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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 11:54
«Ma gloire se répandra dans la grande Russie, et les races qui l’habitent y répéteront mon nom, chacune en sa langue, aussi bien le fier petit-fils des Slaves, que le Finnois et l’indompté Toungouse, et le Kalmouk, ami de la steppe. Et longtemps je serai cher au peuple russe, parce j’ai voué ma lyre au culte du beau et du bien, parce que dans mon siècle barbare j’ai célébré la liberté, et prêché la pitié pour les faibles» écrit Alexandre POUCHKINE dans le «Monument», paraphrasant ainsi Horace. Pour lui, le poète est, de par sa vocation même, un solitaire et un incompris, il doit suivre loin les foules, et «ne guère tenir à l’amour du peuple». Gustave FLAUBERT (1821-1880) avait, de façon imprudente, dit à Ivan TOURGUIENIEV : «il est plat votre Pouchkine». En revanche, Fiodor DOSTOIEVSKI (1821-1881) a parlé du «secret» de POUCHKINE et du caractère «prophétique» de son œuvre, dont le sens demeure encore en partie caché à nos yeux, et qui ne se révélera qu’à mesure que se développera la culture russe. «Il fut le premier homme souffrant de la vie consciente russe» dit DOSTOIESVKI. En effet, POUCHKINE, créateur de la langue littéraire russe, a remplacé le langage conventionnel, pédantesque et froid de ses devanciers, par une langue naturelle et aisée. «Bien qu’il connut toutes les ressources, toute l’étonnante richesse de sa langue, sa pensée se produit sous une forme si simple qu’on ne croirait pas l’exprimer autrement» écrit Prosper MERIMEE (1803-1870). POUCHKINE n’est pas seulement un poète en langue russe, mais le poète de la langue russe. Accomplissant la révolution linguistique, poétique et esthétique, toute la littérature russe s’ébranle et marche après lui. POUCHKINE buvait les contes de sa nourrice, Arina, qui maniait à la perfection, la langue populaire, si vivante et imagée. Il courait les foires, écoutant les propos des marchands et des chalands. Les différents exils qu’il a subis, l’ont mis en contact direct et durable avec la terre et les paysans russes ; ce qui lui a permis ainsi de renouveler la langue écrite russe, en rupture avec le français, langue de la noblesse européenne de son temps. «Vraiment on peut croire, si  Pouchkine n’avait pas existé, il n’y aurait pas eu les talents qui lui ont succédé. Du moins, quelques grands qu’ils fussent, ils ne seraient pas produit avec la force et la netteté avec lesquelles nous les avons vu se révéler de nos jours» écrit DOSTOIEVSKI. «Dépouillé de tout ce qui est passager ou fortuit, Pouchkine se dresse devant nous comme le plus grand poète national, comme le véritable fondateur de la littérature russe» écrit Maxime GORKI. Pendant la période de la Russie tsaristes, les œuvres de POUCHKINE étaient interdites par la censure et n’ont pu paraître qu’à l’étranger. : «Je me suis érigé mon propre monument qui n’est point l’œuvre de la main. Et jamais le sentier qui y mène le peuple ne sera pas envahi de ronces» écrit POUCHKINE. Un jubilé avait été organisé en 1899 marquant le centenaire de la naissance du poète, qui était pourtant décembriste et libéral. La Révolution russe, s’aperçut très vite de tout l’intérêt à récupérer POUCHKINE comme penseur de l’âme russe. En effet, Joseph STALINE (1878-1953) a consacré un retour à la culture traditionnelle, à l’histoire et à l’art, notamment aux écrits de POUCHKINE, proclamé poète national russe et de la culture populaire. POUCHKINE devenait le symbole de l’âme russe, la gloire de la nation, sa lumière, sa jeunesse, son miroir dans lequel le peuple russe cherchait et trouvait son image. Les élèves devaient connaître, par cœur, les poèmes de POUCHKINE. Ainsi, l’édition des œuvres de POUCHKINE ne comptait, en 1907, que 13 ouvrages en russe, est tirée, en 1937, à 35 000 exemplaires. Lors du centenaire de la mort de POUCHKINE, 1,5 million d’exemplaires ont été tirés en 52 langues de l’Union soviétique, le russe n’y étant pas compris. Le nom de POUCHKINE fut donné à la ville Tsarskoïé-Sélo, ville où il avait fait le lycée. Un meeting est organisé avec 250 000 personnes devant la statue de POUCHKINE à Moscou. STALINE assiste à une représentation au théâtre lors de ce jubilé. A Leningrad, on a érigé un monument sur le lieu du duel. «Par toutes les fibres de son génie, Pouchkine se rattachait au peuple russe, dont il a exprimé si fortement les idéaux et les sentiments» écrira un journal russe. Le nom de POUCHKINE pénétra, avec la rapidité d’un éclair, dans les coins les plus reculés de l’ex-U.R.S.S. «Il faut croire au miracle du génie. Cent après sa mort, Alexandre Pouchkine en a fait un : il a réconcilié sous son nom tous les Russes, ceux de l’URSS et ceux de l’émigration dispersés dans l’univers. Les uns et les autres communient dans le culte de ses œuvres immortelles et oublient, pour un instant, leurs querelles politiques. Un même sentiment les anime : la fierté d’avoir donné au monde un poète égale aux plus grands» écrit André PIERRE.
«Un peuple ne compte intellectuellement au nombre des nations que lorsqu’il a une littérature en propre. (…) Jusqu’à lui, (Pouchkine), à part le fabuliste Krilof, la Russie n’avait pas eu la force d’enfanter un génie national. (…) C’est un homme d’idées et de forme, un poète et un patriote» écrit Alexandre DUMAS (1802-1870) dans ses «Impressions de Russie». Ses prédécesseurs bornaient leur ambition à copier les modèles occidentaux. Ils s'exprimaient en russe et pensaient en français. Lui, le premier, pensa et s'exprima en russe. Très jeune, il s'imposa à l'admiration de ses contemporains et ouvrit de tous côtés les voies où s'engouffrèrent, plus tard, les héritiers de sa pensée. Il ne se contenta pas d'être le plus pur poète lyrique de son siècle. POUCHKINE incarne l’âme russe. «Pouchkine me livra, généreusement, des pensées nouvelles, des sentiments et des mondes inconnus où j’aspirais dès lors» écrit Serge LIFAR. Il est «un miroir, le lieu de la reconnaissance de toute personne de langue maternelle russe» dira Alexandre MARKOWICZ. «Le nom de Pouchkine évoque immédiatement l’image du poète national russe. Pas un d’entre nos poètes ne mérite que lui le titre «barde national», ce titre ne peut appartenir qu’à lui, à lui seul. En son œuvre, comme dans son lexique, sont renfermées toute la richesse, toute la force et toute la souplesse de notre langue dont, mieux que personne, il a sur reculer les frontières et montrer l’étendue» dit Nicolas GOGOL.  Pour Ivan TOURGUENIEV, quand il est triste, mal disposé, vingt vers de POUCHKINE le retirent de l’affaissement, le remontent, le surexcite ; cela lui donne l’attendrissement administratif qu’il n’éprouve pour aucune des grandes et actions. Il n’y a que cette poésie seule capable ce rassérénement, cette sensation agréable. «Si je veux de la gloire, c’est pour que mon nom, frappe à toute heure à ton oreille ; afin que tu sois entourée, par moi ; afin qu’en rumeurs éclatantes, tout, tout retentisse autour de toi ; afin qu’en écoutant dans le silence de la voix fidèle, tu te souviennes de mes dernières supplications, au jardin, dans l’ombre de la nuit, à la minute des adieux» écrit POUCHKINE, dans «Désir de gloire», dont la poésie est un moyen de conquête des cœurs ou de vengeance au service de la passion. Le théâtre russe était encore bien pauvre : il lui donna «Boris Godounov» et les «Quatre petites tragédies» qu'il négligea de développer. Il s'attaqua à l'histoire russe avec son étude sur «l'Émeute de Pougatchev». Il inaugura le roman historique russe avec «La Fille du Capitaine», le roman fantastique russe avec «La Dame de Pique», la poésie populaire russe avec ses contes en vers du «Tsar Saltan» et du «Coq d'or». POUCHKINE ne fut pas seulement qu’un poète de l’art pour l’art, il manifeste dans ses écrits un patriotisme ardent. Il provoque les adversaires de sa patrie, notamment la France Louis Philippe, qui soutenait la cause de la Pologne, hostile au despotisme de Nicolas 1er qui n’avait pas voulu reconnaître le Roi issu de la révolution «Il y a longtemps que la Russie et la Pologne sont en lutte (…) Laissez-nous. Vous n’avez pas lu ces tablettes sanglantes. Vous ne comprenez pas cette haine de famille. (…) Vous nous menacez en paroles. Essayez en réalité. Est-ce chose nouvelle pour nous de lutter contre l’Europe ? La Russie est-elle déshabituée de vaincre ? Il y a de la place pour eux dans les champs de Russie, parmi des tombeaux qui ne sont point étranger» écrit-il dans l’ode «Aux détracteurs de la Russie». Dans sa contribution littéraire, POUCHKINE assigne une mission particulière au poète «Errant sans cesse à travers le monde, brûle par tes chants les cœurs des hommes». POUCHKINE réclame pour son pays une ère d’égalité, de justice et de liberté, ses compatriotes n’hésitent pas à reconnaître en lui un poète national, le symbole de l’âme russe. «Dépouillé de tout ce qui nous apparaît en lui aujourd’hui comme passager et fortuit, il se dresse devant nous comme le grand poète national, comme le véritable fondateur de la littérature russe» dira en 1937, Maxime GORKI lors du centenaire de la mort de POUCHKINE. «Chez Pouchkine, la poésie éclot d’une façon merveilleuse de la prose la plus sombre» dira Prospère MERIMEE. En effet, POUCHKINE a la faculté de parler, d’une façon individuelle, des choses générales ce qui est l’essence même de la poésie. MERIMEE compare POUCHKINE aux Anciens Grecs pour la belle proportion de la forme et de l’ordonnancement du sujet, pour l’absence de tout commentaire ou de toute considération morale. Le génie de POUCHKINE c’est aussi cette grande faculté d’appropriation des culturelles étrangères, d’assimilation et de digestion de ses lectures au service du roman national russe. Il a su fixer une langue et créer une littérature nouvelle et universelle. Le passé vivait en lui avec la vivacité que le présent, et qu’au même degré il avait l’intuition de l’avenir.
Alexandre Serguéiévitch POUCHKINE naît le 26 mai 1799 à Moscou. Son père, Serge Lvovitch POUCHKINE (1770-1848), un ancien officier de la garde impériale, est issu d’une ancienne famille de l’aristocratie russe. . Son père composait des poèmes, son oncle, Vassili, est un poète estimé, et sa famille recevait de nombreux poètes, dont Vassili JOUKOSVKI (1783-1852). Quant à sa mère, Nadejda OSIPOVNA (1775-1836), petite-fille du général noir, Abraham HANIBAL, surnommé «Le Nègre de Pierre Le Grand». Sa mère lui préfère Olga, de deux ans son aînée, et Léon, son frère, né après lui. Les Russes et les Occidentaux ont toujours mis en avant les origines allemandes et russes de POUCHKNINE, occultant ou dévalorisant ainsi les origines africaines de ce poète national. «Les Pouchkine, sont issus de Radscha, lequel vient d’Allemagne en Russie au milieu du XVIème siècle. Cette maison a produit le poète le plus national qu’ait jamais eu la Russie, le célèbre Alexandre Pouchkine dont le nom fera époque dans la littérature russe» écrit Pierre DOLGOROUSKY dans sa notice sur les principales familles de Russie. En effet, du côté paternel, l’ancêtre de POUCHKINE, RATCH, un Prussien entré en qualité de cantonnier, était au service d’un grand prince à Moscou ; son nom a été russifié. Pourtant, côté maternel : «peu de généalogies d’écrivains ont autant fait discuter que celle de Pouchkine. Lui-même, en a été le premier commentateur, par curiosité d’historien autant que orgueil de race» écrit Henri HAUMANT.
Esprit moqueur et incisif, ses études furent médiocres : «Jusqu’à sept ans, le plus grand poète russe passa pour un crétin ; soit que le sang africain infus si brusquement à la race moscovite eût en lui déconcerté la nature, soit que l’enfant eût dérouté sa famille» écrit Ernest COMBES. Le Directeur du lycée l’évalue ainsi : «Il craint toute étude sérieuse et son intelligence est dénuée de profondeur ; c’est un esprit essentiellement superficiel, un esprit français». En fait, d’une grande réceptivité et une faculté d’assimilation, POUCHKINE doit aux Français la clarté, le sens du mot fort et la concision dense. «Je trouve que la phrase de Pouchkine est française, est toute française, j’entends française du XVIIIème siècle» dit MERIMEE. En effet, il éprouve un amour filial pour Voltaire, BOILEAU, CHATEAUBRIAND et Mme de STAEL. Admirateur de la Révolution et de Napoléon, mais ces régimes ayant basculé dans la violence, devenu sceptique, il fut donc séduit par BYRON : «Le Byronisme est né à l’époque où les hommes se sentaient plein d’une profonde tristesse et presque désespérés (…) C’est à ce moment-là qu’un vaste et puissant génie, un poète passionné, fit son apparition». Passionné de la lecture des grands classiques, POUCHKINE décrit ainsi l’impression qu’il a faite aux Parisiens : «Ai-je eu l’air, devant eux d’un Ostiak ? D’un sauvage ? Ont-ils pensé : «Le Scythe a besoin de leçons ?» Certes, ils ont vu, dès le premier âge, j’ai tâché de savoir mieux de que des mots, des sons ; Qu’avec le transport, j’ai lu Tacite, Thucydide, et j’ose avouer, sans frémir, Candide !». La mère de POUCHKINE, considérée comme despotique, sujette à des colères inouïes, n’a pas élevé notre poète. En fait, c’est sa grand-mère maternelle et ses livres, ainsi que sa nourrice Arina RADIONOVA, foncièrement russe, qui assurèrent son éducation. C’est surtout sa nourrice qui l’initia à la littérature populaire. «Le soir, à côté de mon lit, elle (Arina) restait dans ma chambrette, priait pour chasser les esprits. Et puis, bénissant ma couchette, en se signant dévotement, elle me parlait, à voix basse, des loups-garous, d’enchantements, de fantômes, et des disgrâces dont souffrir les bons géants» dit POUCKINE qui a gardé une profonde affection pour sa nourrice : «Amie de mes jours de tristesse, ma vieille chérie ! Toute seule au fond des bois de pins, depuis longtemps, tu m’attends» dit-il. L’exubérance du sang africain, épicurisme, mondanités, complaisances aux traditions, tout cela allait ressurgir dans la  contribution littéraire de POUCHKINE : «Les magiciens et les fées accouraient bienveillant essaim, remplir leur vision d’orée, tous mes rêves jusqu’au matin. Et chaque jour, sous chaque ombrage, je m’attendais à chaque instant, à voir surgir dans le feuillage, reines et chevaliers errants» écrit POUCHKINE dans «le Sommeil».
En octobre 1811, il fut admis au lycée Tsarskoïé-Sélo et eut comme professeur de français, M. Marat BOUDRY, un frère de Jean-Paul MARAT (1743-1793), député montagnard. Dès 1812, POUCHKINE connaissait ses classiques et témoignait d’une maturité étonnante. Il compose des poèmes «Mon portrait» et «Mon messager d’Europe». Le 8 janvier 1815, dans la salle des fêtes du Lycée Tsarskoïé-Sélo, POUCHKINE, déclame un poème : «Le voile d’une nuit mélancolique s’étend, sur le voûte du ciel ensommeillé ; un brouillard grisâtre enveloppe la forêt lointaine. A peine entend-on le ruisseau courir à l’ombre des grands arbres et l’haleine de la brise expirer dans leur feuillage. Ainsi qu’un cygne majestueux, la lune paisible, s’avance au milieu des nuages argentés». On raconte que Gavrila DERJAVINE (1743-1816), le grand poète de l’époque, s’écriera en entendant quelques vers prononcés par le jeune homme : «Je ne suis pas mort». Le vieux DERJAVINE âgé de 72 ans, dans son enthousiasme, posa les mains sur la tête de l’élève et le sacra poète : «Pouchkine, Retenez ce nom. C’est qui me remplacera» dit-il. C’est ainsi que débutait une brillante carrière du poète national de la Russie.  «Ses succès faciles, en inspirant l’idée d’en obtenir de nouveaux le plus tôt possible, nuisirent beaucoup au développement de son talent : car Pouchkine était encore un enfant (…) Il commença à vivre trop tôt, il gaspilla son talent, il présuma trop de ses forces, il s’élance trop tôt dans de hautes régions, où il ne pouvait pas se maintenir par lui-même» dit Louis LEGER. Au lycée, POUCHKINE compose plus de 120 poésies ; dans son inspiration littéraire, il se sent possédé par une sorte de Muse : «C’était comme un démon qui me suivait partout qui possédait mon âme ; qui, me suivant partout, au repos, dans mes jeux, me murmurait tout bas des refrains merveilleux. Ma tête s’égarait dans la fièvre. Sans trêve, le rêve fantastique y succédait au rêve ; pour conter en vers, le mot obéissant s’alignait, et la rime accourait à l’instant» dit-il. «Je suis l’élève de Joukovski. Tout ce que j’ai fais de personnel, ç’a  été d’avoir choisi un sentier de traverse au lieu de m’engager sur sa route» dit POUCHKINE qui voue une grande admiration pour Evariste de PARNY (1753-1814). Cette poésie de jeunesse, d’imitation, POUCHKINE la qualifie de «fadaises doucereuses», la forme y étant plus intéressante que le fond. Mais déjà adolescent, son cœur s’emballe pour une camarade de classe, Catherine BAKOUNINA, en évoquant : «ces jours où la première fois, j’ai remarqué les traits gracieux, d’une vierge aimable ; où l’amour me troublait, pour la première fois, où je cherchais partout ses traces, où tout le jour je l’attendais» dit-il dans «Eugène Oniéguine». Puis ce fut la guerre contre Napoléon, une grande exaltation patriotique s’empara de POUCHKINE ; il jeta au panier ses poèmes en français, et se sentit désormais poète russe. «Je suis romain de cœur, la liberté brûle en moi. En moi veille l’esprit du Grand peuple» écrit-il dans «Licinius» qui exalte la ferveur patriotique. «Ce sera un géant qui nous dépassera tous» s’écrit, en 1815, Vassili JOUKOVSKI. «Quelle plume a déjà ce scélérat» renchérit Constantin BATIOUCHKOV (1787-1855) à propos de «Iouriev».
Au collège, en 1817, affecté au Ministère des affaires étrangères, POUCHKINE préféra les mondanités aux études. Il mène une vie dissipée, accumule des dettes et des orgies : «Descendant d’un Nègre difforme, je plais parfois à nos beautés, mais par le cynisme énorme de mes caprices effrontés» dit-il.  POUCHKINE, un contemporain de Victor HUGO (1802-1885) et de Lord Georges BYRON (1788-1824), eut très tôt, le sentiment de sa grandeur et, par-delà ce sentiment, celui des valeurs spirituelles qu’il servait. POUCHKINE compose, en 1818, les premiers chants de «Rouslan et Lioudmila» qu’il dédia «aux belles tsarines» de son âme. «Jusqu’à présent, on ne le connaît que par de petits vers et de grosses sottises ; après son poème, on verra en lui, sinon une perruque académique, du moins autre chose qu’un jeune polisson» dira Alexandre TOURGUENIEV, un ami de la famille. En 1818, POUCHKINE fréquente également la société littéraire, «L’Arzamas» regroupant les Karaziministes, les novateurs en lutte contre les archaïques, avant d’adhérer, en 1819, au cercle de «La Lampe Verte», une société apolitique et attirée par la volupté. En juillet 1826 est publié son poème «Rouslan et Loudmila», à l’origine en Russie d’une «querelle entre Anciens et Modernes». Pendant la nuit de noces, la foudre éclate, quand Rouslan ouvre les yeux, sa promise Loudmila n’est plus là, enlevée et séquestrée dans un château lointain. Rouslan finira par la délivrer grâce à une tête coupée disposant d’un pouvoir surnaturel. Infidèle à l’épicurisme d’antan, POUCHKINE a pour prétention, pour son pays, de poursuivre un idéal de civilisation et de liberté. C’est le début d’une œuvre nationale russe, indépendante de la pensée occidentale et du classicisme. Pour les Russes apprécient «Rouslan» qui leur rappellent les contes dont leurs nourrices les ont bercés et surtout à cause de la qualité de la langue et des vers. Il devient sympathisant du mouvement libéral, des futurs «Décembristes», et en raison du contenu frondeur de certains de ses poèmes, il est surveillé par la police à partir de 1820. Il commit l’imprudence de se mêler de politique, d’écrire des épigrammes, et d’exhiber, en plein théâtre, le portrait de Louis Pierre LOUVEL (1783-1820), l’assassin du Duc de Berry. Avec l’intervention de Nicolaï KARAMZINE (1766-1826), il ne sera pas envoyé en Sibérie, mais confié à l’Inspecteur général des Colonistes, à Kichenev. Tombé malade, le général Nicolaï RAEVESKI (1771-1829), l’amène, avec lui, en tournée au Caucase et en Crimée. «Je goûte ici la paix nouvelle pour mon cœur, et grâce à mon exil, ma muse vagabonde, connaît le travail et la réflexion» dit-il. En souvenir à ces paysages pittoresques, il écrira : en 1820, «Le Châle Noir», en 1821 «Le Prisonnier du Caucase», en 1821, «Les Frères Brigands», en 1822 «La Fontaine de Bakhtchisaraï» et, en 1824, «Les Tsiganes». «J’ai voulu peindre, dans le personnage du prisonnier (du Caucase), cette indifférence à la vie et à ses plaisirs, cette vieillesse prématurée de l’âme qui caractérisent la jeunesse du XIXème siècle» écrit POUCHKINE. Ce sont ces poèmes, immolant les amantes à des amants amers et méprisants, qui ont fait dire à Adam MICKIEWICZ (1798-1855) que POUCHKINE est un auteur qui «tourne autour du soleil de Byron». En effet, dans ses ouvrages de jeunesse, tout est byronien, les sujets, les caractères, l’idée et la forme. POUCHKINE assigne à ses personnages les sentiments et les aspirations des milieux progressistes de son temps. En 1823, transféré à Odessa, il découvre les femmes du monde et les sociétés secrètes, et démissionne de l’Administration. Il commence à composer son «Eugène Oniéguine» et écrit à ce sujet «Je sais que mes forces sont dans leur épanouissement ; je sens que je puis créer» dit-il.
Déporté de 1824 à 1829,  dans son domaine familial, au village Mikhaïlovskoïé, balloté d’un endroit à l’autre, POUCHKINE s’interroge : «Jouet du sort inexorable, j’erre exilé, seul, misérable, au gré des vents capricieux. Je vais m’endormir, et j’ignore dans quel exil, sous quels cieux, demain me retrouvera l’aurore». Il mène une vie solitaire et retrouve la vieille Arina et ses merveilleux contes : «Qu’ils sont merveilleux ces contes russes ! Grâce à eux, je comble les lacunes de ma satanée éducation» dit-il.  POUCHKINE commence à écrire «Boris Goudonov», «La Grande route en Hiver» et «Le Prophète», ainsi que le «Comte Nouline». Le roman historique, «Boris Goudonov», est un drame des temps troubles. A l’instigation de Boris Goudonov, sous le règne de Fédor, le fils d’Ivan Le Terrible tue le tsar. A la suite d’une succession de meurtres, Michel ROMANOV finira par récupérer le trône, au détriment des Polonais, ennemis héréditaires de la Russie. Le personnage du père Pimène est un tableau de la vieille Russie : «Je voulais peindre en lui les traits qui m’avaient séduit dans nos vieilles chroniques (…) la douceur attendrissante, la simplicité à la fois enfantine et avisée, la foi dans la puissance du Tsar, créée par Dieu». Dans «Boris Goudonov», POUCHKINE se fait historien, il a saisi l’âme particulière d’un temps, d’un peuple, tout en lui insufflant le souffle de tous les temps. «Eugène Onéguine» entamé à Odessa, après la lecture de «Don Juan» de BYRON, est achevé à Boldino en 1830, mais c’est entre 1825 et 1826 que POUCHKINE écrit, dans son village, les chapitres décisifs. Retenu à Boldino, pendant quatre mois, il compose plusieurs drames dont «Salieri et Mozart» et achève «Eugène Onéguine». Ce chef-d’œuvre, entamé depuis 1823, et composé à de longs intervalles avec un cadre mobile, a permis à POUCHKINE d’entasser, sans contrainte, ses idées, ses sentiments, ses réminiscences, ses fantaisies et ses boutades, et les digressions les plus hétéroclites. «Ce n’est pas la nature, c’est Staël et Chateaubriand qui nous apprennent l’amour» dit-il. POUCHKINE mène sa vie conjugale entre Tsarskoïé-Sélo et Saint-Pétersbourg. Il écrit sa lettre «Aux calomniateurs de la Russie» qualifiée de «patriotisme officiel». Il effectue des recherches historiques, notamment, sur L’histoire de la révolte de Pougatchev, Dubrowski, La Dame de Pique, la fille du capitaine, Le Sovremennik, et le Cavalier de Bronze. Dans le drame de la «Dame de pique», une très vieille dame, Anna FEDOTOVNA, possède le secret que lui a révélé Caligliostro, au temps où elle était belle, de ponter à coup ; elle posséderait une combinaison de trois cartes qui gagnerait à tous les coups au jeu du Pharaon. Un jeune officier allemand, Hermann, joueur, décide de s’emparer de ce pouvoir, en séduisant la demoiselle de compagnie, Lisabeta IVANOVNA ; il s’introduit de nuit chez cette vieille, la menace, avec un poignard, mais celle-ci prise de peur, meurt. Le soir de l’enterrement de la comtesse, Hermann a une vision dans laquelle le secret des cartes gagnante lui est révélé. Au cours d’une partie de cartes, il mise toute sa fortune, et perd. L’officier allemand sombre dans la folie. POUCHKINE, pendant cette période, lit beaucoup, notamment Dante, Shakespeare, Goethe, l’Arioste, Schiller, Lamartine, etc.
En 1825, la révolte des décembristes éclate et en janvier 1826, POUCHKINE sollicite au Tsar une entrevue pour lui demander l’autorisation de revenir à Saint-Pétersbourg. Elle lui est accordée, mais le Tsar s’octroie le droit de censurer lui-même ses écrits. «À partir de maintenant, tu n’es plus le Pouchkine d’autrefois, tu es mon Pouchkine» dit le Tsar. Génie captif et liberté déniée, il peut écrire des poèmes «utiles à la patrie», mais ne peut les imprimer qu’avec l’autorisation du Tsar. «Aucun écrivain russe n’est aussi persécuté que moi» dit POUCHKINE. Le Tsar se charge, personnellement, de la censure des œuvres de POUCHKINE. En fait, le poète est placé sous la tutelle du chef de la police, Alexandre BENKENDORFF (1781-1844), qui doit «guider sa plume». Un journaliste, Faddei BOULGARINE (1789-1859), tsariste et critique littéraire, tente de le pousser vers les milieux de l’aristocratie et de la Cour. En 1834, nommé Page de la Chambre de sa Majesté et membre de l’Académie, POUCHKINE est réintégré, fictivement, le 30 décembre 1833, au Ministère des Affaires étrangères, avec un salaire de 5 000 roubles. La population de Moscou réserve un accueil chaleureux à POUCHKINE, un exilé pendant 6 ans, qui, de nouveau, mène une vie mondaine et dissipée, avec de nombreuses conquêtes féminines.
En 1829, à Moscou, POUCHKINE vit Nathalie GONTCHAROVA (1812-1863) dans un bal «elle me tourna la tête, et je demandai aussitôt sa main» dit-il. A 31 ans, il se marie, le 18 juin 1831, avec Nathalie, une belle jeune fille de 19 ans, dépensière, frivole, mondaine, et appartenant à une famille ruinée, mais aussi d’esprit fort étroit. «Je crains pour vous le côté prosaïque du  mariage. J’ai toujours pensé que le génie ne peut subsister que dans l’indépendance totale et ne se développer que parmi les malheurs répétés» lui écrit une amie, E. KHITROVO. «Il n’est de bonheur que dans les voies communes. J’ai passé la trentaine. A trente ans, les gens se marient généralement, je fais comme tout le monde et je suppose que je ne m’en repentirai pas. Du reste, je marie sans transport, sans enchantement puérile. L’avenir m’apparaît sans fard, dans toute sa nudité. Les chagrins ne me surprendront pas, ils entrent dans mes calculs domestiques. Toute joie sera pour moi une surprise», écrit POUCHKINE. Le couple semblait mal assorti : «elle était grande et belle ; lui, avec son visage qui rappelait son ascendance africaine, manquait de séduction et paraissait petit à côté d’elle» écrit, avec mépris, André PIERRE. Sa femme lui donne 4 enfants : Marie, (1832-1919), Alexandre (1833-1914), Grégoire, (1835-1905), et Nathalie (1836-1913). Durant ces années de mariage, la puissance créatrice du poète reprend le dessus, mais il est terriblement jaloux. Le tsar Nicolas 1er (1796-1855), amoureux de la belle Nathalie, prend POUCHKINE à son service, lui alloue un traitement, lui ouvre les archives d’Etat pour lui permettre d’écrire sur Pierre Le GRAND. Obligé et prisonnier du Tsar, POUCHKINE est pris dans un engrenage qui sera mortel. En 1834, Nathalie rencontre Georges d’ANTHES de HEECKEREN (Colmar 1812 – Soultz 1895), un Chouan, partisan de la Duchesse de Berry, un légitimiste, chassé Saint-Cyr lors de la Révolution de 1830 et réfugié en Russie. D’ANTHES est chevaliers-garde et fils adoptif du baron Georges HEECHEREN, ministre des Pays-Bas, un ultraconservateur dont la malveillance, la fourberie et l’esprit d’intrigue, perdront le libéral POUCHKINE. En effet, un billet anonyme du 16 novembre 1836, est envoyé à POUCHKINE le nommant «Grand maître de l’Ordre des Cocus». POUCHKINE sentant une cabale de la Cour, rembourse tous salaire reçus de l’Empire et provoque d’ANTHES en duel, mais celui-ci épouse le 22 janvier 1837, la sœur  Catherine GONTCHAROV, la sœur de Nathalie. POUCHKINE considère, son nouveau beau-frère ; comme étant lâche. Mais cette nouvelle parenté n’a fait qu’attiser les cabales et les calomnies, après un entretien avec Nicolas 1er, POUCHKINE invite une deuxième fois d’ANTHES à un duel.
Le 10 février 1837, POUCHKINE est mortellement blessé lors d’un duel. D’ANTHES, l’officier français qui tua POUCHKINE fut dégradé et expulsé de Russie. Devant la maison mortuaire, se produit quelque chose d’insolite ; spontanément, une vague de marée humaine d’inconnus déferla pour rendre hommage au poète. La foule cria «Pouchkine est notre !». Lors de ses funérailles, le Tsar s’empressa de barrer tous les chemins par où aurait pu se manifester l’indignation sociale qui grondait. Il fut, strictement, enjoint aux journaux d’observer, en annonçant la mort de POUCHKINE, une extrême modération, et de s’en tenir au ton compassé des convenances mondaines. La veille de l’enterrement la foule fut dispersée par les forces de l’ordre ; l’église Saint-Isaac où devait avoir lieu le service religieux, fut remplacée, à la dernière minute, par l’église de Kouniouchenkaïa. Le corps fut transporté au cimetière, à la sauvette et en toute hâte, comme un criminel, sur un chariot au milieu d’une botte de paille.

I – POUCHKINE,  le poète national russe et son ancêtre africain

A –  POUCHKINE revendique son africanité

1 – POUCHKINE et son aïeul : Le nègre de Pierre Le Grand

Léon Pavlicev POUCHKINE, neveu de Pouchkine, rapporte dans une «Chronique familiale» une conversation entre POUCHKINE et une Française : «À propos, M. Pouchkine, vous et votre sœur avez donc du sang noir dans les veines ?». «Certainement», répondit le poète.   «C’était votre bisaïeul qui était nègre, mais alors qui était son père à lui ?» relança la Française. «Un singe», Madame», rétorqua, de façon ironique, POUCHKINE. «M. de Boulgarin décide, qui me traite en ilote, décide que jadis mon grand-père Annibal, pour un verre de rhum, fut, par certains pilote, acheté sur les bords du fleuve Sénégal : c’est vrai, mais il devrait, à cette facétie, que ce fut ce pilote de Dieu, qui, guidant le vaisseau de la Sainte-Russie, la proue en Amérique, et la poupe en Asie. Joignit la mer de glace avec la mer de feu» réplique POUCHKINE.

Dans son roman «Eugène ONEGUINE», il déclare envisager d’écrire un roman sur son arrière grand-père, Abraham Pétrovitch HANIBAL (1696-1781) : «En Russie où faute de mémoires historiques, on oublie vite les hommes, la singularité de la vie d’Hannibal n’est connue qu’à travers les légendes familiales. Avec le temps, nous espérons publier sa biographie complète» dit-il. Et pour entreprendre ce travail, il va s’appuyer sur le témoignage du seul fils encore vivant de cet ancêtre, un général de l’armée russe : «Je compte voir encore mon vieux nègre de grand-oncle qui, je suppose, va mourir un de ces quatre matins et il faut que j’ai de lui des mémoires concernant mon aïeul» dit-il dans une lettre d’août 1825. Dans un poème, «Ma généalogie», POUCHKINE évoque ainsi ses origines africaines : «L’auteur du côté de ma mère est d’origine africaine. Son bisaïeul, Abraham Pétrovitch Hanibal, fut enlevé à l’âge de huit sur les rives de l’Afrique et emmené à Constantinople. L’ambassadeur de Russie, après l’avoir délivré, l’envoya en cadeau à Pierre-le-Grand qui le fut baptisé à Wilna». POUCHINE précise que «Par la suite, son frère se rendit à Constantinople, puis à Saint-Pétersbourg pour offrir de le racheter, mais Pierre n’accepta de lui rendre son filleul. Jusqu’à un âge très avancé, Annibal se remémora de l’Afrique, de la vie somptueuse de son père, de ses dix-neuf frères, dont il était le plus jeune ; il se rappelait comment on les menait les voir leur père les mains liées sur le dos, alors que lui seul était libre et nageait dans les fontaines de la demeure paternelle ; il se souvenait aussi de sa sœur préférée, Lagan, qui, au loin, suivait à la nage le vaisseau qui l’emportait». POUCHKINE raconte aussi la vie de son ancêtre en Russie et en France «A l’âge de 18 ans, le Tsar envoya Annibal en France où il commença son service dans l’armée du régent. Il revint à la Russie avec des blessures graves à la tête et le grade français de lieutenant. Dès lors, il se trouva en permanence auprès de la personne de l’empereur». POUCHKINE relate les persécutions dont a été l’objet son ancêtre : «Sous le règne de Anna,  Annibal ennemi personnel de Biron, fut expédié en Sibérie sous un prétexte spécieux. Comme il en eut assez de ce lieu désert et de son climat féroce, il revint de son propre chef à Saint-Pétersbourg et se présenta à son ami Münnich. Münnich en fut ébahi et lui conseilla de se cacher sans tarder. Annibal gagna ses terres, où il demeura tout le règne d’Anna. Elisabeth, montée sur le trône, le combla de bienfaits. Annibal mourut sous le règne de Catherine, dispensé de ses hautes fonctions avec le grade de général en chef».

