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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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9 septembre 2020 3 09 /09 /septembre /2020 23:20

Les générations actuelles ont du mal à réaliser la profonde et durable influence de la musique cubaine sur le continent africain. A l’aube des indépendances africaines, il y a eu «Indépendance Chacha» de Joseph KABASELE, l’orchestra Baobab au Sénégal, au Burkina FASO, Amadou BALAKE, et Mme Angélique KIDJO une fanatique de Célia CRUZ. Dans les radios africaines on connait notamment Johnny PACHECO et l’orchestra ARAGON. Entre l'Afrique et ses diasporas, c’est un mouvement de va et vient. Ainsi, sous Modibo KEITA, dix jeunes Maliens avaient obtenu, en 1964, une bourse pour aller étudier de la musique à la Havane, à Cuba. Les artistes ont rencontré Fidèle CASTRO ainsi que Ernesto CHE GUEVARA, qui fait l’interprète, car il parlait français. Ils ont fondé un groupe de musique «Las Maravillas de Mali», (Les Merveilles de Mali), en référence aux Maravillas de Florida, un groupe qui en vogue alors auprès de la jeunesse de La Havane. Ce groupe se distinguant d’un destin hors du commun en Afrique, mixe les rythmes cubains et africains, et a produit une musique d’un rythme endiablé, particulièrement dansant (Chachacha, Guarachas, Son-montunos et autres Boléros). Ce groupe a fait danser des générations d’Africains à l’indépendance et des tubes sont restés planétaires, comme «Rendez-vous chez Fatima» et «Mariétou». Le groupe venu pour apprendre la musique fréquente le conservatoire Alejandro GARCIA, avec comme enseignants les plus grands maestros du pays, dont Rafaël LAY, le prince de «l’Aragon». 

Rompant avec la tradition que seuls les griots pouvaient faire de la musique, ils ont été sélectionnés sur la base d’une lettre de motivation. Fils d’un cultivateur et d’une ménagère, Boncana MAIGA voulait entreprendre des études de comptabilité au Niger : «Un jour, j’ai appris que j’étais sélectionné pour aller apprendre la musique dans cette île. Bien sûr, j’étais content, mais mes parents n’étaient pas du tout dans les mêmes dispositions, car je suis l'unique garçon de la famille, avec 7 soeurs. Ma mère n’avait jamais souhaité que je fasse de la musique. Finalement, ça s’est arrangé. Je suis parti à Cuba pour dix ans. J’y ai appris la musique, au vrai sens du mot. Je suis donc licencié en musique. Je joue de la guitare, du piano et plusieurs autres instruments» dit Boncana MAIGA. Les dix lauréats ont été répartis suivant leurs aptitude Boncana MAIGA (flûte, guiro, saxophone), Dramane TRAORE (flûte), Moustapha SAKO (violon), Aliou TRAORE (violon), Abdoulaye DIARRA (violon), Mamadou TOLO (violon) et Salif TRAORE (contrebasse). Ils ont pris goût à la musique et aux délices de la vie cubaine : «Deux ans après notre arrivée, on commençait à maîtriser le solfège et à manipuler les instruments. On s’est dit : pourquoi ne pas monter un orchestre ? D’autant que les grands musiciens cubains qui défilaient chez nous étaient prêts à nous aider. Ils étaient très curieux de voir ce qu’il était possible de faire en commun entre Noirs d’Afrique et Noirs de Cuba», dit Boncana MAIGA. 

Le président Modibo KEITA avait pour ambition de promouvoir l’émancipation, l’authenticité et la cohésion nationale du Mali face au modèle colonial français en créant un répertoire original dans la modernité tout en puisant dans le vivier très riche de la tradition malienne. «Nous sommes partis à Cuba pour apprendre la musique et revenir en Afrique enseigner ces techniques musicales, d’abord aux Maliens puis aux Africains. C’était cela la vision de la culture du président Modibo Keita. Le fait d’avoir la musique africaine à Cuba cela les a enrichi, et nous aussi cela a enrichi notre vocabulaire musical. J’ai créé l’Africando (avec le producteur sénégalais Ibrahima Sylla en 1992), c’est avec des trompettes. Cet échange n’a produit qu’un enrichissement mutuel. Les Congolais ont travaillé les accords de la Rumba combinés avec la musique africaine» me dit Boncana MAIGA. En effet, le président Modibo KEITA avait une politique culturelle audacieuse : «La culture d’un peuple est l’expression la plus intrinsèque de sa faculté d’adaptation à son milieu, à sa condition propre, aux réalités philosophiques et sociales qui la conditionnent, dans son être comme dans son devenir. Notre folklore et nos traditions orales et écrites, notre musique qui est en même temps pensée et action, constituent les manifestations les plus éclatantes et les plus vivantes de notre culture» avait dit Modibo. Le premier président du Mali indépendant place l'État-nation en une liaison dialectique entre le passé et la modernité dans le but d'inscrire la nation malienne dans un processus historique précédant la colonisation. «Il n’est pas besoin de souligner toute l’importance que revêt, pour nous Africains, la connaissance approfondie de la philosophie, des arts, de la musique et des religions de nos pays respectifs» ajoute Modibo KEITA, dans son discours du 20 janvier 1961, devant l’Assemblée nationale.

En 1967, au retour au Mali le groupe a joué à l’occasion de l’indépendance du Mali. Cependant le 19 novembre 1968, c’est le putsch de Moussa TRAORE contre Modibo KEITA, jugé trop proche, en temps de guerre froide, des communistes. Le groupe «Las Maravillas du Mali», associé à l’ancien régime, est marginalisé. Aussi, Boncana MAIGA s’exile, et part au Niger, en Côte-d’Ivoire, puis en France. La nouvelle junte militaire était peu préoccupée des questions de cultures et d’éducation populaire. «Lorsque je suis retourné au Mali, les autorités maliennes de l’époque n’avaient pas compris ce que nous voulions faire. Je tenais à montrer, que ça soit au Mali ou ailleurs, ce que j’avais appris à Cuba. C’est ainsi que je me suis orienté vers la Côte d’Ivoire qui m’a ouvert les bras, qui m’a accueilli. J’ai travaillé dans ce pays pendant une vingtaine d’années. J’étais professeur de musique au Conservatoire. Parallèlement, j’ai créé l’Orchestre de la télévision de la Côte d'Ivoire. J'ai également formé des musiciens, avant de commencer à faire des disques. A défaut de l’orchestre du Mali, j’ai créé un orchestre en Côte d’Ivoire, qui a eu connu un grand succès. Il faut reconnaître que cet orchestre a formé tous les grands artistes ivoiriens à commencer par Aïcha Koné, Nayanka Belle, Gadji Cely et j’en passe. Il faut dire aussi que je donnais beaucoup et que je ne recevais pas trop. C’est ainsi que j’ai décidé de partir en France, en 1988» dit Boncana MAIGA. 

Los Maravillas a été réactivé en 2016, Boncana MAIGA et deux autres collèges sont les seuls survivants. L’album, «Africa Mia», réédité le 3 mai 2020 est un mixage des chansons originales datant de l’âge d’or du groupe, quelques titres ont été réenregistrés récemment par des artistes africains contemporains, notamment Mory KANTE et Ina MODJA.

Ce mardi 8 septembre 2020, c’était l’avant-première, au cinéma l’Arquelin, 76 rue de Rennes, à Paris 6ème, du film documentaire réalisé par Richard MINIER et Edouard SALIER, avec une présentation dans la salle par Pascal BLANCHARD. Il y avait du beau monde : Mme Christiane TAUBIRA, Mme Mireille FANON, M. Lilian THURAM, Samuel LEGITIMUS et bien d’autres.

M. Boncana Tandagari MAIGA, compositeur, arrangeur, flûtiste, producteur, animateur de télévision sur TV 5, à l’émission Star Parade, et originaire de Gao, était également présent ; il a animé les débats après la projection. C’est tout d’abord une grande émotion de revoir ces artistes, dont 7 sur 10 sont maintenant morts, le tournage ayant duré 18 ans. Salif KEITA et Mory KANTE ont témoigné dans ce film.

«Las Maravillas» est avant tout l’administration de la preuve que le Mali est une extraordinaire richesse culturelle. Loin des théories de l’ensauvagement de la société, les diasporas africaines dans le monde devraient se réapproprier leur extraordinaire patrimoine culturel. En effet,, Boncana MAIGA a appris à lire et à écrire la musique, travaille à créer un orchestre symphonique africain pour conserver et transmettre la musique du continent aux générations futures.

Prochain rdv de la projection de ce documentaire au Cinéma Le Méliès, à Montreuil, en face de la Mairie (métro mairie de Montreuil), le 19 septembre 2020, à 20 h 45, avec la communauté malienne de France, et une animation de Mme Eléonore BASSOP, de la radio Dooboot.

Ce documentaire sera présenté, par la suite, dans tous les centres culturels en Afrique.

Paris le 8 septembre 2020 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

«Africa Mia, une fabuleuse histoire du Maravillas de Mali, avec Boncana MAIGA» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 23:44

Thioukel SAM, le plus africain des griots du Sénégal, en rupture avec les codes de l’aristocratie peule et le pouvoir maraboutique, savait, avec sa guitare traditionnelle et sa créativité, captiver la jeunesse foutankaise. Magicien du verbe, compositeur armé d’une grande liberté d’expression, provocateur, iconoclaste, épicurien, conscient de sa grande valeur artistique, maître du «Hoddou», la guitare peule, et poète, Thioukel SAM, très attaché aux droits d’auteur, pourfendeur du plagiat, mais hostile à la commercialisation de sa création, était trop en avance sur son temps. Thioukel s’adressait directement à la personne pour qui il jouait sa musique ; son concept de «Bande Face à Face» est resté sa marque de fabrique. C’est l’époque, dans les années 60, où les Peuls, très attachés à la radio cassette, comme à leurs vaches, repiquaient ou dupliquaient sa musique. Il combattait le piratage de sa musique, ou «Banda Simmi Naam». Doté d’une voix divine, d’une grande sensualité et voluptueux, Thioukel SAM a formé de grands griots (Samba N’Darou, Cheikh SAMBOU, Abdou Ciré M’BAYE, etc.). Il a influencé, de façon décisive, de grands artistes sénégalais, rayonnant maintenant sur la scène internationale. Jusqu’à ce jour, et à ma connaissance, aucune recherche fouillée n’a été menée sur l’artiste talentueux et atypique qu’était Thioukel SAM, trop tôt disparu. Ses bandes sonores audibles sont difficiles à trouver. Sa sœur, Bidane, un grand témoin de cet article, me dit ne plus avoir les enregistrements de son grand-frère. Remercions Mouhadji BOCOUM, de Séno-Palél, résidant à Nice, et El Hadji SALL de Radio Tabaldé, à Matam, et louons le génie et la magie d’Etienne LU, informaticien, qui ont permis de reconstituer et préserver une partie de la musique de Thioukel, patrimoine culturel précieux du Fouta-Toro. Par ailleurs, il n’a pas été aisé de retrouver la photo de Thioukel, devenu un artiste sans visage ; plus personne ne savait à quoi ressemblait cet artiste hors norme. Rendons grâce à Coumba M’BOUM, dite «Bifteck», remariée à Mantes-La-Jolie en France et à Thiédel M’BAYE, la fille de Bidane, qui avaient précieusement gardé, comme des reliques, deux anciennes photos de Thioukel SAM.

En éminent griot, doté d’une grande maîtrise de la langue peule et du «Payka», rhétorique du Macina, Thioukel était, sans le savoir, un authentique gardien de la tradition orale, comme l’entendait Amadou Hampâté BA (1900-1991). Il est grand temps de sauver la création de Thioukel et d’honorer la mémoire de cet immense artiste, injustement oublié depuis 40 ans. Il est donc ici question, à travers Thioukel, de la mémoire musicale, de l’histoire orale des Foutankais, dans l’objectif de la recueillir, la transcrire et la transmettre, en établissant un pont entre le présent et le futur, entre le Fouta-Toro et toutes ses diasporas. Pour la diaspora foutankaise, sommée en Europe de s’assimiler, la plus grande servitude de tous les temps, c’est l’esclavage mental, dont il faudrait s’affranchir, tout en restant ouvert aux autres. En effet, les griots, cette race d’authentiques foutankais, comme Thioukel SAM, sont en train de quitter la scène, dans un monde globalisé, où la chaîne de transmission risque de se rompre. A la  fin de sa vie, en 1980, Banzoumana SISSOKO, le maître de Thioukel SAM, à qui un journaliste du Monde demandait quel était son premier souvenir, répondit : «Une impression de souffrance et de regrets perpétuels. Un griot, un N’Gara, celui dont la connaissance, en Afrique, est immense». Par conséquent, il ne faudrait pas que «la bibliothèque brûle», pour reprendre une citation célèbre de Amadou Hampâté BA. La conservation de la tradition orale, ayant résisté à la colonisation, à l’islamisation et à la globalisation, est devenue, plus que jamais, un des enjeux majeurs de notre temps.

Il est donc urgent de sortir Thioukel du purgatoire de l’oubli et donc de sauvegarder la création artistique des griots, gardiens de notre mémoire collective, et de leur consacrer des études circonstanciées. Le griot, maître de la parole, est l’arbitre du jeu social ; il met en demeure le noble d’assumer sa noblesse, non pas en chérissant l’aristocratie de naissance, mais en sauvegardant toutes les valeurs traditionnelles de la société. La diaspora africaine, étant à la recherche de son identité, peut donc se tourner vers les outils du numérique pour la conservation, la promotion et à la diffusion de ce patrimoine culturel africain légué par les griots.

Alassane Guéda SAM, plus connu sous le pseudonyme de Thioukel, est né vers 1930 à Séno-Palél ; sa date de naissance reste incertaine. Suivant Henri GADEN (1876-1939), un administrateur colonial spécialiste des Peuls, «Séno-Palél» signifie, en Peul, «la plaine de sable du petit en terre». Mort, un lundi matin, en 1983, Thioukel SAM est donc natif et enterré à Séno-Palél, dans le département de Kanel, région de Matam, au Sénégal. Sa mère, Coumba Diawel SALL, est originaire de Démette (Département de Podor). Son père, Guéda SAM, dont les ancêtres sont originaires de Banadji, à côté de Sinthiou Bamambé (département de Kanel), s’était installé à Séno-Palél. Les raisons de cette mobilité de son père sont demeurées obscures. Nous avons trois différentes versions. Le premier récit est de Guéda SAM, lui-même ; c’est Ousmane Diély, son grand ami, qui lui aurait trouvé une maison à Séno-Palél, aux côtés d’une autre famille de griots, les N’DIAYE. Il existe, cependant, une autre version, que me relate Mouhadji BOCOUM, un des grands témoins de cet article ; en réalité, la mère de Guéda SAM, qui s’appelait Ramata, se serait remariée à Séno-Palél, et son fils, Guéda, l’aurait donc suivi, dans cette nouvelle vie. La troisième version est celle d’un autre grand témoin, Hamady Barou CAMARA, suivant laquelle, Guéda SAM, isolé à Banadji, serait venu à Séno-Palél rejoindre ses demi-frères, d’éminents griots (Diwgual dit Salif N’DIAYE, Demba Fowrou N’DIAYE et Abdoulwahab N’DIAYE). Etoile filante, à la vie courte, mais glorieuse, la contribution artistique de Thioukel SAM continue encore de marquer l’histoire du Fouta-Toro. Thioukel est devenu un mythe, pour la culture peule. Dans l’Illiade et l’Odyssée, faisant écho à l’idéal aristocratique, qui sied bien à la culture foutankaise, la mère d’Achille lui laisse le choix entre une vie longue et paisible, mais obscure, ou une vie courte et glorieuse ; le héros choisit la gloire. L’héritage artistique de Thioukel SAM est riche, intense et fructueux, en dépit de sa vie courte, mais bien remplie. Les générations futures de Foutankais se souviendront encore, pendant des siècles, du merveilleux cadeau musical qu’il nous a légué : «Affirme ta propriété sur toi même, et le temps que jusqu'ici, on t'enlevait, on te soutirait ou qui t'échappait, recueille-le et préserve-le ; certains moments nous sont retirés, certains dérobés, certains filent. La perte la plus honteuse, pourtant, est celle que l'on fait par négligence. Veux-tu y prêter attention : une grande partie de la vie s'écoule à mal faire, la plus grande à ne rien faire, la vie tout entière à faire autre chose», écrit Sénèque, dans ses fameuses lettres à «Lucilius».

Cavalier hors pair, lutteur et d’un courage à toute épreuve, Thioukel SAM passe sa tendre enfance à Séno-Palél. Il a appris à connaître les chevaux, à leur parler ; on dit même qu’il aurait des pouvoirs occultes pour dresser ou soigner les chevaux. De son temps, il y avait peu de voitures, on se déplaçait dans le Fouta-Toro, presque exclusivement à cheval à vélo ou à pied. Thioukel avait un rapport particulier à ses différents chevaux, comme s’ils étaient des membres de sa famille ; il leur donnait un nom (Hercule, Walla Fénddo, Laye Niack, Moss Dolly, ou Ballé N’Denddi) et leur faisait goûter du lait sucré, des biscuits ou des bonbons.

Le village de Thioukel, Séno-Palél, était initialement habité par des éleveurs peuls, en raison de la présence d’une source d’eau. A la suite d’un conflit, accusés du meurtre d’un Diawando, les éleveurs peuls sont forcés de quitter le village. Séno-Palél est divisé en plusieurs quartiers : Thioukel est né dans le quartier de Doumbou, mais ses descendants ont déménagé dans le quartier Hel Demba. Les autres quartiers sont : Wassoumbé, Léguel N’Guénar, Némaa et Sinthiane, Wassoumbé et des sous-quartiers, outre Hel Demba, il y a aussi Léguel N’Guénar. Le village natal de Thioukel, Séno-Palél est un haut lieu de l’histoire, fortement influencé par les dynastie Satigui animistes, et les Almamy, musulmans. Ces forces de l’esprit constituent, pour le griot qu’était Thioukel, un précieux trésor d’inspiration. Cependant, Thioukel SAM, un révolutionnaire, est le musicien des jeunes, en rupture avec les ordres islamiques et aristocratiques des Peuls et avec la tradition de sa famille. Si la musique de Thioukel semble défier l’ordre moral strict du clergé musulman de nos jours, une partie de ses bandes musicales étant encore censurées par certaines radios du Fouta-Toro, notamment par Radio Tabaldé, à Ouro-Sogui. Cette rébellion de Thioukel est à mettre en rapport avec la place de l’histoire de son village Séno-Palél, dans la Révolution des Almamy. En effet,  à la suite du refus de Thierno Sileymane BAL (1720-1776, voir mon article) d’exercer les fonctions d’Almamy, après la Révolution de 1776, mettant fin à la dynastie des Satigui, les notables du Fouta-Toro ont d’abord pressenti à ces fonctions prestigieuses, Abdelkarim DAFF (Vers 1727-1807) un éminent marabout de Séno-Palél : «Ils (Les Fountankais) se mirent d’accord sur le nom de Cheikh Abdoulkarim, le Diawando, qui résidait au village de Séno-Palél. Mais lorsqu’ils eurent envoyé un messager auprès de ce dernier pour l’en informer, il se récusa par suite d’impossibilité majeure et désigna Abdelkader» écrit Siré Abbas SOH dans ses «Chroniques du Fouta». En homme modeste et effacé, et en dépit même de ses hautes qualités morales et de ses vastes savoirs en sciences occultes et coraniques, Abdelkarim DAFF déclina donc cette proposition. Pourtant, Abdoulkarim DAFF «possédait amplement et à fond, la science des lois apparentes et des vérités cachées, et s’abreuvait purement aux sources qui font exaucer la prière» écrit Ciré Abbass SOH. En effet, le premier Almamy du Fouta-Toro, Abdelkader KANE (1727-1807), traqué par les Foutankais se réfugiant à Gouriki Samba Diom, demande à son ami, Abdoulkarim DAFF, de lui envoyer un «Ayé», une sorte de gris-gris pour les musulmans, avec de l’eau ayant servi à laver une planchette pour apprendre le Coran, sur laquelle un verset du Coran avait été inscrit. Abdelkarim DAFF prend soin de prévenir Abdelkader KANE, que lui aussi ne survivrait pas plus de 15 jours après la mort du premier Almamy du Fouta-Toro. L’Almamy Abdelkader KANE a été assassiné le 4 avril 1807 et Abdoulkarim DAFF est effectivement mort, 15 jours après, soit le 19 avril 1807. Abdelkarim DAFF a fait construire à Séno-Palél, l’un des plus anciennes mosquées du Fouta-Toro.

Thioukel, comme les Peuls, est nomade, mais son village, Séno-Palél, du fin fond du Fouta, est également bien connu du colonisateur français, depuis bien longtemps. En effet, Séno-Palél est décrit par un voyageur français, au début du XIXème siècle. Gaspard-Théodore MOLLIEN (1796-1892), parti à la découverte des sources du Sénégal, du temps de l’Almamy Youssouf Ciré LY, a fourni des renseignements sur le village de Thioukel, durant son séjour à Séno-Palél du 2 au 4 mars 1818. «Le pays que j’ai traversé, ce pays est plat et entrecoupé de bouquets de goumiers. Après avoir parcouru ces espaces où rien n’annonçait le travail de l’homme, nous arrivâmes à Séno-Palél. La nuit nous surpris dans ce village» écrit-il.

Gaspard MOLLIEN relate, avec précision, les valeurs traditionnelles que véhiculent les griots du Fouta-Toro, comme Thioukel SAM, depuis des siècles, à savoir la bienséance et l’hospitalité : «Mon marabout (Boukari) est entré dans ma case ; je vis, à ma surprise extrême, deux femmes se jeter à son col et le serrer étroitement de leurs bras : c’étaient sa sœur et sa nièce ; j’eus aussi ma part de leurs caresses ; ce bon accueil ne se borna pas là ; elles prirent nos fusils, m’aidèrent à descendre de cheval et le dessellèrent, oubliant le préjugé, qui dans ce pays, ne permet pas à une femme de toucher à ces objets. Le souper fut bien préparé ; on nous servit du lait et du couscous. Ensuite on alluma un grand feu dans la cour, et on me tendit un lit auprès de ce foyer. Chez les gens riches, la coutume est de se réveiller pendant la nuit pour manger. Vers deux heures du matin, conformément à cet usage, l’on nous donna du couscous et de la viande ; loin du repos, nos deux hôtesses avaient, pendant toute la nuit, parcouru le village pour se procurer chez leurs voisins des poules ou d’autres provisions, afin de célébrer notre heureuse arrivée» écrit Gaspard MOLLIEN. En effet, Gaspard MOLLIEN s’aperçoit que les Africains ne sont pas ces sauvages anthropophages que décrivent les coloniaux ; il est ébahi par l’humanisme des Peuls, une grande valeur que chantent souvent les griots : «Quel pays offrirait un tel exemple d’hospitalité ? Sans argent, sans ordre du souverain, sans recommandation, on est toujours sûr en Afrique de trouver une hôtellerie» dit Gaspar MOLLIEN. Les femmes sont d’une grande coquetterie : «Les deux parentes de Boukari étaient jolies ; elles avaient un visage long, les traits fins, les formes délicates, la peau noire d’ébène» écrit Gaspar MOLLIEN. Les femmes peules sont pudiques : «à chaque fois que je les regardais, elles baissaient les yeux et se couvraient de leur voile de mousseline» écrit Gaspard MOLLIEN. A Séno-Palél, à l’époque, ils cultivaient du riz, l’eau étant encore abondante. Gaspar MOLLIEN a eu l’opportunité d’échanger avec Boukari qui a été à la Mecque : «Au-delà de Tombouctou, on rencontrait des Etats entièrement habités par des Peuls. Le fleuve Djoliba se jetait dans le Nil, et ses eaux, après s’être mêlées à celles du fleuve de l’Egypte, se rendaient à la mer» écrit Gaspar MOLLIEN.

