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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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31 mai 2019 5 31 /05 /mai /2019 22:37

«Le temps détruit tout, et ses ravages sont rapides : mais il n’a aucun pouvoir sur ceux que la sagesse a rendu sacrés : rien ne peut leur nuire ; aucune durée n’en effacera, ni n’en affaiblira le souvenir ; et le siècle qui la suivra, et les siècles qui s’accumuleront les uns sur les autres, en feront qu’ajouter encore à la vénération qu’on aura pour eux» écrit Sénèque dans son «Traité de la brièveté de la vie», chapitre XV-4. Sénèque ne croyait pas si bien dire, cette maxime s’appliquant parfaitement à lui ; ses écrits, plus de 19 siècles après, bravent la postérité. Sénèque, un fait de culture, une invitation ardente pour tous les esprits curieux tournés vers l’art de vivre, reste un homme neuf ; ce qui frappe à la lecture des «Lettres à Lucilius», suivant Paul VEYNE, c’est «la modernité de leur style : phrases brèves, claires mordantes, efficaces, qui savent rendre accessibles des questions parfois ardues au moyen d’une soudaine métaphore. Il (Sénèque) est devenu, pour notre usage, une philosophie de repli actif de soi sur soi et de la tenace dénégation d’un monde menaçant ou absurde. (…). Il ne fut nullement de cela en son temps. (…) Le stoïcisme devient le moyen de survivre en un monde où il n’y a plus de Dieu, plus de Nature, plus de tradition et plus d’impératif. L’individu ne peut prendre appui que sur lui-même pour se défendre d’un monde qui n’est pas fait pour lui». En effet, l’œuvre de Sénèque, qui a vécu des temps de Claude et de Néron, est une contribution majeure dans l’histoire de l’âme humaine, l’a rendu immortel. En grand humaniste, Sénèque aura contribué à l’affirmation d’une lutte pour une maîtrise rationnelle des passions, sans pourtant les nier. En directeur de conscience, Sénèque considère que les passions, avec leurs lots de douleur ou de passion, sont une expérience indispensable, pour chacun, pour atteindre la sagesse. Il y a un rapport dialectique entre la sagesse et les passions ; Sénèque n’adopte jamais la posture du juge hautain et sévère à l’égard des défauts d’autrui. C’est un passeur, il se met au niveau de l’homme, pour l’aider à trouver des solutions à ses problèmes, à comprendre les autres et à se comprendre soi-même, à vivre droitement, dans la rectitude, à s’élever au-dessus de sa condition d’homme. Dans sa philosophie d’utilité pratique, inspirée de notre expérience quotidienne, Sénèque brasse différents thèmes comme l’amitié, le rapport à l’argent, l’urgence du temps qui passe, la mort et la vie vertueuse ; il convoque différents la pensée de grands hommes publics (Auguste, Pompéi, Cicéron, Scipion, etc.), d’autres philosophes dont Aristote, Epictète, Héraclite et Epicure, en particulier, qu’il cite abondamment pour mieux réfuter ses idées. Voisin du siècle d’Auguste (63 avant J-C 14 après J-C), loin de Cicéron (106 avant J-C - 43 avant J-C), grand stoïcien, au même titre que Marc-Aurèle et Epictète, Sénèque était un grand orateur, ce qui lui a valu d’être nommé sénateur.

Précepteur de Néron, lorsque cet empereur sombra dans une folie meurtrière, Sénèque est condamné à mort pour s’être opposé à ces crimes. Denis DIDEROT (1713-1784), l’homme de l’Encyclopédie, l’a surnommé «le percepteur du genre humain». Sénèque est connu et reconnu comme un directeur de conscience : «Ce qui frappe dans ces lettres (lettres à Lucilius) c’est l’esprit de propagande qui anime l’auteur. Il se plait à communiquer la vérité. Il se donne la tâche de recommander la vertu à tous les hommes et de poursuivre le vice sans relâche» écrit Constant MARTHA. Il faut apprendre à écouter soi-même. La véritable gloire est celle de la noblesse du cœur et la grandeur d’esprit. Pendant longtemps, Rome n’avait qu’un parfait dédain pour les études philosophiques, et les gens de lettres se sont détournés des œuvres de Sénèque, par la crainte de ce qu’ils appellent le goût de la bonne latinité, qui, selon eux, se trouveraient exclusivement dans les écrivains du siècle d’Auguste (63 avant J-C et 14 après J-C). Certains auront une préférence pour Cicéron, l’orateur et écrivain du siècle d’or, avec son style verbeux ; il avait eu le mérite de montrer que la philosophie pouvait être une science utile et fournir une base solide à l’affermissement de la vertu dans l’âme humaine. Sénèque serait du siècle d’argent, avec son style sentencieux et laconique. En fait, sans être un novateur, ni un réformateur, Sénèque se rattache à la philosophie du sens commun. L’homme ayant la liberté de ses déterminations, «le vouloir» chez lui devait, par une conséquence nécessaire, être accompagné «du pouvoir». Il ne dépend que de nous d’avoir une vie heureuse. Abandonnant tout enseignement dogmatique et théorique, Sénèque adopte une démarche pragmatique, il veut imprimer ses maximes dans le cœur des hommes, sans qu’on y pense. Sénèque prêche par l’exemple : «Je vous lègue ce que j’ai de plus beau, l’image de ma vie» avait-il dit à ses amis, juste avant de mourir. Sénèque est un des maîtres favoris des esprits fins des âmes nobles, estime Constant MARTHA.

La sagesse toute terrestre de Sénèque, son positionnement de directeur de conscience, sa conduite et sa pensée, sa mort injuste, digne de celles de Socrate et Caton, ont suscité des jalousies et polémiques. En effet, Sénèque traîne avec lui des préjugés qui ont encore la vie dure «Longtemps imbus d’idées généralement préconçues à l’égard de Sénèque, nous n’avions vu en lui d’un précepteur complaisant de prince, un ministre qui par peur ou ambition se rendit solidaire des crimes abominables imputés à Néron, un philosophe sceptique qui écrivait l’éloge de la pauvreté sur des tablettes d’or. Notre peu d’estime pour l’homme nous semblait devoir être légitimement reporté sur ses ouvrages ; nous n’avions nulle envie de les ouvrir» écrit Polycarpe HOCART, un de ses biographes. Sénèque, un écrivain majeur tant vilipendé, auprès de ceux qui le connaissent mal, a mauvaise réputation. Il a été reproché à Sénèque son esprit perpétuellement mobile, incapable de composer, avec méthode un traité d’ensemble ; ce n’est pas un métaphysicien à la Hegel. La dialectique n’est pas son point fort, et les traités comme les dialogues sont, parfois, décousus, avec des anecdotes et parfois des redondances ou digressions. Caligula faisant référence aux phrases brèves et juxtaposées de Sénèque, avait évoqué, pour son style, «du sable, sans chaux». Marcus Fabius QUINTILIEN (30-100 après J-C), dans «l’institution oratoire», jaloux du succès de Sénèque auprès des jeunes, considérait que son modèle était dangereux pour les étudiants encore immatures. Cependant, dans ses écrits, en exceptionnel directeur de conscience, d’un mouvement rapide, Sénèque ramasse sa pensée en une formule qui prend la force d’un axiome. Il évite de fatiguer le lecteur qui s’abandonne avec aisance. A chaque sentence, on a envie de dire : «comme c’est vrai !».

La vie de Sénèque, un moraliste, offre, sans doute, des contradictions et des faiblesses. On lui a souvent reproché le manque de sincérité, de n’avoir mis guère sa conduite en accord avec ses principes. Ce conflit entre l’homme et le moraliste est fustigé, dans sa redoutable verve par Victor HUGO, lorsqu’il a parlé de cette cour de Néron «où l’austère Sénèque, en louant Diogène, buvait le Falerne dans l’or». En effet, les contemporains de Sénèque, signalent le contraste entre la sévérité morale de sa prédication stoïcienne et son goût personnel du luxe et des plaisirs. Suivant Marcus QUINTILIEN, Sénèque, cet adversaire acharné des vices humains, ne serait qu’un charlatan de vertu. Pour ses détracteurs, soit par partialité ou manque de discernement, comme Dion Cassius (155-235 après J-C), cette affectation d’austérité et de vertu de Sénèque ne serait qu’hypocrisie. Après avoir fait le procès de la tyrannie, il est devenu l’éducateur d’un tyran. Bien qu’il flétrisse la flagornerie, Sénèque a été aussi un courtisan. Tout en vitupérant les riches, Sénèque a amassé une grande fortune. On peut considérer que Sénèque est l’un des plus grands hommes qui ait jamais paru. «Il ne faut juger des hommes que par leurs actions et non par les opinions de la multitude» dit une maxime. Dion Cassius, dans son «histoire romaine» est un calomniateur de tous les romains vertueux, y compris Sénèque. En effet, Dion Cassius porte, entre autres accusations contre Sénèque «d’avoir entretenu une habitude honteuse et criminelle avec Agrippine. Il condamnait la tyrannie, mais élevait un tyran. Il blâmait les courtisans et n’abandonnait jamais la Cour. Il méprisait les flatteurs, mais flattait les princesses et les affranchis, jusqu’à composer des discours à leur louange». En fait, relatant l’histoire de Néron, un siècle et demi plus tard, Dion Cassius a reproduit, sans contrôle rigoureux, les légendes les plus perfides sur Sénèque.  Ainsi, dans la préface de «l’histoire romaine» de Dion Cassius, E. GROS y signale des «faits erronés, des anachronismes, une partialité révoltante contre Sénèque». Denis DIDEROT est l’un des grands défenseurs de Sénèque. Selon ce philosophe français, les accusations contre Sénèque d’avoir été l’amant de Julia Livilla (sœur de Caligula) et d’Agrippine (mère de Néron), d’avoir prêté à usure, en sont appuyées d’aucune preuve, d’aucune probabilité ; celle d’avoir possédé de grandes richesses est justifiée par l’emploi généreux qu’il en a fait. Si Tacite (55-120 après J-C), contemporain de Sénèque, historien jugé plus rigoureux, accorde, en maintes pages de grands éloges à Sénèque, il porte aussi contre lui de graves accusations, et, il exprime des doutes sur certaines actions lâches et criminelles qui lui sont imputées, il ne semble pas l’en croire incapable. Par ailleurs, l’objet essentiel de l’attention de Tacite, c’est Néron, ce n’est pas Sénèque, considéré comme intellectuel vaniteux, soucieux d’être à la mode du jour, d’exercer son charme et son influence. Pour Tacite, Sénèque demeure une figure d’arrière-plan du pouvoir politique, un conseiller auxiliaire de Néron. En effet, l’image, détestable, que l’on se fait de Néron ternit celle de Sénèque. Mais Sénèque fut son ministre, excellent aussi longtemps que Néron fut tolérable. Il se retira une fois ce temps révolu. Mêlé de très près à la vie politique, il avait le souci de maintenir en lui-même et chez ceux qu’il aimait le sens de la liberté intérieure. Il en découvrait le moyen dans la doctrine stoïcienne, qui comptait alors à Rome de nombreux adeptes. Le stoïcisme était une conception totale de tout ce qui existe. Sénèque l’accepte tout entier, mais s’applique à en montrer les implications pour chacun de nous, dans sa vie personnelle, et les remèdes qu’il apporte à la condition humaine.

