plein de mystère, au climat oppressant, a pour toile de fond l’Afrique du Sud d’après l’Apartheid. Dans «une chambre inconnue» traduit en 2013, le personnage de Damon aime marcher, partir sans but. Son projet ? Être toujours ailleurs.  À 20 ans, Damon est le «suiveur» ; lorsqu’il rencontre Reiner, un séduisant voyageur allemand, il se laisse entraîner en Grèce, dans une randonnée qui tournera mal. À 30 ans, il est «l’amant» : au Zimbabwe, il s’éprend de Jérôme et tisse avec lui une relation étrange faite de non-dits. À 50 ans, il joue «le protecteur» en accompagnant son amie Anna en Inde. Elle souhaite faire de ce périple son dernier voyage avant de se donner la mort ; il veut croire que sa présence peut éviter le pire. Dans son roman, «le docteur irréprochable» traduit en 2005, cela fait des années que Frank Eloff travaille dans l’hôpital misérable d’une capitale fantôme, artificiellement créée dans un homeland en Afrique du Sud. Quand il voit arriver Laurence Waters, il se dit qu’il ne tiendra pas longtemps. Pétri de bonnes intentions, Laurence Waters croit pouvoir améliorer les conditions misérables dans lesquelles vit la population locale. Mais son ignorance risque de provoquer une catastrophe.
René MARAN, loin de l’exotisme, parle des Noirs, des colonisés, et fait l’éloge d’un monde fondé sur le droit à la différence, avec ses croyances, habitudes et visions du monde. En effet, le chef Banda, Mokoundji Batouala, avec sa force légendaire et qui s’interrogeait : «Les hommes blancs de peau, qu’étaient donc venus chercher, si loin de chez eux, en pays noir ? Comme ils feraient mieux, tous, de regagner leurs terres et de n’en plus bouger !». Pour lui, la vie est courte. En épicurien, ce qu’il professe, c’est la fainéantise tout à fait différente de la paresse : ne rien faire, c’était profiter de la vie. Dans cette cosmogonie africaine, l’Homme est une part intégrante de la Nature vivante. Du moins, il y a une osmose entre les deux : «L’herbe, qui mange la terre, les animaux, qui mangent l’herbe, L’homme, qui détruit l’herbe et les animaux, tout meurt. Louée soit la brousse. On la croit morte : elle est vivante, bien vivante, et ne parle qu’à ses enfants, et à eux seuls. Fumées, sons, odeurs, objets inanimés, elle emploie le langage qu’elle veut pour s’adresser aux espèces qu’elle commande» écrit-il. L’Homme doit donc vivre en harmonie avec la Nature l’entourant, pour une coexistence harmonieuse et fusionnelle. Le colonisateur est naturellement persuadé de la supériorité de sa culture, imbu de la hiérarchisation des cultures et n’accepte aucun apport positif de la culture africaine. C’est une rencontre de confrontation et de conflit : «Nos danses et nos chants troublent leur sommeil. Les danses et les chants sont pourtant toute notre vie. Nous dansons pour fêter Ipeu, la Lune, ou pour célébrer Lolo, le soleil. Nous dansons à propos de tout, à propos de rien, pour le plaisir» écrit-il.
Après une longue période d'ignorance, Patrick CHAMOISEAU, pour son «Texaco» a été Prix Goncourt en 1992. A travers ce Prix Goncourt, «C'est toute la Martinique qui a été honorée en ce qu'elle est»  déclare Patrick CHAMOISEAU. En effet, dans ce roman, «une vieille femme câpresse, très grande, très maigre, avec un visage grave, solennel, et des yeux immobiles. Je n'avais jamais perçu autant d'autorité profonde irradier de quelqu'un. Elle mélangeait le créole et le français, le mot vulgaire, le mot précieux, le mot oublié, le mot nouveau». Et c'est ainsi que Marie-Sophie Laborieux raconte à l'auteur plus de cent cinquante ans d'histoire, d'épopée de la Martinique, depuis les sombres plantations esclavagistes jusqu'au drame contemporain de la conquête des villes. Patrick Chamoiseau est né, à Fort-de-France (Martinique), après des études de droit et d’économie sociale en France métropolitaine, devient un travailleur social, d’abord dans l’Hexagone, puis en Martinique. Inspiré par l’ethnographie, il s’intéresse aux formes culturelles en voie de disparition en Martinique, et il redécouvre le dynamisme de sa première langue, le créole, langue qu’il a dû abandonner au moment de ses études primaires. Son roman, «Texaco», un éloge de la créolité, un grande épopée, racontant les souffrances de trois générations, d’abord sous l’esclavage, puis pendant la première migration vers l’Enville, enfin à l’époque actuelle. «Le monde créole, c’est la matrice de notre imaginaire, la base culturelle, orale, intellectuelle, collective, sensible, véhiculée par les contes, les proverbes, les chansons, et toute notre mémoire collective. Qui se coupe de cet héritage se coupe de la moitié de lui-même. Il y a donc une exploration nécessaire de ce monde-là. Il faut donner la main au conteur et l’aider à revivre, pour que résonnent notre lien et nos secrets, leurs beautés, leurs lumières, leurs ombres, leurs profondeurs, dans cette grande symphonie du monde» dit Patrick CHAMOISEAU. D’une grande sensibilité spirituelle, Patrick CHAMOISEAU que le but de la littérature n’est pas de raconter des histoires, mais de combattre la déshumanisation de ces personnes écrasées par un passé et un présent lourds «C’est une loi : les cultures Antillaises et les cultures américaines qui naissent dans les plantations esclavagistes entrent dans un processus de réhumanisation pour résister à la déshumanisation qui est en train de se faire. La résistance la plus importante était celle des créateurs» dit-il. 