Par conséquent, Thioukel SAM est héritier de la longue et riche histoire de son village, Séno-Palél. En effet, c’est Boukari (fils de Bocar, dans le texte arabe), dont le nom a été mal orthographié, s’appelant, en fait, Mody Bocar BOCOUM, qui est le premier Africain, à avoir donné des renseignements précieux sur l’intérieur de l’Afrique, à travers son voyage à la Mecque entre 1811 et 1812. Le voyage d’El Hadji Omar Foutiyou TALL (1794-1864) à la Mecque date de 1827, et aura duré 18 ans (Voir mon article sur El Hadji Omar). Pendant longtemps, les Occidentaux ont glorifié et immortalisé des noms d’explorateurs et de voyageurs Européens en Afrique (René CAILLE, Savorgnan de BRAZZA, Henri Morton STANLEY, etc.). Mody Bocar BOCOUM était initialement un conseiller du Satigui, (Roi Dénianké, animiste) qu’il a fini par quitter en se convertissant à l’Islam. La tradition prétend, qu’un jour, sur le chemin du Satigui, il y avait un handicapé moteur ; Mody Bocar dit alors au Satigui, s’il est un Roi tout-puissant qu’il l’ordonne de se lever. «Je n’en ai pas le pouvoir» lui répond le Satigui. C’est à ce moment-là que Mody Bocar BOCOUM, considérant l’impuissance du Satigui face au sort du handicapé, sans doute décidé par Dieu, se décida à rejoindre la voie de l’Islam. Or, au début du XIXème siècle, les Européens n’avaient aucun renseignement précis sur l’intérieur de l’Afrique, les comptoirs français étant établis sur les côtes et les différents explorateurs ne suivaient que le cours de certains grands fleuves. «Nous sommes éclairés sur cette question (intérieur de l’Afrique), et plus l’itinéraire de Hadji Boubeker devient intéressant» écrit Prosper ROUZEE, à propos du pèlerinage de Boukari.

Boukari ou Mody Bocar BOCOUM, cet habitant de Séno-Palél, a traversé l’Afrique d’Ouest en Est, dans toute sa largeur, pour se rendre à la Mecque. «Il est né et demeure à Séno-Palél, sa langue maternelle est le Peul. C’est en Arabe que nous nous sommes entretenus» précise Prospère ROUZEE. Pour préparer son voyage, Boukari de Séno-Palél avait sollicité, au préalable, les bénédictions de Bocar Lamine BAL, Almamy du Fouta-Toro de 1810 à 1812. Boukari est allé à la Mecque en passant par Ségou, en pays Bambara, puis par Tombouctou : «Les Maures y forment la majeure partie de la population ; les Twariks disputent continuellement le pouvoir aux Maures. Boukari les regarde comme des hommes injustes et oppresseurs», écrit Prosper ROUZEE. Il traversa les pays Haoussa et Bornou ; il emprunta le fleuve Djoliba pour se rendre en Egypte, et arriva à Djedda, en Arabie-Saoudite, 15 mois après son départ de Séno-Palél. Boukari a été, par la suite à Médine, à Jérusalem, à Saint-Jean d’Acre, au Caire et à Alexandrie.  Il est revenu au Fouta-Toro, en passant par l’Algérie et Fez au Maroc, une longue traversée du désert. Le récit de Boukari de Séno-Palél a été traduit dans de nombreuses langues, notamment en anglais, en portugais et en espagnol, et largement diffusé dans les revues de l’époque. Puis son nom, comme celui de Thioukel, est tombé presque dans l’oubli.

Notre artiste Thioukel SAM a voyagé à travers toute l’Afrique et il est toujours revenu à Séno-Palél. En effet, les Foutankais sont attachés à leur territoire, et cela est encore valable de nos jours : «Nous autres les Noirs, lorsque nous allons nous établir dans un autre pays, nous nous empressons de ramasser une petite fortune, afin de retourner au plus tôt possible dans le lieu qui nous a vu naître et où habitent nos parents. L’amour de la patrie est un des sentiments les plus vifs dans le cœur de l’homme» dit Boukari à Prosper ROUZEE. De nos jours, d’importantes personnalités du village de Séno-Palél, après avoir voyagé à travers le monde, restent très fidèles à leurs racines : Mouhadji BOCOUM, résidant à Nice, Abdoul Baïla NIANE (Wassoumbé), Saidou NIANE de Nice, maintenant retraité à Séno-Palél, Bocar DAFF DG, Sam Mody KEITA, Amadou Tidiane DIONG, Samba NDIADé, Amadou N’DIADé, Seydi BOCOUM, Bassirou DAFF, Thierno Amadou Tamimou, etc.

Créatif et iconoclaste, Thioukel s’est tourné vers lui-même, les jeunes, vers cette Afrique animiste et folklorique. L’abandon de la tradition familiale marque la première rébellion de Thioukel. Sa famille est, en effet, chargée du «Asko» et du «Kallassal» ; en effet, ils sont mémoralistes et généalogistes pour les «Gnégno», les artisans (forgerons, tisserands, cordonniers, etc.). Enfant, Thioukel avait un grand sens du spectacle ; artiste né, il avait commencé, dès son jeune âge, par taper sur des casseroles pour jouer de la musique et il savait se mettre en scène, improviser ou reprendre des chansons. Dans sa grande aura, se sachant admiré par sa classe d’âge, Thioukel avait déjà trouvé sa voie, nous dit Hamady Barou CAMARA, un des grands témoins de cette étude. Fils unique et choyé, «le Bewddo», nombriliste, Thioukel chante sa sœur Bidane, sa famille et ses amis. Tous les enfants de ses parents sont morts à l’exception de Thioukel, un surnom emprunté à un ami Torodo de la famille, pour conjurer le mauvais sort. Le vrai prénom de sa petite sœur, Bidane, résidant à Aéré-Lao, est, en fait, Ramatel Boly, du prénom de sa grand-mère paternelle. Dans sa grande liberté d’esprit, Thioukel a appris le Kallassal, la généalogie des artisans, avec Djiby Moussa Salif SAM, mais il ne s’intéressait qu’au chant et à la guitare.

Par conséquent, Thioukel SAM, dès son jeune âge, veut apprendre à jouer le «Hoddou», cette guitare traditionnelle des Peuls, et cela en dépit des graves objections de sa mère, ayant même fait appel à des sorciers, pour l’en dissuader. Si Thioukel a une sœur, Bidane, il est garçon unique de ses parents ; c’est un «Bewdo», un garçon choyé, libre, qui a toujours fait ce qu’il voulait. Il aime choquer et déranger, pourvu qu’il soit au centre du spectacle. Et cette grande liberté se ressent dans sa trajectoire artistique et ses chansons. En dépit de ces obstacles, Thioukel SAM se rendra au Mali, pendant 13 ans, accompagné de «Grand Griot» et de Djiby Moussa Salif, pour étudier son métier d’artiste. En fait, Salif N’DIAYE s’était rendu au Mali, avait visité la grotte de Déguémbéré avec son esclave Hamady Barou CAMARA ; ils ont rencontré Fatimata El Hadji Omar TALL. A la suite de ce séjour au Mali, Thioukel est devenu, à la fois chanteur et un virtuose, du « Hoddou». Thioukel est le seul griot du Fouta-Toro à savoir jouer du  «Hoddou», indistinctement de la main droite, comme de la main gauche, de la même adresse ; il est ambidextre. Assis, debout ou couché, l’artiste pouvait jouer avec ses dents les cordes de sa guitare et balader ses doigts, comme le bout de ses ongles, avec une telle liberté, du jamais vu, jusque-là. Thioukel SAM a gagné le concours du «Hoddou» au Festival Mondial des Arts Nègres à Dakar, du 1er au 24 avril 1966.  Thioukel, s’il ne savait pas danser, avait un grand sens du spectacle et du rythme. On est loin du son monocorde de la guitare traditionnelle peule, le «Hoddou». C’est un «Nalanké», un artiste accompli ; il jouait assis sur une natte, mais réclamait la participation du public, par des  applaudissements nourris et constants. Le rythme soutenu et vigoureux de sa guitare, donnait l’impression d’une production de Rock.

En fait Thioukel était à la bonne école : son maître, au Mali, était Banzoumana SISSOKO (1890-1987), un chanteur et griot officiel de Modibo KEITA, né à Koni, dans la commune de Barouéli. Enfant surdoué et né aveugle le jour de la prise de Ségou par Louis ARCHINARD (1850-1932), Banzoumana SISSOKO est un self-made man, comme Thioukel. Banzoumana ne s’intéressait qu’à l’histoire du Mali ou aux légendes de l’ancien royaume Bambara ; son répertoire est varié et couvre les chants de la société d’initiation et les chants des mariés. On rapporte que Banzoumana SISSOKO a appris à jouer tout seul, son instrument de prédilection, le «N’goni», cette grande guitare, et qu'il a confectionné de ses propres mains, sans maître, et sans aide. À l'origine, Banzoumana SISSOKO est le descendant d'une famille de guerriers de l'empire du Mali ancien fondé par Soundiata Keita au XIIIème siècle. On décida de rassembler tous les hommes riches en «connaissances». L'ancêtre de Banzoumana SISSOKO, un grand initié, s'était alors avancé. Son chant était si beau qu'on le pria de devenir «homme de science et de véritéÊtre griot, c'est être artiste et savant, connaître l'histoire, la littérature, les langues et les institutions, savoir ce que les autres ignorent. Une naissance, un baptême, une circoncision ? Un mariage ou un décès ? Sissoko est toujours là. À chaque événement sa musique, son rituel» dit-il au journal «Le Monde». Son mentor étant le compositeur de l’hymne national du Mali, dont les paroles ont été écrites par Seydou Bandian KOUYATE (voir mon article). Le «N’Goni» de Banzoumana est conservé au Musée national du Mali.

Iconoclaste, contrairement à certains griots flatteurs de l’aristocratie peule, curieusement, Thioukel, comme Banzoumana SISSOKO, son maître, refusait de chanter les louanges de l’aristocratie peule. Jusqu’ici, les griots étaient au service des rois, des chefs traditionnels et de l’aristocratie peule dont ils vantaient les louanges, la musique n’étant pas, dans ce cadre antique, un outil de divertissement, mais un puissant moral de véhicule de la tradition orale. En effet, dans cette société traditionnaliste, le griot est musicien, poète et généalogiste, comme le sont ses ancêtres. Magiciens du verbe, «les griots sont les détenteurs de l’histoire orale, bardes, hérauts, panégyristes, généalogistes, moralistes, garants de la tradition, chanteurs et instrumentalistes» écrit Isabelle LEYMARIE. Cependant, musicien-chanteur, et en rupture avec sa tradition familiale, Thioukel, dans ses chansons, s’inspire de la vie quotidienne, des chansons populaires des pileuses de mil ; il est donc en rapport direct avec cette Afrique ancienne, avec la tradition orale et refuse de chanter les grands classiques de l’aristocratie (Fantang, Goumbala, Yoli-Yoli, Pékan, etc). Thioukel était un très bon père de famille ; il gâtait ses trois femmes et ses enfants qui ne mangeaient que de la viande et du lait, des produits de luxe, au Fouta. Thioukel avait chanté sa première épouse, Dieynaba M’BAYE, qu’il surnommait «Pastel» ; cela fait référence au tatouage des femmes peules, en vogue à l’époque, qui colorait une seule lèvre. Il utilisait des métaphores sexuelles, à peine voilées, pour évoquer sa première femme qui est son miel, sa perle et sa confidente. Les deux autres épouses, Coumba M’BOUM et Diokké N’DIAYE, sont gratifiées, respectivement, des surnoms de «Bifteck» et de «Mamoomé». Il avait eu, brièvement, une femme originaire de Kanel qu’il avait surnommée «Mayonnaise». Dans «Walla Feindo», un hommage à Paris et surtout aux immigrants peuls en France, Thioukel chante aussi son amour pour sa fille aînée, Fatimata, dite Bébé, résidant maintenant à Sinthiou Bamambé. Sans doute en hommage à Diokké, il a chanté «Kélémagni», la guerre n’est pas la solution. Polyglotte, Thioukel, outre le Peul, parlait et chantait un peu Ouolof, français et couramment bambara. En effet, ses chansons recèlent des éléments biographiques.

La chanson la plus connue de Thioukel SAM, «Déliya», est inspirée d’une vraie histoire tragique, de Fatimata Hawa, originaire de Foumihara Demboubé (région de Matam, département de Kanel), et sans doute décédée à Gossas (région de Fatick). L’Afrique est maternelle avait dit Cheikh Anta DIOP (voir mon article). Aussi, dans «Déliya», Thioukel entonne : «Malheur à celui qui a perdu sa mère !» ; le «Bayo» ou orphelin que chante aussi Baaba MAAL. Dans «Déliya», et  à la mort de sa mère, Fatimata Hawa est recueillie par son oncle, un homme faible, ayant laissé son épouse maltraiter sa nièce. Fatimata Hawa a chanté son calvaire, pour l’exorciser. Mais c’est Thioukel SAM qui a popularisé cette chanson, sur un rythme endiablé et accompagné d’applaudissements. Curieusement, et c’est aussi une des marques de fabrique, Thioukel commence par parler de lui et se décrit physiquement («Bandou» Bidané, le frère à Bidané, mince, mais non frappé d’inanition, avec une tignasse, mais saint d’esprit), et il évoquera par la suite ses amis. Puis, dans sa magie, Thioukel relate, minutieusement, toutes les tâches, dès l’aube que doit accomplir Fatimata HAWA, la «Bayé» ou l’orpheline : faire sa prière, préparer le café, aller vendre le lait, et même pendant le repas, elle est soumise à des vexations. Si «Déliya» est une triste histoire, c’est aussi un message d’espoir, d’une société harmonieuse où chacun aura sa juste place. Chanter «Déliya», c’est conjurer ses supplices pour atteindre une nouvelle vie de délivrance et de bonheur.

 

«Déliya» et grâce à Thioukel est devenu un grand classique de la musique peule et a été reprise par de nombreux artistes dont Sidy Baïlel THIAM, Samba Diyé SALL, Ousmane Hamady DIOP. Le chanteur Baba MAAL a arrangé «Déliya» pour lui donner un cachet plus personnel et moderne, comme s’il en était le créateur. Face au plagiat ou à la reprise de ses œuvres, Thioukel peut se montrer parfois désobligeant, voire insultant : «L’aveugle (il visait Sidy Baïlel THIAM) n’a pas à chanter ; tout ce qu’il a à faire est d’enfiler sa gourmette, pour aller solliciter de l’aumône» chante-t-il. En réalité ces reprises sont également un hommage à la créativité et au talent de Thioukel ; on ne reprend pas une musique médiocre. Par ailleurs, et sans le savoir, le «Déliya» de Thioukel SAM, fait aussi partie de la culture universelle. En effet, Bernard DADIE (1916-2019, voir mon article) dans son conte, «le Pagne noir», publié en 1955 chez Présence Africaine, relate l’histoire d’une jeune et belle fille, Aïwa, à qui sa marâtre fait subir des tortures physiques et morales. A la maison, Aïwa est la première à se lever et la dernière à se coucher. Ne sachant pas vaincre la résistance d’Aïwa, sa marâtre l’envoie nettoyer un pagne noir, jusqu’à ce qu’il devienne blanc. Aïwa, durant cette épreuve, ne cesse de chanter en évoquant le souvenir de sa défunte mère, jusqu’à ce que le pagne devienne plus blanc que le kaolin. En voyant ce pagne blanc, la marâtre d’Aïwa fut tétanisée de peur ; elle avait reconnu le linceul blanc qui avait enveloppé la première épouse de son mari. On connaît aussi l’histoire de Cendrillon, un conte de Charles PERRAULT (1628-1703), qui a inspiré Walt DISNEY (1901-1966), dans lequel la fille d'un riche gentilhomme, devenue la servante d'une infâme marâtre et de ses demi-sœurs, Javotte et Anasthasie, finira par devenir une princesse. Elle avait oublié sa sandale à un bal.

 

Thioukel SAM, musulman pratiquant, était également épicurien, insurgé contre le côté obscurantiste du clergé musulman qui gommait la culture africaine. Pour lui, l’art doit être libéré de tous les carcans de la société l’empêchant d’éclore. En ce sens, il  est le plus africain de tous les Africains et fait peu référence à l’Islam dans sa création artistique. En effet, les griots classiques sont phagocytés par les croyances religieuses et commencent toujours leur concert par des versets du Coran ou en faisant référence à El Hadji Omar TALL (1794-1864). Thioukel, en ce qui le concerne, a délibérément mis de côté ces inspirations religieuses, ainsi que la musique antique des Peuls qui spécialisait les griots : le «Pékane» des pêcheurs, le «Dilléré» des Maabo (tisserands), le «Goumbala» ou chants des guerriers, le «Daarol», récit épique, le «Komtimpadji» des Tiédos, le «Fantang» exaltant le pastoralisme, le «Wango» un genre distractif de Médda DIAGNE, les «Lingui», pour les nouvelles mariées, le «Naalé» des esclaves, le «Sawali» des Laobé, le « Kérodé» des chasseurs, le «Lélé» de Samba DIOP, le «Jaanti», récits mythiques et initiatiques, les chants islamiques («Beyti» ou poésie, le «Daarol» ou récit, le «Tarikh» ou chroniques), et naturellement, le «Yéla» des griots, etc. Artiste de son temps, atypique, Thiouckel est sorti des sentiers battus, à travers ses propres créations inspirées de la vie quotidienne des habitants du Fouta. Epicurien, il chantait la vie, l’amour, la nature, l’amitié, l’aventure et aimait divertir la jeunesse. Ses chansons joyeuses, rythmées et engageantes dégagent une extraordinaire joie de vivre. Sa seule reprise a été «Ismaïla Ben Kaddou Diaw», qu’il a bien arrangée à sa façon.

 

 

 

En sociologue, Thioukel, bien qu’artiste peul, savait capter ce qui se passait dans le pays. Les thèmes abordés sont riches ; souvent dans une chanson principales, Thioukel dissimule d’autres découlant de son observation perspicace des mutations profondes de la société sénégalaise. Lors de ses voyages à Kaolack, il aimait les films de Bollywood, en vogue à l’époque au Sénégal, et évoque en hindi : «Nahi, Nahi, Mo Habbatika» dans son morceau «Banguini». Dans «Banguini», il évoque «Maan Dal Ly  ; Maan Dal ça», une sorte de forte réprobation de l’aristocratie Oulof, dans les grandes villes, de la montée de l’occidentalisation des mœurs (filles défrisées, en pantalon ; jeunes fumant ou buvant de l’alcool). Les années 60 sont une époque de conflit de cultures entre l’Occident et l’Afrique ; l’aristocratie sénégalaise sentait que quelque chose lui échappait. En 1967, l’orchestre «Viva Super Eagles» se fait l’écho, auprès de la jeunesse, de ce violent débat sur la corruption des moeurs secouant le Sénégal depuis l’indépendance. Justement, Thioukel est également en révolte contre la féodalité peule et le clergé musulman qui ont imposé, depuis des siècles, un ordre moral rigide. En effet, Thioukel, par sa grande liberté d’expression, sa volupté, choque et révulse ces mentalités d’un autre temps. Thioukel se fait aussi l’écho de l’extraordinaire emprise, de l’époque, du «Sex Machin» de James BROWN (1933-2006), une superstar mondiale. Par ailleurs, ses chansons sont pleines de sous-entendus ; parfois, ce sont des règlements de compte à l’égard de ses concurrents, comme Sidy Baïlel THIAM. Thioukel n’a jamais été en France, ni au Congo, mais c’est lui qui a surnommé Paris ou la France «Diénga Daano» ; cela veut dire qu’en hiver, en Europe, l’eau abandonnée à l’extérieur peut geler. Thioukel avait rendu hommage aux immigrants peuls de France, en vacances au Fouta-Toro, censés rapporter de l’argent. «Ma Ya ha Dienga Danno» est une allusion au pouvoir d’achat de ces immigrants. Celui qui est resté au Fouta-Toro ne présentant donc, pour les griots, aucun intérêt. «L'artiste n'a jamais été égalé jusque-là dans son domaine et certainement pour longtemps encore. Le musicien-chanteur avait eu  le   courage de payer à sa liberté assumée le tribut qu'il fallait pour conserver  la prouesse d'avoir la passion toujours joyeuse. Sa présence chassait la tristesse de tous les endroits où il mettait les pieds, même aux cimetières. Tous ceux qui le menaçaient de mort  ou d'autres punitions suspendaient leur colère et  se mettaient à rire et à plaisanter dès qu'ils le croisaient. Un génie protecteur lui avait été attribué pour dédouaner tous les lâches qui ne  s'en prenaient à lui qu'en son absence» écrit Oumar N’DIAYE, dans «Sénéweb».

Un des traits dominant de la musique de Thioukel SAM, ce sont les allusions grivoises ou sexuelles ; Thioukel SAM a délibérément choisi de s’adresser aux jeunes, envahis par une fureur de vivre, en découverte de leur corps et désirant s’émanciper de la camisole de force des féodalités ou de la religion. Aussi, cette posture contestataire de Thioukel, outre le fait qu’elle choque les âmes bien pensantes, est fortement désapprouvée par sa famille, qui, se sentant déshonorée, le somme de revenir sur le bon chemin : «Thiouko Routto !». En artiste libre, Thioukel refuse de se soumettre et chante «Banguini» ou «il n’y a pas de quoi fouetter un chat». En fait, «Banguini», ce néologisme dont il est expert, est également une métaphore désignant Thioukel, lui-même, en homme libre, passant outre les protestations, contre son langage cru, peu châtié. Ainsi, dans «Banguini», qu’il chante, en partie, en Ouolof, il évoque ses performances sexuelles, tarifées à 10 FCA, lors d’un séjour à Dakar ; il aurait honoré 14 fois la jeune fille qui finira par se plaindre : «Arrête ! je n’en peux plus, ça me fait mal !». Thioukel avait tenté de chanter en 1975, me dit oncle Doro N’DIAYE, du Havre, à Danthiady, dans sa famille des N’DIAYE. Mais son concert jugé inconvenant, a été interrompu par Tapsirou Djiby N’DIAYE, imam de la mosquée de Danthiady. Curieusement, Thioukel, en recommandant à une jeune fille libertine, «(Thiémédel Outou Dially maa. Pastel maa bonni) ou «jeune fille limite tes déplacements ; tu as perdu ton maquillage», curieusement, se fait moraliste.

Thioukel SAM, pendant l'été, venait à Danthiady, dans les années 60 et ce jusqu’à sa mort ; il séjournait chez Sara Boubou CAMARA, puis chez Daha GUISSE. Thioukel assurait le spectacle lors des veillées nocturnes, autour du feu de bois ; il n'y avait pas encore d'électricité à cette époque. Drôle et talentueux, il était un artiste hors norme, comme il n'en existe plus. Témoin d’un monde révolu, Thioukel était le talent à l’état brut. C'est pendant ces veillées, entre 1962 et 1968, que j'ai vu Thioukel interpréter, notamment, son «Leli Sara Innaamaa», chanson relatant la première nuit de mariage. Il y est question d’une jeune fille venant de se faire déflorer. La première nuit est un traumatisme que Thioukel décrit en employant des métaphores saisissantes, au service de son art, pour éviter de se faire censurer. En effet, il fait dire à la jeune fille chaste que quelque chose était entré dans «son champ», faisant ainsi allusion au sexe de son mari, qui serait «long comme un chameau et large comme un édifice». De mon temps, les filles vierges se mariaient entre 12 et 15 ans à un homme de plus de 25 ans. On raconte que, accompagné de ses amis, maintenant la jeune fille jambes écartées, pour l’empêcher de se sauver ou de crier, le mari la pénétrait brutalement, sans aucune préparation, ni douceur ; un vrai viol. Le terme employé en Peul est aussi terrible que cette méthode «O Youltaamaa» ; elle est trouée ou percée, au marteau piqueur.

