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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE) Bnf Gallica
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23 juillet 2017 7 23 /07 /juillet /2017 11:28

«Le Prince est le livre par excellence des républicains», écrit Jean-Jacques ROUSSEAU, car il donnerait de grandes leçons aux peuples, en feignant de conseiller les rois. On a clairement situé le républicanisme de MACHIAVEL dans la lignée de l’humanisme civique de la Renaissance, basé sur la tradition aristotélicienne ; la vertu est la fin suprême de l’homme qu’il atteindra par l’activité civique. Cependant, la vertu politique de MACHIAVEL n’est pas un objectif éthique en soi, mais elle est la prudence, le sens rassis, la justice et le sens puissant de la persuasion, afin de maintenir la stabilité de l’Etat.  Homme de la Renaissance, figure majeure du républicanisme moderne, MACHIAVEL est à la fois acteur et spectateur, politique, historiographe, conseiller du prince, philosophe et patriote. Toutes ces facettes et contradictions rendent compte des innovations majeures de Nicolas MACHIAVEL dans la définition d'un nouvel art politique de gouverner. Pour MACHIAVEL, les hommes ne sont ni bons, ni mauvais : ils aspirent à la sécurité et à la réalisation personnelle, des objectifs qui ne peuvent être atteints que par l’union de tous. Le seul intérêt naturel est le bien privé, l’intérêt public, ou bien commun : la  République. Les gouvernants, qu’il s’agisse de la Monarchie ou de la République, doivent mettre en place des institutions permettant au «bien commun» d’exister. «Ce n’est pas l’intérêt individuel, mais le bien général qui fait la grandeur des cités. Le bien général n’est certainement observé que dans les républiques» écrit MACHIAVEL. Mais le «bien commun» ne devrait pas être confondu avec le service public agissant pour  l’intérêt général, mais c’est la condition morale et politique de la vie publique. MACHIAVEL admirait le mythique législateur, Lycurgue, qui a apporté à Sparte des institutions de qualité et stables. Il a aussi fait l’éloge de la fondation de la République à Rome, qui a été créée, pas à pas, par les luttes entre les nobles patriciens et la plèbe.

Cependant, MACHIAVEL suscite les lectures les plus contradictoires : tantôt on le dénonce comme étant l'initiateur maléfique d'une vision cynique du pouvoir, tantôt, on le révère comme un penseur libéral, un précurseur de la science politique. En effet, Nicolas MACHIAVEL, ne se préoccupant que du «moindre Mal» et non du «meilleur Bien», a médité sur les qualités essentielles, les devoirs mais aussi les travers de l’homme politique, la conception et les arcanes du pouvoir, les moyens de le conquérir et de se maintenir aux plus hautes sphères de la société. Pour MACHIAVEL, il y a, dans un système politique, deux écueils à éviter : d’un côté, ce qu’il appelle la licence, si le peuple gouverne sans contrôle, et de l’autre, la tyrannie, si le prince exerce un pouvoir arbitraire. «Rien ne fait autant estimer un prince que ne le font les grandes entreprises et le fait de donner de soi des exemples exceptionnels», écrit MACHIAVEL. «Il y a une étonnante franchise dans les préceptes machiavéliques. L'honnête homme parle volontiers de droit des peuples, de droit des gens ; en réalité, ces droits, il faut la contrainte pour qu'ils soient respectés ; et même avec la contrainte, la plupart du temps on les tourne» écrit Jean GIONO dans son introduction chez Gallimard sur les Œuvres complètes de MACHIAVEL. Cet écrivain cherche à savoir si l'homme peut être gouverné par l'homme. Par conséquent, la lecture de l'œuvre de MACHIAVEL constitue un passage obligé pour qui veut entrer en politique. François MITTERRAND comme Emmanuel MACRON ont confié avoir «Le Prince» comme livre de chevet. Ce manuel à l'usage des puissants a donc était pris comme tel par toute une génération d'hommes politiques, mais, la plupart du temps, ces hommes ont été qualifiés de machiavéliques, de parvenus, de conspirateurs et d'hommes fourbes et ce, à cause de la mauvaise réputation de l'œuvre de Nicolas MACHIAVEL.

«La vie médiocre de ce grand homme», ce secrétaire florentin, suivant une expression de Charles BENOIST, ne peut être résumée comme suit. Nicolas MACHIAVEL naît le 3 mai 1469 et meurt à Florence le 20 juin 1527, une cité de banques et de métiers. Lors de sa naissance la République est, depuis 35 ans, administrée à leur profit par quelques riches familles, sous l'autorité du chef de la famille des MEDICIS. Du 1er août 1464 au 3 décembre 1469, c'est Pierre, fils de Cosme l'Ancien, qui détient le pouvoir. Après lui, ce sont ses jeunes fils : Julien, qui périra en 1478, victime d'une conjuration, Laurent, qui sera Laurent le Magnifique, et disparaîtra à 43 ans le 8 avril 1492. Le médiocre Pierre, fils de Laurent, sera chassé par les Florentins à l'arrivée de Charles VIII, en novembre 1494. Le moine Savonarole devient alors le chef d'une République théocratique. Mais les Florentins se lassent du rigorisme du dominicain, lui font procès et le brûlent le 23 mai 1498. Florence est libre, et c'est alors qu'apparaît Machiavel. Son père, Bernardo, jurisconsulte et trésorier de la Marche d’Ancône, ainsi que sa mère, Bartholomea NELLI, veuve en première noces de Niccolo BENIZZI, sont de condition modeste, mais d’une qualité d’âme, des notables mêlés aux luttes politiques. C’est une famille libérale en politique, appartenant au parti des Guelfes, mais marquée par la prudence dans l’expression de ses opinions politiques. Le silence, dans une société politique marquée par la méfiance, est considéré, dans sa famille, comme un début de sagesse. Nicolas, même s’il ne taisait pas à travers ses écrits, en garda l’empreinte d’une sorte de retenue ou de discrétion. On dit même qu’il pêcherait par défaut de résolution. Nicolas est confié en 1494 au célèbre professeur de littérature grecque et latine, Marcel VIRGILE (1464-1521) et se marie en 1502 avec Marietta CORSINI, une femme d’un caractère remarquable et d’une grande perspicacité. Mais certains biographes évoquent une femme acariâtre qui peut faire fuir le diable.

