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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE) Bnf Gallica
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17 octobre 2017 2 17 /10 /octobre /2017 22:37

«Deux images de George Sand masquent, comme des préjugés tenaces, la richesse de son œuvre. Ses liaisons orageuses avec Musset et Chopin, la liberté de ses mœurs, cette coquetterie du scandale qu’elle ne répugnait pas à cultiver, l’ont faite connaître comme une aventurière présente à tous les rendez-vous de la petite histoire littéraire. (…) Il suffit d’enlever à ces images tout ce qu’elles peuvent avoir de réducteur, de considérer la masse imposante de l’œuvre de George Sand. La profusion de cette œuvre atteste un labeur constant et une extraordinaire fécondité» écrit George LE RIDER. En effet, George SAND appartient au mouvement du romantisme, avec la Révolution de 1789, et son cortège de violences, les idéaux des Lumières sont sérieusement ébranlées. C’est un sentiment d’échec, d’impuissance, à imposer les valeurs de la Révolution, dans une société dominée par le bien-être matériel. La littérature du XIXème siècle marque ainsi un retour à des valeurs fondamentales : l’individualité, le cœur et la nature. Dans ses romans, le jeune Marcel PROUST (voir mon post) a déjà célébré le talent de George SAND en vantant «la bonté et la distinction de sa prose» ; sa contribution littéraire fait recours à «des procédés de narration destinés à exciter la curiosité et l’attendrissement». Aussi, la plupart des écrivains de son temps ont salué son génie : «J’ai la tête tournée de Valentine ; la variété des tons et des portraits, le charme des descriptions, la vérité de la profondeur des sentiments font de ce roman un ouvrage à part et qui vivra» dira Prosper MERIMEE dans une lettre du 7 mars 1833. «Il y a dans Lélia des vingtaine de pages qui vous vont droit au cœur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de René et Lara. Vous voila George Sand» écrit Alfred de MUSSET. «Vous êtes un des plus grands esprits de la France et du monde, et, ce qu’il y a de plus beau dans le monde, un esprit fait de cœur. Dieu a, au milieu des hommes, une preuve, le génie. Vous êtes, donc il est» écrit Victor HUGO dans une lettre du 28 novembre 1865. Charles MAURRAS, qui n’est pas pourtant tendre avec SAND, a reconnu les talents de l’auteur, pour la fraîcheur, la netteté et la force de son langage : «On ne peut refuser à madame Sand une place éminente entre les premiers écrivains de son âge et de son école ; il n'est pas impossible que la postérité détache de son fatras bien des pages belles et pures» dit-il. «Vous cherchez l’homme tel qu’il devrait être ; moi, je le prends tel qu’il est. (…). Ces êtres vulgaires m’intéressent plus qu’ils ne vous intéressent. Je les grandis, les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur bêtise. Je donne à leurs difformités des proportions effrayantes ou grotesques. Vous faites bien de ne pas regarder les êtres qui vous donneraient le cauchemar. Idéalisez dans le joli et le beau, c’est un ouvrage de femme» lui dit Honoré de BALZAC.

«Tout est roman chez George Sand, et autour d’elle : non seulement son œuvre, mais sa vie ; non seulement sa vie, mais celle de ses parents en remontant jusqu’à la troisième génération» écrit Samuel ROCHEBLAVE. Notre auteure est née, sous le nom d’Amantine, Aurore, Lucile DUPIN de FRANCUEIL, le 1er juillet 1804, au numéro 15 de la rue Meslay, à Paris 3ème. «Je suis née l’année du couronnement de Napoléon, l’An XII de la République française. Mon nom n’est pas Marie-Aurore de SAXE» dit George SAND. En effet, son père, Maurice DUPIN de FRANCUEIL (1778-1808) aristocrate, était un descendant de Maurice de SAXE (1696-1750), maréchal de France, vainqueur de Fontenoy. Des amours de son arrière grand-mère, Aurore Koenigsmark (1670-1728), avec Frédéric Auguste, roi de Pologne, est né un fils naturel. «Mon père était l’arrière petit-fils d’Auguste II, roi de Pologne, de ce côté, je me trouve d’une manière illégitime, mais fort réelle, proche parente de Charles X et de Louis XVIII» dit George SAND. La grand-mère de George SAND, s’appelait Marie-Aurore de SAXE (1748-1821), elle avait épousé en premières noces, à 15 ans, en sortant d’un couvent, le capitaine Antoine de HORNE, un bâtard de Louis XV et chevalier de Saint-Louis, mais le mariage n’a pas été consommé, son mari ayant été tué à un duel. Sa grand-mère se remaria, en secondes noces, à Louis-Claude DUPIN de FRANCUEIL (1715-1786), un aide de camp du prince Murat. La grand-mère de SAND était «une âme ferme, clairvoyante, éprise particulièrement d’un certain idéal de liberté et de respect de soi-même. (…). Condamnée par un destin étrange à ne pas connaître l’amour dans le mariage, elle résolut le grand problème de vivre calme et d’échapper à toute malveillance, à toute calomnie» écrit SAND. Sa grand-mère accoucha le 13 janvier 1778, un enfant unique Maurice de Saxe, en mémoire du Maréchal de Saxe, l’arrière grand-père. Le couple vivait à Châteauroux et avait fondé une manufacture de draps. Généreux et avec des dépenses inconsidérées, quand son grand-père mourut dix ans après son mariage, il laissa des dettes à sa grand-mère. L’hôtel Lambert, qu’ils habitaient à Paris 4ème (Ile Saint-Louis), depuis 1732, fut vendu. A la Révolution, certains de leurs biens furent confisqués. Mais sa grand-mère qui avait caché ses bijoux pendant la Révolution, fut dénoncée et incarcérée au couvent des Anglaises, rue des Fossés-Saint Victor à Paris.  En août 1794, Mme DUPIN libérée, après 6 mois de détention. La mère de notre auteure, Antoinette-Sophie-Victoire DELABORDE (1773-1837), une pauvre enfant du vieux pavé de Paris, était la fille d’un oiseleur qui vendait des serins et des chardonnerets. «On n’est pas seulement l’enfant de son père, on est aussi, un peu, je crois, l’enfant de sa mère. Il me semble même qu’on l’est davantage, et que nous tenons aux entrailles qui nous ont portés, de la façon la plus immédiate, la plus puissante, la plus sacrée. Je tiens au peuple par le sang, d’une manière aussi intime que directe. Il n’y a point de bâtardise de ce côté-là» écrit SAND. Son frère, Maurice a sombré dans l’alcool et les dettes, avec des envies suicidaires. Aurore sera partagée, après la mort de son père survenue en 1808, entre une mère à la dévotion non-conformiste et une grand-mère voltairienne, qui toutefois lui fera faire sa première communion. «Sa courte vie fut un roman de guerre et d’amour terminé à trente ans par une catastrophe imprévue. (..) Ce père que j’ai à peine connu, et qui est resté dans ma mémoire comme une brillante apparition, ce jeune homme artiste et guerrier, est resté tout entier vivant dans les élans de mon âme, dans les fatalités de mon organisation, dans les traits de mon visage.» écrit George SAND à propos de son père. Confiée d’abord aux bons soins d’un précepteur, l’abbé DESCHARTRES, le 18 janvier 1818, Aurore entre comme pensionnaire au couvent des Augustines anglaises, à Paris. Elle quitte l’institution le 12 avril 1820, non sans avoir connu l’été précédent une invasion étrange du sentiment religieux.

Avec le décès de sa grand-mère, le 26 décembre 1821, se pose de nouveau le problème de la tutelle de la jeune fille, partagée entre sa mère et une tierce personne choisie par Mme DUPIN. Afin de s’éloigner de ces intrigues, Aurore séjourne au printemps 1822 chez des amis de son père, près de Melun, et fait alors la rencontre de François-Casimir DUDEVANT, un sous-lieutenant d’infanterie de 27 ans, licencié en droit, et bon parti, qu’elle épouse le 17 septembre 1822, à Paris, à l’âge de 18 ans. De cette union, naitront deux enfants : Maurice, le 30 juin 1823 et le 13 septembre 1828, Solange. Le mariage semble avoir été heureux pendant quelques années, puis les époux se séparent, en raison d’aspirations et de conceptions de la vie profondément divergentes. En janvier 1831, Madame DUDEVANT s’installe à Paris avec Jules SANDEAU (1811-1883), son amant de 19 ans, aux côtés duquel elle se lance dans une carrière littéraire. Aurore obtient l’accord de son mari de partager désormais son temps entre Nohant. Les deux premiers romains de George SAND (Le Commissionnaire – Rose et Blanche) sont signés par Jules SANDEAU. Cet ouvrage «fut ébauché par moi, refait en entier par Jules SANDEAU». Aurore DUPIN entame sa carrière littéraire sous le pseudonyme de George SAND. Pour le premier roman, «Rose et Blanche», l’éditeur donna à Jules SANDEAU, le nom de «SAND». «Le nom est tout pour la vente, et le petit pseudonyme (Jules SAND) s’était bien écoulé, on tenait essentiellement à le conserver. Henri Delatouche (1785-1851), consulté, trancha la question par un compromis : SAND resterait intact et je prendrai un autre prénom qui ne servirait qu’à moi. Je pris vite sans chercher celui de George qui me paraissait synonyme de Berrichon. Jules et George, inconnus au public, passeraient pour frères ou cousins» écrit George SAND. En effet, Henri de LATOUCHE, découvreur de talents, mentor de BALZAC, a trouvé un emploi au Figaro à SAND : «On me blâme, à ce qu’il paraît, d’écrire dans le Figaro. Je m’en moque […]. Il faut bien vivre et je suis assez fière de gagner mon pain moi-même» écrit-elle et explique ainsi son ambition littéraire naissante : «Etre artiste ! Oui, je l’aurais voulu, non seulement pour sortir de la geôle matérielle, où la propriété, grande ou petite, nous enferme dans un cercle d’odieuses petites préoccupations ; pour m’isoler du contrôle de l’opinion en ce qu’elle a d’étroit, de bête, d’égoïste, de lâche, de provincial, pour vivre en dehors des préjugés du monde, en ce qu’ils ont de faux, de suranné, d’orgueilleux, de cruel, dans des mansardes hideuses».

Issu d’un sang royal et populaire, George SAND ne croit pas à la fatalité ; on n’est pas prisonnier de son destin. Admiratrice de Jean-Jacques ROUSSEAU, elle pense que nous sommes tous nés bons, éducables et perfectibles. Il n’y a aucune perversité générale qui s’empare de l’homme au berceau pour le corrompre et inoculer en lui l’amour du mal. «Chaque famille a sa noblesse, sa gloire, ses titres : le travail, le courage, la vertu ou l’intelligence» écrit notre auteure. Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778) était secrétaire de Mme Louise DUPIN (1706-1799), mère de Louis-Claude DUPIN de FRANCUEIL, et habitait au château de Chenonceau ; il travaillait sur un ouvrage sur le mérite des femmes qui n’a jamais été publié. Mme Louise DUPIN pense que tous les hommes ont un droit égal au bonheur, «au plaisir. Son véritable sens est un bonheur matériel, une jouissance de la vie, bien-être, répartition des biens». L’égalité de l’homme et la femme est dans l’ordre de la nature. Dans sa recherche de vérité religieuse et sociale, George SAND a eu pour mentor Hugues Félicité Robert de LAMMENAIS (1782-1854), un religieux qui a renoncé à la graphique nobiliaire de son nom. C’est Frantz LISZT qui l'avait présenté à George SAND en mai 1835. Il admirait et aimait ce prêtre courageux qui venait de rompre avec Rome, le prêche d’un humanisme chrétien, répondant ainsi à sa quête de fusion entre vérité sociale et religieuse. Malgré son caractère rugueux et irascible, George SAND lui conserva toujours son admiration, voire une certaine vénération : «M. Lammenais, petit, maigre et souffreteux, n’avait qu’un faible souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête ! (…) Sa parole était belle, sa déduction était vive, et ses images rayonnantes. (…). Par le génie et la vertu qui rayonnaient en lui, il était mon ciel sur ma tête.» dit-elle dans «Histoire de ma vie». George SAND cherchait à parfaire ses idées politiques avec Pierre LEROUX (1797-1871), issu du saint-simonisme : «La langue philosophique avait trop d’arcanes pour moi et je ne saisissais pas l’étendue des questions que les mots peuvent embrasser. (..). Grâce à ce noble esprit, je pus saisir enfin quelques certitudes» dit SAND qui considérait LAMMENAIS et LEROUX comme étant «les deux plus grands intellectuels» du XIXème siècle. «Il [Pierre Leroux] a la figure belle et douce, l'œil pénétrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique [...]. Il était alors le plus grand critique possible dans la philosophie de l'histoire et, s'il ne vous faisait pas nettement entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il faisait apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en promenait une si belle sur les chemins de l'avenir, qu'on se sentait arracher le bandeau des yeux comme avec la main» dira George SAND.