Dans mon Afrique, profondément superstitieuse et religieuse, aucun événement n’est fortuit ; il n’y a aucune mort naturelle. Tout fait tragique serait la résultante d’un mauvais œil ou d’un châtiment des forces de l’esprit. Tout le monde, en grand devin, empêtré dans de grandes certitudes, avait prévenu qu'un jour, malheur allait survenir.  Aussi, Thioukel, étant constamment révolté contre une société musulmane et féodale corsetée, aurait «fini sa vie, gaie et tumultueuse, après une longue maladie des suites d'un AVC, qui selon certains de ses détracteurs, serait les conséquences de ses nombreux clashes avec l'establishment maraboutique du Fouta» écrit Oumar N’DIAYE. En réalité, Thioukel est décédé des suites d’une longue maladie, de plus d’un an. Auparavant, sa femme, Coumba M’BOUM, l’a accompagné partout, y compris jusqu’au Boundou, pour trouver des remèdes, afin de le sauver. En vain. Thioukel est mort un lundi matin, en 1983. Dès le mercredi, ses trois veuves ont été dispersées, précipitamment, et ont rejoint leur maison natale, afin d’observer le délai de viduité d’une durée de 4 mois et 10 jours. Il faut signaler que Thioukel s’était marié cinq fois. Il avait eu deux épouses, originaires de Kanel et de Ouro-Sogui, mais ces unions n’ont pas tenu longtemps. A sa mort, trois épouses étaient encore présentes à Séno-Palél :

Première épouse ou «Diéwoo» : Mme Dieynaba M’BAYE dite «Pastel», mère de Fatimata Thioukel, dite «Bébé» ; elles résident toutes deux à Sinthiou Bamambé ; Fatimata est mariée à un fils de Bidane. Fatimata Thioukel, souvent chantée par son père, est devenue griotte ; elle m’a entonné un chant émouvant que j’ai conservé.

Deuxième épouse ou «Lémbbél» : Coumba M’BOUM, dite «Bifteck», mère de Mohamadou né en 1982. Coumba M’BOUM est repartie, dans un premier temps à Yacine Lakké, à côté de Semmé, dont elle est originaire, accompagnée de Hamady Dakkel CAMARA, un grand ami et esclave de Thioukel. Coumba M’BOUM, résidant maintenant à Mantes-La-Jolie, près de Paris, se remaria à un cousin, originaire du Boundou, Chérif DIENG, un personnage nécessitant, à lui seul, un article à part. En effet, ancien militaire, ancien maître d’hôtel des présidents Abdou DIOUF, du Sénégal, et Amadou AHIDJIO (1924-1989), du Cameroun, Chérif DIENG est un exemple pour la jeunesse.

C’est Chérif DIENG qui a marié, en 2007, Mohamadou, le fils aîné de Thioukel. A cette occasion, il a honoré une promesse de Thioukel, à la naissance de Mohamadou, en 1982, en donnant un cheval à Hamady Dakkel CAMARA. En effet, Thioukel était tellement ému, à la naissance de son premier fils, Mohamadou, qu’il a pleuré de joie. Mohamadou n’a pas été à l’école ; il a séjourné quelques années en France, avant d’être expulsé, sous Charles PASQUA (1927-2015). Mohamadou vit maintenant, à Sindia, entre M’Bour et Diamgnadio, au Sénégal.

Troisième épouse ou «Tatabbél» : Mme Diokké N’DIAYE, dite «Maa Momé», originaire du Mali. C’est également Hamady Dakkel CAMARA qui a accompagné Diokké, jusqu’à Kayes, sa ville natale, et a annoncé à la famille du décès de Thioukel. A l’époque, il n’y avait pas encore ces portables qui se sont vite démocratisés. Diokké est la mère de Mariame, résidant au Sénégal et Amadou, vivant au Mali.

Mes références

1 – Les Grands témoins

Il n’a pas été facile de rassembler ces données. Aussi mes vifs remerciements vont à :

- Saïdou NIANE, de Séno-Palél, résidant pendant longtemps à Nice ;

- Mouhadji BOCOUM, de Séno-Palél, habitant à Nice ; Mouhadji BOCOUM s’intéressant à l’alphabétisation en Peul, a aussi recueilli de nombreuses histoires de sa grand-mère décédée à l’âge de 116 ans ;

- Bocar SAM de Kanel, grand témoin de cet article sur Thioukel SAM et ses déplacements ; il n’a ménagé aucun effort

- Coumba M’BOUM, dite «Bifteck», habitant à Mantes-la-Jolie ; un excellent et attentif accueil ;

- Chérif DIENG, à Mantes-la-Jolie ; un grand témoin que je reverrai ;

- Hamady Barou CAMARA, 96 ans, ancien esclave de case, de la famille de Salif N’DIAYE ;

- Ramata SAM, dite «Bidane», résidant à Aéré-Lao, petite sœur de Thioukel SAM ;

- El Hadji Baïdy SALL et Bassirou SALL, animateurs à la radio Tabaldé, à Ouro-Sogui, pour les archives musicales ; Merci aussi à Mallé Mamadou N’DIAYE pour la musique transmise ;

- Thiambel BA, originaire de Ganguel et Houlèye BA, résidant à Mantes-La-Jolie, des facilitateurs ;

- Etienne LU, fonctionnaire communal et informaticien, qui a assemblé les bandes sonores de Thioukel SAM, sous forme de vidéo. Un excellent travail !

2– Bibliographie

DADIE (Bernard, Bélin), Le pagne noir, Paris, Présence africaine, 1955, 171 pages ;

DIAWARA (Mamadou), « Le griot mandé à l’heure de la globalisation », Cahiers d’études africaines, 1996, vol 36, n°144, pages 591-612 ;

GREILSAMER (Laurent), « Sissoko, Seigneur des mots », Le Monde, 28 janvier 1980 ;

KONARE (Alpha, Oumar), «Traditions orales et musées», Conseil national des musées, 1986, vol 39, n°2, pages 5-8 ;

MOLLIEN (Gaspard-Théodore), Découverte des sources du Sénégal et de la Sénégambie en 1818, précédée d’un récit inédit sur le naufrage du Radeau de la Méduse, Paris, Charles Delagrave, 1889, 317 pages, spéc sur Séno-Palél, pages 140-146 ;

N’DIAYE (Oumar), «Thioukel Sam, génie musical du Fouta ou la liberté en bandoulière», Seneweb, 9 et 16 octobre 2016 ;

ROUZEE (M-Prosper), «Itinéraire d’Hadji-Boubeker, fils de Mohamed, fils de Yéron, de Séno-Palél, ville du Fouta-Toro, à la Mecque entre 1810 et 1811», Annales coloniales et maritimes, 1820, page 937 et  Charles-Athanase Walkenaer, Recherches géographiques sur l’Afrique septentrionale, Paris, 1821, pages 477-488 (do BNF références 296 Q-Quies H) et Nouvelles annales de voyages, 1821, vol 8, pages 200- 206 ;

SOH (Ciré, Abbas), Chroniques du Fouta sénégalais, traduction et annotations de Maurice Delafosse et Henri Gaden, Paris, Ernest Leroux, 1913, 325 pages, spéc sur Abdelkarim DAFF, pages 39-40 et 58-60.

Paris, le 2 juin 2020 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Thioukel SAM (Vers 1930-1983), le plus africain des griots du Sénégal, rockeur, iconoclaste et talentueux» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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22 mai 2020 5 22 /05 /mai /2020 19:08

Mory KANTE s'est éteint ce vendredi 22 mai 2020, à Conakry, en Guinée, son pays d'origine. Mory KANTE, ambassadeur de bonne volonté de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation (FAO), avait chanté au profit de la lutte contre la fièvre Ebola qui frappa durement la Guinée entre 2013 et 2016. Il était une personnalité incontournable dans son pays : «La culture africaine est en deuil. Mes condoléances les plus attristes. Merci l’artiste. Un parcours exceptionnel, exemplaire, une fierté» écrit, dans un tweet, Alpha CONDE, le président guinéen.

Le président Macky SALL du Sénégal a également rendu hommage à Mory KANTE : «‪L'Afrique vient de perdre un de ses dignes fils, une icône de sa culture. Mory Kanté fut un artiste talentueux, créateur de sons et de rythmes, ambassadeur de son pays et de l'Afrique. Au peuple guinéen et à mon frère le Président Alpha Condé, je présente mes condoléances émues» écrit le président sénégalais. Après différents voyages dans le monde, Mory KANTE s’était réinstallé en Guinée, en mécène pour de jeunes artistes ; il possédait une salle de spectacle et deux studios d’enregistrement, pour aider à monter différents concerts. «Je veux contribuer à industrialiser la musique et la culture africaine à travers ce projet. Il comprendra une grande école de musique, où seront enseignés les instruments traditionnels et où seront dispensés des stages de formation aux métiers du spectacle» dit Mory KANTE. En effet, pour lui, la jeunesse «doit travailler dur. Un jeune cheval sait courir, mais ignore où se trouve les difficultés, les problèmes. Nous, on a vécu le calvaire» dit-il. Mory avait aussi le sens de l’Histoire : «J’utilise le Moment en faisant en sorte que ma musique ne meurt pas. Parce que je la fais consciencieusement, je la fais avec amour, rigueur. C’est éternel. Quand je fais un disque, ça reste. «Yéké Yéké» est resté» dit-il.

Mory est né le 29 mars 1950, à Albadarya, préfecture de Kissoudougou, région de Faranah, en Guinée, dans une fratrie de 38 enfants. Son 11ème album, «Sabou», signifiant la cause en Soussou, est un hommage à son village natal. «J’ai choisi ce titre pour rendre hommage au village de Guinée qui m’a vu naître : c’est là-bas, à Albadariah, que j’ai «ouvert les yeux» sur la fabuleuse histoire des Kanté, dont je porte le nom. Mon grand-père maternel descendait de Soumaworo Kanté, roi du Sossou. J’ai pris conscience de la grandeur de cette famille et, pour poursuivre l’œuvre de ces pionniers, joueurs de balafon dans les cours des royaumes, j’ai appris dès 7 ans à en jouer et, à 10 ans, j’étais déjà invité dans les villages environnants. Mon village natal m’encadrait et me choyait. C’est pour le remercier de cette affection que je lui ai dédié cet album» dit-il. Son père, El Hadji Diéli Fodé KANTE, était ami du premier président guinéen, Sékou TOURE. Mory porte le prénom de son grand-père paternel. Mory est issu d’une lignée de grands griots. Sa mère, Fatoumata KAMISSO, d’origine malienne, est une grande griotte de Guinée.

Authentique griot, ses parents l'ont soustrait à l'école pour qu'il se consacrer à son art ;  il apprend, dès l’âge de 15 ans, chez sa tante, Manamba KAMISSO, à Bamako, au Mali, le balafon et la Kora, instruments de musique des griots africains : «Chez nous, pour être un bon chasseur, un bon pêcheur ou un bon griot, il faut être initié, c’est-à-dire qu’il faut avoir été  préparé et ouvert à certaines réalités. Tout dépend de la famille à laquelle vous appartenez. À 15 ans, j’ai été envoyé à Bamako auprès de ma tante, la griotte Ba Kamissoko. Pendant ce séjour, je suis allé écouter les grands griots, pour comprendre et apprendre. C’est ainsi que je me suis formé à la kora, cette harpe-luth à 21 cordes, instrument fétiche des griots, maîtres de la parole et de la mémoire en Afrique de l’Ouest. La kora que j’utilise aujourd’hui remonte à cette époque ; elle m’a été offerte par mon oncle. C’est lui qui m’a appris à la manier. Les griots sont des hommes mentalement formés à vivre des épreuves fortes. Leur enseignement m’a permis de garder la tête froide et de survivre au vertige du succès de «Yéké Yéké» dit-il. Mory KANTE est conscient de la valeur des traditions africaines dans le développement de son art : «Ma force, c’est la tradition. La perpétuation de la tradition, de la réalité, la vérité. C’est moi qui vais sauver maintenant le monde à travers ce que je dis, à travers mes paroles. Je suis quatre fois Ambassadeur des Nations Unies. On me donne 49 dates pour aller sauver les forêts africaines, les forêts amazoniennes. C’est moi qui vais parler, dire la vérité. Ils ont choisi un Africain» dit-il. Pour lui, la nouvelle définition de l’héroïsme mandingue c’est la lutte de MANDELA contre l’Apartheid, une nouvelle ère de l’identité africaine.

Adolescent, Mory avait tendance à écouter les musiques de Johnny et Sylvie VARTAN ainsi que James BROWN. Mory est particulièrement attaché à la tradition orale dont les gardiens farouches sont les griots «Même si notre histoire n’est pas écrite, la voix de la communication doit être la culture. L’Afrique doit participer à l’évolution de la musique dans le monde. Il faut que nous ayons une place, même s’il faut aller sur la lune. On ira avec notre culture» dit-il.

Mory KANTE a un rapport irrationnel avec sa Kora, comme le chapelet en diamants que lui a donné le Pape : «La Kora, c’est ma première femme. Elle représente toute une histoire pour moi. Ma Kora voyage. Toujours avec moi. Quand je suis en première classe, elle est avec moi. Elle a une place qui est payée. Si tu ne l’acceptes pas, j’annule ton concert» dit-il, en plaisantant. En effet sa Kora lui a été offerte, en 1976, par El Hadji Sékou KOUYATE . Il lui avait confié qu’elle le nourrirait, lui et sa famille. Mory est un griot voyageur et une icône respectée de la Pop africaine et mondiale.

Repéré par Tidjane KONE, il se rend, en 1971 au Mali pour collaborer avec «le Rail Band» fondé en 1969, un orchestre qui anime le très populaire buffet de la Gare de Bamako. Mory KANTE, en guitariste et balafoniste accompagne Salif KEITA. En 1973, Mory KANTE rejoint un orchestre rival «Les Ambassadeurs», devenant le chanteur de ce groupe, Mory KANTE fera une interprétation magistrale du «Mali Sadio» sur la compilation «Royaume du Mandé».  Il aborde les styles les plus divers, inspirés du pur funk à la James BROWN (1933-2006), comme «Moko Jolo» enregistré en 1974 avec le «Rail Band» et repris en 1993 sur son album «Nongo Village» ; Son «Dugu Kamalemba» sur un rythme d’Afrobeat, est un hommage à Fela Ramsone KUTI (1938-1997). Mory KANTE interprétera aussi les grands classiques de la musique traditionnelle mandingue comme «Alla La Ké», ou «Nanfoulèn». Il voyage à travers toute l’Afrique et rend encore plus populaire la Kora. Il a collaboré avec l’orchestre afro-cubain «Las Maravillas du Mali» pour un morceau célèbre, «rdv chez Fatimata». En 1976, Mory reçoit le trophée de la «Voix d’Or» au Nigeria. En 1978, il décide de compléter sa formation de griot en allant voir les maîtres de la tradition dans les grands sites historiques du Mandingue.

De 1978 à 1983, il s’installe à Abidjan, en Côte d'ivoire et collabore avec d’autres groupes, ainsi qu’avec son demi-frère, Diéli Moussa DIAWARA, un chanteur et compositeur. C’est en RCI que Mory KANTE expérimente ce qui va constituer la grande originalité de sa musique, l’une des clés de sa célébrité. «J’ai opté pour les recherches sur le son des instruments traditionnels africains : le balafon, le violon, le Bolon et surtout la Kora, dit-il. Alors que tous les orchestres s’équipaient d’instruments modernes (guitares, claviers…), je pensais qu’il était dommage de laisser cette richesse de côté» dit-il.

Mory KANTE garde un souvenir impérissable, avec pleine de reconnaissance et de gratitude pour son séjour en Côte-d’Ivoire : «La Côte d’Ivoire a fait beaucoup pour moi. Elle a fait ma vie. Je suis mille fois reconnaissant à ce pays. Mais les gens ne le savent pas. Les temps ont changé. Mais la réalité n’a pas changé. Elle demeure. Je ne peux pas quantifier tout ce que les Ivoiriens ont fait pour moi. C’est inimaginable ! C’est immense ! C’est ce qu’on appelle l’humanité» dit-il. Mory entreprend de moderniser les airs traditionnels en y insufflant des rythmes occidentaux et, malgré la désapprobation des anciens, il électrifie sa Kora et ajoute à sa musique des rythmes Rock et Funky. A Abidjan, il s’est s’installé dans un lieu célèbre, au «Climbier», fréquenté par plusieurs vedettes internationales comme Barry WHITE (1944-2003) ou Johnny PACHECO (né le 23 mars 1935). «Ils appréciaient l’adaptation que je faisais de leurs tubes avec mon orchestre traditionnel. C’est ainsi que mon nom a commencé à circuler, aboutissant en 1981 à mon premier album, Courougnégné. Il avait été produit par Gérard Chess, un directeur du label américain Ebony» dit-il.

Paris étant la capitale culturelle de l’Afrique, Mory KANTE arrive en France en 1984, mais il n’a pas de titre de séjour.  En dépit de son expérience et de son talent, Mory KANTE est obligé de tout recommencer. Fréquentant Paco RABANNE, à force d’abnégation, de résilience, le talent de Mory KANTE finira par forcer l’admiration et l’estime de tous. Mory KANTE a vite compris que la mondialisation résultante du processus long et complexe des découvertes et des progrès scientifique et technologique est une véritable aubaine, une opportunité pour les cultures africaines. En effet, le progrès de la musique mandingue à travers la discographie de Mory KANTE est la manifestation de cette opportunité, la Kora ayant pu côtoyer les instruments d’origine occidentale, dans une symbiose harmonieuse, pour rendre l’authenticité des cultures africaines dans toute sa plénitude. En 1985, Mory KANTE participe à la musique du film «Black Mic-Mac». Il est aussi parmi les 30 artistes africains de Paris qui contribuent à l’aventure «Tam-tam pour l’Ethiopie» initié par Manu DIBANGO (1933-2020). C’est à cette occasion qu’il rencontre Philippe CONSTANTIN (1944-1996), producteur de disques. Il décroche un contrat chez Barclay. L’album «10 Cola Nuts», coproduit par le pianiste américain David SANCIOUS connaît du succès auprès du public et est nominé pour les Victoires de la musique 1986. En raison de cette remontée, Mory KANTE entame de nombreuses tournées : Europe, Afrique du Nord, Mali, Sénégal, Etats-Unis. Sa musique oscillant entre tradition et modernité est bien accueillis par diverses audiences. C'est en 1987 avec son morceau «Yéké Yéké» que Mory KANTE devient mondialement connu et sort de la clandestinité. En 1988, Mory reçoit, pour «Akwaba Beach», la Victoire de la Musique du meilleur album francophone : «En 1991, soit quatre ans après «Yéké Yéké», j’ai dirigé, à l’occasion de l’inauguration de la Grande Arche de la Défense, à Paris, un projet symphonique qui réunissait 130 griots musiciens et vocalistes traditionnels» dit-il. Cependant, Mory KANTE est resté sans papiers, en situation irrégulière en France, tout en représentant parfois la France à l’intérieur ou à l’extérieur : «Moi, l’ancien «sans-papiers», j’ai plusieurs fois représenté la France avec Khaled ou encore Kassav, notamment à Central Park à New York. J’ai vécu tout cela sereinement, tout en gardant à l’esprit qu’il fallait toujours rester créatif. Car la vie d’artiste aujourd’hui est une affaire de business. C’est une réalité avec laquelle il faut composer. Je le dis sans amertume, dans la mesure où j’ai profité de ce système. Heureusement qu’on ne peut pas jeter une culture comme on jette une orange après l’avoir pressée Une culture se réincarne ; à travers elle, chaque peuple défend son identité, son avenir. Pour ma part, j’ai réussi à réaliser mon ambition : intégrer les instruments africains au concert de la musique universelle. Tout le monde, aujourd’hui, connaît le balafon ou la kora, utilisés par des groupes qui pratiquent une musique de fusion» dit-il.

 

Mory KANTE qui a gagné en visibilité, sort un nouvel album, «Ten Cola Nuts», produit par un musicien de Bruce SPRINGSTEEN et collabore avec le chanteur français Jacques HIGELIN (1940-2018) qui le fait jouer en première partie de ses concerts à Bercy devant 16 000 personnes. Il est couronné par le «Griot d’Or» à Paris et par le Prix Kilimandjaro d’Africa n°1. En 2000, Leonardo DI CAPRIO demande à Mory KANTE l’illustration musicale de son film “The Beach" avec un remix de «Yéké Yéké». En décembre 2000, il est convié au Vatican pour animer la fête du jubilé du Pape, pour représenter la musique africaine.

 

Mory KANTE a enregistré, sous son nom plus de 12 albums ; il est détenteur de 16 disques d’or. En 2012, il avait sorti un album, avec 11 titres, appelé «le Griot électrique» dans lequel il a utilisé la flûte peule, le balafon mandingue et sa Kora, emblématique. Il y rend hommage aux femmes, souvent les grandes oubliées de l’histoire. Cependant, son 11ème album, «Sabou» est érigé à la gloire des instruments traditionnels africains : «Mon idée était de défendre la musique africaine, de faire connaître nos instruments traditionnels à l’échelle internationale. J’ai essayé d’inventer, à partir de ces instruments, quelque chose d’inédit, mais qui soit compréhensible par tous les publics. C’est le même schéma dans nos groupes électriques : les congas, les Doun-douns jouent le rôle des djembés. J’ai voulu montrer l’origine africaine des musiques comme le rock, la pop. Uniquement avec des instruments comme le Carignan, le Cabassa, le Bolon, le N’gony, la flûte, le Tama, j’ai écrit des partitions, créé des mélodies qui sonnent comme une formation électrique avec violon et synthétiseur. Alors qu’en fait seule une guitare sèche ici et là fait une concession à la modernité» dit-il. En 1990, Mory KANTE est au sommet de son art, avec l’album «Touma» enregistré avec la participation Carlos SANTANA.

Le 11 album, «La guinéenne», diffusé le 30 avril 2012 a pour thèmes majeurs l’optimisme et l’inspiration. La chanson du même nom, est aussi bien un témoignage d’amour à l’Afrique et à la Guinée qu’un trésor de conseils avisés sur la confiance, l’abnégation au travail, la gratitude et l’importance de préserver les traditions face à la modernité. «La guinéenne» est un hommage retentissant aux femmes de ce monde, trop souvent opprimées et négligées en dépit de tous leurs sacrifices, et dévouement, ainsi le rôle central qu’elles jouent dans la société. «La guinéenne» est aussi un hommage à la création artistique de Mory KANTE, dont le travail a permis de façonner la voix de l’Afrique de l’ère post-coloniale, et qui est ainsi devenu l’un des interprètes les plus influents et les plus attachants de la musique africaine contemporaine.

C'est une période tragique et difficile pour les artistes africains et noirs (Manu DIBANGO, Idir, Little Richard, le batteur, Tony ALLEN).

Références

DAVID-MUSA SORO (Gabriel, A), «De la mondialisation des cultures, comme une opportunité pour les cultures africaines», Ethiopiques, n°74, 1er semestre 2005 ;

DIAWARA (Malick), «Disparition de Mory Kanté», Le Point, 22 mai 2020 ;

KASSY (J), «Mory Kanté : On m’a chargé de sauver le monde», La Dépêche d’Abidjan, 17 février 2013 ;

KEITA (Cheikh Mamadou Chérif), Massa Makan Diabaté : un griot mandingue à la rencontre de l’écriture, Paris, L’Harmattan, 1995, 153 pages, spéc 89-95 ;

MAZZOLENI (Franck), L’épopée de la musique africaine : rythmes d’Afrique atlantique, Paris, Hors Collection, 2008, 159 pages, spéc 47-55 ;

SECK (Nago) CLERFEUILLE (Sylvie), Les musiciens africains des années 80, Paris, L’Harmattan, 1986, 167 pages, spéc 91-96 ;

SIEWE (Alex), «Mory Kanté, revient au village», Jeune Afrique, 3 novembre 2004 ;

SPIEGEL (Justine), «L’Ode aux femmes de Mory Kanté», Jeune Afrique, 13 mai 2012.