Marie N’DIAYE, une sénégalaise, la sœur de Pap N’DIAYE du musée de l'immigration (voir mon article) a été en 2009 Prix Goncourt pour son roman «trois femmes puissantes». Dans une langue musicale, Marie N’DIAYE, une métisse élevée par une mère seule, vivant maintenant entre Berlin et la Gironde, dépeint dans sa contribution littéraire, des personnages mobiles, déclassés, sans appartenance et en butte dans le rapport aux autres, à un environnement étrange et menaçant. Ces personnages hors normes finissent par triompher en raison de leur résilience exceptionnelle. Marie N’DIAYE a donc reçu le Prix Goncourt, en 2009, pour son roman «Trois femmes puissantes». Dans «Trois femmes puissantes», le roman fait des allers et retours entre l'Afrique et la France ; c'est la première fois que Marie N’DIAYE en évoquant ses origines sénégalaises ; elle met en scène sa propre géographie familiale. La première héroïne, Norah, vient au Sénégal où son abominable père l'appelle. En fait, c’est à 22 ans, que Marie N’DIAYE a revu son père cours de son premier voyage au Sénégal : «Mon père est rentré en Afrique quand j’avais un an. Je n’ai jamais vécu avec lui. J’ai grandi en banlieue, je suis 100 % française, avec les vacances dans la Beauce... On pense à tort que j’ai la double nationalité, la double culture. Mais je ne suis pas gênée que l’on dise de moi que je suis africaine. J’ai dû voir mon père trois fois et pas depuis au moins vingt ans. Mon vrai père est bien plus insignifiant que dans le roman. Ce n’est pas une figure, mon père, mais un homme terne» dit-elle.
Le 3 novembre 2021, le Goncourt de Mohamed M’Bougar SARR, un autre sénégalais (voir mon article).
Les livres Prix Nobel de Abdulrazak GURNAH, dont les trois ont été traduits en français sont introuvables (sur Amazon compter entre 200 et 300 euros) parce qu’édités par de petites maisons dont certaines sont en faillite.
Je dis aux grandes maisons d'édition françaises, «Ne snobez plus ces littératures que vous renvoyez systématiquement à leurs origines (Présence Africaine et Harmattan)». Bien des ouvrages écrits par les diasporas africaines se grande valeur sont donc devenus introuvables parce que non réédités. Je dis également aux diasporas africaines : «Soutenez la création artistique et littéraire. Quittez le terrain du commentaire d’œuvres que vous n’avez pas souvent lues !».
Par ailleurs au lieu de s'extasier devant les partisans des forces du Chaos avec leurs sondages trafiqués à la Patrick BUISSON, on ferait mieux de créer dans toutes les universités françaises des études africaines, pour travailler sur ce qui rapproche et non sur ce qui divise. A ce jour, ce sont d'autres chercheurs ou sur les plateaux de télévision des soi-disant spécialistes de l'Afrique qui s'expriment à notre place. «Il ne faut pas bêler à la place de chèvre quand elle est présente» disait Amadou Hampâté BA (1901-1991). Tout ce qui est fait sans nous est contre nous. Mettons fin ces pseudo-études africaines fondées sur le paternalisme, la mise sous tutelle et donc le Code de l’indigénat.
Je ne cesserai jamais de réclamer à Mme Anne HIDALGO candidate aux présidentielles, une Maison d’Afrique à Paris, pour apprendre des autres (Gaulois, Juifs et Chinois) leurs bonnes coutumes et transmettre les valeurs humanistes africaines notamment de solidarité, de compassion pour les aînés et cette merveilleuse littérature.
Références bibliographiques
1 – Damon GALGUT
1 – 1 Les livres traduits  en langue française
GALGUT (Damon), Un docteur irréprochable, traduction de Hélène Papot, Paris, éditions de l’Olivier, 2005, 296 pages ;
GALGUT (Damon), Dans une chambre inconnue, traduction de Hélène Papot, Paris, éditions de l’Olivier, 2013, 256 pages ;
GALGUT (Damon), L’imposteur, traduction de Hélène Papot, Paris, éditions de l’Olivier, 2010, 304 pages ;
GALGUT (Damon), La faille, Paris, éditions Verticales, 1998, 206 pages ;
GALGUT (Damon), L’été arctique, traduction de Hélène Papot, Paris, éditions de l’Olivier, 2016, 384 pages ;
  1. 2 Les livres en langue anglaise
GALGUT (Damon), A Sinless Season, Penguins Books, 1998, 192 pages ;
GALGUT (Damon), Small Circle of Beings, Atlantic Books, 2005, 224 pages ;
GALGUT (Damon), The Promise, Europa Editions, 2021, 256 pages (Booker Prize) ;
GALGUT (Damon), The Screaming of Pigs, Atlantic Books, 2006, 143 pages.