George SAND engage, à 47 ans, la rédaction de «L’histoire de ma vie» qu’elle compose entre 1847 et 1855. «Cette maturité m’est si agréable que j’ai l’impression, à mesure que je m’approche de la mort, de voir la terre et d’être bientôt sur le point d’arriver au port après un long voyage» écrit Cicéron. A un âge avancé la curiosité, le désir d’apprendre ne l’ont pas quittée : «Votre époque m’interpelle avec force et je compte bien profiter de vous pour assouvir ma soif de connaissance et d’idées nouvelles. J’ai encore tant à apprendre et à découvrir, c’est la curiosité qui me garde vivante» écrit George SAND. Avec une rare lucidité, SAND analyse le «devenir soi» d'un caractère, rappelle sa petite enfance à Nohant, les conflits familiaux la déchirant, les tensions qui habitent une famille brisée par la mort du père, la grande mélancolie qui s'ensuit jusqu'à sa tentative de suicide à 17 ans. Si elle évoque admirablement le passé, SAND sait aussi dire le présent et l'avenir : elle expose ses vues sur le devenir de la société, le rôle de la religion, la condition des femmes. SAND évoque, avec profondeur, l’atmosphère de l’Empire, la naissance et le développement du «mal du siècle». SAND explique le titre de cette monumentale histoire littéraire de France : «Je ne l’ai pas intitulé mes mémoires, et c’est à dessein que je me suis servi de ces expressions : Histoire de ma vie, pour bien dire que je n’entendais pas sans restriction celle des autres». SAND ne veut pas donner une autobiographie à la manière des Confessions de ROUSSEAU : Il n’y a pas lieu «à se chercher des torts puérils et à raconter des fautes inévitables» dit-elle. Ces fautes ne sont que des «bêtises» et, selon elle, «il y a toujours vanité, vanité puérile et malheureuse, à entreprendre sa propre justification». En effet, George SAND tait certaines misères, certaines fautes, mais non sans nous apprendre beaucoup sur son enfance ballottée et son existence si caractéristique. «Je ne pense point qu’il y ait de l’orgueil et de l’impertinence à écrire l’histoire de sa propre vie. (…) Je ne connais rien de plus mal aisé que de se définir et de se résumer en personne» dit George SAND. C’est un amour du devoir que de faire profiter les autres de sa propre expérience : «Charité envers les autres, dignité envers soi-même» écrit-elle. C’est «une étude sincère de ma propre nature et un examen attentif de ma propre existence» dit SAND. Pour Samuel ROCHEBLAVE «l’histoire de ma vie» de SAND est plutôt «l’histoire de ses admirations dans le passé, une consécration de pages poétiques et les plus attendrissantes». Constantin LECIGNE n’est pas tendre avec SAND qui, dans ses mémoires «s’y dévoile tout entière, sans pruderie, trop souvent sans pudeur». LECIGNE est encore plus féroce : George SAND «fut victime de l’éducation qu’elle reçut, victime du milieu où elle vécut, la victime de la nature fougueuse qu’elle ne sut pas gouverner. Elle souffrit de son impiété, elle pleura sur ses fautes. Elle fit beaucoup de mal, en se figurant qu’elle faisait quelque bien». Cependant, notre démarche n’est ni de juger, de condamner ou d’absoudre l’auteure. La seule ambition c’est de faire entendre la voix de George SAND de façon claire et intelligible, dans ce XIXème siècle teinté de romantisme et agité par de fortes luttes politiques. De ce point de vue, force est de reconnaître que la puissance et l’originalité de la création littéraire de George SAND résident dans la mise en scène de sa vie, de ses sentiments et de ses prises de politiques ou sociales. Sur ce registre, George SAND, témoin de l’Histoire, est un génie littéraire incontestable. Amie d’Eugène LACROIX, notre auteure considère qu’il «n’y a qu’une vérité dans l’art, le beau ; qu’une vérité dans la morale, le bien, qu’une vérité dans la politique, le juste».

Ecrivain le plus fécond du XIXème siècle, George SAND a produit plus de 70 romans, une cinquantaine de contes, une trentaine de pièces théâtres, et de nombreux articles. George SAND nous a légué une importante contribution épistolaire, soit plus de 1200 lettres. Sa devise est «tout étudier est le devoir». Sa contribution littéraire est particulièrement riche : romans psychologiques, à thème sentimental, idéaliste, champêtre ou social, philosophique ou ayant une valeur historique. Elle s’est intéressée à l’entomologie, à la musique et surtout l’amour dans ses différentes facettes. Les préfaces et notes de ses ouvrages sont souvent d’un grand intérêt pour l’histoire de ses œuvres et de ses idées. Deux points émergent dans ses écrits :

- une littérature champêtre ;

- une littérature féministe.

 

I – George Sand et son engagement dans le romantisme

Georges SAND, depuis son enfance, s’est sentie attirée vers le paysan bon et hospitalier, rusé et chicaneur, de mœurs douces, de tempérament calme, d’esprit réfléchi et d’aspect plein de dignité et de fierté. La nature est belle et la fête champêtre réunit tous : «Tout cela mange sur l’herbe. Tout cela vient pour se montrer en calèche ou sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d’Italie, en sabot de bois de peuplier ou en soulier de satin turc, en robe de soie ou en robe de droguet» écrit George SAND.  En effet, l’auteure découvre dans la vie des champs une poésie simple et naïve «Le paysan est le seul historien qui nous reste des temps anté-historiques. Honneur et profit intellectuel à qui se consacrerait à la recherche de ces traditions merveilleuses de chaque hameau qui, rassemblées ou groupées, comparées entre elles et minutieusement groupées disséquer, jeter peut-être de grandes lueurs sur la nuit profondes des âges profondes» écrit George SAND. L’auteure a valorisé cette littérature orale qui est «un mélange de terreur, d’ironie, une bizarrerie d’invention extraordinaire jointe à un symbolisme naïf qui atteste du vrai moral au sein de la fantaisie délirante».

A – George Sand et ses romans champêtres :

 

Dans sa contribution littéraire, SAND a pour ambition de parler clairement pour le parisien et naïvement pour le paysan. Il s’agit de «donner l’illusion de la naïveté paysanne en lui conservant son intelligibilité pour le bourgeois citoyen» écrit Maurice TOESCA dans la préface de François le Champi. «Les pensées et les émotions d’un paysan ne peuvent être traduites dans notre style sans s’y dénaturer entièrement, et sans y prendre un air d’affectation choquant» écrit George SAND. Ainsi, dans «Valentine» en 1832 et «Mauprat» en 1837, on retrouve des figures paysannes et dans «Jeanne» en 1844, George SAND donne la parole aux paysans. Mais c’est surtout dans «Maîtres Sonneurs», «François le Champi», «La Mare au diable» et «La Petite Fadette», que George SAND donne ses lettres de noblesse à la littérature champêtre.

La «Mare au Diable» est la touchante histoire du second mariage de Germain, un métayer de 28 ans. Resté veuf de bonne heure avec trois enfants, il ne songeait pas à se remarier, mais c'est son beau-père lui-même, le père Maurice, qui l'en presse : il veut une seconde femme pour s'occuper de ses petiots. A quelques lieues demeure une veuve qui serait un bon parti. Germain part lui rendre visite accompagné par Marie, une jeune fille de 16 ans du pays dont lui a confié la garde. Elle doit se placer dans une ferme proche du lieu où vit la veuve. Un des fils de Germain est aussi du voyage, en passager clandestin. Un orage les presse de quitter leur route pour se réfugier dans une forêt. Ils campent toute la nuit près d’une mare enchantée, «la Mare au diable». Si quelqu’un avait le malheur de s’arrêter à cette mare la nuit, il ne pourrait pas en sortir avant le jour.  C'est un lieu enchanté qui les rapproche irrésistiblement les uns des autres. Il ne faudrait pas s’approcher de cette mare sans jeter trois pierres dedans, en faisant le signe de la croix de la main droite : cela éloigne les mauvais esprits. Marie confie qu'elle préfère les hommes plus âgés qu'elle. Au matin, on reprend la route, la magie de la nuit s'étant dissipée. Ayant atteint le but de leur voyage, Germain et Marie doivent tous les deux faire face à de cruelles déconvenues. Germain n'est pas le seul prétendant auprès de la veuve qui joue les coquettes. Il est celui qu'elle préfère, mais il ne veut pas participer à une compétition qu'il juge humiliante. Il part chercher son fils qu'il a confié à Marie. Mais la jeune fille et l'enfant ont fui la ferme où le propriétaire a tenté d'abuser de Marie. Germain les retrouve dans les bois. Chacun rentre chez soi. Il faudra bien du temps à Germain pour s'avouer qu'il est amoureux de Marie et la demander en mariage. George SAND décrit les fiançailles et le mariage, avec  les coutumes du pays.

La «Petite Fadette», publié pour la première fois en 1849,  est une histoire qui se concentre sur une famille de paysans du nom de Barbeau. Tout commence à la naissance des deux bessons ou jumeaux : Sylvain et Landry. Lorsque ces derniers atteignent l'adolescence, l'un est obligé de quitter le foyer pour gagner de l'argent et subvenir aux besoins de la famille. Landry se plait dans sa nouvelle vie de travailleur à la ferme du père Caillaud mais Sylvain sombre dans la dépression. En voulant venir en aide à son frère, Landry fait alors la connaissance d'une jeune fille peu ordinaire, surnommée la petite Fadette. En effet, Fanchon Fadet, surnommée «La Petite Fadette», elle avait la taille d'un farfadet et les pouvoirs d'une fée, et guérissait les hommes et les animaux. La Petite Fadette, abandonnée très jeune par sa mère, orpheline de père, est confiée avec son petit frère à sa grand-mère, vieille femme aigrie, violente, maltraitante. La petite Fadette ne mange pas à sa faim, ne porte que des guenilles et vit dans une petite maison en bordure de forêt. Au-delà de sa pauvreté, matérielle et affective, la pauvre enfant souffre encore du regard des autres : elle est décrite comme très laide, et perçue comme une sorcière, petite-fille d'une guérisseuse, on lui étiquette une qualité malicieuse et démoniaque. C’est une réflexion sur la différence et l’originalité. La «Petite Fadette» se décide finalement : Landry devra danser avec elle, et rien qu'avec elle, lors d'une grande fête au village. S'humiliant devant tous, avec ce grelet tout laid et malpropre, il tient pourtant sa promesse, Landry est un garçon de parole.  Et puis, au fil du temps, des discussions, Landry découvre une autre Fadette, pleine de raisonnement et d'intelligence, grande observatrice de la nature et de ses bienfaits. Loin d'une sorcière, elle au contraire très pieuse et chrétienne, clairvoyante quant à sa laideur et aux appréhensions des autres. Elle connaît ses torts mais la petite méchanceté dont elle a pu faire preuve ne découle que des violences que les autres lui ont infligées. Et ainsi naissent des sentiments amoureux très forts. George SAND nous gratifie de cette morale : ne pas se fier aux apparences, ne pas jeter la pierre au plus démuni, gratter la surface dure et découvrir la tendresse qui se cache. «La Petite fadette» est une figure de la lutte féministe, hors du commun, à l'opposé des autres filles du village, elle s'habille en garçon et dont la coquetterie fait défaut. C’est une fille révoltée, pertinente, pétillante, à l’image de George SAND.