Paris, le 22 mai 2020 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

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12 mai 2020 2 12 /05 /mai /2020 23:42

Bon anniversaire, ce mercredi 13 mai 2020, à Stevie WONDER fêtant ses 70 ans, dont 59 ans sur scène, 25 Grammy Awards, plus de 100 millions de disques vendus et pas moins de 700 tubes enregistrés, mais non encore diffusés. Icône de la Soul et du Pop, maître du Groove et musicien marquant du XXème siècle, Stevie WONDER est, avec Frank SINATRA (1915-1998), le seul artiste à avoir remporté trois fois le Grammy du meilleur album de l'année. La musique de Stevie WONDER devenue classique, est indémodable ; elle fait désormais partie du patrimoine commun de l’Humanité : «Enfantée dans une nuit sans aube, la musique de Stevie Wonder brille d’un inusable éclat que la génération Rap et R’n’B s’efforce aujourd’hui d’approcher» écrit Francis DORDOR. «Stevie Wonder n'est toujours pas un bon sujet pour la critique. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Ses chansons, lumineuses, désarmantes, persistent à tromper l'usure comme les concepts artistiques trop rigides» ajoute-t-il. Stevie WONDER est, en fait, né pour faire de la musique ; il ne vit et respire que pour son art : «Music was the only thing that was important for him. Music is just food to home. He lives, breathes, thinks music. All the time” dit Elaine JESMA. Chanteur de Soul, Funk, Jazz et de Reggae, pianiste, organiste, saxophoniste, compositeur et chef d’orchestre, depuis l’âge de 11 ans, Stevie est le «Sunshine of our musical lives» écrit Oprah WINTER. Sa musique est une confidence du cœur et créée des souvenirs impérissables : «That music touches our soul and creates memories» écrit Oprah WINTER. Comme Marcel PROUST (1871-1922), dans sa recherche du temps perdu, la mémoire accidentelle est une découverte de l’éternité : «Music, at it’s essence, is what gives us memories. And the longer a song has existed in our lives, the more memories we have of it” dit Stevie WONDER. Musicien surdoué, mélangeant divertissement et éveil de conscience, Stevie WONDER nous étonne chaque jour, par son génie : «Lorsque j'écris, la musique me vient en premier. Les paroles arrivent plus tard, souvent au dernier moment» dit-il.

Stevie vint au monde, avant terme, le 13 mai 1950 ; il est atteint d'une rétinopathie, maladie de la rétine qui a causé, dans son cas, la cécité. Maladie non héréditaire, elle est la conséquence d’une erreur médicale. Le protocole de l’hôpital imposait de le garder en couveuse afin qu’il achève son développement. En raison de l’incubateur utilisé, mal oxygéné, Stevie WONDER développa alors une rétinopathie du prématuré. Peu après sa naissance, il devint aveugle. «Stevie Wonder fut dès la naissance un homme pressé, de mourir ou de vivre» écrit Stéphane KOECHELIN. En effet, Stevie pense que le fait d’être aveugle n’est pas un handicap, mais un don. Alors, le jeune Stevie compense ce handicap par des activités sportives et l'écoute intensive de la radio, où il apprend par cœur les classiques du Rythm and Blues. Nat KING COLE (1919-1965) lui a laissé une forte impression. Il idolâtrait Jimmy REED (1925-1976), un grand guitariste de Rythm and Blues (RNB) et B.B. KING (1925-2015), un guitariste et bluesman. Les maîtres de Stevie WONDER se nommaient à l’époque Duke ELLINGTON (1899-1974), Ray CHARLES (1930-2004), Marvin GAYE (1939-1984) ou Count BASIE (1904-1984), à l'écoute desquels il peaufina sa technique vocale. «J'ai puisé mes influences partout, chez les musiciens, bien sûr, mais aussi les acteurs ou les écrivains» dit-il.

Avec l'aide de sa famille, l'enfant aveugle s'initie à la pratique de l'harmonica, du tambour et du piano : «J'ai toujours vécu avec les sons. Depuis l'âge de 4 ans, je n'ai jamais cessé de taper sur un tambour et de chanter. J'écoutais B.B. King et Ray Charles à la radio et je les imitais. La radio, ce fut mon conservatoire. Pendant mon enfance à Detroit, ma mère, qui avait quitté mon père, travaillait dans une conserverie de poisson. Nous n'avions pas d'argent, pas de réfrigérateur, pas de chauffage. L'essentiel nous manquait. Je priais tout le temps. Pour ma mère. Mais aussi pour avoir un piano ; il me fut offert plus tard, par des voisins et une batterie, je la reçue à Noël grâce à une société de bienfaisance» dit Stevie WONDER. Jeune, Stevie chantait dans les offices religieux, les chansons baptistes et le Gospel : «J'ai toujours senti que Dieu était bon mais par exemple, quand j'étais à l'église, j'étais dans une église pentecôtiste quand j'étais petit, et à l'époque c'était un peu différent de maintenant. Ils ont dit : «Vous chantez cette musique mondaine». Ils critiquaient ce que je faisais. Écoutez, nous vivons dans une société où la musique noire s'appelait autrefois de la musique de course, où le jazz était considéré comme quelque chose de méchant. Je ne sais pas. J'ai senti que si Dieu ne voulait pas que je le chante, il ne m'aurait pas donné le talent pour le faire» dit-il. Stevie chante aussi à l’école, pour ses amis, puis il est invité à différents dîners et événements familiaux.

Artiste précoce et orgueilleux, Stevie WONDER a su garder le cap, en conservant l’originalité de sa musique, sans se soucier des critiques sur ses sonorités et ses choix musicaux. On lui reprochait de développer une musique pas assez noire, exagérément civilisée, et peut-être trop virile, à «pisser de la guimauve», à bêtifier sur l’amour ou la bonté humaine : «Si Wonder, pour avoir osé enjamber la clôture de pâturages jalousement surveillés, attira la morsure du chien et le bâton du berger, ces violences ne purent ni effacer ce sourire ni amoindrir l'impact qu'il allait avoir sur la musique populaire de ces trente dernières années» écrit Francis DORDOR.

Enfant prodigue de la Tamla Motown, de 1963 à 1988, Stevie a sorti 64 Singles, et a été classé 4ème meilleur artiste de sa génération, juste derrière Elvis PRESLEY (1935-1977), les Beatles et Elton JOHN. En 1961, Ronnie WHITE, un membre des «Miracles» et ami de son frère Gerald, le présente à Berry GORDY, le patron de la Tamla Motown (créée le 12 janvier 1959 par des Noirs), en raison de son talent précoce. Stevie sait jouer au bongo et à l’harmonica. Initialement, Berry GORDY voulait qu’il chante et imite Ray CHARLES (1930-2004). En effet, «Tribute to Uncle Ray Charles» est une tentative de la Motown d’exploiter la popularité de Ray CHARLES, un artiste noir et aveugle comme Stevie, sans laisser à Stevie aucune liberté artistique : «It does not give Stevie Wonder a full chance to really be Stevie Wonder, but almost relegated him to the role of mimic», écrit James PERONE. Le 26 décembre 1963, «Fingertip» fait passer Stevie à la télévision ; il devient comme une sorte d’icône pour la jeunesse. La télévision a fait exploser les barrières raciales, et Stevie est considéré comme une grande nouveauté et une fraicheur. Mais, en dépit de son talent et de son potentiel, Stevie ne décolle pas vraiment. Alors avec «With a Song of my Heart», la Tamla le fait imiter Sammy DAVIS Jr (1925-1990). Berry GORDY, pour dissocier l’image de Stevie de celle de Ray CHARLES, une greffe qui n’a pas pris, surnomme alors ce jeune prodige, «Little Wonder» (petite merveille)  Entre 1963 et 1965, servi par une voix merveilleuse et un vaste répertoire, Stevie WONDER a diffusé sept Singles ; «Uptight» devient n°1 au Billboard de Rythm and Blues. Stevie travaille la batterie, étudie la musique classique et sa musique devient plus entrainante, dansable, harmonieuse et originale.

Stevie a grandi avec la Motown, et se développant aux côtés de talents de grandes stars comme Marvin GAYE et Smokey ROBINSON : «Il faut dire que j'étais mal parti : Noir, pauvre et aveugle. Mais, au fond de mon coeur, je savais que Dieu avait pour moi des projets. Et j'avais raison. Je ne dirai jamais assez combien je suis heureux d'avoir croisé si jeune le chemin de Motown. Nous enregistrions dans un minuscule studio au sous-sol, sur un parquet en bois qui craquait à chaque pas, avec le son des climatiseurs qui parasitait les enregistrements. Et pourtant, ces défauts participèrent à créer le fameux Motown sound» dit-il. C'est en 1962, à 11 ans, que Stevie WONDER signe son premier label et édite son premier album : «Tribute to Uncle Ray», un hommage à Ray CHARLES, dont il est le grand admirateur. Mais c'est en 1962 qu'il remporte son premier vrai succès avec la chanson «Fingertips» et se hisse numéro 1 au hit-parade. Si «Fingertips» fut si populaire, c'est parce que la chanson illustre l'étendue des qualités musicales et vocales du jeune chanteur. En 1964 sort l'album «With A Song In My Heart», et quelques chansons sans grande réussite. C’est seulement, début 1966, qu’arrive le hit «Up-Tight, Everything's Alright» n°3 des charts, puis «Nothing's Too Good for My Baby» et «A Place in the Sun»Si Stevie WONDER a parfois du mal à percer dans les années 60, c’est que la concurrence est plus que rude. Ainsi, 1967, c’est l’émergence du phénomène hippie (Woodstock en 1969), la liberté sexuelle, la drogue et c’est aussi la forte montée des Rolling Stones, des Beatles, de Wilson PICKETT, de Marvin GAYE, d’Otis REDDING, d’Aretha FRANKLIN, de Dione WARWICK et de Pink FLOYD. Cependant, contrairement aux habitudes de l’époque, Stevie WONDER ne boit pas et ne se drogue pas ; il compense donc son handicap par la rigueur, la discipline et le professionnalisme et s’applique, dans tout ce qu’il fait. A l'été 1967, «Was Made to Love Her», n°2 des hits, établit sa notoriété en Europe après une tournée. Stevie WONDER, avec sa mère, est invité à la Maison Blanche, le 5 mai 1970, par le président Richard NIXON (1913-1994). Il se produit, dans sa lutte contre la cécité, le 10 janvier 1970 au Copacabana, à New York. Certains artistes meurent d’overdose (Janis JOPLIN, Jimi HENDRIX, Jim MORRISON).

C’est avec audace, que Stevie intitule son nouvel album, en 1970, «Opus Signed, Sealed and Delivered». L'album suivant, «Where I'm Coming From» se veut plus intime. La période de 1972 à 1980, est celle des luttes sociales et politiques, mais aussi de l’ascension de Stevie WONDER ; il a gagné plus de liberté et de reconnaissance dans sa création artistique. En 1972 démarre la période dite classique. Stevie franchit un bond géant avec «Music of My Mind», un album fusionnant la soul, le jazz et le rock, et les synthétiseurs à la pointe de la nouveauté. Le 3 juin 1972, à Vancouver, au Canada, Stevie WONDER entame une tournée avec les Rolling Stones, en faisant leur première partie ; celle-ci se terminera le 26 juillet 1972 au Madison Square, à New York, jour des 28 ans de Mick JAGGER : «Cette tournée me donna l'occasion d'atteindre le public du rock et de la pop. La musique des Stones était un mélange inouï et formidable de blues, de soul et de rock britannique. Quant à la mienne... J'étais en pleine métamorphose. A cette époque, j'avais reçu plus de 1 million de dollars de Motown, ce qui me permit de créer mon studio d'enregistrement et d'acheter tous les instruments possibles et imaginables. Les idées se bousculaient: je franchissais les barrières entre le jazz, le blues, la soul et le Rythme and Blues. Mais, surtout, je découvrais les synthétiseurs, ce qui changea radicalement ma façon de composer. A travers un synthétiseur, je pouvais décrypter mes rêves musicaux, faire jouer un orchestre entier sous mes doigts, composer un disque avec des centaines d'instruments, tout en restant seul chez moi» dit-il.

Après cette tournée, c’est la sortie, en 1972, de  «Music of My Mind», suivi de “Talking Book”,  en 1973, de «Innervisions» et en 1974 de «Fulfillingness First Finale», On sent la montée irrésistible de l’artiste. If you liked the man, you will love the man” dit Berry GORDON. “Stevie’s music is the most sensitive of our decade» dira Roberta FLACK. Subitement, Stevie WONDER passe du statut d’enfant noir et pauvre, à celui d’artiste super star, reconnu et aisé. Cependant, Stevie WONDER bataille pour obtenir son indépendance artistique, la Motown décidant, jusqu’ici, de tout pour lui. En effet, il s'aperçoit aussi que les sommes versées sur son compte ne sont pas à la hauteur de ses espérances : il a fait gagner trente millions de dollars à la firme Motown et n'en récolte qu'un million ! Il compte bien se rattraper avec un disque entièrement financé et réalisé par ses soins. En 1972, Stevie WONDER s’installe à New York et engage une avocate célèbre, Johanna VIGODA, qui a été au service de Jimi HENDRIX (1942-1970), pour renégocier son contrat avec la Tamla Motown. Désormais, il veut toucher 20% des royalties, avoir une liberté artistique, choisir ses musiciens, travailler en studio pour ses enregistrements et décider de ses concerts. Epics et Anesta Records voulaient récupérer Stevie WONDER, mais la Tamla Motown, ayant cédé sur tout, un nouveau contrat est signé le 5 août 1975.

Génie particulièrement innovant et constamment créatif, il sort un album tous les deux ans : «Le musicien pianiste chanteur cajoleur, a sculpté son œuvre avec simplement la préciosité harmonieuse qui fut la sienne faisant le lien entre Duke Ellington et Curtis Mayfield et une certaine pop luxueuse» écrit Stéphane KOECHLER. Le fondateur du label Motown, Berry GORDY, affirme que Stevie est un perfectionniste  : «J'ai perdu dix ans de ma vie à attendre Songs in the Key of Life» sorti en 1976. Stevie WONDER est particulièrement exigeant avec lui-même : «Quand on me reproche ma lenteur, je réponds que je travaille pour l'éternité. Je veux seulement laisser derrière moi ce dont je suis pleinement satisfait. Au fil du temps, les gens de Motown l'ont accepté» dit-il. En dépit de ces longs intermèdes, Stevie WONDER est un travailleur acharné : «L'enthousiasme reste le même. Je compose nuit et jour. Je suis capable de jouer pendant quarante-huit heures d'affilée et d'appeler mon agent à 3 heures du matin pour lui faire écouter mes nouvelles mélodies. Elles m'arrivent sans préavis, comme des dons de Dieu» dit-il.

L’extraordinaire album, sorti le 28 septembre 1976, «Songs in the Key of Life», est un succès planétaire. Sa rencontre avec Robert MARGOULEFF et Malcolm CECIL, deux jeunes hippies, passionnés d'électronique, les cuivres, les claviers traversant les chansons, l'amplitude lyrique, font que Stevie WONDER, en état de grâce, est bien inspiré. Cet album, exécuté par 130 musiciens, considéré comme l’un des meilleurs, sera récompensé par 4 Grammy Awards : ceux du meilleur album, meilleur producteur, meilleure performance vocale pop masculine et meilleure performance vocale Rythme and Blues masculine. En effet, «Songs in the Key of Life» recèle des pépites d’or ; parmi les 21 chansons, aux intonations Rythme and Blues, Soul et Pop-rock, on dénombre «Pastime Paradise», «Sir Duke» en hommage à Duke ELLINGTON, «As» ou «Another Time». Et puis autre chanson, qui compte parmi les grands succès de Stevie WONDER : «Isn’t She Lovely», un titre célébrant la naissance de sa fille, Aisha.

L'année 2012 marque une double célébration : celle des cinquante ans de ses débuts dans le show-business et les quarante ans de ce qu'on a appelé à raison «la période des classiques». Stevie WONDER s'est rapidement émancipé pour devenir un créateur à part entière, marquant la musique noire et la Pop music comme aucun autre artiste afro-américain ne l'avait fait avant lui, à part Ray CHARLES. Soutenu par une rythmique souple, ce que l’on nomme le «Groove», ainsi que des harmonies sophistiquées, Stevie WONDER déploie des mélodies chaleureuses, optimistes. Une des grandes singularités de Stevie, c’est d’être à la fois un militant des droits civiques, un chanteur de l’amour, tout en divertissant. Derrière sa musique, apparemment joyeuse, se cachent de puissants messages, pour l’amour, l’égalité réelle et la fraternité.

 

I – Stevie Wonder, un militant de l’Amour

 

Dans cette quête d’amour, Stevie WONDER croit en un Dieu d’Amour, et sa musique le reflète, parfaitement. En effet, Stevie WONDER, investi dans la spiritualité et la méditation,  croit aux forces de l’esprit. Végétarien, maintenant végan, il croit à la réincarnation de l’hindouisme, «au High Ground», une métaphore du Nirvana. En revanche, Stevie WONDER ne croit pas en un Dieu créateur : “When I sing about «God» in my music, I am just expressing a beautiful spirit deep down inside me” dit-il. Stevie WONDER recherche la paix de l’esprit et l’âme, dans toutes ses dimensions : «Love, me, is the most important thing in life. Love in its various forms, like the love you feel for friends, the love for your family, and the love for the people of the world” dit-il.

Stevie WONDER est, avant tout, attaché à l’amour familial. Ainsi «Songs of Key in my life» est dédié à sa famille «To my mama and my father, thank you for being my mama and my father. Thank you for letting me be your son. Milton, Calvin, Larry and Timothy, thank you for letting me to be your brother” écrit-il. Stevie estime que sa mission est de répandre l’amour à travers sa musique ; il faut toujours faire mieux et se perfectionner, constamment. En effet, il emploie ses frères Milton et Calvin pour ses affaires personnelles (aide habillage, chauffeur) et sa société, et Larry, jusqu’à sa mort. Son cousin, John est souvent son chauffeur. De son vrai nom Stevland Judkins MORRIS, Stevie WONDER est né le 13 mai 1950, à Saginaw, dans le Michigan. Issu d’une famille pauvre et désunie, 3ème fils d’une fratrie de 6 enfants, son père contraint sa mère, Lula Mae HARDAWAY (1930-2006), de se prostituer. Sa mère faisait de petits boulots pénibles et mal rémunérés, mais elle était d’une santé solide. Alors que ses parents se séparent, Stevie suit sa mère et ses sœurs à Detroit, dans le Michigan. Élevé à Detroit dans une famille pauvre mais attentionnée, sa mère, travaillant dans une poissonnerie, veille à ce que ses enfants ne quittent pas le droit chemin : «Je pense que j’ai découvert un truc de couleur lorsque je suis descendu, une fois, dans le Sud, lorsque ma grand-mère est décédée. Il y avait des enfants, des enfants blancs qui vivaient à proximité. Les enfants ont dit «Hé, Nègre !». Quoi qu’ils disent, j’ai frappé le gamin. Je n’ai jamais accepté la stupidité et l’ignorance» dit Stevie qui découvrait le racisme. Par conséquent, Stevie WONDER s’est toujours occupé de sa mère, jusqu’à sa mort. En 2005, il a fait ériger une statue à la mémoire de sa mère, dans sa ville natale, Saginaw. «I Wish» est une chanson évoquant, avec une nostalgie radieuse, le royaume d’enfance de Stevie WONDER.

Dans ce registre de l’amour familial, en 1976, «Isn’t She Lovely» est dédié à sa fille Aisha, un prénom africain, alliant force et intelligence ; elle est née le 7 avril 1975 : «My life had changer for better» dit-il. On entend Aisha babiller dans ce tube : «Moins d'une minute d'âge, je n'aurais jamais pensé qu'à travers l'amour nous ne ferions qu'un aussi adorable qu'elle. Mais n'est-elle pas adorable, faite d'amour ? N'est-elle pas belle, vraiment, le plus beau des anges. Hey, je suis si heureux. Nous avons été bénis par le ciel. Je n'arrive pas à croire ce que Dieu a fait. À travers nous, il a donné la vie à quelqu'un. N'est-elle pas adorable. La vie et l'amour, c'est la même chose. La vie c'est Aisha», chante-t-il. Stevie WONDER a chanté également, «How Will I Know You», avec sa fille : «C'est un duo très touchant pour moi, car je crois que les valeurs de la parenté sont fondamentales dans une société. Je vois tellement de gamins dans les ghettos qui n'ont pas de points de repère, qui sont livrés à eux-mêmes. Ils n'ont pas de parents pour leur dire ce qui est juste, ce qui est interdit, ou pour leur conseiller un livre» dit-il.

«As» est l’une des chansons les plus éblouissantes, les plus humanistes de Stevie WONDER ; il y développe une promesse d’amour, avec un grand lyrisme : l’amour pour la femme qu’il aime, mais aussi l’amour le plus universel, ou un amour d’ordre spirituel. L’Amour n’étant pas que de la joie, peut être aussi source de souffrance. Sa chanson, «Shelter in the Rain» est un hommage à son frère Larry, mort : «Je voulais montrer l'extrême complexité de ce sentiment. Aimer n'est pas qu'une source de plaisir, c'est également l'acceptation de ce qui nous fait souffrir, comme la perte d'un être cher.  Au début, je n'arrivais pas à accepter ce vide sans fin. J'étais enragé. J'ai compris à ce moment-là que cette souffrance ne pouvait guérir qu'à travers l'amour que je portais en moi pour Larry» dit-il. L’amour et la douleur sont parfois inséparables : «you cannot value joy, if you have not experienced what it is to cry and to be sad” dit-il. Stevie WONDER étant un homme à femmes, l’amour charnel est l’un des puissants moteurs de sa créativité musicale. Aussi, il est parfois confronté, à des amours contrariées. En 1968, dans «My Chérie Amour» il chante «Ma chérie amour, belle comme une journée d'été. Ma chérie amour, distante comme la voie lactée. Ma chérie amour, jolie petite que j'adore. Tu es la seule fille pour laquelle mon cœur bat. Comme je souhaite que tu sois à moi. Dans un café ou parfois dans une rue bondée, j'ai été près de toi, mais tu ne m'as jamais remarqué». Le 4 septembre 1970, Stevie WONDER se marie avec Syreeta WRIGHT qui co-écrit des chansons avec lui. Syreeta voulait être une artiste reconnue ; deux fortes personnalités qui ont fini par se séparer un an et demi après leur mariage. En fait, Stevie WONDER entretenait durant son mariage, une relation avec Yvonne WRIGHT «Marriage can also turn into a heavy possession trip. It can make people trapped» dit-il. Mais Stevie reconnaît lui-même ses infidélités : «Sex, even though it is beautiful, is man’s weekness» dit-il. Un de ses amis dit de Stevie qu’il a une mentalité de polygame : «Fucking and music, that’s Steve’s life» dit Lee GURRETT. C’est à cette période qu’il écrit «You are the Sunshine of my Life» une chanson sur l’amour, dédiée Syreeta WRIGHT, devenue son ex-épouse : «Tu es le soleil de ma vie, voilà pourquoi je serai toujours à tes côtés. Tu es la prunelle de mes yeux. Pour toujours tu resteras dans mon cœur. J'ai l'impression que tout ceci est le commencement, même si je t'aime depuis un million d'années. Et si je croyais que notre amour se terminait, je me retrouverais noyé dans mes propres larmes» écrit-il. En 1973, il rencontre Yolanda SIMMONS, qui recherchait un emploi de secrétaire ; il avait été séduit par le timbre de sa voix. Stevie se remarie avec Kai Millard MORRIS en 2001. Leur divorce est prononcé en 2015. En juillet 2017, après cinq ans de vie commune, il épouse Tomeeka Robyn BRACY.