 

Le 19 juin 1498 Nicolas MACHIAVEL est, à vingt-neuf ans, nommé secrétaire de la seconde chancellerie puis, le 14 juillet, secrétaire du gouvernement de la République. Il occupera ces fonctions jusqu'à la chute du régime, soit au palais de la Seigneurie, chargé de dizaines de missions tant militaires que diplomatiques, manifestant sans relâche un dévouement total à l'État et à sa patrie. Petit à petit, MACHIAVEL a su, cependant, dépasser les limites subalternes que lui imposait théoriquement sa modeste fonction. Dans l’ombre, il a joué les premiers rôles. Ses compétences et ses qualités d’observation et d’analyse ont vite été remarquées et appréciées par la Seigneurie qui l’a envoyé partout en Italie, comme le voulait sa fonction, mais aussi à la cour de France et en Allemagne. Dans ses «Discours sur la première décade de Tite-Live», un ouvrage d’histoire politique et de réflexion sur la république, qu’il rédige parallèlement au Prince, il est essentiellement question de la sécurité et de la puissance des États, sur fond de cet état de guerre qui va désormais constituer la trame de leurs rapports. Apparaît ainsi ce qui jusque-là n'avait pas encore été pensé, la «politique étrangère», domaine pour la première fois «problématisé» par MACHIAVEL. Il y raconte, également, avec grande admiration, un des hauts faits de Catherine SFORZA, (1463-1509, Comtesse de Forli) une femme de caractère. En 1488, des révoltés tuèrent son mari et prirent ses jeunes enfants en otages, menaçant de les exécuter si elle ne leur livrait pas la ville. Pour toute réponse, Catherine SFORZA monta sur les remparts et releva sa robe pour signifier à ses ennemis que s’ils tuaient ses enfants, elle avait les moyens d’en avoir d’autres, et qu’elle n’était pas prête à la reddition. En 1525, il écrit l’art de la guerre un ouvrage dédié à Laurent STROZZI.

 

Voltaire a dit que pour apprécier les Anciens, il faut se transporter dans les temps et aux lieux où ils ont vécu. En effet, «Le Prince» a été écrit dans une période particulière : Florence, encore tremblante du passage des Français, hantée par de nouvelles invasions ; les Médicis éjectés du pouvoir, la République cherchant à se consolider, avec difficulté au milieu de provinces en convulsion. La noblesse est un ramassis de paresseux, ignares, dissolus, rapaces, capables d’exploiter et non de gouverner le peuple. Face aux nations européennes, entrain de se constituer, munies d’armées solides et unies, l’Italie est morcelée en une multitude d’Etats faibles à la merci du premier envahisseur. L’Eglise de Rome entretient la division pour mieux étendre son pouvoir. «En cette ruine, il nait quelque chose de fort» dit-il. En effet, en grand républicain, la seule chose qui compte pour MACHIAVEL, c’est la grandeur de l’Etat. En 1513, Piero SOLDERINI est tombé et les MEDICIS reviennent. MACHIAVEL est entraîné dans la chute du Gonfalonier et contraint à l’exil jusqu’en 1514, à San-Castiano. Démuni et désoeuvré, MACHIAVEL se retourne vers les MEDICIS et dédie «Le Prince» à Laurent MEDICIS. Dans une célèbre lettre adressée à son ami Francesco VETTORI le 10 décembre 1513, MACHIAVEL désigne «Le Prince» comme étant l’ouvrage qui traite «de ce qu’est un principat, de quelles espèces ils sont, comment ils s’acquièrent, pourquoi ils se perdent». Le Prince que MACHIAVEL appelle de ses vœux, et à qui il enseigne à unifier l'Italie, ce Prince rassemblera en un faisceau toutes les forces italiennes, et c'est à lui qu'il est réservé de chasser ces hordes barbares qui, pillant, violant, massacrant, ne cessent de parcourir l'Italie. «Le Prince de Machiavel pourrait être étudié comme une illustration historique du «mythe» sorélien, c'est-à-dire d'une idéologie politique qui se présente, non pas comme une froide utopie ou une argumentation doctrinaire, mais comme la création d'une imagination concrète qui opère sur un peuple dispersé et pulvérisé pour y susciter et y organiser une volonté collective», écrit Antonio GRAMSCI.