 «François le Champi», roman champêtre de 1850 comportant une part autobiographique, est aussi une œuvre qui marque l’engagement politique et social de l’auteure. Un champi est un petit enfant bâtard, un enfant trouvé ou abandonné dans les champs par ses parents. En grandissant, suivant la croyance populaire, les champis, dont l’esprit serait tourné à la malice, deviennent des paresseux et des voleurs. «C’est le diable qui met ces enfants-là dans le monde, et il est toujours après eux» fait dire George SAND à des personnages du roman. Pour George SAND, cette légende ne serait pas exacte, si les champis sont aimés. Ainsi, dans son roman, «François le Champi», une pauvre dame, Isabelle Bigot alias Zabelle, puis Madeleine Blanchet, une jeune femme mal mariée, recueilleront un bel enfant et l’aimeront tant qu’il leur rendra au centuple. Dans ce roman, il  n’est question que d’amour, amour maternel et amour filial, amour frivole ou passionné. Ce roman est inspiré du souci social hérité de Jules BARBES et de Pierre LEROUX. «J’aime mieux souffrir le mal que de le rendre» dit Madeleine. François CHAMPI viendra en aide à Madeleine quand elle sera dans la difficulté ; il finira par l’épouser. «Il n’est rien de si laid que la méconnaissance, rien de si beau que la recordation des services rendus» dit Jean Vertaud, un personnage du roman.

Dans les «Maîtres sonneurs» paru en 1853, on croise dans cette quête musicale et humaine au sein d’une société paysanne les figures habituelles de l’idiot du village, de l’enfant illégitime, et les histoires d’amour y trouvent une conclusion heureuse, tout au moins pour les personnages à la vertu tranquille et à l’âme simple. «Les Maîtres Sonneurs» est celui des romans champêtres qui évoque avec le plus d'ampleur les trésors des sociétés rurales, leurs croyances occultes, leurs rites d'initiation, leurs traditions secrètes. Deux pays, deux cultures : le Berry et le Bourbonnais, le chêne et l'épi, la plaine et la forêt. Roman de l'une de ces corporations itinérantes, celle des joueurs de cornemuse, jadis constituées en associations quasi maçonniques, «Les Maîtres Sonneurs» disent aussi l'histoire d'un pauvre enfant du plat pays, Joset «l'ébervigé», l'Idiot dont la musique des sonneurs de la forêt fera un Élu, l'incarnation même du génie populaire. Joset, le héros du roman, est un enfant simplet et faible aux yeux des villageois de Nohant ; son caractère contraste étrangement avec celui de la belle Brulette et du turbulent Tiennet, ses amis. Solitaire, comme Frédéric CHOPIN, il se découvre une vive passion pour la musique et ne peut se satisfaire du seul mode majeur de la plaine. Pour devenir un musicien complet, il lui faudra découvrir le mode mineur dont les sonneurs de musette usent naturellement dans les  lieux sauvages et isolés du Haut-Bourbonnais. Sur les conseils de son ami Huriel, sonneur et muletier «du pays dont-il a pris le nom», il entreprend un voyage de douze lieues pour perfectionner son art. En définitive, George SAND, en conteuse, reste fidèle à la mémoire des paysans, du peuple.

B – George Sand, engagement politique et social dans sa littérature agreste

George SAND se défend, dans sa littérature champêtre, d’avoir créé un genre nouveau : «Je n’ai voulu ni faire une nouvelle langue, ni me chercher une nouvelle manière» écrit-elle dans la «Mare au diable». Pourtant, il a été décelé un engagement politique et social dans lequel elle exalte ses idées socialistes, égalitaires et religieuses, et met en valeur les pauvres gens ignorés de la campagne. L’enfer n’existe pas, le démon est un mythe, seule la nature doit être glorifiée : «La nature est une œuvre d’art, mais Dieu est le seul artiste qui existe, et l’homme n’est qu’un arrangeur de mauvais goût. La nature est belle, le sentiment s’exhale de toutes ses pores ; l’amour, la jeunesse, la beauté y sont impérissables» écrit SAND «François le Champi». En effet, George SAND a aimé, d’un amour sincère et passionné, la terre et les paysans qui l’arrosent de leur sueur pour la rendre féconde. «Les créations de l’art parlent à l’esprit seul, et (…) le spectacle de la nature parle à toutes les facultés» écrit George SAND. Les romans champêtres de George SAND se passent dans les bois et les champs, dans les cours des fermes et les fêtes campagnardes. SAND, une romantique, chante la douceur de vivre de la campagne berrichonne. «Malgré tout ce que j’invente ici pour chasser le spleen que cette belle capitale me donne toujours, je ne cesse d’avoir le cœur enflé d’un gros soupir quand je pense aux terres labourées, aux noyers autour des guérets, aux bœufs briolés par la voix des laboureurs, mais toujours si douces, si complètes. Il n’y a pas dire, quand on est campagnard, on ne se fait jamais aux bruits de la ville» écrit George SAND. Ethnologue et comprenant le patois du terroir, elle a inventé le concept de «culture orale» ; lors des veillées d'hiver elle a écouté le chanvreur ; ses récits fantastiques l'ont passionnée, parfois effrayée. George SAND sait évoquer, dans ses romans, les habitudes ancestrales des paysans qui risquent de disparaître avec le progrès technologique. «Tu (Maurice Sand) as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, que tu as bien fait, selon moi, d’illustrer ; car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie depuis longtemps et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes» écrit George SAND dans «Les légendes rustiques». Romantique dans l'âme, SAND, persuadée que l'action du peuple peut régénérer la société, prône donc un retour aux éléments de la culture populaire, au genre rustique et champêtre.

On a reproché à George SAND d’avoir idéalisé la nature et le paysan dans ses romans champêtres, et occulté certaines réalités trop crues, le laid et le spectacle répugnant de la vie champêtre. George SAND sait que l’homme a des vices et que le paysan n’est pas exempt de défaut, mais elle préfère considérer longuement ses qualités, afin de le rendre sympathique. En effet, elle a donné libre cours à se facultés poétiques, son imagination et sa sensibilité, ainsi que le rayonnement de pureté. Ces romans sont des actes de foi, d’espérance en un avenir meilleur pour les pauvres et les malheureux. «Nous croyons que  la mission de l’art est une mission de sentiment et d’amour. (…). L’art n’est pas une étude de la réalité positive, c’est une recherche de vérité idéale» écrit George SAND dans «la Mare au diable». C’est le sens de l’engagement littéraire de George SAND qui caresse, comme Jean-Jacques ROUSSEAU, le rêve d’une vie sociale mieux organisée. L’originalité de sa contribution littéraire champêtre est d’essayer de trouver la pureté, dans l’âme humaine. Le milieu champêtre est présenté comme une société idéale ayant échappé à la perversion des valeurs. C’est un retour à la théorie du bonheur primitif de l’homme, le paysan incarnant, dans sa simplicité, cet idéal humain. «La mission de l’artiste est de célébrer la douceur, la confiance, l’amitié, et de rappeler aux hommes endurcis ou découragés que les mœurs pures, les sentiments tendres et l’équité primitive sont ou peuvent être encore de ce monde» écrit George SAND.

II – George Sand et les combats politiques et sociaux de son temps

A – George Sand et le féminisme militant

1 – George Sand et le droit au plaisir des femmes

L’actualité politique, à l'aube du XXIème, siècle bruisse de prédateurs sexuels, de violences à l'égard des femmes, souvent le fait de gens puissants qui continuent d'écraser la Femme : «Je suis automatiquement attiré par les belles femmes. Je les embrasse immédiatement, c’est comme un aimant. Quand t’es une star, elles te laissent faire ce que tu veux. Leur saisir la chatte… tu peux faire ce que tu veux.», disait en 2015, Donald TRUMP, un milliard obscène, devenu président des Etats-Unis.

Au XIXème siècle, et à l’image de son arrière-grand-mère, George SAND prend la défense résolue des femmes, prône la passion, le droit à la jouissance, le désir des plaisirs charnels, fustige le mariage et lutte contre les préjugés d’une société conservatrice. «On savait vivre et mourir dans ces temps-là. On trouvait qu’il valait mieux mourir au bal ou à la comédie que dans le lit, entre quatre cierges et de vilains hommes noirs» disait sa grand-mère, Aurore de Saxe. George SAND fait aussi scandale par sa vie amoureuse agitée et ses effets vestimentaires. Elle n’était pas sensuelle, mais son impétuosité naturelle, des passions débordantes d’un ordre élevé, l’ont entraîné dans une série d’aventures romanesques. «L’amour n’est pas le calcul de pure volonté. Les mariages de raison sont une erreur où l’on tombe, ou un mensonge que l’on se fait à soi-même. (…). Dieu a mis le plaisir et la volupté dans les embrasements de toutes les créatures» dit-elle. Ses biographes prétendent que son mariage serait la plus grave erreur de sa vie, son mari serait «infidèle, brutal, avare, ivrogne, repoussant» écrit Marie-Louise VINCENT. Wladimir KARENINE parle d’un mari : «grossier et brutal». Pour le journal Le Figaro, «nous avons de nombreux regrets à donner à toutes ces aberrations d’un talent qui aurait pu intéresser le public à travers ses œuvres, si la femme s’était contentée d’être femme». Aussi, en raison de ces polémiques et scandales, George SAND a déployé une formidable énergie pour se justifier : «Le père de mon mari était colonel de cavalerie sous l’empire. Il n’était ni rude, ni grognon, c’était le meilleur et le plus doux des hommes. (…) . On accuse mon mari de torts dont j’ai absolument cessé de me plaindre. (…). Je n’ai pu vivre avec lui, nos caractères et nos idées différaient essentiellement. ». George SAND reconnaît aux femmes l’aptitude «à toutes les sciences, à tous les arts, et même à toutes les fonctions comme les hommes». Elle exige qu’on «rende à la femme les droits civils que le mariage seul lui enlève, et que seul le célibat lui conserve».

L’indépendance affichée par George SAND, notamment dans sa vie amoureuse, a contribué à propager le cliché d’une femme émancipée, souvent confondu avec celui d’une militante féministe. Il est vrai que la romancière a conquis sa liberté de haute lutte et s’est affranchie du mariage à la suite d’un procès célèbre contre son mari. Séparée de Casimir DUDEVANT, elle est rentrée en possession de son bien et a obtenu la garde de ses enfants. Toute sa vie, elle a travaillé énergiquement pour assurer son autonomie et entretenir sa famille. George SAND est définie, par ses adversaires, comme «une femme vieillie, épuisée par toutes les débauches de l’esprit et corps» suivant BREUILLARD dans un discours du 7 août 1858. Défendue par ses amis, George SAND est qualifiée de «grand homme» par Gustave FLAUBERT. C’est «La femme la plus féminine que j’aie connue» renchérit Alfred de MUSSET. Appelée, affectueusement, par Hugues LACROIX et Firmin ROZ, la «Bonne dame de Nohant», pour Paul LACROIX, l’œuvre de George SAND, pourrait s’intituler : «L’histoire des femmes au XIXème siècle ou l’Histoire de l’Amour». En effet, «l'amour, c'est une chose qui embrouille la cervelle et fait clocher la raison» écrit George SAND.