Dans ses séductions ou ses rencontres malheureuses, Stevie WONDER expose ses peines de cœur, notamment dans «Overjoy» : «Au-dessus du temps, j'ai bâti mon château de l'amour, juste pour deux, bien que tu n'aies jamais su que tu étais ma raison. Je suis parti bien trop loin pour que tu me dises maintenant, que je dois me débarrasser de mon château. Au-dessus des rêves, j'en ai choisi un parfait à réaliser, bien que tu n'aies jamais su que c'était de toi que j'avais rêvé. Le marchand de sable est venu de si loin, pour que tu lui dises repasse un autre jour. Et bien que tu ne crois pas ce qu'ils font. Ils se réalisent, mes rêves se sont,alisés quand je t'ai regardée. Et peut-être aussi, si tu y croyais. Tu pourrais être aussi transportée de joie, aimée à la folie, par moi. (…). En amour, tout ce dont un véritable amour a besoin est d'une chance. Et peut-être qu'avec une chance tu te trouveras, toi aussi, comme moi, transportée de joie, aimée à la folie, par toi, par toi» chante-t-il.

II Stevie WONDER, chanteur de la Paix, la Liberté et la Solidarité

 

Le 3 mai 1973, Stevie WONDER ayant eu un accident grave, sa vie et sa musique ont été impactées : «You learn value of the life and the time» dit-il. Stevie WONDER pense que nous vivons un monde de péché, une vie trop trépidante et pleine de vanité. Chacun devrait donner le meilleur de lui-même, pour rendre le monde plus habitable. L’amour est une forme de respect de soi. Quand vous apprenez à vous respecter, vous aimerez mieux les autres. Subitement, Stevie WONDER investit de plus en plus dans l'humanitaire, la politique et la quête spirituelle : «Cette année-là, j'ai eu un grave accident de voiture. Je suis tombé dans le coma et j'ai perdu l'odorat. Depuis, ma vie a changé. L'une des premières choses que j'ai faites après ma convalescence fut de descendre dans le parc près de chez moi, à Los Angeles, et de m'étendre sur l'herbe pendant une heure. Je n'avais jamais fait ça. Jusqu'à ce jour, j'avais vécu dans un sentiment d'urgence : il fallait tout dire, le plus vite possible. Je n'étais pas vraiment là. D'un coup, je m'aperçus que ma vie personnelle, mon mariage étaient brisés. J'avais besoin de savoir qui j'étais, où je voulais aller. J'ai compris que la famille, la spiritualité, la réalité sociale devaient être pour moi des priorités. Et que la musique représentait définitivement mon moyen d'avancer dans cette voie» dit-il.

 

«On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux» écrit Antoine de SAINT-EXUPERY (1900-1944). «A Time to Love» est un puissant message, une déclaration d'amour et une danse de guerre. Un aveugle, même s’il ne voit pas, doit avoir «une vision», se battre pour que le monde prenne une autre direction : «J'ai vu les tours de New York brûler le 11 septembre et les bombes tomber en Irak. J'ai vu des hommes et des femmes mourir du sida. J'ai vu le racisme, la peur de la différence, la violence dans les yeux de l'autre. Et je vois les émeutes dans les banlieues de Paris. Où voulons-nous aller Je sens que je dois agir, me battre tous les jours pour que le monde prenne conscience et change de direction. Je ne conçois pas d'autres façons d'y parvenir, sinon à travers l'amour et l'investissement de soi. Certains d'entre nous ont cessé de rêver à un monde meilleur, de croire que nos utopies puissent devenir des réalités. Je sens que je dois agir, me battre tous les jours pour que le monde prenne conscience et change de direction. Je ne conçois pas d'autres façons d'y parvenir, sinon à travers l'amour et l'investissement de soi. Certains d'entre nous ont cessé de rêver à un monde meilleur, de croire que nos utopies puissent devenir des réalités. Mais que se serait-il passé si Martin Luther King nous avait dit : «Je fais un rêve». Mais je ne vais pas vous le raconter?». Lorsque j'écoute «Imagine», de John Lennon, je pleure. Je me fiche que l'on me prenne pour un naïf, que l'on dise que mes discours sont niais» dit-il à propos de «Time To Love».

 

Stevie est non-voyant, mais il a une vision des relations fondées sur l’égalité : “Je suis très reconnaissant que Dieu, m’ait accordé le talent d’écrire. Il m’offre la possibilité d’exprimer ce que je ressens” dit-il. Stevie WONDER, un humaniste doté d’une conscience aiguë de la réalité sociopolitique de son époque, s’est toujours battu pour l’émancipation et la liberté des Noirs. Il lutte pour l’égalité, contre la pauvreté et la compassion des gouvernants pour les fragiles. Ses chansons «Living for the City», «Big Brother», «You have not done Nothing” et “Happy Birthday to You” sont chargées de messages. Dans «Innervision»  Stevie rêve tout haut d'un pays où coulent le miel et le lait, où c'est la haine qui à son tour est un rêve et l'amour réalité ; il en appelle à un amour fondé sur la compassion à travers ses chansons :  «It was about the last days of beauty. All the horror and hypocrisy in the world today. People neglecting other people’s problem’s, and what needs doing socially, spiritually and domestically. I can only do it through my songs and I try to be positive about it” dit Stevie WONDER. «Free», est un hymne pour devenir et rester soi-même «Libre comme une rivière coule librement à travers l'infini. Libre d'être sûr de ce que je suis et de qui je n'ai pas besoin d'être. (…) Je n'ai rien, mais je possède la plus grande richesse, je suis libre. Être nulle part. (…) Libre comme une vision que seulement l'esprit peut voir» chante-t-il.

Stevie WONDER pense qu’il est investi d’une mission : «Being Steveland Morris, becoming Stevie Wonder, I have to ask to myself “Who is Stevie Wonder” ?” s’interroge-t-il. Ainsi, dans son rôle éducatif, Stevie WONDER dira au premier maire noir de Détroit, Coleman YOUNG (1918-1997), il faut que les policiers aillent dans les quartiers défavorisés, discuter de la situation des habitants dans les ghettos. Il pense que les artistes ont une mission d’éveilleurs de conscience, pour apprendre aux gens de la communauté à se respecter et à s’aimer. Dans «Ebony Girl» il a chanté la beauté et la fierté de la femme noire des ghettos, «a devastating beauty, a pretty girl with Ebony eyes». Chante-il dans «Ebony Girl». Dans les années 60, époque troublée, Stevie WONDER combat les inégalités raciales. «Living for the city» a été écrite pour un enfant de dix ans abattu par la police new-yorkaise : «Un enfant est né dans les temps difficiles du Mississippi. Entouré par quatre murs austères, ses parents lui ont donné de l'amour et de l'affection, pour qu'il soit courageux, pour qu'il aille dans le droit chemin. En vie juste assez, juste assez pour la ville. (…) J'espère que ma voix triste résonne en vous, et que ça vous motive pour faire en sorte que demain soit meilleur. Cet endroit est cruel, aucun autre endroit ne pourrait être plus froid. Si nous ne changeons pas, le monde sera bientôt du passé. Vivant juste assez, juste assez pour la ville» crie-t-il à la face du monde. Chanteur engagé dans la lutte pour les droits civiques, Stevie WONDER sait mettre son talent lyrique au service d’une cause essentielle : celle de l’égalité réelle. Dans sa dénonciation du racisme ancré dans la mentalité  d’une société esclavagiste «Living for the City» est une puissante dénonciation du racisme aux Etats-Unis. En 1973, «Innervision» relate, avec bruitage de rues, voix et sirènes de police, le parcours d’un jeune Noir issu d’une famille pauvre du Mississipi qui tente de survivre à New York. Ce jeune se retrouvant au mauvais endroit au mauvais, est accusé d’un crime et mis en prison.

En pleine guerre du Vietnam et de mouvement pour les droits civiques, Stevie WONDER a repris, le 4 mai 1966, la chanson de Bob DYLAN, «Blowing in the Wind» ; c’est un combat politique et social, pour la paix «Sans la paix, il n’y a pas d’amour, et l’amour est le sommet de la paix» dit-il. C’est un puissant hymne à la paix et à l’égalité : «Combien de routes un homme doit-il emprunter, avant de l'appeler un homme ? Combien de mers la colombe blanche doit-elle naviguer, avant de dormir dans le sable ? Combien de fois les boulets de canon doivent voler, Avant qu'ils ne soient à jamais bannis ? (…) Combien d'années doivent exister certaines personnes, avant d'être autorisées à être libres ? Combien d'oreilles doit avoir une personne, avant d'entendre les gens pleurer ? Et combien de morts cela prendra-t-il jusqu'à ce qu'il sache, que trop de gens sont morts ?» chante-t-il.

«High Ground», sur fond de guerre du Vietnam et de la lutte pour les droits civiques, est adressé en particulier à la communauté noire. Stevie WONDER les exhorte à continuer à se battre pour des principes et valeurs, pour la liberté et la dignité, jusqu’à ce que ces objectifs soient atteints : «Les gens continuent d’apprendre. Les soldats continuent de combattre. Les gouvernants continuent de mentir, tandis que ton peuple continue de mourir. (…) Je suis tellement heureux, il (Dieu) me laisse essayer encore. (…) J’ai vécu un monde entier de péché. Je suis tellement heureux de savoir, plus que je ne le savais alors, je vais continuer de persister, jusqu’à ce que j’atteigne le sommet de la montagne» écrit-il.

Militant des droits civiques et ayant combattu contre la guerre du Vietnam, Stevie WONDER s’est réjoui de l’arrivée de Barack OBAMA, élu et réélu président des Etats-Unis «Beaucoup de personnes qui ont contribué à l’arrivée de ce jour : la famille Kennedy, la famille King, le révérend Jackson, les fillettes tuées par le Ku Klux Klan en Alabama [dans un attentat à la bombe contre une église baptiste, en 1963], Emmett Till (un métayer de 14 ans atrocement assassiné dans le Mississippi en 1955 pour avoir tenté de séduire une femme blanche), ainsi qu’à tous les militants des droits civiques assassinés. J’ai pensé à tous ces gens qui ont contribué à l’arrivée de ce jour» dit-il. Cependant, Stevie WONDER est resté lucide sur les responsabilités de Barack OBAMA «Vous savez, la lutte ne commence que lorsque vous gagnez. C’est là que le challenge commence. Quand vous réussissez, il y a toujours ceux qui vont trouver quelque chose contre vous, qui pensent que ça n’aurait pas dû arriver. Il y a des gens, et pas seulement en Amérique, qui ont espéré la défaite de Barack Obama. Mais une des choses importantes dans la vie est d’avoir la foi : ceux qui étaient négatifs et ce qu’ils ont dit n’ont fait que nous encourager à y croire plus encore, nous donner plus de détermination» précise-t-il.

Stevie WONDER compose «Haven’t Done Nothing» pour financer une campagne en Afrique de lutte contre la mouche tsé-tsé, facteur de cécité des enfants. Subitement, il s’intéresse à l’art africain. Un des premiers objets d’art ancien africain qu’il a acquis était une statue Dan de la Côte d’Ivoire achetée à Los Angeles vers 1980 auprès du marchand d’art Amadou Yacine THIAM, qu’il a ensuite offerte à Ron CARTER, grand musicien de jazz. En 1974, Stevie WONDER voulait abandonner la musique pour aller s’installer en Afrique, berceau de l’Humanité, afin de combattre la pauvreté «hope to bring back an alternative way from Africa» dit-il. Ce voyage pourrait aussi enrichir sa musique : “When you go into a culture or a different country, and you hear a certain kind of music, you can really show your appreciation of the music” dit-il.

 

En mars 1982, le chanteur en duo avec Paul McCARTNEY «Ebony and Ivory» est classé n°1. C’est un réquisitoire contre l’Apartheid. Lorsque Stevie WONDER, en 1984, a dédié «I just Called to Say I Love You» à Nelson MANDELA, en prison depuis 22 ans, sa musique a été interdite d'Afrique du Sud, et célébrera la libération de Nelson MANDELA. I Just Called to Say I Love”, une musique de film : “Pas de jour de l'an à fêter. Pas de bonbons au chocolat en forme de cœurs à offrir. Pas de premier jour de printemps. Pas de chanson à chanter. (..) En fait c'est juste un jour comme les autres. (…). J'ai simplement appelé pour te dire je t'aime. J'ai simplement appelé pour te dire combien je me soucie de toi. J'ai simplement appelé pour te dire je t'aime. Et je l'ai dit du fin fond de mon cœur» dit-il. «Master Blaster» extrait de «Hotter than July», est bâti sur un rythme reggae en hommage à Bob MARLEY (1945-1981). Cette chanson évoque également la fin de la guerre de libération du Zimbabwe, survenue en 1979.

En 1985 Stevie participe au concert du «Band Aid» à Philadelphie, contre le SIDA, et en 1985, au projet «USA for Africa» contre la faim. Il a fait ses recommandations aux Africains, 60 ans après les indépendances : «Je crois vraiment que l’Afrique doit réussir à se présenter comme un continent uni. Trop de ressources naturelles ont été commercialisées sans que les peuples n’en bénéficient. Il faudrait les nationaliser à l’échelle du continent pour un partage juste des richesses. Et parvenir à dégager une langue centrale qui rassemble tout le monde. Nous devons laisser à tous la chance de grandir, de se développer, et de réussir» dit-il. Stevie ne connaît que le genre humain et l’Afrique est le berceau de l’Humanité : «C’est dans mon sang. Noirs, blancs, marron, jaunes ou je ne sais quoi encore… nous avons tous sur la planète un instinct naturel nous liant à l’Afrique puisque ce continent est le berceau de l’humanité. Il est naturel de se rapprocher de cette essence. Depuis tout petit, par exemple, j’écoute Myriam Makeba» dit-il.

 

Sous ses airs festifs et légers, «Happy Birthday to You» est en fait un véritable monument à la mémoire de Martin Luther KING, assassiné le 4 avril 1968. Stevie WONDER a mené la campagne pour que l'anniversaire de Martin Luther KING soit déclaré fête nationale. L'idée de faire reconnaître l'anniversaire du défenseur des droits civiques comme un jour férié a été proposée avant même les funérailles de Martin Luther KING. Le membre du Congrès John CONYERS, un démocrate du Michigan, a présenté un projet de loi proposant la fête nationale quatre jours seulement après l'assassinat, mais les conservateurs ont voulu enterrer ce projet, par des manœuvres dilatoires. Le projet de loi étant au point mort au Congrès, Stevie WONDER s'est consacré à sensibiliser et à soutenir la fête. En 1979, il se lance dans une tournée qui se terminera par un rassemblement sur le National Mall à Washington DC pour célébrer l'anniversaire de King. La tournée à guichets fermés mettait en vedette les amis célèbres de Stevie WONDER, notamment Michael JACKSON, Gil SCOTT-HERON, Diana ROSS et Carlos SANTANA. La finale à Washington DC a attiré une foule de 100 000 personnes.

En fait, la chanson «Happy Birthday» en hommage à Martin Luther KING (1929-1968), a été incluse sur son album de 1981, «Hotter Than July». Puis, en 1982, Stevie WONDER et Coretta SCOTT KING (1927-2006) ont présenté une pétition avec plus de six millions de signatures en faveur de «Martin Luther King Day» au président de la Chambre. Finalement, le Congrès a adopté le projet de loi et le président Ronald REAGAN a finalement signé la fête en 1983 : «Nous ne sommes qu'un grain de sable, mais, si chaque être faisait chaque jour un geste pour la paix, pour l'égalité et le respect de la vie, tout pourrait changer» dit-il. Le 20 janvier 1986 eut lieu la première commémoration du «Martin Luther King Day». Le concert qui eut lieu ce jour fut mémorable et Stevie WONDER en fut la vedette principale.

Happy Birthday to you”, en hommage à Martin Luther KING, est également une chanson adaptée aux 70 ans de Stevie WONDER : «Vous savez, il n'a pas beaucoup de sens, il devrait y avoir une loi contre quiconque se fâche, lors d'une journée dans votre célébration, parce que nous connaissons tous dans nos esprits, qu'il devrait y avoir un temps que nous pouvons mettre de côté, pour montrer à quel point nous vous aimons. Et je suis sûr que vous en conviendriez, il ne pouvait pas tenir plus parfaitement, que d'avoir un parti mondial le jour où vous êtes né. Happy Birthday to You. Je n'ai jamais compris, comment un homme qui est mort pour le Bien, ne pouvait pas avoir un jour de célébration pour sa reconnaissance, parce qu'il ne devrait jamais être tout simplement parce que certains ne peuvent pas voir. Le rêve aussi clair qu'ils devraient faire devenir une illusion Et nous savons tous tout ce qu'il représentait, le temps qu'il apportera. Pour la paix de nos cœurs chanteront : Happy Birthday to You !

Bibliographie sélective

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Paris, 13 mai 2020, 70ème anniversaire de Stevie WONDER, par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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9 mai 2020 6 09 /05 /mai /2020 17:52

Tout le monde a en tête ce succès planétaire de Little Richard «Long tall Sally». Pourtant Little Richard, oscillant entre le diable et le bien, voulait se consacrer à l'Eglise où il a longtemps été au service de la foi. En effet, devenu riche, Little Richard achète une maison à Los Angels, et y emménage avec sa mère. Mais subitement, en 1957, et au sommet de sa gloire, il annule son concert en Australie, pour devenir missionnaire de la congrégation «Church of God». Après cette conversion, il épouse en 1959, avec Ernestine CAMPBELL ; il avait fait attendre la famille, pendant 6 heures, le jour du mariage. Le couple a adopté un enfant.  Little Richard étant bisexuel, surpris dans des toilettes avec d’autres hommes, son mariage est dissous, après 4 ans d’union. «J’ai été gay toute ma vie, et je sais que Dieu est Amour, pas de haine» dit-il au magazine Penthouse.

Plein de sensualité, libidineux, insolite, extravagant, Little Richard est un artiste très créatif. Porté par sa voix profonde, Little Richard a fasciné toute une génération et inspiré d'innombrables artistes, comme Jimi HENDRIX, James BROWN, les Beatles et Elvis. Avec Chuck BERRY (1926-2017) et Fats DOMINO (1928-2017), il a contribué à métamorphoser le Blues. «Je suis l’architecte du rock’n’roll, l’initiateur, celui qui le personnifie» aimait-il dire. Il était le chanteur préféré du boxeur, Mohamed ALI (1942-2016). A neuf ans, David BOWIE (1947-2016)  fut fasciné en voyant un film de Little Richard : «Sans lui, je ne serais probablement jamais devenu musicien», dira cet artiste. Michael JACKSON (1958-2009) avait acheté tous les droits de publications des Beatles, mais il ignorait que ces droits concernaient aussi Little. Quand il l’a su il a restitué à Little Richard, intégralement, tous ses droits de publication, et gratuitement. «Little Richard a surgi dans ma vie avec ses cris lorsque j'étais adolescent. Je dois en grande partie à Little Richard, et à son style, ce que je suis devenu, et il le savait. Il disait : «J'ai appris à Paul tout ce qu'il sait». Et je devais admettre qu'il avait raison», dit Paul McCARTENAY, à la mort de Little Richard.

Little Richard, de son vrai nom Richard Wayne PENNIMAN, est né le lundi 5 décembre 1932, à Macon, en Géorgie : «He was a biggest baby I ever had, ten pounds. A big boy. We named him Ricardo Wayne, but it was never put on his certificate like that” dira sa mère, Leva MAE STEWART (1912-1984), une femme d’une voix douce et calme, qui a épousé Bud PENNIMAN (1910-1952), un fils de curé et maçon de profession, puis barman, quand elle n’avait que 13 ans. Ils ont eu une fille, Peggy, quand elle avait 16 ans. Leur premier fils, s’appelle Charles (1930-1996). Little Richard est donc leur troisième enfant. Son père, tenancier de bar, tué par balle le 12 février 1952, lui avait dit un jour : «Mon père a eu sept fils, et moi aussi je voulais sept fils. Tu as tout gâché, tu n'es qu'une moitié de fils». Il mettra à la porte le jeune Richard, un enfant rebelle, handicapé par deux jambes de longueur différente. Si le jeune Richard traîne dans les églises, attiré par leur musique, il détonne aussi par ses allures efféminées. Mais celui qu'on surnommera Little Richard («Petit Richard») atteindra la taille plus qu'honorable de 1m80.

Little s'initie au chant avec ses frères et sœurs dans des formations gospel et gagne le surnom de «Little». A l’âge de 13 ans, il rencontre le chanteur Billy WRIGHT (1932-1991) et tente autant d'imiter sa manière de chanter que sa façon de se gominer. Little Richard ébranlera le paysage musical des États-Unis, et contribuera à populariser la musique noire américaine dans le monde. Adolescent, le jeune Richard se fait repérer en 1947 par une chanteuse de gospel. Il commence à chanter professionnellement, notamment dans des spectacles clandestins de Drag Queen. Le marché de la musique étant alors en plein essor, il commence à attirer l'attention des maisons de disques. En 1955, sa carrière connaît un tournant décisif «Tutti Frutti», un morceau qui symbolise la quintessence du Rock and Roll et porté par ces onomatopées qui feront le tour du monde. «Tutti Frutti», qui évoque à l'origine le sexe entre hommes, devient incontournable dans ses shows. Ainsi, lors d’un concert à Baltimore, en 1956, les femmes se déshabillent et jettent leurs sous-vêtements sur scène : «On n’a jamais vu un artiste venu du Rythm and Blues, si extraverti, si sauvage, si bruyant» dira Chris MORRIS.  En effet, doté d’un grand magnétisme et du sens du spectacle, abreuvé dans la culture du Gospel, symbole du Rock des années 50, ses autres chansons “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On” ou “Good Golly Miss Molly”, “Lucille”, “Ready Teddy”, l’ont rendu davantage célèbre.

Little Richard nous a quittés le 9 mai 2020, à Tullahoma (Tennessee). Les Beatles ont reconnu, et de son vivant, en 1984, l’énorme dette qu’ils ont l’égard de Little Richard, pionner et une des plus grandes légendes du rock : «I have these fantastic memories from a very early age, singing “Tutti Frutti” at school ; it was a big rave at the time.  The first song I have ever sang in public, was “Long Tall Sally”. When the Beatles was first starting, we performed with Richard in Liverpool and Hamburg, and we became closed friends. Richard is one of the greatest king of rock and roll” écrit Paul McCARTENAY dans la préface de la biographie de Little Richard que lui a consacrée en 1984, Charles WHITE.

“Il était mon étoile brillante, la lumière qui m'a guidé quand j'étais petit. C'est l'esprit original qui m'a poussé à faire tout ce que j'ai fait. J'ai fait des spectacles avec lui au début des années 90. Il était toujours toujours généreux, gentil et humble. Et en tant que musicien et performeur, toujours de la dynamite, on pouvait toujours s'appuyer totalement sur lui. En sa présence, (...) je me sentais le même petit garçon qui l'admirait autrefois (...) C'est comme une partie de votre vie qui s'en va" écrit Bob DYLAN en hommage au disparu.

Bibliographie très sélective

KIRBY (David), Little Richard, the Birth of Rock and Roll, New York, Continuung Int Pub House, 2009, 234 pages ;

WHITE (Charles), The Life and Times of Little Richard : the Quasar of Rock, préface de Paul McCartenay, New York, Harmony Book, 1984, 269 pages ;

WHITE (Charles), La rocambolesque histoire de Little Richard, traduction de Pierre Daguerre, Paris, éditions Clarb, 1990, 294 pages ;

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3 mai 2020 7 03 /05 /mai /2020 15:25

«J’ai appris avec une immense tristesse la nouvelle du décès  d’Idirune icône de l’art algérien. Avec sa disparition, l’Algérie perd un de ses monuments» écrit dans un tweet, le président algérien, M. Abdelmadjid TEBBOUNE. «Tu as marqué mon enfance [...] Je n’oublierai jamais notre rencontre», a écrit sur Instagram Zinedine ZIDANE, originaire de Kabylie. L’UNESCO a rendu hommage à «un ambassadeur éminent des cultures kabyle et berbère». La maire de Paris, Anne HIDALGO, a également rendu hommage à «son engagement humaniste». Pour Ferhat MEHENNI, célèbre chanteur exilé en France, Idir est «un astre kabyle éclairant l’immensité de l’univers». 