Dans ce conflit entre partisans et adversaires de Sénèque, avec sa vie faite de grandeurs, de complexités et de contradictions, il n’y a pas eu, de son temps, de biographies, et le philosophe a parlé peu de lui-même : «Je ne suis pas un sage, et je n’en serai jamais un. Je loue, non la vie que je mène, mais celle que je sais qu’on doit mener» écrit Sénèque dans son «traité de la vie heureuse». C’est un personnage double, difficilement cernable. Curieusement, Sénèque, le tragédien, a bien décrit les passions humaines. En revanche, Sénèque en moraliste, philosophe et sage, estime qu’il ne faut pas s’adonner aux passions et s’éloigner de l’action publique, tout en restant utile aux hommes, avec une vie sociale pour le plus grand nombre. Sénèque croyait aux valeurs de l’âme et de l’esprit, qu’il a apprises à Alexandrie, en Egypte, pendant son séjour avec sa tante. Il ne faut pas se laisser vaincre par la douleur, par la Fortune, le coup du sort ; il rester un soldat : «Mépriser la pauvreté ; nul ne vit plus pauvre qu’il est né ; mépriser la douleur ; elle finira ou vous finirez ; Méprisez la fortune ; Je ne lui ai donné aucun trait qui porte à l’âme ; Mépriser la mort ; Ce qu’une fin ou un passage» écrit-il. Face aux critiques féroces de ses adversaires, Sénèque en stoïcien, recommande de mépriser les insultes et de prendre de la hauteur et de tenir son rang : «Offenses, insultes, affronts, avanies de toute nature, supportez cela comme les cris de l’ennemi, comme les traits lancés de trop loin et les pierres qui, sans vous blesser, crépitent, autour de votre casque. Quand aux injures endurez-les, comme les coups dont les uns percent vos armes, les autres votre poitrine, sans tomber, même sans reculer. Et vous vous sentez accablés sous la violence de l’attaque, songez encore qu’il est honteux de lâcher pied. Défendez le poste que vous a assigné la Nature. Vous demandez quel poste ? Celui d’Homme. Le sage a lui une autre ressource, opposée à la précédente. Car vous êtes en pleine action, alors qu’il tient déjà la victoire. Ne soyez pas rebelle à votre bien. En attendant d’atteindre la vérité, nourrissez-en l’espoir pour vos nos âmes, accueillez de bonne grâce les maximes salutaires et de toute votre volonté, de toute votre foi, aidez-vous qu’il y ait des êtres invincibles, des caractères contre lesquels la Fortune ne puisse rien. C’est l’intérêt de la République même». En effet, le stoïcisme a été pour lui un grand rêve depuis sa jeunesse, qu’il a cherché à réaliser, en dépit des flux et reflux. Le témoignage de Tacite, son contemporain, est resté, à bien des égards, équivoque. Homme politique, administrateur, législateur et philosophe, Sénèque, dans un but pratique, maître écouté de tous, est un médecin de l’âme : «Le malade ne demande pas au médecin de bien parler, mais de le guérir ; philosophe, telle est aussi votre mission» écrit-il à Lucilius. Dans son génie, Sénèque étudie nos devoirs avec une attention lumineuse et stigmatise, avec éclat, nos mauvaises passions comme la colère, la folie de l’orgueil, la cruauté, l’ingratitude et l’avarice. Sénèque exalte en nous les sentiments de liberté et de dignité, le courage, l’insensibilité à la douleur, on peut et on doit se raidir contre la douleur : «Quant à Sénèque, sa vertu paraît si vive et si vigoureuse en ses écrits, et la défense en est si claire à chacune de ses imputations comme sa richesse et sa dépense, que je n’en croirai aucun témoignage au contraire» écrit Michel de MONTAIGNE, un fervent partisan de Sénèque. «Ô Sénèque ! c’est toi qui sait parler de la vertu et en allumer l’enthousiasme. Tu aurais plus fait pour moi que mon père, ma mère et mes instituteurs. Je hais à présent les détracteurs de Sénèque !» écrit Michel de MONTAIGNE qui parle de «l’accord d’un beau talent et d’un beau caractère». MONTAIGNE, dans ses essais, se réfère, constamment à Sénèque et Cicéron, ses maîtres à penser.

Il était donc temps de réviser le procès de Sénèque et de réhabiliter sa mémoire. En effet, Sénèque, cet ascète, ce martyr qui a su mourir, si noblement comme Socrate et Caton, prêche une morale si pure, que les Chrétiens ont voulu le récupérer : «Lisez une lettre de Sénèque, vous aurez sans doute une morale plus noble, irréprochable, d’une très grande hauteur» écrit Ernest HAVET, dans la préface de son «Christianisme et ses origines». En effet, Sénèque ne se bornait pas seulement à une analyse du cœur humain : «Les stoïciens s’attachaient surtout à la morale, agissaient directement sur les mœurs par un enseignement familier dont la gravité avait quelque chose de religieux» écrit Constant MARTHA dans «la morale pratique dans les lettres de Sénèque». Loin d’être considéré comme un sinistre comédien, Sénèque a même été érigé au rang d’un Saint, au même titre que son contemporain, Saint-Paul : «La vie est un combat, la pauvreté est un bien, la souffrance un gain pour la vertu, le corps un fardeau et une prison. Fuyez le monde et ses plaisirs dangereux ; habitez en vous-mêmes, le devoir de l’homme est de surveiller l’intérieur de son âme, d’épier ses vices naissants, de se demander à soi-même un compte sévère de ses fautes, de tendre constamment à la perfection» écrit Charles AUBERTIN, dans son «Saint-Paul et Sénèque». Même DION Cassius, tant critique et parfois malveillant, trouve certaines qualités à Sénèque «le plus excellent philosophe qu’il eût parmi les Romains, et peut-être même parmi les autres peuples». Inspiré de la tradition de Cicéron, «la philosophie de Sénèque est la fille de la cité romaine» écrit Pierre GRIMAL, dans son ouvrage «Sénèque ou la conscience de l’empire». La sagesse, c’est-à-dire la vie intérieure étendue comme méditation en progrès, implique la participation à la Cité. Sénèque est un admirateur de Cicéron et l’utilise dans ses écrits comme un exemple, notamment dans les «Lettres à Lucilius».  Cicéron est un membre de sa famille, puisque sa mère, Helvia, est parente à la mère de Cicéron. Pour Sénèque, Cicéron, avocat, homme politique, héros de la suasoria, et écrivain, étudiant les philosophes ne s’élève pas au rang de sage, la philosophie devant nourrir la vie intérieure ; Cicéron ne parvient pas à la vérité liberté, et il est donc prisonnier de la vie politique.

Bien que Sénèque ait été précepteur de Néron et Sénateur, il demande, paradoxalement, de s’éloigner de la politique. En effet, Sénèque a eu un rôle politique majeur, ce qui marque les contradictions de son caractère, les fluctuations de sa pensée et certaines inconséquences de sa conduite. Jusqu’à son retour d’exil de Corse, Sénèque doit son ascension sociale à ses mérites personnels d’avocat, d’écrivain et de philosophe. Nommé en qualité de Néron, par l’intermédiaire d’Agrippine, par modestie et par prudence, Sénèque ne participe à la vie politique que par procuration, par l’intermédiaire de Néron. Mais peu à peu Sénèque tombe en disgrâce et quitte les sphères du pouvoir, pour entrer dans une retraite spirituelle de directeur de conscience. Homme d’Etat, ni ses goûts, ni ses ambitions ne portaient à se mettre au-devant de la scène politique. Son terrain de prédilection c’est la pensée et le perfectionnement moral. Il finit par être, suivant Pline l’Ancien, le personnage le plus instruit et le plus puissant de son temps.

A notre époque où les questions d’identité nationale, de pureté de la race et toutes les idées nauséabondes refaisant surface, Sénèque, de par ses origines et ses mérites, est un exemple du bien-vivre ensemble. En effet, Lucius Annaeus Seneca, plus connu sous le nom de Sénèque né à Cordoue, en Bétique (Andalousie), en Espagne, vers l’an 4 avant Jésus-Christ, sous le règne d’Auguste. Fils cadet de Sénèque le Rhéteur, son père, avec lequel on le confond souvent, est l’auteur d’un recueil de déclamations ou de controverses académiques. Sa mère s’appelait Helvia ou Helbia. Le surnom «Annaeus», que portait la famille, ou la vieille famille ou la famille de vieillards, des bonnes gens, dont la rencontre était d’un heureux augure. Par conséquent, Sénèque issu d’un père et d’une mère étrangers, était considéré, par les Romains, comme «un hybride»,  un citoyen «bâtard», dont l’origine était tâchée et honteuse. Pour les Romains, le vice congénital de cette naissance se réparait par le mérite, les services et les alliances. En fait, bien que non romains, la famille de Sénèque est prestigieuse. Il a hérité des dons de son père, Sénèque le Rhéteur fut de l’Ordre des chevaliers qui avait recueilli les harangues grecques et latines de plus de cent orateurs fameux sous le règne d’Auguste, en y ajoutant un jugement sévère.

D’un tempérament délicat, incommodé par des fluxions, de l’asthme ou des palpitations, d’emphysème, maigre et décharné, la mère de Sénèque ne le conserva qu’avec des soins assidus. Helvia ou Helbia, mère de Sénèque, d’origine espagnole, élevée dans une maison austère, le père de Helvia étant remariée, lui enseigna les arts et les lettres. Helvia est de la même famille que Cicéron. Sa soeur, après un séjour en Egypte, ayant perdu son mari vint s’installer à Rome. La mère de Sénèque la rejoindra avec ses trois enfants. Le frère aîné de Sénèque, Marcus Novatus (3 avant J-C 65 après J-C), adopté par un ami du père, prit le nom de Junius Gallion, devint Proconsul en Achaïe, en Thessalonique, et c’est à son tribunal que les Juifs fanatiques traînèrent Saint-Paul ou Paul de Tarse (1er siècle – vers 64 après J-C), romain de naissance et Juif, considéré comme révolutionnaire et ennemi public : «Si cet homme était coupable d’une injustice ou d’un crime, j’appuierais votre poursuite de toute mon autorité : Mais puisqu’il ne s’agit que d’un texte de votre Loi, d’une dispute de mots ; décidez-la vous-mêmes : Ces matières ne sont pas de ma compétence, et je ne m’en mêle pas» dit Gallion. Les Grecs Gentils, haïssant les Juifs, se jettent sur Sosthène, grand prêtre de la synagogue de Corinthe, et voulaient le molester : «Disputez-vous, tant qu’il vous plaira ; mais point de coups : le premier qui frappera, je le ferai saisir et mettre au cachot» dit Junius Gallion. Le frère cadet, Marcus Mela, est celui que son père estimait le mieux doué, mais il semble être sensible aux honneurs et à l’appât du gain.