2 – Autres références
CHAMOISEAU (Patrick), Texaco, Paris, Gallimard, collection Blanche, 1992, 444 pages ;
GURNAH (Abdulrazak), Paradis, traduction d’Anne-Cécile Padoux, Paris, Serpent à Plume, 1999, 300 pages ;
MARAN (René), Batouala, véritable roman nègre, Paris, Albin Michel, 1920, 189 pages ;
N’DIAYE (Marie), Trois femmes puissantes, Paris, Gallimard, 2009, 320 pages ;
SARR (Mohamed, M’Bougar), La plus secrète mémoires des hommes, Paris, Philippe Rey, Jimsaan, 2021, 457 pages.
Paris, le 4 novembre 2021 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«Damon GALGUT, un Sud-africain Booker Prize britannique : 2021 une année littéraire africaine» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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28 octobre 2021 4 28 /10 /octobre /2021 19:05
«Mohamed M'Bougar SARR, écrivain sénégalais, Prix Goncourt 2021, cent ans après René MARAN» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«Je félicite chaleureusement Mohamed M’Bougar Sarr, lauréat du prestigieux Prix Goncourt 2021 pour son roman "La plus secrète mémoire des hommes". Je suis fier de cette magnifique consécration qui illustre la tradition d’excellence des hommes et femmes de Lettres sénégalais» a déclaré sur Twitter le président Macky SALL du Sénégal.
Mohamed M’Bougar SARR est Prix Goncourt 2021, dès le 1er tour, par 6 voix sur 10, pour son roman «la plus secrète des mémoires des hommes» paru chez «Philippe Rey et Jimsaan». A 31 ans, Mohamed M’Bougar SARR, Prix est déjà auteur de quatre romans «Je ressens beaucoup de joie. Tout simplement. Il n’y a pas d’âge en littérature. On peut arriver très jeune, ou à 67 ans, à 30 ans, à 70 ans et pourtant être très ancien» dit-il. Ce Prix Goncourt du 3 novembre 2021, est d’abord plus que symbolique, puisque sa petite maison d’édition était en concurrence avec les géants de ce secteur, comme Grasset et Flammarion, qui avaient l’habitude de rafler les récompenses. «Pour un éditeur de ma taille, un petit éditeur qui a moins de 20 ans d'existence, c'est un bonheur extraordinaire, c'est vraiment quelque chose d'indescriptible», dit Philippe REY, son éditeur.
Ensuite, et surtout, Mohamed M’Bougar SARR accède au Graal du Goncourt, cent ans après René MARAN (1887-1960), 1er Prix Goncourt décerné à un Noir le 14 décembre 1921, pour son roman «Batouala, véritable roman noir» (voir mon article), en pleine période coloniale, puis Patrick CHAMOISEAU, pour son roman «Texaco», en 1992, et  Marie N’DIAYE en 2009 pour «Trois femmes puissantes». René MARAN, fonctionnaire colonial en Oubangui Chari, suite à un lynchage digne de «Strange Fruit», a été contraint à la démission de la fonction publique. Par conséquent, je savoure avec joie et sans modération, cette récompense attribuée à Mohamed M’Bougar SARR, un talentueux écrivain sénégalais, qui a gravi la «Montagne raciale», suivant une expression d’un poète noir américain, Langston HUGHES (1901-1967). Ce Prix Goncourt ouvre, par conséquent, la porte à d’autres immenses talents noirs, encore méconnus dans ce pays. Je préviens tout de suite Éric ZEMMOUR que le premier prénom de M'Bougar SARR, est bien Mohamed. Du «grand remplacement» comme Mohamed SARR, on en réclame toujours par kilotonnes. Oui, il y a des jours où j'ai envie de crier très fort : je me glorifie, sans retenue, de ces Sénégalais qui, par le génie qu'ils portent en eux, ont bien illuminé notre chère France républicaine : Léopold Sédar SENGHOR (1906-2021, voir mon article), Alioune DIOP (1910-1980, voir mon article), David DIOP senior, poète de la radicalité (1927-1960, voir mon article) et maintenant David DIOP junior, Felwine SARR, etc. En dehors, des cercles littéraires, qui connaissait Abdulrazak GURNAH, Prix Nobel de littérature 2021, dont les trois ouvrages traduits en français sont devenus introuvables ?