Idir, de son vrai nom Hamid CHERIET, est né en Algérie le 25 octobre 1949, à Ait Lahcène, à 35 km de Tizou-Ouzou, capitale de la Grande Kabylie, en Algérie. «Je viens d’Algérie et je fais partie de cette génération que l'on surnomme «les enfants de l'indépendance». Mon âge m'a permis d'entrevoir le drame de la guerre de libération. Comme tout le monde en Kabylie, j'ai entendu le son des fusillades entre les soldats de l'armée française et les combattants algériens, sans comprendre grand-chose aux histoires des adultes ! J'ai encore dans ma tête la sensation du ventre chaud de ma mère dans mon dos alors qu'elle recouvrait ses petits de tout son corps pendant que les coups de mortier nous assourdissaient. Je n'oublierai jamais ces sentiments de bien-être et d'impuissance» dit Idir. Son village se situe dans l'Arche des Aït Yenni (At Yenni), une des confédérations comptant de nombreux et illustres personnages Mouloud MAMMERI (1917-1989), écrivain, anthropologue et spécialiste de la culture berbère et Mohamed ARKOUN (1928-2010), islamologue et philosophe. Fils de paysans,  comme la majorité des enfants kabyles, originaire des montagnards du Djurdjura occidental, «At Wadda», suivant les Anciens, Idir a fait ses premières classes dans une école d'excellence, celle des Jésuites.

Dans les années 70, l'Algérie avait misé sur l'industrie pétrolière pour mener à bien son développement économique et Idir entreprit des études supérieures de géologie pour y faire carrière. Alors qu'il faisait ses études à Alger, le hasard a voulu qu'il remplace, en 1973, au pied levé, une vedette, la chanteuse Nouara, sur Radio Alger :  «Je n’ai pas choisi ce métier, c’est lui qui m’a choisi. J’étais destiné à chercher du gaz et du pétrole dans le Sud de l’Algérie. Peut-être le fait de ne pas avoir choisi ce métier, m’a donné la distance nécessaire pour faire ces choses avec désir et envie», dit-il. Avant d’aller chanter et pour ne pas froisser sa mère qui ne voulait pas qui ne voulait pas d’un fils saltimbanque, Hamid dût se trouver un pseudonyme : Idir : «Les Berbères ont cette particularité de donner des prénoms contraires à ce qui pourrait arriver. Au XVIIe siècle, il y avait des épidémies, il n’y avait pas d’eau, pas de dispensaire, pas de toubib à l’extérieur. Les nouveau-nés mourraient tout de suite à cause des infections. Alors, pour conjurer le sort, on les faisait appeler Idir dans l’espoir qu’ils s’en sortent. Moi, j’ai choisi ce nom parce que j’avais vite compris que ma culture était tenue par le plus cynique des impératifs, celui de la survie. Je n’avais pas envie que ma culture meure. C’était une façon aussi de conjurer le sort» dit Idir. Il entonne alors à la radio, une chanson «Rsed A Yidess» signifiant «Que le sommeil tombe». Idir se définit comme «celui qui croit au pouvoir de la poésie et à la force de l'émotion». Les chansons d’Idir sont un véritable retour aux sources, un pèlerinage musical et artistique, un vibrant hommage au «royaume de l’enfance» suivant une expression du président SENGHOR. Le sociologue français, Pierre BOURDIEU disait d’Idir : « Ce n’est pas un chanteur comme les autres. C’est un membre de chaque famille. »

Idir milite pour une Algérie diverse culturellement, religieusement et politiquement, mais rassemblée et pacifiée : «Il ne pouvait pas y avoir d'Algérie démocratique sans reconnaissance de sa diversité, sans que les femmes y aient les mêmes droits que les hommes. Et que l'idéologie nous empêchait d'être nous-mêmes. Comment mieux "respirer" dans notre beau pays ? Commençons par la Constitution. Son article 1er nous dit que l'Algérie est un «pays arabe». Tiens donc, pourquoi ? Comme je ne suis pas Arabe, je ne serais donc pas Algérien ? Curieux, non ? Et donc même chose pour tous les Berbères, les Kabyles, les Chaouis, les Touaregs ? Je ne suis pas Arabe mais je suis Arabophone. La nuance est de taille ! Corrigeons donc d'abord cette question identitaire qui nous permet de savoir qui nous sommes. L'article 2 nous dit que l'Islam est la religion de l'État. Ah bon ? On m'a toujours dit que l'État était permanent et éternel, le garant de la bonne marche des institutions. Mais on ne m'a jamais dit que l'État avait une religion » dit-il. Aussi, les chansons d’Idir sont un chemin qui le ramène au berceau de la paix et de ses valeurs culturelles. En effet, Idir est resté attaché à sa culture et à l'histoire des Berbères «Sans identité, on ne peut pas se développer ; on ne peut pas avancer» dit-il. Idir réclamait l'officialisation de la langue Amazighe. Peu de gens l’ont souligné, les manifestations de 2019, contre le régime de BOUTEFLIKA, qui a fini par tomber, sont venues de Kabylie, un peuple ayant soif de liberté et de reconnaissance de sa culture. Idir, en républicain, incarne à la fois figure de proue de l’identité kabyle et l’apôtre de l’ouverture ; chacun a sa place dans la société algérienne : «La berbérité est-elle devenue en Algérie, et ailleurs, négligée, occultée ? Nous, les Berbères, n'avons jamais intéressé grand monde : pas de pouvoir, pas de pétrole ou de gaz, et nos divergences n'ont fait qu'aggraver notre situation. Alors, que nous reste-t‑il ? Il nous reste notre identité et un grand attachement à ce qui est égalitaire. Il nous reste la valeur que l'on donne à la parole et cette laïcité naturelle que nous pratiquons ainsi qu'une religion qui permet à chacun de pouvoir chercher la lumière. L'émotionnel prime l'idéologie, et celle-ci n'est pas très courante dans nos horizons. D'où notre réflexe commun de nous débarrasser de toute idéologie pour retrouver notre liberté d'être et d'entreprendre. C'est pourquoi j'ai été si ému de voir flotter dans les rues des grandes villes d'Algérie ces dernières semaines (en 2019), aux côtés des drapeaux de l'Algérie, des étendards et des banderoles en langue amazighe. Cela prouve que cette mobi­lisation populaire a tout compris du défi d'une Algérie qui ­accepte enfin sa diversité. Comme si notre jour de gloire était enfin arrivé» dit-il.

Cependant, Idir n'appartenait à aucun parti «Mon seul parti est la promotion de la chanson et la langue berbère à travers le monde» dit-il. Idir aimait évoquer cet oiseau en cage qui rêvait de liberté. Idir, dans son art, milite pour l’abnégation et l’ardeur au travail «il faut avoir le désir d’avancer, et la patience» dit-il. Conteur et poète de la nature, Idir a été fortement influencé par sa Kabylie et l’environnement familial «Dès mon enfance, j’ai écouté ma grand-mère et ma mère qui étaient des poétesses. J’ai eu la chance de baigner dans cette ambiance. Les soirs d’hiver, elles me racontaient des histoires, des légendes, des contes ; je les écoutais chanter et réciter des contes. A la sortie de l’école, il fallait aider la famille en sortant les bêtes. De là à souffler dans un bout de roseau, il n’y a qu’un pas. Mes premières inspirations trouvent là leurs sources» dit-il. Idir a subi les influences des musiques marocaines et bretonnes, surtout celles de Kabylie, et en particulier de Slimane AZEM : «Signe du destin, je devais avoir huit ou neuf ans, Slimane Azem est venu dans mon village, pour chanter dans un garage. Mon frère m’avait payé la place pour l’écouter et m’avait même donné une pièce de cinquante centimes pour acheter sa photo. Slimane Azem est venu dans notre maison, invité par mon frère, après le spectacle. Il nous a laissé une petite mandoline et m’a donné un baiser sur le front. Et sur cette mandoline que j’ai commencé à toucher un peu la musique» dit-il.

Idir est un éveilleur de conscience : «Sans les chansons d’Idir, jamais mon père ne m’aurait parlé des figures de l’aube de son village natal. Sans ldir l’histoire de mon père serait muette» écrit une amie, Anaïs BOUHLOUL. Idir chante pour la diaspora algérienne, dans sa trajectoire parfois tragique, et en particulier celle les enfants d'immigrés kabyles en France qui méconnaissent le pays et la culture de leurs parents que ceux-ci n'ont pas su leur transmettre et qu'ignore l'institution scolaire. Idir, à travers, ses contes, sa poésie et sa musique, ainsi que son vaste savoir, fait découvrir à la diaspora algérienne, et notamment kabyle, les lieux de mémoire, les villages et les villes, l'économie montagnarde et de l'organisation sociale traditionnelle, villageoise et domestique, les qualités guerrières des Kabyles, la préhistoire, leurs mythes, bref leur culture et identité. La contribution artistique  d’Idir , ses poèmes et contes, c’est que vivent les immigrants : «Quitter son pays pour trouver de quoi vivre ses enfants. Vous savez ce que c’est, pour les travailleurs immigrés, de penser, chaque soir, quand ils sortent du boulot au pays natal qui d’ailleurs s’éloigne chaque jour un peu plus, de penser aux femmes qu’ils ont laissées, et qui sont devenues des sortes de Pénélope, dont le métier est l’attente et l’espérance, et surtout de penser aux enfants qu’ils ont faits et qu’ils n’ont pas vu grandir» dit Idir. 

Dans la suite des chanteurs de raï Cheb MAMI  et Khaled, installé en France depuis 1975, Idir signe un contrat avec Pathé Marconi son premier album datant de 1976 qui allait le rendre célèbre «Vava Inouva» (mon petit papa) : «Je t’en prie mon petit papa, ouvre-moi la porte. O fille de Ghriba fais tinter les bracelets. Je crains l’ogre de la forêt papa. La bru derrière le métier à tisser, sans cesse remonte la tendresse. Les enfants autour de la grand-mère, s’instruisent par les contes d’antan » chante-t-il. Dans ce conte «Vava Inouva» immortalisé par Idir, une jeune fille parvient à sauver son père prisonnier d'une forêt peuplée d'ogres et de fauves. Cette chanson faisant l’éloge de la famille protecteur et source de la tradition orale, qui a fait le tour du monde, est devenue un grand classique ; elle a été diffusée dans 77 pays et traduite en 15 langues. Tout en restant en contact avec la culture kabyle, Idir a choisi l’exil :  «avec un seul parti, un seul journal, où l’on nous envoyait des profs pour nous enseigner les fondements du marxisme et faire de nous de parfaits petitsJe suis venu enregistrer un 33-tours avec «A Vava Inouva», qui a bien fonctionné, et j’ai commencé à envisager de rester ici puisque la chanson m’avait choisi, mais toujours avec une valise prête à partir dans ma tête» dit-il. Accompagné d'une guitare traditionnelle, Idir chante avec une voix douce et juste d'une grande poésie ; il représente l'identité culturelle berbère et la défense des valeurs culturelles algériennes. Homme discret et simple, Idir n'avait pas la grosse tête, il était proche du peuple et est resté en contact avec la communauté kabyle en France. Pour lui, pour exister, il faut regarder d’où on vient et avancer, dans le bon sens : «J’ai tout aimé de ces manifestations (celles de 2019 contre le régime de Bouteflika) : l’intelligence de cette jeunesse, son humour, sa détermination à rester pacifique. J’avoue avoir vécu ces instants de grâce, depuis le 22 février 2019, comme des bouffées d’oxygène. De toute façon, nous sommes condamnés à réussir. Continuons donc à réfléchir en termes de Nation algérienne vers le progrès. Si nous restons unis, rien ni personne ne pourra nous défaire» dit Idir.

«Chanteur d’Ici et d’Ailleurs» comme il se définissait, Idir tout en étant ferme dans ses valeurs culturelles, était en paix des autres ; il répandait la joie autour de lui. Tout en restant attaché à la culture de la Kabylie, Idir était aussi tolérant et ouvert aux autres. Ainsi, en 1999, il sort son album «Identités» et entame la collaboration avec divers artistes français dont Manu Chao, Dan Ar Braz, Maxime LE FORESTIER, Zebda et Gilles SERVAT. Idir a chanté en Amazighe et en français avec de grands artistes français comme Charles AZNAVOUR (La Bohème), Jacques HIGELIN (On The Road), Francis CABREL (La Corrida) et Patrice BRUEL (D’Ici et Ailleurs).

Par ailleurs, Idir chantait aussi dans la langue de nos ancêtres, les Gaulois, témoignant ainsi que ce qui fait la force de ce pays, c'est sa diversité culturelle. Pour lui, la langue française, ce n'est pas seulement la langue de l'ancien colonisateur, mais c'est aussi et surtout «un butin de guerre» pour les anciens colonisés, suivant une expression de l'écrivain Algérien, d'origine Kabyle, KATEB Yacine (voir mon article). Ainsi, il a chanté «Lettre à ma fille» (en français) avec sa fille, Thanina : «En Algérie, ils avaient chassé la langue française sous prétexte que c'était la langue du colonialisme. Ben voyons! Comme s'il fallait jeter dans un même sac à ordures les criminels de l'OAS, les généraux putschistes et les colons mais aussi Hugo, Diderot, Voltaire, Proust et tant d'autres grandes plumes du génie français. Le grand Kateb Yacine affirmait que la langue française était un butin de guerre. Violent certes, mais un butin, on en fait son miel, on ne le jette pas par les fenêtres» dit-il.

Idir était attaché à la République et à la Fraternité ; il défend «les couleurs de la France», une France multiculturelle, du vivre ensemble. Ainsi, quand le Nabot, l'Homme du Fouquet's alias Paul BISMUTH, engage en 2007, sa politique odieuse d'identité nationale, Idir répond avec les armes de l'artiste et chante «La France en couleurs». Aussi, l'ancien président, François HOLLANDE lui a rendu hommage «Idir a envoûté des générations au rythme de ses mélodies douces, généreuses et émouvantes. C'était un grand ambassadeur de la culture kabyle et un immense poète algérien. Ses oeuvres seront chantées encore longtemps des deux côtés de la Méditerranée» écrit-il.

Défenseur de la liberté, de la paix, de la tolérance et de la démocratie, militant de la cause de l'homme et de la fraternité, Idir a participé à différents concerts à la suite de graves troubles internes en Algérie. Le 22 juin 1995, il participe à un concert avec Khaled, organisé par une association «l'Algérie, la Vie».  Idir n’était pas dupe sur la nature de la bourgeoisie nationale algérienne et de son armée, qui ont confisqué le pouvoir en leur profit : «Mais lorsque l'armée des frontières s'est emparée d'Alger en confisquant le pouvoir au GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), j'ai compris que l'on allait passer d'un régime petit-bourgeois libéral à une véritable prise du pouvoir par les militaires. Avec Boumediene qui a mis Ben Bella au pouvoir le temps d'une «récréation», on se rendait compte que cette libération du peuple n'était qu'un leurre. Dès le départ, Hocine Aït Ahmed et son Front des forces socialistes se sont insurgés contre cette injustice du pouvoir. Les événements qui ont suivi ont prouvé que l'idéal de mon pays avait été soldé par avance! Désormais, ses habitants compteraient pour du beurre» dit-il. Idir est de ceux qui élèvent la voix sans hausser le ton : «Je n’ai jamais été un bon général de brigade Je revendique cette langue amazighe que je connais et que je vis. Mais maintenant, il s’agit de montrer ce que je peux faire avec, comment est-ce que je peux m’inscrire avec les autres, et ça aussi, c’est un acte militant et politique» dit-il.

Jacques LANG, président de l'Institut du monde arabe et ancien ministre de la culture de François MITTERRAND lui a rendu hommage «Chanteur-poète, sa douce voix résonnait puissamment en nous, comme le chant d'un berger rêveur. Idir était un chanteur de Lumière. Il nous berçait de mélodies douces et nous transportait vers les hauts plateaux de la Kabylie, dont il était le chanteur magnifique, et l'ange protecteur e bienveillant» écrit-il. «Humble troubadour, véritable conteur, Idir parlait de la belle culture Kabyle avec une passion sincère et un enthousiasme militant. Il nous donnait du bonheur, celui des choses simples, celles qui imprègnent et touchent l'âme» ajoute Jack LANG.

Bibliographie

ALLIOUI (Youcef), Idir ou le messager de Jugurtha, vie d’un chanteur kabyle, entre légende et histoire identitaire, Paris l’Harmattan, 2019, 278 pages ;

AOUS (Rachid), Musiques d’Algérie, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, Horizons Maghrébins, Droit à la mémoire, n°47, 2002, 200 pages, spéc sur Idir, pages  187-190 ;

BERNARD (Yves), «Le retour aux sources d’Idir», Le Devoir, du 15 mars 2013 ;

BOUSSEKIBE (Boussad), Vava Inouva : conte Kabyle, Paris, Enag, 2005, 30 pages ;

CLEMENCEAU (François), «Le chanteur algérien, Idir», Le Journal du Dimanche, du 6 avril 2019 ;

LACOSTE-DUJARDIN (Camille), Le voyage d’Idir et Djya en Kabylie : initiation à la culture kabyle, Paris l’Harmattan, 2003, 133 pages ;

MANKOUR (Mohamed), Vava Inouva : l’extravagante histoire de pois chiches : contes kabyles, Paris l’Harmattan, 2009, 65 pages ;

YACOUBEN (Mélaz), Contes berbères de Kabylie et France, Paris, Karthala, 1997, 143 pages.

Paris, le 3 mai 2020 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 16:08

«Manu DIBANGO (1933-2020), patron de la Soul Makossa et de la World Music» par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

«Je salue la mémoire du grand musicien africain, le célèbre saxophoniste, Manu Dibango. Sa longue carrière est un exemple d’audace créatrice, d’innovations et de constance» écrit le président Macky SALL, à l’annonce du décès de l’artiste.

Manu DIBANGO, saxophoniste et légende de l'afro-jazz, a été initialement hospitalisé à l’hôpital Lariboisière, pour cause de coronavirus. A la suite de folles rumeurs, l’artiste franco-camerounais avait annoncé, lui-même, sur sa page Facebook, qu’il «se repose et récupère dans la sérénité». Cependant, ce que nous redoutions est bien arrivé. Notre cher Manu est bien décédé du Coronavirus, ce mardi 24 mars 2020, et sa famille a confirmé cette bien triste nouvelle. En effet, Manu DIBANGO, un artiste talentueux, jovial, fort sympathique, généreux, ouvert d’esprit, était surtout engagé pour de nobles causes. Très proche des Socialistes, et admirateur de François MITTERRAND (1916-1996), Manu était un grand humaniste. «Manu Dibango, au-delà de son talent de musicien, était un humaniste, un homme de progrès, un artiste engagé en particulier au sein de SOS Racisme. Il a participé aux combats essentiels pour les droits de l’Homme tout en affichant une joie de vivre à nulle autre pareille» écrit Jacques LANG, dans son hommage à l’artiste. En effet, le 14 mai 1986, Jacques LANG, alors ministre de la culture, avait décoré Manu de la médaille des Arts et des Lettres. Je m'incline très respectueusement devant la disparition de ce géant de la musique, un immense précurseur qui a ouvert les portes pour les autres.

Emmanuel N'Djoké DIBANGO, dit Manu DIBANGO, est né à Douala, au Cameroun, le 12 décembre 1933. «Je suis un animal ! Je suis Djoké, l’éléphant et ma trompe c’est mon saxo» dit-il. Manu, ce Parisien d’adoption, a réussi à marier le Jaz et la musique traditionnelle africaine : «Grâce au Jazz, j’ai pu découvrir et aimer toutes les musiques que j’aime à commencer par la musique classique. Le Jazz est une musique beaucoup plus rigoureuse qu’on le croit habituellement» dit-il. En effet, Manu DIBANGO se définit comme «un vrai cow-boy, toujours à cheval» entre plusieurs cultures, entre vin de palme et beaujolais, bals provinciaux et gris-gris africains.

Manu DIBANGO a toujours prêché la diversité culturelle, le respect mutuel et la tolérance : «On ne peut pas peindre du blanc sur du blanc, du noir sur du noir ; nous sommes tous des révélateurs les uns des autres» dit-il. La musique est un moyen de surmonter les différences «le dialogue, c’est d’abord une musique» dit-il. Manu, dans sa profonde soif de rencontrer l’autre, ne s’adresse ni aux Africains, ni aux Occidentaux, mais à l’humain. «Manu Dibango incarnait l’âme de la musique africaine en France et en Europe. Sa voix profonde et chaleureuse, le son authentique de son saxophone, ont été autant de traits d’union entre les musiques africaines et le jazz, entre celui-ci et les musiques populaires» écrit Jack LANG. Dans un pays miné par des conflits ethniques, ses parents sont pourtant d’originaires différentes : son père, Michel Manfred N’Djoké DIBANGO, est Yabassi, et sa mère Douala. Sa famille, de confession protestante, est bien investie dans l’animation des églises. Son père, d’une grande rigueur morale, est un exemple pour son fils. Sa religion n'y est sans doute pas étrangère. En effet, la famille est protestante. Le soir, Manu va au temple, sa mère s'occupe de la chorale, et lui enseigne des rudiments de musique : «Une fois mes classes terminées, je me rendais au temple. Ma mère y dirigeait la chorale des femmes. C’est là que j’ai été touché par le virus de la musique» dit-il au Courrier de l’UNESCO. Son père était fonctionnaire «une situation rare et valorisante. A l’époque, il n’y avait pas de radio. Mais nous avions la chance d’avoir un gramophone. Je m’en servais, en douce, pendant l’absence de mes parents. Je faisais le chef d’orchestre. Ce que j’appréciais avant tout, c’était de marier les voix, d’en faire un instrument humain, qui sonne juste et fort. J’ai fini par m’approprier les mélodies que j’apprenais» dit-il. Dans ce Cameroun, sous protectorat français, le jeune Manu entendait la musique occidentale, que les musiciens africains des bars et hôtels reprenaient : «Nous, les gosses, nous transformions, à notre tour, «c’est à peu près». D’un côté, il y avait la musique d’initiation, avec les tambours ou les instruments en bois, comme les tams-tams. Enfin, aux noces ou aux funérailles, nous entendions jouer des guitaristes traditionnels» dit Manu DIBANGO.

Sa scolarité commence par l'école du village et se poursuit à l’école française. Une fois son certificat réussi, son père veut l'envoyer faire ses études en Europe, estimant que c’est dans la haute administration que l’on pouvait réussir sa vie. C’est ainsi qu’en mars 1949, le jeune Manu, à 15 ans, après 21 jours en bateau, débarque à Marseille. Sa famille d'accueil, les Chevalier, se trouve en réalité à Saint-Calais dans la Sarthe, un département de l'ouest de la France. Il offre à ses hôtes 3 kilos de café, une denrée rare après la guerre, ce sera également le titre de son autobiographie où sont puisées l’essentiel des informations. 

Après l’internat, à Saint-Calais, Manu poursuivra ses études au lycée à Chartres (Eure et Loire). Il y retrouve quelques Africains, généralement des fils de bonne famille. Manu séjournera aussi à Château-Thierry et Reims. C’est dans les colonies de vacances réservées aux enfants camerounais, notamment à Saint-Germain-en-Laye, que Manu DIBANGO commence à faire valoir ses talents musicaux en grattant la mandoline, et en jouant au piano. Manu a toujours la chance de faire la bonne rencontre, au bon moment. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de son idole, Francis BEBEY (1929-2001), qui lui fait découvrir la musique noire américaine (Sidney Bechet, Louis Armstrong). Manu DIBANGO n’est pas connu pour ses talents de chanteur, mais de saxophoniste, un instrument qu’il apprend à maîtriser. Un petit groupe de musique est alors formé. Manu fait un peu de musique à Monaco et souhaite engager des études de commerce, sans succès.