Sénèque père, dit «le Rhéteur» (54 avant J-C, 39 après J-C) était d’une mémoire prodigieuse et pouvait répéter jusqu’à deux mille mots, dans le même ordre qu’il les avait entendus. D’un humour caustique, Sénèque le Rhéteur était un bon déclamateur de son temps, une bonne école d’apprentissage de l’éloquence pour son fils. C’est donc le père, un rhéteur, qui a enseigné à Sénèque l’art oratoire et la grammaire dont il garde de mauvais souvenirs : «Il y a quelque chose qui laisse à désirer par la faute des maîtres, qui nous apprennent à disputer, non à vivre» écrit Sénèque. «C’est sans doute l’influence persistante de cette éducation première qu’il faut attribuer, en particulier, certains caractères de style de Sénèque, notamment la tendance à la déclamation et à la recherche excessive du trait brillant» écrit Jules LEGRAND.  Sénèque arrive très jeune à Rome, où il apprend la rhétorique et découvre la philosophie, notamment celle de l'école grecque du Portique, le stoïcisme. Il s'impose une vie de privations qui finit par nuire à sa santé. Mettant à profit ses talents littéraires, il compose à l'intention d'une amie aristocrate, qui vient de perdre un fils, la première de ses Consolations et, d'emblée, acquiert une grande notoriété. Destiné aux études de rhétorique par son père qui le destinait vers une carrière publique, Sénèque, en esprit enthousiaste, est attiré par la philosophie. Le jeune Sénèque se passionne pour les leçons du pythagoricien Sotion, qui recommande l’abstinence des viandes, du stoïcien Attale, remarquable pour sa rigueur morale ou du cynique Demetrius.

Sénèque devient avocat, un avocat si brillant que Caligula (12 après J-C- 41 après JC) failli le faire tuer. Une jeune concubine du prince sauva Sénèque. Elle dit à Caligula que Sénèque, malade et atteint de phtisie, avait à peine le souffle : que ce serait tuer un mourant «Ne le tue pas ! Il n’en a pas pour longtemps. C’est un malade». A la mort de Caligula, Sénèque avait à peine 35 ans, il brigua la questure, l’obtint au début du règne de Claude et ouvrit une école de philosophie. Messaline, femme de Claude, pour se débarrasser de Julie, fille de Germanicus, dont elle est jalouse, l’accusa de s’être coupable d’adultère avec Sénèque. En raison de cette intrigue, Sénèque est condamné à la relégation, une sorte d’exil forcé sans privation de ses biens. Sénèque reste en Corse pendant huit ans. Cette condamnation plonge Helvia, sa mère, dans la plus violente des peines. Sénèque rédige cette lettre pour consoler une mère éplorée et rappeler à l'opinion l'injustice dont il est victime. En rassérénant Helvia, il ne cherche pas moins à se consoler lui-même de cette mise à l'écart, à se convaincre, en bon stoïcien, que l'exil n'est rien pour le sage qui n'a d'autre patrie que l'univers. Rarement le stoïcisme aura été aussi humain. L’originalité de Sénèque, c’est d’avoir entrepris, lui qu’on pleurait, de consoler ceux qui pleuraient. Sénèque a surmonté l’exil injuste, en mentionnant dans son «De Vita Beata» les plaisirs des sages sont modérés, discrets et presque timides, renfermés, et à peine perceptibles. «L’injustice ne peut atteindre le sage» dira WALTZ, un de ses biographes.

A la mort de Valéria Messaline (17– 48 après J-C), Julia Agrippina dite Agrippine (15 avant J-C – 59 après J-C), sœur de Caligula, épouse de Claude, rappelle, en 49, Sénèque pour le charger de l’éducation de son fils, Néron, un fils adoptif de Claude, fiancé à Octavie. On ne sait rien de cette éducation que Sénèque apporte à Néron. Si Agrippa a choisi Sénèque, c’est pour son prestige politique, il incarne auprès du Sénat l’opposition à un régime détesté, dont il a subi l’injustice et qu’il doit contribuer à infléchir dans un sens libéral. «Agrippine, afin de ne pas se signaler uniquement par le mal, obtint pour Sénèque le rappel de l’exil et la dignité de prêteur, persuadée que cet acte serait généralement applaudi à cause de l’éclat de ses talents. On croyait Sénèque dévoué à Agrippine par le souvenir du bienfait, ennemi de Claude par le ressentiment de l’injure» écrit Tacite. Sextus Afranius BURRUS (1 après J-C et 62 après J-C) était chargé de l’éducation militaire de Néron. «On allait se précipiter dans les meurtres, si BURRUS et Sénèque ne s’y fussent pas opposés. Ces deux hommes qui gouvernaient la jeunesse de l’Empereur, (…) travaillant de concert à sauver le Prince des périls de son âge» écrit Tacite. Pour Sénèque, l’éducation et l’instruction doivent concourir, uniquement, à former des hommes libres, à préparer à la vie, apprendre à Néron à remplir ses devoirs d’homme et d’empereur. «Burrus et Sénèque trouvèrent bientôt le moyen d’ôter à Agrippine tout connaissance des affaires, et de se les attribuer» écrit Dion Cassius. «Néron n’avait pas une inclinaison au travail, ils lui permettaient de rechercher des plaisirs, dans la créance que dans les débauches» précise Dion Cassius.

Néron devient empereur en 54 et pendant, treize ans, Sénèque va mener une vie confortable en cumulant les fonctions d’un homme de cour et de philosophe. Lorsque Claude est assassiné, en 54, et que Néron, tout juste âgé de 17 ans, lui succède, Sénèque devient le conseiller privé du nouvel empereur, grâce auquel il amasse une fortune considérable. Les premières années du règne de Néron, sont jugées heureuses. Quand Néron était remis aux mains de Sénèque, il était «un garçon mal élevé, vaniteux, insolent, sensuel, hypocrite, paresseux, emporté» écrit René WALTZ. Sénèque, sans nier la difficulté de la mission, a essayé de réfréner les vices les plus choquants. L’influence malfaisante d’Agrippine est relatée par Tacite : «On allait se précipiter dans les meurtres, si Burrus et Sénèque ne s’y fussent opposés». A la seconde année de règne de Néron, Britannicus (41-55 après J-C), fils de Claude, est empoisonné : «Ce lion qui, une fois qu’il aurait goûté au sang humain, retrouverait sa cruauté instinctive» telle est la confidence, selon Dion, que Sénèque aurait faite à ses amis.

La griserie de la population et la vanité puérile, ne sont pas toujours suffisants pour combattre le réveil de la férocité native. A la mort de BURRUS, par maladie ou par poison, chef de garde d’un caractère inflexible, avec une austérité des mœurs, l’influence de Sénèque vacille : «La mort de Burrus brisa la puissance de Sénèque : Le parti de la vertu était affaibli d’un de ses chefs» écrit Tacite. Sénèque ne conseille pas l’empoisonnement de Britannicus (41 après J-C et 55 après J-C), mais il ne le condamne pas non plus. A la mort d’Agrippine, Sénèque consentit, sous l’ordre de Néron, à rédiger une lettre adressée au Sénat, présentant cet assassinat comme un suicide : «Empereur, Néron ne se laissa pas faire pendant longtemps, il eût honte de dépendre de sa mère, et de paraître moins éclairé, et moins prudent que Sénèque et Burrus. Il renonça de sorte à toute pudeur, méprisa ouvertement les remontrances et prit Caligula comme modèle de sa conduite» écrit Dion Cassius. Les ennemis de Sénèque ne lui pardonnent pas d’être devenu riche. Pour Sénèque, les richesses sont légitimes et ne sont pas incompatibles avec la sagesse, à condition qu’elles soient honnêtement acquises et employées, utilement.

Sénèque, très discret sur sa vie privée, nous apprend lui-même, dans «Consolation à Helvia» qu’il s’était marié, une première fois, qu’il avait eu un fils, lequel mourut, en 41, trois semaines avant son départ en exil, pour la Corse. Il se remariera avec Pauline, fille de Pompeius Paulinus, un homme d’affaires, en charge de l’approvisionnement de Rome et de l’Empire. Son père était déjà mort en 39.

En moraliste stoïcien, pendant toute la période où Sénèque a vécu à la cour de Néron, il n'a pas cessé de travailler à son œuvre philosophique, mêlant ainsi ambition et réflexion. Sénèque, ce ministre philosophe, était un «homme désireux d’être le plus équitable et de faire le plus de bien, ou le moins de mal possible» dit René PICHON. Homme de l'ombre lors du meurtre d'Agrippine, Sénèque prend conscience, cependant, qu'il ne pourra pas freiner la dérive criminelle de Néron et décide, en 62, de quitter ses fonctions, au risque d’entrer en conflit avec l'empereur. Rejetant la «mimésis» d’Aristote qui recommande le mimétisme, Sénèque en bon stoïcien, dans une démarche aristocratique estime qu’il faut savoir se séparer de la foule : «Il ne faut pas suivre, comme un troupeau, la foule qui nous précède. La preuve du pire, c’est la foule» écrit-il dans son «traité de la vie heureuse». Tout en prenant ses distances à la vie publique, Sénèque estime que le sage doit rester utile aux autres, c’est une exigence de morale citoyenne. La retraite spirituelle ne signifie pas rendre les armes. Certes, il faut garder de suivre la foule dans ses erreurs, mais le sage doit prendre en charge les égarés, en travaillant au maintien de la concorde et de la paix. Par conséquent, la vie du sage n’est qu’en apparence contemplative. En effet, le sage ne doit pas se couper du reste du monde. Bien au contraire. «Notre patrie, à nous les stoïciens, c’est le monde. Si on est amené à ne plus s’occuper des affaires de la cité, en devient plus libre, pour déployer son énergie dans un champ infiniment plus vaste, en s’adressant à toute l’humanité entière» écrit Sénèque.