 

On a trop longtemps réduit MACHIAVEL à cette tambouille politique qui permet aux puissants d'assurer leur pouvoir. MACHIAVEL serait donc machiavélique. En réalité, Nicolas MACHIAVEL n’entendait pas écrire un livre mais, disait-il, un opuscule, un vade-mecum, une sorte de guide détaillant les manières de prendre le pouvoir et de le conserver. Le style de MACHIAVEL frappe par sa netteté : sa phrase courte, fortement construite, conduite à la compréhension facile de l’idée qui s’en dégage. Historien et politiste, MACHIAVEL a voulu faire partager aux gouvernants son expérience. Le Prince est divisé en 26 chapitres dont chacun est une sorte de plan-action : Comment on doit gouverner, les Etats ou Principautés qui, avant la conquête vivaient sous leurs propres lois ?  Comment, dans toute espèce de Principauté, on doit mesurer ses forces ? Les fonctions qui appartiennent au Prince par rapport à la milice ; les choses pour lesquelles tous les hommes, et surtout les Princes, sont loués ou blâmés ; De la cruauté ou de la clémence, et s’il vaut mieux être aimé que craint ; Comment les Princes doivent tenir leur parole ? Qu’il faut éviter d’être méprisé et haï, etc.

 

Depuis plus de 5 siècles, on se querelle sur le sens et la signification, le but ou le caractère du «Prince». MACHIAVEL ne cesse de hanter l’histoire de la pensée ; tantôt il est condamné comme le diable, comme le pire des cyniques, tantôt il est loué comme l’un des plus grands politiques pour son audace et la profondeur de sa pensée. En effet, «le Prince» est une leçon, mais à qui ? Au gouvernant de lui apprendre l’art de s’emparer du pouvoir politique et de domestiquer ses administrés ? Aux citoyens, pour leur apprendre à combattre le pouvoir arbitraire ? Homme réaliste, MACHIAVEL a été perçu comme un théoricien cynique du pouvoir et des techniques de manipulation, «celui qui murmurait à l’oreille des tyrans». D’où ces interrogations : Les gouvernants peuvent-il faire l'économie de la force ? Le bien et le mal, en d’autres termes, l’éthique et la morale, ont-ils une place en politique ? Dans quelle mesure les gouvernants doivent-il se préoccuper de leur image ? Comment les gouvernants doivent-ils tenir leur parole ? Par conséquent, il est alors légitime que l'on se pose la question : «Le Prince» fait-il un éloge du Machiavélisme, un bréviaire des gouvernants, ou est-ce un manuel à l’usage du peuple ? «Le Prince» serait-il donc un «manuel pour gangsters», comme l’a désigné le moraliste britannique et prix Nobel de littérature Bertrand RUSSELL (1872-1970) ?

 

En fait, cet ouvrage, «Le Prince», se prête à une double lecture. En effet, les missions diplomatiques menées par Nicolas MACHIAVEL en Italie, en France, en Allemagne, celles menées auprès de César BORGIA, militaient en faveur de compromis. Par ailleurs, dans son ouvrage «Discours sur la première décade de Tite Live», MACHIAVEL ouvre une problématique essentielle. Il souligne que chaque régime repose sur l’opposition fondamentale entre deux grandes classes sociales qui en détermine la forme, le peuple et les grands qui constituent l’élite sociale, économique et politique. Et il précise qu’aucun Etat ne peut faire l’économie de cette division sociale, et le conflit naturel qui en résulte est universel et sans résolution définitive possible. A partir de ce constat, avec pragmatisme il cherche à pacifier le relationnel, en évoquant la forme que peut prendre une république aristocratique ou démocratique. A partir des réalités qu’il a sous les yeux il définit la possibilité d’un ordre nouveau qui ouvrira de réelles perspectives à l’existence de l’homme et de la société. MACHIAVEL, en monstre froid et en génie politique, a développé «une doctrine de vérité objective», «celle des événements qui se déroulent sous nos yeux». Le réalisme, pour lui, n’est pas une perception figée de la réalité. Il s’agit d’appréhender le réel, dans sa dynamique, son mouvement linéaire et sa cursivité. Ce qui fait dire à Maurice BERTRAND «que la charge idéologique positive du mot réalisme, sagesse, bon sens, acceptation de la réalité, défiance de l’utopie pèse fortement en faveur du conservatisme». Le réalisme de MACHIAVEL est une part de création continue, en écartant résolument l’inertie et le déterminisme. «Il s’agit d’établir une éthique de l’incertitude», suivant Edgar MORIN. De ce point de vue, MACHIAVEL est à la fois cynique et un génie politique.

 

I – MACHIAVEL et sa vision cynique du pouvoir politique

 

Ce que recherchait MACHIAVEL, c’est de l’efficacité. Il faut que le gouvernement tienne bon, par vigueur ou par adresse, c’est de l’énergie nécessaire pour sa réussite. MACHIAVEL recommande d’utiliser, en politique, de la force et de la ruse. La fin justifie les moyens. «Le machiavélisme est devenu dans la pensée des hommes, un système indépendant et redoutable qui comporte de funestes agissements» écrit L. COUZINET.

 

A – MACHIAVEL : assurer l’efficacité de l’Etat

 

1 – Gouverner par la force et le courage

 

 «Là où la volonté est grande, les difficultés diminuent» écrit MACHIAVEL. «Le Prince» est écrit, non pas pour les monarques héréditaires, mais pour les monarques qui accèdent au pouvoir dans une cité, qui doivent apprendre à le garder et à qui se pose le problème de leur stabilisation et de leur légitimité. Le prince doit faire preuve de virtù, une capacité d’imposer ses décisions, pour s’adapter aux aléas de la fortuna, c’est-à-dire la vaillance par rapport aux circonstances. Et surtout pour Nicolas MACHIAVEL, la politique n’y est plus essentiellement l’art de bien gérer une cité, mais elle est d’abord un art d’apprendre à se maintenir au pouvoir dans une situation qui n’est pas close, mais susceptible de retournement.