George SAND a eu toutes les audaces, publiques et privées, et elle est fortement attirée par Paris et Venise, synonymes, pour elle, de liberté et d'émancipation. «La solitude est bonne, et les hommes ne valent pas un regret» Cependant, elle a eu de nombreux amants : «J’ai eu des amours à tous les crins, qui reniflaient dans mon cœur comme des cavales dans les prés. J’en ai d’enroulés sur eux-mêmes, de glacés et de longs comme les serpents qui digèrent. J’ai plus de concupiscence que j’en ai de cheveux perdus» écrit-elle. «George avait l'âme grande, généreuse et hospitalière ; c'est-à-dire presque incapable du sentiment que le commun des hommes appelle l'amour» écrit Charles MAURRAS dans les «Amants de Venise», pour qui tout n’est que «fausseté de passion». Ce culte voué à la liberté sexuelle, «ce n’est pas seulement le bonheur, c’est le droit supérieur à la personne humaine, c’est une sorte de devoir, même un culte divin ; si bien que tout devient permis, et légitime et un droit sacré à la passion pourvu qu’elle soit sincère» rétorque George SAND.

Ses amours passionnels ont été notamment Alfred de MUSSET et Frédéric CHOPIN. En effet, Alfred de MUSSET et George SAND deviennent amants en juillet 1833. Les amoureux partent en Italie, s’arrêtent à Venise ; George SAND souffre de fièvres violentes, et au lieu de rester à son chevet, MUSSET va s’encanailler toutes les nuits dans les bals et les bordels ; rétablie et furieuse de ses incartades, SAND le congédie ; puis il tombe malade à son tour, et SAND, oubliant son amertume, prend soin de lui. Elle appelle un jeune médecin à la rescousse, Pietro PAGELLO, et un triangle amoureux infernal s’instaure. Leur liaison devient destructrice, faite de disputes violentes, de reproches, de cruautés, et, incapable de supporter un tel quotidien, Musset quitte Sand un mois plus tard. «Je me dis seulement : À cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j’aimais, elle était belle. J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle. Et je l’emporte à Dieu !» écrit Alfred de MUSSET dans «Souvenir». Alfred de MUSSET, en réaction à cette relation sulfureuse, écrira «On ne badine pas avec l’amour».

La liaison avec Frédéric CHOPIN de 1838 à 1847, a suscité d’acerbes polémiques et critiques. Ils se rencontrent la première fois chez Frantz LISZT. C’est une relation passionnée qui va sombrer dans la destruction. C’est une folle aventure, romantique, électrique, le triomphe de la passion jusqu’à son triste déclin, le couple se découvre, s’aime et se déchire. Mais avant ces orages, cette période est féconde et mutuellement avantageuse pour les deux amoureux. Le compositeur, d’un tempérament assez tyrannique qui ne fait pas bon ménage avec le féminisme de SAND, s’aliène les deux enfants de l’écrivaine, Maurice et Solange. La rupture, qui clôt dix ans de relation, est violente. Particulièrement féroce, George SAND dira avoir été de CHOPIN «le garde-malade pendant 9 ans».

2 – Une littérature féministe visionnaire,

pour l’égalité, une protestation contre la tyrannie

George SAND, en avance sur son temps, résolument antiraciste, a fait l’éloge vibrant du droit à la différence. Elle a osé, une des premières, vivre sa vie, de manière toute virile. Georges LUBIN n’hésite à dire que les attaques, dont elle a fait l’objet, sont une attitude digne de la période victorienne : «Et j’ose dire raciste à l’égard du sexe féminin. C’est toujours le même principe : à l’homme tout est permis, à la femme rien». En effet, sa littérature agreste porte déjà un regard affectueux et compassionnel sur les paysans, les enfants misérables et abandonnés. SAND a pris une position de principe, dans une lettre de mai 1837 : «J’en fais le serment, et voici la première lueur de courage et d’ambition de ma vie ! Je relèverai la femme de son abjection, et dans ma personne et dans mes écrits». Elle réclame, dans une lettre du 20 juin 1863, que les femmes soient représentées à l’Académie française. En effet, durant trois siècles et demi, l’Académie française a obstinément fermé ses portes aux femmes. «George Sand eût fait scandale par la turbulence de sa vie ; la personne encore plus que l’écrivain devançait son temps» dira Marguerite YOURCENAR, première femme élue à l’Académie française en 1980 (voir mon post).

 

Casimir DUDEVANT, époux violent, ivrogne et infidèle, avait inspiré l’ignoble mari d’Indiana. Pour André MAUROIS «Indiana, c’est George SAND». «Indiana, n’était pas mon histoire dévoilée. (…) C’était une protestation contre la tyrannie en général» dit SAND dans «l’Histoire de ma vie». En fait, «Indiana» est un roman d’amour relatant l’histoire d’une jeune fille mal mariée. «J’ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, mais profond et légitime, de l’injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l’existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société» écrit SAND dans la préface d’Indiana. C’est une dénonciation de la dévalorisation de la femme victimisée. Indiana, jeune et belle Créole de 19 ans, morne, naïve et ignorante, rencontre un jeune noble, le colonel Delamare, plus vieux qu’elle de 44 ans. C’est un mari autoritaire, brutal, tyrannique et partisan de l’Empire. Indiana, une femme se confondant avec le décor de son milieu familial, tiraillée entre le devoir conjugal et la passion pour Raymon, envisage d’abord le suicide, puis se ravise et choisit un autre amant. George SAND défend la thèse suivant laquelle la vérité romanesque est supérieure et à la moralité, Indiana étant «une histoire de cœur humain, avec ses faiblesses, ses violences, ses droits, ses torts, ses biens, ses maux».  René DOUMIC considère «Indiana», «Valentine» et «Jacques» comme des «romans de vulgarisation de la théorie féministe». Leslie RABINE, qui appuie son étude sur «Indiana», «reproche à Sand de fonder son statut exceptionnel de femme écrivain sur l’infériorité des autres femmes». «Flamarande», un roman de George SAND, prouve le contraire de ce qu’affirme le Comte à propos des femmes : «Ce sont des êtres inférieurs en tout ce qui est bon, supérieurs à nous quand il s’agit de faire le mal».George SAND, dans la préface d’Indiana, déclare : «Nous vivons dans un temps de ruine morale, où la raison humaine a besoin de stores pour atténuer le trop grand jour qui éblouit». Pour notre auteure, Indiana n’est ni un genre nouveau, ni roman philosophique, mais «c’est un type ; c’est la femme, l’être faible chargé de représenter les passions opprimées ou si vous l’aimez mieux réprimées par les lois ; c’est la volonté aux prises avec la nécessité, l’amour heurtant son front aveugle à tous les obstacles de la civilisation. Mais le serpent use et brise ses dents à vouloir ronger une lime, les forces de l’âme s’épuisent à vouloir lutter le positif de la vie». Mais le joug social est si pesant, la vertu si rude, la raison si triste, l’opinion si injuste. La société est gouvernée par la fausse morale.

Les passions amoureuses sont, en partie, une source de la fécondité intellectuelle de George SAND. Ainsi, dans «Lélia», roman du désir irréalisé, irréalisable, travesti, différé et sublimé, le poète Sténio aime passionnément Lélia d'Almovar. C'est une jeune femme qui préfère s'adonner aux joies et aux souffrances de la méditation plutôt qu'aux plaisirs charnels, car, très jeune, elle a vécu un amour malheureux. Lélia aime Sténio mais se refuse à lui. Lélia a un ami et confident nommé Trenmor, qui est un bagnard repenti. Sténio est d'abord jaloux de Trenmor. Il devient pourtant son ami lorsqu'il le retrouve au chevet de Lélia atteinte du choléra. Ils essaient de la sauver avec l'aide d'un moine, Magnus, qui, lui aussi, est très attiré par Lélia. La jeune femme survit. Le roman «Lélia» est un cri de détresse et de révolte. Tout n’est que de froideur, de désespoir sombre, de découragement, de cruelles déceptions. La jouissance ne parait nulle part. C’est l’impossibilité à éprouver du plaisir sexuel qui est la cause de sa détresse. Lélia, c’est la frigidité, aucun homme ne semble la satisfaire : est-ce sa faute ? ou celle des hommes ? Lélia illustre le contraste entre l’infini du rêve et le contraste de la réalité. Léila, corps de marbre alliant à la fois beauté et froideur en quête d’absolu en contraste avec le personnage de Pulchérie incarnant le sens de la vie au corps, les plaisirs et la volupté.

Dans «Le Secrétaire intime» George SAND écrit «Je me suis livrée à tous mes goûts, j’ai cherché toutes les distractions, toutes les amitiés qui me tentaient». Indépendante et fière, le personnage de Quintilia marche dans la vie, la tête haute, sûre d’elle-même, sans se soucier du qu’en dira-t-on. La princesse sortira pure et victorieuse de toutes les calomnies. Le roman «Jacques» est une soumission à la destinée cruelle, la force dans le sacrifice, l’immolation complète, l’acceptation de l’infériorité physique. Dans «Valentine» George SAND dénonce le silence qui règne sous les toits, les affres de la vie conjugale. Dans  «Antonia», paru en  1863, une femme de lettres, extrêmement cultivée, mais aussi véritable précurseur de son temps, milite pour la défense des femmes et de leurs droits, et lutte contre la société conservatrice de l'époque. C’est une littérature engagée, de protestation contre l’esclavage des femmes et le mariage qui en fait de perpétuelles mineures.

B – George Sand et les combats politiques et sociaux de son époque

George SAND a été témoin de faits politiques et sociaux majeurs du XIXème siècle : «Mon siècle a fait jaillir les étincelles de la vérité qu’il couve ; et je les ai vues, et je sais où sont les principaux foyers» écrit SAND. Elle est née seulement 5 ans après la Révolution  qui est, selon elle, «une des phases actives de la vie évangélique. Vie tumultueuse, sanglante, terrible à certaines heures, pleine de convulsions, de délires et de sanglots. C’est la lutte violente du principe d’égalité prêché par Jésus» écrit-elle dans l’histoire de ma vie. «Depuis trente ans on nous pose ainsi la question : Eussiez-vous été royaliste, girondin ou jacobin ? A coup sûr, répondrais-je, jacobin» confesse SAND. «Apparue en un temps fécond, elle se pencha sur son siècle, sur la vie, pour y puiser l’inspiration ; elle regarda le mouvement des hommes qui s’agitent, elle pénétra les pensées de leur tête, elle écouta les palpitations de leur cœur ; elle prit les idées et les passions, les doutes et les croyances, les plaintes et les espoirs, tout le rêve d’une époque troublée, elle embellit ce songe des âmes en ajoutant ses richesses propres» écrit Michel REVON.

Châtelaine, mais de gauche, George SAND aura défendu la République et la liberté à travers sa contribution littéraire. La notion de parti lui déplait ; elle se réclame d’un seul parti : le peuple. Elle a exposé sa sensibilité socialiste, notamment dans son ouvrage «Souvenir de 1848» et dans l’Histoire de ma vie.  «C'est à la lumière de l'idée républicaine d'égalité qu'elle écrit et qu'elle pense. Tant sur le plan privé que public, elle s'est efforcée d'imaginer des transformations du lien social incluant la réciprocité» écrit Nicole MOZET.