Enfin, ce Prix Goncourt, attribué dès le premier tour à Mohamed M’Bougar SARR, nous dit, avant tout, que la France républicaine n’a pas encore dit son dernier mot. Les forces du Bien triompheront du Mal. Ce qui me frappe, dans notre époque, ce sont toutes ces théories fumeuses du Chaos, où des peurs irrationnelles sont montées en épingle. Il y a donc de nombreux «Mohamed» d’une grande valeur dans cette belle France républicaine. En effet, ce Prix Goncourt 2021 tombe à pic, dans une période de délire identitaire, à la veille des présidentielles d’avril 2022, les forces du Chaos plastronnant avec une grande complaisance d’une certaine presse. Je suis d’autant heureux pour le Sénégal, l’Afrique et ses diasporas que Mohamed M’Bougar SARR, un grand partisan du bien-vivre ensemble, milite très activement, par sa plume, pour rapprocher les peuples, à travers ce qu’il appelle un territoire poétique : «Lorsqu’on est entre deux eaux, deux territoires, il faut toujours en créer un troisième où on se trouve. Je pense que ce territoire est d’abord poétique. C’est là qu’on se réconcilie d’abord» dit Mohamed M’Bougar SARR. En effet, sa contribution littéraire, loin des premiers romans des Africains, ne traite ni de la Négritude, ni des indépendances, mais à la fois la nécessité de la création à partir de l’exil, tout aussi bien que l’idée de dépasser la confrontation entre l’Afrique et l’Occident : «Je n’ai pas cette schizophrénie qui consisterait à rejeter la France puisque c’est le pays dans lequel je vis et auquel je suis attaché» dit Mohamed M’Bougar SARR.
Qui est donc Mohamed M’Bougar SARR ?
Né à Dakar, au Sénégal, le 20 juin 1990, fils d’un médecin, le docteur Malick SARR et d’une femme au foyer, Astou, et aîné d’une famille de sept enfants Mohamed M’Bougar SARR a grandi à Diourbel, à une centaine de kilomètres de la capitale. «Il a visé l’excellence et a travaillé dur pour gagner le concours général, de nombreux prix littéraires, et maintenant le Prix Goncourt. Mohamed vient du continent des bâtisseurs de pyramides» dit son père le docteur Malick SARR. Mohamed MBougar SARR, de l’ethnie Sérère, les cousins à plaisanterie des Peuls, ses lointains ancêtres ont fui les persécutions au Fouta-Toro, dans le Nord du Sénégal, pour venir s’installer, à Fayil, dans la communauté rurale de Diouroup, département de Fatick, dans le Sine et Saloum. Il rend hommage aux ancêtres. Meilleur élève des classes de Terminale au concours général de 2009, après le Prytanée militaire de Saint-Louis, Mohamed M’Bougar SARR poursuit ses études en France, une prépa littéraire à Compiègne, puis à l’école des Hautes études en sciences sociales, en Arts et langage. Ce sont ses enseignants et ses parents qui lui ont inculqué le goût de la lecture, et donc de l’écriture : «Mes parents n’étaient pas de grands lecteurs, mais il y avait toujours une bibliothèque chez nous. L’écriture est venue ensuite, assez tard, même si j’ai pu écrire par exemple dans des journaux scolaires» dit-il. Mohamed M’Bougar SARR n’a pas achevé sa thèse, happé par sa passion de romancier : « Je n’ai pas terminé ma thèse, parce que j’ai commencé à beaucoup écrire à ce moment-là, et que la fiction l’a emporté» dit-il. Mohamed M’Bougar SARR est resté particulièrement discret dans sa vie privée. Résidant à Beauvais, dans l’Oise, depuis 2008, il vit en concubinage avec une Française originaire de cette ville, et détient toujours la nationalité sénégalaise, et songe même, un jour, de retourner au pays : «Je ne suis pas en couple avec la France, plutôt en union libre. Être étranger est la position idéale pour redécouvrir ce pays, même si cela ne simplifie pas les choses, notamment quand vous devez prendre l’avion» dit-il. Chez les libraires locaux de Beauvais, où il n’y a pas si que longtemps le nom de Mohamed M’Bougar SARR, avant le Goncourt du 3 novembre 2021, était généralement inconnu, son livre absent des rayons.
Mohamed M’Bougar SARR écrit pour «trouver de meilleures questions» dit-il. L’expérience de la lecture peut nous changer et nous transfigurer ; la littérature peut se révéler un point de vue pour traverser l’Histoire. Une question essentielle, à travers diverses questions, traverse sa contribution littéraire : «Qui suis-je ?». On peut penser le monde, au-delà des clichés, des préjugés, la littérature d’imagination, le goût de la lecture peuvent être des lieux de pensée du monde. Le roman est tentative de comprendre le monde, pour l’élucider et élucider le monde demande toujours du courage, de la disponibilité à écouter et entrer en relation avec l’autre et à se mettre à sa place. Dans un roman c’est une fiction, un lieu d’élucidation, un saut éthique, on est en dialogue avec soi-même, donc avec les autres.