WALISZEWSKI, auteur d’une biographie sur Pierre-le-GRAND (1672-1725) écrit que ce tsar, doté d’une grande force de travail et d’une énergie vitale ne se reposait presque jamais. En revanche, il est sans préjugés et ne faisait pas confiance à l’aristocratie russe en raison de nombreux complots ; il aimait donc à s’entourer de collaborateurs venus parfois de pays lointains «Vous y découvrirez jusqu’à un Nègre» dit-il. Pour cet auteur, Pierre-le-GRAND cherche à détendre ses nerfs afin d’éviter des excès. «Au fond, tout cet entourage d'étrangers ou d'indigènes n'est guère composé que d'utilités et de comparses. Pas un nom vraiment grand et pas une grande figure n'en ressortent» écrit Kazimierz WALISZEWSKI (1849-1935). Dans cette biographie, on trouve des éléments précieux sur l’ancêtre de POUCHKINE. Né vers 1696, enlevé de son pays à l'âge de sept ans et amené à Constantinople, où, en 1705, le comte Tolstoï, ambassadeur du Tsar, en fait l'acquisition, ce naturel de la côte  d'Afrique, voué à une destinée singulièrement mouvementée, conservera toute sa vie dans les yeux une vision douloureuse : sa sœur bien-aimée, Lagane, se jetant à la mer et suivant  longtemps, longtemps, à la nage le vaisseau qui l'emporta. Il a reçu sur les bords du Bosphore le surnom d'Ibrahim ; en  1707, pendant le séjour du Tsar à Vilna, on le baptise, Pierre Le GRAND lui servant de parrain et la reine de Pologne de marraine, et il  s'appellera désormais Abraham Pétrovitch HANIBAL. Il débute  comme page du souverain, fait, en cette qualité, une connaissance intime avec la Doubina, mais gagne la faveur du maître, autant par sa gentillesse que par son intelligence singulièrement éveillée. C'est un négrillon prodige. En 1716, on décide de l'envoyer à Paris pour compléter son éducation. Il a déjà  beaucoup travaillé, et, prenant aussitôt du service dans l'armée française, il s'y fait apprécier. Il gagne le grade de lieutenant pendant la campagne de 1720 contre les Espagnols, où il reçoit une blessure à la tête. Revenu à Paris, il se voit entouré d'une certaine célébrité ; les salons le recherchent, et il y fait, des conquêtes, notamment une baronne avec qui il a eu un enfant. Mais ses goûts  sérieux l'éloignent de la vie frivole; il entre à l'école des ingénieurs et n'en sort, en 1726, avec le rang de capitaine,  que pour revenir en Russie, y trouver une place de lieutenant  dans la compagnie de bombardiers dont Pierre 1er a été le chef et se  marier. Sa femme, fille d'un négociant grec, très belle personne, accouche d'une fille blonde ; il l'oblige à prendre le voile, fait élever avec soin la petite Polyxène, la marie, la dote, mais ne veut jamais la voir. Après la mort de  Pierre, il a maille à partir avec Alexandre MENCHIKOFF (1673-1729), compagnon de Pierre 1er, prince et gouverneur de Saint-Pétersbourg, comme tout le monde, est exilé en Sibérie. En 1740, sous le règne d’Elisabeth PRETOVNA, HANIBAL devint général en chef, reçut des terres des paysans et devait mourir à un âge avancé. 

L’Abbé GREGOIRE cite dans son ouvrage HANIBAL parmi les «Nègres et mulâtres distingués  pour leurs talents», et écrit «Hanibal, dont l’éducation fut cultivée, et qui, sous ce monarque (Pierre 1er) devint en Russie Lieutenant-général, et directeur du génie ; il fut décoré du cordon rouge de l’ordre de Saint-Alexandre-Newski. Il passait pour un homme habile». Surnommé «Le Vauban russe», HANIBAL, qui est à la fois polyglotte, traducteur, mathématicien, auteur de savants traités mais encore importateur de la pomme de terre en Russie, deviendra le 4e personnage de l'Empire russe sur le plan protocolaire. Il s'éteint à l'âge de 85 ans dans son domaine proche de Saint-Pétersbourg. Une plaque a été déposée le 23 octobre à la mémoire d'Abraham HANIBAL (1696-1781), général en chef de l'armée russe, brillant élève de l'école d'artillerie de La Fère.

2 – Les récentes recherches sur la généalogie de POUCHKINE

M. Dieudonné GNAMMANKOU, un chercheur béninois, a mis en lumière, dans un ouvrage «L’aïeul noir de Pouchkine» que l’ancêtre du poète national russe, n’est pas d’Abyssinie, mais natif de la ville de Logone, près du lac Tchad, dans le nord de l'actuel Cameroun. «La thèse d’Anouchine est totalement (…). Il écrit qu’il est impossible qu’un nègre pur sang ait pu devenir le premier mathématicien russe, le premier architecte russe, même en ayant reçu une éducation européenne. (…) Quand j’ai lu ça, j’ai réalisé qu’on n’était plus dans la recherche scientifique. Cela a été écrit à l’occasion du centenaire de Pouchkine, en 1899, au moment où le nationalisme russe devait se consolider autour de cette figure. Au XIXe siècle, les Russes considéraient que la Russie n’était pas encore une nation à part entière parce qu’elle n’avait pas de littérature établie. Pouchkine va donner à la Russie sa littérature. La place qu’il va occuper dans la société russe devient tellement importante qu’on ne pouvait pas admettre, dans le cadre des thèses racistes du XIXe siècle, que ce héros puisse être noir. Tous les grands écrivains russes le considéraient comme leur grand maître. En 1995, je tombe sur cette cité de Logone, capitale d’une principauté divisée entre le Cameroun, le Nigeria et le Tchad. Elle se trouve sur les bords du fleuve Logone, du côté camerounais» dit cet écrivain béninois.

Auparavant, certains auteurs avaient raillé POUCHKINE sur ses origines africaines «Pouchkine est né du mélange assez fantasque de deux sangs violents. (…) Sa mère était de race abyssine, fille du nègre Hannibal, lequel acheté au bazar pour un litre d’eau de vie, était devenu le favori du Tsar» écrit le marquis de Ségur dans le Figaro du 23 janvier 1913. Au début de l’adolescence, le jeune POUCHKINE ne voit pas tellement qu’il est noir, du moins, il use de l’ironie dans son cas «vrai démon pour l’espièglerie, vrai singe par la mine» dit-il dans son poème «Mon portrait». T. J. BINYON remarque que si le poète tirait fierté de sa double ascendance POUCHKINE et HANIBAL, celles-ci «étaient si différentes l’une de l’autre, deux antipodes à tous égards, que se réclamer des deux exigeait la réconciliation de valeurs contradictoires. Chez Pouchkine, cette réconciliation n’eut jamais lieu, et la tension qui en résulta se manifesta parfois dans son comportement comme dans son oeuvre». POUCHKINE, avait hérité de son ancêtre africain, à travers les femmes, d'une physionomie quelque peu africaine : teint basané, tignasse crêpée et œil de feu. Au lieu d'être gêné par ses origines exotiques, Pouchkine en tirait orgueil. Toute sa vie, si brève, si cahoteuse, si inspirée, témoigna de son double besoin de jouir du présent et de créer pour l'éternité.

B – POUCHKINE, sa poésie et son africanité

Georg BRANDES disait que la poésie de POUHCKINE «sent le Nègre». «On retrouvait dans ses traits et l’on peut rechercher dans son œuvre la trace de cette origine exotique» écrit Louis LEGER dans son histoire de la Littérature russe en 1907. «La chaleur de ses sentiments, la fougue de sa pensée, la vivacité de son langage n’avaient rien de spécialement russe. On aurait dit que tout cela lui était légué par son lointain aïeul, ce prince éthiopien du nom d’Anibal (…)  Du reste, physiquement aussi, Pouchkine n’avait rien du russe typique ; il avait les cheveux crépus tirant sur le roux, de grands yeux très expressifs et le teint mat» écrit Nicolas BRIAN-CHANINOV. «Le fait que le poète national n’était pas de souche parfaitement pure, cela pourrait, dans d’autres pays, lui causer de vagues désagréments. Notez avait incontestablement un, je ne sais quoi, d’étranger. Cheveux noirs, frisés, lèvres fortes, teint basané» écrit, dédaigneusement, Jean ERNEST-CHARLES. Pour d’autres auteurs, le métissage est une source de fécondité : «Parmi les métis se rencontrent (…) des individus que leurs facultés intellectuelles ont placé au premier rang de leurs concitoyens ; on ne s’est pas avisé de faire des recherches dans cette direction. On peut citer quelques exemples bienfaits pour attirer leur attention. (…) Alexandre Dumas était un tierceron ; le grand poète Pouchkine était le petit-fils du Nègre, Annibal» écrit Armand QUATREFAGES, dans son «histoire générale des races humaines». «Toute grande civilisation est un métissage biologique et culturelle» dira Léopold Sédar SENGHOR. «Le sang africain de son aïeul, pour être mêlé dans ses veines, n’avait rien perdu de sa chaleur native. (…) Dans ses traits mêmes, on reconnaissait avec l’empreinte de la race africaine, tous les signes d’un caractère indomptable. (…) Le regard vif et impérieux donnait à l’ensemble de sa physionomie une singulière expression de grandeur et de fermeté. Mieux encore que le regard, la parole animée et brillante faisait dans Pouchkine reconnaître le poète» écrit Charles de SAINT-JULIEN.

POUCHKINE qui vitupère contre «la tyrannie des préjugés», assume et revendique fièrement, ses origines africaines ; il tenta de faire le récit de l’histoire de cet aïeul dans un roman resté inachevé : «Le nègre de Pierre le Grand». Il avait donc toutes les raisons d’être fier de son aïeul noir, personnage prestigieux, remarquable par son intelligence et sa culture ; il possédait une des dix meilleures bibliothèques appartenant à des intellectuels russes de l’époque. Dans sa correspondance, il parle de ses «frères nègres» et fulmine contre l’esclavage et dénonce «le cynisme dégoûtant, les cruels préjugés et l’intolérable tyrannie» de la société américaine. Partisan de la liberté, il fait référence, dans ses poèmes, à l’Afrique.

Viendra-t-elle à l’heure de ma délivrance

Il est temps ! Il est temps ! Je clame vers elle,

 J’erre à la mer, j’attends le bon vent,

J’appelle vers moi les voiles des bateaux

Sous la tempête en luttant contre les flots

Dans le libre espace de la mer.

Il est temps de quitter le rivage ennuyeux

De l’élément qui m’est hostile ;

Et dans les mers du Midi,

Sous le ciel de mon Afrique,

Soupire après la morne Russie ;

Où j’ai souffert, où j’ai aimé.

Où j’ai enterré mon cœur.

II - POUCHKINE, un libéral : poète de la Liberté et de l’Amour
POUCHKINE a chanté l’amour dans ses poèmes «Avez-vous vu la tendre rose, l'aimable fille d'un beau jour, quand au printemps à peine éclose, elle est l'image de l'amour ? Telle à nos yeux, plus belle encore, parut Eudoxie aujourd'hui : Plus d'un printemps la vit éclore, charmante et jeune comme lui» dit-il dans «Stances». POUCHKINE est un chantre de l’Amour, de la joie et de la volupté, mais c’est surtout un poète de la liberté.
A - POUCHKINE, une littérature subversive, un combat pour la Liberté
«Pouchkine rêvait une liberté à laquelle son pays n’était pas encore préparé» écrit Prosper MERIMEE. «Né par la suprême volonté des cieux, dans les chaînes au service du tsar, à Rome, il eût été Brutus, à Athènes Périclès ; Ici, il est officier de Hussards» dit-il. Vivant au milieu de l’aristocratie, il voulait pénétrer la vie intime des paysans, du petit peuple. Il avait un dégoût pour les conventions de la société et était enclin à l’exagération, à l’étrangeté et prenait pour beau, ce qui est étrange et terrible. POUCHKINE passe la plupart de ce temps en exil, assigné à résidence sur l’ordre du tsar Alexandre Ier à cause de ses écrits subversifs. «Toute parole hardie, toute œuvre révoltante m’est attribuée d’office» écrivait POUCHKINE. A l’autocratie de la Sainte-Alliance, il a opposé la puissance créatrice de la liberté : «Dans mon siècle cruel, j’ai chanté la liberté» écrit-il. «Bien que Pouchkine n’appartînt pas à la conjuration, que ses amis lui cachaient, il vivait dans une atmosphère ardente et survoltée, et ne pouvait y rester indifférent» écrit Piotr VIAZEMSKI (1792-1878). POUCHKINE relance aussi son activité littéraire, avec les poèmes  «Arion» et «En Souvenir» aux décembristes exécutés ou languissant en Sibérie. «Je puis être un sujet et même un esclave, je ne consentirai pas de servir de valet ou de bouffon même au Roi des Cieux» écrit POUCHKINE. Il se rapproche de Dimitri VENEVITOV, un poète libéral et d’Adam MIKIEWICK, déporté en Sibérie pour avoir soutenu une organisation patriotique de la jeunesse polonaise. Il orienta son activité littéraire vers «le sentiment national officiel», avec une dose de poésie intimiste, amoureuse, des réflexions sur le sens et le but de la vie, sur la mort. Sa poésie réaliste étant incomprise, isolé, il est envahi par le scepticisme : «Tu es roi ; vis donc seul. Va, sur un chemin libre, où ton esprit tout à fait libre te conduit. Cherche à rendre parfait les fruits de ta pensée, pour ton noble labeur n’attend pas de salaire». POUCHKINE, en dépit des apparences, reste hostile à tendance de «l’art pour l’art», un mouvement totalement étranger aux préoccupations sociales et progressistes. Nicolas 1er a maté la révolte des décembristes et de nombreux amis de POUCHKINE sont exilés en Sibérie ou pendus. «Le poète est partout persécuté, mais en Russie son destin est pire : Ryléïev est né pour la beauté, mais le jeune homme aimait la liberté. La potence a brisé sa vie martyre» écrit un ami de POUCHKINE. Le poète prend la plume et s’indigne : «Où êtes-vous ; mes amis, mes frères ? Ce noble Ryléïef que je serrais fraternellement dans mes bras, le voila suspendu, par l’ordre du Tsar, à l’infâme gibet ! Malédiction sur les peuples qui lapident leurs prophètes !». En effet, POUCHKINE reste préoccupé par les questions de justice et de liberté. Dans «Arion», écrit en 1827, à l’occasion du premier anniversaire de l’exécution des chefs de l’insurrection, sous une allégorie transparente, il exprime sa solidarité avec les décembristes ; «j’ai chanté pour ceux que la barque emportait» dit-il. POUCHKINE reste fidèles aux idéaux qu’il a toujours défendus : «je chante les mêmes hymnes qu’autrefois». Dans le poème «Antchar», POUCHINE dénonce la «féroce autocratie», et souligne, avec force, le caractère inhumain, qui déshumanise et l’esclave et le maître, des rapports sociaux fondés sur l’esclavage et la persécution : «Et le misérable esclave expire aux pieds de son prince invincible. Et le prince, de ce poison, abreuve ses flèches obéissantes. Elles vont porter la destruction». Il soutient les exilés en Sibérie et leur demande de ne pas perdre espoir ; leur bravoure ne sera pas vaine.  En effet, face à la grandeur de l'exploit, il a exprimé la conviction que leur acte va enflammer le cœur du peuple sur les exploits inspirés au nom de la patrie et le peuple. Ainsi, il écrit aux «Décabristes» : «Aux fonds des mines sibériennes, gardez votre fière patience, votre labeur douloureux. Et le grand élan de vos âmes ne périra pas. L’amour et l’amitié, parviendront jusqu’à vous, à travers les geôles lugubres. De même qu’à vos tanières de forçats, parvient ma libre voix. L’heure chérie arrivera. Les lourdes chaînes tomberont, les prisons s’écouleront et la liberté vous accueillera joyeuse à la sortie. Et vos frères vous rendront vos épées».
POUCHKINE est aussi connu pour son impertinence ; s’il a le sentiment qu’on lui manque de respect ; il «grince des dents et fait sa figure de chat-tigre». En libéral, mordant ou irascible, il peut avoir un propos critique ou moqueur. S’il admire Pierre Le GRAND : «C’est que toutes les classes de la société sont égales devant son gourdin». S’il a écrit son poème «Stances» pour Pierre Le GRAND, mais c’est en vue de l’espoir de «la Gloire et du Bien». Ne renonçant pas à ses idéaux, POUCHKINE pense que les changements pourraient venir d’un «despote éclairé» ; il s’agit d’orienter la «force immense» du Tsar vers le progrès. Il s’intéresse, non point aux monarques, mais aux peuples qui luttent contre eux. Loin d’être un acte d’allégeance, le poème «Stances» demande à Nicolas 1er de ne pas être «rancunier» et d’accorder «la grâce aux vaincus». Dans le «Cavalier de Bronze», le poète célèbre la grandeur de Pierre Le Grand. Debout sur le bord de la Néva, devant le fleuve majestueux et désert, le Tsar songe à la forteresse qui bridera l’orgueil des Suédois, à la fenêtre qu’il faut percer sur l’Europe. Puis le poète dit son amour pour Saint-Pétersbourg, la majesté de son fleuve, l’ombre transparente de ses nuits, ses fêtes où sur le front des troupes flottent ces drapeaux percés de tant de balles. «Jouis de ta beauté, cité de Pierre, et reste inébranlable, ainsi que la Russie ! Qu'avec toi se réconcilie l'élément jadis terrassé» écrit POUCHKINE,  poète fougueux et épris de justice, il s’oppose ouvertement à la monarchie. Il dénonce le rêve mégalomaniaque de Pierre le GRAND qui fit construire la ville impériale un siècle plus tôt, au mépris du peuple. Nicolas 1er interdit la publication du «Cavalier de bronze». POUCHKINE s’insurge contre la misère des paysans : «Ces pauvres toits, ces champs par la neige envahis où peine le Moujik nourri de graisses de rances, c’est le séjour natal des longues endurances. Peuple russe, c’est ton pays ! Mais l’étranger qu’exalte une autre destinée, en son cœur fier et dans l’orgueil de son esprit, ne peut pas soupçonner ce qui germe et fleurit, sous ta misère résignée».
En 18020, il écrit «Rouslan et Ludmila», et des poèmes de tendance révolutionnaire, dont le succès fut inouï. «La langue neuve et les quelques idées nouvelles introduites  dans la littérature russe semblèrent, en ce temps tellement anormales qu’elles provoquèrent, à côté de l’enthousiasme, l’indignation» écrit Vasily VODOVOZOV. La Police s’en émue, il fut exilé en province. En effet, POUCHKINE a écrit certaines poésies jugées séditieuses, comme «L’Ode à la Liberté» évoquant les questions de justice, de liberté, de punition et de récompense. Ce poème est dirigé contre Alexandre 1er auquel l’auteur prédisait le sort tragique de Paul 1er, assassiné par des officiers de sa garde. Le Tsar juge séditieux les poèmes de Pouchkine, et l'exile à Iekanterinoslav, actuelle Dnipopretrovsk en Ukraine :
Tyrans du monde, frémissez !
Et vous, prenez courage et voix,
Révoltez-vous, esclaves déchus ! (...)
Seigneurs, la couronne et le trône sont vôtres,
C'est la loi qui vous les donne - non la nature.
Vous êtes plus puissants que le peuple,
Mais la loi est plus forte que vous.
Apprenez, ô tsars !
Ni punitions, ni récompenses,
Ni le sang des prisons, ni les autels,
Ne sont des barrières suffisantes.
Inclinez les premiers votre tête
Sous la justice des lois.
Et alors la liberté des peuples et la paix
Deviendront les gardiens éternels du trône
«Peut-on chanter l’amour là où coule le sang ?» interpelle Nicolaï RAIEVSKI (1771-1829), un général héros de la guerre de 1812, emprisonné. POUCHKINE était, avant tout et par-dessus, tout un poète engagé. Il estimait que la littérature, art du verbe, est l’un des éléments les plus importants de la vie intellectuelle et de l’activité humaine : c’est la «parole» du prophète, torche flamboyante qui embrase et éclaire la voie d’un idéal accessible, guidant l’humanité des ténèbres vers la lumière, du «siècle de fer», «siècle mercantile», «siècle cruel des cœurs cruels», vers un âge où «les peuples, ayant oublié leurs querelles, s’uniront dans une grande famille» écrit le poète. Ainsi, POUCHKINE critique violemment le servage : «Du mal qui pèse encore sur le peuple ignorant, sourd aux gémissements sans pitié pour les larmes, pour le malheur du monde élu par les destins, le servage a conquis, par les coups, par les larmes, le temps du laboureur, son travail et ses biens. C’est ici que les serfs traînent toute leur vie, sous le bâton levé de maîtres menaçants ; ici que vos beautés fleurissent, jeunes filles, pour servir au plaisir cruel de vos tyrans (…) Mais faudrait-il compter sur l’avenir ? Puissé-je voir, mais notre peuple sans chaîne, le servage aboli sur un signe d’en haut et sur nos paysans briller l’aube sereine, des jours de repos libres et de libres travaux»  écrit POUCHINE dans «Le village». Il dénonce les exils et les exécutions sommaires «Peu de règne et déjà beaucoup d’ouvrage fait : Cent deux en Sibérie et cinq mis au gibet» dit-il. POUCHKINE a écrit aussi, pour soutenir les Décembristes, un poème «Le Prophète» : «Tourmenté par la soif des choses spirituelles, je me traînais dans un désert sombre, quand un séraphin à six ailes m’apparut à l’entrecroisement d’un sentier. (…) Et il se colla à mes lèvres, et arracha ma langue pécheresse, pleine d’artifices et de mensonges ; et de ses mains ensanglantées il darda entre mes lèvres l’aiguillon du sage serpent. Et il me fendit la poitrine avec son glaive et en ôta mon cœur pantelant et dans ma poitrine ouverte il enfonça un charbon tout en flammes. Comme un cadavre, j’étais couché dans le désert ; et la voix de Dieu retentit jusqu’à moi : Lève-toi, prophète, regarde et écoute ; que ma volonté te remplisse et parcourant les terres et les océans, brûle de ta parole les cœurs des hommes !». POUCHKINE semble parfois désespéré à cause de cette situation pesante et sans issue, dans son poème «Souvenir» : «Que tout repose que tout s’endort. Alors viennent pour moi, dans le calme profond, les heures d’angoisse mortelle ; alors, je sens au cœur plus douloureusement, les crochets aigus des serpents. Dans ma tête enfiévrée, en foule, discordants, les rêves se heurtent aux rêves ; des fantômes muets surgissent devant moi, et défilent en long cortège. Avec dégoût, je vois le tableau de ma vie, je tremble alors et je maudis. Je gémis, et je verse des pleurs amers. Mais rien n’efface le passé». A travers son poème, «Le Démon» POUCHKINE flétrit le fatalisme, combat le scepticisme du mauvais génie qui ne croit ni en l’amour, ni à la liberté, qui méprise l’inspiration «Un mauvais esprit vint me trouver en secret, ombrageant d'une mélancolie soudaine, les heures d'espoirs et de plaisirs. Ces rencontres étaient tristes : Son sourire mystérieux, ses paroles cyniques, versaient un poison glacé dans mon âme. Par ses mensonges perpétuels, il bravait le destin ; il appelait illusion le Beau ; il méprisait l'inspiration ; il ne croyait ni en l'amour ni en la liberté. Il regardait la vie en se moquant. Et rien dans la Nature ne trouvait grâce à ses yeux». POUCHKINE a dénoncé le pouvoir arbitraire : «L’or dit «Tout est à moi» ! «Tout est à moi !», dit le fer. L’or dit « Tout est à vendre ! ». «Tout est à prendre !» dit le fer».
 
POUCHINE tirera de la révolte des paysans conduite par le marquis Emile de POUGATCHEV, décapité en 1775, un ouvrage «La Fille du capitaine». En effet, POUGATCHEV qui se prenait pour Pierre III, promettait aux serfs et aux paysans terres et liberté. Trahi par ses fidèles, il sera capturé par Catherine II de Russie, en septembre 1774. Ce fut alors le début d’une répression, sans précédent. Dans «La fille du capitaine», un jeune lieutenant donne une pelisse à un vagabond, et ce bienfait lui vaut plus tard la faveur du terrible insurgé qui le force à tout voir. Pour sauver sa fiancée, le loyal soldat est entraîné dans l’armée révoltée. Il se justifiera un jour et rejoindra son amie. La morale de ce livre est que le plus coupable n’est pas peut-être l’esclave qui se venge.
B - POUCHKINE, un sens aigu de l’honneur et de la dignité
«Quelque chose de notre race résonne dans ces chants sans fin. Tantôt, c’est l’élan fou, l’audace. Tantôt, l’ennui qui nous étreint» écrit POUCHKINE. A la lecture de certaines œuvres et dans la vie de POUCHKINE, on peut percevoir la présence et la persistance du thème du duel. Les duels dans l’œuvre de POUCHKINE sont tous entraînés par des motifs en rapport avec la honte, la jalousie, l’humiliation. La haine et le désir de meurtre se déchaînent souvent dans des situations de rivalité où une femme est en jeu. C’est précisément ce qui va se produire dans «Eugène Onéguine», une œuvre intermédiaire entre roman en vers et poésie de la réalité, une découverte de la nature russe et de ses évolutions sociales, une vraie encyclopédie de la vie russe. Le héros n’est pas un personnage exceptionnel, mais un personnage typique, un personnage de son temps. «J’écris maintenant, non pas un roman, mais un roman en vers, ce qui est diantrement différent ! Quelque chose du genre de Don Juan» dit POUCHKINE. C’est un roman psychologique, social et lyrique, dans lequel l’auteur prend position surtout ce qu’il raconte et décrit, et interpelle les personnages. Onéguine, c’est POUCHKINE, il a pris «les traits caractéristiques de la jeunesse du XIXème siècle». Onéguine est un jeune aristocrate cynique et blasé, que «le bruit du monde à Moscou ennuyait» : il se réfugie dans une maison de campagne dont il vient d’hériter où la vie lui paraît tout aussi terne. Il semble très proche de POUCHKINE lui-même, lui qui passait d’une joyeuse excitation à l’humeur la plus sombre. Lensky, poète doté d’un romantisme ardent et exalté, un aristocrate progressiste, naïf, confiant et passionné. Lensky meurt tragiquement, avec lui meurt tous les rêves de jeunesse, l’époque «de l’espoir, de la pureté, l’ignorance». Tatania, sœur de Lensky, se sent étrangère au monde qui l’entoure et elle en souffre ; elle est d’un milieu social différent, de la campagne, ses serfs misérables, les contes russes, les croyances et superstitions du passé ; elle incarne l’âme russe. Tatania méprise l’agitation du monde, la pompe et le clinquant, «ces oripeaux de mascarade, cet éclat, ce bruit, ces fumées». Le héros, Onéguine, jadis refroidi et incapable d’aimer la Tatiana d’autrefois, soudain éprouve un profond sentiment pour la Tatiana de Saint-Pétersbourg, l’impassible princesse, «l’inaccessible déesse de la Néva royale et somptueuse». Mais Onéguine, rejetant «un monde dominé par la servilité et l’ambition mesquine» est devenu un homme de trop, même si Tatania l’aime et partage certaines valeurs avec lui, elle s’est remariée et entend rester fidèle à son nouveau mari. Lors d’une fête, chez les parents d’Olga et de Tatiana, Onéguine est d’humeur provocante. Il danse avec la fiancée de son ami et la serre de très près. C’est précisément pour un motif de jalousie et d’honneur. En effet, POUCHKINE, quelques années plus tard, va mourir au cours d’un duel contre Georges d’ANTHES qui courtisait sa femme : «Epousez la belle duchesse, vous êtes riche, elle n’a rien : elle ira bien à la richesse et les cornes vous iront bien» dit-il de jalousie. «Le sang africain, d’une exceptionnelle force, mêlé au sang russe a influencé aussi bien le tempérament impulsif et passionné de Pouchkine que son apparence – son nez fin et relevé, ses grosses lèvres, ses dents blanches et brillantes, sa peau basanée, ses doigts longs et minces d’une rare beauté» écrit TSIALOVSKAIA. Dans «Eugène Onéguine» POUCHKINE écrit : «Heureux celui qui part sans achever sa vie, qui salut et sort dignement, sans dégoût d’avoir bu son vin jusqu’à la lie. Sans regret d’avoir épuisé son roman !».
CONCLUSION
Après sa mort, le 10 février 1937, la Russie finira par reconnaître l’immense talent de POUCHKINE : «Il est mort calomnié par la rumeur publique. Son âme ne pouvait souffrir l’affront des médisances quotidiennes. Il s’est levé seul cette fois encore, contre l’opinion du monde, et le voila tué» écrit Mikhaïl LERMONTOV (1814-1841). Les écrits de POUCHKINE ont indiqué les tendances nouvelles, ont réveillé l’esprit national et lui ont enseigné sa force ; il a indiqué, pour les générations suivantes, une voie féconde pour le génie russe. «L’amour de Pouchkine a quelque chose d’intime et de chaudement personnel, qui manque à celui de Goethe chez les Allemands et ne ressemble guère au culte de Shakespeare en Angleterre et à celui de Dante en Italie. Son œuvre commande, certes de l’admiration et le respect, mais davantage encore éveille la sympathie. Ils y entrent de plain-pied : tout ce qu’ils trouvent de particulier n’est pour eux que l’incarnation du général, une incarnation unique mais qui va de soi, et à côté de laquelle ils ne sauraient en imaginer une autre» dit Wladimir WEIDLE. «Sans vouloir répondre à la question si on doit appeler Pouchkine poète national, dans le sens de Shakespeare, de Goethe, etc., nous constaterons qu’il a fixé notre langue poétique et littéraire ; nous et nos descendants nous n’avons qu’à suivre le chemin qu’il nous a tracé» dit d’Ivan TOURGUENIEV (1818-1883), lors d’un discours du 20 juin 1880. TOURGUENIEV poursuit son hommage «Nous trouvons dans la langue créée par Pouchkine toutes les conditions de vitalité. L’individualité et la réceptivité russes s’y sont harmonieusement fondues dans un langage admirable, et Pouchkine a été le plus admirable artiste russe». «C’est le soleil de notre poésie qui disparaît» écrit un journal à la mort de POUCHKINE. En Russie, quelque soit le régime, on vénère POUCHKINE «car, dans son poète national, son enfant, son orgueil, le peuple russe découvre et contemple le génie de sa race, ses dons naturels et son avenir» dit Zinovy LVOVSKY. «Pouchkine fut même l’axe de notre art, il fut celui qui tenait de plus près au noyau de la vie russe. C’est bien par ce trait qu’il faut expliquer sa puissance de se laisser pénétrer librement les formes venues d’autres pays. Les étrangers, eux-mêmes nous reconnaissent cette capacité, tout en désignant du nom quelque peu méprisant de la faculté «d’assimilation» écrit TOURGUENIEV. «Je le répète nous pouvons proclamer désormais le génie universel de Pouchkine. Il a su, en son âme, unir le génie de l’univers entier, comme le sien propre. En art, du moins dans le domaine de la création artistique, il a mis en évidence la complexité, l’universalité des tendances de l’esprit russe ; et il l’a fait d’une manière absolue» dira DOSTOIEVSKI qui voyait en lui un humaniste et un pacifiste : «Par l’universalité de son génie et sa faculté de vibrer à tous les souffles d’idées venus d’Europe, au point de se réincarner presque dans les génies de peuples étrangers, il a prouvé par là l’universalité de l’esprit russe et faire pressentir que la vocation de l’esprit russe, un jour, sera de tout unir, de tout concilier, de tout régénérer». DOSTOIEVSKI précise qu’être «un vrai russe, être pleinement russe, cela veut dire être uniquement être le frère de tous les hommes». Dans son poème «Monument», daté de 1836, POUCHKINE écrit : «Je me suis élevé un monument qui n’est pas construit de la main de l’homme, et dont le peuple russe n’oubliera pas le chemin : il dresse sont faîte superbe plus haut que la colonne d’Alexandre. Non ! Je ne mourrai pas tout entier ! Et mon âme dans ma lyre sacrée survivra à ma cendre, et sauvée du Néant. Ma gloire durera tant qu’Ici Bas vivra, fut-il seul au monde, un poète».
Bibliographie très sommaire :
1 – Contributions de Pouchkine
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïevitch), Autobiographie, critiques, correspondances, traduction de André Meynieux, préface de Louis Martinez, Lausanne, L’Age d’homme, 1958, 789 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), Boris Goudonov, traduction de O. Lanceray, Paris, B. Grasset, 1911, 150 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), Contes de Pouchkine, Milan, éditions Fabbri, 1963, 56 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), Epître au censeur ; Souvenirs à Tsarkoé-Sélo ; Dialogue d’un libraire et du poète,  traduction d’André Meynieux, Paris, L. Mazenod, 1962, 230 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), Eugène Onéguine, traduction de Marc Semenoff et Jacques Bour, avant-propos et notes de Jacques Bour, Paris, Aubier, 1979, 335 pages et Paris Seuil, 1998, traduction Nata Minor ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), Journal secret, traduction de Mickael Korvin, notes et préface de Mikhael Armalinsky, Paris, Sortilèges, Les Belles Lettres, 1994, 205 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), L’âme russe (Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski, Garchine et Léon Tolstoï), traduction de Léon Golschmann et Ernest Jaubert, illustrations de Korochansky, Paris, P. Ollendorf, 1896, 300 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), L’heure de la nuit, présentation et notes de Christiane Pighetti, Paris, La Différence, collection Le Fleuve et l’Echo, édition bilingue, 2016, 188 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), La Dame de pique, traduction de Prosper Mérimée, présentation de Cécile Cazanove, Paris, Nathan, 2012, 118 pages et Gallimard, traduction d’André Gide et J Schiffin, 1994 ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), La fille du capitaine, Paris, E-books, Libres et gratuits, 2014, pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), La princesse morte et les sept cavaliers, traduction de Semenoff et autres, postface et notes Francis Lacassin, Paris, Union générale d’éditions, 1981, 236 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), Le nègre de Pierre Le Grand, traduction et annotation de Gustave Aucouturier et Simone Sentz-Michel, Paris, Gallimard, collection Folio, n°166, 2010, 120 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), Les récits de feu, Ivan Petrovitch Bielkine, traduction de G. Wilkomirsky, Bruxelles, Maestrich, A.A.M Stols, 1930, 94 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), Lettres en français, présentation de Bernard Kreise, Toulouse, éditions Ombres et Castelnau-Le-Lez, 2004, 242 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), Œuvres en prose, traduction de Nicolas Poltavtzev, gravure de Raoul Livain, Bruxelles, La Boétie, 1945, 346 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), Œuvres poétiques, sous la direction d’Efim Ekim, Paris, L’Age d’homme, Classiques slaves, vol 1, 1085 et tome 2,  608 pages ;
POUCHKINE (Alexandre, Sergeïévitch), Poésie et nouvelles de Pouchkine, traduction F. E Gauthier, Paris, P. Ollendorf, 1888, 252 pages.
2 – Critiques de Pouchkine et autres références
ANARGYROS (Annie), «La mort de Pouchkine», Revue française de psychanalyse, 2001, 3, 65, pages 861-872 ;
AUCOUTURIER (Michel), BONAMOUR (Jean), sous la direction de, L’universalité de Pouchkine, Paris, Fondation Singer-Polignac, Institut d’études slaves, 2000, 485 pages ;
BACKES (Jean-Louis), Pouchkine par lui-même, Paris, Hachette supérieur, collection ortraits littéraires, 1996, 255 pages ;
BARNES (Hugh), L’ancêtre de Pouchkine (Gannibal the Moor of Petersburg), traduction de Florence Bertrand, Lausanne, éditions Noir sur Blanc, 2008, 347 pages
BERELOVITCH (Wladimir), GELASIMOV (Andrej) JURGENSON (Luba), L’âme russe (Dostoïevski, Tolstoï, Pouchkine, etc), Paris, Société d’exploitation et d’hebdomadaire, 2011, 138 pages ;
BINYON (T. J), Puskin : A Biography, Knopf Doubleday, 2007, 784 pages ;
BLAGOJ (Dimitri, D.), Alexandre Pouchkine, Paris, Unesco, P.U.F, collection «éminentes personnalités de la culture slave», 1982, 104 pages ;
BLESNAY de (Claude), Vie de Pouchkine, Paris, Lausanne, éditions Spes, 1946, 403 pages ;
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COCKS (Frances, Somers), Abraham Hannibal and the Battle for the Throne, Goldhawk, 2003, 255 pages ;
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COMBES (Ernest), Profile et types de la littérature russe, Paris, Société anonyme, 1896, 415 pages, spéc pages 246-269 ;
DOLGORUKOV (Pierre, Comte), Notices sur les principales familles de Russie,  Bruxelles, Leipzg, Meline, Can et Cie, 1843, 208 pages, spéc sur Pouchkine, page 146 ;
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FLACH (Jacques), Un grand poète russe, Alexandre Pouchkine, Paris, Ernest Leroux, 1894, 49 pages ;
GNAMMANKOU (Dieudonné), Abraham Hannibal, l’aïeul noir de Pouchkine, Paris, Présence Africaine, 1996, 252 pages et Présence Africaine, 1998, 1, n°57 ;
GOURDIN (Henri), Alexandre Sergueievitch Pouchkine, Paris, Éd. de Paris, Max Chaleil, collection essais et documents, 1999 et 2010, 266 pages ;
GREGOIRE (Henri), Les perles de la poésie slave : Lermontov, Pouchkine, Mickiewicz, Liège, Bénard, 1917,  272 pages, spéc pages 225-238 ;
GREGOIRE (Henri, Jean-Baptiste, Abbé), De la littérature nègre ou recherches de leurs facultés intellectuelles, leurs facultés morales et leur littératures, Paris, Maradan, 1808, 287  pages, spéc pages 197-198 ;
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HEGUIN de GUERLE (Charles-Henri), Les veillées russes, Paris, Delangle Frères, 1830, 250 pages ;
HOFMANN (Modeste, Lioudvigovitch), Pouchkine, Paris, Payot, 1931, 383 pages ;
HOFMANN (Modeste, Michel et Rostislav), Pouchkine et la Russie, Paris, éditions du Chêne, 1947, 198 pages ;
ISWOLSKY (Hélène), «Pouchkine», Compagnie de Jésus, Etudes, janvier-mars, 1937,   pages 612-623 ;
KLIMOV (Alexis), Les secrets de Pouchkine et autres textes, Beauport (Québec), éditions du Beffroi, 1990, 147 pages ;
LEGER (Louis), Histoire de la littérature russe, Paris, Bibliothèque Larousse, 1907, 84 pages, spéc pages 34-35 et 39-46 ;
LIFAR (Serge), préface de, Centenaire de la mort de Pouchkine, Paris, Boivin, 1937, 260 pages ;
LOUGOVOY (Constantin), «La mère de Pouchkine», Bulletin de l’Académie du Var, 2006, tome VII, pages 321-322 ;
MARKOWICZ (Alexandre), Le soleil d’Alexandre : le cercle de Pouchkine : 1802-1841, Paris, Actes Sud, 2011, 566 pages ;
MAZON (André), «Alexandre Pouchkine : 1799-1837», La Sorbonne, Revue des Cours et Conférences, 30 avril 1937, pages 97-102 et Revue de Littérature Comparée, 17ème année, 1937, pages 7-10 ;
MAZON (André), Pouchkine, Paris, Boivin, 1937, 260 pages ;
MERIMEE (Prosper), «La Dame de Pique», Revue des Deux Mondes, juillet 1849, pages 185-206 ;
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MEYNIEUX (André), La littérature et le métier d’écrivain en Russie avant Pouchkine, thèse, Paris, 1966, 133 pages ;
MEYNIEUX (André), Pouchkine : homme des Lettres et la Littérature professionnelle en Russie, Abbeville F. Paillart et Librairie des Cinq Continents, 1966, 699 pages ;
MICKIEWICZ (Adam), «Notice biographique et littéraire sur Alexandre Puszkin, signée un ami de Puszkin», Le Globe, revues des arts, des sciences et lettres, du 25 mai 1837, n°1, pages 17-20,  et Mélanges à titre posthume d’Adam Mickiewicz, Paris, Librairie du Luxembourg, 1872, 368 pages, spéc  pages 295-305, et 306-329 ;
NABOKOV (Vladimir), Notes on Prosody, and Abram Gannibal : From the Commentary to The Author’s Translation of Puskin’s Eugene Onegin, Princeton University Press, 1964, 182 pages ;
PICCARD (Eulalie, Güée), Pouchkine, essai biographique, préface d’Alfred Lombard, Neuchâtel, éditions du Lis Martagon, 1967, 224 pages ;
PIERRE (André), «La mort tragique de Pouchkine», La revue de Paris, 15 février 1937, pages 893-907 ;
SAIN-ALBIN (Emmanuel), Poètes russes, anthologie et notices biographiques, Paris, 1893, Albert Savine, 450 pages, spéc pages 105-177 ;
 