Les écrits de Sénèque qui nous sont parvenus se présentent comme autant de traités de direction morale. Le système philosophique de Sénèque peut être ainsi brièvement résumé. Le bonheur dépend de notre capacité intérieure à coïncider avec le cours du monde lequel est déterminé entièrement. Faisant, comme Epictète, la part de «ce qui dépend de nous», notre intellect, et de «ce qui ne dépend pas de nous», notre destin, il amène l'homme à trouver la voie du bonheur en ce monde en vivant selon sa nature, c'est-à-dire en faisant usage de sa raison, qui l'élève au-dessus des animaux. Sénèque renouvelle aussi la pensée stoïcienne, en proposant une morale qui concilie les exigences de l'action, telle que lui-même l'a pratiquée, et les aspirations à la sagesse, qu'il nous appartient de satisfaire en nous détachant des biens terrestres. Les principaux sont : «De la brièveté de la vie», «De la tranquillité de l'âme», «De la constance du sage», «De la clémence», «De la vie heureuse» et «Des bienfaits» avec sur ce dernier ouvrage, des développements lumineux sur l'art du donner et du recevoir. Il ne faudrait, naturellement, omettre de signaler, «les Lettres à Lucilius», que Sénèque écrit sur la fin de sa vie et qui contiennent l'essentiel de sa sagesse. Les autres ouvrages de Sénèque témoignent de la qualité, de la quantité et de la puissance de son expression écrite. Sénèque a écrit neuf tragédies, dont les Troyennes, Médée, Phèdre et Œdipe, et un traité scientifique en sept livres, «les Questions naturelles».

En particulier, le traité «De la brièveté de la vie» ou «Brevitate vitae», un ouvrage bref, dense, protreptique et empreint d’une grande sérénité, rédigé au retour d’exil,  Sénèque affirme que le temps est une valeur. De même que l’on administre une fortune de façon en tirer un meilleur rendement, de même qu’on doit économiser le temps et mieux l’employer. L’économiser, c’est le défendre contre ceux qui nous le volent, contre les empiétements de la vie active : affaires publiques et politiques, contre toutes les tentations de le gaspiller. Le bien employer, c’est tendre au perfectionnement de sa conscience morale, à la sagesse. Or, la sagesse ne s’acquiert que par l’étude de la philosophie, la fréquentation des grands esprits ; c’est cela qui nous inculque la science du bien-vivre. Par conséquent, ce serait une erreur tragique de prétendre que la vie soit courte et que l’homme ait été disgracié par la nature, sous ce rapport. «La vie est courte, longue la science» disait Aristote. «Ce qui compte, c'est l'intensité d'une vie, pas la durée d'une vie», écrit-il. On peut exister sans vivre. Pour Sénèque, «Nous n’avons peu de temps, nous en avons beaucoup perdu. La vie est assez longue si on en faisait toujours un bon emploi» dit-il. Donc, si la vie paraît courte, c’est qu’on l’emploie mal. On doit organiser ses jours comme une vie entière. «Le plus grand obstacle est l’attente, qui dépend du lendemain et perd aujourd’hui» dit-il. Pour Sénèque, le temps qui seul est à nous, c’est le présent : «Tu dépendras moins du lendemain, si tu mets la main sur aujourd’hui. Pourquoi tarder ? Pourquoi hésiter ? Si tu ne t’en saisis pas, il fuit» écrit-il. L’avenir, une représentation de notre imagination, nous fait espérer ou craindre ; c’est en concentrant notre attention sur le présent que nous nous rendons maître du temps. «Seuls les sages vivent. Tous apprennent à mourir» écrit-il. Refusant une promesse d’une vie après la mort, le stoïcien est lucide, il est de ceux qui regardent la mort en face et c’est façon, comme une autre d’oublier qu’il va mourir. «La vie est peut-être brève, mais elle est infinie quand on ne la passe pas à lutter contre des moulins à vent. Notre existence offre une vaste étendue à celui qui sait bien en disposer. Nous n’avons pas reçu une vie brève, mais nous nous la sommes faite et nous n’en avons pas été dépourvus, mais prodigue» écrit Sénèque. Il ne faut pas tuer, mais renouer avec lui. Le vrai courage c’est de ne pas rechercher ce qui ne dépend pas de nous. Par conséquent, il ne faudrait pas regarder ailleurs quand le bonheur est là ; la recherche effrénée du futur est vaine. La vie n’est pas une question de quantité, mais de qualité. Les occupés inutilement «Rien n’est moins le fait d’un homme occupé que de vivre. Vivre, il l’apprendre toute la vie. C’est toute la vie qu’il faut apprendre à mourir» écrit-il. Notre vie est longue, potentiellement infinie, si on sait bien en disposer. L’homme doit jouir de la vie, parce que le temps presse. La fuite du temps ne tourmente pas le sage ; elle l’invite, au contraire, à mettre à profit chaque instant, pour son perfectionnement moral. Le sage ne méprise pas le passé, mais à condition d’en faire un bon usage, c’est la partie sainte et sacrée de sa vie, c’est l’occasion de «nous entretenir avec les meilleurs esprits de tous les temps», pour découvrir en l’homme ce qu’il y a d’éternel, écrit-il.

Dans cet ouvrage, «la brièveté de la vie», Sénèque a tiré grand profit de son exil en Corse, pour adopter une conception raisonnable de la vie. «La morale qui ressort de cet ouvrage est celle d’un optimiste. Sénèque a l’impression qu’il est au seuil d’une existence nouvelle et que le moment est venu de régler cette existence dans le but d’en faire le meilleur emploi. De cette façon, seulement, sa vie, quelle qu’en soit la durée, sera longue et bien remplie» écrit Paul FAIDER. L’activité d’un homme ne doit pas se gaspiller à la poursuite de futilités. Il faut à toute vie humaine un but noble. Le temps est précieux, il le réaffirme dans ses lettres à Lucilius : «Persiste donc, ami, à faire ce que tu me mandes : sois complètement maître de toutes tes heures. Tu dépendras moins de demain si tu t’assures bien d’aujourd’hui. Tandis qu’on l’ajourne, la vie passe. Cher Lucilius, tout le reste est d’emprunt, le temps seul est notre bien». Ce traité «de la brièveté de la vie» s’adresse à Paulinus, le père de sa seconde épouse, Pauline, un homme d’affaires avisé, et peu soucieux de perfectionner son âme. La sagesse est le seul but à viser. Perfectionner sa conscience morale, en entretenant un commerce avec les grands esprits : tel est le moyen assuré de ne jamais songer «à la brièveté de la vie». Pour Sénèque, la sagesse c’est l’immortalité ; seuls les sages vivent «La vie du sage s’étend fort loin ; il n’est point renfermé dans les mêmes limites que les autres : seul, il est affranchi des lois de l’humanité : tous les siècles lui seront soumis comme à Dieu. La longueur de la vie est faite pour lui de la réunion de tous ses moments en un seul». Ce traité est un parcours de sagesse ; Sénèque nous demande d’entrer en philosophie : «Seul entre tous, sont oisifs ceux qui se consacrent à la sagesse. Seuls y vivent, car ils ne préservent pas bien leur temps, uniquement ; ils ajoutent toutes époques à la leur. Toutes les années qui ont pu se passer avant eux leur sont acquises. Si nous sommes amenés vers des révélations de la plus haute beauté, c’est parce qu’elles ont été exhumées et tirées au jour par le labeur d’un autre. Aucun siècle ne nous est interdit. Dans tous, nous sommes admis, et si nous trouvons bons que la grandeur d’âme dépasse les étroites bornes de l’humaine faiblesse, nous avons beaucoup de temps à parcourir». Si on est focalisé sur le futur, on l’occasion, dans le présent de faire un examen de conscience du passé, pour nous convertir à une vie selon la nature et la raison. Un regard rétrospectif est nécessaire, pour se perfectionner, «pour s’appartenir à soi-même». Pour les prisonniers du présent, «leur vie s’en va à l’abîme, et de même qu’il est inutile de remplir autant qu’on veut, s’il n’y a rien pour accueillir et conserver. De même, peu importe combien le temps est donné, s’il n’a rien où se déposer, il passe à travers les esprits brisés et percés». L’attention au présent, n’est pas un obstacle à la lutte contre les fêlures de l’âme : «Celui qui a beaucoup convoité avec ambition, et qui a méprisé avec superbe, qui a vaincu dans la violence débridée, et a trompé avec perfidie, qui a fait mains basses avec cupidité, et a dissipé en prodigue, redoute, nécessairement, ses propres souvenirs. En voila la seule partie de notre vie qui soit sacrée et consacrée, qui est dépasser tous les hasards de l’humaine condition qui était soustraite à l’empire de la fortune, que ni la pauvreté, ni la crainte, ni l’attaque des maladies n’agitent ; elle ne peut ni être troublée, ni arrachée. Perpétuelle et sans effroi est leur possession. Les jours ne sont présents seulement qu’un par un, et chacun d’entre eux n’est présent qu’à travers des moments. Au contraire, tous les jours du passé se présenteront, si tu les convoques. Ils supporteront d’être inspectés et détenus par ton jugement ; ce que les gens occupés n’ont pas le loisir de faire». Le passé est une autre façon d’aborder le présent, dans l’illumination de notre conscience, en communion avec le passé universel, cela aide à notre reconversion dans la raison et la nature. «C’est l’assemblage de tous les instants, en un seul» dit Sénèque. Il faut bien vivre, être en accord avec soi-même. Tenir l’instant présent, c’est faire en sorte que les passions ne l’emportent pas sur la raison. Il ne faudrait pas trop aimer la vie, ni trop la fuir, il faut savoir la quitter. 

«De la vie heureuse» ou «De Vita Beata», ce traité, écrit dans les premières années du règne de Néron, s’adresse au frère de Sénèque, Gallion, et répond à la question : en quoi consiste le bonheur ? Si tous nous recherchons le bonheur, la foule n’en est pas moins mauvais juge en la matière : «Vivre heureux, mon frère Gallion, tout le monde le désir ; mais pour découvrir en quoi consiste la vie heureuse, personne n’y voit clair» dit-il. Dans la vertu disent les Stoïciens, dans le plaisir, soutiennent les Epicuriens.  Sénèque précise qu’il n’y a point de bonheur véritable en dehors de la vertu, de la raison. Il faut endurer les souffrances de l’existence, sans rechercher le plaisir «La joie est sévère» dit-il. Loin des plaisirs dissolus et des jouissances, sans la saine raison, nul n’est heureux ; l’homme heureux est donc celui qui défend son poste dans le jugement droit, et sûr ; c’est une âme libre et élevée dans la conduite honnête, dans le souverain Bien : «Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. Dépendent de nous l'opinion, la tendance, le désir, l'aversion, en un mot toutes nos œuvres propres. Si tu prends pour libres les choses naturellement serves, pour propres à toi-même les choses propres à autrui, tu connaîtras l'entrave, l'affliction, le trouble, tu accuseras dieux et hommes ; mais si tu prends pour tien seulement ce qui est tien, pour propre à autrui ce qui est, de fait, propre à autrui, personne ne te contraindra jamais ni ne t'empêchera, tu n'adresseras à personne accusation ni reproche, ni ne feras absolument rien contre ton gré, personne ne te nuira ; tu n'auras pas d'ennemi ; car tu ne souffriras aucun dommage» écrit Sénèque dans «la vie heureuse» citant Epictète. La vraie sagesse stoïcienne, le bonheur consiste dans la santé parfaite et inaltérable de l’âme ; ses autres éléments sont le courage et la force, la patience et la résignation aux événements. La vie heureuse est celle qui s’établit sur un jugement droit et sûr. Le vrai bonheur est une «vie conforme à notre nature» ; c’est donc le culte de la vertu et une condamnation de la volupté. Mais on ne parvient pas à la vertu d’un seul coup. Il faut accepter la richesse, sans s’y assujettir. On peut jouir d’une richesse honnêtement acquise et bien employée.