D’un accent à couper au couteau, son «écriture est poétique et sensible» dit Yves PERREAU, des «Inrockuptibles», ses écrits exhalent l’autodérision, le picaresque, l’érudition, l’érotisme et la sensualité. Mais pour lui, l’énergie sexuelle, la dimension libidinale, les angoisses et les désirs sont une puissance créatrice de littérature ; le corps et l’esprit sont inséparables, l’écriture, un moyen de sublimation, étant en harmonie avec nos fantasmes. Là où les écrivains africains se sont essoufflés avec un seul roman, Mohamed M’Bour SARR, du haut de ses 31 ans, particulièrement productif, a déjà remporté de nombreux prix littéraires. Il est invité partout et bénéficie d’une couverture de presse exceptionnelle. Mohamed M’Bougar SARR est «D’une puissance évocatrice stupéfiante, l’écrivain le plus prometteur d’Afrique francophone», écrit Gladys MARIVAT du journal «Le Monde». Discret, voire effacé, mais particulièrement talentueux, notre Mohamed M'Bougar SARR, à chaque fois qu’il publie un roman, celui-ci se transforme en événement littéraire. En effet, son roman, «Terre ceinte» paru en 2015 chez Présence africaine a remporté le prix Ahmadou Kourouma. Grand prix du roman métis, pour son premier roman, «Terre Ceinte», Prix Stéphane HESSEL, pour sa nouvelle, «La Cale», Prix du Musée de l’immigration le président Macky SALL, du Sénégal, l’a honoré de l’ordre national du Mérite. «Ces histoires de prix, j’ai toujours regardé ça d’un peu loin, tout en m’y intéressant. Je ne savais pas comment ça fonctionnait. Évidemment, ça m’a réjoui, j’ai été très honoré, très touché, mais je comprends que ce ne sont que des premières listes. J’ai envie de, simplement, donner le meilleur exemple qui soit à mes frères» dit fort modestement, Mohamed M’Bougar SARR
Désormais, Mohamed M'Bougar SARR a donc remporté le Prix Goncourt 2021, pour son roman «la plus secrète des mémoires des hommes» paru chez «Philippe Rey et Jimsaan». Le Goncourt annoncera son lauréat le 3 novembre 2021. Cent ans après René MARAN (1887-1960, voir mon article), un Prix Goncourt attribué à un racisé, en pleine période de délire identitaire, serait un pied de nez aux forces du Chaos. Dans une langue ironique, provocante et qui vous saisit aux tripes, et montrant l’absurdité de la catégorisation abusive de tout ce qui est différent, «ce roman illumine la rentrée littéraire», écrit François BUSNEL de la «Grande librairie». Mohamed M’Bougar SARR est hanté par la clarté, l’art d’un récit bien conduit, clair et enchanteur : «Les gens veulent qu’un livre parle nécessairement de quelque chose. La vérité, Diégane, c’est que seul un livre médiocre ou mauvais ou banal parle de quelque chose. Un grand livre n’a pas de sujet et ne parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout, et ce quelque chose aussi est déjà tout», écrit-il dans la «plus secrète des mémoires des hommes». Ce roman sulfureux, magnétique et magique, un récit de soi et du monde, traitant de la Politique, de l’Amour et de la littérature à travers l’Histoire, est conduit comme une enquête policière. On y retrouve toutes les obsessions littéraires de Mohamed M’Bougar SARR : le rôle de l’artiste dans la société, l’impact de la colonisation, la tradition face à la modernité et les luttes sociales. Le lecteur suit la quête de Diégane Latyr FAYE qui est celle de découvrir qui est T.C. Elimane, auteur d’un roman qui connut son heure de gloire en 1938, «un Rimbaud africain», avant de sombrer dans l’oubli. Avec Diégane, le lecteur traverse les époques historiques : la Première Guerre mondiale qu’a faite le père du mystérieux écrivain, la Seconde Guerre mondiale où ont péri des personnages, la décolonisation, la dictature en Argentine. A travers ce voyage littéraire, Mohamed M’Bougar SARR rend hommage à un écrivain malien, Yambo OUOLOGUEM (1940-2017), frappé par la gloire et le déshonneur après avoir publié un roman extrêmement puissant, pamphlétaire, volcanique et audacieux, «le devoir de violence» qui lui vaudra le prix Renaudot en 1968, à l’âge de 28 ans. Dans ce roman, Il ne s'agit en rien d'une exofiction, Yambo OUOLOGUEM fait juste figure d'arrière-plan, de détonateur en quelque sorte. «J'en avais entendu parler en classe de première. Plus tard, j'ai lu «Le Devoir de violence», un roman éblouissant. Dans cette histoire audacieuse de la dynastie des Saïfs, dans l'empire imaginaire de Nakem, il est question, huit siècles durant, de guerres interethniques et de compromissions dans la traite négrière et la colonisation. J'ai été touché par la solitude du jeune Malien, condamné par les tenants de la négritude, d'Hampâté Bâ à Senghor, qui a qualifié son roman «d'effroyable». Sa vision du continent africain, en prise avec la domination arabe avant même la colonisation européenne, ne cadrait pas avec la thèse alors en vogue. Ont surgi les doutes et les dénonciations» dit Mohamed M’Bougar SARR. En effet, Yambo OUOLOGUEM fait l’éloge de l’animisme et assimile la conquête d’El Hadji Omar TALL (1797-1864) et donc l’islamisation des Dogons, à une sorte de conquête coloniale ou esclavagiste. En France, ce roman, de Yambo OUOLOGUEM, «le devoir de violence» a été qualifié par nos Ancêtres les Gaulois de «plagiat» et les éditions Présence Africaine avait refusé de le publier. Après cela, Yambo OUOLOGUEM s’est replié dans l’amertume et le silence jusqu’à sa mort. Par conséquent, Mohamed M’Bougar SARR réhabilite cette grande figure littéraire africaine, qu’est Yambo OUOLOGUEM, frappée, injustement, d’opprobre. Mohamed M’Bougar SARR est un grand admirateur de l’écrivain argentin, Ernesto SABATO (1911-2011) pour ses biographies fictives et ses récits polyphoniques dont il s’inspire largement «La polyphonie permet de multiplier les points de vue, les discours et les formes d’écriture. Elle me paraît très intéressante et riche» dit Mohamed M’Bougar SARR. Il rend aussi hommage à d’autres auteurs comme Roberto BOLANO (1953-2003), Jorge LUIS BORGES (1889-1886), Ahmadou KOUROUMA (1927-2003) écrivain ivoirien, ou Sami TCHAK, écrivain togolais, né en 1960.