SAINT-JUST de (Charles), «Pouchkine et le mouvement littéraire en Russie depuis quarante ans», Revue des Deux Mondes, octobre 1847, pages 42-79 ;
SHAKHOSVSKAIA (Zinaïda, Alekseeva), présentation de, Hommage à Pouchkine, Bruxelles, Les Cahiers du journal des poètes, 1937, 83 pages ;
SICHLER (Léon), Histoire de la littérature russe depuis les origines jusqu’à nos jours, Paris, Dupret, 1887, 340 pages, spéc pages 199-214 ;
THURAM (Lilian), «Le plus grand poète russe, Alexandre Pouchkine, 6 juin 1799, 10 février 1837», in Mes étoiles, de Lucy à Barack Obama, Paris Philippe Rey, collections Points, 2010, pages 141-147  et «Général en chef de l’armée russe, Abram Pétrovitch Hanibal, (1696-14 mai 1781)», pages 63-67 
TOURGUENIEV (Ivan), «Discours du 20 juin 1880, lors de l’inauguration de la statue e Pouchkine à Moscou», Le Temps du 30 juillet 1880, 20ème année, n°7040, pages 5-6 ;
TROYAT (Henri), Pouchkine-biographie, Paris, Plon, 1953 et Perrin, 1986, 846 pages ;
TSVETAEVA (Marina, Ivanova), Mon Pouchkine, Pouchkine et Pougatchov, Paris, C. Hiver, 1987, 135 pages ;
VERGER (Frédéric), «Aimer Pouchkine», Revue des Deux Mondes, février 2008, pages 149-155 ;
VITALE (Serena), Le Bouton de Pouchkine. Enquête sur la mort d'un poète, trad. de l'italien Jacques Michaud-Paterno, Paris, Plon, 1998, 346 pages ;
VOGUE de, (E. M), Le roman russe, Paris, Plon, 1912, 351 pages, spéc pages 33-57 ;
WALIESZEWSKI (Kazimierz), Pierre Le Grand, l’éducation, l’homme l’œuvre, Paris, Plon, 1897, 633 pages sur Hanibal, spéc page 249-250 ;
WEIDLE (Wladimir), Puskin 1799-1837, traduit par David Scott, Paris, Unesco, 1949, 38 pages ;
WILLY (Alante-Lima), «L’aïeul noir de Pouchkine», Présence Africaine, 1996, 1, n°154, pages 313-315 ;
ZVIGUILSKY (Alexandre), Deux maîtres de Tourgueniev : Goethe et Pouchkine, poètes de l’amour, Paris, Association des Amis de Tourgueniev, Pauline Viardot et Maria Malibran, 1999, 188 pages.
Paris, le 12 janvier 2018 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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9 janvier 2018 2 09 /01 /janvier /2018 17:32
 Isabelle GALL, dite France GALL nous a quitté le dimanche 7 janvier 2018, une artiste pleine d’amour et de compassion pour les Sénégalais. Il faut que le grain meurt : «En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s'il meurt, il porte beaucoup de fruit» dit la Bible. Le nom de France GALL évoque les plus belles heures de la belle variété française, des années 60 à nos jours. Egérie de Gainsbourg, puis muse de Michel Berger, France Gall a aussi inspiré Claude François.
 
«La première fois que j’ai découvert France Gall, c’est quand elle chantait «Poupée de cire, poupée de son». Je ne la connaissais pas auparavant. J’étais absolument ravie puisque sa voix était charmante et absolument juste. Son timbre et son physique se marient parfaitement. Elle était charismatique et avait une belle image» dit Pétula CLARK. Serge GAINSBOURG avait écrit et composé cette chanson. C’est un air bien connu et d’allure innocente mais qui cachait, en fait, un double sens plus sulfureux. En 1966 sort à la radio la chanson «Les Sucettes». Elle est interprétée par France GALL, qui n’a alors que 18 ans. Le texte a été écrit par Serge GAINSBOURG, qui travaille avec la jeune artiste depuis quelques années. Et celui-ci s’est amusé à dissimuler un contenu érotique dans les paroles, d’apparence anodine. Plus tard, il s’amusera de la crédulité de France GALL. Cette dernière parlera, elle, d’une «humiliation». Avant, le Rock français était une pâle copie de la musique américaine, Michel BERGER et France GALL ont profondément changé cet état de fait. Michel BERGER compose pour elle plus de 10 tubes : «Musique», «Si Maman si», «Il jouait du piano debout», «Tout pour la musique», «Ella, Ella», pour Ella FITGERALD, «Evidemment» en hommage à Daniel BALAVOINE disparu dans un accident d’hélicoptère sur le Paris-Dakar de janvier 1986. France GALL c’est finalement «Besoin de rien, envie de trop» d’amour pour les autres.
 
Personnalité hors du commun, sensible, douce et attachante, la divinement belle France GALL avait aussi du caractère. Aussi, son père la surnommait «Le Petit Caporal». En raison de cette plastique et de cette personnalité, Claude FRANCOIS avait chanté pour elle «Belle, Belle, Belle». Cloclo avait également écrit pour elle, après leur séparation, un tube planétaire : «Comme d’habitude». En 1969, Julien CLERC fut conquis par la délicieuse France GALL. Mais c’est avec Michel BERGER, à partir de 1974, qu’elle vivra un amour intense ; ils auront deux enfants (Raphaël et Pauline). Michel BERGER lui écrit, notamment, «La déclaration d’Amour», ainsi que «Star Mania» composée avec Luc PLAMONDON. France GALL avait refait sa vie avec un artiste américano-éthiopien, Bruck DAWIT, un ancien collaborateur artistique de Sting, Prince, les Rolling Stones et Eric Clapton ; elle ne connaît pas l’étroitesse d’esprit de ceux qui ont peur du cosmopolitisme.
 
France GALL a connu des drames dans sa vie, avec la disparition de Michel BERGER le 22 août 1992, et celle de sa fille, Pauline en 1997. Cependant, face à cette terrible douleur, France GALL, qui avait arrêté le spectacle en 1997, retrouvera la force nécessaire, le 4 novembre 2015, pour monter une comédie musical, «Résiste», en hommage à Michel BERGER. «La vie m’intéresse au plus haut point. Jusqu’à 25 ans, je ne savais pas quoi en faire, mais je n’en comprenais pas vraiment le sens. (…) J’ai vécu de très grandes épreuves, mais j’ai connu aussi des bonheurs absolus. Je me sens riche de tout cela. Ce sont les épreuves qui m’ont construite. (…) Je m’intéresse à l’avenir, car c’est là que j’ai décidé de passer le restant de mes jours» dit France GALL.
 
Isabelle, Geneviève, Marie, Anne, GALL est née le 9 octobre 1947, à Paris 12ème. Elle a deux frères jumeaux, Patrice et Philippe, et jouait avec eux au football. Son père, originaire de Saint-Fargeau, dans l’Yonne, est un chanteur pour Charles AZNAVOUR, avec une voix de baryton. La chanson «La Mamma» de Charles AZNAVOUR rend hommage à sa grand-mère de France, son grand-père ayant été tué lors de 1ère guerre mondiale. Sa mère, Cécile, dont le père était organiste à la cathédrale de Saint-Etienne d’Auxerre, est une personne protectrice et aimante. Ses parents sont modestes, mais au cœur généreux. La famille passe les vacances à Vallauris, dans les Alpes-Maritimes, non loin des maisons de Pablo PICASSO et de l’Aga KAN. La petite Isabelle est subjuguée par le Negresco de Nice.
 
A l’approche de Noël 1954, on demande à France GALL de chanter à l’école «Isabelle, si le roi savait cela». Le public est conquis et la vocation de chanteuse est née. Un jour, son père lui fera rencontrer Edith PIATH, à son appartement du boulevard Lannes, à Paris 16ème et la fera assister, dans les coulisses, aux performances de cet artiste hors norme. La petite Isabelle aime aussi les musiques de Pétula CLARK, Claude NOUGARO, Johny HALLYDAY, Dalida, Ray Charles et Count Basie. Elle chante souvent sur la musique d’Ella FITZGERALD. Comme son père collabore avec Charles AZNAVOUR, notre artiste en herbe a rencontré de nombreux musiciens dont Yves MONTAND, Michel LEGRAND et Henri SALVADOR. Elle copie le look de Brigitte BARDOT. La voix de Sylvie VARTAN la fait rêver, même si elle est encore timide et manque d’assurance. Mais le papa est perspicace et lui dit «ne soit pas bête» ;  Isabelle finira, à 16 ans, par se lancer dans la chanson avec ce titre, et prendre le nom de France GALL, parce que son papa aime le rugby. Par conséquent, ce jeu de mots sonne bien. France gagne l’Eurovision, en 1965, avec «Poupée de cire, poupée de son».
 
J’avais cru quels que instants, M. Emmanuel MACRON avait battu Mme Marine LE PEN, aux élections présidentielles de 2017. Mais quand je suis l’actualité en France, j’ai parfois l’impression que cette France républicaine, des droits de l’Homme et du bien-vivre ensemble, est entrain de partir en lambeaux, comme un manteau déchiré, quand on le soulève, dessous, tout n’est que mépris pour les démunis, les étrangers et les Français issus de l’immigration. En revanche, pour les gens de sa caste, on déroule tapis rouge pour les riches ; c’est ça la revanche du nouveau monde contre l’ancien. Que de la nouveauté !
 
Pourtant, France GALL, qui porte un si joli prénom, avait profondément honoré cette France républicaine d’égalité, de fraternité et de solidarité. Par ailleurs, elle aimait le Sénégal et avait une maison, à N’Gor dans la proche banlieue de Dakar. Un quartier de cette île porte son nom. «On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux» écrit Antoine de SAINT-EXUPERY. «J'ai des mouvements de colère sur le troisième millénaire. Tout casser et tout refaire» dit-elle dans sa chanson «Babacar».
 En effet, France GALL était connue, reconnue par les Sénégalais, avait suivi un jeune sénégalais d’où sera tirée cette chanson «Babacar».
J'ai ton coeur qui tape
Qui cogne dans mon corps et dans ma tête
J'ai des images qui s'entêtent.
J'ai des ondes de chaleur et comme des cris de douleur
Qui circulent dans mes veines
Quand je marche dans ma ville j'ai des moments qui défilent
De ton pays d'ailleurs ou tu meurs.
Babacar
Où es-tu
Où es-tu? Babacar
Où es-tu
Où es-tu?
Je vis avec ton regard depuis le jour de mon départ
Tu grandis dans ma mémoire.
Babacar
Où es-tu
Où es-tu? Babacar
Où es-tu
Où es-tu?
J'ai des mots qui frappent
Qui sonnent
Et qui font mal comme personne
C'est comme la vie qui s'arrête.
J'ai des mouvements de colère sur le troisième millénaire
Tout casser et tout refaire.
J'ai pas manque de courage
Mais c'était bien trop facile
Te laisser en héritage un exil.
Babacar
Où es-tu
Où es-tu?
Monsieur le Président MACRON allez-vous organiser des funérailles nationales, comme pour Johnny, en l’honneur de notre France, symbole d’Amour, de Fraternité et de Solidarité ?
Espérons que le Sénégal aura la décence de donner le nom de France GALL à une avenue ou un établissement prestigieux, et que cette artiste bénéficiera d’une décoration de l’Etat, à titre posthume.
Références bibliographiques
BISSON (Murielle), MARTIGLIO (Patricia), Sur les pas de France Gall et Michel Berger : Road-book d’une groupie, Descartes, 2012, 175 pages ;
COLARD (Grégoire), MOREL (Alain), France Gall : le destin d’une star courage, Succès du livre édition, 2010, 215 pages ;
GALL (France), BOCCON-GIBOD, Michel Berger : Haute fidélité, Fetjaine, 2012, 140 pages ;
GALL (France), BROUSSE (Jean), Si le bonheur existe, Paris, Cherche-Midi, 2002, 118 pages ;
PERNEZ (Pierre), France Gall : comme une histoire d’amour, préface de Pétula Clark, postface Grégoire Colard, City édition, 2015, 224 pages.
Paris, le 8 janvier 2018, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

 

 «France GALL (1947-2017) : L’insurrection de la bonté, un torrent d’Amour pour le Sénégal et les Sénégalais», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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3 janvier 2018 3 03 /01 /janvier /2018 13:44

Ce livre «Pétrole et gaz» de M. Ousmane SONKO, député de la République depuis juillet 2017, qui s'annonçait comme une violente déflagration dans le paysage politique sénégalais, est, en fait, un tract syndical et politique. M. SONKO qui avait la prétention de procéder d’une démonstration scientifique du manque d’éthique, s’inspire, en fait, de cette publicité sur une bière : Canada Dry ; cela a un goût de bière, mais ce n’est pas de la bière. Pourquoi donc avoir soulevé tout ce barouf ? Dans une savante mise en scène M. SONKO procède, habilement il faut le dire, par une mise en accusation, une suspicion de principe, des procès d’intention, afin mieux jeter l’opprobre sur Messieurs Macky SALL et son frère Aliou SALL. Bien avant la prise de fonction de M. SALL, en opposant résolu, M. SONKO confesse dans son ouvrage : «Je suis de ceux qui n’ont jamais cru en l’homme, ni encore moins en ses promesses» dit-il. S’érigeant d’emblée en opposant radical, M. SONKO ne croit pas aux promesses électorales du candidat Macky SALL concernant «la patrie avant le parti», le rétablissement de l’Etat de droit, de la consolidation des institutions, ou encore le slogan de «gouvernance exemplaire et rassemblée». Par conséquent, l’objectif, à peine dissimulé, de ce livre «pétrole et gaz», est de disqualifier, compromettre, jeter dans quelque histoire sale l’honneur du président Macky SALL. Cet ouvrage n’est donc pas un bréviaire sur les valeurs morales, M. SONKO ayant soutenu maître WADE aux présidentielles de 2012, semble s’inspirer du «ressentiment», tel que le définissait Friedrich NIETSZCHE, c’est-à-dire une colère mauvaise, un sentiment de déception, de faiblesse ou de jalousie. Je comprends parfaitement la déception de M. SONKO à la suite de cette alternance, le candidat vainqueur des urnes n’était pas celui qu’il attendait, mais il ne faudrait pas dire qu’il fait nuit en plein midi, parce que le soleil vous dérange. Faraud, M. SONKO fait remarquer qu’il a été élu homme politique de l’année en 2016. S’investissant à lui tout seul comme étant une autorité boursière et une instance parlementaire, dans son prétendu «son combat pour la transparence» et contre «la spéculation», et par des affirmations péremptoires, M. SONKO convoque, de façon comminatoire, le chef de l’Etat à un débat sur le pétrole et le gaz : «ce débat est utile, patriotique, opportun et même obligatoire» dit-il. Dans cette diatribe sur le pétrole qu’il a initiée, souverainement, M. SONKO écrit : «Toute la hiérarchie gouvernementale monta au créneau à tour de rôle, sans jamais convaincre. (…) Seul le Président de la République manquait à l’appel». Le président Macky SALL a pris de la hauteur dans ces polémiques stériles ; il est resté concentré sur ses missions fondamentales de chef d’Etat. En réponse, et suivant M. El Hamidou KASSE, Ministre conseiller, responsable du Pôle communication lui avait dit : «vous croyez vraiment que le Président va prendre part à ce concert de mauvaise foi ?». N’ayant pas pu entrainer le chef de l’Etat dans la boue, M. SONKO change de méthode, et situe clairement ce livre «pétrole et gaz» sur un plan politique, de «clarification et de mémoire». En effet, face, à une «campagne de désinformation, de sous-information, et même de refus d’information», le débat étant, selon lui, «escamoté», s’investissant en historien, M. SONKO prend l’opinion publique à témoin. Dans une approche «holistique», M. SONKO prétend qu’il n’adopte pas une «démarche polémiste», mais «le peuple a le droit de savoir. Et pour l’histoire, seul l’écrit garantit la pérennité de la mémoire».

 

Dans ce livre, M. SONKO qui ressemble à un tract syndical et politique M. SONKO fait sa propagande politique, et rappelle son parcours professionnel. Sorti de l’école nationale d’administration en 2001, et affecté aux Impôts et Domaines, M. SONKO a fondé le premier syndicat autonome de l’administration fiscale (SAID). Il oublie, soigneusement, de mentionner que M. Amadou BA, actuel ministre des finances, était son mentor, aux Impôts et domaines, durant cette période syndicale et l’avait donc soutenu. Compte tenu de ses ambitions politiques, tout à fait légitimes, M. SONKO a créé le 4 janvier 2014, un parti, «Patriotes du Sénégal pour le Travail, l’Ethique et la Fraternité» (P.A.S.T.E.F.). Constatant que la Politique, avec l’inflation des partis, est discréditée, il est à la recherche, à lui seul, d’une «offre politique crédible, sincère et capable de porter les aspirations de la majorité des Sénégalais». M. SONKO estime qu’il est le mieux à même de solutionner, de façon miraculeuse, les difficultés auxquelles sont confrontés les Sénégalais par «La Flamme du patriotisme». Investi du monopole du cœur et du patriotisme, il prend le lecteur à témoin : «ma vie a toujours été un engagement au service des causes auxquelles je crois, celles que je considère comme nobles et utiles pour la communauté. Cet engagement n’a jamais eu de soubassements ni de motivations égoïstes, il est resté constamment désintéressé». En référence à un proverbe Ouolof : «Le savon peut-il se rincer tout seul ?». En effet, M. SONKO a pour prétention d’allumer  le «feu qui chassera les ténèbres du repli sur soi, du pillage des ressources publiques, du clientélisme, de la gabegie, de l’incompétence, bref de tous les maux qui gangrènent ce pays que nous refusons de contempler à l’abandon». A la fin de son ouvrage, M. SONKO, remercie ses collaborateurs du parti PASFEF, et notamment les membres du comité de pilotage. «Nul n’a le monopole de l’amour de notre pays. Nul n’a le monopole de l’engagement patriotique. Nul n’a le monopole de l’éthique» souligne M. Abdoul M’BAYE, ancien  premier ministre. M. SONKO n’a pas manqué de remercier une liste de personnalités dont des journalistes, pour le combat du «patriotisme». En revanche, les journalistes qui n’approuvent pas sa démarche politique ne peuvent appartenir qu’à «une certaine presse gangrénée (…) vendue au pouvoir du président Macky SALL» page 207.

 

I – Ce brûlot sentencieux et disciplinaire est un tract politique et syndical

 

Ce livre d’Ousmane SONKO, inspecteur des impôts et des domaines révoqué de ses fonctions, ressemble, à s’y méprendre, à un conseil de disciple, devant lequel sont convoqués M. Macky SALL et son frère Alioune. En effet, M. SONKO refait le match, à l’envers, et exige, devant le peuple sénégalais, le licenciement de nos gouvernants lors des élections présidentielles de 2019. En effet, tels un Louis-Antoine de SAINT-JUST ou un Antoine FOUQUIER-TINVILLE, notre Procureur Ousmane SONKO somme le président Macky SALL de se présenter devant le Tribunal du peuple. Il faut traduire en justice Alioune SALL pour «conflits d’intérêts, trafic d’influence et favoritisme». Les Ministres, le Directeur des Impôts et domaines, tous doivent répondre de leurs «méfaits» soit devant les tribunaux nationaux, devant la Haute Cour de la CDEAO, devant des organisations internationales, ou devant les juridictions américaine, anglaise ou celles des paradis fiscaux. Dans ces pays, des réglementations, fondées sur l’extraterritorialité, autorisent des poursuites judiciaires pour corruption, en vertu du principe d’exterritorialité, pages 191-203.

 

Le Procureur SONKO, détaille un peu plus les motifs de comparution devant son Conseil de discipline. Le contrat de recherche et de partage de production, avec PETRO-TIM du 17 janvier 2012, a été signé entre les deux tours de l’élection présidentielle, par le Directeur général de PETROSEN, M. Ibrahima M’BODJI, par le Ministre d’Etat, Ministre de la coopération internationale, des transports aériens, des infrastructures et de l’énergie, M. Karim WADE, et approuvé par le président de la République, M. Abdoulaye WADE.

 

 

Les sociétés retenues ne présentent pas de garanties financières et techniques nécessaires, la prospection et l’exploitation «il était manifeste, avant la signature des deux décrets que la société PETRO-TIM, contrairement à ses engagements contractuels, n’avait pas les capacités ni techniques, ni financières, pour mener à bien les opérations de recherche. La raison est très simple, cette société n’existait pas au moment de la négociation et de la signature des contrats» écrit M. SONKO. Cette société a été créée le 19 janvier 2012. Par conséquent, suivant M. SONKO les références techniques exhibées «c’est du pipeau». Suivant M. SONKO, le gouvernement de maître WADE a fait recours à un subterfuge : «pour bien camoufler, cette première forfaiture et parachever le montage délictuel, il est nécessaire de réfugier PETRO-TIM derrière une société mère» PETRO-ASIA Resources, créée à Hong Kong le 6 mars 2012, soit 45 jours après la signature du contrat initial. Cette société mère PETRO-ASIA, «créée pour la circonstance comme un véhicule» a d’ailleurs été dissoute le 15 septembre 2016.

 

M. SONKO tente de mettre en cause M. Aliou SALL, frère du président. M. Aliou SALL, représentant du bureau des affaires économiques de l’ambassade du Sénégal en Chine, aurait rencontré, courant 2010, on ne sait pas à quelle date, M. Franck TIMIS, lors d’un déjeuner avec Pierre GOUDIABY ATEPA. M. SONKO précise certains détails qui lui semblent d’une haute importance dans sa démonstration : la femme de M. Aliou SALL était la secrétaire du bureau de représentation de Pierre GOUDIABY ATEPA, et M. SALL dans sa carrière professionnelle, ne serait qu’un «pigiste anonyme» ; il n’aurait jamais été recruté par concours ou sur mérite dans la fonction publique, il aurait été «pistonné». Dans son livre, ainsi assimilé à un tract politique et syndical, M. SONKO ne mâche pas ses mots : M. Aliou SALL doit être poursuivi pour «conflit d’intérêts» et «prise illégale d’intérêts». M. SONKO qualifie «M. ALIOU SALL d’homme de main de Franck TIMIS», et ajoute, sans aucune nuance et une formule générale, sans preuves : «La façon dont la famille et le clan présidentiels ont stratégiquement «quadrillé» le pétrole et le gaz sénégalais ne peuvent manquer de nous rappeler les feuilletons télévisés texans de notre enfance (Dallas et Dynastie)». Si M. Aliou SALL est considéré comme une personne insignifiante et peu qualifiée, dans sa grande cohérence M. SONKO, lui-même, pages 136-141, démontre que M. Franck TIMIS, depuis 2010, essaie d’atteindre des cibles «influentes». Ce fut d’abord Samuel SARR et Karim WADE, «avec lequel, il n’a pas eu beaucoup de succès apparemment». M. Karim WADE n’ayant pas honoré ses différents rendez-vous avec M. Franck TIMIS, l’homme d’affaires s’est rabattu sur le président Abdoulaye WADE : «J’ai pu le rencontrer dix fois, et il m’a même offert un livre dédicacé. Wade est un homme bien au grand cœur. Quand je lui ai expliqué où on en était avec l’industrie, il m’a immédiatement approuvé. Il a appelé son fils (Karim) pour lui intimer l’ordre de signer le contrat» une déclaration de M. TIMIS citée à la page 138.

 

M. SONKO se fonde, uniquement, sur la réclamation du 2 mai 2012 de TULLOW OIL en arguant que les «négociations se sont heurtées, à beaucoup de difficultés liées à des malversations proposées», sans apporter d’éclairages précis sur ces supposées pratiques du gouvernement d’Abdoulaye WADE. Dans cet ouvrage M. SONKO utilise, souvent, des formules lapidaires ne pouvant que susciter l’adhésion, sans réserves, du lecteur, comme du genre : «il est flagrant que», «il est manifeste que» page 87, ou «il ressort de sources sûres que», page 91. Il s’abrite derrière les propos campagne électorale de maître WADE, lors d’un meeting du 21 novembre 2014 du Front Patriotique pour la Défense de la République, suivant lesquels M. Alioune SALL serait impliqué dans une entreprise de «spoliation d’une partie de cette richesse nationale». Evoquant le rôle de Mme Maïmouna SECK, dans l’affaire Franck TIMIS, il écrit, de manière lapidaire et péremptoire : «vu les circonstances et les enjeux, il ne serait pas exagéré de se demander : pour quelles contreparties ?», insinuant ainsi un pot de vin page 126. M. SONKO fait aussi référence à des formules générales, trop imprécises du genre : «Au Sénégal, les scandales ont atteint un volume et une fréquence qui dépassent l’indécence» dit-il page 205. Par ailleurs, il est regrettable que la reproduction in extenso de certains longs documents, pages 35 – 72, ou de textes législatifs ou réglementaires, rendent fastidieuse la lecture de cet ouvrage qui n’a pas que des défauts. En effet, M. SONKO, à force de vouloir trop convaincre le lecteur, est retombé dans la technicité qu’il voulait éviter. De fréquentes redites, en dépit d’un plan apparemment cohérent, ont nui à la qualité de son travail.  

 

M. SONKO, avec d’indéniables qualités de fiscaliste, exploite toutes les failles d’une administration, parfois tatillonne. Investi d’un pouvoir d’instruction des marchés pétroliers, M. SONKO émet de sérieuses sur l’honorabilité de M. Franck TIMIS, un homme d’affaires austro-roumain, qui a démarré dans le transport, mais qui souvent «essuyé des échecs». M. TIMIS aurait rencontré des difficultés financières avec ses créanciers, son nom est cité dans l’affaire Panama Papers, suivant la presse sénégalaise,  il a eu des démêlées avec la justice de son pays d’origine. Si ce n’est pas M. TIMIS, c’est son compatriote, M. Ovidiu TENDER, (blocs Saloum et Sud Sénégal offshore), condamné en 2015, à 12 ans et 7 mois d’emprisonnement par le tribunal de Bucarest, pour, dit-il, «fraude, corruption et blanchiment d’argent». Pour M. SONKO, retenir des sociétés domiciliées dans des paradis fiscaux, c’est s’exposer à un risque certain : «cet état de fait prépare, à n’en pas douter, quand surviendra la période d’exploitation, une évasion fiscale à grande échelle» dit-il page 77. Or, l’essentiel des multinationales qui sont une nébuleuse, et avec des montages juridiques savant, sont réfugiées dans des paradis fiscaux.

 

M. SONKO, en grand spécialiste du pétrole et du gaz, distribue les mauvais points. Il rejette, d’un revers de main, toutes les explications que donne le gouvernement. Ainsi, M. Mahammad Boun Abdallah DIONE, premier ministre, s’est distingué dans ce dossier (pétrole et gaz) par un «zèle excessif à blanchir son employeur», il a servi «un chapelet de contrevérités sur l’affaire», et de surcroît, «il ne sait rien sur le pétrole». Par ailleurs, M. Aly N’Gouye N’DIAYE, ministre des Mines, a accordé une société pétrolière (SGO) une exonération totale de TVA jusqu’en 2022, sur la base d’un texte qui n’existe plus. Alors la sanction disciplinaire que le Procureur SONKO requiert, à l’encontre du  Ministre, M. N’DIAYE, tombe comme un couperet : «pour ces manquements graves à l’éthique, qui ont tout aussi gravement compromis les intérêts du Sénégal, cet homme ne mériterait-il pas d’être déchargé de ses responsabilités ministérielle, interdit de toute charge ou fonction publique, sans préjudice d’autres formes de poursuites ?».

 

Pour M. SONKO, le président de la République, M. Macky SALL, se serait trompé sur le concept de «continuité de l’Etat» ; il n’aurait dû pas signer les décrets d’application des 19 juin 2012 et du 25 août 2012, validant ces concessions pétrolières. Le Sénégal aurait spolié, de ce fait. Juge du contrôle de légalité, M. SONKO semble affirmatif : «Ce principe s’applique-t-il lorsqu’il existe une violation connue de la loi et des règlements de bonne gouvernance, notamment par l’existence d’actes réglementaires de légalité douteuse ?». Pour le procureur SONKO, s’interroge : le président Macky SALL aurait-il «commis une faute grave au regard de la fonction présidentielle et une violation flagrante de la Constitution ? », page 111. Dans son réquisitoire et devant ces prétendues défaillances du Chef de l’Etat qui a honoré la parole du Sénégal, M. SONKO estime M. SALL relèverait de la haute trahison, d’une procédure de destitution au regard de son «comportement autocratique et de la gestion patrimoniale du pouvoir d’Etat» pages 193-194. Rien que cela ! Excusez du peu. Mais tout ce qui est excessif n’a pas de sens. Il n’a pas échappé, à M. SONKO, devenu spécialiste du droit des contrats, que la remise en cause de l’acte initial, même signé par le précédent gouvernement, en l’occurrence par maître Abdoulaye WADE, entraînerait, des risques certains d’un plein contentieux, une action en dommages et intérêts, pour remise en cause la parole de l’Etat. L’ancien premier, Abdoul M’BAYE, est coupable d’avoir été «contresignataire des deux décrets qu’il dénonce aujourd’hui» dit M. SONKO.

 

M. SONKO énonce qu’il fallait fiscaliser certaines opérations dites spéculatives. L’Etat du Sénégal aurait dû exercer son droit de préemption. En effet, «M. TIMIS a cédé à Kosmos à 60% des 90% acquis auprès de PETRO-TIM, à peine un mois après leur acquisition» dit M. SONKO. Or ce sont là les blocs les «plus prometteurs» ; il y aurait donc «enrichissement sans cause». Par conséquent, le Ministre de l’énergie en s’abstenant à procéder à une préemption, par ses négligences, a compromis les intérêts du Sénégal. Par ailleurs, cette opération spéculative (200 milliards de dollars) aurait dûe, suivant M. SONKO, être assujettie à l’impôt sur le revenu. Interpellé, le Ministre des finances, M. Amadou BA, son ex-mentor, s’est recroquevillé dans «un mutisme bavard».