Après avoir obtenu sa première partie de baccalauréat, Manu, passionné par la musique, s’en va en Espagne. Son père lui, qui croyait peu au destin d’un artiste, lui coupe les vivres. Qu’à cela ne tienne, saxophone en main, il écume les boîtes et autres bals de campagne et se fait connaître grâce à son art. 

En 1956, Manu DIBANGO décide d'aller tenter sa chance à Bruxelles. Par le biais d'un ami, il est embauché au «Tabou», cabaret à la mode dans la capitale belge. Il fait la connaissance d'un mannequin, Marie-Josée dite Coco, une blonde belge, son ange gardien qu’il épousera le 6 mars 1957. Coco, disparue en 1995, lui donne 3 enfants (Michel, Marva et Géorgia) et Manu a un quatrième fils, avec Hélène WOBE, James, ainsi que 7 petits-enfants. Après une brouille avec le patron du Tabou, on lui propose une mini-tournée avec un orchestre sur les bases américaines en Europe. Manu se produit au Moulin Rouge d'Ostende et au Scotch d'Anvers. En en 1958, il signe un contrat de deux ans au Chat Noir à Charleroi.

En 1960, il est embauché dans une boîte bruxelloise, les «Anges noirs», une boîte de nuit créée par un Sénégalais d’origine cap-verdienne, Luiz VIEIRA DA FONSECA, et fréquentée par d’éminents hommes politiques et intellectuels zaïrois, venus à Bruxelles négocier l’indépendance de leur pays. Manu DIBANGO, qui jouait jusqu’ici pour les Occidentaux (Cha Cha, Tango), découvre une musique africaine élaborée, notamment celle du Congo. Là aussi, il fait une rencontre décisive, avec Joseph KABASELE (1930-1983), dit Grand Kallé, le chef d’Orchestre congolais, venu, à Bruxelles, enregistrer avec des moyens modernes, des morceaux, pour la célébration de l’indépendance du Congo : «Il y a eu la fameuse table ronde en 1960. Je jouais à Bruxelles chez un Sénégalais, métis du Cap vert qui s'appelait Fonseca. Il avait un club où se retrouvaient le soir les Congolais qui étaient là à l'époque : Patrice Lumumba, Kalondji, Mobutu était encore journaliste d'ailleurs. Lumumba était venu avec Joseph Kabasélé. Kabasélé avait besoin d'un saxophoniste. Le sien était malade. Le destin est passé par là» dit Manu DIBANGO. En effet, Manu DIBANGO remplace au pied levé le saxophoniste de Joseph KABASELE et en 15 jours, ils enregistrent plus de 40 morceaux, dont le fameux «Indépendance Cha Cha», un tube d’un succès planétaire.

Manu DIBANGO séjournera deux ans, de 1961 à 1963 au Congo belge : «C'était la guerre Il y avait déjà les Casques bleus là-bas. Quand je suis parti en août 61 on venait de tuer Lumumba six mois avant. On était jeunes et inconscients. Avec ma femme belge, on était le seul couple mixte dans tout ce bazar ! Je vous garantis qu'à l'époque ce n'était pas une petite affaire ! On était censé rester un mois. Je suis resté deux ans ! Mon aventure africaine a commencé comme ça» dit-il. Manu DIBANGO retourne de 1963 à 1965 au Cameroun, mais dans un contexte de guerre et de résistance, il sera obligé de regagner la France.

En 1972, Manu DIBANGO lance la «World music», faisant de lui un musicien majeur de la fin du XXe siècle. À l'occasion de la Huitième coupe d'Afrique des Nations, grand événement footballistique qui se déroule à Yaoundé en 1972, Manu DIBANGO compose un hymne dont la face B du 45 tours, «Soul Makossa», un énorme succès : «J'étais parti faire un single : «L'hymne de la huitième coupe d'Afrique», dont personne ne se souvient aujourd'hui !». Comme il faut bien une face B. j'avais composé ce morceau que je jouais dans le quartier à Douala. On perd la coupe. Le Congo nous bat 1 à 0. Personne ne voulait plus entendre parler de ce disque ! Un ou deux ans après-c'était l'époque de "Black is beautiful», du livre «Racines» d'Alex Haley- les noirs américains sont venus en France chercher des disques d'Africains. Dans le lot il y avait ce petit 45 tours. And the winner is», dit-il. En effet, un disque jockey américain, venu à Paris, a écouté «Soul Makossa». C’est la révélation, et Manu DIBANGO est invité à New York, pour faire la première partie des «Temptations». Ce titre, plagié par de nombreux artistes noirs américains, notamment par Rihanna avec «Please Don’t Stop the Music» et Michael JACKSON (1958-2009) avec son morceau «Wanna Be Starting Something», qui sera contraint à un arrangement financier. 

Manu DIBANGO est fier de découvrir que les grands musiciens noirs américains écoutent également la musique africaine, et s’en inspirent, sans le dire. Decca prend contact avec Atlantic, pour une tournée de 10 jours de Manu DIBANGO ; il va se produire au mythique Apollo à Harlem. En France, et en raison de cette notoriété américaine, on lui permet, enfin, en 1973, de se produire, à Paris, à l’Olympia. Par conséquent, Manu est un précurseur ; il a ouvert la voie pour tous les musiciens africains, qu’on écoutait en France, mais dont la musique n’était jamais produite et exploitée, commercialement : «La musique africaine a commencé à être connue en France avec Myriam Makeba et le combat qu'elle menait contre l'Apartheid. Elle a été la première Africaine à jouer à l'Olympia. Des gens comme moi qui sont partis aux États-Unis dans les années 70 ont donné une certaine image de l'Afrique» dira Manu DIBANGO. L’artiste accompagne alors les musiques de films africains : «L’Herbe sauvage», en 1975, de l'ivoirien Henri DUPARC, «Ceddo», en 1976, du Sénégalais SEMBENE Ousmane, et en 2003, «La colère des Dieux» d’Idrissa OUEDRAOGO. De 1974 à 1979, Manu DIBANGO dirigera l’orchestre de la télévision ivoirienne.

Manu DIBANGO, c’est avant tout un immense militant de la cause africaine et de sa diaspora. En effet, en 1992, Manu DIBANGO enregistre «Wakafrica» ou «l’Afrique en route», un album de reprise de grands tubes africains, avec la collaboration de divers artistes africains (Youssou N’Dour, Salif Keita, Angélique Kidjo) et d’autres pays.

Homme de radio, de télévisions et de riches rencontres, il a notamment participé à l’émission, «Pulsations» produite par Gésip LEGITIMUS (1930-2000). Ami de Hervé BOURGES, il a collaboré avec de nombreux artistes, notamment avec Baaba MAAL,  Nino FERRER (1934-1998) et Dick RIVER (1949-2019), la carrière musicale de Manu DIBANGO, n’a pas été toujours linéaire, mais c’est un grand précurseur et d’une longévité sur la scène exceptionnelle, de plus 60 ans. Il veut réussir sa vie de grand-père, pour sept petits-enfants. Manu DIBANGO estime qu’il a eu une vie bien remplie. 

Manu DIBANGO a livré son testament à tous les Africains. En effet, plus de 60 ans après l’indépendance, il pose cette redoutable question, sans réponse : «Qu’est-ce qui cloche ?». Il faut construire, au lieu de démolir. Tel est son message contre la servitude et l’esclavage.

Bibliographie sélective

DIBANGO (Manu), «Au fil du Jazz», interview, Courrier de l’Unesco, mars 1991, pages 4-7 ; 

DIBANGO (Manu), ROUARD (Danielle), Trois kilos de café : autobiographie, Paris, Lieux communs, 1989, 221 pages.

Paris, le 21 mars 2020, actualisé le 24 mars 2020, par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

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23 octobre 2016 7 23 /10 /octobre /2016 18:34

Musicien rebelle et voix des peuples vaincus, Bob MARLEY, à travers son art, dénonce avec vigueur, la souffrance du peuple noir ; il chante le besoin de changer le système. Habité par un espoir et une espérance, il prouve aussi, par sa réussite, qu’il est possible de sortir du ghetto, sans renier ses origines : «Armé de sa voix particulière d’une guitare, d’un groupe et d’excellentes choristes, le rebelle rastafari de la Soul était un homme en mission, défiant les «ismes» et les «schismes», des puissants dans son combat contre la spiritualité du mal, du haut comme du bas. Il nous a légués ses chansons accrocheuses et dansantes, partageant sa défiance, sa rébellion, l’amour et l’espoir qui continue de se propager dans le monde» écrit, en 2018, Linton Kwesi JOHNSON, dans sa préface de «l’histoire orale de Bob Marley». Lorsque Frederick Nathaniel Toots HIBBERT (né le 8 décembre 1942) donne son nom au Reggae en 1968, une musique portant la mémoire et la culture de la Jamaïque depuis cinq siècles, il est loin de s’imaginer l’explosion universelle que lui donnera ce rebelle lumineux qu’est Bob MARLEY. Le mot «Reggae» apparu lors de la visite de Haïlé Sélassié en Jamaïque, serait dérivé de «Regeh» désignant les gens pauvres dans le patois du pays. On dit aussi que Reggae viendrait du mot «Streggae», une expression du langage populaire signifiant des mœurs relâchées. Ce mot, pour Hélène LEE est un jeu pour les enfants. «Etonnante origine pour le nom d’un mouvement musical qui a touché tous les continents, en l’espace d’un quart de siècle, s’implantant durablement comme symbole de lutte chez les jeunes déshérités» écrit François BENSIGNOR. En effet, Bob MARLEY est décrit comme «tantôt taciturne, tantôt jovial, volubile et spirituel, un lion qui dort, capable de rage violente, un faiseur de paix, un homme à femmes d’une prodigieuse générosité» écrit, en 2018, Linton Kwesi JOHNSON. Ce qui caractérise avant tout Bob MARLEY, c’est le sérieux et le professionnalisme quand il s’agit de son art. Rigoureux et perfectionniste, il reste fortement concentré sur ses objectifs, et se donne tous les moyens pour les atteindre : «La vie est une longue route jalonnée de panneaux indicateurs, alors tu sais, quand tu traces ta route, t’as pas besoin de te poser des tonnes de questions. Evite la haine, la jalousie, la méchanceté. Ne dissimule pas tes pensées. Fais en sorte que ta vision du monde devienne réalité. Réveilles-toi, et vis !» dit Bob MARLEY. En effet, l’histoire de Bob MARLEY ne peut que nous émouvoir. Enfant illégitime et abandonné, relégué dans les bas-fonds, Bob MARLEY a connu les privations, la férocité de la lutte pour la survie, les épreuves, la souffrance, et il a vaincu toutes ces adversités, et il en sorti grandi. En effet, Bob MARLEY est la première star noire, de dimension planétaire, et toujours adulée, son génie musical témoignant de ses qualités d'homme de paix et de justice, de défenseur des opprimés, de héraut anticolonialiste, et plus particulièrement du continent noir. Fervent rastafari, c'est-à-dire adepte du courant chrétien considérant l'empereur éthiopien Haïlé SELASSIE comme le nouveau Messie, sa musique proche du dérivé du Rythm and Blues et de la Soul américaine, a une dimension sociale, spirituelle, messianique et politique. Il succombe d’un cancer le 11 mai 1981, à Miami, en Floride, aux Etats-Unis.

Robert Nesta MARLEY, dit Bob MARLEY, est né le 6 février 1945 à Nine Miles (sa maison natale est devenue un musée), un hameau situé près de Sainte Ann, en Jamaïque, chez son grand-père maternel, Omeriah MALCOLM (1880-1964), et il y reste jusqu’à 6 ans. Son père, Norval Sinclair MARLEY, (1885-1955), issu d’un couple d’une Britannique et d’une métisse, était un ingénieur en ferrociment ; ce n’était pas un officier de la Marine anglaise, contrairement à ce qui est véhiculé. Norval MARLEY, un homme impétueux, agité et errant, a beaucoup voyagé (Cuba, Royaume-Uni, Nigeria et Afrique du Sud). Il supervisait la subdivision des terres rurales, pour la construction de logements en faveur des vétérans de guerres, à la Paroisse de Saint Ann, à Nine Miles ; c’est là où il a rencontré Cedella BOOKER épouse MARLEY dite Ciddy (1926-2008), qui n’avait que 18 ans. La mère de Bob, était une jamaïcaine, descendante d’esclaves du venus du Ghana, du peuple Ashanti, des hommes rebelles et durs à dompter et qui n’éprouvaient aucune peur, même lorsque leur maître les marquait au fer rouge. Norval MARLEY finit, après hésitation, par accepter le mariage, le 9 juin 1944. Son père, un faible, alcoolique, brisé et malade, décédera en 1955. Adolescent, le jeune Bob s'installe en 1957, avec sa mère à Trench Town, un ghetto très dur, violent, pauvre, sans électricité, ni eau courante, à l’ouest de Kingston : : «Trench Town avait le jour des airs de ville bombardée avec ses braques de guingois, sa terre écorchée et ses restes de végétation tropicale. La nuit, éclairée ici et là par la lumière vacillante d’une lampe à huile à la fenêtre d’une bicoque, la ressemblance avec un champ de bataille hérissé de zinc, de béton et d’ordure, était encore plus frappante» écrit Rita MARLEY. A Trench Town, dans les années 60, un quartier pour «délaissés», reconstruit après l'ouragan de 1951, des délinquants vivent aux côtés de Rastafaris. Ces marginaux écoutent les musiques de Ray CHARLES (1930-2004) et Curtis MAYFIELD (1942-1999). Ni Blanc, ni Noir, la tendre enfance Bob est remplie de négligence, d’ostracisme et de préjugés : «Bob était un enfant sauvage. Il devait se débrouiller pour trouver quelques plantes pour le déjeuner et dénicher lui-même à manger. Bob était un enfant qui n’obtenait pas tout ce qu’il souhaitait. Il n’avait pas droit à ce que tout les autres enfants avaient» dit Bunny WAILER. La mère de Bob MARLEY, a vécu pendant un certain temps à Kingston avec Thaddeus LIVINGSTON, dit Toddy, le père de Bunny WAILER ; ils ont eu une fille née en 1964, Pearl LIVINSTON.

A Trench Town, pour les gens honnêtes la musique ou le sport sont les seuls moyens de s’en sortir. Bob MARLEY, au tout début de sa carrière, est un joueur de «Rock Steady» et de «Ska», mais il peine à se faire connaître par le public. Il va changer d’orientation musicale pour un style plus lent et chaloupé : le Reggae qui est la musique de sa Jamaïque natale, et qu’il va faire découvrir au monde entier. En effet, jeune musicien, avec Bunny, ils s’essaient sur des cantiques et des chants d’église ; ce qui préfigure le groupe des Wailers. En 1959, il gagne une livre sterling à un concours de chant public au Queen’s Theatre. Apprécié par le public du ghetto, dont ils sont issus, exploités par les rares producteurs locaux, Bob MARLEY et son groupe ont du mal à s’en sortir. En 1962, alors que le jeune Robert est en apprentissage, pour devenir soudeur, il se blesse à l’œil. Pendant sa convalescence à la suite de cet accident, il enregistre son premier disque ; le Ska, un rythme issu du «Suffle» du Rythm and Blues et du Jazz, vient de naître. Cette musique est aussi le symbole de l’indépendance de son pays, obtenue le 6 août 1962. Bob rencontre brièvement Jimi CLIFF, mais ils vont très vite se séparer. Il sort deux 45 tours «Judge Not», «One Cup of Coffee» et «Terror», un morceau évoquant la violence endémique et meurtrière dans son ghetto de Trench Town.

Dès le départ, issu d’un milieu défavorisé, Bob MARLEY est toujours resté solidaire avec ceux qui souffrent, et les thèmes de sa musique sont la spiritualité, l’amour, ainsi que la lutte sociale pour la justice et la fraternité. Les amis d’enfance de Bob deviendront ses compagnons en musique. Trench Town marque de façon indélébile les affects, la solidarité avec les gens démunis et imprègne sa musique d’un sentiment de révolte et de rédemption. Par conséquent, la force de la musique de Bob MARLEY vient de l'expérience très particulière de Trench Town. Des assassinats par centaines, une population terrorisée, la vie devenue impossible : la situation se dégrade inéluctablement, ainsi que les séquelles du colonialisme, de la guerre froide, et un système complexe impliquant des narcotrafiquants colombiens, la CIA et certains hommes politiques influents et corrompus. Bob fonde en 1963 «The Wailers», Robert Nesta MARLEY et Bunny WAILER sont rejoints par Winston HUBERT McINTOSH, alias Peter TOSH (1963-1987), qui possède une vraie guitare et leur apprend à jouer. Bob réalise, avec cette bande, plusieurs tubes dont «Simmer down» qui se classe numéro 1 en Jamaïque, mais le groupe finit par se séparer. Le 11 septembre 1987, Peter TOSH est assassiné par balles à son domicile lors d'un règlement de comptes, dans des circonstances mystérieuses, alors qu'il allait prendre le contrôle d'une radio en Jamaïque. Bob MARLEY crée à la fin de l’année 1966 son label de production «Wailing in Soul» et avec ses revenus, il publie désormais les disques de son groupe. Cette initiative n’est pas du goût des grosses firmes musicales, Bob MARLEY est un excellent artiste, mais ce n’est pas un bon manager. En janvier 1967, Bob MARLEY fait la rencontre de Johnny NASH et de son manager Danny SIMMS ; ils prennent sous contrat MARLEY et le font enregistrer dans les studios Atlantic, à New York, aux Etats-Unis. C’est avec l’album «Rastaman Vibration», sorti en avril 1976, que Bob MARLEY commencera à se faire connaître aux Etats-Unis, où habite alors sa mère. Il enregistre entre 1963 et 1980, un centaine de tubes planétaires, comme «Cry To Me», «One Love», «Natty Dread», «Exodus», «Kaya», «Survival», «Uprising». Le 10 février 1966, il se marie avec Alpharita Consticia ANDERSON, d’origine cubaine dite «Rita». Après un bref séjour aux Etats-Unis, il fonde sa marque de disques,  «The Wailers» (Les geignards). Persévérant, Bob MARLEY finit par signer un contrat avec «Island Records», dont le fondateur est Chris BLACKWELL.

Le génie et le sens de l’histoire de Bob MARLEY sont basés sur «sa capacité à projeter des choses personnelles dans une dimension politique, le privé dans le public et l’anecdotique dans l’universel» écrit, en 2018, Linton Kwesi JOHNSON, dans sa préface de «l’histoire orale de Bob Marley». Bob MARLEY chante l’amour, la rédemption, la dignité et la liberté des peuples africains, mais aussi l’unité et la cohésion de la Jamaïque. Bob MARLEY adopte la «Positive Vibration» : «La grandeur d’un homme ne se mesure pas à la richesse qu’il acquiert, mais à son intégrité et à sa capacité à inspirer, positivement, les gens autour de lui» dit-il. Ainsi, le 22 avril 1978, Bob MARLEY, emblème de la Jamaïque, donne le 22 avril 1978, un concert historique, le «One Love Peace Concert» à Kingston, et fait monter sur scène les deux rivaux politiques Michael MANLEY (1924-1997), ancien premier ministre et Edward SEAGA (1930-2019), chef du Labour Party, symboles d’un pays encore très divisé. Pourtant auparavant, le 3 décembre 1976, alors que Bob MARLEY est dans sa cuisine, sept hommes armés entrent dans la propriété, et tirent sur toutes les personnes présentes dans la pièce, avant de s’enfuir.  En effet, la tentative d'assassinat de MARLEY est indissociable du climat politique extrêmement tendu de l'île. Car depuis que le socialiste Michael MANLEY (premier ministre de 1972 à 1980) y ayant été élu chef du gouvernement, les Etats-Unis terrifiés à l’idée que la Jamaïque devienne un pays communiste, comme Cuba, ont mené une campagne de déstabilisation, en armant les opposants de Michael MANLEY ; ce qui a plongé la Jamaïque dans le chaos et la violence.

Les Américains considèrent Bob MARLEY, en raison de ses chansons révolutionnaires, comme un élément «subversif». Pourfendeur de la Babylone capitaliste et occidentale, dans sa révolte pour la justice et l'égalité Bob MARLEY a puisé, l’inspiration de son art, dans l'histoire de la Jamaïque, de la musique noire américaine et caribéenne ainsi que le mouvement panafricain. En fait, loin de prêcher la violence ou la haine, Bob MARLEY incarne à la fois la rébellion pacifique par la non-violence pour les déshérités. Les seules armes de Bob MARLEY sont son art et son charisme : «la musique peut rendre les hommes meilleurs et libres» disait-il. La fierté noire et le retour aux racines africaines ont constitué son premier message. Il voulait toucher ainsi une diaspora noire à travers le monde : «Ne conquiers pas le monde si tu dois y perdre ton âme car la sagesse vaut mieux que l'or et l'argent» disait-il.

La musique reggae de Bob MARLEY, étroitement liée au mouvement Rasta, est conçue comme un remède à la marginalisation et une affirmation de soi. Il portait en lui l’Afrique, en sa qualité de messager des exclus et des opprimés. En effet, le reggae a donné au mouvement Rasta une tribune unique, en lui permettant de pénétrer dans les circuits de diffusion de masse, donc de sortir du ghetto. Si Bob MARLEY brille encore de mille feux dans le monde du reggae, c’est que le Rastafarisme, dans l’ordre du sacré, de l’hédonisme et de la fraternité, par son idéologie mobilisatrice (authenticité africaine, négritude, imaginaire postcolonial), a aussi offert, en sens inverse, aux amateurs de reggae, un sentiment d’appartenance et de soutien dans les situations difficiles, violentes ou répressives : «Chaque fois que j'entends le craquement d'un fouet, mon sang est glacé. Je me souviens sur le bateau négrier, comment ils brutalisent les âmes mêmes. Aujourd'hui, ils disent que nous sommes libres, seulement pour être enchaîné dans la pauvreté. Conducteur d'esclaves, la table est à tour de rôle, vous tous ; Prenez feu : vous pouvez donc vous brûler maintenant» chante Bob MARLEY dans «Slave Driver», un extrait de l’album «Catch a Fire» d’octobre 1972, s’adressant ainsi aux détenteurs du pouvoir, considérés comme esclavagistes. La mémoire de l’esclavage est vécue au présent et elle ne peut être évoquée qu’au son du fouet : «Avec la grâce du bon Dieu, j’ai son indulgence, et je dis «Vieux négrier, le temps te rattrape !». Par conséquent, l’homme qui chante le reggae, devient un rasta et doit regarder du côté de l’Afrique, la souffrance, l’indignation, la résistance, la fierté et l’authenticité étant associées à la Négritude. En 1966, Bob MARLEY devient un adepte du mouvement Rasta, une religion de la dissonance contre l’esprit esclavagiste et colonialiste, prônant la paix, l’amour et l’unité, et vénérant Haïlé Sélassié Ier (1892-1975), empereur d’Ethiopie, considéré comme la réincarnation du Christ. Son gourou rastafari est Mortimo PLANNO (1929-2006), d’origine cubaine, fondateur du «Rastafari Movement Association» ; il est auteur d’une étude sérieuse sur les Rastas ; c’est lui qui accueilli Haïlé Sélassié en 1966, MARLEY étant en voyage aux Etats-Unis. Mortimo PLANNO est l’instigateur du «One Love Peace Concert» de 1978. Bob MARLEY fait pousser des dreadlocks et fume de façon immodérée la marijuana, «cette drogue sacrée qui permet de communiquer avec Dieu». Pratiquant le football, Bob MARLEY adopte un régime alimentaire sain et prend soin du corps «que lui a donné le Créateur».