 

Dans la deuxième partie du Prince, la plus célèbre, indique par quels procédés le monarque peut conserver le pouvoir. Et c’est là que figurent les passages que la postérité retiendra et reprochera à MACHIAVEL. C’est-à-dire les passages où il explique, se fondant sur l’exemple de César BORGIA, comment le prince doit user de la cruauté. MACHIAVEL explique notamment que le prince doit savoir «entrer au mal» s’il y a nécessité, par exemple en éliminant les éventuels rivaux qui menacent son autorité.  Des passages où il dit que le prince peut à l’occasion tuer tel ou tel de ses sujets, plutôt que de le priver de sa fortune, parce qu’on pardonne plus facilement qu’on tue votre père que d’être spolié de ses biens. Plus important encore : ce que le prince doit éviter avant tout, c’est d’être méprisé. Il peut être haï, c’est dangereux. Craint, c’est mieux. Aimé, si possible. Mais surtout éviter d’être méprisé. Un homme d’Etat qui s’est attiré le mépris de son peuple a devant lui un avenir politique extrêmement réduit. «Il vaut mieux être aimé que craint. On voudrait être l’un et l’autre ; mais comme il est difficile d’obtenir les deux ensemble, il est beaucoup plus sûr d’être craint qu’aimé» dit MACHIAVEL. Il considère que le pouvoir se conquiert ou se conserve, essentiellement, par la force. César BORGIA est le seul homme en Italie qui, pour Nicolas MACHIAVEL, incarne la presque totalité des qualités qu’il attend d’un prince. D’abord parce qu’il est efficace et rapide dans ses prises de décision. Il ne remet jamais au lendemain ce qu’il peut faire immédiatement. Alors qu’il trouve que la Seigneurie de Florence a trop tendance à la procrastination. César BORGIA ne dit pas toujours ce qu’il fait mais il fait toujours ce qu’il dit. MACHIAVEL est également fasciné par la manière dont le duc use de la cruauté : «Un prince ne doit pas se soucier de l’infamie de passer pour cruel, s’il garde ainsi ses sujets unis et fidèles» écrit-il. César BORGIA, par exemple, n’hésite pas à faire décapiter un de ses capitaines qui, en se conduisant comme un petit tyran local, à Faenza, s’y est attiré une impopularité qui menace de rejaillir sur son maître. MACHIAVEL est le premier à dire les choses froidement, sans préjugés, comme un digne fils de la Renaissance qui observe la réalité politique comme on dissèque un cadavre. Il ne dit pas ce qui aurait été bien voire mieux, il dit ce qui fut. Il décrit les raisons des manœuvres subtiles de tel ou tel prince ou les scélératesses qu’ils ont commises avec succès comme celles de César BORGIA (1475-1507, Duc du Valentinois, réputé pour sa cruauté) à Sinigaglia qui, à la fin d’un repas de réconciliation, fit assassiner tous ses anciens adversaires. «Il y a des cruautés bien pratiquées, et d’autres mal pratiquées. Les bien pratiquées sont celles qui se font une seule fois par nécessité de s’assurer» écrit MACHIAVEL. Les cruautés doivent être commises au commencement du règne.

 

«Les hommes sont toujours ennemis des entreprises où il se présente des difficultés» écrit MACHIAVEL. Un Prince puissant et courageux vaincra toujours les adversités, soit en disant que l’orage passera vite, soit agitant la cruauté des adversaires, soit en s’assurant de la collaboration des plus rétifs. «Les principaux fondements de tous les Etats, sont les bonnes lois et les bonnes armes» dit-il. Le Prince doit montrer l’exemple et savoir faire la guerre, si nécessaire et «savoir lire l’histoire» ;  «il est nécessaire que le Prince sache fuir l’infamie des vices qui lui feraient perdre l’Etat». Il faut savoir gérer ses ressources.

 

Et, en conclusion de son ouvrage, MACHIAVEL lance un appel à «prendre l’Italie et à la délivrer des barbares. Pour réaliser ce vaste projet, il faut un homme d’exception qui ait de la virtu et de la fortuna soit, en simplifiant, un courage exceptionnel moral et physique et la capacité d’utiliser les circonstances favorables, éternels ingrédients du succès politique». Parce que MACHIAVEL a osé dire ce qui fut, il a provoqué l’indignation des hypocrites de tous genres qui n’ont à la bouche que paroles de morale moralisante et qui, le pouvoir conquis, se transforment volontiers en tyrans ou tyranneaux, aux accents parfois démocratiques, car ils enragent de voir la réalité qu’ils ont voulu ignorer se venger.

 

2 – Gouverner par la ruse

 

Pour MACHIAVEL, il est rare de s’élever d’un état médiocre à un rang très élevé, sans employer la force ou la mauvaise foi. Cependant, la force n’a jamais suffi ; il faut de la ruse en politique. MACHIAVEL recommande même parfois l’hypocrisie et la mauvaise foi. Il reste attaché à ce que les hommes politiques respectent leurs engagements. Cependant, tous les hommes ne sont pas bons, et comme il en existe des méchants, le Prince peut être amené à manquer à sa parole par nécessité politique.