 

II – Une esquisse d’interrogations et solutions intéressantes

fondées sur un Benchmarking

 

A – L’engagement politique a-t-il encore un sens ?

 

Devant ce qu’il qualifie de «spoliations» M. SONKO examine diverses alternatives pour rétablir, selon lui, le peuple sénégalais dans ses droits.  A défaut, de procédures juridiques adéquates pour châtier le chef de l’Etat, où donc trouver l’engagement politique nécessaire pour châtier les gouvernants considérés comme véreux ?

 

N’étant pas entendu par le peuple sénégalais dans sa guerre sainte de moralisation de la vie publique, M. SONKO fustige l’absence de réaction des Sénégalais : «Ce peuple, connu pour sa passivité et son insensibilité, face au fléau de mal-gouvernance qui l’affecte et le paupérise, saura-t-il enfin reprendre sa souveraineté et son devoir de contrôle citoyen de la gouvernance ?». Le peuple sénégalais reste passif et retranché dans ce qu’il sait faire le mieux : «commenter, polémiquer et oublier au bout quelques jours».  Devant ce qu’il considère comme étant «le fatalisme béat», M. SONKO, avec son sens de la formule, estime : «dans ces conditions, même Allah en viendrait à démissionner». Naturellement, le grand sauveur ce serait ni le peuple, ni le Seigneur, mais son parti politique : «ce pays n’a pas besoin de héros, ni de martyrs. Il a besoin d’action patriotique collective, de conscience». Le Sénégal a besoin de «contrepouvoirs» et une veille permanente, et l’épisode du 23 juin 2011 ne serait qu’une réaction épisodique. Si M. SONKO minimise l’héritage du 23 juin 2011, je crois qu’il s’agit là d’un point important. Le peuple sénégalais a gagné en maturité ; il n’est pas aussi léthargique que cela. Le peuple sénégalais a fixé une ligne rouge qu’aucun gouvernement ne pourrait plus franchir, sans compromettre son avenir. Même si cela ne convient pas à M. SONKO, devenu certes député, le peuple sénégalais bien donné une confortable majorité à M. Macky SALL, aux législatives de juillet 2017, invalidant ainsi toutes ses calomnies et ses insinuations. Quand, M. SONKO crie au loup et qu’il n’est pas entendu, il est probable que son argumentaire est resté peu convaincant.

 

M. SONKO s’est félicité que depuis l’indépendance, en 1960, le régime civil de l’Etat, sans coups d’Etat militaires, a prévalu. Cependant, M. SONKO a omis de signaler que la démocratie sénégalaise, même si elle est à parfaire, c’est le combat de chaque instant, a connu trois alternances, ce qui n’est pas négligeable en Afrique. M. Macky SALL, lui-même, confronté au pouvoir personnel et familial de M. WADE, a démissionné de tous ses mandats, et a conquis, de haute lutte, le pouvoir avec un parti créé en moins de 5 ans. C’est M. SALL qui a renforcé les institutions avec le référendum du 20 mars 2016. Avec ouvrage «pétrole et gaz» au vitriol, M. SONKO, en opposant irréductible, continue de faire son travail, en toute liberté. Il avait prétendu que son ouvrage «pétrole et gaz» serait interdit et censuré au Sénégal, or, cela s’est révélé rigoureusement inexact. Ce qui l’intéresse, ce n’est ni la Vérité, ni la moralité, c’est sa propagande politique et syndical au service de ses ambitions personnelles. Dans d’autres pays africains, les marges de manœuvres de l’opposition sont nettement moins importantes. 

 

Les intellectuels, la société civile et la presse, dans ce qu’il considère comme étant une «grave spoliation» de l’Etat, ne semblent pas avoir été convaincus par son rapport disciplinaire. M. SONKO cite le professeur Moustapha KASSE qui évoque les «diverses asthénies de l’élite politique (…) l’élite intellectuelle s’abstient de prendre sa part de responsabilité et démissionne purement et simplement, alors que la société civile, cette nébuleuse caméléonesque, change au gré de ses bailleurs occultes» page 207. M. SONKO considère que c’est un tableau fidèle, mais aussitôt après il fait remarquer que le professeur KASSE est «devenu un des grands laudateurs du président Macky SALL». Malheur donc à celui qui dit la Vérité, s’il appartient au camp d’en-face ! Un tel manichéisme est consternant. Par ailleurs, pour M. SONKO, les marabouts et imams ne là que «pour casser l’opposant indélicat, clouer au pilori les fonctionnaires transgresseurs du secret professionnel, louanger Macky Sall et son régime». Pour ces marabouts, selon M. SONKO, l’Islam leur réserve la Fournaise : «le plus châtié d’entre les Hommes, au Jour du Jugement, sera un iman injuste» page 209. Naturellement, devant l’échec de ces corps intermédiaires, il faut des rassemblements géants pour exiger le départ de M. SALL et exiger la transparence pages 211-2014.


 

M. SONKO dénonce, à juste titre, la place de l’argent qui corrompt notre société ; c’est un vaste débat qui concerne ces parasites de marabouts qui bénéficient des finances publics, sans aucune information ou contrôle parlementaire. On sait que les familles, dans notre société, poussent nos dirigeants, mêmes les plus vertus, aux trafics d’influence et à la corruption. Dans notre société traditionnelle, l’homme public doit avant tout aider sa famille, quelque soient les moyens utilisés.  Par ailleurs, comment faire de la politique, sans financement des partis politiques, quand on a une grande famille à nourrir et qu’on n’a que la politique comme gagne-pain. Comment être vertueux quand l’estomac crie famine et que la famille pousse au crime ? Ces questions devraient être examinées, de façon sérieuse, par l’ensemble de la classe, elles pervertissent notre système démocratique. Mais pourquoi croire en M. SONKO, là où d’autres, selon lui, ont échoué, ou nous ont trompés ?
 
En ce début du XXIème siècle, je souscris au constat pertinent de M. SONKO que je reformule ainsi : les citoyens sont profondément désabusés et fatalistes ; ils ne font plus confiance à la Politique au sens noble du terme, et se retranchent dans des démarches de survie, égoïstes et individualistes. J’irai même plus loin que M. SONKO, c’est «la société du vide» suivant le titre d’un ouvrage d’Yves BAREL ou c’est plutôt, au sens philosophique «l’ère du vide». En effet, les individus ou les partis politiques affamés et préoccupés par leur survie, basculent dans l’exaltation de l’égoïsme, la «transhumance», la politique du spectacle et du paraître, le besoin de notoriété ou de reconnaissance, allant jusqu’à la promotion des «insulteurs» qui ont sali nos valeurs de respect. Dans notre cher Sénégal, les vraies valeurs politiques, l’art de gérer la Cité, s’affaissent et cèdent la place à diverses interpellations anecdotiques au sein du microcosme décrédibilisant, en fait, toute la classe politique, opposition et gouvernement confondus. Dans sa recherche de l’éthique, de la performance et de la bonne gouvernance, M. SONKO nous demande de lui faire confiance ; il aurait la réponse adéquate aux questions de souveraineté et de moralisation de la vie politique sénégalaise. Je n’ai aucune raison de douter, actuellement, de sa sincérité. Bien au contraire, je salue même son courage et son obstination dans la défense de ses idées ; c’est un combat honorable qu’il mène dans l’opposition, et il est sérieux dans son travail d’opposant. «Il se peut que ce soit juste en théorie, mais, en pratique, cela ne vaut point» s’interrogeait Emmanuel KANT. On juge réellement la sincérité et l’efficacité de l’engagement d’un homme politique quand il est au pouvoir, et c’est là un des grands paradoxes de la démocratie. A défaut de pouvoir sonder les reins et le cœur des candidats au pouvoir, le constat est affligeant. En effet, jusqu’ici, la démarche, purement politicienne des candidats aux élections, consiste à dire : «faites-nous confiance, demain on rase gratis». Hélas, une fois au pouvoir l’opposant, même le plus intraitable, devient «réaliste» et sage, il cède aux sirènes des flatteries et se heurte au mur de l’argent. Ainsi, les Communismes nous avaient promis le «Grand soir», on a eu le Goulag ; cela a favorisé, certes, la démocratie pluraliste en Afrique, mais une survivance de régimes préhistoriques et de l’odieuse «Françafrique» (voir mon post sur De Gaulle et l’Afrique), réduisant nos souverainetés à néant. Aux Etats-Unis, l’avènement de Donald TRUMP se résume en une gesticulation dangereuse pour la paix et la cohésion de la société internationale, en Grande-Bretagne «Le Brexit», considéré comme une démarche souveraineté, se révèle comme étant un saut périlleux. En France, en 1995, Jacques CHIRAC avait diagnostiqué, à juste titre, «une Fracture sociale», en 2012 M. François HOLLANDE avait dit «Mon ennemi, c’est la Finance» mais il a le contraire de ce qu’il avait promis, et a liquidé le Parti socialiste ; en 2007, M. SARKOZY s’est affiché comme étant une «Droite décomplexée», mais il a fait promotion des idées du Front National. En 2017, M. Emmanuel MACRON se voulait « Ni de droite, ni de Gauche» ; il avait promis de mettre fin à la «Françafrique» et de considérer l’Afrique comme un «continent d’opportunités». M. MACRON qui a pratiquement le même âge que M. SONKO, une fois élu, est devenu le président des riches. M. MACRON s’est surtout illustré par son arrogance et son impolitesse à l’égard des Africains, notamment par un caractère obsessionnel de la démographie et de l’immigration africaines (voir mon post sur le projet de loi sur l’immigration en France). M. MACRO, par ses déclarations néo-colonialistes, a ravalé son collègue Burkinabé au rang de simple «électricien». Au Sénégal, durant plus de 30 ans, et en opposant légendaire, maître Abdoulaye WADE avait promis le «SOPI» (changement) mais une fois élu, il a patrimonialisé et ethnicisé le pouvoir. M SONKO qui avait soutenu maître WADE, constate que c’est lui a signé les contrats initiaux sur le pétrole et gaz qu’il dénonce maintenant. En conséquence, et par rapport aux interpellations de M. SONKO, je repose la question : l’engagement politique a-t-il encore un sens ?
 
C’est un chemin difficile et exigeant, et qui ne dépend pas seulement que de nos gouvernants, cela dépend de chacun d’entre nous. Je réponds à cette question, sans hésiter, par l’affirmative. Un des enjeux majeurs à venir au Sénégal, comme en Afrique, c’est la question de la souveraineté et de l’unité nationales. Pour cela, il faut réhabiliter la Politique, dans sa grande noblesse, c’est-à-dire servir et non se servir ; cette préoccupation devrait animer quiconque voudrait se lancer en politique. Cependant, ce défi n’est pas l’apanage de l’opposition. La question fondamentale est donc comment contrôler nos gouvernants, quelle que soit leur couleur politique, de façon efficace et par des mécanismes associant la vigilance du peuple, lorsque nos régimes constitutionnels sont fondés sur des systèmes représentatifs, avec l’effet majoritaire ?
 
En définitive, M. Ousmane SONKO, en dépit de nos désaccords sur le sens qu’il donne à son tract politique et syndical dans cet ouvrage «pétrole et gaz», est un homme qui semble déterminé, et pour l’instant, courageux et sans concession, et se prend au sérieux, dans sa mission d’opposant. Il faut prendre au sérieux ceux qui se veulent sérieux : «Nous aimons les moutons noirs, ceux qui ouvrent «leur gueule», surtout quand la contradiction, la controverse est fructueuse» écrit Pierre BOURDIEU. C’est en ce sens que je salue son opiniâtreté et sa combativité pour les idées auxquelles il croit. C’est respectable. Il ne faut jamais sous-estimer ses adversaires politiques qui ne sont pas des ennemis ; dans leurs diatribes, il faut même les respecter, et cela l’honneur de la démocratie. Même s’il s’est égaré, pour l’essentiel du temps dans des polémiques stériles, M. SONKO a fini par esquisser, timidement, quelques à la fin de son ouvrage ; ce que je trouve intéressant, pour la vitalité de la démocratie.
 
B – Quels éléments garantissant la souveraineté,
dans le respect de l’éthique, de nos pays africains
 
Dans une démarche de Benchmarking, M. SONKO esquisse des propositions intéressantes dans son ouvrage pages 2017-2037.
1 - Promouvoir la transparence et l’éthique
Cette transparence procède «d’une vision» avec un cadre réglementaire échappant à une logique clanique, pour  «une gestion profitable». Les informations doivent êtres «accessibles et compréhensibles» pour le grand public, avec un rôle d’enquête et de sanction de l’OFNAC.
 
L’Etat doit avoir une quote-part préservée, renforcer les compétences des agents de l’administration fiscale et douanière, se prémunir contre les spéculations et exercer son droit de préemption, si nécessaire.
 
2 – Gérer de façon concertée et valoriser les profits tirés des produits pétroliers et gaziers, renforcer la Société africaine de Raffinage (SAR) et respecter les règles environnementales.
 
M. SONKO considère que la mise en place d’un Comité «est à saluer». Mais il déplore la prépondérance de l’Etat au sein de l’OFNAC et l’absence de la société civile et de l’opposition.
 
Il faudrait :
- créer un fonds d’investissement en vue d’une solidarité générationnelle (retraite, et investir à l’étranger afin de limiter les risques)
- former, à l’avance, les Sénégalais sur les métiers du pétrole et du gaz
- initier une plate-forme pétrolière nationale,
- préempter certaines opérations
- soutenir l’industrialisation du pays.
 
Le président Macky SALL ne redouta pas le débat et les contradictions. Ces quelques idées émises par Ousmane SONKO, extirpées de leur aspect polémique, tendancieux voire diffamatoire, sont entendables. Le président SALL nous a souvent surpris par sa capacité à prendre en compte et à dépasser les idées y compris les plus audacieuses. Le président Macky SALL a même déjà annoncé une loi sur la transparence du pétrole en 2018. La nomination de M. Mansour Elimane KANE, un homme jugé intègre par tous, et la création d’une Commission chargée de la gestion du pétrole, indiquent que le président SALL, en dirigeant responsable et vertueux, est conscient des devoirs de sa charge. Par ailleurs, le président SALL a une grande faculté d’anticipation et une vision stratégique. C’est ainsi que, bien avant le président MACRON en 2017, M. Macky SALL avait décelé le besoin de renouvellement la classe politique, la nécessité de dépasser les clivages entre la Gauche et Les Libéraux, en procédant à une alliance du centre-droit avec les forces significatives du Parti socialiste. Elu à 65% en 2012, le président Macky SALL a maintenu intacte sa grande popularité aux scrutins, très disputés, voire hystériques, au référendum du 20 mars 2016 et aux législatives de juillet 2017. Depuis 2012, la donne a changé : le Parti socialiste sénégalais, comme son cousin français, est traversé par de fortes dissensions crypto-personnelles ; l’AFP de M. Moustapha NIASSE, avec l’âge du capitaine, est-il à bout de souffle ? Par ailleurs, la question du pétrole et du gaz, c’est un enjeu majeur pour la cohésion du Sénégal, l’avenir de ses enfants. Un dirigeant de la stature du président Macky SALL, contact de la population, sait entreprendre de projets innovants, et doit rester, pour écouter et prendre en compte les besoins fondamentaux du pays, y compris lorsque ces idées émanent des autres, notamment de M. SONKO. Le président Macky SALL, en dirigeant avisé, est conscient qu’il faut éviter la malédiction du pétrole, et saisir cette opportunité pour un changement radical du Sénégal, profitable à tous : «Il ne faut pas transformer l’or en boue» dit un dicton. Le gaz et le pétrole sont une opportunité pour notre pays, et non une malédiction. Incarnation politique de la conscience de notre souveraineté, il est probable aussi, par son sens politique, que le président Macky SALL, comme il l’avait en 2012, saura proposer aux Sénégalais, en 2019, un projet innovant, à la mesure des attentes notamment des plus démunis.
 
Références
SONKO (Ousmane), Pétrole et gaz au Sénégal : chronique d’une spoliation, Paris, Fauves, 2017, 253 pages, au prix de 25 €.
Paris, le 2 janvier 2018, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«M. Ousmane SONKO et son ouvrage pétrole et gaz au Sénégal : chronique d’une spoliation», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«M. Ousmane SONKO et son ouvrage pétrole et gaz au Sénégal : chronique d’une spoliation», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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26 décembre 2017 2 26 /12 /décembre /2017 19:30

Longtemps j’avais cru que j’étais né à Danthiady, dans mon Fouta-Toro, jusqu’à ce que je découvre Paris. Comme s’il s’agissait d’une seconde naissance, je me suis émerveillé, notamment, pour le métro, ces lieux insolites et ces rencontres improbables au cours de mes escapades. Les cafés parisiens occupent une place de choix dans mon étonnement qui ne cesse de m’étonner. En effet, lieu par excellence de la sociabilité dans toutes les classes de la société, le café parisien singularise, à lui tout seul, le génie du peuple français. Du plus huppé au plus modeste, où l’on voit et où l’on est vu, spectacle à lui seul, le café parisien est une sorte de théâtre où défile toute une faune insolite. Le café parisien est un lieu typique de la ville, de la grande ville, de l’urbanité et de la sociabilité, qu’elle soit populaire, mondaine, ou littéraire. Le café parisien peut être également un lieu de rêve, pour échapper momentanément, à une vie anxiogène et étouffante. Ceux qui détestent Paris ne manquent pas de dépeindre cette ville étouffante, polluée, boboïsée, inhospitalière et rythmée par le métro-boulot-dodo.  En effet, le café est aussi, un lieu de perdition. J’en ai vu des visages rongés par l’alcool, ou une frénésie devant les jeux du hasard qui traduisent un phénomène de dépendance exigeant une cure de désintoxication. Tout cela est juste, mais Paris n’est seulement que cela ; c’est aussi un lieu où la magie et l’envoûtement opèrent à chaque coin de rue. Ah, si les murs pouvaient parler ! Paris est une ville hautement chargée d’histoire, et ses cafés sont les témoins majeurs des révoltes, des révolutions, du bouillonnement culturel, des mutations démographiques, du cosmopolitisme tant redouté, et de l’esprit de fête de la France.


«La Rotonde» ouvre, en 1903, au 105 boulevard Montparnasse, côté impair, à Paris 6ème, dans le quartier Notre-Dame-des-Champs. Au début du XXème siècle, la Rotonde est un bistrot populaire et ouvrier. «Avant le Cubisme, avant 1914, ce n’était qu’un petit café provincial où des rapins chevelus, des sculpteurs épiques se réunissaient pour siroter leur «purée» ou un démocratique «Gloria». Ils y venaient en pantalon de velours à la hussarde, la lavallière noire nouée au cou et le feutre cabossé d’un coup de poing à la tête. Léon Bloy y faisait des sermons au vitriol, tandis que ses auditeurs la bouffarde au bec, jouaient à la manille ou au jacquet avec le patron. Bon enfant, le bon père Libion ne s’apercevait jamais du client gêné qui oubliait de régler sa consommation» écrit Henry COSSIRA dans le Monde Illustré. «On a toujours mangé à la Rotonde, mais au début ce n’était que des croissants accompagnés d’un café au lait qui a toujours la réputation» écrit Maurice des OMBIAUX, en 1928. Sous Victor LIBION, le café de la Rotonde est resté ouvert à toutes les couches sociales, y compris aux plus démunis : «Parfois, dans un coin de café, de pauvres types, hâves, faméliques, car ils ne mangeaient pas sans doute tous les jours, s’asseyaient dans un coin de café pour dévorer un croissant trempé, ils n’adressaient pas la parole aux autres, mais parlaient entre eux à voix basse. Parfois leurs yeux lançaient des éclairs» précise Henry COSSIRA. Un poète espagnol a évoqué les temps de ce vieux bistrot de la Rotonde : «Le petit bar de la Rotonde était plein de monde. A pleine quelques clochers, en entendant la discussion tournèrent à moitié la tête sans cesser d’agiter le sucre de leur café» dit Ramon GOMEZ de la CERNA. «La Rotonde est le plus célèbre de tous les cafés de Montparnasse. La liste de ses clients réputés couvrirait plusieurs pages. (…) En 1911, le petit bar fut inauguré par Roger Wilde, le plus ancien montparnassien et par le plus vieux Granowski. On y voyait déjà avant 1914, Aïcha, la Noire, Picasso, Braque, etc. » écrit Louis FERRAND. Un écrivain, Léon-Paul FARGUE disait que ce bar était fréquenté par des «Négres agrégés, des philosophes Abyssins».

Un auvergnat, Victor LIBION agrandit la Rotonde en 1911 en achetant un magasin de chaussures dont il liquida le stock, y installa un bar ; peu après il achetait la boutique voisine, ce qui lui permit d'ouvrir une seconde salle pour les habitués. «Acquéreur d’un petit bar, (…) l’impérialisme s’installa dans son esprit. Il se voulut puissant pour servir ce qu’il apprenait promptement à chérir. (…) L’œil clair reluisait de gentillesse militante» dit André SALMON. La Rotonde est un bar cosmopolite, populaire et animé : «Pénétrons dans le petit bar, par l’entrée d’angle. Un tapage infernal, des bruits de voix où des mots étrangers, inconnus ou barbares, chantants ou rauques, s’assaillent et se heurtent ; des cliquetis de cuillers, des chocs de verreries et de soucoupes (…) Devant l’étroit et haut comptoir, debout, des guatémaliens et des japonais, tchécoslovaques, des scandinaves, des russes et des australiens, mangent des croissants en buvant du vin ou du café» écrit Charles FEGDAL. «Toute La Rotonde, un monde de parias, mais nous, les parias des parias [...] Nous réunissent la haine d’une vision bourgeoise des Français et un amour immodéré du caractère français» écrit Ilya EHRENBOURG.


«En vérité, y’a-t-il encore des patagons qui ignorent que le centre du monde est à Montparnasse et que le centre de Montparnasse est au carrefour Vavin ? Le centre du monde est là où, entre le fameux restaurant Baty, le café du Dôme et le café de la Rotonde. (…) La Rotonde est comme la capitale de ce pays étonnant, elle enferme en elle-même une suite de transformations toutes tissées d’histoire» écrit Charles FEGDAL dans la revue des Beaux-arts de décembre 1925. En effet, la Rotonde est plein quartier de Montparnasse, au métro Vavin, face au fastueux «Dôme» du 108 boulevard Montparnasse fréquenté, au début du siècle dernier, par des Allemands et des Américains riches et les élèves de MATISSE, et près de la Coupole au 102 boulevard Montparnasse, un lieu mythique ouvert en 1927, et où Elsa TRIOLET a rencontré en 1928, Louis ARAGON, en présence de Vladimir MAIAKOVSKI. Le café Sélect, ouvert en 1924, vise la clientèle américaine, les écrivains de «La génération perdue» qui font souvent un tour à la Rotonde. Tout ce petit monde est mobile, «Paris is a Movable Feast» comme le dirait Ernest HEMINGWAY. «Montparnasse est le centre du monde ! Dans les quelques douze mètres qui séparent la gare du Montparnasse du Carrefour de l’Observatoire, Port-Royal, Saint-Michel, on y rencontre les représentants de tous les pays où les arts cherchent à exprimer les formes nouvelles de la vie» écrivent Gustave FUSS-AMORE et Maurice des OMBIAUX dans Mercure de France. Par ailleurs, la Rotonde est non loin de la «Closerie des Lilas», 171 boulevard Montparnasse, une ancienne guinguette ouverte depuis 1847, un lieu investi par Paul FORT (18772-1960, poète et dramaturge), et bien fréquenté par des artistes. La «Closerie des Lilas», un concurrent sérieux, camp retranché du dreyfusisme, a inauguré avec Paul FORT, ce mélange de poésie, de vin, de fêtes et de chansons. Les antidreyfusards, Maurice BARRES, Charles MAURRAS et leurs camelots se sont claustrés au café de Flore, au boulevard Saint-Germain. En 1912, Paul FORT fut élu «Prince des poètes» à la Closerie des Lilas, en remplacement de Paul VERLAINE, Stéphane MALLARME et de Léon DIERX qui venait de mourir. Fort de sa grande notoriété, Henri COMBES, patron de la Closerie des Lilas, répandait de la calomnie au sujet de la Rotonde : «Chez ce Monsieur là-bas (Libion, Rotonde), on sert des plats réchauffés et de la piquette» dit-il. A la terrasse de la Rotonde, le vent agitait des ordures, jusqu’au jour où un scandale éclata à la Rotonde : un soir, au moment de la fermeture, on découvrit un client belge, se disant poète, mort à sa table. Après enquête, on découvrit qu’il avait ingurgité de l’acide chlorhydrique et quelques substances suspectes. Victor LIBION fut mis hors de cause, mais par précaution, son café fut administrativement fermé pendant une semaine. Un beau jour, on découvrit également un cadavre à la Closerie des Lilas, Abraham SAFIN. Lors de l’autopsie, on décela de l’acide formique dans son ventre. En fait, ce vin frelaté provenait d’une cave de Mme MARION, à Tours. Victor LIBION, disculpé, jubila.


LIBION, un homme grassouillet, de petite taille et de peu d’éducation, était un patron avisé et cachait sous sa redingote un cœur excellent ; il a su faire de sa Rotonde, un pauvre café délabré, un lieu mythique de rendez-vous des artistes. Max JACOB (1876-1944) et ses amis ont choisi la Rotonde. En effet, bien avant Marcellin CAZES du Lipp ou Paul BOUBAL du café Flore, l’Auvergnat Victor LIBION, patron de la Rotonde est le premier prototype du patron qui rend populaire son bistro par son talent à sympathiser avec les artistes et à en faire un endroit recherché pour son ambiance. «Il est dépourvu de tout parti pris. Pour lui, tout nouvel habitué, d’où qu’il vint, quel qu’il fût, qu’il marquât bien ou mal, faisait partie de la maison, devenait en quelque sorte un des membres de la grande famille dont il se considérait comme le chef responsable» écrivent Gustave FUSS-AMORE et Maurice des OMBIAUX dans Mercure de France. En effet, LIBION est un manager de café qui ne fait pas que servir à boire et offrir une tournée de temps en temps, mais plutôt un savant dosage d’intelligence et de psychologie du contact, on se sent chez soi. LIBION avait l’art d’attirer les dames entretenues à son café, leur offrait des consommations, écoutait d’une oreille complaisante la confidence de leurs chagrins, leur rendaient de menus services. Reconnaissantes, ces dames revenaient avec leur riche protecteur. LIBION était très attachée à Aïcha, une muse des artistes. Entre 1912 et 1914, ces artistes, sans préjugés, avaient un modèle préféré, Aïcha, une métisse née à Batignolles, dans le 17ème arrondissement de Paris, d’une mère flamande et d’un père sud-américain. Tout le monde l’appelait «Négresse de la Rotonde» croyant qu’elle était originaire des Antilles ou d’Haïti. «On connaît ses yeux de gazelle et son sourire étincelant. On connaît son collier de verre et la grosse opale de sa bague, son goût, ses anecdotes, sa ligne et sa vie» écrit, en 1931, Emmanuel BOURCIER. Aïcha «La vénus de Montparnasse» était recherchée par les artistes «Il y a des croquis d’elle dans tous les cartons, des études de son corps splendide dans tous les ateliers et des toiles, qui la représentent nue, dans tous les musées» précise BOURCIER. Le témoignage de Charles FEGDAL, en 1925, sur la célébrité de Aïcha est édifiant : «De petits modèles, pas encore «arrivées», regardent avec envie la célèbre négresse Aïcha que tous les bons peintres d’art moderne ont au moins portraiturée une fois» dit-il. Les artistes sont devenus célèbres, et Aïcha est retombée dans l’oubli après le départ de LIBION de la Rotonde : «A présent je plains les petites d’aujourd’hui, avec leurs 25 francs par séance. Car il n’y plus de camarades. Il n’y a plus l’esprit qu’on avait avant quand on partageait cent sous, et qu’on formait une vraie famille, modèles et artistes mêlés !» dit Aïcha à Emmanuel BOURCIER. Aïcha regrette, profondément, les temps où Victor LIBION régnait sur la Rotonde «Il n’y a plus Libion. Quel homme charmant ! C’était un père pour nous. On pouvait avoir faim, être sans chambre, ne pas savoir où aller. Il savait venir en aide sans le faire sentir, tout naturellement, en bon papa. Chez lui on n’était jamais froissé d’accepter un croissant, un café-crème, un sandwich ou un verre de bière» dit Aïcha. Victor LIBION est un type sachant cadrer ses clients tout en leur donnant l’illusion de la liberté et de l’évasion. Les débuts à la Rotonde furent modestes. Mais LIBION était cordial, généreux ; il se liait avec les clients, des artistes pour la plupart qui s'y sentaient en famille. «Libion ne vint point à Montparnasse pour y exploiter pratiquement les conquêtes spirituelles de Paul Fort (La Closerie des Lilas). (…) Arrivé en flâneur, il comprit vite. Comprendre, c’est aimer. (…) Les clients de Libion devinrent vite ses amis» écrit André SALMON. Il gouvernait ce petit monde avec bienveillance et autorité. «Le patron de la Rotonde, le père Libion, était vraiment le père de tous pauvres affamés. Le célèbre café n’était qu’un modeste bistrot où trônait Libion et son sourire. Il s’occupait de tous les artistes, faisait éternellement crédit, donnait aux pauvres, avec un admirable désintéressement vraiment total, car il ne connaissait absolument rien à la peinture et ne s’en souciait guère. C’était pure fraternité envers des gens bien pauvres » écrit l’artiste FOUJITA, dans Marianne du 27 mars 1940. Chez LIBION on n’admettait pas les femmes en cheveux ; il faisait la chasse aux ivrognes et aux drogués, mais sa générosité à l'égard des clients trop pauvres pour payer était bien connue.

LIBION avait une tendresse particulière pour ses clients excentriques : «Ce sont des types qu’on remarque et qui finiront par rendre mon café célèbre» dit LIBION. A la Rotonde on pouvait y croiser des gens connus comme Guillaume APOLLINAIRE et Blaise CENDRARS. Mais Amedeo MODIGLIANI avait l'alcool mauvais et se faisait renvoyer de tous les bars. MODIGLIANI retrouva, dit-on, un comportement plus policé à La Rotonde où il rencontra sa future épouse, Jeanne HEBUTERNE, devenant ainsi une des figures marquantes de la Rotonde. Artiste agité, bruyant, irascible et batailleur, MODIGLIANI en imposait : «Quand la porte de la Rotonde s’ouvrait d’un large geste, il était beau de voir rentrer théâtralement Modigliani. Campé très droit sur ses jambes, sa noble tête fièrement rejetée en arrière, il s’immobilisait un instant promenait un regard lointain qui dépassait les étroites limites de la salle. Son allure d’aristocrate que ne dépassait nullement le gros chandail gris au col roulé, ses cheveux bouclés en broussaille, tout ajoutait encore à la noblesse de son beau visage» écrit Gabriel FOURNIER, un peintre et illustrateur. Frantz HESSEL décrit ainsi MODIGLIAIN «Quel artiste étonnant que Modigliani. En dépit d’une noblesse native que rien ne pourra entamer, il a pris pas mal des allures du vagabond. On a déjà connu des princes vagabonds. Qu’il soit souvent ivre n’a aucune importance si c’est quand il est ivre qu’il dessine comme un maître... Un maître tombé... mais faut-il dire tombé ?... dans le vagabondage». VLAMICK, un habitué de la Rotonde témoigne sur MODIGLIANI : «J’ai bien connu Modigliani. Je l’ai connu ayant faim. Je l’ai vu ivre. Je l’ai vu riche de quelque argent. En aucun cas, je ne l’ai vu manquer de grandeur et de générosité. Jamais je n’ai surpris chez lui le moindre sentiment bas. Mais je l’ai vu irascible, irrité de constater que la puissance de l’argent qu’il méprisait tant contrariait parfois sa volonté et sa fierté». Déraciné, séducteur impénitent, fêtard et alcoolique, quand MODIGLIANI avait bu un coup de trop, ce qui arrivait souvent, son lyrisme se fait amer et agressif. L'autorité débonnaire de LIBION s’exerçait sur les plus difficiles. Seul, LIBION pouvait dire à MODIGLIANI de se calmer, «sans porter à la folie furieuse le délire du grande Livournais, lequel, au contraire, en convenait et s’apaisait, pour un moment» note André SALMON. Cet auteur évoque aussi la dernière fois qu’il a vu MODIGLIANI avant de mourir à l’hôpital, après une atroce agonie : «Ce fut la dernière fois que je vus Modigliani enfoncé dans le suicide d’un matin, avec une vive tristesse dans les yeux». Ardengo SOFFICI témoigne aussi de la fin de vie de MODIGLIANI : «Son visage, autrefois si beau et clair s’était endurci, était torturé et violent ; sa bouche autrefois si belle se tordait dans une grimace amère, ses paroles étaient incohérentes et pleines de tristesse» dit-il. De nombreuses copies de tableaux de MODIGLIANI sont accrochées aux murs de la Rotonde.

La Rotonde a été un lieu de rendez-vous, sans doute pour préparer la révolution russe de 1917. Léon TROTSKY (1879-1940) fréquentait la Rotonde : «A la table où j'étais assis ce soir-là, j'avais eu pour voisin pendant quelques semaines un dîneur en pardessus qui réclamait toujours du bœuf gros sel et du bœuf gros poivre. On a su depuis que c'était Trotsky et personne dans l'établissement n'en conçut la moindre surprise car personne au café et de ce café seul, et peut-être le seul lieu au monde, ne désespère du voisin le plus malpropre, le plus pauvre, le plus grossier, au point de croire qu'il peut devenir un jour roi ou tyran» écrit dans son «Piéton de Paris», Léon-Paul FARGUE (1876-1947), poète et écrivain. En effet, parmi les mystérieux et pittoresques clients de la Rotonde, il y avait Wladimir Ilitsch et Léon-BRAUN-STEIN, car on ne les connaissait pas encore sous le nom de Lénine et de Trotsky. «Leurs compagnons se nommaient Lounatscharky, Kamenev, Zinoviev. Ils préparaient le grand soir et c’est ainsi que la Révolution bolchévique est née sur une table de l’ancienne Rotonde» écrit Henry COSSIRA. Lénine (1870-1294) résidait à Montrouge, rue Marie-Rose, et se rendait souvent le soir, à bicyclette à la Rotonde. Mais un jour, son vélo fut volé devant la Rotonde, et M. LIBION entra dans une grande colère. Léon TROTSKY, qui avait quitté Paris en 1908 pour Londres, est réapparu à Paris, de 1914 à 1916, à la Rotonde et s’occupait d’un journal révolutionnaire russe. Habitant à la rue Saint-André des Arts, à Paris 5ème, il allait souvent le soir à la Rotonde. En dépit ce qu’il avait une carte de presse, le gouvernement russe a obtenu de la France son expulsion, en 1916, vers l’Espagne. «Depuis l’année de guerre 1915, où Trotsky confiait à Montparnasse des projets qui paraissaient n’être que des rêves désordonnés d’un Tartare en délire et qui se sont pourtant réalisés, la fortune de la Rotonde s’est accrue d’une manière presque aussi féérique que celle du grand chef rouge dont l’inflexible volonté rayonne depuis la ville sacrée des icônes jusqu’aux terres mornes et glacées de la Sibérie, narguant les puissances et défiant le vieux monde, fatigué et malade, dépourvu de foi et d’idéal» écrivent Gustave FUSS-AMORE et Maurice des OMBIAUX dans Mercure de France.