1 – George SAND, ses convictions socialistes et les révolutions de 1830 et  1848

Jusqu’en 1830, George SAND ne s’était guère préoccupée de la politique et affectait d’être dépassée par les débats d’idées. 1830 est, pour elle, une année charnière : la Révolution de Juillet l’émeut et l’intéresse. Les journées révolutionnaires du 27 au 29 juillet 1830, à Paris, renversèrent Charles X et mirent fin à la Restauration. Charles X est remplacé par le Duc d’Orléans, qui prend le nom de Louis Philippe 1er. Une liaison passionnée avec l’avocat et député, Michel de BOURGES (197-1853), précipite l’évolution des idées de George SAND. En effet, Michel de BOURGES est un ardent républicain, défenseur des accusés du «procès monstre» d’avril 1835 lorsque sont jugés devant la Cour des pairs les insurgés de Lyon et de Paris. «J’ai vu le peuple grand, sublime, naïf, généreux. (…) La République est conquise, elle est assurée, nous y périrons plutôt que de la lâcher» dit George SAND qui pose la question sociale et celle du partage des biens.

«Les chefs-d’œuvre de la littérature, indépendamment même des exemples qu’ils présentent, produisent une sorte d’ébranlement moral et physique, un tressaillement d’admiration qui nous dispose aux actions généreuses» écrit Mme de STAEL dans «De la littérature». Suivant George SAND, «La bourgeoisie avait fait fortune, elle n’aimait plus les révolutions ; son rôle de 1830 était terminé, elle n’avait plus de principes de gouvernement, elle n’avait plus de philosophie à elle, elle ne se tenait plus, à force de vouloir tenir à tout, elle ne tenait plus à rien». Dans «Compagnons du tour de France», une églogue humaine, George SAND veut initier une littérature populaire : «ce peuple qui forme la race forte où se trouvera la jeunesse intellectuelle dont elle a besoin pour prendre sa volée» dit-elle. George SAND a tracé «le portrait le plus agréable, le plus sérieux possible, pour que tous les ouvriers intelligents et bons eussent le désir de lui ressembler, le roman n’est pas forcément la peinture de ce qui est, la dure et froide réalité des hommes et des choses contemporaines». George SAND voulait cultiver l’amour, la passion de l’humanité et le sentiment de la nature pour aboutir à une doctrine égalitaire. Ce roman a suscité l’ire de la bourgeoisie, et de l’Eglise, en particulier, qui l’a accusée «d’aller étudier avec les mœurs de la populace le dimanche, à la barrière, d’où elle revenait ivre avec Pierre Leroux».

2 – George Sand, et l’Empire de  Bonaparte (1851)

La Révolution de février 1848, animée par des amis socialistes de George SAND substitue la IIème République à la Monarchie de Juillet de Louis Philippe 1er. Le 15 mai 1848 la République sociale est écrasée. Les conservateurs, Le Parti de l’Ordre, avec Adolphe THIERS, élisent Louis-Napoléon Bonaparte, Napoléon III (1808-1873) le 10 décembre 1848, et gagne les législatives du 13 mai 1849. Rendue amère par l’échec de la révolution de 1848, SAND déclare, dès le 16 avril 1848 : «Ici, tout va de travers, sans ensemble. Il y aurait pourtant de belles choses à faire en politique et en morale pour l’humanité». Après la répression de la population, George SAND laisse exploser sa colère : «La République a été tuée dans son principe et dans son avenir. (…) Elle a été souillée par ses cris de mort, la liberté et l’égalité ont été foulées au pied, avec la fraternité». L’ambition et l’égoïsme des dirigeants de gauche a fait échouer la Révolution de 1848. Elle ne revient sur la scène politique qu’après le coup d’État du 2 décembre 1851. «Ce coup d’Etat qui, dans les mains d’un homme vraiment logique, eut pu nous imprimer un mouvement de soumission ou de révolte dans le sens du progrès, ne nous a conduit qu’à un affaiblissement tumultueux à la surface, pourri en dessous. Le Français veut vivre vite. Il se préoccupe peu de l’avenir, il oublie le passé Ce qu’il lui faut, c’est l’intensité d’émotion de chaque jour » écrit en mars 1860, dans «Impression et souvenirs» dit George SAND. Après ce coup d’État perpétré par le président Louis-Napoléon Bonaparte pour se maintenir au pouvoir, George SAND écrit qu’elle donne sa «démission politique», et estime qu’il n’y a plus rien à tirer de l’Empire. Elle ne croit ni en la libéralisation du régime, ni en la politique sociale du souverain. «Les trois actes de la politique de Bonaparte, la paix, le  Concordat et le Consulat à vie, sont les trois aspects d’une même pensée, une volonté personnelle» écrit SAND dans «l’histoire de ma vie». Bonaparte ne fait que préparer «son envahissement absolu» et sa «dictature». George SAND croit en une religion de l’amour qui admet la loi du progrès dans l’humanité, dans la charité, la tolérance et la fraternité avec «un instinct du beau, du vrai et du bien».

Cependant, et en contradiction avec cette position initiale radicale, George SAND plaide pour la libération des prisonniers politiques et l’amnistie des exilés. «Après tout, lorsque les lois fondamentales d’une République sont violées, les coups d’État, ou pour mieux dire les coups de fortune ne sont pas plus illégitimes les uns que les autres […]. Nous n’étions vraiment plus en République, nous étions gouvernés par une oligarchie, et je ne tiens pas plus à l’oligarchie qu’à l’Empire. Je crois que j’aime encore mieux l’Empire» écrit le 29 décembre 1851, George SAND. Pourtant, dans son engagement républicain et socialiste,  sa devise est : «Je soupire après le juste, le vrai et la liberté». Ses amis socialistes estiment qu’elle s’est ralliée à l’Empire, et ses démarches auprès de Napoléon, pour implorer la libération des prisonniers, seraient une trahison. «Républicaine toujours, mais, convaincue que vous seriez le meilleur chef d’une république, ou la meilleure compensation à une République impuissante à renaître, je me moque pour mon compte de l’accusation de trahison que quelques-uns ne m’épargnent pas» écrit George SAND.

Conclusion :

Retirée à Nohant depuis 1870, avec de rares déplacements, George SAND meurt le 8 juin 1876. A ses obsèques, sont présents notamment : le prince Napoléon, parrain de sa petite fille Gabrielle, et Alexandre DUMAS. «Je pleure une morte et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai admirée, je l’ai vénérée, aujourd’hui dans l’auguste sérénité de la mort, je la contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait est grand et je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon.» dira Victor HUGO le 10 juin 1876.

Bibliographie très sommaire :

1 – Contributions de George Sand

SAND (George), André, Paris, Calmann-Lévy, 1856, 282 pages ;

SAND (George), Claudie, drame en 3 actes, Paris, Michel Lévy, 1866, 90 pages ;

SAND (George), Compagnon du tour de France, Paris, Pérotin, 1841, 2 vol, 392 et 480 pages ;

SAND (George), Consuelo, Paris, Calmann-Lévy, 1882, 359 pages ;

SAND (George), Correspondances 1812-1876, Paris, Calmann-Lévy, 1884, 413 pages ;

SAND (George), Correspondances George Sand et Alfred de Musset,  Félix Decori, éditeur, Bruxelles, E. Deman, 1904, 187 pages ;

SAND (George), François Le Champi, Paris, Michel Lévy, 1869, 243 pages ;

SAND (George), Histoire de ma vie, Paris, La Pléiade, tome 1 (1800-1822), 1970, 1536 pages et tome 2, (1822-1832), 1971, 1648 pages et Paris, Gallimard, Quarto, 2004, 1664 pages ;

SAND (George), Impressions et souvenirs, Paris, Michel Lévy, 1873, 366 pages ;

SAND (George), Indiana, Paris, Calmann-Lévy, 1852, 334 pages ;

SAND (George), Jacques, Paris, Michel Lévy, 1857, 282 pages ;

SAND (George), L’homme de neige 3, Paris, Michel Lévy, 1883, 300 pages ;

SAND (George), La comtesse de Rudolstadt II, Paris, Calmann-Lévy, 1882, 332 pages ;

SAND (George), La confession d’une jeune fille, Paris, Calmann-Lévy, 1880, 311 pages ;

SAND (George), La mare au diable, Paris, J. Hetzel, 1857, 96 pages ;

SAND (George), La petite Fadette, Paris, Calmann-Lévy, 1887, 237 pages ;

SAND (George), Le château des dessertes, Paris, Michel Lévy, 1866, 287 pages ;

SAND (George), Le Marquis de Villemer, Paris, Calmann-Lévy, 1876, 379 pages ;

SAND (George), Le meunier d’Angibault, Paris, Calmann-Lévy, 1884, 377 pages ;

SAND (George), Légendes rustiques, Guéret, Verso, 1987, 101 pages ;

SAND (George), Lélia, Paris, Calmann-Lévy, 1864, 308 pages ;

SAND (George), Les amours de l’âge d’or : Evenor et Leucippe, Paris, Michel Lévy, 1866, 320 pages ;

SAND (George), Les lettres d’un voyageur, Paris, Michel Lévy, 1869, 344 pages ;

SAND (George), Les maîtres sonneurs, Paris, Alexandre Cadot, 1853, 303 pages ;

SAND (George), Ma vie littéraire et intime, Clermont-Ferrand, éditions Paléo, 2012, 393 pages ;

SAND (George), Mauprat, Paris, Calmann-Lévy, 1930, 383 pages ;

SAND (George), Pourquoi les femmes à l’académie ?, Paris, Michel Lévy, 1863, 16 pages ;

SAND (George), Questions d’art et de littérature, Paris, Calmann-Lévy, 1878, 431 pages ;

SAND (George), Souvenirs de 1848, Paris, Calmann-Lévy, 1880, 434 pages ;

SAND (George), Souvenirs et idées, Paris, Calmann-Lévy, 1904, 281 pages ;

SAND (George), Théâtre de George Sand, Paris, Michel Lévy, 1860, 372 pages ;

SAND (George), Valentine, Paris, Henri Dupuy, 1832, tome 1, 351 pages et tome 2, 344 pages.

2 – Critiques de George Sand

AGEORGES (Joseph), «Parler rustique dans l’œuvre de George Sand», Revue du Berry, septembre 1901, pages 308-392 ;

AGEORGES (Joseph), L’enclos de George Sand, Paris, Bernard Grasset, 1910, 198 pages ;

ANCEAU (Eric), «George Sand et le pouvoir politique : du coup d’Etat du  2 décembre 1851 à la révolution du 4 septembre 1870» in George Sand, terroir et histoire, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, pages 247-262 ;

ARON (Raymond), Misérable et glorieuse : la femme au XIXème siècle, Paris, éditions Complexe, 1984, collection Bibliothèque de littérature et d’histoire, 248 pages ;

AURAIX-JONCHIERE (Pascale), BERNARD-GRIFFITHS (Simone) et LEVET (Marie-Cécile), La marginalité dans l’œuvre de George Sand, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2012, 404 pages ;

BARRY (Joseph), George Sand ou le scandale de la liberté, Paris, Seuil, collection Points, Essai, 1982, 567 pages ;

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PEILLON (Vincent), Pierre Leroux et le socialisme républicain : une tradition philosophique, Lormont (Gironde), Bord de l’eau, 2003, 327 pages ;

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SALOMON (Pierre), «Les rapports de George Sand et de Pierre Leroux en 1845 d’après le prologue de la mare au diable», Revue d’histoire littéraire de la France, 1948, 1, pages 352-357 ;

SCHOR (Naomi), «Le féminisme et George Sand : Lettres à Marcie», Revue des Sciences humaines, 1992, n°226, pages 23-35 ;

THOMAS (P. Félix), Pierre Leroux, sa vie, son œuvre, sa doctrine : contribution à l’histoire des idées au XIXème siècle, Paris, Félix Alcan, 1904, 340 pages ;

VALOIS (Marie-Claire), «Histoire de ma vie : George Sand, poète ouvrière»,  Littérature, 2004, n°134, pages

VIARD (Jacques), «George Sand et les chroniques romanesques de Giono», Revue d’histoire littéraire de France, janvier-février 1977, 77, n°1, pages  75-100 ;

VINCENT (Marie-Louise), George Sand et l’amour,  Paris, Edouard Champion, 1917, vol 1, 270 pages ;

VINCENT (Marie-Louise), George Sand et le Berry,  Paris, Edouard Champion, 1919, vol 2, 366 pages ;

VINCENT (Marie-Louise), La langue et le style rustiques de George Sand dans les romans champêtres,  Paris, Edouard Champion, 1917, vol 1, 270 pages ;

WERMEYLEN (Pierre), Les idées politiques et sociales de George Sand, Bruxelles, éditions de l’université de Bruxelles, 1985, 372 pages ;

ZANONE (Damien), «Romantiques ou romanesques ? Situer les romans de George Sand», Littérature, 2004, 134, pages 5-21.