 

Dans les Etats conquis par la force, MACHIAVEL préconise «de ne point dépasser l’ordre établi par ses ancêtres, et puis de temporiser avec les accidents». En sorte que, si un tel Prince est d’une habileté ordinaire, il se maintiendra longtemps au pouvoir, et s’il est destitué, provisoirement, par des tyrans, l’usurpateur sera désavoué par le peuple et le Prince pourra reconquérir son trône. «Ceux qui deviennent princes par les voies de la vertu acquièrent le principat avec difficulté, mais le conservent facilement». «L’argent n’est pas le nerf de la guerre» dit-il. On peut commencer la guerre quand on veut, mais on ne sait pas à quel moment on va bien la terminer. Par conséquent, il est du devoir du Prince de bien mesurer ses forces, et de régler d’après elles ses projets, avant d’entreprendre une guerre. «Mieux vaut porter la guerre chez l’ennemi, que de les attendre chez soi», dit-il. En politique, la meilleure défense, c’est l’attaque.

 

«En politique le choix est rarement entre le Bien et le Mal, mais entre le pire et le moindre mal» écrit MACHIAVEL. Entre le souverain bien et le mal radical, MACHIAVEL a choisi la voie médiane : le moindre mal. Le mal devient nécessaire, parce que s’y dérober conduirait au désastre. MACHIAVEL a inauguré la «raison d’Etat», cette parole puissante, qui se résume dans l’unité de l’Italie, condition de son salut. Au sens large, la raison d’Etat peut signifier les devoirs des princes et des sujets, les modes de gouvernement et la conduite à suivre par un bon monarque. Par raison d’Etat, le prince lève les troupes, perçoit les impôts, rend bonne et saine justice, fait face aux nécessités de l’administration. Par raison d’Etat, le prince est humain ou cruel. Mais la raison d’Etat est devenue, au sens péjoratif, symbole de voile emprunté par les souverains pour dissimuler leur abus d’autorité, leur forfaiture, au  nom de l’intérêt de l’Etat. Par conséquent, la raison d’Etat, dans son sens originel, doit signifier que l’Etat peut, dans l’intérêt général, faire face à des circonstances extraordinaires, par des mesures extraordinaires. Pour MACHIAVEL, le Prince fait toujours son devoir en pourvoyant à l’intérêt public, même par des moyens réprouvés par la morale, pourvu que la société soit protégée d’un plus grand mal. Il a l’immense mérite de nous montrer que la politique n’est jamais fondée sur de bons sentiments. MACHIAVEL montre que la politique est fondée sur le mal, que le Prince ne suit que son intérêt bien compris, qu’il peut user de fourberie, ourdir des complots, s’entourer d’aigrefins et cent fois renier sa parole. Qu’il le doit, même, s’il veut se maintenir sur son trône. «De la cruauté à la sévérité de la loi, en passant par les bienfaits de la discorde civile, les usages du mal sont le fil directeur de l’œuvre de Machiavel, ils concernent tout régime politique, quel qu’il soit» écrit Gérald SFEZ, dans son ouvrage «Machiavel, la politique du moindre mal».

 

Nicolas MACHIAVEL nous dit dans son langage et avec l’esprit de son temps qu’il n’y a pas de morale en politique (et dans la vie individuelle) qui ne soit fondée d’abord sur une analyse du réel. La morale est toujours en situation, faute de quoi elle devient une idéologie. Machiavel n’est pas machiavélique. Il nous donne simplement une leçon de réalisme, à partir de laquelle on est invité à faire ce qui est mieux. «Un acte de justice et de douceur a souvent plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie» précise-t-il.

 

«Il  n’est pas nécessaire d’avoir toutes les qualités, mais il est nécessaire de paraître les avoir» dit-il. «Le prince doit éviter soigneusement, ce qui fait odieux et méprisable» dit-il. Ce qui le fait odieux, c’est le fait d’être rapace et usurpateur des biens et des femmes de ses sujets. Ce qui le rend méprisable, c’est d’être réputé changeant, léger, efféminé, pusillanime, irrésolu. «La meilleure forteresse qui soit est de ne pas être haï du peuple» dit-il. Le Prince doit se méfier de cette «peste» que sont les flatteurs «Le prince prudent doit choisir dans son Etat des hommes auxquels il donne la liberté de dire la vérité, seulement les choses où il la leur demande» écrit MACHIAVEL. 

 

 

B – MACHIAVEL, fonder un Etat-national

 

«Le Prince» n’a été publié qu’après la mort de MACHIAVEL, à Rome, en 1532, par Antoine de BLADA. Mais en 1537, le Saint-Siège se ravise, et l’ouvrage est mis à l’index. En 1564, l’Inquisition s’en empara et condamna, à titre posthume, MACHIAVEL qui est considéré comme un être monstrueux, un génie du Mal.

 

Les adversaires de MACHIAVEL ont considéré que «Le Prince » est un manuel d’irreligion, d’impiété et de tyrannie. Il est important de préciser que, depuis sa rédaction, cette œuvre est régulièrement conspuée que ce soit par des personnalités politiques ou religieuses. En raison de ces calomnies et de ces attaques brutales, le nom de MACHIAVEL, devenu modèle de perfidie, est désormais synonyme de fourbe et de scélérat. Ainsi, en France, Innocent GENTILLET qualifie MACHIAVEL, dans un traité rédigé en 1576, de «puant menteur» , de «vrai athéiste», «un être sans religion», «un homme plein d'ignorance et bêtise» et enfin d'écrivain rempli de toute «méchanceté, impiété et ignorance». GENTILLET qui est le premier à sonner la charge affirme que «mon but est de réfuter la détestable doctrine de Machiavel qui est la plus impie, la plus méchante, ne tendant à une autre fin qu’à infecter et empoisonner les hommes (et spécialement les princes), de vices et de corruptions les plus exécrables qui soient».