LIBION ne s’inquiétait pas de la moralité de ses clients. Dans son établissement on y renifle éther et cocaïne. Après la Première guerre mondiale, on murmure que LIBION se serait livré à un trafic de cigarettes. En raison de ces négligences et face à une forte amende, il sera contraint de vendre la Rotonde. «C’est un événement historique, situé au carrefour Vavin, «nombril du monde», et noyau fulgurant de ce prestigieux microcosme, le très illustre café de la Rotonde vient de fermer. Versons un pleur mélancolique sur ce coin si pittoresque où la jeune bohème du XXème siècle remua à la pelle tant d’idées neuves, bonnes ou mauvaises, le pôle attractif, des intellectuels, des artistes, des réformateurs sociaux, des sectaires de tous les pays qui échangeaient là, tout en sirotant bourgeoisement le traditionnel café-crème, leurs doctrines, leurs espoirs et leurs utopies», dit, ironiquement, le journal Ric et Rac du 21 décembre 1935.


Auparavant, et alors que les révolutionnaires quittaient les lieux, les Cubistes et les futuristes prirent d’assaut la Rotonde. En 1912, Marie Rosonovitch VOROBIEFF, dite Marevna, une aristocrate russe, rencontre à la Rotonde, les artistes de Montparnasse ; ils y discutent du Cubisme, un principe régulateur de l’espace qu’une vision de la réalité. Le Cubisme qualifié par leurs adversaires, dont Jean-Emile BAYARD, d’art «factice et bruyant», leurs adeptes portaient généralement des bottines américaines et des casquettes à larges carreaux. Moïse KISLING, un impressionniste, venait à la Rotonde en salopette, mais des bracelets de fer ornaient ses poignets. Aucun autre lieu ne pouvait se targuer d'une telle concentration d'intellectuels, d'artistes, de marchants de tableaux et de muses. La Rotonde, au détriment de Montmartre, devient le café artistique des «Folles années» (Roaring Twenties). On voyait à la Rotonde, un certain Moïse KISLING (1891-1953) un artiste polonais ; ses tableaux de nus sont bien représentés à la Rotonde. Il fit le portrait de MODIGLIANI. Parmi les clients de la Rotonde, il y avait la célèbre Kiki, née Alice Ernestine PRIN (1901-1953), "reine des Montparnos", dont son compagnon, Man RAY (1890-1976), peintre et photographe, disait qu'elle était "irréprochable de la tête aux pieds". Dans ces années-là, la Rotonde est devenue célèbre.  "Le taxi s'arrêtera en face de la Rotonde. Quel que soit le café de Montparnasse où vous demandiez à un chauffeur de la rive droite de vous conduire, il vous conduira toujours à la Rotonde" écrit Ernest HEMINGWAY (1899-1961), dans le «Soleil se lève aussi», un habitué de la Rotonde, pour qui «Paris est une fête» (voir mon post). Tsugouharu Léonard FOUJITA (1886-1968), dessinateur et graveur japonais, non encore célèbre, avec sa femme, sont des habitués des lieux. Autour de BOURDELLE, de POMPON, de DESPIAU, gravitaient les peintres comme André DERAIN et ses savantes conversations, Maurice de VLAMINCK, un verveux comme son art lyrique et spontané ; ce sont fêtards et habitués de la Rotonde. Il ne faudrait pas naturellement oublier Suzanne VALENDON et son fils Maurice UTRILLO. «Alors que le père LIBION obligeait ses clients en leur prenant par pitié des tableaux dont il ignorait totalement la valeur future, les garçons de café de la Rotonde avaient flairé l’avenir du mouvement qui venait de naître. (…) Vint un moment où ils furent récompensés de leur philanthropie, lorsqu’ils cédèrent aux marchands de tableaux, qui les chassaient, ces témoignages d’une époque héroïque» écrit Henry COSSIRA.


La Rotonde est, en effet, un repère d’artistes qui migrent de Montmartre vers la Rive Gauche. Diego RIVERA (1886-1957), ami de MODIGLIANI et de TROTSKY, un bouillonnant personnage révolutionnaire, mexicain, beau parleur, esprit fin et habile, bagarreur, excessif, il se considérait comme l’un des inventeurs du cubisme, déclamait Bakounine et disait que bientôt le grand jour arriverait pour sa peinture et pour le Mexique. Le Cubisme qui venait de naître avait besoin d’un défenseur ; aussi Guillaume APOLLINAIRE sera le brillant avocat de ce courant artistique. Il sait ce qu’il doit au symbolisme qui a libéré les vers de ses contraintes et des règles pesantes de la prosodie. A l’exemple des peintres cubistes, APOLLINAIRE encourage à mêler la poésie aux choses de la vie, aux nouveautés, aux images, être fantaisiste et ordonner ses palettes selon ses propres couleurs. Souffrant de maux d’amour, insomniaque et angoissé, Guillaume APOLLINAIRE venait écrire certains de ses poèmes à la Rotonde : «Alpinisme pour alpinisme, c’est toujours la montagne, l’art sur les sommets. Les rapins ne sont plus à leur aise dans le Montmartre moderne, difficile à gravir, plein de faux artistes, d’industriels fantaisistes et de fumeurs d’opium à la flan. A Montparnasse, au contraire, on trouve maintenant les vrais artistes habillés à l’américaine. Quelques uns d’entre eux se piquent le nez à la coco. Mais, ça ne fait rien, les principes de la plus part sont opposés à l’indigestion des paradis artificiels, quels qu’ils soient» écrit Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918). Un des éminents habitués de la Rotonde est Pablo PICASSO (1881-1973), ami de Guillaume APOLINAIRE et d’André SALMON : «Petit de taille, un front volontairement barré d’une mèche noire, toujours entouré d’une cour de femmes, il apparaissait dans le cénacle, tel un jeune Bonaparte de la peinture, et chacun croyait lire sur son visage le latin, les signes de la grande prédestination à la gloire» écrivent Gustave FUSS-AMORE et Maurice des OMBIAUX dans Mercure de France. Certains artistes qui fréquentaient la Rotonde n’étaient pas encore célèbres, et cela a pu abuser Ernest HEMINGWAY qui écrit dans son «Adieu aux armes» que «Vous trouverez tout ce que vous voulez à la Rotonde sauf des artistes sérieux. L’ennui est que les gens qui visitent le Quartier Latin entrent à la Rotonde et croient y voir un vrai rassemblement de Paris. Je tiens à rectifier cela publiquement» dit-il. Paris centre artistique mondial, a attiré au début du siècle dernier, plus de 200 artistes juifs fuyant les persécutions dans les pays de l’Est (Russie, Pologne, Roumanie). Ce sont souvent des artistes jeunes et pauvres qui résidaient à la «Ruche» et fréquentaient la Rotonde devenue un rendez-vous cosmopolite et fraternel «On y des têtes sémites, voisinant amicalement avec les têtes anglo-saxonnes, latines, slaves et scandinaves. La fraternité des peuples si difficile à réaliser en politique, il y a longtemps qu’elle s’est réalisée par les artistes autour des tables de la Rotonde» écrit J. BIELINKY dans l’Univers israélite de 1924.


 

«C’est pendant la guerre que le snobisme commença à s’intéresser à Montparnasse. Les gens du monde vinrent dans de belles limousines, pour voir vivre les artistes, un peu comme des bêtes curieuses. Ils nous donnèrent des subsides (…) L’argent était entré à Montparnasse, et avec lui vinrent les dissensions, les vanités, la fin du bohême au grand cœur» écrit Léonard FOUJITA dans ses souvenirs de Montparnasse en 1940. Une partie des artistes pauvres se trouvent exclus de la Rotonde devenue un lieu de ralliement des riches «Beaucoup d’artistes juifs regrettent la  vieille Rotonde, celle d’avant guerre, modeste, un peu délabrée, où, moyennant une consommation de 25 centimes, on restait des heures à discuter d’art et politique, souvent avec ceux qui dirigent actuellement avec l’empire des tsars. Beaucoup d’artistes juifs n’osent plus mettre les pieds dans la nouvelle Rotonde luxueuse, où les lumières aveuglantes mettent trop en relief les défauts de leur tenue» écrit BIELINKY. Le savant, Jacques MARITAIN (1882-1973), professeur à l’université catholique, ne daigne pas disserter, parfois, à la Rotonde, avec ses disciples les sujets les plus graves. «Les idées s’échangent, les connaissances se pénètrent, les préjugés s’abolissent ; Montparnasse n’a pas de préjugés ; on ne créé rien avec des préjugés» disent Gustave FUSS-AMORE et Maurice des OMBIAUX dans Mercure de France. Les étrangers célèbres, s’ils sont de passage à Paris, se croient obligés de respirer, au moins une fois, l’atmosphère cosmopolite de la Rotonde. Aussi, Charlie CHAPLIN, en compagnie de Douglas FAIRBANKS et de Mary PICKFORD, réserva sa première visite, le 19 septembre 1921, à la Rotonde, un endroit considéré par les Américains, comme extravagant, anticonformiste et singulier : «Lorsque Charlie Chaplin, le fameux Charlot du cinéma, vint à Paris, une des premières curiosités dont il s’enquit fut le café de la Rotonde, dont il n’était que bruit dans tout Los Angelès. Et Charlie fut conduit à la Rotonde, où il fut acclamé» précisent Gustave FUSS-AMORE et Maurice des OMBIAUX dans Mercure de France. Les Américains commencent à apprécier la Rotonde : «New York a été écumé et déversé à pleines louches sur ce secteur de Paris attenant à la Rotonde. (…) La fange la plus épaisse et la plus fangeuse a tant bien que mal traversé l’Atlantique et fait de la Rotonde, par ses réunions de l’après-midi et du soir, le principal centre d’intérêt du Quartier Latin pour les touristes à la recherche d’atmosphère», écrit Ernest HEMINGWAY dans The Toronto Star Weekly du 25 mars 1922. L’ambiance après la Première guerre mondiale est bon enfant. Les artistes improvisent lors nationale de 1922, un concert de Jazz «Je me trouve à 3 h de la nuit au 1er étage de la tour de Babel, de la Rotonde, la vraie, celle de l’Europe et autres parties du monde nous envient. Tandis que dans les rues le peuple se  livre à d’enthousiastes ébats chorégraphiques, j’assiste ici à un attrayant concert. Il y a dans l’assistance des gens de qualité. Sans parler d’une douzaine de princesses et de princes russes en exil je trouve là, en plus de la clientèle habituelle, des écrivains et des artistes célèbres qui, comme moi, prennent plaisir à la musique» dit Carol BERARD, écrivain.  

 

En ce début de XXIème siècle, la brasserie de la Rotonde, est devenue un lieu huppé, et recherché par la haute société, tout en restant ouverte même aux «Nou-souchiens» et aux plus modestes. Ainsi, le 23 avril 2017, au soir du 1er tour des présidentielles de 2017, la Rotonde accueille Emmanuel MACRON, arrivé en tête, mais qui va affronter au 2ème tour Marine LE PEN du Front National, un parti d’extrême droite. M. MACRON est entouré de personnalités de Jet Set, notamment de Line RENAUD, Jacques ATTALI, Stéphan BERN, Pierre ARDITI et Romain GOUPIL. Ces agapes réveillent les démons d’un passé récent. La comparaison est vite faite avec le Fouquet’s du 6 mai 2007 de M. Nicolas SARKOZY. «Cette fête à la Rotonde est assez indigne dans une situation politique où l'extrême droite est qualifiée pour le second tour", a tweeté David CORMAN, secrétaire national d'Europe Ecologie-Les Verts. Il ne faudrait pas oublier que c'est à La Rotonde, en octobre 2011, que François HOLLANDE fêta sa victoire à la primaire socialiste aux côtés de sa compagne Valérie TRIERWEILER.

Bibliographie sélective

          

Anonyme, «Souvenir de la Rotonde», Le Ric et Rac, n°354 du 21 décembre 1935, page 2 ;

BAYARD (Jean Emile), «Montparnasse d’hier et d’aujourd’hui», LE RAPPEL, n°20705, du 30 juillet 1927, page 3 ;

BAYARD (Jean-Emile), Montparnasse, hier et aujourd’hui : ses artistes et écrivains, étrangers et français, les plus célèbres, Paris, Jouve, 1927, 502 pages, spéc pages 464-471 ;

BERARD (Carol), «Le jazz band à la Rotonde», Paris-guide, du 22 au 29 juillet 1922, pages 8-9 ;

BIELINSKY (J), «Les artistes juifs à Paris», L’Univers israélite, n°53, du 12 septembre 1924, pages 517-520 ;

BOURCIER (Emmanuel), «Aïcha la vedette, la Vénus de Montparnasse», Paris-Soir, n°2700, du 17 avril 1931, page 2 ;

CARALLA (Jean-Paul), Montparnasse : l’âge d’or, Paris, La table ronde, 1997, 162 pages ;


COSSIRA (Henry), «Grandeur et décadence de Montparnasse : Feue la Rotonde», Le Monde illustré, n°4075 du 26 janvier 1936, pages 77-78 ;


CRESPELLE (Jean-Paul), Montparnasse vivant, Paris, Hachette, 1962, 332 pages ;


FARGUE (Paul-Léon), Le piéton de Paris, Gallimard, 1964 et 1993, 308 pages ;

FEGDAL (Charles), «Rendez-vous d’artistes : la Rotonde», Revue des Beaux-arts, n°441, du 1er décembre 1925, pages 1-2 ;

FERRAND (Louis), «Le Montparnasse des arts », Air France revue, 1965, page 26 et 32 ;

FRANCK (Dan), Le temps des bohèmes, Paris, Grasset, 2015, 1216 pages, spéc pages 140 et suivantes ;

FOUJITA (T. Léonard), «Souvenir de Montparnasse», Marianne, n°338, du 27 mars 1940, page 5 ;

FUSS-AMORE (Gustave), OMBIAUX des (Maurice) «Montparnasse», MERCURE de FRANCE, n°633, du 1er novembre 1924, 677-721 ;

JOFFROY (Alain), La vie réinventée : L'explosion des années 20 à Paris, Paris, Rocher, 2004, 472 pages ;

LEMAIRE (Gérard-Georges), Cafés d'autrefois, Paris, Plume, 2000, 176 pages ;

LETAILLEUR (Gérard), Histoire insolite des cafés parisiens, préface de Jean Piat, Paris, Perrin et ED18, 2011, 359 pages ;

OMBIAUX des (Maurice), «La Rotonde, boulevard Montparnasse», La semaine à Paris, n°323, du 3 au 10 août 1928, pages 12-13 ;

SALMON (André), Montparnasse, Paris, André Bonne, 1950, 285 pages, spéc pages 130-136 ;

VERNE (Maurice), «Ici à Montrouge, Nadiejda Lénine vécut des jours et des nuits romanesques», Paris Soir, du 4 mars 1939, n°165, page 15.


Paris, le 25 décembre 2017, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

La Rotonde, dans le quartier des artistes de Montparnasse, à Paris 6ème, métro Vavin.
La Rotonde, dans le quartier des artistes de Montparnasse, à Paris 6ème, métro Vavin.
La Rotonde, dans le quartier des artistes de Montparnasse, à Paris 6ème, métro Vavin.
La Rotonde, dans le quartier des artistes de Montparnasse, à Paris 6ème, métro Vavin.
La Rotonde, dans le quartier des artistes de Montparnasse, à Paris 6ème, métro Vavin.
La Rotonde, dans le quartier des artistes de Montparnasse, à Paris 6ème, métro Vavin.
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La Rotonde, dans le quartier des artistes de Montparnasse, à Paris 6ème, métro Vavin.
La Rotonde, dans le quartier des artistes de Montparnasse, à Paris 6ème, métro Vavin.
La Rotonde, dans le quartier des artistes de Montparnasse, à Paris 6ème, métro Vavin.
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La Rotonde, dans le quartier des artistes de Montparnasse, à Paris 6ème, métro Vavin.
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23 décembre 2017 6 23 /12 /décembre /2017 19:37
Un projet de la loi sévère, et particulièrement répressif à l’encontre des étrangers, est en cours de gestation en France. L’objectif affiché est prétendument «d’expulser plus, pour mieux accueillir». Ainsi, le 5 septembre 2017, le président MACRON a donné pour instruction une «refondation» de la politique d’immigration, sur une ligne ferme. «Nous sommes inefficaces dans la reconduite», a précisé le président français. Ce texte arrivera en discussion en avril 2018. Auparavant, le 28 juillet 2017, le chef de l’Etat français avait déclaré : "Je ne veux plus, d'ici la fin de l'année, avoir des hommes et des femmes dans les rues, dans les bois". Il a préconisé une "vraie politique de reconduite aux frontières".
 
La volonté affichée est de traiter, à vitesse de météorite, les demandes d'asile, et ce que la réponse accordée soit positive ou négative. Le délai de traitement est actuellement de 14 mois, il devra passer à six mois. Une partie du projet de loi vise à organiser des procédures administratives expéditives contre les étrangers ayant reçu un refus de titre de séjour et à les priver de garanties de recours devant un juge : «Il s'agit de blinder le dispositif juridique pour éviter les recours». Il faut que les personnes qui ne peuvent y prétendre soient reconduites à la frontière, sans délais. Suivant les associations de défense des étrangers, qui font un travail remarquable et qu’il faut saluer, l’objectif du gouvernement est de «Leur pourrir la vie pour les empêcher de venir». En effet, le projet de loi vise à allonger la durée légale de rétention en centre de rétention administrative, passant de 45 jours aujourd'hui à 90 après l'adoption de la loi. Le nombre de places dans les centres de rétention administratives passera de 1 300 à 1 700.
 
La réglementation sur les étrangers a été modifiée 23 fois entre 1945 et 2007 ; à chaque fois, les objectifs affichés du gouvernement sont, officiellement, d’améliorer la condition des étrangers vivant légalement en France, et de mieux les intégrer. «Il y a une double orientation, il faut mieux accueillir et mieux intégrer pour faire mieux vivre le droit d'asile. Et il faut que les personnes qui ne peuvent y prétendre soient reconduites à la frontière plus rapidement qu'elles ne le sont aujourd'hui» a déclaré le 17 décembre 2017, M. Richard FERRAND, président du groupe LREM à l’assemblée nationale.
 
Dans les faits, s’inspirant d’une démarche coloniale, esclavagiste et d’une obsession identitaire, ces réglementations ont globalement détérioré les conditions de vie, et disons-le clairement des Africains et des Arabes. Les Canadiens, les Australiens et les Américains, bien qu’ils soient non-communautaires, sont presque traités comme des nationaux Français. En revanche, les étrangers d’origine africaine, en situation régulière en France, sans droit de vote aux élections locales (promesses de François MITTERRAND en 1981, et de François HOLLANDE en 2012), ont même vu une partie de leurs droits fondamentaux remis en cause, notamment en ce qui concerne le droit au regroupement familial, avec des procédures dilatoires pouvant durer entre 4 à 6 ans, et il faut encore produire un autre dossier ou y renoncer. Le but est, naturellement, de les dissuader de faire venir leur famille. Ces étrangers africains en situation régulière obtiennent peu la naturalisation, si les compare aux Chinois ou aux autres étrangers. Jacques TOUBON défenseur des droits, estime que ce projet de loi va trop et porte atteinte aux droits fondamentaux de l'individu, et pourrait encourir, de ce fait, la censure de la Cour européenne des droits de l'homme.
 
Par ailleurs, c’est par une simple circulaire, de septembre 1986, que le gouvernement français avait suspendu les accords de libre circulation avec certains pays d’Afrique. Il n’a échappé aux cadres et étudiants africains, voulant se rendre en France, que la politique des visas est devenue ubuesque, et empreinte d’humiliations quotidiennes, sans que les gouvernements africains ne réagissent.
 
Dans un monde racisé et ethnicisé où les idées du Front national ont, en partie, triomphé, les Français issus des pays d’Afrique et du Maghreb sont considérés comme des «immigrés», des «Non-Souchiens» pour reprendre un terme d’Alain FINKIELKRAUT. Je vous ai relaté, tout récemment, le cas de Mme Rokhaya DIALLO, congédiée fort injustement de la Commission nationale du Numérique, des lynchages, comme au temps de «Strange Fruit», de Mme Sibeth N’DIAYE, pourtant conseillère en communication de M. MACRON, de Mme Danièle OBONO, députée de la France Insoumise. Je n’oublie pas le cas emblématique de Mme Christiane TAUBIRA qui avait dénoncé le funeste projet de loi sur la déchéance de la nationalité de M. HOLLANDE.
 
Quelles perspectives ?
 
Lors de la campagne des présidentielles de 2017, M. MACRON qui avait pris des engagements à considérer l’Afrique comme un continent «d’opportunités», ne voit désormais les Africains qu’en termes d’immigration, de surpopulation, d’insécurité et d’aide internationale.
 
Pourtant l’enjeu majeur de ces questions d’immigration vers l’Europe et les conditions pour les solutionner, durablement, c’est la justice, la fraternité et la paix dans les relations internationales. En effet, il n’a échappé à personne, que les demandeurs d’asile, principalement accueillis non pas par les Occidentaux, mais par des pays du Tiers-monde (Liban, Tunisie, Turquie), viennent des zones de guerre que les Occidentaux ont allumés, sans stratégie cohérente (Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, guerre palestino-israélienne, etc.). On largue à longueur de journée des bombes, depuis plus de 35 ans, à coût de milliards, dans les pays du tiers-monde, mais on se soucie peu du bien-être de ces populations.
 
Les pays africains n’ont pas besoin d’une aumône de la France, mais de justice, qu’on paie à un bon prix leurs matières premières. Il faudrait mettre un terme à cette «castration» des Africains, à travers le système dit de la «Françafrique» et à ces régimes préhistoriques, organisant un pillage des richesses du continent noir (voir mon post sur De Gaulle et l’Afrique). Là c’est un enjeu majeur des années à venir.
 
C’est aux Africains eux-mêmes de se libérer du néocolonialisme, de cette tutelle depuis l’indépendance. Pour échapper à cette castration Emmanuel KANT avait défini, dès 1784, et à juste titre, les Lumières comme étant «la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute lorsqu’elle ne résulte pas d’une insuffisance de l’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage sans être dirigé par un autre. Aie le courage de te servir de ton entendement !».
 
Les Etats de l’UEMOA viennent de décider le principe d’une monnaie unique africaine à partir de 2020, avec «une approche graduelle privilégiant un démarrage avec les pays qui respectent les critères de convergence». C’est un bon début, mais il faudrait convaincre le Nigeria.
 
Paris, le 23 décembre 2017, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
L'immigration, une obsession identitaire.

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20 décembre 2017 3 20 /12 /décembre /2017 09:51
Si M. Mounir MAHJOUBI, député du XIXème et Secrétaire d’Etat au  Numérique, mettait fin aux fonctions de Mme Rokhaya DIALLO au sein du Conseil national du numérique, ce serait un casus belli.

Mme Rokha DIALLO, journaliste et une habitante du XIXème arrondissement, d’origine sénégalaise, et bien investie pour le combat de la diversité, ne cesse de dénoncer, à juste titre, que les Français issus de l'immigration ont été "chassés de la lumière" en référence à une expression de James BALDWIN. Traités en citoyens de seconde zone, en indigènes de la République, les "Non-souchiens" suivant une expression d'Alain FINKIELKRAUT, pourtant qui a des racines polonaises, doivent rester des nègres sages et obéissants. Cette conception ethnique, esclavagiste et colonialiste de la nationalité suscitera une grave réprobation.

Le gouvernement s'est inquiété de la présence de Rokhaya Diallo, écrivaine, militante féministe et connue pour ses positions antiracistes et contre l'islamophobie. Elle est également chroniqueuse au sein de l'émission Touche pas à mon poste. C'est la députée de droite "Les Républicains", Valérie BOYER, qui s’est insurgée contre cette nomination, qualifiant Mme Rokhaya DIALLO de militante "féministe" et "décoloniale". Grande amie de Laurent WAUQUIEZ, la députée des Bouches-du-Rhônes, Valérie BOYER, fait partie de cette Droite lépenisée et décomplexée qui pratique le racisme à haute dose.
Lors de son voyage en Algérie, et en réponse à une question d'un jeune, le président MACRON prétendait que la colonisation c'est du passé ; il faudrait maintenant regarder l'avenir. Certes, le président MACRON a accordé une importante place à la diversité au sein de l'assemblée nationale, et je l'en avais félicité. Mais aussitôt après, M. MACRON a bâillonné la liberté d'expression de cette sensibilité particulière. Un bon nègre, c’est celui qui ferme sa gueule et qui fait ce qu’on lui demande de faire, en somme un retour à la «Case de l’Oncle Tom». La France serait-elle devenue une énorme plantation de canne à sucre ? C’est une conception esclavagiste de la citoyenneté, pour nous les «Non-souchiens»,  une diversité alibi qu’il faudrait, énergiquement, dénoncer. Dans sa démarche colonialiste et paternaliste, M. MACRON avait, lui-même, ravalé le président Burkinabé au rang de simple électricien.

Nous n'avons ni yacht, ni de Harley-Davidson, ni maisons secondaires dans les paradis fiscaux (Suisse et Saint-Barthélémy). Nous les «Non-souchiens», notre principale richesse ce sont les valeurs républicaines d'égalité réelle et non de façade, de fraternité et de bien-vivre ensemble. Si la République reste confinée à l'entre-soi et uniquement pour les gens qui vont bien, nous contesterons fortement cet ordre hypocrite et paternaliste.

Cette conception ethnique, esclavagiste et colonialiste de la citoyenneté, issue d'un "Vieux monde", appellera, de notre part, une prompte et vigoureuse réaction.
Je rappelle que Mme Marie EKELAND, présidente du Conseil numérique, et Yves GEOFFARD ont démissionné du Conseil national numérique, estimant que les conditions de sérénité et d'indépendance cet organisme ne sont pas réunies.

Paris, le 20 décembre 2017, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.f
«Une chasse aux sorcières des Non-souchiens : le cas de Mme Rokhaya DIALLO», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 12:57
Pris au piège par une idéologie dominante d'un monde racisé et ethnicisé, pendant longtemps j’avais cru que Jean-Philippe SMET était américain ou Français. En Afrique, Johnny, un Blanc qui savait faire de la musique et du spectacle comme un Noir, avait bercé, avec la mode Yéyé, notre tendre enfance. «Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir» disait-il. Johnny est devenu tellement célèbre en France, comme Lino VENTURA, Charles AZNAVOUR, Marguerite DURAS, et Pablo PICASSO, qu’on avait fini par oublier qu’il venait d’ailleurs, jusqu’à, pour des raisons fiscales, il se réclama, à nouveau le 11 janvier 2006, de la Belgique "Ma filiation me lie de façon certaine à la Belgique, pays de mes racines. (…) J’aurais pu être belge le jour de ma naissance, en 1943, s'il n'y avait pas eu de discrimination, à cette époque, entre les enfants légitimes et ceux nés hors mariage" dit-il. Et même pour cet écart, et en raison de son immense talent, tout a été pardonné. Né d’un père Belge et d’une mère Française, en 1943, Johnny n’a été naturalisé Français qu’en fin 1961, et le restera. Ainsi, notre héros national, devenu un puissant symbole de la France multiculturelle, rappela aux esprits étriqués, de façon probante, que le cosmopolitisme, la différence, ne sont pas un Mal, mais c’est une formidable source de richesse.

Johnny, en grand professionnel de la musique, un homme sincère, avait un souci constant de plaire. Icône du twist des années 60, seigneur du country-rock des années 70, "survivant" des années 80 et lion flamboyant des années 90, Johnny HALLYDAY a traversé de décennies années de musique rock ; il a bercé de sa musique géniale avec un savoir-faire époustouflant. C’est artiste de talent a su défier les modes pour se forger un caractère, pour être reconnu par tous comme étant le symbole de la seconde partie du XXème siècle. En effet, Johnny, en cinquante neuf ans de carrière, a renouvelé son genre musical, en passant du twist, au Rock and Roll et à la variété. Il chantait juste, et savait émouvoir plus de trois générations de fans d’affilé ; ce qui est une extraordinaire performance. En effet, il n’a jamais été démodé parce qu’il savait, en grand artiste, pour nous surprendre et épouser son temps, s’entourer d’hommes de talent (Michel BERGER, Jean-Jacques GOLDMANN, Jean-Jacques DEBOUT, etc.).

Johnny était classé à droite, était présent au Fouquet’s avec Nicolas SARKOZY qui l’avait auparavant marié avec Laeticia BOUDOU, le 25 mars 1996, à Neuilly. «Je n’aime pas qu’on me présente comme un type de droite, sans cœur» avait-il dit. En effet, Johnny, un type fort sympa, collaborait avec les restaurants du cœur, et était pour l’abolition de la peine de mort bien avant 1981. Il s’est rapproché de M. François HOLLANDE, et a probablement voté pour M. Emmanuel MACRON qui a assisté à un de ses anniversaires. «On a tous quelque chose en nous de Johnny» a dit le président MACRON. Un hommage national a été organisé le 9 décembre 2017, pour cet artiste populaire hors norme, symbole de l’unité nationale, avec plus d’un 1 million de participants. «Le petit peuple blanc est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Il était nombreux et seul. Les Non-souchiens brillaient par leur absence» écrit Alain FINKIELKRAUT. Cet académicien qui avait eu, dans le passé des analyses lumineuses, aveuglé par la haine qui le ronge, n’a pas vu que cette France métissée, est «chassée de la lumière», des lieux de décision, suivant une expression de James BALDWIN. Il faut songer que Léopold Sédar SENGHOR, partisan de la francophonie, plusieurs fois ministre sous la IVème République, et surtout défenseur ardent des intérêts de la France en Afrique, n’a pas eu les égards dont a bénéficié Johnny. Les dignitaires politiques français ont même préféré bouder ses funérailles. «On se le disait, le répétait, sans oser y croire. Les masques sont tombés. L'affaire est entendue. La France, désormais, se moque de l'Afrique. De ses fidélités passées, de ses douleurs présentes, de l'avenir de sa jeunesse. Chacun chez soi. Le Nord avec le Nord. Les gueux du Sud entre eux. Merci la Méditerranée. La mer nous protège des appels des plus pauvres. Un grand d'Afrique vient de mourir, son dernier "Vieux". Un grammairien, c'est-à-dire un gourmand de règles sous le désordre du monde. Un poète, c'est-à-dire un chasseur d'échos secrets. Un démocrate, c'est-à-dire un respectueux de la dignité humaine. Un ministre du général de Gaulle en même temps qu'un militant indomptable de son pays. Un ami indéfectible de la France en ce qu'elle a d'universel : sa langue, celle de la liberté. Quatre-vingt-quinze années d'une telle existence, ça se salue. On se déplace, et l'on ôte son chapeau quand on porte en terre celui qui a si hautement vécu», écrit fort justement, Erik ORSENNA, écrivain et membre de l’Académie française. Un contentieux bien lourd nous oppose, non pas à la France républicaine ou populaire dont nous seront toujours solidaires, mais à cette mentalité colonialiste et esclavagiste, dont M. FINKIELKRAUT se fait l’écho. On se souvient du mandat calamiteux de M. HOLLANDE, avec son honteux projet de loi de déchéance de la nationalité, l’interdiction du concert de Black M., un petit-fils d’un ancien combattant, programmé lors d’une rencontre franco-allemande, et son mépris souverain à l’égard de la diversité qui l’avait aidé à accéder au pouvoir. On croyait que Jupiter, dans ses engagements électoraux, allait éradiquer ce «Vieux monde», rétablir la fraternité et la compréhension mutuelle. Président des riches, et voila qu’il se met à l’index nos mères africaines avec leurs sept enfants et ravale les présidents africains au rang de simples électriciens. Nous les «Non-souchiens» comme nous appelle l’odieux FINKIELKRAUT, nous aimons Johnny parce que c’est un artiste sympa, humain et fort talentueux. Nous vivons dans cette société française et nous vibrons avec elle, aussi bien pour les jours heureux que pendant les moments douloureux, parce que c’est notre France. Nous réclamons seulement notre juste place dans cette nation multicolore, dans la fraternité et le respect de tous.

Une certaine presse avait brocardé notre Johnny, pour sa façon de parler hésitante et peu académique. Les Guignols de l’Info sur Canal Plus, peu aimables avec lui, l’ont présenté comme étant inintelligent, et faisant trop de fautes. Longtemps, il a été snobé par la société bienpensante comme étant le jouisseur soumis à des addictions (alcool et drogue).

Pourtant, Johnny a un grand mérite ; «le chanteur abandonné» vient de loin et a su vaincre les blessures douloureuses de l’enfance. En effet, Johnny, né sous une tente, l’hôpital n’avait pas de place ce 15 juin 1943, a été abandonné par son père, Léon SMET, un artiste marginal et alcoolique qui avait vendu son landau, pour avoir de quoi boire. En effet, Léon SMET (3 mars 1908, Schaerbeeck, en Belgique – 8 novembre 1989 à Schaerbeeck), un artiste des cabarets bruxellois, est monté à Paris avant la deuxième guerre mondiale. "Toute ma vie, j'ai été obsédé par l'absence de mon père, jusqu'à sa mort. Je ne l'ai pas connu, sinon dans des moments désagréables. Il était alcoolique, séducteur, ingérable et un grand artiste, comme me l'avait un jour confié Serge Reggiani, qui l'avait eu comme professeur de comédie à Bruxelles", dit Johnny. Il ne retrouvera son père qu’en 1965 : «Il ne s'intéresse à moi que depuis ma réussite. Je n'aurai jamais de sympathie pour cet homme-là. Mais c'est quand même mon père… C'est un faible, un instable, mais je ne le juge pas. Je dis simplement qu'il n'a pas de droit sur moi puisqu'il n'a pas assumé ses devoirs quand j'avais besoin de lui", dira Johnny. Huguette CLERC (19 mars 1920, à rue de Belleville, Paris – 29 août 2007, à Fontainebleau), la mère de Johnny, un mannequin, s’est remariée en 1955, et ne s'est plus occupé de lui. C’est sa tante qui l’a élevé ; il n’a pas été à l’école. «Ne pas avoir eu de père a marqué toute ma vie. La déchirure", écrit Johnny dans son autobiographie.

En autodidacte, Johnny est devenu cet artiste exceptionnel qui fait maintenant l’unanimité. En dépit du cancer dont il souffrait, Johnny s’est révélé un sexagénaire apaisé, tout en restant fidèle à sa vie d’artiste, parfois dissipée, il a su trouver dans son entourage, tant affectif que professionnel, une stabilité qu’on ne lui connaissait pas. Laetitia est-elle protectrice ou manipulatrice ?