Ecrivain transgressif et libre et courageux, Mohamed M’Bougar SARR justifie ainsi sa vocation littéraire : «Je crois que comme écrivain, on cherche quelque chose dans le langage, dans le mot, dans la phrase, dans ce  qui nous entoure. On ne sait pas toujours ce qu’on cherche, ou la raison pour laquelle on écrit, mais c’est de cette ignorance ou sensation que naît le mouvement vers l’écriture, vers le désir de Vérité» dit Mohamed M’Bougar SARR, écrivain depuis l’âge de 23 ans. Mohamed M’Bougar SARR a déjà écrit sur les djihadistes islamistes, les migrants arrivés en Sicile et traité de l’homosexualité au Sénégal. Ainsi, son roman, «Terre ceinte», est un titre qui semble «rendre la tension entre le projet de purification et d’assainissement des djihadistes et leur aboutissement concret, toujours associé à l’enferment et à la clôture», explique Mohamed M’Bougar SARR. Ce roman pose de redoutables questions : dans le cadre imaginé d’une ville réduite au mutisme, ou à la scansion des slogans du pouvoir, a-t-on voix au chapitre pour dénoncer une dictature islamiste, à travers un journal clandestin ? Comment faire pour ne pas laisser s’installer un silence qui est la marque de la victoire de la dictature ? Comment ne pas accepter le silence comme fatalité, comme signe qu’on a intégré la loi imposée par la tyrannie ?  En effet, dans ce roman, «Terre ceinte», depuis quatre ans déjà, la fraternité contrôle le Nord du Sumal. Après une guerre meurtrière face à l’armée nationale, les djihadistes se sont emparés de diverses villes d’importance dans la province du Bandriani. Kalep est l’une d’entre elles.  «Terre ceinte» s’ouvre sur une exécution : les islamistes ont condamné à mort deux jeunes gens coupables de s’être aimés en dehors du mariage. Ils ont à peine vingt ans et meurent sous les cris de la foule. Qui donc est cette foule et qui sont ces gens qui viennent assister à l’exécution ? Mohamed M’Bougar SARR nous invite à suivre quelques-uns d’entre eux, non pas ces résignés qui baissent la tête mais bien ceux qui ont décidé de faire quelque chose. Ça sera un journal, un journal de résistance conçu dans le sous-sol d’une auberge. C’est là que comme des conspirateurs, sept hommes et femmes se retrouvent et conjuguent leurs talents pour écrire et publier quelques pages qui feront changer les choses. Quelques pages qui prendront la parole confisquée pour lutter contre la résignation, la soumission, l’islam intransigeant. Ce faisant, les révoltés vont prendre beaucoup de risques et en faire courir à autrui. Des gens innocents mourront à cause de ce qu’ils font. Dès lors, les sept s’interrogeront sur leur engagement et sur la responsabilité morale de leurs actes.