 

C'est cette conclusion renversante qui vaudra bien vite à MACHIAVEL une réputation de perversité diabolique parmi les moralistes chrétiens. Machiavel suscita même au 18e siècle, la colère du Roi de Prusse, Frédéric II qui écrivit un retentissant «Anti-Machiavel». «J’ose prendre la défense de l’humanité contre ce monstre qui veut la détruire. J’ose opposer la raison et la justice, au sophisme et au crime et j’ai hasardé mes réflexions sur le Prince de Machiavel, chapitre par chapitre, afin que l’antidote se trouve immédiatement auprès du poison. J’ai toujours regardé le Prince de Machiavel comme un des ouvrages les plus dangereux qui soient répandus dans le monde» écrit Frédéric II. Suivant ses adversaires, MACHIAVEL a voulu établir que la cruauté, la fourberie et la force, réussissent toujours dans le monde. Frédéric II fait appel, pour gouverner, aux principes d’honneur, de justice et de modération. Mais une fois arrivé au pouvoir, Frédéric II s’efforça de retirer son Anti-Machiavel. Les observateurs politiques y virent une manœuvre de fourberie diplomatique. «Le plus grand hommage qu’un Prince ait jamais rendu à la doctrine de Machiavel, c’est de l’avoir réfutée, afin de la suivre plus impunément» écrit L.J.A Marquis de BOUILLE dans l’Avant-propos de l’Anti-Machiavel.

 

Les divers courroux et la haine dirigés vers cette œuvre viennent probablement du fait que MACHIAVEL montre les parts d'ombre du pouvoir, un mal nécessaire et tout cela en faisant preuve d'une grande objectivité et en s'appuyant sur de nombreux exemples historiques mais aussi sur les travaux de grands auteurs comme Tacite, Plutarque et Sénèque. MACHIAVEL est inclassable et insaisissable. «On peut pourtant parler de sa solitude si on remarque la division que fait régner la pensée de Machiavel sur tous ceux qui s’intéressent à lui. Qu’il divise à ce point ces lecteurs en partisans et adversaires, et que, les circonstances historiques changeant, il ne cesse de les diviser, prouve qu’on peut difficilement lui assigner un camp, le classer, dire qui il est, et ce qu’il pense» estime Louis ALTHUSSER. En fait, MACHIAVEL est une énigme : est-il monarchiste ou républicain ?

 

En fait, la construction d’un Etat national italien, ne peut être accomplie par aucun des Etats existants, qu’ils soient gouvernés par des princes, qu’ils soient des républiques, ou qu’ils soient enfin les Etats du pape, car ils sont tous anciens, disons-le en termes modernes, tous encore pris dans la féodalité, – même les villes libres. Cette question, Machiavel la pose en termes radicaux en déclarant que seul un «prince nouveau dans une principauté nouvelle». Il faut donc que cet État, une fois fondé, soit capable de durer.  

 

En définitive, «Machiavel a déclenché une véritable révolution dans le mode de penser» écrit Louis ALTHUSSER qui a remis au goût du jour la pensée novatrice de ce florentin. Effet, on dit que MACHIAVEL est le fondateur de la science politique : «Ce que Socrate fut à la philosophie, Machiavel le fut à la politique : il la fit descendre sur terre», écrit François FRANZONI. Suivant Antonio GRAMSCI, Nicolas MACHIAVEL est le théoricien de l’Etat-national, donc de la monarchie absolue, comme Etat de transition entre la féodalité et le capitalisme. Les théories du Moyen-âge, sans tenir compte de la réalité et du bien public, subordonnaient la politique à la morale. Les politiciens, véreux, poursuivaient l’utile sans se soucier du bien souverain. Sans être fataliste, penseur de la Renaissance, MACHIAVEL a jeté sur la politique un regard froid, distancié, fondé sur le réalisme, mais inspiré d’une lumière et d’une énergie capables de déplacer les montagnes. Cependant, la théorie de l’Etat de MACHIAVEL est originale, à plus d’un titre. Ainsi, contrairement à Platon, Nicolas MACHIAVEL fait reposer le pouvoir du politique non sur le savoir vrai mais sur la force, une force qui n’est pas la brutalité ou le simple déploiement de la puissance. Contrairement à Aristote, MACHIAVEL s’intéresse moins aux principes de la communauté la plus excellente, la société civile, qu’aux techniques de prise et de conservation du pouvoir. Contrairement à Saint-Augustin, il ne soucie pas du partage entre la cité de Dieu et la cité terrestre, mais se préoccupe du rôle de l’Eglise et de la papauté comme puissance terrestre en Italie. Enfin, contrairement à son contemporain Luther, il n’invente pas un nouveau concept de la politique en dissociant l’Eglise de l’Etat, tout en fondant la légitimité du prince chrétien dans son rapport personnel à Dieu ; mais il suffit au prince de «paraître de bonne religion». De même que Nicolas MACHIAVEL expliquait que le prince gouverne par la force, la ruse et le consentement des dominés, Antonio GRAMSCI considère que l’État est la combinaison de la coercition et de «l’hégémonie». Ce concept définit la direction politique et intellectuelle de la société. L’hégémonie culturelle est la condition de toute domination. Pour dominer, la classe au pouvoir doit diriger la «société civile», par ses idées. La force ne suffit pas à une classe et à ses alliés pour exercer le pouvoir. Il faut construire et conquérir l’hégémonie, d’où l’importance de la culture, de l’éducation, des médias et des intellectuels et du «Prince moderne» qu’est le parti révolutionnaire, soit le Parti communiste.

 

 

II – MACHIAVEL et sa  part de génie

 

Comment réhabiliter le peuple et le faire participer au pouvoir politique ?