Il est évident que Laeticia a contribué à stabiliser financièrement et affectivement Johnny. En effet, Laeticia, consciente des différents obstacles qu’affronte le couple comme l’écart d’âge (22 ans et 52 ans) la stérilité, les addictions, la maladie et les infidélités, a été un formidable élément stabilisateur de l’artiste. Outre ses nombreuses conquêtes, Johnny a été marié 5 fois (Sylvie VARTAN, mère de David, Nathalie BAYE, mère de Laura, Adeline BLONDEAU, Elizabeth ETIENNE et Laéticia BOUDOU, adoption de Jade et Joy). Selon Laeticia : «J'ai pris conscience qu'il y avait une faille dans mon couple et, plutôt que d'accabler l'autre, j'ai cherché où était ma part de responsabilité». Ainsi, Johnny, l’homme aux mille conquêtes féminines, est resté fidèle, jusqu’au bout avec Laeticia. Le rocker dépensier est devenu, sous l’influence de sa femme, un homme d’affaires avisé à la tête d’un important patrimoine qui suscitera, sans doute des convoitises. Pour redevenir maître de son destin artistique, Johnny aura dû auparavant rompre avec sa maison de disques, la même depuis quarante ans, à la suite d’un long procès.
 
Cependant, Laeticia semble avoir, aussi, avoir isolé Johnny et  mis le grappin sur sa fortune, au détriment de Laura et David, par des montages financiers savants et un testament contestable. Johnny doit 9 millions d'euros au fisc avec de lourdes pénalités. J’ai toujours été frappé, en France, que même les familles les plus unies, s’entredéchirent au moment de l’héritage, parfois pour des broutilles. Certains, qui ont accompagné le malade avant sa mort, n’hésitent pas de vider son compte bancaire ou de lui faire signer des donations douteuses. Et voila ceux qui ne se sont jamais occupé du mort pendant sa longue maladie, subitement, se souviennent du lien familial avec le de cujus, et s’imagent une immense fortune dissimulée ou détournée. En France, l’héritage est un élément qui fait ressurgir les rancunes enfouies et la cupidité, et fait exploser le peu d’amour restant encore au sein de la famille. Il est vrai que, dans mon Fouta-Toro, au Nord du Sénégal, les gens sont pauvres. Au décès, on ne parle que de remboursement de dettes, avant l’enterrement. A Dakar, il existe un important contentieux judiciaire sur la maison familiale, pouvant concerner plus de 50 personnes, et une parcelle de terrain acquise par le défunt polygame, avec des enfants hors mariage.

Artiste fragile et influençable, cela n’enlève en rien à l’immense talent de Johnny, un chanteur populaire, humain et fort sympathique, le seul capable de remplir des stades, et dont la performance vocale ne s’est pas modifiée. Il s’est produit 266 fois à l’Olympia, un nombre incalculable de fois au stade de France, et son concert au Parc des Sceaux est resté mémorable. Le Parti communiste sachant qu’il pouvait toucher le cœur des classes populaires, l’avait invité, à trois fois, à la Fête de l’Humanité. Les communistes, en nationalistes, l’aimaient. Robert HUE, celui organisaient les défilés de mode à la Place Colonel Fabien et amateur de musique, s’est rappelé de la fréquentation de Johnny. Dans les années 60, alors que Johnny, un garçon turbulent et dérangeant était houspillé par le Caudillo, De Gaulle, a été défendu par le couple mythique et penseur du Parti communiste : Elsa TRIOLET (1896-1970) et Louis ARAGON (1897-1982). «Ils font un de ces potins, un tintamarre, un fracas énorme. On se trouve à l’Olympia comme à l’intérieur d’une cloche qu’on est en train de sonner» écrit Elsa TRIOLET. Que reproche-t-on en ces années Yéyé à Johnny ? «Le malheur d’être trop bien servi par les Dieux. De quoi lui en veut-on à ce splendide garçon, la santé, la gaieté, la jeunesse mêmes ? De sa splendeur ? De la qualité de ses dons et de son métier acquis ? De la sottise de jeune poulain ? De l’argent qu’il gagne ? C’est de la même haine que pour Brigitte Bardot. (…) Je suis, comme vous le voyez, des fans de Johnny Hallyday. Vous trouverez cela grotesque ? Vous avez tort, je suis à l’âge où, si on n’est pas un monstre, on aime ce qui est en devenir» écrit Louis ARAGON. Cet intellectuel communiste majeur du XXème siècle rajoutait un pronostic : «Quels que soient ceux qui l’expriment, poètes, chanteurs ou autres, c’est toujours la poésie qui gagne Peut-être que plus tard, on considérera Johnny Hallyday comme le Roi de Navarre».

Artiste hors norme, Johnny a "allumé le feu" de la passion musicale dans notre coeur ; il aurait voulu avoir comme épitaphe sur sa tombe : «Ci-gît, Jean-Philippe SMET, un homme sincère».

Bibliographie sélective


ALEXANDRE (Paul), Johnny Hallyday : toute la musique, Paris, Prélude et Fugue, 1999, 137 pages ;


BRIERE (Jean-Dominique), FANTONI (Mathieu), Johnny Hallyday : histoire d’une vie, Paris, Fayard, Brézzole, Chorus, 2009, 409 pages ;

 

CHENUT (Jean-François), Johnny Hallyday : 50 ans de scène et de passion, Paris, Flammarion, 2008, 252 pages ;


FRANK (Tony), HALLYDAY (Adeline), Le dernier rebelle : Johnny Hallyday, Paris, Fillipachi, 1990, 115 pages ;


HALLYDAY (Johnny), Destroy, l’intégrale : autobiographie, Neuillys-sur-Seine, Michel Lafont, 2003, 753 pages ;


LOUPIEN (Serge), Johnny Hallyday, la dernière idole, Paris, Bernard Grasset, 1984, 261 pages.


Paris, le 6 décembre 2017, actualisé le 11 décembre 2017, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

"Jean-Philippe SMET alias Johnny HALLYDAY (1943-2017), l’artiste belge, idole des Français et du monde entier», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
"Jean-Philippe SMET alias Johnny HALLYDAY (1943-2017), l’artiste belge, idole des Français et du monde entier», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
"Jean-Philippe SMET alias Johnny HALLYDAY (1943-2017), l’artiste belge, idole des Français et du monde entier», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 19:07
«Chaka, c’est l’histoire d’une passion humaine, l’ambition, d’abord incontrôlée puis incontrôlable, grandissant et se développant fatalement, comme attisée par une Némésis implacable, envahissant graduellement l’être, puis consumant tout devant elle, pour aboutir à la ruine de la personnalité morale et au châtiment inéluctable» écrit Victor   ELLENBERGER dans la préface du roman. Depuis son règne au début du XIXe siècle, Chaka n'a jamais cessé de troubler les consciences, en Afrique comme en Occident. On a vu en lui un despote dément assoiffé de sang et un politique visionnaire, le fondateur par le fer et la guerre de la nation zouloue et l'un des derniers rois indépendants de l'Afrique précoloniale. Thomas Mokopu MOFOLO, instituteur et traducteur dans une mission protestante française d’Afrique du Sud, avait écrit dans sa langue, le Souto, une épopée inspirée de la vie du grand chef Zoulou, Chaka (1786-1828) qui, entre 1817 et 1828, avait fondé un vaste empire recouvrant une grande partie de l’Afrique australe et centrale, avant d’être assassiné par ses deux demi-frères. Son génie militaire et administratif l’a fait souvent comparer à Napoléon. Le courage des Zoulou est resté légendaire, le vrai Chaka s’étant illustré par sa grande cruauté. Ce Néron africain tuera de sang froid sa fiancée, sa mère, ses frères, ses soldats, sa population, et la liste de ses victimes peut s’allonger à l’infini. «En vain cherchait-on dans l’histoire de cette malheureuse nation des faits attrayants, quelques traits aimables ; elle n’en contient que d’affreux. Chaka, pour ne parler de lui et de son successeur, était un maître horrible, absolu, dur, cruel, au-delà de toute expression» écrit Jean Thomas ARBOUSSET qui relate son voyage de 1836 en Afrique. En fait, le mythe de Chaka se rattache à l’imaginaire africain et incarnera l’idéal d’unité africaine. «L'on entend ici la voix des pasteurs Bassoutos, leurs paroles à la fois cérémonieuses et pleines d'humour ; l'on entend la voix des conteurs, des guerriers, des féticheurs, comme autrefois, dans les chansons de geste, la voix des soldats et des ménestrels. Ce livre tragique et violent est aussi un livre d'images, un conte fabuleux, et un document sur la vie du peuple zoulou à la veille de l'arrivée des Oum'loungou, les Hommes Blancs.  C'est bien là la force des grands poèmes épiques. Ils sont à la fois les livres d'un peuple, pleins de la vérité terrestre, et les messages secrets de l'au-delà. Chaka, symbole de la grandeur et de la chute de l'empire zoulou, par son aventure exemplaire, nous révèle un autre monde où les vérités essentielles sont encore vivantes. Alors, écoutant cette parole pleine de force, nous reconnaissons notre propre aventure, qui va du réel au magique» écrit dans la préface Jean-Marie LE CLEZIO, prix Nobel de Littérature. En effet, ce roman ou le personnage mythique de Chaka, vont inspirer de nombreux écrivains africains : Léopold Sédar SENGHOR lui consacrera un poème, Gérard-Félix Tchikaya U Tam’si, Seydou BADIAN, Abdou Anta KA, Sènouvo Agbota ZINSOU, une pièce de théâtre. Un des groupes statuaires d’Ousmane SOW, un sculpteur sénégalais, exposé en 1999 sur le Pont des Arts, était intitulé «La Cour royale de Chaka». En 1984, Albert GERARD publiait un article «Relire Chaka, ou les oublis de la mémoire française». En effet, Thomas MOFOLO, quand il a écrit son roman Chaka, travaillait pour une mission catholique française au Lesothoqui a fait, en 1912, «un Livre d’Or de la Mission Lessouto», avec quelques consacrées à Thomas MOFOLO.
Son père, Abner, était un excellent conteur et connaissait probablement bien l’histoire de Chaka. Thomas MOFOLO conçut l'idée son roman épique en 1908, et sillonna le Natal à bicyclette afin de recueillir les matériaux nécessaires à l'ouvrage qu'il voulait écrire sur le grand chef zoulou du XIXème siècle, Chaka, qui unit les tribus et se rendit maître d'une grande partie de l'Afrique du Sud et de l'Afrique centrale. En fait, ce livre achevé en 1911, ne sera publié qu’en 1925 en raison des réticences de l’Eglise qui considérait que Thomas MOFOLO avait surévalué par la puissance des forces occultes africaines, il glorifiait la magie africaine, la rendait fascinante assurant ainsi la cohésion du monde traditionnel africain et faisait l’apologie de l’aventure politique et les conquêtes de ce chef zoulou. En effet, MOFOLO invente les personnages du sorcier Issanoussi et de ses aides Ndlébe et Malounga qui mèneront le jeune roi à sa perte et représentent l’influence satanique du paganisme. Un des missionnaires français, René ELLENBERGER qui fera la préface du roman par la suite, reproche à MOFOLO de faire «l’apologie des superstitions païennes». Pour l’Eglise, Chaka incarne la cruauté et la religion chrétienne, la civilisation. «Le livre de Mofolo est certes une critique de la mégalomanie cruelle de Chaka ; il n’en donne pas moins une peinture admirative du monde Zoulou, qui transparaît dans le récit de la visite au camp de Chaka» écrit Alain RICARD. Albert GERARD évoque «une contemplation admirative» pour Chaka, inventeur d’une nouvelle nation, faite d’un assemblage de clans hétéroclites, les Zoulous. Désormais, le Chaka de Thomas MOFOLO fait partie du patrimoine culturel mondial.
Dans sa création littéraire, l’intention de Thomas MOFOLO n’était pas de faire l’apologie de la force brutale, mais de démontrer, par une œuvre d’inspiration chrétienne, que le paganisme était condamnable, l’ascension et la chute de Chaka étant dues à des pratiques obscures de sorcellerie. Thomas MOFOLO relate, en mêlant le beau, le laid, le terrifiant, le réel, la croyance et le mystique, l’histoire d’un païen cruel, puissant et sans scrupules, mené par un sorcier qui le pousse à commettre un meurtre sacrificiel. Véritable tragédie, comme Macbeth, ce roman nous interpelle sur le rôle du héros. «Le lecteur appréciera, par lui-même, la beauté des descriptions, la pénétration de l’analyse des caractères, l’habileté avec laquelle est développée l’action, en même temps que la haute portée philosophique et morale de l’ouvrage. De nombreuses visions de scènes africaines (scènes de fétichisme et même de sorcellerie, par exemple), et de piquants détails de mœurs indigènes, ajoutent à l’intérêt et à la valeur de ce livre» dit Victor ELLENBERGER. Les deux romans publiés auparavant par Thomas MOFOLO nous éclairent sur l’intention de l’auteur ; ce déferlement de violence et de cruauté de Chaka est une allégorie de la domination coloniale. En effet,  L'un des écrivains bantous les plus marquants : Thomas MOFOLO écrivit trois romans dans sa langue maternelle, le sesotho, et on le considère généralement comme le premier romancier africain du xxe siècle. En 1907, MOFOLO écrit «Le voyageur de l’Orient (Moeti Oa Bochabela» qui paraît en feuilleton dans le journal «Lésélinyana». Ce roman est qualifié de chef-d’œuvre «Avec quel charme, quel pittoresque et quelle vie, cette histoire est racontée ! Le style est pur, le langage est excellent ; la narration suit son cours sans ces multiples répétitions auxquelles les écrivains et orateurs Bassoutos échappent rarement. On y trouve même de la poésie (…) que l’âme des Bassoutos est dénuées et incapable de tout sentiment poétique» écrit Hermann DIETERLEN. En 1910, il publie la «Vallée heureuse, Pitseng» et quitte la Mission catholique. C'est une parabole chrétienne présentant un jeune homme qui, rebuté par la mentalité des membres de sa tribu, part à la recherche de Dieu ; Dieu, pense-t-il, doit comme lui être dégoûté de la corruption humaine. «Pitseng», c'est le nom d'une ville, qui parut d'abord sous forme de feuilleton, est le récit en grande partie autobiographique de l'enfance, de l'éducation ainsi que des amours d'un Mosotho du XXème siècle. Ces deux romans nous révèlent Thomas MOFOLO partagé entre une attitude chrétienne, le portant à condamner l'Afrique pré-missionnaire qu'il considère comme «cannibale» et «enveloppée de ténèbres», et son propre bon sens qui perçoit clairement les effets négatifs des missions sur la vie des tribus. Pour le catéchiste Southo qu’est Thomas MOFOLO, l’histoire de ses voisins Zoulous se lit au travers d’un prisme chrétien. Il est question d’une époque lointaine, d’un temps d’avant les missions «où les hommes vivaient dans les ténèbres». En effet, les missionnaires qui avaient des préjugés sur l’ethnie de MOFOLO sont tout de même surpris par sa créativité et son caractère «prolifique» : «Si on nous avait demandé, il y a quelques années, ce que nous pensons des capacités littéraires des Bassoutos, nous aurions répondu probablement en ces termes : Autant, ils sont forts pour la parole, autant ils sont nuls pour écrire. Le beau parler est le fait de personnes oisives ou paresseuse qui, n’ayant de mieux rien à faire, passent leur temps à causer, et acquièrent en grande virtuosité en conversation et en discussion. (…) Placez-les devant une feuille de papier blanc, leur pensée se refroidit en essayant de passer de leur tête dans leurs doigts» écrit H. DIETERLEN, dans le livre d’or du centenaire. Mais il existe dans ces pays, en matière de littérature, des «filons d’argent recouverts de terre et de pierres » qui mériteraient d’être découverts». Qualifié «d’homme du peuple», un de ses biographes anglais, Daniel KUNENE, mentionne : «His love life, his family life, his passions, his successes and failures, his goings and comings-all these not only belong to him individually and privately, but also to all of us collectively and publicly, for he is a man who has touched our souls, he is our idol, and therefore we shall never let him be”.
Né  le 22 décembre 1876, Khojane, au Basutoland (Lesotho), issu d’une fratrie de 8 frères et sœurs, Thomas MOFOLO, a été scolarisé dans deux écoles locales protestantes de Morija, dirigées par des missionnaires français. Son père, Abner MOFOLO, un fermier, était loyaliste, sa famille a donc été protégée par l’Eglise pendant la guerre des Boers (1880 à 1881) qui a secoué le Lesotho. Mais son père voulait qu’il revienne travailler à la ferme et ne souhaitait que Thomas entreprenne de longues études. Le jeune Thomas, brillant élève et utile à l’Eglise, a été encouragé dans ses études notamment par Adolphe MABILLE et Eugène CASALIS. Thomas étudia l’anglais, le Sesotho, l’Evangile et le Hollandais, et il eut la chance d’avoir un instituteur qui devint l’un des guides les plus respectés de l’Eglise indigène. A la suite du décès de MABILLE, il s’installe à Morija, une ville qui formait, à l’époque, l’élite noire. Il achève ses études en 1899 et trouve un emploi d’instituteur et de secrétaire à la mission catholique où il fait office de journaliste et de correcteur d’épreuves. Il se marie le 15 novembre 1904 avec Francine MAT’ELISO SHOARANE, une fille d’un policier. «Fils de païen, instruit d’abord dans nos écoles primaires, puis à l’école biblique et à l’Ecole normale, à Morija, ainsi qu’à l’école industrielle de Léloaléng, ayant voyagé, beaucoup vu et beaucoup lu, il arriva au dépôt de livres de Morija où il fut employé comme secrétaire et factotum, sans toutefois faire beaucoup parler de lui» écrit Hermann DIETERLEN au sujet de MOFOLO. Un voyage dans le Natal, durant lequel il se rend sur la tombe du roi Chaka, grand chef zoulou, lui inspirera son chef d'oeuvre «Chaka», lequel lui vaudra une reconnaissance universelle, mais sera pour lui à l'origine d'un changement de vie radical, en raison de la gêne que le livre suscitera auprès des missionnaires. Ainsi, Thomas MOFOLO abandonne pratiquement l'écriture, et s'installe en Afrique du Sud où il exerce différents métiers : dans un premier temps recruteur d'ouvriers pour des mines de diamants, il est ensuite commerçant et enfin fermier, à partir de 1937, avant de s'éteindre à Teyateyaneng en 1948. Considéré comme l'un des pères du roman africain, la Bibliothèque de l'université nationale du Lesotho porte son nom.
I – Chaka, fondateur de la Nation Zoulou
A – Analyse du roman Chaka
Chaka est-il un héros ou un tyran ? Le personnage de Chaka évolue dans la façon dont Thomas MOFOLO relate son histoire.
1 – Chaka, un jeune enfant persécuté d’une nation faible
Chaka appartient au clan des Amazoulous, une tribu des Cafres faible parmi les faibles. Le petit clan des Zoulous avait à sa tête un jeune roi, Sénza’ngokona, polygame, mais sans héritier mâle. Ce roi, au cours d’une fête de danses, jette son dévolu sur une délicieuse jeune fille d’un autre village, Nandi qui se trouvera enceinte avant le mariage. Il était d’usage, chez les Cafres, de mettre à mort la jeune fille ayant donné naissance à un bâtard. Le chef épouse Nandi, et le fils recevra le nom de Chaka. Enfant illégitime de Nandi, Chaka subit la dure loi des foyers polygames. Son père, sous la pression de ses autres épouses, répudie la jeune Nandi, l’accusant d’être arrivée chez lui enceinte. Dès lors, le jeune homme est exposé aux sarcasmes de ses camarades qui l’humilient et le traitent de bâtard. Le sort de sa mère est pire. Elle doit baisser la tête, en signe de soumission et de défense. Chaka, devenu berger, est persécuté par les autres enfants qui s’acharnent souvent sur lui en le rouant de coups. Chaka, adroit dans le maniement du bâton, est également d’une extrême vélocité pour échapper à ses adversaires. Pour échapper à ces persécutions, il sera chargé de veiller aux cultures en éloignant les oiseaux qui pillent le grain. Mais les autres enfants continuent de le rouer de coups jusqu’à ce qu’il en perdit la connaissance.
Pour le protéger, sa mère l’emmena chez une fêticheuse : «il tuera, mais ne sera pas tué. Cet enfant sera l’objet de dispensation extraordinaires» dit-elle. En raison de ses gris-gris, Chaka est transformé ; il fut saisi d’une frénésie de se battre, retourna garder les vaches et mit en déroute tous les enfants qui l’attaquaient. Chaka tua un lion qui attaquait la population, mais cet exploit attisa encore la jalousie des autres femmes de son père. Chaka tua aussi l’hyène qui dévorait dans leur sommeil les villageois. Les jeunes ont omis de dire que c’est Chaka qui a abattu cet animal. Acharné tous contre lui, pour échapper à la mort, il s’enfuit, et c’est à ce moment qu’il rencontre, dans la forêt, son nouveau féticheur, Issanoussi qui lui dit «le bonheur et la prospérité qui te furent prédits dans ta petite enfance vont affluer sur toi». Chaka veut avoir un pouvoir démesuré et de la célébrité. Issanoussi promet une célébrité jusqu’aux extrémités de la terre et des exploits comme si on narrait un conte, mais à une seule condition : «Promets-tu d’observer, rigoureusement, les ordres que je te donnerai ?» Ces ordres exigeront un renoncement complet. Chaka répond à son féticheur : «Je m’engage, formellement». Issanoussi cache les gris-gris favorisant le succès et la prospérité dans une incision au front de Chaka. «Personne n’osera te regarder en face» dit Issanoussi qui lui remet à une sagaie à hampe très courte. «La médecine que je t’ai inoculée est celle du sang ; si tu ne répands pas le sang en abondance, elle se retournera contre toi, et c’est toi qu’elle fera mourir. Ton devoir à partir de maintenant, c’est de tuer, de massacrer sans pitié» lui dit Issanoussi.
2 – Chaka, un chef militaire aguerri chez son suzerain
Ding’Iswayo, chef de la tribu qui assure la souveraineté sur celle de Chaka, demande à rencontrer ce guerrier, dont il a entendu parler les exploits. Chaka tue un fou qui inspirait la peur aux habitants en enlevant leurs chèvres et bœufs pour les manger. Ding’Iswayo décida alors, avec l’appui de Chaka, d’attaquer son ennemi et voisin, Zwidé. Chaka neutralisa Zwidé, et fut passé dans la hiérarchie militaire au rang supérieur. Issanoussi envoya à Chaka deux collabateurs pour les futures campagnes militaires : Ndlélé, apparemment mou, sans énergie et stupide, mais avec de grandes oreilles pour faire du renseignement militaire et Malounga.
Zwidé, prisonnier, sera libéré et Senza’Ngakona, vassal Ding’Iswayo, et père de Chaka, meurt. Ding’Iswayo, en qualité de souverain, intronise Chaka, en dépit de la tentative de ses frères de lui ravir son trône. Chaka convoite Noliwé, la sœur de Ding’Iswayo, une fille d’une beauté exquise, accentuée par la pureté d’un cœur tout de bonté et de compassion. Chaka se rend sur la tombe de son père avec Issanoussi. Son féticheur lui rappelle que le pouvoir ne s’obtient que par la force. C’est dans cette période de calme relatif que Zwidé décida attaquer par surprise Ding’Iswayo, l’exécuta, coupa sa tête et la fit mettre à un pieu que l’on porta la nuit au village de Ding’Iswayo. Tous les chefs de guerre révulsés de cette ignominie, désignent, unanimement, Chaka comme le successeur de Ding’Iswayo. Chaka qui ambitionnait le pouvoir suprême, mit en déroute l’arme de Zwidé et le contraignit à l’exil jusqu’à sa mort et devint le chef incontesté de tous.
3 – Chaka, fondateur de la nation zouloue
Chaka entreprit de réunifier tous les tribus de la nation Zoulou, avec succès. Issanoussi estime que «Ngouni», le nom du clan de Chaka, est vulgaire et laid, il faudrait le changer. «Vous avez vaincu tous vos ennemis, c’est pourquoi je vous ai cherché un nom magnifique» dit-il. Chaka répondit «Zoulou», «Amazoulou», c’est-à-dire ceux du ciel, «Je ressemble à ce grand nuage où gronde le tonnerre : ce nuage personne ne peut l’empêcher de faire ce qu’il veut» dit Chaka. Les flatteurs interprétèrent cette nouvelle appellation  par le fait que Chaka, fils du Ciel, avait été envoyé par les Ancêtres pour venir habiter parmi les hommes. Par conséquent, le mythe peut commencer : Chaka n’appartient pas à la terre ; on se mettait à genoux devant lui. On le salue en disant «Bayété» c’est-à-dire «Celui qui se tient entre Dieu et les Hommes». Chaka est devenu un demi-Dieu.
Chaka insuffla parmi les ouvriers le désir de produire de belles œuvres en récompensant les meilleurs. Il inspira à son peuple des sentiments humanitaires et fit cesser les disputes inutiles. La prospérité revint. Il aménagea une capitale avec une forteresse militaire. Lors des audiences, les armes du visiteur sont confisquées, celui-ci doit se prosterner dans la poussière et n’avancer qu’à plat ventre. Il enseigna à ses militaires l’art de la guerre avec des entraînements intensifs, avec défense de se marier. Il faut combattre au corps à corps, avec une seule sagaie ; celui qui perd son arme au combat, s’il revient est tué.
Après un délai de réflexion, Inassoussi revient demander à Chaka s’il ambitionne encore un pouvoir plus haut. Le féticheur réclame des sacrifices humains, la vie de la mère de Chaka et celle de Noliwé, sa fiancée devenue enceinte. «Tu brilleras au sein des nations de la terre comme brille le soleil sans nuages, le soleil devant lequel s’effacent les étoiles quand il paraît. De même, en ce qui te concerne, les nations pâliront et s’effaceront quand tu paraîtras devant elles, parce que le sang de Noliwé t’apportera une prospérité véritablement miraculeuse» promet Issanoussi. Cependant, le jour où Chaka sacrifia Noliwé, il descendit dans l’abîme des ténèbres, bascula dans l’animalité et la cruauté les plus absolues. Le pays qui menait, jusqu’ici, une vie heureuse et insouciante, bascula dans l’horreur absolue.
4 – Chaka, le fou et sanguinaire
Chaka commence par massacrer, en public, tous les soldats qui avaient pris la fuite lors des combats et les jeta aux vautours. Les personnes qui ne purent pas retenir leurs larmes, se virent arracher les yeux. Ceux qui parlaient eurent la langue coupée. En un seul jour, plusieurs dizaines de milliers de personnes furent exécutées. Il s’attaqua aux tribus voisines, massacra tout sur son passage, et réduisit en cendres leurs villages et leurs cultures. Avec la famine, le cannibalisme fit son apparition. Plus il tuait, plus il était encore ivre de sang. Devant cette folie meurtrière, une partie de ses généraux commença à déserter. Chaka suspecta certains de ceux qui le servaient de déloyauté et les fit exécuter. Les chefs militaires qui revenaient sans butin, subissaient le même sort. Chaka tua sa mère qui avait caché un de ses fils. La cause de tous ces malheurs, selon Issanoussi, c’est que Chaka ne doit pas se relâcher, il faut qu’il fasse couler davantage du sang. Chaka ayant perdu toute lucidité, avait soif de sang, une soif inextinguible. Il organisa une grande fête et fit tuer tous ceux qui ne savaient ni chanter, ni danser. Ceux pleuraient d’émotion «de la beauté de son geste» furent également tués. A partir de cet instant, Chaka est hanté par des rêves terrifiants qui viraient au cauchemar. La nation Zoulou lasse de ces tueries décida, à travers ses deux frères, d’assassiner Chaka. Son demi-frère prit le pouvoir.
B- Le mythe Chaka Zoulou
L’œuvre de Chaka est-elle ou non une épopée ? L’épopée est la déformation, la transformation et transfiguration de faits historiques. L’époque est «l’histoire que l’art a changée en poésie et que l’imagination a changé en légende» dit Lilyan KESTELOOT. Personnage mythique de fameuse mémoire, Chaka s'est bel et bien emparé des esprits, après avoir, par la sagaie, édifié dans la première moitié du dix-neuvième siècle un vaste empire en Afrique australe, le chef zoulou règne toujours par la plume des écrivains négro-africains. Suivant Anne CARLYN le mythe d’un Chaka sanguinaire a été véhiculé seulement après sa mort par ses adversaires africains, puis amplifié par les coloniaux, pour asseoir et conforter leur domination. Karl Heinz JANSEN accusera même MOFOLO d’avoir travesti le personnage de Chaka «Quoi qu’Africain, Mofolo donne une image très négative du roi zoulou et de son temps (..) Il écrit en chrétien convaincu des premières générations, sous l’influence de ses professeurs et patrons de la mission, qui condamnaient comme ténèbres païennes le passé et la culture de l’Afrique».
Nous avons des témoignages de voyageurs européens sur le règne de Chaka. Ainisi Nathaniel ISAACS (1808-1872) est arrivé au Natal en 1825, au moment où Chaka est mort, et il est remplacé par son frère Dinga’an. «The family of Chaka appears to have been a remarkable one for its conquests, cruelties, and ambitions” écrit ISAACS. Le père de Chaka s’appelait Essenzingercona. Il a fait bâtir un Kraal nommé Nobamper ou Graspat. Son père était polygame avec 33 épouses et de nombreuses concubines. Sa mère, Umnate, était indisposée quand elle a conçu Chaka, aussi les co-épouses ont trouvé extraordinaire qu’elle en soit la mère. Le jeune Chaka s’est manifesté par des dispositions particulières «His strength appeared herculean ; his disposition turbulent ; his mind a warring element ; and his ambition knew no bound». Jaloux du pouvoir de son père qu’il voulait détrôner, il alla chez les Umtatwas et devient un guerrier distingué chez eux et combatit les Umgartie pour prendre leur royaume. Il régnait sur un vaste empire. La discipline militaire qu’il imposa à ses soldats et sa férocité lui donnèrent de nombreuses victoires sur ses adversaires. Il pratiquait les sacrifices humains. Célibataire, il avait des cours composées de 300 à 500 femmes (servantes et sœurs) qui n’avaient pas, sous peine de mort, droit de tomber enceinte. «In war he was an insatiable and exterminating savage, in peace an unrelenting and ferocious despot” dit ISAACS.  Il avait certains caprices, il mangeait couché, à plat ventre sur terre, et obligeait ses invites à observer la même pratique. Il régnait donc par la terreur, mais il était très généreux avec ses troupes après les périodes de guerre. ISAACS reconnaît qu’il était hospitalier et protégeait les étrangers qui lui rendaient visite.
Henry-Francis FYNN (1803-1861) a séjourné dans le Natal de 1824 à 1836 ; il était auprès de Chaka pendant plus de 10 ans, et l’a retranscrit dans son journal de voyage. FYNN considère Chaka comme étant intelligent, un guerrier exceptionnel qui savait être généreux. Bénédicte-Henry REVOIL (1816-1882) qui a étudié les Câfres et les Zoulous, qualifie Chaka de «Charlemagne des Zoulous». Adulphe DELEGORGUE (1814-1850) a effectué un voyage en 1841 en Afrique du Sud et nous livre l’héritage de Chaka à travers la description qu’il fait de son peuple. Les Zoulous ont une réputation de férocité rare ; l’homme se considère né pour guerroyer et chasser. Le Zoulou est né fier, et possède à un haut point le sentiment de nationalité. Le Zoulou «devient fanatique, excessif ; dévoué aux intérêts du chef, il se vante des excès commis pour son service» dit-il. Selon DELEGORGUE, Chaka a tué son père pour le pouvoir, il sera assassiné par son demi-frère, Dinga’an.
II – La réécriture et la destinée du roman Chaka, au service du nationalisme africain
A – Le Chaka de SENGHOR, une poésie engagée, antiraciste et anticoloniale,
Poème complexe, mais hautement important et éclairant toute l’œuvre de SENGHOR, «Chaka» est une contribution engagée, anticoloniale et antiraciste. Le poème est divisé en deux chants : le premier chant est consacré au rôle de Chaka dans la révolte des Zoulous, le second à sa liaison avec Noliwé et à sa mort tragique ; c’est donc comme l’indique son titre «un poème dramatique plusieurs voix» ; il met en scène, outre le personnage de Chaka, la «Voix Blanche», le «Chœur» dirigé par le «Coryphée». Cette dramaturgie s’inspire de la tragédie grecque, comme celle de Sophocle, une fatalité pèse sur Chaka et l’oblige, contre on gré, à agir mal.
SENGHOR dédie ce poème aux «Martyrs bantous de l’Afrique du Sud» ; ce qui confère à ce poème une dimension politique. Après avoir assuré la victoire de son peuple sur les Bantous, Chaka, chef du peuple zoulou, mourut assassiné. Comment parler des martyrs sud africains si ce n’est en célébrant Chaka le résistant, en sortant de «l’oubli» le symbole de la Résistance. Chaka est donc une méditation poétique sur la libération de son Afrique. MOFOLO d’abord, SENGHOR ensuite, mettent l’accent sur les forces en présence. D’un côté, il y a les colons qui ont la force des armes, de l’autre, le leader bantou, armé d’un grand dessein : l’unité, la fraternité de tous les peuples. Suivre Chaka sur ce point est une fierté pour SENGHOR le militant politique, lui qui tentera plus tard l’éphémère fédération du Soudan français ; lui, le chantre de la négritude. Léopold Sédar SENGHOR élève Chaka au rang de symbole de la Négritude. Cependant, la figure de Chaka est ambivalente : est-il un héros ou un tyran assoiffé de sang ? SENGHOR, à travers son poème, décrit un chef politique et un héros épique dont le destin se confond avec celui de son peuple, mais aussi un poète, dont la souffrance et le sacrifice atteignent une dimension universelle.
Chaka est présenté d’abord dans ce poème comme étant le symbole de l’émancipation des peuples noirs. Ainsi, dans le premier chant, la «Voix Blanche», celle des oppresseurs et des colonialistes, qualifie Chaka de sanguinaire, il ne serait «qu’un boucher» et un «grand pourvoyeur des vautours et des hyènes». La «Voix blanche» qui met l’accent sur le côté sanguinaire de Chaka : «Promis au néant vagissant. Te voilà donc à ta passion. Ce fleuve de sang qui te baigne, qu’il te soit pénitence».  La réponse de Chaka est à la mesure de son projet. Avec sang froid et courage, il reconnaît les griefs qui lui sont faits : «Oui me voilà entre deux frères, deux traîtres deux larrons. Deux imbéciles hâ ! non certes comme l’hyène, mais comme le Lion d’Ethiopie tête debout. (…) Et c’est la fin de ma passion». Cependant, SENGHOR estime que cette image négative est largement compensée par l’importance historique du combat de Chaka «il n’est pas de paix sous l’oppression, de fraternité sans égalité». Chaka refuse toute soumission et toute aliénation. L’oppression se matérialise  par la volonté du Blanc, cet homme à «l’épiderme blanc les yeux clairs, la parole nue et la bouche mince» de refaçonner le continent africain, «avec des règles, des équerres, des compas des sextants».C’est la raison pour laquelle Chaka se bat : «Je n’ai haï que l’oppression» dit-il. Au moment où SENGHOR publie son poème «Chaka», en 1954, il n’est pas encore le chef d’Etat du Sénégal qu’il sera mais il médite déjà sur les responsabilités de l’homme d’Etat d’un pays dominé. Comme Mofolo avant lui, il réhabilite le chef guerrier noir. Comme tous les chefs qui ont voulu libérer leurs peuples, Chaka fut aveuglé par la mission qu’il s’était donnée. Voulant réhabiliter le symbole de l’affirmation de la fierté du nègre, l’artisan de l’unité africaine, SENGHOR passe sous silence tous les crimes commis par le chef guerrier. Comme la mort de Noliwé, la fille de Ding’iswayo le tuteur de Chaka, la femme de celui-ci. La mort de Nolivé est, pour SENGHOR, un sacrifice qui libèrera l’énergie de Chaka afin de mener à bien sa mission : «Le pouvoir ne s’obtient pas sans sacrifice. Le pouvoir absolu exige le sang de l’être le plus cher». Du moins, SENGHOR, justifie les horreurs commises par Chaka comme un mal nécessaire et transforme le tyran en héros incompris et en Christ «cloué au sol par trois sagaies» entre «deux larrons». La violence devient pour lui un moyen, et non une fin en soi, et même le meurtre de sa fiancée, Noliwé, n’est plus un crime mais un renoncement : «Je ne l’aurais pas tuée si moins aimée».
Pour SENGHOR, en quête de héros noirs, on a besoin d’un Chaka, pur de tout contact avec l’Occident, pour montrer que l’Afrique n’était pas dépourvue de grandeur avant l’arrivée des Blancs. En effet, dans un contexte colonial, SENGHOR, comme d’ailleurs semble légitimer la violence émancipatrice et fait de Chaka, non sans anachronisme, un héros de la négritude. «Ce n’est pas haïr que d’aimer son peuple. Je dis qu’il n’est pas de paix armée, de paix sous l’oppression» écrit SENGHOR qui raisonne comme Machiavel (voir mon post sur ce politologue italien). Chaka dénonce, prophétiquement, les crimes de la colonisation «Les forêts fauchées, les collines anéanties, vallons et fleuves dans les fers». Chaka dénonce l’exploitation du peuple noir «les bras fanés, le ventre cave». SENGHOR fait de Chaka le porte-parole du peuple noir victime d’un commerce inéquitable pendant la colonisation «épices, or et pierres précieuses échangés contre des présents rouillés et de poudreuses verroteries». SENGHOR dénonce les crimes de la colonisation ««Je voyais dans un songe les pays aux quatre coins de l’horizon soumis à la règle, à l’équerre et au compas. Les forêts fauchées les collines anéanties, vallons et fleuves dans les fers. Je voyais les pays aux quatre coins de l’horizon sous la grille tracée par les doubles routes de fer Je voyais les peuples du Sud comme une fourmilière de silence. Au travail. Le travail est sain, mais le travail n’est plus le geste (…). Peuples du sud dans les chantiers, les ports les mines les manufactures». SENGHOR relève la contradiction entre les richesses produites par l’Afrique australe et la misère des peuples africains : «Et le soir dans les kraals de la misère. Et les peuples entassent des montagnes d’or noir d’or rouge. Et ils crèvent de faim».
Chaka est une fierté nationale grâce au courage, à la volonté de réunifier les tribus et les peuples contre la volonté coloniale qui maintenait, voire renforçait les divisions ethniques. Chaka, chef guerrier, a défendu les peuples de l’Afrique australe : les Xhosas, les Zoulous, les Vendas. Cependant, l'action politique se fait au détriment de la création poétique, et Chaka indique que, pour servir son peuple, il a dû sacrifier une partie de lui-même, renoncer à la femme qu'il aimait et tuer en lui le poète. Cette alternative vécue douloureusement par Chaka n'a aucune réalité historique et résulte de la transformation du personnage par SENGHOR, lui-même écartelé entre ses convictions politiques, assorties de pesantes responsabilités, et son désir de consacrer sa vie à son art.
Entre la nécessité de l’action politique et le désir poétique, le deuxième chant du poème apporte un début de solution à cette contradiction : au moment de mourir, Chaka, célébré par le Choeur du peuple zoulou, qui proclame "Gloire à Chaka" ("Bayété Bâba ! Bayété ô Zoulou !"), se réconcilie avec lui-même et avec le souvenir de Noliwé, la femme qu'il a aimée et sacrifiée. Dès lors, la poésie et la politique ne s'opposent plus, et le Choeur peut proclamer : «Bien mort le politique, et vive le poète !». En assumant pleinement sa double condition de nègre et de poète, réunie dans la figure du poète-griot, Chaka devient le modèle de SENGHOR lui-même ; préparant et annonçant une aurore nouvelle, il peut à bon droit s'écrier : "Que du tam-tam surgisse le soleil du monde nouveau !". «C’est ma situation que j’ai exprimée sous la figure de Chaka, qui devient, pour moi, le poète homme politique déchiré entre les devoirs de sa fonction de poète et ceux de sa fonction politique» dira SENGHOR. Il fait de Chaka le prince de la solitude, attribut qu’il partage avec le poète. L’homme politique, comme le poète, ont besoin de la solitude pour prendre des décisions importantes ou pour écrire un vers, ou un poème. Cette solitude rend l’acteur politique d’abord maladroit, puis impitoyable. La solitude du pouvoir plonge l’acteur dans une sorte de névrose. Chaka transforme chacun de ses concitoyens en conspirateur. Cette solitude fait que l’homme obéit aux événements qui souvent accroissent sa cruauté, étouffant au fond de l’être ce qu’il a d’essentiel : «Je devins une tête un bras sans tremblement, ni guerrier ni boucher. Un politique tu l’as dit, je tuai le poète, un homme d’action seul. Un homme seul et déjà mort avant les autres, comme ceux que tu plains. Qui saura ma passion ?». SENGHOR reprend ici la tragédie de l’homme politique : incompris à cause de l’inadéquation entre la volonté de son peuple et son désir de grandeur, aveuglé par un besoin tenace de refaire un monde à la mesure de son ambition, pour communiquer aux siens le même désir de grandeur, il oublie de se rendre compte de l’essentiel. En effet, Chaka exige beaucoup plus de son peuple qu’il n’est capable de lui donner, plus qu’il ne peut s’offrir à lui-même. La démesure du projet, de l’ambition, transforme Chaka en un condamné qui se débat désespérément contre des forces supérieures à lui, et fait de lui un criminel. Ce Chaka de SENGHOR est le précurseur des pouvoirs sans partage, du dictateur africain postcolonial que Tchicaya dénoncera violemment.
B - Chaka au service d’un théâtre nationaliste
1 – La pièce de théâtre de Tchicaya U Tam’Si
Si SENGHOR, inspiré de Machévial, a un point de vue ambivalent sur Chaka, en revanche, Tchicaya, le moraliste, a un point de vue plus tranché : il ne transige pas. Il condamne sans appel Chaka. La posture des deux hommes expliquera leurs attitudes face au comportement «criminel» du leader africain. Pour Tchicaya, la mort de Noliwé est un crime gratuit, un acte de démence. «La folie est contagieuse. Il faut la cautériser» écrit-il. Il est vrai que Tchicaya fait référence aux dictatures actuelles du continent noir. En effet, Tchicaya dénonce, à travers son Chaka, les pouvoirs sanguinaires des dictateurs africains qui ne tolèrent aucune contestation. Ce crime contre Noliwé fait partie de la longue liste des assassinats de Chaka. Les uns sont accusés de comploter contre lui, les autres comme Noliwé d’être atteints de folie. Or, le fou est celui qui dit la vérité. Il est comme l’enfant qui se singularise par la vérité en rappelant au souverain jusqu’où il peut aller. Il est le marqueur rouge qui trace la limite. Il est le fou qui dit ce que tout le monde pense. C’est en somme la voix du bon sens, celle du bouffon. Noliwé est la métaphore de l’Afrique postcoloniale sacrifiée. Chaka, par sa cruauté a, comme bien des dirigeants africains après lui, trahi sa mission. Le mal qu’il fait est à mettre sur le compte de l’égoïsme maquillé en amour ou en patriotisme.
La pièce de théâtre, en trois actes, trente-et-une scènes, de Gérard-Félix Tchicaya U Tam’si, un poète, dramaturge et romancier congolais (1931-1988), occupe une place particulière ; elle a été jouée à Avignon en 1976, et fait l’objet d’un feuilleton radiophonique. La pièce de théâtre de Tchicaya reste plus ou moins fidèle au «Chaka» originel. Trois syntagmes en particulier, constats ou prophéties, reviennent de manière obsessionnelle, et semblent structurer la pièce de théâtre. À la scène trois, la Voix annonce, de manière cryptée, l’arrivée des Occidentaux : «Que rien de Blanc n’apparaisse au Sud. Surveille l’écume de la mer». À l’acte trois, scène quatre, c’est Zwidé, trahi par Chaka, qui maudit ce dernier : «Tu trahis et tu condamnes. Moi, je te maudis. Ton propre sang t’étouffera». Enfin, Noliwé, se doutant que son mari est responsable de la mort de son frère, répète jusqu’à la folie une phrase de Chaka : «Souvent le destin improvise. Je vais faire comme lui». Dans les deux premiers cas, les paroles alimentent les obsessions de Chaka qui voit partout des ennemis. En effet, Noliwé souligne la démesure de Chaka qui se prend pour le destin lui-même et donc pour une force aveugle et impitoyable. Ses paroles en forme d’énigme sont exhibées par la jeune femme jusqu’à ce qu’elle soit elle-même assassinée : «Chaka m’a dit : “Souvent le destin improvise. Je vais faire comme lui.” Chaka, dis-moi pourquoi ? Chaka ! Chaka-a-a-a !». Une Voix Off, dit «Tue-moi, ton propre sang t’étouffera».
Tchicaya reconnaît que Chaka est un guerrier exceptionnel. Il a la personnalité extraordinaire et somme toute tragique du guerrier, sa lutte acharnée contre l’occupation et la colonisation, enfin une volonté farouche d’unification et de consolidation de la nation zouloue. La personnalité de Chaka, en tant que guerrier redoutable, ne fait aucun doute. Le coryphée rappelle dans le chant II ses attributs d’autrefois, attributs qui rendent compte de cette force dont il était doté : «Ô Zoulou Ô Chaka ! Tu n’es plus le lion rouge dont les yeux incendient les villages au loin.Tu n’es plus l’Eléphant qui piétine patates douces, qui arrache palme d’orgueil ! Tu n’es plus le Buffle terrible plus que Lion et plus qu’Eléphant. Le Buffle qui brise tout bouclier des braves». Cependant, Chaka est devenu sanguinaire, et dans cette pièce de théâtre, il finira par se suicider. En effet, c’est dans la solitude des palais que les dirigeants africains manigancent la mort des opposants. Dans la pièce de Tchicaya la nuit est le moment dangereux pour Chaka, c’est le moment propice pour les comploteurs. Dans le théâtre ayant pour sujet le pouvoir, les intrigues se nouent la nuit. Tout a lieu la nuit. A la fin du texte de Tchicaya, Chaka qui se sait condamné, s’interroge alors sur le chef qu’il a été. Lucide, il s’est aperçu de ses erreurs, de ses crimes : «Mon sang va rejaillir sur moi. Tout sera accompli selon… Pas de testament. J’ai égorgé Noliwé (…). J’ai égorgé Nandi. A qui léguer un tel héritage ? Le sang répandu. A qui léguer un rêve qui a tourné au cauchemar… Je suis venu avec la nouvelle du renouveau…avec la trêve qu’il faut à l’arbre, à tel moment de l’an pour que tout reverdisse, et que la fleur en exhalant laisse assez de saveur au fruit. Le fruit était le symbole du peuple à l’unisson. (…) L’homme,… Quel homme ai-je été ? Une caricature de moi-même, parce que je ne me suis rendu ni maître de l’écume de la mer, ni féal du destin ! Allons donc ! L’homme est aveugle puisqu’il ne voit pas où il va». Au moment où Tchicaya publie sa pièce de théâtre en 1977, les pouvoirs africains se sont radicalisés. Un peu partout sur le continent, les opposants sont persécutés s’ils ne sont pas exécutés. Chaka est donc la figure de ces dictateurs-là. Tchikaya, tout en mettant l’accent sur le chef nationaliste, insiste sur le côté du dictateur sanguinaire.
2 – Les autres pièces de théâtres
Dans la pièce «On joue la comédie» de Sènouvo Agbota ZINSOU, les exemples sont multiples et variés.  Il s’est agit d’un personnage qui s’interpose dans le jeu d’un autre et le continue autrement. C’est le cas de Chaka qui substitue à la prédication du vieillard, une parodie de prière au dieu N’koulou N’koulou ; d’un spectateur qui intervient directement dans l’action, cas du jeune spectateur ; d’un acteur qui sur scène ou dans la salle, engage le dialogue avec le public ; des spectateurs qui discutent entre eux en pleine représentation, cas de la scène du banquet. La pièce est composée de 7 tableaux, développe l’idée que Chaka, militant combattant de la cause noire en Afrique du Sud, mène la lutte armée contre l’apartheid, et entreprend aussi une action de prise de conscience auprès de ses frères.
Le dramaturge sénégalais Abdou Anta KA, dans une pièce de théâtre s’improvise en historien, fait ressusciter Noliwé, les frères de Chaka et les dignitaires de la cour royale pour qu’ils disent leur part de vérité sur le règne de Chaka.
Que retenir de ce Chaka de Thomas MOFOLO, outre la dénonciation des dictatures africaines sur laquelle il faut rester vigilant ?
«Chaka est l’un des grands conquérants de l’histoire de l’Afrique, et son nom mérite d’être retenu par l’histoire universelle» écrit l’historien Joseph KI-ZERBO. «Le génie de Mofolo se marque dans le fait que son Chaka est un personnage beaucoup plus complexe que ne pourrait avoir une figure créée et conservée dans la mémoire collective d’une société non lettrée. (…) Il est axé sans hésitation sur l’anti-thèse du Bien et du Mal» écrit Albert GERARD. Le roman de Chaka «est une œuvre spécifiquement africaine car (…) elle célèbre la culture de l’Afrique, son orgueil, sa tradition et sa dignité» dit Donald BURNESS.
Bibliographie très sommaire :
1 – Contributions de Thomas Mofolo
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MOFOLO (Thomas), L’homme qui marchait vers le soleil levant (Moeti Oa Bochabela), préface Alain Ricard, Bordeaux, éditions Confluences, 2003, 155 pages ;
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2 – Critiques de Thomas Mofolo et autres références
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Paris, le 1er décembre 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«Thomas MOFOLO (1876-1948) et son Chaka Zoulou : dénonciation de la tyrannie ou célébration d’un héros ?», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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«Thomas MOFOLO (1876-1948) et son Chaka Zoulou : dénonciation de la tyrannie ou célébration d’un héros ?», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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28 novembre 2017 2 28 /11 /novembre /2017 18:34