«La tranquillité de l’âme» ce sont des conseils adressés par Sénèque à son parent et ami, Sérénus, qui recherchait une paix de l’âme. Ce traité court est avant tout une analyse psychologique. On est partagé entre un désir d’action, considéré par les stoïciens comme un devoir, et un penchant pour la retraite, entre élans et découragements, entre esprit de décision et confiance intérieure. L’un n’exclut pas l’autre : «Je ne nierai pas qu’il faille quelquefois reculer, mais que ce soit pas à pas, en sauvant les étendards, en sauvant l’honneur des armes» écrit Sénèque. L’auteur recommande, pour la tranquillité de l’âme, modération et prévoyance. Il faut essayer de se rendre utile à sa patrie et à l’humanité, proportionner sa tâche à ses forces, rechercher des amitiés honnêtes et solides, se préparer à tous les maux éventuels, et surtout à la mort. Il faut s’accorder certaines distractions pour réparer et fortifier ses énergies.

«De la providence» pose une question ancienne et insoluble : puisqu’il existe la providence, comment se fait-il que le malheur puisse davantage les bons que les méchants ? Trois réponses sont possibles : il n’existe pas de providence ; les bons seront récompensés dans l’autre monde ; ce ne sont pas les vrais malheurs qui atteignent les bons. Dans une démarche mystique, Sénèque a adopté la dernière solution. Tout en admettant la providence, il pense que le fatalisme ne restreint, en quoi que ce soit, le bien et le mal. Dieu aime les bons et ne peut donc les voir souffrir. Le malheur quand il atteint les bons, n’est pas un malheur, mais une épreuve. S’il atteint les méchants, c’est un châtiment. Le stoïcisme est seule doctrine permettant à un homme de vivre dans une société corrompue, comme celle du temps de Néron. Le jour où Sénèque constata que son rôle effectif auprès de Néron avait pris fin, il ne s’obstina pas ; le vieux soldat déposa les armes.

«Des bienfaits» part d’une idée principale, à savoir que le bienfaiteur se rapproche de la divinité, ne cesse de prodiguer aux hommes des dons inestimables, sans se préoccuper de leur ingratitude éventuelle. Le prix du bienfait dépend moins de la valeur intrinsèque et matérielle de la chose donnée que de l’intention de celui qui donne ; c’est une affaire de cœur et de volonté. La vertu doit être désintéressée.

Dans son ouvrage «De la constance du sage», Sénèque part du constat que l’homme ordinaire est touché par l’injustice ou l’affront. En revanche, pour lui et pour mériter le titre de sage, il faudrait savoir supporter injustice et affront. Le sage serait-donc un surhomme ? L’antidote serait l’amitié, puisque celle-ci ne pouvant exister qu’entre gens de bien. Il faut pratiquer le détachement en richesses, une source de tracas, et user en toutes choses, avec économie, modération. Le sage, impassible, ne s’étonnera pas de voir les méchants prospérer, les bons souffrir, il ne sacrifiera pas à la vanité de paraître et pratiquera la retraite intérieure et pratiquera les distractions innocentes et inutiles. C’est un compromis entre l’obligation de se mêler aux hommes et le désir secret de se retirer de la foule : «Il faut mêler et faire alterner ces deux choses : la solitude et la vie de société : l’une donnera le désir de voir les hommes, l’autre celui de rester avec nous-mêmes ; elles sont le remède, l’une de l’autre» écrit-il.

Les fameuses «Lettres à Lucilius», une production littéraire de génie, avec un style moderne et accessible, célèbrent le culte du moi stoïcien : «Le moi est tout puissant, lui seul compte, il peut se suffire pour que la mort et le malheur ne comptent plus, il suffit de les tenir pour nuls. Le monde est-il hostile ? Il suffit de le négliger. Le moi le peut et le restera, à ce moi, la seule chose qui compte : lui-même» écrit Paul VEYNE. Sénèque, en directeur de conscience, en indique le sens profond, c’est un témoignage pour les générations futures : «Je me suis mis à l’écart, non seulement des hommes, mais des affaires, et en premier lieu de mes propres affaires. Il s’agit des intérêts de ceux qui viendront après moi. Pour eux, je consigne par écrit quelques pensées qui peuvent leur être profitables. (…) Le droit chemin, que j’ai connu sur le tard et après m’être fatigué à force d’errer, je le montre aux autres», écrit-il. Ces lettres sont donc un réquisitoire contre les philosophes professionnels, spécialistes de l’art de parler et non de l’art de vivre, tout le temps occupés à se quereller et rechercher le superflu. En humaniste, ce que veut Sénèque, c’est l’aspect pratique des choses pour perfectionner notre âme. Ainsi, Lucilius, un jeune procurateur en Sicile, épicurien, est curieux de philosophie et de littérature, veut travailler à son amélioration morale et se convertir au stoïcisme. Ces lettres, rédigées sous forme d’une confidence, sont le témoignage d’une amitié exceptionnelle. Sénèque s’y livre, mais ne se raconte pas.

Ces lettres à Lucilius sont un triomphe pour Sénèque en sa qualité de directeur de conscience, et il a la secrète ambition de survivre dans ses œuvres : «De tous les ouvrages de Sénèque, le recueil des lettres à Lucilius est, à coup sûr, le plus attachant, celui qui nous révèle le mieux la souplesse de son esprit et le véritable caractère de prédication morale» écrit Alfred LEGRAND. En effet, Sénèque est un «casuiste», il l’art de sonder les plaies secrètes du cœur et d’appliquer à chacune d’elles, le baume le plus convenable et le plus efficace. Le moraliste doit être doublé d’un psychologue aigu, capable de voir juste et de voir loin. Toute occasion, même la plus anodine, est une opportunité pour inviter le lecteur à de hautes et nobles aspirations. Doté d’un sens aigu de l’observation psychologique, en médecin de l’âme et percepteur de l’humanité, chercher constamment à nous éloigner du mal pour nous conduire vers la vertu et l’harmonie. Derrière son stoïcisme, apparemment austère, évitant le ton de la diatribe ou du prédicateur, seule la morale et son sens pratique l’intéressent ; il faut se plier aux nécessités de la vie, sans en être esclave, l’homme étant un animal pensant, il faut être en paix avec soi-même et avec les autres, rechercher la perfection et le bonheur. L’antique adage «il faut d’abord vivre et philosopher» est inversé par Sénèque. Dans son art de vivre, Sénèque dit qu’il ne faut pas redouter la mort, puisqu’elle ne dépend pas de nous. Pour lui, il s’agit de philosopher afin de savoir vivre, et surtout afin de savoir mourir. Le sage stoïcien est heureux, parce qu’il est avant tout vertueux. Le philosophe doit s’appartenir à lui-même. Tout en vivant comme les autres, il sera cependant différent de la foule. Les honneurs et les richesses ne le captiveront point.

Les 124 lettres à Lucilius sont divisées en 20 livres, une vraie leçon de vie à Sénèque et à ses élèves. Ces lettres écrites vers la fin de la fin de la vie Sénèque. Il est prêt à mourir en raison de la maladie et du poids de l’âge, ainsi que l’environnement politique menaçant du règne de Néron. Ces lettres sont un éloge à la vieillesse et à la sagesse que Amadou Hampâté BA n’aurait pas renié : «Je dois à ma campagne d’y avoir vu de tous côtés ma vieillesse m’apparaître. Faisons-lui bon accueil et aimons-la : elle est pleine de douceurs pour qui sait en user. Les fruits ont plus de saveur quand ils se passent ; l’enfance n’a tout son éclat qu’au moment où elle finit ; pour les buveurs, la dernière rasade est la bonne, c’est le coup qui les noie, qui rend l’ivresse parfaite» écrit-il dans la lettre 12. Il recommande les soins du corps, les exercices physiques et des amusements pour le sage : «C’est dans le calme qu’il faut se préparer à l’orage ; c’est dans la prospérité qu’il faut s’armer contre les coups du sort». «Toutes choses nous sont étrangères, le temps seul est à nous» dit-il. Sénèque enseigne, en particulier, à Lucilius, l’économie du temps, d’être maître de son temps : «Affirme ta propriété sur toi même, et le temps que jusqu'ici, on t'enlevait, on te soutirait ou qui t'échappait, recueille-le et préserve. Certains moments nous sont retirés, certains dérobés, certains filent. La perte la plus honteuse, pourtant, est celle que l'on fait par négligence. Veux-tu y prêter attention : une grande partie de la vie s'écoule à mal faire, la plus grande à ne rien faire, la vie tout entière à faire autre chose», écrit-il. Sénèque insiste la valeur du présent, l’intensité de chaque instant qu’il faut vivre, pleinement : «Quel homme me citeras-tu qui mette un prix au temps, qui estime la valeur du jour, qui comprenne qu'il meurt chaque jour ? C'est là notre erreur, en effet, que de regarder la mort devant nous : en grande partie, elle est déjà passée ; toute l'existence qui est derrière nous, la mort la tient. Fais donc, mon cher Lucilius, ce que tu écris que tu fais, embrasse toutes les heures ; de la sorte, tu dépendras moins du lendemain quand tu auras mis la main sur l'aujourd'hui. Pendant qu'on la diffère, la vie passe en courant».