Ecrivain courageux, Mohamed M’Bougar SARR a eu le grand mérite, dans son roman, «de purs hommes», de mettre, une partie de ce Sénégal conservateur, intolérant, face à ses responsabilités. A l’annonce du Prix Goncourt, une partie de l’opinion publique sénégalaise rétrograde et conservatrice a déploré cette distinction pour un auteur considéré comme faisant l’apologie de l’homosexualité et de la franc-maçonnerie (Illuminati), il aurait eu une bourse du groupe Lagardère. Accusé d’être un «complexé» il dénigrerait les Africains, les valeurs traditionnelles et musulmanes du Sénégal. Dans son calme légendaire, Mohamed M’Bougar SARR comprend parfaitement que des critiques puissent être faites sur son livre et accepte cela : «Je suis un écrivain et je tente de faire mon travail comme écrivain et cela peut entraîner des réactions, des incompréhensions dues à des choses que j’aurais pu écrire. Je simplement qu’on lise ce qui est écrit et qu’on sache lire aussi. Savoir lire, c’est quelque chose qui s’apprend. Je respecte toutes les opinions, tant qu’elles s’expriment dans le respect. Et le respect de ma liberté» dit-il. En réalité, ce roman, «de purs hommes», une dénonciation de l’homophobie au Sénégal, «Les Goor-jigeen aidaient les femmes dans la préparation des cérémonies et des sabar, les fêtes traditionnelles. Ils étaient souvent les seuls à connaître des poèmes ou des paroles amusantes qui faisaient oublier aux gens la dureté de la vie. Les gens les aimaient pour cela et oubliaient qu’ils pouvaient aussi les détester profondément. En somme, un bon homosexuel au Sénégal est soit un homosexuel qui se cache, soit un amuseur public, soit un homosexuel mort» écrit Mohamed M’Bougar SARR. Ce roman fait partie de «ces livres qui marquent très longtemps. Eblouissant d’une écriture poétique, sensible et scrupuleuse» écrit Yann PERRAULT des «Inrockuptibles». Pour écrire et publier «de purs hommes», Mohamed M’Bougar SARR n’avait pas peur pour lui-même, mais pour sa famille : «Ma peur était surtout liée à ma famille au Sénégal. En ce qui me concerne, je me suis préparé mentalement à tous les retours possibles. Les conséquences pour ma famille m’ont fait hésiter, mais je me suis dit qu’il fallait être fidèle à sa réflexion en tant que romancier et artiste ; et je fais confiance au travail de la fiction», dit-il. Le titre, «de purs hommes», est ironique par rapport «à l’image que l’on pourrait se faire d’un homme véritable, et à l’idée de pureté sexuelle dont certains s’enorgueillissent, sous prétexte qu’ils sont hétérosexuels, et même s’ils ont beaucoup d’autres vices» explique Mohamed M’Bougar SARR. Face à la cruauté, au préjugé, une approche ignare et inculte de la religion et à la bêtise humaine l’écrivain s’arme de mots : «Comme romancier, je n’ai qu’une seule arme : la langue». L’homosexualité qui existait au Sénégal sous une forme folklorique, voire artistique, est devenue un phénomène presque banal au Sénégal, mais que personne ne veut reconnaître. En effet, la question reste encore tabou dans un Sénégal à 95% musulman, dominé par les confréries religieuses. Dans ce roman sensuel, d’une écriture puissante, tout part d’une vidéo virale, au Sénégal. On y voit comment le cadavre d’un homme est déterré, puis traîné hors d’un cimetière par une foule. Dès qu’il la visionne, naît chez Ndéné Gueye, jeune professeur de lettres déçu par l’enseignement et fatigué de l’hypocrisie morale de sa société, un intérêt, voire une obsession, pour cet événement. Qui était cet homme ? Pourquoi a-t-on exhumé son corps ? À ces questions, une seule réponse : c’était un  «Góor-jigéen», disait-on, un «homme-femme». Autrement dit, un homosexuel. Ndéné se met à la recherche du passé de cet homme, et va même rencontrer sa mère. Autour de lui, dans le milieu universitaire comme au sein de sa propre famille, les suspicions et les rumeurs naissent, qui le déstabilisent, au point de troubler sa relation avec son amie Rama dont il est fortement amoureux, Rama à la bouche généreuse et à la chevelure abondante et mystérieuse. D’une écriture poétique et scrupuleuse, Mohamed MBougar SARR signe ici un roman bouleversant sur la seule grande question : comment trouver le courage d’être pleinement soi, sans se trahir ni se mentir, et quel qu’en soit le prix ?
Dans son roman, «silence des chœurs», Mohamed M’Bougar SARR traite de la question des migrants, à travers la figure magnifique d’un curé italien, surgit subitement, la condition, peu enviables des demandeurs d’asile débarqués en Sicile. Ce titre de «silence du cœur» se réfère au théâtre, à l’idée de polyphonie et du chœur. Chacun parle dans son propre langage, et, malgré les incompréhensions, un chœur se crée, produisant une voie qu’il faut écouter, ensemble ou séparément. Le silence du chœur est finalement imposé par la nature, qui, elle aussi, fait entendre sa voix à la fin», dit Mohamed M’Bougar SARR. Dans ce roman, soixante-douze hommes arrivent dans un bourg de la campagne sicilienne. L’époque les appelle «immigrés»,  «réfugiés» ou «migrants». À Altino, ils sont surtout les ragazzi, les «gars» que l’association Santa Marta prend en charge. Mais leur présence bouleverse le quotidien de la petite ville. En attendant que leur sort soit fixé, les ragazzi croisent toutes sortes de figures : un curé atypique qui réécrit leurs histoires, une femme engagée à leur offrir l'asile, un homme déterminé à le leur refuser, un ancien ragazzo devenu interprète, ou encore un poète sauvage qui n'écrit plus. Diverses vies et destins se croisent et s’affrontent. «Silence du cœur» balance entre l’engagement et la résurgence des forces du Chaos, le rejet des réfugiés ou des migrants venus des pays du tiers-monde, souvent dévastés par les guerres injustes des Occidentaux. Le refus des populations de s’engager dans cette question de l’accueil des migrants, refus se matérialisant par le silence. Le silence que l'on oppose à la demande, à la parole, à la présence de l'autre. La qualité de l’expression écrite de Mohamed M’Bougar SARR, dans un style élégant , fluide, riche et ciselé, est plus jamais présente. Dans son talent de narrateur, il restitue toute la dramaturgie que vivent les réfugiés, leur parcours émouvant et dramatique, à travers un face à face larvé qui va progressivement diviser les habitants. Des gens haineux s'opposent manifestement aux migrants et brûlent un mannequin représentant un Noir. Dans ce récit robuste et époustouflant, il parle de la vie des réfugiés, de ceux qui les accueillent ou ceux qui les rejettent. Dans ce roman polyphonique et cette tragédie de l’impuissance, faisant appel à Alighieri DANTE (1265-1321) et Pier Paolo PASOLINI (1922-1975), Mohamed M’Bougar SARR joue sur plusieurs registres, le pamphlet parfois, l'épopée, le tragique, le lyrique, la réflexion philosophique, le journal intime, le carnet, le théâtre.