Le Franc CFA est l’un des dispositifs emblématiques de la Françafrique (voir mon post sur De Gaulle et l’Afrique). En effet, la France a placé à la tête de ses anciennes colonies, des hommes sûrs pour perpétuer le système colonial ou pour renverser les indélicats. La Françafrique c’est un système politique et institutionnel, ainsi que l’ensemble de réseaux officieux, permettant à la France de conserver sa domination sur l’Afrique.

Le F.C.A. focalise, à lui tout seul, la conscience à peine émergente des peuples africains de cette indépendance dans la dépendance. M. Stellio Kapo Chichi dit Sémi KEBA, un citoyen français d’origine béninoise, a eu le mérite d’allumer le détonateur, en brûlant, comme Serge GAINSBOURG, un billet de F.C.A. Aussitôt après ce pied de nez à la Françafrique, il fut, en septembre 2017, expulsé du Sénégal où il s’était réfugié.

Le Franc de la Communauté financière africaine (CFA) concerne 155 millions d’Africains et couvre 14 pays africains, dont les 8 Etats de l’Union monétaire africaine (UMOA) que sont : Bénin, Burkina Faso, Côte-d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo, ainsi que 6 Etats de l’Union Monétaire de l’Afrique Centrale (UMAC) auxquels il faut ajouter les Comores. Les mécanismes sont les suivants :

- la fixité du taux de change entre le FCA et l’euro ;

- la garantie de convertibilité illimitée du FCA ;

- et l’obligation de la mise en commun de 50% des réserves de change africaines auprès du Trésor africain ; cette réserve de change africaine est excédentaire de plus 14 milliards. En d’autres termes, ce sont les Africains qui financent le déficit du Trésor français.

L’avenir du FCA pose la question de la poursuite et de la consolidation de l’intégration africaine. Sur les 53 africains, 32 pays ont leur monnaie nationale :  Nigéria, la Naira ; Afrique du Sud, la Namibie et le Natal, le Rand ; Lesotho le Loti ; Swaziland le Lilangeni ; Ghana, le Cedi ; Kenya, le Shilling ; Algérie, le Dinar ;  Angola, le Kwanza ;  Burundi, le Franc Burundi ; Cap-Vert, Escudo Cap-Vert ; Congo démocratique, le Zaïre ; Egypte, la Livre égyptienne ; Libéria, dollar libérien ; Libye, dinar libyen ;  Malawi, Kwacha ;Mauritanie, le Ougiya ; Maroc, le Dirham ; Mozambique, le Metical ; Ouganda, Shilling ougandais ; Rwanda, Franc rwandais ; Seychelles, le Roupi des Seychelles ; Sierra Leone, Le Leone ; Sao Tome et Principe, le Dobra ; Soudan, La Livre soudanaise ; Tanzani, le Shilling ; Tunisie, le Dinar tunisien ; Zambie, le Kwacha ; Zimbabwe, le Dollar du Zimbabwe. Ce qui est possible isolément est plus efficace s’il y avait une monnaie à l’échelle de tout le continent africain. Le colonialisme français s’est illustré, à travers la monnaie, par sa grande volonté de perpétuer la domination sur ses possessions coloniales : diviser pour mieux régner. Or, la monnaie revêt un aspect symbolique à deux niveaux. D’une part, émettre la monnaie était traditionnellement une question de souveraineté nationale, la monnaie existe, par et pour la Nation. D’autre part,  la monnaie est un instrument de pouvoir économique pour les Etats. En régulant la masse monétaire, en jouant sur les taux d'intérêt, en établissant une politique de change vis-à-vis des autres monnaies, les gouvernements s'attachent ainsi à orienter les indicateurs économiques.

En centralisant auprès du Trésor français une partie des réserves de change, les Etats africains de la zone FCA sont privés de leurs liquidités et de leur capacité de faire évoluer leurs politiques économiques. L'arrimage à l'euro fait subir au franc CFA les fluctuations de la monnaie européenne. Avec des conséquences parfois néfastes pour les exportations des pays de la zone FCA, quand l’euro est fort. L’Afrique a besoin de développer ses infrastructures, ses services publics (santé, éducation, énergie) et a intérêt à coopérer avec le plus offrant, et de non de s’enfermer dans le piège de coopération coloniale. La parité fixe permet aux pays de la zone euro, mais surtout à la France, pays de 65 millions d’habitants, de conserver son statut de premier partenaire économique de la zone FCA, sur une population de consommateurs de 155 millions. Les grandes entreprises françaises (Bolloré, Orange, Bouygues, Aréva, chaînes de télévision privées), ont besoin de ce marché de consommateurs africains, et surtout des matières premières africaines, dont l’uranium, le pétrole.

Le Franc CFA permet à l’ancien colonisateur d’acheter des matières premières africaines, gratuitement, puisque cette monnaie est fabriquée en France, à Chamalières (Puy-de-Dôme) ; il suffit de faire jouer la planche à billets ; ce qui est strictement interdit aux Africains.

Au 1er janvier 1999, la France a dévalué, unilatéralement, le FCA qui atteste de la poursuite des rapports coloniaux, l’indépendance n’ayant changé fondamentalement ce rapport de domination. Créé en 1939, le «Franc des Colonies Françaises d’Afrique» (FCFA) est mis en circulation le 26 décembre 1945, à la suite de la ratification par la France des accords de Bretton Woods. En 1958, le CFA est devenu «Franc de la Communauté Française d’Afrique» et en 1960, aux indépendances des pays africains, cette monnaie, avec le même sigle est rebaptisée : «Franc de la Communauté Financière d’Afrique». Michel ROCARD avait souhaité diligenter une enquête administrative sur le bilan coût-avantage du FCA, François MITTERRAND s’y est opposé, catégoriquement. Mongo BETI, dans son ouvrage «Mains basses sur l’Afrique», préconisait de sortir du FCA «Que la monnaie soit convertible ou inconvertible n’a jamais été la préoccupation du paysan africain. Il a été plongé à son corps défendant dans un système économique contre lequel il est impuissant. (..). Le franc CFA, lié au système monétaire français est une arme de la domination française» dit-il. La polémique, sur le CFA, s’est invitée dans la campagne des présidentielles de 2017. Pour le candidat Emmanuel MACRON, c’est «un choix qui appartient aux Africains». Dans son discours à Ouagadougou du 28 novembre 2017, le président MACRON offre aux Africains trois solutions : élargir le panel des Etats, y compris au Nigéria, se retirer de la zone FCFA ou maintenir le statu quo, en changeant seulement la dénomination de cette monnaie coloniale.

 

Le Franc CFA n’est pas qu’une question technique ou économique, il pose à lui seul les enjeux politiques majeurs des élections de 2019 au Sénégal, notamment en termes :

 

- d’offre politique des partis politiques (indépendance et souveraineté nationale, éducation, santé, infrastructures, etc.)

- d’industrialisation des pays africains ;

- du bien-être des populations les plus défavorisées ;

- de la mobilisation du potentiel humain et de la valeur travail ;

- et la place de l’argent dans le jeu politique qui a tout pourri.

Paris, le 28 novembre 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

«L’avenir du Franc CFA en Afrique», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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22 novembre 2017 3 22 /11 /novembre /2017 22:32
Pour nos ancêtres les Gaulois, De GAULLE est un grand héros de l’histoire, un personnage hors du temps, un grand mythe du roman national, le «Premier des Français» avec un statut de commandeur» suivant une formule de Max GALLO. Qualifié de dernier des grands Capétiens : «Il convoque […] le mythe. Il suscite les passions, cristallise les symboles et appelle les légendes” écrit, de façon dithyrambique, Alain RICHARD. «Tout le monde a été, est ou sera gaulliste» avait prédit André MALRAUX, Ministre de la Culture du général de GAULLE. Militaire, avec d’indéniables qualités littéraires, mais ambitieux, pour lui-même, et pour la France, de GAULLE est devenu professionnel de la politique. «Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l'inspire aussi bien que la raison. Ce qu'il y a, en moi, d'affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. (..) Notre pays, tel qu'il est, parmi les autres, tels qu'ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur» écrit Charles de GAULLE. Il ne voulait pas être un militaire de carrière, mais faire de la politique, devenir le chef de la France. Charles de GAULLE, un nationaliste, a été souvent un visionnaire et incompris de ses contemporains qui le soupçonnaient d’ambitions personnelles, de «coup d’Etat permanent», en référence au titre d’un ouvrage de François MITTERRAND. De GAULLE, en 1940, était du bon côté, il a sauvé l’honneur de la France. Il avait une certaine idée de son pays : la France n’est libre que si elle est souveraine. «Le destin de De Gaulle, encore et toujours, est d'être seul. Seul face à la médiocrité des politiciens, seul face à la peur des uns, à la violence des autres. Et de cette solitude il tire toute sa force, et son orgueil. Avec la conscience de se battre pour la plus noble des causes : la France» dira Max GALLO.
Né à Lille le 22 novembre 1890, Charles de GAULLE choisit, au début, la carrière militaire et Saint Cyr. Il est blessé à trois reprises et fait prisonnier durant la Première Guerre mondiale. En 1921, il épouse Yvonne VENDROUX (1900-1979)  surnommée Tante Yvonne, avec laquelle il aura 3 enfants (Philippe, Elisabeth et Anne). Officier instructeur et d’active de 1919 à 1940, il développe, à travers une série d'ouvrages, ses théories militaires sur la nécessité d'un corps de blindés et la création d'une armée de métier. A la tête de ses chars, le colonel de GAULLE prend part à la campagne de France de mai-juin 1940. Promu général de brigade, il est nommé le 6 juin 1940, sous-secrétaire d'Etat à la Guerre et à la Défense nationale dans le gouvernement Paul REYNAUD (1878-1966), un socialiste. Son mentor étant jusqu’ici le maréchal Philippe PETAIN, mais celui-ci, dès 1938, a choisi de collaborer avec les nazis. Alors que le maréchal PETAIN demande aux Français de «cesser le combat» et négocie avec l'ennemi un armistice, le  général de GAULLE  lance le 18 juin 1940, depuis Londres, sur les ondes de la BBC, son célèbre appel. Il y exhorte les Français à continuer le combat car «La flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre». La France libre est née. «J'ai toujours été seul contre tous, cela ne fera qu'une fois de plus» dit-il.
 