Bien que le sage se suffise à lui-même, il doit cultiver l’amitié, pour ne pas laisser en friche une si belle vertu. Contrairement à Epicure qui avait une conception intéressée de l’amitié, pour Sénèque, l’amitié implique désintéressement et dévouement. Sénèque recommande de vaincre la fatalité : «Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles». Sénèque appelle Lucilius à mépriser les richesses : «Pour être l’égal des Dieux, il faut s’être mis au-dessus des richesses. Je ne vous défends pas d’en avoir, mais je veux que vous les ayez sans crainte : et le seul moyen c’est de croire qu’on peut vivre heureux sans elles, c’est de les voir toujours prêtes à échapper» dit-il. La richesse est un indifférent préférable, elle n’est ni bonne, ni mauvaise, mais il faut savoir distinguer le nécessaire du superflu, user de la générosité et de la magnificence. Il faut posséder la richesse, sans s’en soucier. Le sage n’aime pas les richesses, mais il les préfère. Le sage est celui est délivré des craintes de l’avenir et de la mort ; vivre n’est ni douloureux, ni ennuyeux, mais il faut vivre pleinement sa vie, sans prendre la fuite : «Vous êtes menacés de mort, de l’exil, de la douleur ? C’est pour cela que vous êtes nés. Tout ce qui peut arriver croyez qu’il arrivera. Je mourrai ? Je cesserai d’être sujet aux maladies, sujets aux emprisonnements, sujet à la mort. L’homme ne tombe pas tout à coup dans la mort, mais qu’il s’avance vers elle pas à pas. Chaque jour nous mourons ; chaque jour nous enlève une partie de notre vie. Quel ridicule d’invoquer la mort, quand c’est la crainte de la mort qui a troublé votre vie. L’homme sage et courageux doit se retirer, et non prendre la fuite» écrit Sénèque. Apprendre à vivre, c’est apprendre à mourir «La mort est l’inconnu que nous n’avons jamais vécu. Avant d’être né, nous n’existions pas, nous n’étions rien. Une fois morts nous ne serions rien. Celui qui a le plus vécu et celui qui aura dû mourir le plus prématurément font exactement la même perte ; car ce n’est jamais que du présent qu’on peut être dépouillé, puisqu’il n’y a que le présent seul qu’on possède et qu’on ne peut pas perdre ce qu’on a point» écrit-il. Il ne faudrait donc pas avoir peur de la mort : «La mort ce n’est pas ce qu’on était avant de naître : or, à ce moment, nous ne sentions aucun mal», dit Sénèque. Ce qui fera dire à Michel de MONTAIGNE, un grand partisan de Sénèque, dans le chapitre 19 de ses essais, que «philosopher, c’est apprendre à mourir». Sénèque exhorte à devenir maître de son temps, afin de ne pas souffrir de la mort. En effet, il existe en l’homme une urgence du temps qui passe, il faut donc l’aider à vivre l’événement de la mort «Nombreux sont capables de juger la vie non pesante, mais superflue» dit-il. Le sentiment de lassitude et de dégoût de la vie, cette «inclination de l’âme pour mourir», doit nous apprendre à apprivoiser la mort. Notre rapport au temps a une dimension existentielle ; pour les «stultis», ceux qui n’ont pas la sagesse, le quotidien est mortellement ennuyeux, ils ne prennent pas la mesure de l’importance capitale du présent à vivre, pleinement. Le sage doit estimer le temps qui passe à son juste prix. Le temps linéaire est infini ; le présent n’ayant aucune consistance n’est qu’une frontière entre ce qui est passé et ce qui est à venir. «La mort me suit, la vie me fuit» avait dit Héraclite. Pour Sénèque, il faut redonner au temps présent sa substance, ressaisir le flux temporel, et il évoque le temps circulaire, dans sa lettre 12 : «L’ensemble d’un âge d’homme se compose de divisions, de petits cercles enveloppés par de plus grands. Il en est un qui les embrasse et les comprend tous : celui qui va de la naissance à la mort. Tel cercle laisse en dehors les années de l’adolescence ; tel autre enferme dans son tour l’enfance tout entière ; vient ensuite l’année qui rassemble en elle tous les temps qui multipliés forment la vie. Une moindre circonférence borne le mois, une bien moindre encore le jour ; mais le jour va, comme tout le reste, de son commencement à sa fin, de son aurore à son couchant». On ne peut arrêter ces cercles concentriques, mais vivre intensément un jour, c’est comme vivre intensément toute l’éternité. Comme on est né pour mourir, Sénèque formule cette recommandation à l’égard de la vie et de la mort : «C’est double courage et double force qu’il nous faut pour ne pas trop aimer l’une, ni trop abhorrer l’autre. Lors même que la raison conseille d’en finir avec l’existence, ce n’est pas à la légère ni d’un mouvement brusque qu’il faut s’élancer. L’homme de cœur, le sage doit non pas s’enfuir de la vie, mais prendre congé» écrit-il dans la lettre 24. Il faut savoir dépouiller la mort, dans ce qu’elle a d’inquiétant, la mépriser dans la méditation, et apprendre à mourir par une force de l’âme. Marcus Caton d’Utique, le jeune (95 – 12 avant J-C), dans son suicide rationnel, n’a pas rendu la vie, il la rejeta. Il est maître de sa propre mort, une belle mort pour échapper à la Fortune. «Je choisirai ma mort pour quitter la vie, indépendamment de l’opinion des autres» écrit Sénèque.

Dans «ses lettres à Lucilius», Sénèque estime que Dieu réside dans l’homme de Bien, qui doit marcher vers la perfection : «Ce Dieu que vous implorez est près de vous ; il est avec vous, il est en vous. Un esprit saint réside dans nos âmes ; il observe nos vices, il surveille nos vertus, il nous traite comme nous le traitons. Point d’homme de bien, qui n’ait Dieu au-dedans de lui» dit-il à Lucilius. Penseur de l’immanence, Sénèque pense que Dieu est Nature et Raison. Le sage doit imiter Dieu : «Le sage est l’émule des Dieux. Il ne cherchera nullement à acquérir des biens auxquels l’opinion courante attache tant de prix » écrit Sénèque. Il dit à Lucilius : «L’argent ne fera pas de toi un égal de Dieu ; Dieu ne possède rien ; la renommée non plus, Dieu n’est connu de personne. Le sage imitera donc Dieu en se désintéressant des faux biens, et, au contraire, en aspirant à disposer des vrais, au premier rang desquels on peut noter la joie, une joie inaltérable et sans fin, parce qu’elle n’a pas son origine au dehors. En effet, ne dépossède pas de ce qu’elle n’a pas donné».

En dépit de sa retraite de la vie publique, accusé, à tort, d’être entré dans la conjuration de Pison qui visait à tuer Néron, Sénèque reçoit, le 19 avril 65, l’ordre de mourir.  Néron avait sans doute subi l’influence néfaste de certains de ses conseillers : «Sénèque cherchait à se faire un parti parmi les Romains et à effacer le Prince par l’élégance de ses jardins et la magnificence des maisons» dit-t-on. Cornelius TACITE a relaté la mort de Sénèque, empreinte d’une grande dignité. Quand un centurion apporte à Sénèque l’ordre de Néron de se tuer ; ses esclaves pleurent. «Car, enfin, qui donc ne connaissait pas la cruauté de Néron ? Il ne restait au meurtrier de sa mère et de son frère que d’ordonner aussi la mort de l’homme qui l’avait élevé et instruit» dit Sénèque. Le suicide de Sénèque, comme ceux de Socrate et de Caton, est un acte de contestation politique contre la monarchie absolue de Néron. Il serre sa femme dans ses bras et la prie instamment de modérer sa douleur et de ne point se charger d’un chagrin éternel, mais de chercher plutôt dans la contemplation d’une vie donnée tout entière à la vertu d’honorables consolations à la perte de son mari. Mais Pompeia Paulina, sa femme, préfère aussi se donner la mort : «Je t’avais montré les charmes de la vie ; tu préfères l’honneur de la mort ; je ne serai pas jaloux d’un tel exemple» dit Sénèque. Ils s’ouvrent ensemble les veines du bras ; il tente d’utiliser le poison et mourra, lentement, dans le courage. Le corps de Sénèque est brûlé.

«Chère âme, dors en paix ; puissent dessus ta tombe naître des milliers de lauriers, et toujours être la terre légère à tes os. Reçois ces roses et ces lys, pour toi, chez toi, que j’ai cueillis ; afin d’honorer ta mémoire ; les fleurs de chez toi seulement peuvent faire honneur dignement aux beaux mérites de ta gloire» écrit François de MALHERBE (1555-1628) un poème intitulé «l’ombre de Sénèque», un extrait de «Le Bouquet de fleurs de Sénèque».

Paris, le 1er juin 2019, par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/

«SENEQUE (4 avant J-C, 65 après J-C), Directeur de conscience et Précepteur du genre humain» par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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8 juillet 2017 6 08 /07 /juillet /2017 23:23

Une université, créée à Saint-Louis, dont SENGHOR avait posé la première pierre le 14 janvier 1975, et inaugurée en 1990 par le président Abdou DIOUF, porte le nom de Gaston BERGER. C’est l’ancien président du Conseil, Mamadou DIA, qui avait eu l’idée de créer cette université en compensation du transfert de la capitale à Dakar. Ce philosophe, industriel et administrateur, peu connu du grand public, réunissait pourtant en lui des qualités antinomiques : «l’action et la réflexion, les affaires et la philosophie, l’idéalisme et le pragmatisme, le mysticisme et la raison» dit Paul LOMBARD dans son dictionnaire des amoureux de Marseille. Homme d’action de très haute culture, curieux et humaniste, Gaston BERGER était attaché à construction d’un monde meilleur. Les études qu’il a menées attestent un intérêt vif pour tout ce qui touche à la connaissance de l’être humain. La riche expérience accumulée l’avait convaincu de l’urgente nécessité de solutions neuves aux problèmes humains de son temps. La réalité de demain dépend de nous : «Regarder un atome le change, regarder un homme le  transforme, regarder l’avenir le bouleverse» écrit-il dans «Phénoménologie du temps et de la prospective». Face à la crise philosophique et historique que traverse la première moitié du XXème siècle, Gaston BERGER envisage de restaurer la conduite de la raison humaine. Il éprouve la nécessité de redonner du sens aux choses et aux trajectoires humaines dans leur rapport au monde. En humaniste, Gaston BERGER a pour souci d’améliorer l’esprit humain, pour un monde meilleur. D’une part, son œuvre étudie les fondements de la connaissance dans la philosophie et dans la science. Gaston BERGER pense que la philosophie doit être à même de mettre en perspective les connaissances issues de la science et notamment de la science appliquée, dont le développement accroît la puissance entre les mains des hommes. D’autre part, son action administrative se concentre principalement sur l’amélioration de l’éducation dans l’enseignement supérieur et de façon complémentaire sur la culture.