Bob MARLEY commençait souvent ses concerts en invoquant Haïlé Sélassié 1er : «Salutations au nom de Sa Majesté impériale Hailé Sélassié I, Jah Rastafari, qui vit et règne éternellement, toujours plein de foi, toujours sûr. Ils disent que l'expérience amène la sagesse, mais il y a une mystique naturelle qui flotte dans l'air ?» disait-il. Dans une démarche quasi mystique, il a élevé l’empereur éthiopien, Hailé Sélassié au rang de divinité, un «Jah». Spirituel et mystique,  humaniste et pacifiste, Bob MARLEY, en rasta, fait du discours du Négus, une arme de lutte pour la justice : «Tant que la philosophie qui tient une race pour supérieure et l’autre inférieure ne sera pas définitivement discréditée et abandonnée, il y aura la guerre» dit Haïlé Sélassié. Il adopte un discours antiraciste ferme «La couleur de la peau n’a pas plus d’importance que celle des yeux, je ne pense pas que la couleur soit une chose primordiale ; ce qui est important, c’est ce que l’homme a dans la tête, et c’est ça la réalité» proclame Bob MARLEY. En effet, Bob MARLEY s’inspirera des idées de Haïlé Sélassié dans l’une de ses chansons les plus emblématiques, «War» : «Outre le Royaume du Seigneur, il n’est pas sur cette terre une nation qui est supérieure à une autre. S’il arrive qu’un gouvernement fort estime qu’il peut impunément détruire un peuple faible, alors que l’heure sonne pour que les gens faibles de faire appel à la Société des Nations pour rendre son jugement en toute liberté. Dieu et l’histoire se souviendront de votre jugement» avait dit le Négus dans son discours du 30 juin 1936, à la SDN, à Genève. «Tant que les ignobles et malheureux régimes politiques qui tiennent nos frères en Angola, au Mozambique et en Afrique du Sud dans un esclavage inhumain n’auront pas été renversés et détruits, il y aura la guerre. Partout c’est la guerre» chante Bob MARLEY dans «War». Si l’Apartheid sévit toujours en Afrique du Sud, le contexte politique a changé par rapport à 1963. Le Mozambique et l’Angola ne sont plus sous la coupe du régime dictatorial portugais de Salazar. Ils viennent tout juste d’acquérir leur indépendance à quelques mois d’intervalle mais des conflits intérieurs y font rage : «Guerre à l’ouest, guerre à l’est, guerre au nord, guerre au sud. Partout c’est la guerre» chante Bob MARLEY dans «War» qui  se veut le reflet de toutes ces tensions, locales comme internationales. La chanson «War»  est devenue un hymne intemporel antiraciste, une ode à la paix et le titre symbole des combats contre toutes les oppressions. «Au lieu de se démoder, le reggae, quadragénaire, affiche une santé insolente. En le créant, la Jamaïque a chamboulé les rythmes de la musique et imposé une vision singulière du monde contemporain. Le reggae est très sexy, mystérieux et prenant, parce qu'il a inversé l'ordre établi, les temps faibles sont devenus forts, enflés par des basses exagérées, et troublés par les coups assénés sur le troisième temps, le «one drop» écrit Véronique MORTAIGNE.

S’inspirant de Marcus GARVEY (1887-1940), Bob MARLEY chante le retour à terre des ancêtres, l’apologie et la fierté de l’homme noir : «aucune sécurité, aucun succès ne viendra à l’homme noir, tant qu’il sera une minorité dans la communauté particulière où il pourrait devenir industriellement et commercialement fort» disait Marcus GARVEY. En 1977, l’artiste dans son album «Exodus» fait un clin d’œil à Marcus GARVEY, en évoquant un double exode : celui des Wailers à Londres, et le retour des anciens esclaves en Afrique : «Ouvre tes yeux et médite au fond de toi : es-tu satisfait de la vie que tu mènes ? Nous savons parfaitement où nous allons. Nous quittons Babylone et nous allons vers la terre de nos Ancêtres», chante-t-il dans «Exodus».

La musique de Bob MARLEY est déclamatoire, comme les écrits de Frantz FANON (1925-1961) et d’Aimé CESAIRE (1913-2008) ; elle est ponctuée de slogans, de mots d’ordre, d’imprécations, d’interrogations et soutenues par un rythme invitant à l’action.  Exprimant à l’origine, la protestation de son peuple bafoué par des siècles d’esclavage et de colonialisme, Bob MARLEY incarne une révolte contre un oppresseur, fruit d’une imposture capitaliste, corrompue, raciste et hypocrite. Il prône l’égalité réelle : «Dieu a créé les gens en technicolor. Dieu n'a jamais fait de différence entre un noir, un blanc, un bleu, un vert ou un rose» disait-il.

En fait, Bob MARLEY, Rastafarian humaniste, et faux dur contestataire, a un cœur tendre. Dans sa philosophie «Combat le diable avec cette chose que l'on appelle l'amour» disait-il. Aussi, Bob MARLEY a chanté l’amour, de façon langoureuse, avec une grande passion  : «Non, femme ne pleure pas. Je me rappelle du temps où nous nous asseyions dans la cour de Trenchtown. Nous regardions les hypocrites qui voulaient se joindre aux gens biens. Dans ce futur prometteur, vous ne pouvez pas oublier votre passé. Alors essuyez vos larmes !», chante-t-il dans «No Woman No Cry». C’est une chanson live, datée de 1975, évoquant la jeunesse de Bob MARLEY à Trench Town et envisageant un avenir radieux avec sa femme, Rita. «Un amour, un cœur, réunissons-nous et sentons nous bien. Laisse les dire leurs sales remarques. Il y a une question que j’aimerais vraiment te poser «y’a-t-il une place pour le pêcheur, sans espoir, qui a blessé l’Humanité, juste pour sauver sa peau ? Crois-moi, un amour, un cœur, unissons-nous et sentons-nous bien, comme ça l’était au commencement. Je plaide pour toute l’humanité», chante-t-il dans «One Love». Inspiré de «Get Ready» de Curtis MAYFIELD, «One Love» est un plaidoyer, pour les Rastas d’un monde compassion, d’unité et de coopération. Même sur le thème de l’amour, Bob MARLEY a su créer des chansons rapides et dansantes : «Pourrais-tu être aimé et être aimé ? Ne les laisse pas te berner Ou même essayez de t’endoctriner ! Oh non ! Nous avons notre propre esprit Alors allez en enfer si ce que vous pensez n'est pas juste! L'amour ne nous laisserait jamais seuls des ténèbres doit apparaître la lumière. La route de la vie est si pleine d’embûches, et il se peut que tu trébuches. Aussi lorsque tu montres du doigt une personne, quelqu’un d’autre est en train de te juger. Aimez votre frère!» chante-t-il dans «Could you be Loved».

Chanteur pour la liberté, en vue d’échapper au joug des forces du Chaos. «Get up, Stand up !» est une puissante chanson contre le racisme et l’oppression invitant les opprimés à se lever et se battre pour leurs droits, sur terre et non pour un paradis hypothétique. «Lève-toi, debout. Lève-toi pour tes droits ! Prêtre ne me dit pas que le paradis est en dessous de la terre. Je sais que tu ne sais pas ; ce que vaut réellement la vie, c'est bien plus que de l'or. Une partie de l'histoire n'a jamais été racontée. Maintenant que tu vois la lumière. N'abandonne pas le combat !» chante Bob MARLEY. Dans cette lutte, pour son succès, l’artiste en appelle à une élévation du niveau de conscience des opprimés ; il faudrait s’émanciper de l’esclavage mental et secouer les chaînes de l’oppression : «Ne voudrais tu pas m'aider à  chanter ces chansons de liberté ? Parce que tout ce que j'ai c'est des chansons de rédemption. Emancipez-vous de l'esclavage mental ; personne d'autres que nous-mêmes ne peut libérer nos esprits. N'ayons pas peur pour l'énergie atomique ; car personne ne peut arrêter le temps Combien de temps encore tueront-ils nos prophètes ? Pendant que nous nous tenons à  part et regardons. Certains fatalistes disent que ça va passer»  chante-t-il dans «Redemption Song» un extrait de l’album «Uprising» datant de 1980.

Révolté contre une autorité injuste et arbitraire des dominants, Bob MARLEY a, de façon symbolique, tué le Shérif, un symbole de l’ordre moral détestant les Rastas ; c’est donc une façon de flétrir les esprits étriqués qui n’apprécient pas tout ce qui est différent : «J’ai tué le Shérif, mais je n’ai pas tiré sur son adjoint. Tout autour de ma ville natale, ils essayent de me tuer et veulent me rendre coupable. J’ai tué le Shérif, mais je jure que j’étais en légitime défense» chante-t-il dans «I Shot the Sherif». Bob MARLEY en appelle au soulèvement des dominés : «Quelqu’un devra payer, pour le sang innocent qu’ils versent chaque jour» chante-t-il dans «We and them».

Bob MARLEY était fortement attaché à la lutte pour l’indépendance des pays africains, et contre le régime de l’Apartheid. Ainsi, le 17 avril 1980, Bob MARLEY avait donné un concert historique au stade d'Harare, la capitale du Zimbabwe qui fêtait ce jour-là son indépendance : «Chaque homme a le droit de décider de son propre destin, et dans ce jugement, il n'y a pas de parti pris. Alors ensemble, on va mener ce petit combat, parce que c'est la seule façon de surmonter nos difficultés. On va se battre pour nos droits. Les Africains se libèrent, au Zimbabwe» chante-t-il dans «Zimbabwe». Il fera un concert en 1980, à l’invitation de Pascaline BONGO, fille d’Omar BONGO. Après un passage au Kenya, il découvre l’Ethiopie ravagée par la guerre. Il sera particulièrement choqué en découvrant que Haïlé Sélassié, mort en disgrâce en 1975, a été inhumé dans une tombe anonyme. Apôtre du Panafricanisme, Bob MARLEY exprime son souhait de voir le continent s’unir, en référence à un slogan de Kwame N’KRUMAH (1909-1972). En 1978, prônant le retour des Caribéens en Afrique, il s’y rend pour la première fois cette même année. Aussi, Bob MARLEY exhorte une large unité africaine : «L'Afrique s'unit, parce que nous quittons Babylone. Et nous allons au pays de nos ancêtres. Comme c’est doux et agréable. Devant Dieu et l'homme, oui, pour voir l'unification de tous les Africains, oui. Unissez-vous au profit (l'Afrique unie) de votre peuple, de vos enfants !», chante-t-il «Africa Unite».

En mai 1977, une blessure au gros orteil, subie en jouant au football, se rouvre lors d'un match amical à l'hôtel Hilton de Paris. Le médecin lui suggère des analyses. Le diagnostic est réalisé à Londres : Bob MARLEY souffre d'un mélanome malin, un cancer de la peau. On lui prescrit une amputation urgente de l'orteil, mais un mélange de superstition de son entourage, la religion Rastafari interdisant toute amputation et de pression en pleine tournée européenne où il rencontre enfin son public contribuent à retarder l'opération. En 1980, après une perte de connaissance lors d'un jogging à New York, MARLEY passe un examen aux rayons X où l'on voit cinq tumeurs, trois au cerveau, une aux poumons et une à l'estomac. Il ne dit rien à son entourage et joue un dernier concert enregistré à Pittsburgh, le 23 septembre. MARLEY part ensuite pour une clinique de Bavière où il suit un traitement original avec un médecin allemand, qui prolonge sa vie au prix de dures souffrances. Le cancer se généralise. MARLEY souhaitait mourir en Jamaïque, mais décède à Miami le 11 mai 1981 où il était allé rendre une dernière visite à sa mère, trop faible pour faire le voyage en avion jusqu'à Kingston. Le corps de Bob MARLEY a  été exposé sur le grand stade de la ville et plus de 60 000 personnes ont alors défilé devant la dépouille de l’artiste. Il fut enterré le jeudi 21 mai 1981, dans son village, Saint Anne on Nine Miles près de Kingston. La tombe de Bob MARLEY est située en haut d'une colline, près de la petite baraque de planches où il avait vécu quelques-uns des plus paisibles moments de sa vie après son mariage avec Rita.

Bob MARLEY a eu droit à des funérailles nationales, son éloge funèbre a été, cependant, prononcé par Edward SEAGA, le premier ministre de droite, récemment élu et qu’il détestait. Pour Edward SEAGA, Bob MARLEY était une «superstar du tiers-monde», sa musique un «réconfort pour l'opprimé», est une «protestation contre l'injustice». Edward SEAGA, premier ministre de Jamaïque de 1980 à 1989, l’avait décoré de l’ordre du mérite. Bob MARLEY incarne la Jamaïque, île turbulente des Caraïbes, un certain art de vivre et un renouveau musical ; il avait atteint un large public et cette popularité est toujours intacte. Son parcours est unique, il personnifie jusqu'à sa mort l'espoir en un monde nouveau et juste, fraternel et pacifique. La cérémonie funéraire est organisée par des prêtres orthodoxes éthiopiens. Bob MARLEY avait de nombreux enfants illégitimes, mais il a reconnu onze enfants dont une fille. Cinq d'entre eux ont pour mère Rita, sa fidèle épouse, mais les six autres sont de six femmes différentes : «La plus belle courbe sur le corps d'une femme est son sourire» disait-il. Bob MARLEY avait négligé d'organiser sa succession. Jusqu'à une décision de justice, en 1995, les conflits entre ses musiciens, ses producteurs et sa famille ont été très violents.

Quel héritage artistique de Bob MARLEY, à l’aube du XXIème siècle ?

Disparu trop tôt à 36 ans, cette étoile filante qu'est Bob MARLEY, à travers sa musique engagée et son mouvement rastafari, nous rappelle à chaque instant que «ceux qui s'emploient à rendre le monde encore plus mauvais ne sont jamais en vacances». Une vie courte, mais une vie héroïque, glorieuse : «Ne vis pas pour que ta présence se remarque, mais pour que ton absence se ressente» disait-il. Avec plus de 25 millions de disques vendus, dont 12 du «best-of Legend», sortis après sa mort, sans compter la multitude des droits dérivés, le patrimoine de Bob MARLEY est considérable. Jusqu'en 2010, le chanteur faisait partie du «Top Ten» des artistes décédés rapportant plus de 6 millions de dollars par an, selon le classement du magazine américain «Forbes». La permanence du phénomène Bob MARLEY s’explique  par sa véritable révolution pacifique et d’amour, faisant surgir le sacré dans le profane et le politique dans le divertissement.  Jean-Philippe de TONNAC nous dit dans la biographie dédiée à MARLEY «Et nous voilà descendu à quelques profondeurs au-dessous du niveau des mers où les bateaux négriers poursuivent inlassablement leur obsédante et obscène ritournelle». Décédé en pleine victoire de François MITTERRAND aux élections présidentielles du 10 mai 1981, je ne m’étais pas aperçu toute de suite de cette immense perte. J’étais au Quartier Latin, dans l’euphorie de la victoire de la gauche. Dans les jours qui suivent, on s’est rattrapé, de nombreux concerts, spontanés, ont été organisés en hommage à Bob MARLEY, dont celui inoubliable de Beaubourg.

Icône du Tiers-Monde, MARLEY a déployé, dans sa contribution artistique, une énergie rédemptrice qui ne cesse de susciter louange et administration de tous les parias de la terre. La vie frénétique de ce musicien, ses excès n’ont porté aucun préjudice à l’image de cette immense star : «Pourquoi prendre la vie au sérieux puisque de toute façon, on en sortira pas vivant ?» disait-il. En effet, Bob MARLEY, le Rasta, ne croit qu'à la vie, la mort étant une illusion. Par conséquent, le rastafarisme est une célébration de la vie. Bob MARLEY a des continuateurs de son art. Ainsi, Stevie WONDER, dans son album reggae, «Master Blaster», a rendu un hommage vibrant à Bob MARLEY. Bob MARLEY a trouvé de nombreux adeptes en Afrique, comme l’ivoirien Alpha BLONDY. Il nous invite à nous débarrasser de la mentalité esclavagiste et à nous libérer de toutes les déterminations dans lesquelles on veut nous enfermer. «Personne, sinon nous-mêmes pouvons libérer nos esprits» dit-il.

Porte-parole des défavorisés, Bob MARLEY continue, par la force de sa musique, de maintenir une unité qui transcende les croyances, les races, les couleurs, les frontières et les cultures. Pour certains MARLEY est passé du statut de chanteur à celui de «Prophète». De son vivant, Bob MARLEY occupait tout l’espace, ce  qui a fait dire Peter TOSH, mort tragiquement en 1987, que «la mort de Bob Marley ferait un peu plus de place pour que d’autres artistes puissent se faire remarquer». Plus de 600 biographies ont été consacrées à la vie de Bob MARLEY. Symbole de la contestation contre toutes les oppressions, et le premier artiste issu du tiers-monde à connaître un succès planétaire, Bob MARLEY ne peut pas mourir ; il avait conscience que son destin dépassait sa propre personne. Porte-voix et conscience de toute une époque, Bob MARLEY était un lion, or un lion ne meurt jamais, il dort. En effet, le reggae a été inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'Humanité par un comité spécialisé de l'UNESCO, du jeudi 30 novembre 2018, réuni à Port-Louis, capitale de l'Ile Maurice. L’UNESCO a souligné «la contribution» de cette musique jamaïcaine à la prise de conscience internationale «sur les questions d'injustice, de résistance, d'amour et d'humanité, et sa dimension à la fois «cérébrale, socio-politique, sensuelle et spirituelle». Le reggae étant devenu une véritable référence culturelle, Bob MARLEY, avec 200 millions d'albums vendus, a redonné une place digne à l'homme noir, en le détachant des stigmates de l’esclavage et de la colonisation. Bob MARLEY nous a légués des succès indémodables et universels qui sont, notamment :

1 - Africa Unite

2 - Buffalo Soldier

3 - Concrete Jungle

4 - Could you be loved

5 - Don't Rock My Boat

6 - Easy skanking

7 - Get up stand up

8 - I shot the sheriff

9 - Iron lion zion

10 - Is this love

11 -Jammin

12 - Kaya

13 - Kinky reggae

14 - Lively Up Yourself

15 - Natty dread

16 - Natural mystic

17 - No woman no cry

18 - One Love

19- Redemption song

20 - Satisfy my soul

21 - So much trouble in the world

22 - Stir it up

23 - Stop that train

24 - Sun Is Shining

25 - Three little birds

26 - Trenchtown rock

27 - Turn your lights down low

28 - Waiting in vain

29 – War.

Bibliographie très sélective
 

1 – Contributions des MARLEY

MARLEY (Bob), McCANN (Ian), Bob Marley on his Own Words, Omnibus Press, 1993, 96 pages ;

MARLEY (Bob), Songs of Freedom, Milwaukee (Wisconsin), Hall Leonard Publishing, 1992, 215 pages  ;

MARLEY (Rita), Ma vie avec Bob Marley : No  Woman No Cry, traduction Marguerite Schneider-English, 2011, 288 pages ;

MARLEY BOOKER (Cedella), WINKLER (Anthony,C), Bob Marley, My Son, Lanham, MD, Taylor Trade Pub, 2003, 282 pages.

2 – Critiques de Bob MARLEY

BENETT (Scotty), Bob Marley, New York, Saint Martin’s Press, 1997, 98 pages ;

BLUM (Bruno), Bob Marley, le Reggae et les Rastas, une histoire de la musique jamaïcaine, Paris, éditions Hors Collection, 2004, 160 pages ;

BOOT (Adrien), SALEWICZ (Chris), Songs of Freedom, Vicking Studio Books, 1995, 288 pages ;

BURNETT (David), Soul Rebel : An Intimate Portrait of Bob Marley, Five Miles Press, 2008, 141 pages ;

DAVIS (Stephen), Bob Marley, traduit par Hélène LEE, Paris, Seuil, 2004, 402 pages ;

DOROR (Francis), Bob Marley : le dernier prophète, Paris, GM éditions, 2019, 256 pages ;

DOROR (Francis), Bob Marley, Paris, Flammarion, 2009, 400 pages ;

GILFOYLE (Millie), Bob Marley, Philadelphia, Chelsea House, 2000, 48 pages ;

JEFFREY (Gary), Bob Marley : The Life of Musical Legend, The Rosen Publishing Group, 2007, 48 pages ;

LEE (Hélène), Voir Trench Town et mourir : les années Bob Marley, Paris, Flammarion, 2004, 400 pages ;

MAILLOT (Elodie), Bob Marley : le dernier prophète, Paris, GM éditions, 2019, 256 pages ;

MALIKA (Lee, Withney), Dictionnaire des chansons de Bob Marley, traduit par Isabelle Chelley, Paris, éditions Tournon, 2009, 316 pages ;

McCANN (Ian), Bob Marley : le prophète spirituel, traduction de Sophie Mattaniah et Marmol Davidson, Paris, Music Entertainment Books, 2008, 132 pages ;

MILLER (Mark), Sur la route avec Bob Marley 1978-1980, un chevalier blanc à Babylone, préface Bruno Junior Marvin Blum, Paris, éditions Scali, 224 pages ;

MONTPIERRE (Roland), Reggae Rebel : La vie de Bob Marley, éditions Caribéennes, 1981, 44 pages ; 

MONTY (Carlos), Bob Marley : Positive Vibration, Paris, La Mascara, 1995, 80 pages  ;

MOSKOVITCH (David, Vlado), Bob Marley : A Biography, Conecticut, London, Greenwood Publishing Group, 2007, 124 pages ;

OJO (Adebayo), Bob Marley, l’Africain, Paris, éditions Scali, 2008, 320 pages ;

PAPROCKI (Sherry, Beck), Bob Marley, Musician, New York, Chelsea House, 2006, 130 pages ;

SHERIDAN (Maureen), Bob Marley, le secret de toutes ses chansons 1962-1981, Paris, Hors Collection, 2011, 175 pages ;

SMITH (M. G), Augier (Roy) NETTLEFORD (Rex), Report on the Rastafari Movement, in Kingston, Jamaica, Kingston (Jamaïque), Institute of Social and Economic Research, 1960, 41 pages ;

STEFFEN (Roger), So Much Things to Say : L’histoire orale de Bob Marley, préface de Linton Kwesi Johnson, Paris, Robert Laffont, 2018, 523 pages ;

TAYLOR (Don), HENRY (L. Mike), Bob Marley et moi, la véritable histoire, traduit pat Thibault Ehrengardt Paris, Dreads éditions, 2016, 134 pages ;

TONNAC de (Jean-Philippe), Bob Marley, Paris, Gallimard, collection Folio, 2010, 353 pages ;

WILLIAMS (Richard), Bob Marley and the Wailers : Exodus, Paris, EPA, 144 pages ;

WINT (Eleonore) COOPER (Carolyn), Bob Marley : the Man and the Music, Arawak Pub, 2003, 111 pages.

3 – Articles sur Bob MARLEY

«Marley, avant le mythe», Libération, 16 janvier 2003  et «Marley, genèse d’une légende», Libération, 9 mai 2001 ;

BONACCI (Julia), «Terrible et terrifiant, le reggae jamaïcain  au prisme des mémoires», Hermès, (Paris), 1998, vol 1, n°22, pages 91-100 ;

DORDOR (Francis), «Jésus Marley», Les Inrockuptibles, 8 juillet 1998 ;

LOUPIAS (Bernard), «Ainsi parlait Bob Marley», Le Nouvel Observateur, 17 mai 2001 ;

LUBABU (Thsitenge), «Bob Marley, un message universel», Jeune Afrique, 11 mai 2011 ;

MORIOT (Joël), «Bob Marley, chanteur mystique et engagé», Le Monde, 2 août 2019 ;

MORTAIGNE (Véronique), «Bob Marley entre dans l’éternité», Le Monde, 13 mai 2001 ;

MORTAIGNE (Véronique), «Les envoûtements du Reggae», Le Monde, 6 juin 2006 ;

PROVENZANO (Lauranne), «Bob Marley, conscience éternelle de l’Afrique», Jeune Afrique, 23 octobre 2009.

Paris, le 21 octobre 2016, actualisé le 17 mai 2020 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Bob MARLEY (1945-1981) : un rebelle lumineux, symbole universel de la conscience noire et défenseur des opprimés» par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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