Paris, le 18 octobre 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

 

George SAND (1804-1876), un puissant souffle de liberté du romantisme.
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«George SAND (1804-1876), une littérature champêtre, une féministe, laïque et républicaine», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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23 septembre 2017 6 23 /09 /septembre /2017 17:46

«Toute sa noble vie fut un long apostolat en faveur du peuple, seule puissance légitime qui puisse assurer l’immortalité à ses défenseurs» écrit Guillaume PAUTHIER dans la préface de la Grande étude. Organe et représentant de la raison et de la conscience humaines, Confucius continue, après 26 siècles, à recevoir des honneurs presque divins. «Réanimer le Vieux pour acquérir la connaissance du Nouveau» tel est l’objectif général poursuivi par Confucius. «Deviens ce que l'homme est» pourrait être la maxime de Confucius. Ce grand sage invite les hommes de pénétrer et approfondir les choses, de rectifier les mouvements de leur cœur, de se corriger, de se perfectionner eux-mêmes et de gouverner les hommes dans la rectitude, pour le Bien commun. L’esprit de l’homme a acquis assez de maturité ; chacun doit accomplir ses devoirs envers lui-même, envers les autres hommes et envers la société tout entière, avec abnégation, rigueur, amour, pour l’intérêt général, et en visant la perfection de soi-même. Cette exigence morale s’adresse aussi bien aux administrés qu’aux gouvernants. En effet, l’homme a une mission sacrée : celle d’affirmer et d’élever toujours plus haut sa propre humanité. La doctrine de Confucius est une véritable révolution culturelle qui se confond avec le destin de la civilisation chinoise. Figure de la conscience universelle, au même titre que Socrate, Bouddha ou le Christ, la pensée de Confucius est un saut qualitatif, une réflexion de l’homme sur l’homme afin de le rendre meilleur. En effet, Confucius a vécu dans une époque où régnaient les guerres et la confusion. Homme de génie de la civilisation la plus ancienne du monde, maître érudit et éveilleur de conscience, pour sauver le monde de son temps, qu’il jugeait en perdition, Confucius s’employa, sans relâche, à travers son enseignement et par une conduite qu’il voulait irréprochable, à former le cœur de ses disciples pour en faire des hommes de bien. Croyant au pouvoir de l’exemple, il rêva aussi de réformer la classe dirigeante en s’efforçant de lui inculquer l’esprit de moralité qui avait habité les Sages Rois du passé, à lui faire recouvrer la voie de la rectitude que ces bienfaiteurs de l’humanité s’étaient attachés de suivre, et à prendre comme modèle ces parangons de vertu. Confucius n’a jamais cessé de chercher et défendre un chemin vers le dépassement des difficultés grâce à la connaissance. «Si tu veux être sage, apprend à interroger raisonnablement, à écouter avec attention, à répondre sereinement et à te taire quand tu n’as rien à dire» dit-il. «La conscience est la lumière de l’intelligence pour distinguer le Bien du Mal» écrit-il. Confucius est celui qui s’obstine à vouloir sauver un monde en décomposition, tout en sachant que c’est peine perdue ; il a une démarche messianique, canonique. Après avoir étudié la doctrine des Anciens, pour sauver la Chine de l’affaissement des valeurs morales, Confucius a dégagé, dans sa Grande étude, les principes suivants : «Développer et rendre à sa clarté primitive le principe lumineux de la raison que nous avons reçu du Ciel ; renouveler les hommes et ne placer sa destination définitive que dans le souverain Bien ; connaître le but où on doit tendre, ou sa destination définitive ; mettre le bon ordre, bien gouverner, pacifier et porter ses connaissances à leur dernier degré de perfection». La mémoire des anciens rois est restée dans le souvenir des hommes parce qu’ils ont dirigé la Chine en pratiquant la vertu. Les Chinois ont adoré le créateur de l’univers appelé Xam-Ti et auquel le troisième empereur, Hoam-Ti, a bâti un temple. Fo-hi serait le 1er empereur qui aurait régné 2952 ans avant Jésus-Christ. Dans son ouvrage, Chun Qiu ou       Annales des «Printemps et Automnes», Confucius écrit que dans les Etats florissants, ceux du Printemps, sont ceux dirigés par des Princes vertueux et sages. En revanche,  lorsque les Princes sont méchants et ont peu d’esprit, ils tombent, comme à l’Automne, et se détruisent entièrement en feuilles mortes. C’est pour cela que les hommes conserveront, pour les princes sages, une grande vénération, plus le temps s’éloignera, moins ils seront oubliés. La tendance athéiste a dominé un instant, faisant croire que «le principe et la fin de toutes choses, étaient le néant». Confucius rétablit les valeurs morales. En effet, la pensée de Confucius tourne autour de l’éducation, et notamment de trois vertus fondamentales : la Bonté, qui génère paix et joie intérieures ; la Science, qui permet de dissiper les doutes et le Courage, qui fait fuir toute forme de peur. Dans sa pensée, un esprit tolérant, Confucius plaide pour la réflexion et la modération dans le comportement.

Confucius, un lettré, philosophe et théoricien de la politique, est le fondateur de la première école chinoise de la sagesse, dans la Chine féodale des premiers siècles, au temps des «Royaumes combattants». Confucius, dans sa doctrine, n’avait pour but que de dissiper les ténèbres de l’esprit, bannir les vices, rétablir cette intégrité qu’il assurait avoir été un présent du Ciel. Il faut écouter et obéir les instructions du Ciel, à le craindre, à le servir, à aimer son prochain comme soi-même, à se vaincre, à soumettre ses passions à la raison, à ne rien faire, à rien dire, à ne rien penser qui fût le contraire. Pragmatique, il prône une «voie à suivre» dans l'action, la transmission du savoir et le respect pour «l'Antiquité», assimilée à un ordre parfait. «Appliquez-vous à garder en toute chose, le juste milieu» dit-il. De ses réflexions sur les problèmes de son temps, ses élèves tirent un recueil destiné à l’enseignement de la vertu. Un siècle et demi plus tard, ses disciples, notamment Meng-Tzu ou encore appelé Mencius (372-289 avant J-C), ont propagé sa pensée. Au centre de la pensée de Mencius se trouve la bonté innée de la nature humaine, don du Ciel qui atteint la perfection avec le saint Confucéen. Il importe avant toute chose de développer son attirance vers le bien et la justice. Le Saint joue un rôle essentiel dans la conservation de la voie dite royale face aux hérésies et à la décadence morale. Un autre disciple de Confucius, Hsün-Tsu (310-238 avant J-C), ne croit pas à la bonté naturelle de l’homme ; il met l’accent sur le rôle de l’éducation en vue du perfectionnement de l’individu.  De nos jours, on reconnaît en Confucius une des grandes figures de la civilisation mondiale. Le confucianisme va dès lors profondément imprégner la manière d’être et de penser des Chinois, en particulier l’élite d’administrateurs lettrés recrutés par concours, les mandarins. «Quand vous plantez une graine une fois, vous obtenez une seule et unique récolte. Quand vous instruisez les gens, vous en obtenez cent» dit-il. Divers empereurs, tel Wang Mang, se conduisent aussi en fervents adeptes de l'antique sage. Confucius et sa doctrine n'appartiennent pas seulement à la Chine, mais au monde tout entier où il est reconnu comme une des grandes figures de la civilisation et de la culture universelle. Il a considérablement influencé les philosophes grecs, même si l’Occident a du mal à le reconnaître.

Confucius, dont le patronyme était QIU et le prénom Zhongni, naquit à Quyi, ville de la principauté de Lu, ville appelée aujourd'hui Qufu, dans la province du Shandong. Confucius est la latinisation, opérée par les Jésuites missionnaires en Chine, à partir du XVIème siècle, du nom chinois de Kong Fuzi ou maître Kong. Présumé lointain descendant d'une dynastie royale, le petit Kong naquit au sein d'une famille modeste. Son père, officier de rang subalterne, épousa à plus de soixante dix ans une jeune fille d'une quinzaine d'années. Son enfance est pauvre et misérable, car ayant perdu son père à l'âge de trois ans, sa mère l'éleva avec les maigres revenus qu'un lopin de terre, octroyé aux veuves de fonctionnaires sans fortune, lui rapportait. Il est certain que ce quasi dénuement influença et marqua profondément l'enfant, car il n'eut de cesse d'étudier et de travailler pour améliorer sa condition. Son ambition était grande. Sa vie apparaît plutôt comme l'histoire d'un échec, l'échec d'un homme qui, naît dans des conditions modestes, et qui veut s’élever dans la société, se perfectionner. Confucius nourrissait de grandes ambitions politiques mais ne parvint jamais à les réaliser. La plupart de ses disciples réussirent très vite à s'imposer, alors qu'il resta un théoricien et un enseignant. Il s'appliqua avec rigueur et constance aux études, se maria très jeune, puis vers l'âge de vingt deux ans. Il eut un fils nommé PEYN ; c’est le seul enfant qu’il eut mais sa race ne s’éteignit pas pourtant ; il lui resta un petit-fils, appelé Cusu qui s’attacha à sa philosophie. Alors qu'il n'était encore qu'un enfant, Confucius perdit son père, modeste fonctionnaire, laissant sa famille dans la misère. D'abord petit employé chargé de l'administration du bétail, puis des greniers, il accéda vers la quarantaine aux fonctions de préfet, et de responsable des travaux publics, puis de responsable de la sécurité et de la justice. Confucius fut un moralisateur prodiguant ses conseils aux souverains qui voulaient bien l'écouter. Par ce fait, il tentait de poser quelques principes dans le monde de chaos qui était la Chine d'alors. A l'instar des autres grands initiés que furent Pythagore, Moïse, Socrate et Jésus, il écrivait très peu et son enseignement nous a été délivré par ses disciples.