A – La place du peuple dans le jeu politique

 «Machiavel lui-même se fait peuple, se confond avec le peuple, mais non avec un peuple au sens «générique», mais avec le peuple que Machiavel a convaincu par l'exposé qui précède, un peuple dont il devient, dont il se sent la conscience et l'expression, dont il sent l'identité avec lui-même» écrit Antonio GRAMSCI. On peut lire MACHIAVEL comme un philosophe politique, même s’il se considérait davantage comme un praticien que comme un philosophe qui entendait concilier l’héritage de la philosophie classique, c’est-à-dire, l’aspiration aristotélicienne et socratique à la vie bonne, à la justice et à la bonne société régie par de bonnes lois, et l’efficacité de l’Etat dans le monde en évolution et agité de la Renaissance italienne. «Il est nécessaire qu’un Prince ait le peuple pour ami ; autrement, il n’a pas de remède dans l’adversité» dit-il.

Le prince doit comprendre qu’il ne peut pratiquer toutes ces vertus qui rendent les hommes dignes de louanges, puisqu’il lui faut souvent, s’il veut garder son pouvoir  agir contre la foi, contre la charité, contre l’humanité, contre la religion. «Un trait d’humanité eut plus de pouvoir sur les Falisques que toutes les forces de Rome» écrit MACHIAVEL. Souvent un acte de justice et de douceur a plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie.

Parce qu'elle est politique, la vertu ne peut être exclusivement morale. Au contraire, et ce sera le second point, la politique doit se subordonner la morale et non l'inverse ; ce qui fait du mensonge une nécessité politique majeure. Cependant, le prince devra inévitablement tromper sur la réalité de ses actions et de sa nature. Aussi, il n’hésitera pas à passer lui-même pour lésineur ou inspirer la crainte plutôt que l’amour car il perdrait tout entière son autorité, attirant «la haine et le mépris».

Les institutions sont nécessaires pour éduquer aux valeurs civiques et pour la poursuite de l’idéal de la bonne société lorsque ces valeurs ne sont plus présentes dans l’esprit du dirigeant et du peuple. «Le Peuple» n’existe qu’en tant qu’ensemble instruit sur le plan politique sous la direction d’un Prince, un homme à l’intelligence rare qui a l’autorité nécessaire à la poursuite du bien commun, motivée par la vertu morale» écrit MACHIAVEL. Cette tension entre le peuple et le dirigeant (le Prince) est au centre de la pensée de Machiavel qui  a servi une république faible, Florence, qui était censée être l’héritière de la république romaine et considérait cette faiblesse comme un problème de caractère : la capacité de la petite et moyenne bourgeoisie à débattre collectivement au sujet d’affaires publiques et à faire émerger des dirigeants. Le bien commun est le bien du grand nombre, car si c’était le bien du petit nombre, il se réduirait à l’intérêt du Prince et de ses courtisans. Pour résumer : «le bien commun résulte d’une harmonie précaire entre le bien de la multitude et le bien des grands». «Je prétends que ceux qui condamnent les troubles advenus entre les nobles et la plèbe blâment ce qui fut la cause première de la liberté de Rome : ils accordent plus d’importance aux rumeurs et aux cris que causaient de tels troubles qu’aux heureux effets que ceux-ci engendraient. Ils ne considèrent pas le fait que, dans tout Etat, il y a deux orientations différentes, celle du peuple et celle des grands, et que toutes les lois favorables à la liberté procèdent de leur opposition. » (Discours, 1.4.1. 196). Cette idée a été clairement minimisée, ou passée sous silence, dans le cadre de l’interprétation dominante de l’enseignement de Machiavel, qui s’est limité au Prince et a réduit son interprétation à un manuel de cynisme dans l’art du gouvernement. «Le Prince» n’est ni moral, ni immoral : l’ouvrage décrit les choses telles qu’elles sont. MACHIAVEL veut que le pouvoir soit efficace. Quelle est la dimension participative et contestataire du peuple dans cette République ?

Dans le républicanisme de MACHIAVEL, l’État existe en tant que fin en soi, mais il se maintient grâce à la liberté civile et à la participation active du peuple : il y a clairement une co-évolution entre la solidité de l’État et l’activité civique, le vivere politico. MACHIAVEL définit trois concepts qui éclairent les principes de base de la gestion des affaires publiques : la fortuna, ou l’incertitude, la virtù, ou l’alliance de la vertu civique et de la force nécessaire pour maintenir et appliquer un système politique, et la corruptio, qui est la disparition des valeurs civiques face à l’incertitude. Dans l’esprit, l’avenir de la république est déterminé par la vitalité de la vie politique, et par le partage de valeurs civiques parmi les citoyens. Nicolas MACHIAVEL énonce les principaux traits de caractère du leader républicain : avant toute chose, c’est un architecte. Les fondations de l’État doivent être solides, tant dans le domaine institutionnel que dans le domaine physique, et encourager le comportement vertueux. Le leader doit concevoir des institutions adaptées à la culture des citoyens sans se poser la question de la forme du meilleur régime politique. Son souci, c’est le contenu des institutions, et non leur forme. Il ne se contente pas de soigner, mais il prévient aussi et surtout la corruption en adaptant les institutions. Il doit anticiper l’arrivée de l’incertitude de manière à renforcer sa vertu civique. Le diagnostic est propre à chaque situation et aux circonstances, afin de faciliter les capacités adaptatives des institutions.