Il était bien seul au départ à l’appel du 18 juin 1940, seul et démuni de tout, comme un homme au bord d'un océan qu'il prétendrait franchir à la nage, l’Afrique du Nord étant occupée par des troupes dirigées par le Général Henri GIRAUD (1879-1949), proche des Américains et admirateur de Philippe PETAIN (1856-1951), Dakar est resté fidèle aux Pétainistes, et Winston CHURCHILL (1874-1965) se méfie encore de lui. Cependant, ce sont les Africains qui sont les premiers à soutenir le général de GAULLE dans sa résistance contre l’occupant nazi, dont le Guyanais, Félix EBOUE (1884-1944), gouverneur de l’Oubangui-Chari (Tchad), le Congo, Brazzaville capitale de la France Libre de 1940 à 1944 et le Cameroun. Lors du discours de Brazzaville du 27 octobre 1940, le général de GAULLE, conscient de l’importance du soutien des colonisés, en appelle à la résistance des Africains : «La France traverse la plus terrible crise de son Histo1ire. Ses frontières, son Empire, son indépendance et jusqu'à son âme sont menacés de destruction. Cédant à une panique inexcusable, des dirigeants de rencontre ont accepté et subissent la loi de l'ennemi. Cependant, d'innombrables preuves montrent que le peuple et l'Empire n'acceptent pas l'horrible servitude. J'appelle à la guerre, c'est-à-dire au combat ou au sacrifice, tous les hommes et toutes les femmes des terres françaises qui sont ralliées à moi».
A la Libération, ce sont les partis de gauche qui sortent victorieux des élections, et le parti communiste devient le premier parti politique, Charles de GAULLE, rejetant le système des partis et fondamentalement anticommuniste, entame sa traversée du désert pendant laquelle il bénéficie encore de l’appui des Africains, grâce aux réseaux de Jacques FOCCART (1913-1997). Retiré à Colombey-les-deux-églises, il écrit ses «Mémoires de guerre». L'incapacité de la IVème République à résoudre le conflit algérien précipite le retour au pouvoir du général de GAULLE à partir de mai 1958. Il a entretenu des rapports ambigus avec le général Raoul SALAN (1899-1984). En effet, les politiciens de la IVème République, devant la violence et la mauvaise gestion des guerres coloniales, la médiocrité ou le manque de lucidité, ou l’irrésolution, ont échoué dans leur politique de décolonisation. Il dote  la France d'une nouvelle Constitution, la Cinquième République est née. Les guerres coloniales, et notamment à Dien-Bien Phu et en Algérie, ont failli emporter la République avec des attentats de l’organisation de l’armée secrète (O.A.S). Il fallait aller vers l’indépendance dans la dépendance des pays africains. Le 28 septembre 1958, de GAULLE organise un référendum intégrant les colonies dans une Communauté française, préalable à leur indépendance. Seule, la Guinée rejette la Communauté. Elle devient ipso facto indépendante ; elle est abandonnée du jour au lendemain par les administrateurs français et sera gouvernée d’une main de fer par Ahmed Sékou TOURE (1922-1984). Il devient le premier Président de la Vème République en décembre 1958 et est réélu en 1965 cette fois au terme d'une élection au suffrage universel direct. Après avoir redressé la situation économique de la France en 1958, et entame la décolonisation de l’Afrique. En mai 1968, à Paris, le Quartier latin est le théâtre de durs affrontements, alors que la contestation gagne progressivement tous les secteurs d’activité du pays. La France est paralysée. La crise de Mai 1968, flambée sociale et culturelle, lui paraît  fournir l'occasion de concrétiser sa grande idée de Participation. Il propose, en avril 1969, un référendum plébiscitaire sur la régionalisation et la réforme du Sénat. Le «Non» l'emporte : le général de Gaulle remet alors immédiatement sa démission. Il se retire définitivement de la vie politique. Le 9 novembre 1970, Charles de Gaulle s'éteint à Colombey-les-deux-Eglises où il est enterré.
Si de GAULLE est un totem politique indépassable pour nos ancêtres les Gaulois, il se révélera, pour les Africains celui qui aura mis en place un système de mise sous tous tutelle du continent noir, même après les indépendances. En effet, et sans doute c’est dans le domaine des relations avec l’Afrique que l’héritage de GAULLE est le mieux assuré par ses successeurs, aussi bien à droite qu’à gauche. De GAULLE avait compris, très tôt, que la France, une puissance moyenne, ne pouvait plus assurer une gestion directe de la gestion coûteuse de ses colonies. Pendant la Guerre, nombre d'Africains s'engagent pour défendre la France et l'Empire et financent la France Libre. L'Afrique joue alors un rôle crucial dans la victoire des Alliés : zone stratégique, c'est une «base de départ» pour les troupes chargées de gagner, puis de libérer la Métropole. A Brazzaville, de GAULLE exprime sa gratitude envers le fidèle Empire colonial, et évoque déjà les orientations futures qu'il compte lui offrir : une indépendance, mais avec des liens étroits avec la France : La Communauté de 1958 à 1960 et les accords bilatéraux, renforçant la balkanisation de l’Afrique depuis 1960. S'il propose l'émancipation des territoires français d'Afrique, il ne conçoit pas moins que celle-ci se fasse à l'extérieur du «bloc français» ; les Africains doivent donc rester arrimés à la France. Dans son discours du 30 janvier 1944, et tirant les conséquences de la contribution des Africains dans l’effort de guerre, le général de GAULLE entrevoyait l’indépendance : «En Afrique française, comme dans tous les autres territoires où des hommes vivent sous notre drapeau, il n'y aurait aucun progrès qui soit un progrès, si les hommes, sur leur terre natale, n'en profitaient pas moralement et matériellement, s'ils ne pouvaient s'élever peu a peu jusqu'au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires. C'est le devoir de la France de faire en sorte qu'il en soit ainsi» dit-il. Par conséquent, la Conférence de Brazzaville n’est pas une fin, mais un commencement d’une ère de mise sous tutelle de l’Afrique, suivant Albert BOURGI. Le colonisateur n’est pas vraiment parti à l’indépendance, il est resté présent sous des formes insidieuses et sournoises, mais parfois violentes.
De GAULLE choisit le maintien des Africains sous la dépendance de la France, il avait, cependant, une conception ethnique, coloniale et assimilationniste de la Nation, des droits de l’homme et la francophonie. Il avait une peur de la démographie africaine galopante : «C'est très bien qu'il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu'elle a une vocation universelle. Mais à condition qu'ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu'on ne se raconte pas d'histoire! Les musulmans, vous êtes allés les voir? Vous les avez regardés avec leurs turbans et leurs djellabas? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français. Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de Colybri, même s'ils sont très savants. Essayez d'intégrer de l'huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d'un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l'intégration, si tous les Arabes et les Berbères d'Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherez-vous de venir s'installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées», une confidence du 5 mars 1959 rapportée par Alain PEYREFITTE (1925-1999).
En effet, le général de GAULLE avait «une certaine idée» de la France qui ne peut être que blanche et chrétienne. Or, les institutions de la IVème République, en 1946, avaient liquidé l’Empire colonial pour le transformer en Union française, au sein de laquelle les indigènes avaient acquis un droit de vote ; ce qui a inquiété le général de GAULLE. Il n’appréciait pas les Noirs et l’a dit, le 8 novembre 1968, à Jacques FOCCART : «Vous savez, cela suffit comme cela avec vos nègres. Vous me gagnez à la main, alors on ne voit plus qu’eux : il y a des nègres à l’Élysée tous les jours, vous me les faites recevoir, vous me les faites inviter à déjeuner. Je suis entouré de nègres, ici. […] Et puis tout cela n’a aucune espèce d’intérêt ! Foutez-moi la paix avec vos nègres ; je ne veux plus en voir d’ici deux mois, vous entendez ? Plus une audience avant deux mois. Ce n’est pas tellement en raison du temps que cela me prend, bien que ce soit déjà fort ennuyeux, mais cela fait très mauvais effet à l’extérieur : on ne voit que des nègres, tous les jours, à l’Élysée. Et puis je vous assure que c’est sans intérêt». Charles de GAULLE affirme, sans complexe, suivant André LE TROQUER, qu’il n’aime pas les «Youpins». «Certains même redoutaient que les Juifs, jusqu’alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est à dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles", dit-il dans sa conférence de presse du 27 novembre 1967. Cette tribale de la Nation a été appliquée, par la suite, aux Français issus de l’immigration.
 «Mon départ est le dernier acte d’une histoire qui a duré trois siècles. C’est le symbole du monde colonial qui disparaît pour faire place à un autre monde encore inconnu» dira en 1960, Pierre MESSMER (1916-2007), dernier gouverneur de l’AOF, à Dakar, administrateur colonial en Indochine, en Mauritanie, en Côte-d’Ivoire, au Cameroun confronté à l’insurrection de Ruben U’M NYOBE (1913-1956). A Bangui, le 14 août 1960, sur les bords du fleuve, André MALRAUX lance : «Une ère s’achève avec le soir qui tombe… Ce n’est pas un transfert d’attributions mais un transfert de destin. (…) Oui, mais quel destin pour l’Afrique ?». En 1960, lors des indépendances, et en dehors de la Guinée, les anciennes colonies françaises en dépit de la souveraineté acquise depuis 1960 sont restées sous la tutelle de leur maître. En effet, avec ses barbouzes qui n’avaient pas bien compris, au début sa démarche visionnaire visant à sauvegarder les intérêts de la France, Charles de GAULLE est l’initiateur de la fameuse Françafrique, de ce pré-carré, et confie cette mission à un homme de confiance, Jacques FOCCART. Tous ses successeurs ont affirmé la volonté de mettre fin à la FrançAfrique, mais qu’ils ont, en fait, consolidée par la suite. On a l’impression que la «Pax Gallica» semble être justifiée, à l’avance, par un discours de Victor HUGO : «Que serait l'Afrique sans les blancs ? Rien ; un bloc de sable ; la nuit ; la paralysie ; des paysages lunaires. L'Afrique n'existe que parce que l'homme blanc l'a touchée. (…) L'Afrique n'a pas d'histoire. (…) Cette Afrique farouche n'a que deux aspects : peuplée, c'est la barbarie ; déserte, c'est la sauvagerie» disait cet éminent poète dans un discours du 18 mai 1879. Finalement, de GAULLE a organisé l’indépendance des Africains dans la dépendance.
I – L’indépendance des pays africains dans la dépendance
A – Les accords de coopération et de défense
1 – La politique de coopération
En quelques mois, tous les États de la Communauté accèdent à l'indépendance. En 1961, les institutions communautaires disparaissent. Ainsi, se consacre-t-on à la conclusion d'accords et de traités de coopération dans les domaines politique, militaire, économique, financier et monétaire, judiciaire, technique et culturel, permettant à la France de conserver une influence majeure sur ses anciennes colonies. La loi constitutionnelle du 4 juin 1960 consacre l'instauration de nouveaux rapports franco-africains à caractère bilatéral. C'est un système de coopération entre États souverains, mais ayant pour but d'imposer l'influence de la France en Afrique. De 1960 à 1969, le général de GAULLE invite successivement chacun des chefs d'État à réaliser une visite officielle à l'Élysée, où ils sont reçus avec tous les fastes de la République, marquant ainsi solennellement le soutien de la France aux jeunes États africains. L'aide française, largement conditionnée s'exerce par exemple sous la forme de crédits au développement, ou d'appui militaire. Il faut rester dans le giron Français et acheter français. Le général de GAULLE mène en Afrique noire une politique réaliste : pour assurer une zone d'influence française dans cette partie du monde, et appuyer ainsi la politique de grandeur qu'il poursuit. C'est une décolonisation pacifique qui s'achève avec la coopération, instituant un cycle de relations privilégiées entre la France et les pays de son Empire disparu.
Le système de coopération est la mise à disposition des Etats africains de personnels techniques (250 000 personnes). Des agents du renseignement, des conseillers techniques aux postes stratégiques surveillent tout, et des ambassadeurs choisis par FOCCART, dont le fameux Maurice DELAUNAY (1919-2009) au Gabon, complètent le dispositif. Ainsi, au Gabon les coopérants sont passés de 5000 à 25 000 au Gabon. Le commandant Maurice ROBERT (1919-2005), chef du contre-espionnage (SDECE), gaulliste et ami fidèle de Jacques FOCCART, a pour mission d’organiser le réseau de renseignement en Afrique, ainsi que d’assurer la création de services de renseignement africains locaux. Maurice ROBERT installe, dans chaque capitale africaine sous influence française, un poste de liaison et de renseignement (PLR). Tout ce qui est bon pour la sécurité de la France est bon pour la sécurité du gouvernement local africain. Cet agent P.L.R. écoute tout et réduit à néant l’indépendance africaine. Ainsi, en décembre 1962, à Dakar, le «coup de force» de Mamadou DIA (1910-2009) est neutralisé par les troupes sénégalaises restées loyalistes mais, en second rideau, les parachutistes français ont été mis en alerte au cas où la situation se dégraderait. Mamadou DIA restera 12 ans en prison et un syndicaliste, Ibrahima SARR (1915-1976), décédera en détention. En septembre 1963, dans les rues de Fort-Lamy, le président François TOMBALBAYE (1918-1975), dit «N’Garta» envoie l’armée et la gendarmerie tchadienne, commandées par deux Français, le capitaine SAINT-LAURENT et l’adjudant-chef GELINO, au titre de la coopération, contre des manifestants musulmans et nordistes.
Mais en 1958, la Guinée de Sékou TOURE a dit NON au référendum du 28 septembre 1958, et son pays devenait ainsi indépendant, sans accords de coopération avec la France. Dans un contexte de guerre froide, Sékou TOURE, qui se révélera un dictateur, recherche l’appui des Soviétiques pour assurer sa survie. En effet, le général de GAULLE a rappelé tous les Français résidant dans ce pays, organisé des sabotages en masse en inondant la Guinée d’une fausse monnaie, et tenté, à plusieurs reprises de liquider, physiquement Sékou TOURE, sans succès. Le président Sékou TOURE, dans sa phraséologie révolutionnaire qualifiera, pendant toute la durée de son mandat, SENGHOR de «laquais de l’impérialisme». Le Sénégal était la base arrière de ces opérations françaises.
2 – La politique de sécurité, une défense des intérêts du colonisateur,
Les indépendances africaines ne marquent pas le retrait militaire complet français. La France pour défendre ses intérêts en Afrique fait signer des accords de défense. Le maillage militaire français sur le continent est garanti par le réseau hérité de la géographie coloniale, et optimisé à la faveur des indépendances. Trois zones militaires outre-mer (ZOM) constituent les «régions» militaires. Chacune est dotée d’un état-major: Dakar pour l’ancienne Afrique occidentale française (A.O.F), Brazzaville pour l’ancienne Afrique équatoriale française (A.E.F.), jusqu’en 1964, date à laquelle le dispositif est replié sur Libreville et Tananarive pour Madagascar, jusqu’en 1973, fonctionnant comme une tour de contrôle sur l’océan Indien. Le maillage local est composé de bases militaires telles que Dakar, Port-Bouët, Bangui, Bouar, Brazzaville, Libreville, Fort-Lamy ou Djibouti. En accord avec Paris, le chef d’état-major de chaque ZOM est autorisé à mobiliser les troupes françaises pour résoudre toute crise majeure, même une crise politique si le gouvernement légal semble menacé.
Albert Bernard BONGO (1935-2009), dans sa grande franchise dira que ces accords ne défendent pas les présidents africains, mais les intérêts de la France. En effet, très souvent, il ne s’agit pas d’une agression extérieure, mais de troubles de l’ordre public interne, d’une immixtion dans les affaires internes d’un Etat souverain. La pratique sera de faire signer, à l’avance, une lettre non datée par le chef d’Etat africain, pour justifier une intervention de la France.
En fait, les débuts de la décolonisation dont les prémices se situent à la fin de la seconde guerre mondiale, ont été violents, et de graves crimes ont été commis sans que le général de GAULLE ne réagisse. Ainsi, le 1er décembre 1944, des Tirailleurs sénégalais qui réclamaient pacifiquement leurs primes, au camp de Thiaroye, ont été massacrés, plus de 300 morts. Le gouvernement française refuse de rouvrir le dossier, et en dépit du combat inlassable d’Armelle MABON, une universitaire de Bretagne. Le 8 mai 1945, des manifestants Algériens à Sétif, qui réclamaient la libération de Messali HADJI (1898-1975) dont le parti est interdit depuis 1939, voient médusés les policiers français tirer sur un maire socialiste qui appelait au calme. La foule se déchaîne, et 27 européens sont massacrés dans de conditions atroces. Le lendemain, les européens qui sont armés tuent 20 000 Algériens, d’autres parlent de 45 000 morts. Au Madagascar, à la suite d’un soulèvement du 29 mars 1947, 100 000 indigènes seront massacrés.
Au Cameroun, le 13 septembre 1958, était tué Ruben UM NYOBE, dans une forêt de Sanaga Maritime, dans le sud du Cameroun, qu’une patrouille française qui traquait depuis des mois le secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun (U.P.C.) repérera son objectif. Et l’abattit comme un animal sauvage. Son corps fut traîné jusqu’au chef-lieu de la région, où il fut exhibé, défiguré, profané. «Le Dieu qui s’était trompé» est mort, annoncera triomphalement un tract tiré à des milliers d’exemplaires. Le corps de Ruben UM NYOBE fut coulé dans un bloc de béton. Oublié de l’histoire, Achille M’BEMBE dira qu’au Cameroun, en revanche, il reste l’objet d’une immense admiration. Mais cette admiration populaire est restée longtemps contrariée, toute référence à Um Nyobè et à son parti, l’U.P.C., ayant été interdite par la dictature d’Ahmadou AHIDJO (1924-1989) mise en place en 1960 avec le soutien de l’ancienne métropole. La moindre évocation de UM NYOBE était considérée par le pouvoir en place comme «subversive» et sévèrement réprimée. Toujours au Cameroun, Félix-Roland MOUMIE (1926-1960), un opposant, est mort empoisonné par les services secrets, le 3 novembre 1960, à Genève. «Les archives répondront un jour à vos questions» ainsi répond Jacques FOCCART à Philippe GAILLARD, journaliste à Jeune Afrique. La guerre coloniale au Cameroun sera poursuivie au Cameroun, avec des bombardements au napalm, même après l’indépendance. Ernest OUANDIE (1924-1971) sera assassiné le 15 janvier 1971. L’affaire de la sécession du Katanga, le 11 juillet 1960 proclamée par Moïse TSHOMBE (1919-1969) à Elisabethville (Lumumbasi) verra le soutien des barbouzes envoyés par la France, la Belgique et les Etats-Unis. Le résultat est la disparition de Patrice Emery LUMUMBA (1925-1961), le maintien de Joseph-Désiré MOBUTU (1930-1997), probablement l’assassinat du Secrétaire général des Nations Unis, Dag HAMMARSKJOLD, 180 soldats des Nations Unis tués. La France interviendra également en 1978 au Kolwézi. Un véritable fiasco pour Jacques FOCCART qui rééditera un soutien des séparatistes Ibos biafrais au Nigéria du 6 juillet 1967 au 15 janvier 1970, avec plus de 2 millions de morts. Au Togo, le 15 août 1963, le président Sylvanus OLYMPIO (1902-1963), soupçonné d’être antifrançais est assassiné par Etienne EYADEMA GNASSINGBE (1935-2005) devant l’ambassade des Etats-Unis. Son corps a été expédié au Bénin. Faure EYADAMA, le fils de son père, est président du Togo depuis 2005. Tous les chefs d’Etats africains qui se sont opposés à la France ont été destitués : Modibo KEITA (1915-1977) au Mali, Hamani DIORI (1916-1989) au Niger et Thomas SANKARA (1949-1987) au Burkina-Faso). Par conséquent, l’indépendance des colonies africaines ressemble «à la simple poursuite de la colonisation par d’autres techniques» estime Mongo BETI.
B – La Francafrique, une mise sous tutelle de l’Afrique
L’idéologie occidentale est bien cachée dans la diligence de la Françafrique. Les roues de cet engin de domination et de colonisation sont huilées depuis l’Elysée et ses réseaux. En effet, la France a placé à la tête de ses anciennes colonies, des hommes sûrs pour perpétuer le système colonial ou pour renverser les indélicats. La Françafrique c’est un système politique et institutionnel, ainsi que l’ensemble de réseaux officieux, permettant à la France de conserver sa domination sur l’Afrique. «Foccart passera partout en Afrique, sauf en Guinée» disait Sékou TOURE, premier président guinéen. Né d’un milieu catholique, conservateur et proche de l’Action française, de l’OAS et des services de contre-espionnage (SDECE) qui dépendaient de lui, Jacques FOCCART (1913-1997) avait fondé une société d’Import-Export, SAFIEX, le Service d’Action Civique (SAC, bras armé du mouvement gaulliste devenu mafieux et dissout en 1982).
FOCCART connaissait bien l’Afrique et a des rapports personnels avec les présidents africains qu’il recevait à son domicile, à la villa Charlotte, à Luzarches, dans le Val-d’Oise, près de Paris. Dès les années 50, il s’entoure de barbouzes pour effectuer de sales besognes en Afrique. Devenu Secrétaire général de l’Elysée aux affaire africaines de 1960 à 1969, homme de GAULLE, Jacques FOCCART avait en charge aussi du contre-espionnage, dans un contexte de guerre froide et de compétition avec l’Amérique. Il ne dépendait que du général de GAULLE. Inventeur de la «Françafrique» ce pré-carré qui fait de l’Afrique une chasse gardée pour la France, tous les soirs, à la suite du directeur de cabinet, du secrétaire général de la présidence de la République et du chef d'état-major particulier, Son influence diminue sous Georges POMPIDOU (1969-1974), mais ce président organise à partir de 1973, les sommets franco-africains. Valéry GISCARD d’ESTAING, de droite, mais non issu du gaullisme se méfie de FOCCART qui révélera ses rapports douteux avec Jean-Bédel BOKASSA (1921-1996) en RCA. Pendant cette période, FOCCART cache ses archives à l’ambassade du Gabon et transfert ses fonds secrets auprès de Félix HOUPHOUET-BOIGNY (1905-1993). C’est Jacques CHIRAC qui nomme FOCCART son conseiller des affaires africaines de 1986 à 1988. Il dirige de 1988 à 1995, la cellule Afrique de la mairie de Paris pour le compte de CHIRAC qui le désignera en 1995, son représentant personnel auprès des chefs d’Etats africains. Jacques FOCCART décède le 19 mars 1997, mais son système de mise sous tutelle des Africains perdure toujours.
L'Afrique centrale «française» (ex-AEF) fonctionne comme le laboratoire de la politique africaine de la France, et Jacques FOCCART apparaît comme l'architecte des intérêts français en Afrique. Dans un premier temps (1958-1960), il s'agit de garantir les conditions d'une «Pax Gallica», par une géographie politique fondée sur la «balkanisation» de l’Afrique relayée par Félix HOUPHOUET-BOIGNY, au nom d'une «théorie des dominos». En 1960, Brazzaville devient le bastion français en Afrique centrale ou se forge empiriquement une première «méthode FOCCART», caractérisée par l'emploi des services de renseignement, le recours à des mercenaires, et l'ingérence dans les grands ensembles régionaux. Ainsi, ce mardi 13 août 1963, lors d’une manifestation syndicale de 3000 personnes hostiles au président Fulbert YOULOU, les soldats français venus de la base centrafricaine sont présents. Le président YOULU fait savoir son intention de négocier, mais le 14 août 1963 il instaure un système de parti unique. Il téléphone à De GAULLE pour avoir de l’aide, mais le président français ne prend pas de décision, FOCCART étant absent. Le président YOULU sera contraint à la démission, par une foule menaçante, le 15 août 1963. Nationaliste farouchement anticommuniste, prêtre en rupture avec la hiérarchie catholique pour son engagement politique, Fulbert YOULU (1917-1972) continuait à porter la soutane par défi. Son goût pour le luxe, ses soutanes commandées chez les grands couturiers français, son libertinage, sont parmi les raisons de sa chute ; tout comme son autoritarisme et cet étrange projet d’instaurer un système de parti unique. La chute inattendue du président YOULU oblige Jacques FOCCART à repenser la défense des intérêts de la France en Afrique autour de trois notions : endiguer les coups d'Etat au sein du pré-carré, refouler les ingérences étrangères qui espèrent profiter du premier cycle de contestation et gérer le nouvel équilibre de la zone. Pierre BERNES a résumé cette orientation politique : «Consolider le pouvoir des dirigeants qui jouaient loyalement le jeu de l’amitié franco-africaine […] et faire sentir le mors à ceux qui regardaient un peu trop dans d’autres directions; contrer en même temps les visées des puissances concurrentes dès qu’elles étaient jugées menaçantes».
Suivant Pierre MESSMER (1916-2007), il  y a eu 16 interventions militaires de 1962 à 1992, en Afrique. Au Gabon, dans la nuit du 17 au 18 février, le président Léon M’BA (1902-1967) est enlevé au cours d’un coup d’État organisé par une équipe d’officiers gabonais. Jacques FOCCART décide d’envoyer les parachutistes contre les putschistes. L’ordre est rétabli le 19 février 1967, mais 15 soldats gabonais sont tués. En 1967, Léon M’BA étant gravement malade et hospitalisé à Paris, la France fait modifier la Constitution gabonaise en prévoyant qu’en cas d’empêchement du président de la République, c’est le vice-président qui le succède. Ce texte est signé par Léon M’BA, hospitalisé en France depuis août 1966 ; il décédera le 27 novembre 1967, à Paris. C’est ainsi qu’Albert-Bernard BONGO, nommé Ministre délégué à la Présidence, puis vice-président, le 14 novembre 1966 deviendra président Gabonais, sans être élu. Il sera prévu le même subterfuge juridique pour son fils, Ali BONGO, élu président du Gabon depuis le 30 août 2009, Albert BONGO étant décédé le  30 juin 2009. La Gabon, pays sous-peuplé, et riche en matières premières (bois, cuivre, pétrole et uranium) est l’une des places fortes de la Françafrique. Jacques FOCCART est pragmatique  en 1966, en Centrafrique, avec le putsch du colonel BOKASSA contre David DACKO, pourra être maintenu, il s’agit le danger d’un glissement à gauche. Bokassa reste au pouvoir aussi longtemps qu’il saura demeurer raisonnable.
Félix HOUPHOUET-BOIGNY et Omar BONGO sont les pièces maîtresses de cette Françafrique ; ils ont souvent servi d’intermédiaires entre FOCCART et les présidents africains. A la mort de HOUPHOUET-BOIGNY le 7 décembre 1993, tout le gotha de la politique française se rendra à ses obsèques, le 7 février 1994. SENGHOR n’a pas eu un tel honneur. Le génocide au Rwanda, ayant conduit à 500 000 morts, est en relation avec les méthodes de la Françafrique. Michel SITBON parle d’un «génocide sur la conscience». Pour cet auteur, le drame rwandais est la conséquence logique d’une vision ethnique et néocoloniale qui nourrit la corruption, les coups d’Etat et les guerres. C’est quoi exactement la Françafrique ?
La Françafrique est tout d’abord une aide financière à la recolonisation. Toute aide n’est jamais neutre, elle est toujours conditionnée. «Tous les pays sous-développés, qui hier dépendaient de nous, et qui sont aujourd’hui nos amis préférés, demandent notre aide et notre concours. Mais cette aide et ce concours, pourquoi nous les donnerions-nous, si cela n’en vaut pas la peine ?» avoue le général de GAULLE le 5 septembre 1961. La Françafrique est ensuite, et surtout, un accès à un prix avantageux pour la France aux importantes matières premières (pétrole, cuivre, manganèse et aux cultures de rente) pour la France dont certaines, comme l’uranium, sont vitales pour le secteur nucléaire. Il s’agit aussi de s’offrir un marché de consommateurs pour les entreprises françaises. La Françafrique est, enfin, dans le concert diplomatique, un outil pour la France, notamment au sein des organisations internationales, pour faire avancer ses projets, avec des voix africaines acquises d’avance. Curieusement, c’est un outil de financement des partis politiques français qui sont arrosés de subventions occultes venant des chefs d’Etat africains.
II – L’avenir des relations franco-africaines
A – Le cas emblématique du F. FCA
Le Franc F.C.A. focalise, à lui tout seul, la conscience à peine émergente des peuples africains de cette indépendance dans la dépendance. M. Stellio Kapo Chichi dit Sémi KEBA, un citoyen français d’origine béninoise, a eu le mérite d’allumer le détonateur, en brûlant, comme Serge GAINSBOURG, un billet de F.C.A. Aussitôt après ce pied de nez à la Françafrique, il fut, en septembre 2017, expulsé du Sénégal où il s’était réfugié.
Le Franc de la Communauté financière africaine (CFA) concerne 155 millions d’Africains et couvre 14 pays africains, dont les 8 Etats de l’Union monétaire africaine (UMOA) que sont : Bénin, Burkina Faso, Côte-d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo, ainsi que 6 Etats de l’Union Monétaire de l’Afrique Centrale (UMAC) auxquels il faut ajouter les Comores. Les mécanismes sont les suivants :
- la fixité du taux de change entre le FCA et l’euro ;
- la garantie de convertibilité illimitée du FCA ;
- et l’obligation de la mise en commun de 50% des réserves de change africaines auprès du Trésor africain ; cette réserve de change africaine est excédentaire de plus 14 milliards. En d’autres termes, ce sont les Africains qui financent le déficit du Trésor français.
L’avenir du FCA pose la question de la poursuite et de la consolidation de l’intégration africaine. Sur les 53 africains, 32 pays ont leur monnaie nationale :  Nigéria, la Naira ; Afrique du Sud, la Namibie et le Natal, le Rand ; Lesotho le Loti ; Swaziland le Lilangeni ; Ghana, le Cedi ; Kenya, le Shilling ; Algérie, le Dinar ;  Angola, le Kwanza ;  Burundi, le Franc Burundi ; Cap-Vert, Escudo Cap-Vert ; Congo démocratique, le Zaïre ; Egypte, la Livre égyptienne ; Libéria, dollar libérien ; Libye, dinar libyen ;  Malawi, Kwacha ;Mauritanie, le Ougiya ; Maroc, le Dirham ; Mozambique, le Metical ; Ouganda, Shilling ougandais ; Rwanda, Franc rwandais ; Seychelles, le Roupi des Seychelles ; Sierra Leone, Le Leone ; Sao Tome et Principe, le Dobra ; Soudan, La Livre soudanaise ; Tanzani, le Shilling ; Tunisie, le Dinar tunisien ; Zambie, le Kwacha ; Zimbabwe, le Dollar du Zimbabwe. Ce qui est possible isolément est plus efficace s’il y avait une monnaie à l’échelle de tout le continent africain. Le colonialisme français s’est illustré, à travers la monnaie, par sa grande volonté de perpétuer la domination sur ses possessions coloniales : diviser pour mieux régner. Or, la monnaie revêt un aspect symbolique à deux niveaux. D’une part, émettre la monnaie était traditionnellement une question de souveraineté nationale, la monnaie existe, par et pour la Nation. D’autre part,  la monnaie est un instrument de pouvoir économique pour les Etats. En régulant la masse monétaire, en jouant sur les taux d'intérêt, en établissant une politique de change vis-à-vis des autres monnaies, les gouvernements s'attachent ainsi à orienter les indicateurs économiques.
En centralisant auprès du Trésor français une partie des réserves de change, les Etats africains de la zone FCA sont privés de leurs liquidités et de leur capacité de faire évoluer leurs politiques économiques. L'arrimage à l'euro fait subir au franc CFA les fluctuations de la monnaie européenne. Avec des conséquences parfois néfastes pour les exportations des pays de la zone FCA, quand l’euro est fort. L’Afrique a besoin de développer ses infrastructures, ses services publics (santé, éducation, énergie) et a intérêt à coopérer avec le plus offrant, et de non de s’enfermer dans le piège de coopération coloniale. La parité fixe permet aux pays de la zone euro, mais surtout à la France, pays de 65 millions d’habitants, de conserver son statut de premier partenaire économique de la zone FCA, sur une population de consommateurs de 155 millions. Les grandes entreprises françaises (Bolloré, Orange, Bouygues, Aréva, chaînes de télévision privées), ont besoin de ce marché de consommateurs africains, et surtout des matières premières africaines, dont l’uranium, le pétrole.
Au 1er janvier 1999, la France a dévalué, unilatéralement, le FCA qui atteste de la poursuite des rapports coloniaux, l’indépendance n’ayant changé fondamentalement ce rapport de domination. Créé en 1939, le «Franc des Colonies Françaises d’Afrique» (FCFA) est mis en circulation le 26 décembre 1945, à la suite de la ratification par la France des accords de Bretton Woods. En 1958, le CFA est devenu «Franc de la Communauté Française d’Afrique» et en 1960, aux indépendances des pays africains, cette monnaie, avec le même sigle est rebaptisée : «Franc de la Communauté Financière d’Afrique». Michel ROCARD (1930-2016) avait souhaité diligenter une enquête administrative sur le bilan coût-avantage du FCA, François MITTERRAND s’y est opposé, catégoriquement. Mongo BETI, dans son ouvrage «Mains basses sur l’Afrique», préconisait de sortir du FCA «Que la monnaie soit convertible ou inconvertible n’a jamais été la préoccupation du paysan africain. Il a été plongé à son corps défendant dans un système économique contre lequel il est impuissant. (..). Le franc CFA, lié au système monétaire français est une arme de la domination française» dit-il. La polémique, sur le CFA, s’est invitée dans la campagne des présidentielles de 2017. Pour le candidat Emmanuel MACRON, c’est «un choix qui appartient aux Africains».
B – La poursuite du commerce avec la France
sur une base équitable
En raison des liens historiques qui nous unissent, la France a, naturellement, toute sa place dans le commerce avec les pays africains, à condition de respecter la souveraineté de nos Etats. On ne demande pas de la charité, mais un commerce équitable : nos matières premières doivent rémunérées à un juste prix, et nos pays par des gouvernements intègres, démocratiques et soucieux de l’intérêt des Africains. Pour l’homme ordinaire français, les Africains sont pauvres et ne vivent que l’aide de la France. Mais l’Afrique est riche en matières premières. On connaît la formule de GISCARD «nous n’avons pas de pétrole, mais nous avons des idées ». On aurait pu préciser que la Françafrique est une idée de mise sous tutelle de l’Afrique.
Mongo BETI est un adversaire résolu de la Françafrique et il écrit dans la préface de «Main basse sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation» un ouvrage interdit en 1972 en France : «Depuis De Gaulle, la France semble avoir signé un pacte avec la classe dirigeante camerounaise, selon lequel, pourvu qu'elle témoigne une allégeance indéfectible à Paris, toutes les fantaisies, toutes les turpitudes et toutes les corruptions lui seront pardonnées. C'est ce pacte tacite qui a donné à la corruption cette dimension hallucinante et mortelle que chacun observe, et qui fait de toute stratégie prétendue de développement une comédie cynique, puisque personne n'y croit vraiment, mises à part les misérables populations longtemps bernées, mais qui viennent d'exprimer un rejet péremptoire» écrit Mongo BETI. La Françafrique, c’est aussi de grands groupes industriels français qui pillent, sans vergogne, l’Afrique : «L’Afrique est comme une île reliée au monde par les mers. Donc, qui tient les grues, tient le continent» disait un cadre du groupe Bolloré en avril 2009 au Monde diplomatique.
Chaque fois qu’un Président français est élu, il s’empresse d’annoncer la fin de la Françafrique. Mais le simple fait de parler ainsi est un aveu que ce système de domination est injuste et immoral. Jean-Marie BOCKEL, éphémère secrétaire d’Etat à la Coopération l’a appris à ses dépens : ayant osé mettre en cause la Françafrique, il a été prestement remercié par Nicolas Sarkozy sur intervention d’Omar BONGO du Gabon. Auparavant, Jean-Pierre COT, avait voulu en 1981 profiter de l’élection de François MITTERRAND pour établir des rapports moins ambigus avec les Etats francophones d’Afrique, mais en vain. «Il n'y a pas de grands ou de petits pays, mais des pays également souverains, et chacun mérite un égal respect. (…) J'en appelle à la liberté pour les peuples qui souffrent de l'espérer encore ; je refuse tout autant ses sinistres contre-façons, il n'est de liberté que par l'avènement de la démocratie» avait François MITTERRAND le 20 octobre 1981, à Cancun, au Mexique. «Le souffle de la démocratie fera le tour du monde» avait dit François MITTERRAND au sommet de la Baule du 20 juin 1990. Nous avons toujours nos régimes préhistoriques africains au service de leur maître colonial.
Lors de la campagne des présidentielles de 2017, le candidat Emmanuel MACRON, se disant ni de droite, ni de gauche, avait une belle analyse de la situation. Selon M. MACRON, l’Afrique ancrée à part entière dans l’Histoire et le monde est une chance pour tous. Sans angélisme ni naïveté, la France doit donc regarder cette «vérité africaine» en face, sans idées préconçues ni clichés, et définitivement débarrassée du surmoi de la colonisation et de la Françafrique. L’époque du pré-carré, de l’aide compassionnelle entremêlée de cynisme et des situations de rente entretenues par des réseaux occultes est révolue. Il est grand temps que la France regarde au contraire l’Afrique comme un partenaire économique au même titre que la Chine, l’Inde, le Brésil ou la Turquie. Le candidat des riches, sitôt élu, change radicalement de fusil d’épaule et fait des déclarations insultantes et colonialistes à l’égard des Africains : «Quand des pays ont encore aujourd'hui sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d'y dépenser des milliards d'euros, vous ne stabiliserez rien» dit-il le 8 juillet 2017.
C  - Quelles perspectives ?
Il ne faudrait rien attendre du colonisateur français, que je ne confonds pas avec le peuple français inspiré des valeurs républicaines. Le salut ne viendra donc pas de la France colonisatrice, le bonheur de certains étant fondé sur le malheur des autres ; chaque Etat défend ses intérêts. A tous le moins, la France qui ne voit l’Afrique que sous l’angle de l’aide internationale, de l’immigration ou terrorisme, est désormais sérieusement concurrencée par la Chine. La Diaspora vivant en France a un rôle important pour rétablir un pont de fraternité entre la France et l’Afrique. Le salut ne viendra pas non plus des gouvernements africains, qui croient encore, même presque 60 ans après l’indépendance, que leur sort dépend de la France. Ce sont des régimes souvent corrompus et qui se vautrent dans la Françafrique pour conserver leurs privilèges. Intéressés au partage du gâteau, gagnés par la paresse ou les égos surdimensionnés, les partis politiques et la presse n’ont pas pu, jusqu’ici, poser les enjeux fondamentaux concernant l’avenir des Africains.
L’intégration africaine peine à voir le jour, le colon a réussi, depuis la conférence de Vienne, de balkaniser l’Afrique, et de GAULLE a institutionnalisé cet état de fait. Finalement, il appartiendra aux Africains de prendre leur destin en mains. «Et j’ai pendant longtemps idéalisé mon pays. Il a fallu que je revienne au Cameroun, que j’y vive, pour découvrir l’autre vision de l’Afrique. (…). C’était un peu la Case de l’oncle Tom : le bon Noir opprimé par le méchant Blanc, puisque pour nous, même les chefs d’Etat postcoloniaux étaient des marionnettes des Blancs. Donc la situation coloniale et esclavagiste continuait. Et c’est lorsque je suis retourné en Afrique, que je me suis aperçu que nous sommes pour moitié responsables de nos malheurs» dit BETI. «L’Afrique n’est pas encore perdue. J’affirme que l’Afrique peut se développer, qu’elle va se développer, si du moins elle a le courage de combattre contre cette humiliation. Il faudra, certes, très longtemps, sans doute plusieurs décennies, pour extirper le cancer de la corruption» dit Mongo BETI. Mais les peuples africains ont-ils conscience de la force qu’ils ont de pouvoir changer leur situation ? Une bataille idéologique importante est à engager contre ce lavage de cerveau qui dure maintenant depuis des siècles. Un des aspects insidieux de la Françafrique est l’hégémonie culturelle de la France coloniale, qu’il faudrait déconstruire. Mais dès qu’on le dit, aussitôt, les forces colonialistes et esclavagistes vous taxent de propagateur de discours victimaire. Pourtant, cet enjeu majeur est au cœur du combat pour la liberté des Africains. Aucune dictature, aucun régime si puissant si puissant soit-il ne peut résister à un soulèvement populaire, à une volonté de retrouver la dignité et la liberté «il n'y a pas d'ordre établi, pour répressif qu'il soit, qui puisse résister au soulèvement de la vie» suivant François MITTERRAND.
 «L’essentiel, ce n’est pas de savoir à quelle date ni de quelle façon les changements vont se produire, c’est d’observer dans la mentalité populaire une attente d’émancipation, de libération. Nous sommes engagés dans un processus où le peuple est conscient qu’il n’est pas libre et qu’il a besoin de liberté, qu’il le veuille ou non, il s’est mis en route pour aller vers elle. Je suis certain que nous sommes engagés dans un processus irréversible» écrit Mongo BETI. «On peut non seulement dépouiller les gens de leur richesse économique, mais encore de leur cœur et bien sûr de leur espoir. Ne pas intervenir aurait des conséquences dramatiques pour l’avenir» dit Mongo BETI.
Bibliographie très sommaire :
1 – Contributions de Général de Gaulle
GAULLE de (Charles), La France et son armée, Paris, Plon, 1945, 173, pages ;
GAULLE de (Charles), Le fil de l’épée, Paris, Plon, 1971, 207, pages ;
GAULLE de (Charles), Lettres, notes et carnets, Paris, Plon, 1986, 366, pages ;
GAULLE de (Charles), Mémoires de guerre, Paris, Plon, 1989, 886  pages ;
GAULLE de (Charles), Mémoires de l’espoir, Paris, Plon, 1972 et 1995, 284  pages ;
GAULLE de (Charles), Pour l’avenir, Paris, Livre de Poche, 1973, 346  pages.
2 – Critiques de Gaulle
ABELIN (Pierre), Rapport sur la politique française de coopération, Paris, La Documentation française, 1975, 78 pages ;
AURILLAC (Michel), L’Afrique à cœur, la coopération : un message d’avenir, Paris, Berger-Levrault, Monde en Devenir, Bâtisseur d’avenir, 1987, 264 pages ;
BAT (Jean-Pierre), «Le rôle de la France après les indépendances», Afrique contemporaine, 2010 (3) n°235, pages 43-52 ;
BAT (Jean-Pierre), Décolonisation de l’AEF selon Jacques Foccart entre stratégies politiques et tactiques sécuritaire, Paris, 2011, 2436 pages ;
BAT (Jean-Pierre), La fabrique des barbouzes ; histoire des réseaux Foccart en Afrique, Paris, Nouveau Monde éditions, 2015, 518 pages ;
BERNAULT-BOSWELL (Florence), Démocraties ambiguës en Afrique centrale. Congo-Brazzaville, Gabon ? : 1940-1964, Paris, Karthala, 1996, 423 pages ;
BETI (Mongo), Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une décolonisation, Paris, La François Maspéro, 1972 et La Découverte 2003, 269 pages ;
BETI (Mongo), Remember Rubben, Paris, L’Harmattan, 1982 et 1990, collection Encres noires, 320 pages ;
BIARNES (Pierre), Les Français et l’Afrique noire de Richelieu à Mitterrand, Paris, Armand Colyn, 1987, 448 pages ;
BIYOGO (Grégoire), Déconstruire les accords de coopération franco-africaine, Paris, L’Harmattan, 2011, vol 1, 136 pages et vol 2, pages ;
BOISBOUVIER (Christophe), Hollande l’Africain, Paris, La Découverte, 2015, 300 pages ;
BOURGES (Yvon), La politique de coopération franco-africaine et malgache, Paris, extraits de la Revue française de défense, 1970, 16 pages ;
BOURGI (Albert), La politique française de coopération en Afrique, le cas du Sénégal, préface de Pierre-François Gonidec, Dakar, NEA, Paris, LGDJ, 1979, Paris Hachette, 1991, 373 pages ;
Centre Bordelais d’études africaines, La politique africaine du général de Gaulle : 1958-1969, Paris, A. Pedone, 1980, 421 pages ;
CHAIGNEAU (Pascal), La politique militaire de la France en Afrique, Paris, CHEAM, 1984, 143 pages ;
COQUERY-VIDROVITCH (Catherine), FOREST (Alain), Décolonisations et nouvelles dépendances : modèles et contre-modèles idéologiques et culturels dans le Tiers-monde, préface d’Albert Bourgi, Presses universitaires de Septentrion, 1986, 282 pages ;
COQUET (Bruno) DANIEL (Jean-Marc), «Quel avenir du Franc CFA ?», Revue de l’OFCE, 1992, vol 41, n°1, pages 241- 291 ;
Cour des Comptes, La politique française d’aide au développement, Paris, 26 juin 2012, 128 pages ;
DONAT (Gaston), Afin que nul n’oublie : l’itinéraire d’un anticolonialiste (Algérie, Cameroun, Afrique), préface de Gilles Perrault, Paris, L’Harmattan, Mémoires africaines, 2000, 398 pages ;
FOCCART (Jacques), Foccart parle, entretien avec Philippe Gaillard, Paris, Fayard, Jeune Afrique, tome 2, 1995, 506 pages et tome 2, 1997, 528 pages ;
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M’BEMBE (Joseph-Achille), présentation de, Les écrits sous le maquis de Ruben Um Nyobé, Paris, L’Harmattan, 1989, 296 pages ;
M’BEMBE (Joseph-Achille), présentation et notes de, Le problème national kamerunais, Paris, L’Harmattan, 1984, 443 pages ;
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MESSMER (Pierre), Après tant de batailles, mémoires, Paris, Albin Michel, 1992, 462 pages ;
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MIGANI (Guia), La France et l’Afrique Sub-saharienne, 1957-1963 : histoire d’une décolonisation entre idéaux eurafricains et politique de puissance, Bruxelles, Peter Lang, 2008, 295 pages ;
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OULMONT (Philippe), VAISSE (Maurice), De Gaulle et la décolonisation de l’Afrique Subsaharienne, Paris, Karthala, Fondation Charles de Gaulle, 2014, 243 pages ;
PASCALON (Pierre), La politique de sécurité de la France en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2004, 474 pages ;
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PESNOT (Patrick), Les dessous de la Françafrique, Paris, Nouveau Monde éditions, 2014,  512 pages ;
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Paris, le 22 novembre 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
Charles de GAULLE, président de la République Française de 1958 à 1969.
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