Toute sa vie, Confucius eut la passion d'apprendre et d'enseigner. Il fut un grand érudit aux multiples talents et, de son vivant même, sa réputation s'étendait fort loin. Avant lui, sous la dynastie des Zhou, les études s'effectuaient dans l'administration sous la conduite de fonctionnaires de celle-ci. L'enseignement général était le monopole exclusif des nobles, mais il était dénié au peuple. Au surplus, la notion même d'enseignant professionnel à plein temps était inconnue. L'enseignement visait à dispenser aux nobles une formation à la fois civile et militaire par l'étude des «six arts»: rites, musique, tir à l'arc, conduite des chars, calligraphie et mathématiques. Confucius vécut à la fin de la période «des Printemps et des Automnes» au moment où la société chinoise, passant de l'esclavagisme au féodalisme, connaissait des troubles et subissait de profonds changements. Les «études au sein et par l'administration» perdaient progressivement leur fondement politique et économique tandis que la culture se popularisait. Conscient de cette tendance, Confucius brisa le monopole exercé sur l'éducation par la classe noble en ouvrant une école privée, accueillant aussi bien les pauvres que les riches. «Mon enseignement est destiné à tous, sans distinction» disait-il. Confucius parcourut avec ses disciples les pays de Wei, Cao, Song, Zheng, Chen, Cai, etc., exposant ses points de vue politiques et enseignant sa doctrine morale, mais sans succès. Confucius revint finir sa vie dans la principauté de Lu, où il se consacra à l'écriture et à l'enseignement. Vers la soixantaine, Confucius abandonnera ses fonctions administratives, pour se consacrer, chez lui, exclusivement à l’enseignement. Il a compris que la carrière politique était liée à des compromissions avec des souverains ayant perdu le sens du mandat céleste. Il commença à s'attacher des disciples quand il eut atteint la trentaine. De son vivant et par après, son enseignement eut une influence considérable dans les domaines de l'éducation, de la politique, de l'économie, de la culture, aussi bien que dans celui de l'éthique et de la morale. Il s'y consacra près d'un demi-siècle jusqu'à ce que la maladie l'emporte à l'âge de 72 ans. Ses disciples observèrent un deuil de trois ans. Né et mort à Qufu, son temple, sa maison et le cimetière où il est enterré sont devenus monuments historiques classés au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO depuis 1994. Douze dynasties d’empereurs chinois ont agrandi et conservé ces sites. En 213, avant Jésus-Christ, Cheu Houang de la dynastie des Ts’în persécuta les disciples de Confucius, mais de nombreuses tablettes ont été cachées par la famille de Confucius, et donc de ce fait, ont été sauvées de la destruction par le feu.

La pensée de Confucius n'a pas seulement exercé une profonde influence sur le développement de la société chinoise, et en particulier de l'éducation et de la morale, elle a aussi eu un impact hors de Chine. En Occident, la philosophie grecque ainsi la pensée des Lumières, ont adopté une conception positive et laudative de la société et de la politique chinoise, notamment de la philosophie chinoise classique. Confucius influencera considérablement les stoïciens Epictète et Marc-Aurèle, ainsi que la métaphysique d’Aristote. En effet,  à la fin du XVIème siècle, les missionnaires jésuites, venus évangéliser la Chine, répandirent les idées de Confucius en Occident. C'est principalement sur les philosophes des Lumières que cette influence fut considérable en Europe. Celle-ci en était alors au stade de la révolution bourgeoise et, pour combattre le despotisme et le principe du droit divin, ces penseurs cherchèrent des arguments dans la doctrine de Confucius. Sa philosophie athée, sa vision moraliste de la politique, sa conception du caractère indissociable de la politique et de l'éthique et sa théorie de l'économie qui mettait l'accent sur la production agricole remplirent d'admiration des penseurs tels que d'Holbach, Voltaire, ou Quesnay, qui encensèrent Confucius, l'utilisant à leur façon pour dénoncer les abus de leur temps et attaquer le despotisme et la doctrine du droit divin, en lui prêtant leurs propres idéaux.

Par les récits qu’en ont faits les Jésuites, envoyés en 1685 en Chine par Louis XIV, la pensée de Confucius traduite ainsi en langue française, est devenue, pour les philosophes des Lumières, une importante source d’inspiration, l’asile de la vertu, de la sagesse et de la félicité «On peut dire que la morale de ce philosophe est infiniment sublime, et qu’elle en même temps sensible et puisée dans les plus pures sources de la raison naturelle. Assurément, jamais la raison destituée des lumières de la révélation divine n’a paru si développée, avec tant de force. Comme il n’y a aucun devoir dont Confucius ne parle, il n’y en a aucun qu’il outre. Il pousse bien sa morale, il ne la pousse pas plus loin qu’il ne faut, son jugement lui faisant connaître toujours jusqu’où il faut aller et il faut s’arrêter» écrit Simon FOUCHER dans l’introduction de la morale de Confucius. «Quiconque a écrit sur nos devoirs a bien écrit dans tous les pays du monde, parce qu’il n’a écrit qu’avec raison. Ils ont tous dit la même chose : Socrate, Epicure, Confucius et Cicéron, Marc-Antonin et Amurah second ont eu la même morale» écrit Voltaire dans son dictionnaire philosophique. Opposé fermement au catholicisme, avocat du déisme, Voltaire propose de remplacer la religion par la morale, en faisant à la raison, pour bâtir une société équitable. Pour édifier une philosophie des lumières, Voltaire reprend la vulgate sinophile et la morale de Confucius suivant laquelle «ne faites pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fissent». Il loua la Chine antique de Confucius qui adorait la vertu. «Sans éblouir le monde, éclairant les esprits, il (Confucius) qu’en sage, et jamais en prophète. Cependant, on le crut, et même en son pays» écrit Voltaire qui valorise la doctrine émancipatrice de Confucius fondée sur les vertus d’unité, de modération, de tolérance, de critique de soi, d’amitié, d’humilité, d’humanité et d’hospitalité. Par conséquent, l’humanité est identique à elle-même, en dépit de ses multiples aspects. La lutte contre le despotisme des gouvernements d’Asie est, pour Voltaire, une source d’inspiration pour les Occidentaux qui combattaient l’absolutisme royal. Dans l’esprit des Lumières, il fallait donc réformer la monarchie française. «Confucius ne recommande que la vertu ; il ne prêche aucun mystère (…) pour apprendre à gouverner, il faut passer tous ses jours à se corriger» écrit Voltaire dans l’introduction de l’essai sur les mœurs. Le Prince doit réprimer ses passions et « rectifier la raison qu’il a reçue du Ciel, comme on essuie un miroir terni ; qu’il doit aussi se renouveler soi-même, pour renouveler le peuple par son exemple. En Chine, l’Empereur, premier pontife souverain du Ciel et de la Terre, était «le premier philosophe de l’empire : ses édits sont presque toujours des instructions et des leçons de morale» dit Voltaire dans son Essai sur les moeurs. «Que devrons faire nos souverains d’Europe en apprenant de tels exemples ? Admirer et rougir, mais surtout imiter» écrit Voltaire dans son dictionnaire philosophique. Pour Voltaire, Confucius a tous les honneurs, non pas les honneurs divins, mais ceux que mérite un homme qui a donné de la divinité les idées les plus saines que puisse former l’esprit humain. Voltaire qui se défend de faire l’apologie de l’athéisme dans la doctrine de Confucius reprend la formule de P. COMTE «Les Chinois ont connu le vrai Dieu, quand les autres étaient idolâtres, et qu’ils lui ont sacrifié dans le plus ancien temple de l’univers».

La pensée de Confucius nous est utile au XIXème siècle à plus d’un titre, elle nous aide à nous enrichir de l’art du bien-vivre ensemble, à nous rappeler de toujours chercher à nous améliorer, à nous redresser lorsque nous traversons des situations difficiles, à nous réveiller lorsque la facilité nous envahit et à développer en nous la vertu de bienveillance, de prudence éclairée ou d’humanité pour un monde harmonieux et fraternel. Au cœur de la pensée antique chinoise, il y a le «Tao», qui désigne une voie, une route un chemin. L’harmonie et l’ordre universel dépendent des manifestations de ce Tao. Cependant, contrairement aux religions monothéistes, c’est une volonté divine qui ne fait pas référence à un Dieu créateur. Différent en cela aux autres religions, le bouddhisme n’est pas un acte d’allégeance à Dieu, mais une doctrine de sagesse individuelle, une croyance en l’homme et en sa capacité de devenir meilleur. Confucius rejeta la religion et la piété et arrêta le torrent de superstition et d’idolâtrie. L’âme humaine ne devrait être ornée que sobriété, frugalité, modération et justice. Sa doctrine est un formidable pari sur l’homme. En effet, pour Confucius, il y a une providence qui provoque une harmonie naturelle, de façon à ce que chaque chose occupe la place qui lui échoit afin de remplir sa fonction propre. Ainsi, si les gouvernants s’acquittaient de leurs devoirs avec équité et justice, l’Etat connaîtrait une prospérité. Si le peuple se montrait disposait à rechercher la voie, la société serait pleinement fondée sur la réussite et le bonheur.

Le Taoïsme préconise la passivité et le retour à la nature. Il faut laisser les choses se dérouler et s’abandonner au mouvement naturel. En instituteur du genre humain, et rejetant les spéculations intellectuelles, Confucius qui reprend le Tao des Anciens chinois, dans ses principaux ouvrages (La Grande étude, L’invariabilité dans le Milieu, ses entretiens philosophiques) y a apporté sa touche personnelle en privilégiant le pragmatisme. Pour lui, l’ordre social ne règne que si les hommes s’acquittent de leurs devoirs, du gouvernant jusqu’au modeste citoyen. La pensée de Confucius codifie les rapports sociaux en intimant aussi bien aux gouvernants qu’aux citoyens une bonne conduite à tenir. Confucius recommande les vertus de la bienveillance, de la générosité, de la bonne foi et de la loyauté. Ce grand sage part du principe que quelle que soit sa place dans la société, la nature humaine n’est ni, par principe, bonne ou mauvaise, mais que tout individu doit apprendre à devenir meilleur par une connaissance et un effort constant sur soi-même. «Lorsque le Milieu et l’Harmonie sont au point de perfection, le ciel et la terre sont dans un état de tranquillité parfaite et tous les êtres reçoivent leur complet développement» dit-il dans le «Tchoung-Young» ou L’invariabilité dans le Milieu. «Sur terre, tous les rapports humains sont du type, frères aînés, frères cadets» dit Confucius. Cela veut dire que tous les humains forment une famille, comme à l’intérieur de toutes les familles, les relations sont hiérarchisées, les aînés primant sur les cadets.

Finalement, Confucius assigne à tous, gouvernants et gouvernés, la persévérance de la conduite dans une ligne droite, éloignée des extrêmes, la  voie de la vérité.

I – Confucius et la codification du rapport avec les  gouvernants

La Chine antique était composée de plusieurs Etats féodaux qui se combattaient incessamment. Les troubles compromettaient l’autorité des gouvernants. Par ailleurs la population souffrait en raison de cette instabilité incessante. Différentes écoles de pensée apparurent afin de préconiser les voies et moyens de remédier à ce désordre en vue d’établir un ordre social et un code moral. C’est dans ce contexte que les enseignements de Confucius auront une influence déterminante. Il faut faire «jouir le monde de la paix  et de l’harmonie, en bien gouvernant l’empire» dit Confucius.

Confucius est légitimiste et sa pensée se caractérise par un goût prononcé de l’ordre ou plus exactement de l’ordonnancement érigé au rang de Bien suprême. Cette rationalité chinoise est imprégnée d’un esprit rituel afin de parvenir à une harmonie productrice du Bien. En effet, Confucius était confronté à un délitement de l’ordre politique et sa conception particulière de l’art de gouverner était une réponse pour apaiser ces tensions.