 

Gaston BERGER est un métis né le 1er octobre 1896 à Saint-Louis du Sénégal, centre de l’élégance et du bon goût, ville également d’Aminata SOW FALL et d’Ousmane Socé DIOP, écrivains sénégalais. Il était, dès son enfance, placé sous le signe de la diversité, du multiculturalisme, de la coopération des races et de l'universalité de la culture. Son père, Etienne BERGER, né en 1866 à Gorée, était officier de tirailleurs sénégalais et vivait avec Emilie ROUSSEAU «Amélie, ma grand-mère paternelle (..), avait reporté tout son amour sur son fils unique et ses petits-enfants, ma sœur Claude et moi. Elle avait un côté sacrificiel. Sans métier ni ressources, elle dépendait de nous. Amélie était née à Nantes dans une famille de petits employés des postes, des Rousseau. Jeune, elle avait suivi ses parents en Indochine. (…). Je n’ai jamais compris comment elle était arrivée au Sénégal pour épouser un militaire mulâtre. Elle ne parlait pas de cet homme dont elle avait divorcé. Mais elle évoquait l’Afrique» écrit Maurice BEJART. Etienne BERGER était né lui-même d’un sous-officier qui avait épousé une femme sénégalaise, originaire de Gorée, Fatou DIAGNE. «Mon grand-père paternel, Etienne Michel Félix Berger, était un mulâtre. Il était né d’un militaire français et d’une Sénégalaise de culture portugaise, Fatou Diagne. Voilà l’origine de mon ascendance africaine. Quand mon père riait, quand il chantait, son côté africain était évident» écrit Maurice BEJART. Gaston BERGER «n’a jamais renié son héritage sénégalais, et c’est en venant à un pèlerinage aux sources, qu’il a révélé aux étudiants sénégalais médusés, qui étaient en grève : ma grand-mère Fatou DIAGNE était une négresse de Gorée. Il a fait plus : il nous a tracé le chemin, en nous rappelant, par sa vie et par son œuvre, que toute civilisation est un métissage biologique et culturelle» dit SENGHOR dans une interview à la Revue des Deux Mondes.

Inventeur de la prospective, il est aussi le père du célèbre danseur et chorégraphe marseillais, Maurice-Jean BERGER, alias Maurice BEJART (1927-2007). «Mon sang noir est de plus en plus important pour moi. Quand on vieillit on retombe en enfance» dit Maurice BEJART qui a crée un Mudra-Afrique à Dakar. BEJART témoigne de son ouverture au monde. Pour lui, la danse transcende les cultures et doit pouvoir réunir des gens d’origines diverses et des pays opposés. «Je suis né sept ans après le mariage de mes parents, en 1927. Avant de fonder une famille, mon père, Gaston Berger, voulait sortir de sa condition d’ouvrier. Jusque-là, il n’avait eu ni le temps, ni les moyens d’étudier. A 18 ans, en 1914, il s’était porté volontaire et avait fait la guerre. C’est donc à 25 ans qu’il a passé son bac. Puis, il a fait ses études de philosophie avant de fonder la Société de Philosophie du Sud-Est. Il était devenu philosophe, mais pendant toute mon enfance, il a travaillé dans une usine d’engrais, à deux pas de chez nous, rue Ferrari, à Marseille. Il allait vendre des engrais en campagne, dans sa camionnette» dit Maurice BEJART.

Etienne BERGER prit sa retraite à Perpignan. Le divorce de ses parents obligea le jeune Gaston à quitter le lycée au moment d’entrer en classe de première. C’est alors que sa mère et sa tante s’installèrent à Marseille, et que devant les nécessités de la vie, le jeune Gaston dut trouver un emploi dans une fabrique d’huile.

La première guerre mondiale arrive, Gaston s’engage le 1er octobre 1914. Il reste cinq sous l’armée et revient avec la Croix de guerre. Démobilisé, il reprend sa place dans l’entreprise où il avait débuté, laquelle est devenue une fabrique d’engrais. Son patron reconnaît ses mérites et admire le courage de ce jeune homme qui décide de ré-entreprendre seul, des études difficiles ; il lui laisse volontiers du temps pour son travail personnel ; un jour viendra où il lui proposera de devenir son associé dans l’affaire. Entre temps, Gaston se marie avec Germaine CAPPELLIERES, une marseillaise. Devenu père de famille, il accepte l’association. Mais son rêve est de devenir professeur de philosophie et décide de préparer deux baccalauréats. Le baccalauréat en poche à 23 ans, il s’inscrivit à la Faculté d’Aix pour approfondir son vif intérêt pour la philosophie. En 1924, il obtint successivement un certificat d’études supérieures en philosophie et une licence qui récompensait une étude sur le thème «Liberté individuelle et solidarité sociale». Il continua ses études de philosophie en soutenant un mémoire en 1925 sur la question de la contingence, «Les conditions de l’intelligibilité et le problème de la contingence», et valida parallèlement un diplôme d’études supérieures de physiologie à la Faculté des Sciences de Marseille. Tenté un moment par des études de médecine, il resta fidèle à la philosophie et créa l’année suivante la première Société d’études philosophiques à son domicile de la rue Ferrari à Marseille. Au cours des années 1930, Gaston BERGER étudia la philosophie auprès de maîtres idéalistes, René LE SENNE (1882-1954), Maurice BLONDEL (1861-1949), qui «parièrent» sur BERGER pour en faire leur continuateur. Puis auprès de Léon BRUNSCHVICG (1869-1944) qui fut le directeur de sa thèse soutenue le 23 mai 1941 à la Faculté des Lettres d’Aix, sous le titre «Recherches sur les conditions de la connaissance. Essai d’une théorétique pure». La thèse complémentaire, Le cogito dans la philosophie de Husserl, fut dirigée par Emile BREHIER (1876-1952), qui qualifia son auteur de la manière suivante : «La solidité du style, la fermeté et la cohérence de la pensée, la nouveauté de la méthode font de cette thèse une œuvre distinguée, qui classe son auteur parmi les penseurs de valeur».

Gaston BERGER est successivement chargé de cours en 1941, maître de conférences en 1945, professeur dès 1946 à la faculté des Lettres à Aix et Visiting professor à Buffalo, au Etats-Unis de 1948 à 1949. Alors qu’il était directeur général adjoint de l’Enseignement supérieur, Gaston BERGER mit en place l’Institut National des Sciences Appliquées (I.N.S.A.) qui porte maintenant son nom. Ce projet de formation répondait à une forte demande : la France manquait d’ingénieurs et avait besoin de techniciens pour reconstruire le pays. Il existe des INSA à Rennes, Strasbourg Toulouse et Rouen. Membre de l’Institut en 1955, il a été Directeur de l’Enseignement supérieur de 1953 à 1960.

I  – Gaston BERGER, un philosophe humaniste, inspiré par la clarté

Si l’on cherche à embrasser d’ensemble la carrière, l’œuvre, la personnalité de Gaston BERGER, on peut dire qu’avant tout il fut un humaniste. Eveilleur d’idées, organisateur, administrateur méthodique, il l’a été. Mais on doit préciser que cet industriel-philosophe fut autre chose qu’un technicien supérieur. A travers les questions d’organisation, d’administration, il voyait l’homme. Il pensait même que la plupart des difficultés qui surgissent dans la marche d’une affaire, dans la conduite d’une institution, sont des problèmes de relations humaines. Il excellait à les résoudre parce qu’il se préoccupait d’abord de saisir la psychologie des autres.

Philosophe, Gaston BERGER s’est attaché à méditer un seul mystère : celui de la clarté. Si l’angoisse des profonds est parfois supérieure, disait-il, à la trahison des clairs, la joie la plus pure est de comprendre et la question qui mérite le plus de fixer l’attention est : «Qu’est-ce que comprendre ?».

Gaston BERGER a introduit «la théorétique», conçue comme une science de la compréhension. L’objectif de cette philosophie était de fournir des «outils» susceptibles d’aider à la compréhension du monde. Dans sa démarche du connaître, Gaston BERGER avait deux maîtres pour cela : un maître allemand, Edmund HUSSERL, qui fut surtout un logicien de la perception ; un maître français, René DESCARTES, qu’il cite abondamment et pour qui il éprouvait une véritable ferveur. S’il pense souvent comme Edmund HUSSERL, il s’exprime à la manière cartésienne. Il n’accueille que des idées claires et distinctes. Et il a la chance, ou le mérite, de les traduire dans des formules simples, parfois chaleureuses, toujours nettes. Constamment, il donne une leçon de précision, d’ordre et d’élégance qui font de lui un maître à écrire autant qu’un maître à penser.

Gaston BERGER condamne la manière traditionnelle de poser le problème de la connaissance : c'est un problème sans signification puisque, pour pouvoir juger de la valeur, des limites et des conditions de la connaissance, il faut savoir ce qu'elle est. Mais s'il est impossible de l'analyser directement, on peut l'étudier indirectement grâce à la manière dont elle répond à l'appel de tout ce qui s'offre à elle. Or, la théorétique est une possibilité de la connaissance ; il convient donc de l'interroger en recourant à des symboles et à des relations intérieures au monde pour exprimer ce qui dépasse le monde.

Sa recherche philosophique est restée centrée sur les grandes réalités de la conscience. Ses thèmes préférés sont la valeur de la connaissance, la présence de l’être, l’appel de l’art et de la poésie, la situation du moi, l’engagement, le dialogue, l’amour, le temps, le courage. Mais la phénoménologie ne l’a pas détourné de la métaphysique. Ses convictions spiritualistes, son goût pour les études mystiques où il retrouvait une clarté supérieure, car à ses yeux le mysticisme n’était pas une expérience sans structure, sa fidélité au théisme chrétien où il voyait une exigence permanente de conversion, il les doit sans conteste à ce qu’il appelait l’Ecole d’Aix.

Comme philosophe, il a été le principal introducteur de la philosophie husserlienne en France ; il a secondé René Le SENNE dans l'approfondissement théorique et la mise en application pédagogique de la caractérologie de l'École hollandaise ; il a esquissé une phénoménologie de la mémoire, dans laquelle le devenir est une donnée concrète et le temps une notion construite, voire un mythe collectif, une illusion, qui permet aux hommes «de s'unir, d'espérer ensemble, de trembler ensemble, d'aimer ensemble, de travailler ensemble» dit-il. Gaston BERGER a joué un rôle décisif dans l’introduction intellectuelle, mais aussi matérielle et institutionnelle, de la phénoménologie d’Edmond HUSSERL (1859-1938) en France. «J’existe, c’est bien évident. Mais qui suis-je ? Je dirai que je suis un homme, et plus précisément cet homme-ci, engagé dans une situation unique ; ou du moins je suis cette intimité secrète et douce qui échappe au regard d’autrui et n’existe que pour soi... De ceux qui sourient des longues dissertations husserliennes sur l’ego, combien en est-il qui se sont distingués de leur vie intérieure ?» écrit Gaston BERGER dans son ouvrage «Les thèmes principaux de la phénoménologie».

En 1925, Gaston BERGER avait fondé la Société d’études philosophiques et la revue Etudes Philosophiques. Cette société savante lui permit alors d’entrer en contact avec un grand nombre de philosophes et d’organiser dès 1938 le premier congrès des Sociétés de philosophie de langue française. «Études philosophiques» est une revue d’abord publiée à Marseille, la revue fut initialement le Bulletin d’une société philosophique régionale, et maintenant diffusée par les Presses Universitaires de France. Il s’agissait de rendre compte des travaux locaux tout en assurant la communication des orientations et des résultats de la recherche au plan international. La revue s’est attachée à maintenir cette double vocation, ancrage dans la tradition philosophique et ouverture sur l’actualité de la philosophie en train de se faire. Elle est un lieu d’élaboration et d’échange de la recherche philosophique ; elle donne un état de la recherche française et internationale, en publiant des études d’histoire de la philosophique mais aussi bien des articles de percée rédigés par de jeunes chercheurs ou des philosophes de réputation internationale.