En définitive, Mohamed M’Bougar SARR a du style, du souffle, et surtout un regard acéré et lucide sur notre époque. Entre engagement et résistance, sa contribution littéraire soulève cette question fondamentale : Quel est le rapport entre la vie et l’écriture ? Que peut donc la littérature face aux forces du Chaos ? «Certains jours je me dis qu'elle ne peut pas grand-chose. Et en même temps je crois profondément au pouvoir de la littérature. Mais quel est-il ? J'ai encore du mal à le dire précisément. Elle peut changer quelqu'un, le bouleverser, déclencher chez lui des pensées qui le rendent meilleur, qui l'aident à y voir plus clair. Ce que la lecture provoque parfois chez moi peut arriver chez d'autres. C'est ce qui peut justifier cette vocation ; Mais ce qu'elle peut vraiment, c'est élever l'être humain, l'aider à réfléchir, à aller au-delà du réel et à dévoiler un certain nombre de choses. Ces fonctions et ces pouvoirs dépendent souvent des situations politiques, sociales. La littérature provoque des débats, des réflexions, ce qui n'est pas inutile. Je me rends bien compte de sa fragilité mais ça ne m'empêche pas d'y croire», déclare-t-il. «En face de la littérature, la Nausée ne fait pas le poids» disait, en 1964, Jean-Paul SARTRE (1905-1980). Un roman est comme une dette : on a tant reçu des grands écrivains qu’il est du devoir de l’artiste de transmettre à son tour.  «L’écriture est une arme fort dérisoire face à la réalité des attentats. La littérature ne peut pas changer le monde, mais défier la réalité en fait toute la beauté» dit-il. En définitive, la littérature de Mohamed M’Bougar SARR serait-elle une philosophie ? La littérature traitant des différences et des singularités, se met en scène pour raconter, observer et inviter à une ligne de conduite pour notre existence, en vue de célébrer la perfectibilité d’un monde secoué par les forces du Chaos. La littérature nous aidant à marcher avec nos deux pieds, apparaît donc comme une arme dangereuse et subversive. En effet,  la littérature réorganise notre conception du monde, des êtres, des valeurs, du présent ou de l’avenir ; à travers elle, c’est toute notre existence qui est susceptible d’être fondamentalement bouleversée. 
Mohamed M’Bougar SARR est natif du Sénégal, on l’a déjà dit, un pays de l’oralité où les langues nationales, notamment le Ouolof, le Peul et le Sérère, ne sont pas suffisamment transcrites. Aussi, les éditions Philippe Rey, sont associées à un éditeur sénégalais «Jimsaan», lancé en 2012, à Saint-Louis, par Felwine SARR, Nafissatou DIA DIOUF et Boubacar Boris DIOP : «Cette maison s'est donné pour mission de donner de la visibilité à la littérature africaine et de publier un certain nombre de textes sénégalais oubliés. Pour moi c'était important de publier au Sénégal, j'avais besoin d'un relais fort au Sénégal. Jimsaan a accepté de publier mon livre et m'a proposé de le faire en coédition avec Philippe Rey. Je voulais absolument qu'il soit lu au Sénégal», dit-il. Le lieu dénommé «Jimsaan», est un nom sérère emprunté à un endroit où l’on cultive du riz, à Niodior dans les îles du Saloum, chez le professeur Felwine SARR.
Références bibliographiques
SARR (Mohamed, M’Bougar), La plus secrète mémoires des hommes, Paris, Philippe Rey, Jimsaan, 2021, 457 pages ;
SARR (Mohamed, M’Bougar), De purs hommes, Paris, Philippe Rey, Jimsaan, 2018, 192 pages ;
SARR (Mohamed, M’Bougar), Silence du coeur, Paris, Présence africaine, 2017, 415 pages ;
SARR (Mohamed, M’Bougar), Terre ceinte, Paris, Présence africaine, 2014, 258 pages.
Paris, le 27 octobre 2021, actualisé le mercredi 3 novembre 2021, par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

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