Il ne souhaite pas bâtir un régime parfait d’harmonie sociale, mais considère que la lutte entre les classes sociales et les intérêts divergents est normale et témoigne d’une vie civique active, qui permet au bien commun du grand nombre de triompher sur l’intérêt privé des puissants.

L’innovation la plus évidente de Machiavel concerne cependant l’intégration du changement dans la dynamique de la vie républicaine : la république parfaite  est capable de modifier ses institutions lorsqu’elle est confrontée à des mutations perturbatrices. Les lois perdent de leur efficacité et doivent être ré-instituées, éventuellement, en cas de crise majeure, en faisant appel à un dictateur provisoire, afin de rétablir les institutions républicaines.

En définitive, le pouvoir s’acquiert ou se conserve que grâce aux vertus du gouvernant, entendons ses capacités, qu’elles soient morales ou non, d’exercice de la décision. De même que le renom de l’État n’est jamais si bien établi que sur ses forces propres, le prince, et surtout le prince nouveau, n’a en fin de compte pour appui que sa virtù, ses qualités personnelles. La vertu de la Renaissance italienne est plus proche de la vertu antique que de la vertu chrétienne, une puissance, presque une capacité physique, de courage et de vitalité, non la bonté et le souci d’autrui.

B – L’aptitude des gouvernants à tenir leur parole.

Dans la traduction Périès,  «Le Prince» comporte en son chapitre XVIII intitulé «Comment les princes doivent tenir leur parole» (...) une question on ne peut plus actuelle ; c’est la structure même de tout contrat et de tout serment, le respect des engagements des souverains. «On fait croire que le machiavélisme est l’art de tromper ; c’est au contraire l’art de ne pas tromper» écrit Jean GIONO. «Si les princes doivent être fidèles à leurs engagements», cette même question (…) paraît inséparable de celle du «propre de l’homme». La question du propre de l’homme est en effet placée au centre d’un débat sur la force de loi, entre la force et la loi. On juge louable la fidélité d’un prince à ses engagements.

Cependant, un gouvernant bien avisé ne peut ni ne doit tenir sa parole si cette fidélité tournait à son détriment, et si les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus.

Un gouvernant, même s’il n’a pas  toutes les qualités nécessaires, il est indispensable qu’il les paraissse avoir. Ainsi, il est bon de sembler clément, fidèle, humain, religieux et intègre.

CONCLUSION

Nicolas MACHIAVEL meurt à Florence le 20 juin 1527 et sur sa tombe il a été inscrit : «Aucun éloge n’égale ce grand nom». L'œuvre politique de MACHIAVEL, dans sa part la plus cynique, nous concerne, à l’aube du XXIème siècle, de façon directe parce qu'elle expose la théorie de l'asservissement des peuples et que nous sommes toujours esclaves des mensonges, des dissimulations et des trahisons de nos gouvernants : «La soif de dominer est celle qui s’éteint la dernière dans le cœur de l’homme» écrit MACHIAVEL. Certes, depuis la Renaissance, les formes de notre servitude ont changé, mais les méthodes qui permettent à la caste des gouvernants de l'imposer sont toujours les mêmes. La vision du monde de MACHIVAL, «ce vieux monde», continue d'imposer une logique de résignation. Relire MACHIAVEL c’est déconstruire le «faux réalisme» qui nous empêche d'y voir clair ; c’est une tâche très urgente afin de nous libérer du joug de la soit-disante impuissance des politiques face à la réalité, mais en fait, ils continuent à défendre leurs privilèges. Sans doute que la Politique reste encore noble et qu’une bonne partie des gouvernants sont honnêtes et ont une vision pour l’avenir. Il faudrait rendre hommage à ces hommes qui ont choisi de servir et non de se servir. Par conséquent, tous ne sont donc pas pourris. Loin de là. En revanche, certains politiciens se complaisent dans la démagogie ; ils flattent les électeurs quand ils sont dans l’opposition, critiquent, sans discernement, de façon exagérée le pouvoir en place. Cependant, une fois au pouvoir, ces politiciens véreux et peu vertueux, commencent par s’abriter derrière le poids du bilan de leurs prédécesseurs comme un prétexte de ne pas honorer leurs engagements. «Les Princes doivent être fidèles à leurs engagements» avait dit MACHIAVEL. En effet, la Politique et c’est sa noblesse, doit rester fondée la volonté pour faire bouger les lignes : «La Fortune est femme, et qu’il est nécessaire, quand on veut la soumettre, de la battre et de la violenter» écrit MACHIAVEL. Quand on veut, on peut. Il faut donc gouverner avec plus d’audace, de créativité, avec justice, bienveillance et compassion. «Cela semble toujours impossible, jusqu'à ce qu'on le fasse" disait Nelson MANDELA.

Bibliographie :

1 – Contributions de Nicolas Machiavel

MACHIAVEL (Nicolas), Le Prince, traduit de l’italien par Jacques Gohory, Paris, Gallimard, Collection Folioplus Philosophie, n°138, 2008, 208 pages ;

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MACHIAVEL (Nicolas), L’art de la guerre, traduit de l’italien par Toussaint Guiraudet, Paris, Flammarion, 1991, 282 pages ;

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MACHIAVEL (Nicolas), Discours sur la première décade de Tite-Live, traduit de l’italien par Alexandro Fontana et Xavie Tabet, préface d’Alexandro Fontana, Paris, Gallimard, Collection bibliothèque de Philosophie, 2014, 576 pages.

2 – Critiques de Machiavel

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Paris, le 23 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Nicolas MACHIAVEL, "Le Prince".

Nicolas MACHIAVEL, "Le Prince".

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