II – Gaston BERGER, l’inventeur de la prospective ou avoir un coup d’avance.

Si Gaston BERGER souhaitait comprendre le monde dans lequel il vivait, il voulait aussi pouvoir en connaître l’avenir. C’est pour cette raison, qu’il fonda en complément à la théorétique, le mouvement «Prospective». Gaston BERGER défendra formellement dès 1955 la naissance d’une science de «l’homme à venir», d’une «anthropologie prospective» qui serait chargée d'étudier les différentes situations dans lesquelles l’homme pourrait se trouver dans l’avenir. Le philosophe appelle ainsi à anticiper les circonstances qui existeront lorsque se développeront les actions préparées au moment de leur détermination, pour ne pas «manquer demain les buts que nous poursuivons, plus sûrement encore que nous n'avons manqué aujourd'hui ceux que nous nous proposions hier». Cette idée de prospective s’est construite à partir de deux mondes, celui de la pensée et celui de l’action, celui du «voir» et celui du «faire». La prospective s’est inspirée de nombreux engagements et de nombreux philosophes, parmi lesquels René Le SENNE, Léon BRUNSCHVICG, Edmund HUSSERL. Mais, elle est surtout étroitement associée à la pensée de Maurice BLONDEL, et plus particulièrement à sa philosophie de l’action. «Gaston Berger, c’était un métis franco-sénégalais. (…) C’est précisément sa situation de métis, la nécessité pour lui de faire la symbiose entre ses différents héritages qui l’a poussé à scruter l’avenir et à créer la science de la prospective» dit SENGHOR. Gaston BERGER est l’un des rares philosophes à s’intéresser à l’avenir. Comme tous les agents économiques, l'Etat a du mal à prévoir l’avenir. Gaston BERGER s'intéresse à la capacité des savants à faire comprendre leurs recherches et à celle des hommes à prévoir de façon rationnelle leur avenir et à utiliser cette prévision pour orienter leurs décisions, notamment économiques. Son projet sur la prospective, «épuré par la philosophie, et précisé dans l’action, habitait ce noble esprit, préoccupé du temps et épris de l’éternité» écrit François PERROUX.

Selon lui, l’avenir a été oublié par les philosophes.  Les décisions s’inspirent trop du passé, qui pourtant ne contient, ni ne préfigure l’avenir. L’idée de départ est la suivante : «L’avenir n’est pas ce qui vient après le présent, mais ce qui est différent de lui». En cela, Gaston BERGER s’éloigne de la prévision en en soulignant les limites, avertissement qui résonne étrangement bien à notre époque. La «prospective» ainsi pensée par Gaston BERGER était une science du «comprendre en avant», avoir un coup d’avance et plus exactement «une science de la compréhension de l’avenir pour participer à sa réalisation». Ce projet se concrétisa par la création du Centre international de Prospective et par des réflexions interdisciplinaires qui avaient comme objectif principal de prévoir les besoins de demain tant d’un point culturel et moral que philosophique ou matériel. La prospective demandait une «imagination créatrice». En conséquence, cet avenir doit être construit, d’où la célèbre citation de Gaston BERGER : «Demain ne sera pas comme hier. Il sera nouveau et dépendra de nous. Il est moins à découvrir qu’à inventer». Gaston BERGER, qui comptait naturellement beaucoup sur l’enseignement pour inventer cet avenir aime à citer Paul VALERY qui écrit, à propos de l’enseignement : «Il s’agit de faire de vous des hommes prêts à affronter ce qui n’a jamais été». Pour lui, agir à long terme suppose "de comprendre l'avenir et non pas de l'imaginer".

Le 13 novembre 1960, Gaston BERGER a trouvé la mort dans un accident de voiture sur l’autoroute du Sud, à Longjumeau, à quelque 20 kilomètres de Paris. En 1949, avant de partir pour l’Amérique du Sud en avion, il avait écrit un testament remis Mme BERGER. On y retrouve son amour pour sa famille, son désir de l’harmonie entre ceux qui l’avaient entouré : «Je ne regretterai de la vie terrestre ni la puissance, qui est méprisable, ni les plaisirs, qui sont fragiles. Je ne puis m’empêcher de songer avec regret aux êtres. Il n’y a sur terre que deux choses précieuses : la Première, c’est l’amour. La seconde, bien loin derrière, c’est l’intelligence. Amour et intelligence ne se séparent d’ailleurs pas à qui en entend bien le sens. En dehors de cela, il n’y a rien».

Bibliographie

1 – Contributions de Gaston Berger

BERGER (Gaston), BEJART (Maurice) La mort subite, journal intime, Paris, Séguier, 1990, 240 pages ;

BERGER (Gaston), BOURBON BUSSET, de (Jacques), MASSE (Pierre), De la prospective : textes fondamentaux de la prospective française, 1955-1966, Paris, L’Harmattan,  2007, 209 pages ;

BERGER (Gaston), Caractère et personnalité, Paris, PUF, 1956, 111 pages ;

BERGER (Gaston), CHEVALIER (Jean-Jacques), DURAND (Charles) Le fédéralisme, Paris, P.U.F. 1956, 411 pages ;

BERGER (Gaston), DARCET (Jean), Prospective : rapport de l’Occident avec le reste du monde, avant-propos de Marcel Demonque,  Paris, P.U.F. 1959, 99 pages ;

BERGER (Gaston), Etapes de la prospective, préface Jean Darcet, Paris, P.U.F. 1967, 343 pages ; 

BERGER (Gaston), L’homme moderne et son éducation, préface de Edouard Morot-Sir, Paris, P.U.F. 1962, 368 pages ;

BERGER (Gaston), L’idée d’avenir et la pensée de Teilhard de Chardin, Paris, P.U.F. 1961, 131 pages ;

BERGER (Gaston), Le cogito dans la philosophie de Husserl, Paris, Aubier, éditions Montaigne, 1941, 156 pages ;

BERGER (Gaston), MOROT-SIR (Edouard) Phénoménologie du temps et prospective, Paris, P.U.F. 1964, 278 pages ;

BERGER (Gaston), OPPENHEIMER (Robert), LEVY (Maurice), Le progrès technique et scientifique et la condition de l’homme,  Paris, P.U.F. 1960, 135 pages ;

BERGER (Gaston), Phénoménologie du temps et prospective, préface Edouard Morot-Sir, Paris, PUF, 1964, 278 pages ;

BERGER (Gaston), Questionnaire caractérologique, Paris, P.U.F. 1973, 16 pages ;

BERGER (Gaston), Recherches sur les conditions de la connaissance ; essai d’une théorétique pure, Aix-en-Provence, Faculté des Lettres et Sciences humaines, 1941, 193 pages ;

BERGER (Gaston), Traité pratique et d’analyse du caractère, Paris, P.U.F. 1955, 251 pages.

2 – Critiques de Gaston Berger

BAYEN (Maurice), «Gaston Berger, 1896-1960», Revue de l’Enseignement supérieur, n°4, octobre-décembre 1960, pages 5-10 ;

BRAUDEL Fernand, «Gaston Berger 1896-1960», Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1961, 16ème année, n°1, pages 210-211 ;

BOISDEFFRE (Pierre), «Avec Léopold Sédar Senghor», La Nouvelle Revue des Deux Mondes, mars 1981, pages 513-529, spéc. page 524 ;

D’HOMBRES (Emmanuel), DURANCE (Philippe), GABELLIERI (Emmanuel), sous la direction de, Gaston Berger : humanisme et philosophie de l’action, Paris, L’Harmattan, collection prospective, 2012, 108 pages ;

DURANCE (Philippe), «Aux origines de la prospective : l’influence de Maurice Blondel sur la pensée initiale de Gaston Berger»,  novembre 2010, 14 pages ;

ESCUDIE (Marie-Pierre), Gaston Berger, les sciences humaines et les sciences de l’ingénieur. Un projet de réforme de la société, Thèse en science politique, sous la direction de Jacques Michel Faucheux, Université Lumière, Lyon II, 6 décembre 2013, 414 pages ;

GINISTI (Bernard), Conversion spirituelle et engagement prospectif pour une relecture de Gaston Berger, préface Georges Bastid, Paris, éditions Ouvrières, collection Points d’appui, 1966, 264 pages ;

GOUHIER (Henri), Notice sur la vie et les travaux de Gaston Berger (1896-1960), Paris, Firmin Didot, 1962, 29 pages ;

JAUVIN (Raymonde, soeur), Gaston Berger, philosophe et éducateur, Thèse de doctorat, Grenoble, Université des sciences sociales de Grenoble, 1971, 355 pages ;

LIVIO (Antonio), Béjart, Lausanne, Paris, 1970, réédition 2004, éditions L’âge d’homme, 280 pages ;

LOMBARD (Paul), Dictionnaire des amoureux de Marseille, Paris, EDI 18, 2013, 365 pages ;

MONSEU (Nicolas), «Gaston Berger, lecteur de Husserl, l’élégance française», Etudes philosophiques, 2002 (62) 2, pages 293-315 ;

SENGHOR (Léopold, Sédar), préface de, Hommage à Gaston Berger, Dakar, Université de Dakar, 1962, 51 pages ;

Hommage à Gaston Berger : colloque du 17 février 1962, Aix-Marseille, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, éditions Ophrys, 1964, 134 pages ;

MESNARD (Pierre), «Gaston Berger, 1896-1960» Cahiers de civilisations médiévales, 1960, n°3, vol 12, pages 430-432 ;

PERROUX (François), «Gaston Berger, 1896-1960», Revue du Tiers-Monde, 1960, t1, n°4, pages 397-398 ;

TOURNIER (Gilbert), Le coeur des hommes. Essai sur le monde actuel et la prospective de Gaston Berger, Paris, A. Fayard, 1965, 278 pages ;

VARET (Gilbert), La Philosophie française 1958-1961. Hommage à la mémoire de Gaston Berger, Paris, Jean Vrin, 1961, 290 pages ;

VIRIEUX-REYMOND (Antoinette), «Hommage à Gaston Berger», Revue de théologie et de philosophie, 1961, 1, pages 60-63 ;

WENIN (Christian), «In Memoriam, Gaston Berger», Revue Philosophique de Louvain, 1960, 58, n°60, 652-653.

Paris, le 9 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Gaston Berger (1896-1960), un Saint-Louisien, un philosophe franco-sénégalais humaniste et père de la prospective», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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