A – La bonne gouvernance en vertu d’un mandat céleste

Confucius considère l’art de  gouverner les hommes comme la plus haute et la plus importante mission confiée à un mortel, comme un «véritable mandat céleste». L’élite n’a pas de privilèges, mais d’importantes responsabilités ; les gouvernants doivent avoir une conscience critique. Le souverain doit pratiquer le Bien et éviter le Mal. Le Prince  conservera ainsi l’affection du peuple, s’il gouverne avec un principe rationnel et moral. En effet, l’homme noble n’est plus déterminé exclusivement par la naissance, mais sa valeur dépend surtout de ses qualités d’être humain accompli et bienveillant. «Le mandat du Ciel qui donne la souveraineté à un homme ne la lui confère pas pour toujours. Ce qui signifie qu’en pratiquant le Bien ou la Justice, on l’obtient ; et qu’en pratiquant le Mal ou l’Injustice, on le perd» dit-il dans La Grande étude. Confucius confère aux gouvernants, non pas des privilèges, mais d’importants devoirs et obligations «Gouverner son pays avec la vertu et la capacité nécessaires, c’est ressembler à une étoile polaire qui demeure immobile à sa place, tandis que les autres étoiles circulent autour d’elles et la prennent pour guide» dit-il dans ses Entretiens philosophiques. L’étude du cœur humain et de l’histoire avaient appris à Confucius que le pouvoir pervertissait les gouvernants quand ils n’observaient pas une éthique ; cela pourrait conduire à l’abus de pouvoir et à l’oppression. «Le Prince dont la conduite est toujours pleine d’équité et de sagesse, verra les hommes des quatre parties du monde imiter sa droiture» dit-il dans Le Ta Hio ou La Grande étude. Aussi, Confucius est persuadé que le respect par l’Etat des règles morales de bonne conduite freinerait la mal-gouvernance, la passion ou la tyrannie. «Lorsque la Voie prévaut dans le monde, le peuple n’a pas de raisons de se plaindre» dit Men Zi, un de des disciples. Confucius considère la Voie comme une loi céleste devant être respectée par tous ceux qui vivent sous le Ciel, y compris les gouvernants. «Si je possédais le mandat de la royauté, il ne me faudrait pas plus d’une génération pour faire régner partout la vertu de l’Humanité» écrit Confucius.

B – La gouvernance avec justice et équité.

«Le gouvernement est ce qui est juste et droit» dit-il. Dans la pensée de Confucius, il y a plusieurs allusions à l’importance de la congruence entre la manière de penser, de sentir et d’agir. «Lorsque le Prince aime l’humanité et pratique la vertu, il est impossible que le peuple n’aime pas la justice ; et lorsque le peuple aime la justice, il est impossible que les affaires du Prince n’aient pas une heureuse fin» écrit-il dans la Grande étude. Confucius donne une importance essentielle aux actes, car ce sont eux qui révèlent la véritable validité des mots. Il rejette les postures artificielles et exalte la simplicité. Voici ce qu’il pense : «L’homme supérieur c’est celui qui d’abord met ses paroles en pratique, et ensuite parle conformément à ses actions» ou encore «Le type le plus élevé d’homme est celui qui agit avant de parler et qui fait ce qu’il promet».

Le «Tao» fait appelle à la piété familiale et à la bienveillance. «Pour bien gouverner un royaume, il est nécessaire de s’attacher auparavant à mettre le bon ordre dans sa famille. Il est impossible qu’un homme qui ne peut pas instruire sa propre famille, puisse instruire les hommes» écrit-il dans la Grande étude. La famille est conçue comme étant une extension de l’individu et l’Etat comme une extension de la famille, et le Prince étant à ses sujets ce qu’un père est à ses fils. «Le seul Prince qui inspire la joie, est celui qui est le père et la mère de la Nation» écrit Confucius. En effet, le Prince est comme «une mère qui embrasse tendrement son nouveau-né. Elle s’efforce, de toute son âme, à prévenir ses désirs naissants ; si elle ne les devine pas entièrement, elle se méprend beaucoup sur l’objet de ses vœux» écrit Confucius dans la Grande étude. Il faut donc gouverner avec une droiture du cœur, humanité et charité pour obtenir l’obéissance et la soumission du peuple. «Traitez le peuple avec égard et vous serez vénéré» dit-il. Le Prince avare et cupide causera du désordre dans une nation. Le bon gouvernant est celui traite ses sujets avec confiance, respect et bienveillance. Il faut que le Prince soit proche du peuple comme de sa vraie famille. «Pour ordonner son pays, on commence par régler sa propre maison. Pour régler sa propre maison, on commence par se perfectionner soi-même. Pour se perfectionner soi-même on commence par rendre son cœur droit. Pour rendre doit son cœur, on commence par rendre authentique son intention» écrit Confucius dans la Grande étude. On peut recenser d’autres maximes : «Sous un bon gouvernement la pauvreté est une honte ; sous un mauvais gouvernement, la richesse est aussi une honte» ; «Qui ne se préoccupe pas de l’avenir lointain, se condamne aux soucis immédiats».

Pour Confucius, les gouvernants doivent entretenir la paix et la bonne harmonie dans le monde. «Faire jouir le monde de la paix et de l’harmonie consiste à bien gouverner son peuple» écrit Confucius dans la Grande étude. «Ce que l’on a résolu ou promis de tenir, il faut le tenir fermement, et ce qu’on a promis d’effectuer, il faut l’effectuer. Ce sont là les moyens d’entretenir la paix et la tranquillité dans l’Empire» écrit Confucius. «Quand on peut accomplir sa promesse sans manquer à la justice, il faut tenir sa parole» dit-il. «L’homme supérieur est celui d’abord met ses paroles en pratique, et ensuite parle conformément à ses actions» dit-il. 

II - Confucius et le perfectionnement de soi-même

«A quinze ans, je résolus d’apprendre» dit-il. Confucius s’intéresse à la façon dont on devient un être humain à part entière. Pour lui, au commencement, il y a l’apprendre. Il l’intime conviction que la nature humaine est perfectible : l’homme est un être humain capable de s’améliorer, de se perfectionner à l’infini. La doctrine de Confucius impose à l’homme d’être perfectible, l’obligation de se perfectionner ; la perfection étant la vertu de l’humanité. «Mon enseignement est là pour tous, sans distinctions» dit-il en rejetant ces barrières aristocratiques ou claniques concernant l’accès au savoir. «Apprendre quelque chose pour pouvoir le vivre à tout moment, n’est-ce pas la source de grand plaisir ?». Par conséquent, l’optimisme de Confucius est un pari sur l’homme capable de se dépasser et de briser tous les liens fondés sur le déterminisme.

Cependant, Confucius rejetait toute forme de savoir livresque. L’éducation a une vertu pratique pour former des hommes de Bien. «Celui qui ne sait pas distinguer le Bien du Mal, le Vrai du Faux, qui ne sait pas reconnaître dans l’homme le mandat du Ciel, n’est pas arrivé à la perfection» écrit-il dans l’Invariabilité dans le Milieu. L’étude du Bien, du Vrai et de la Vertu, est le moyen d’aboutir au perfectionnement. «L’homme bien connaît le Juste, l’homme de peu ne connaît que le profit. L’homme de bien est impartial et universel ; l’homme de peu, ignorant universel, s’enferme dans le sectaire» dit-il.

A – L’éducation pour un homme de Bien

1 – Apprendre à être humain

«Seulement, lorsque ce sont les passions aveugles, les penchants vicieux qui dominent l’homme, que ses désirs immodérés l’offusquent, alors c’est le moment où ce principe lumineux de la raison l’obscurcit» écrit Confucius. C’est le moment où l’homme devrait faire appel à la raison, pour y voir clair. En effet, d’une grandeur d’âme et d’une personnalité lumineuse, Confucius estime que pour chacun, il y a une obligation morale de pratiquer la vertu, la rectitude, en de devenir «un homme de qualité». Pour lui, «apprendre, c’est apprendre à être humain». Le but de l’éducation est de devenir un homme de bien, un homme de qualité. «Apprendre, c’est apprendre à faire de soi un être humain». Il ne faut «penser rien de méchant ou sale». L’homme ne devient humain que dans le champ relationnel, dans sa relation à autrui, c’est aimer les autres. Comme le dira le Christ, il recommande «aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux vous haïssent» dit-il.  «Ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse, ne l’inflige pas aux autres» dit-il. L’homme vertueux doit persévérer dans le Milieu, la voie droite, la sagesse, la piété familiale et la défense fraternelle. «La doctrine de notre maître consiste uniquement à posséder la droiture du cœur et aimer son prochain comme soi-même» dit la doctrine de la raison, «Lyn-Yu». L’éducation et la connaissance font partie de la philosophie de Confucius. Cet érudit pensait que la nature humaine était bonne, mais qu’elle devait être cultivée et formée pour qu’elle arrive à sa meilleure expression. Savoir est une voie sûre pour atteindre la vertu et la vertu amène avec elle-même la paix intérieure et le bonheur.

Dans la relation à autrui, Confucius demande de faire preuve d’exigence d’équilibre, d’équité, de mesure, de solidarité générationnelle. Il insiste en particulier sur la piété familiale. «Mettre le bon ordre dans sa famille consiste à se corriger soi-même des passions vicieuses. (…) C’est pourquoi aimer, et reconnaître les défauts de ceux qu’on aime ; haïr et reconnaître les bonnes qualités de ceux que l’on hait, est une chose rare sous le Ciel» écrit Confucius dans la Grande étude. Tout homme a des devoirs. Ces devoirs sont ceux des pères et des mères envers leurs enfants ; ceux des enfants envers leurs  pères et leurs mères ; les devoirs du mari et de la femme ; ceux des amis ; ceux qui regardent l’hospitalité, ceux dont il faut s’acquitter, soit à la porte, ou dans la maison, ou dans la maison, ou dans les festins. Il faut vénérer ses morts. Le fils répond à la bonté et à l’amour de ses parents par la bienveillance et la confiance. Cette piété familiale est par la suite étendue à la fratrie, à toute la communauté et à l’humanité entière.

Dans la philosophie de Confucius, il y a beaucoup de réflexions orientées vers des formules adaptées pour améliorer les relations entre les personnes. Le respect doit être à la base de toute société et la générosité est un bien maximal, qui amène bonheur à quiconque la pratique. Cela encourage l’idée de juger les autres de manière vertueuse et maintient la concorde. Voyons quelques conseils sages à ce propos : «Exigez beaucoup de vous-même et attendez peu des autres. Vous vous économiserez ainsi des contrariétés» ou encore «Exige beaucoup de toi-même et attend peu des autres». Ainsi, beaucoup d’ennuis te seront épargnés. «Rendez le Bien pour le Bien et la justice pour le Mal» ; «Agis avec gentillesse, mais n’attend pas de la reconnaissance».

L’âme humaine doit être armée de la droiture et de la probité. Il faudrait pour cela maintenir ses désirs et ses passions dans des limites raisonnables afin de ne pas connaître des déconvenues. «Depuis l’homme le plus élevé en dignité, jusqu’au plus humble et obscur ; devoir égal pour tous : corriger et améliorer sa personne, ou le perfectionner de soi-même, est la base de tout progrès et de tout développement moral» écrit Confucius dans la Grande étude. Le grand but de la philosophie de Confucius unique était l’amélioration constante de soi-même et des hommes ; de soi-même, ensuite des autres. «Renouvelle-toi complètement chaque jour ; fais-le de nouveau, encore de nouveau, et toujours de nouveau» dit le maître. Se renouveler soi-même, renouveler le peuple, c’est vouloir parvenir à la perfection souveraine. «L’oiseau jaune, au chant plaintif, fixe sa demeure dans le creux touffu des montagnes» dit-il dans le Livre des Vers.  «En fixant là sa demeure, il prouve qu’il connaît le lieu de sa destination ; et l’homme, la plus intelligente des créatures, ne pourrait en savoir autant que l’oiseau» écrit Confucius. L’homme doit connaître le point de perfection où il doit tendre et s’arrêter. Le but auquel il doit tendre est la recherche du souverain bien, la pratique de l’humanité, la bienveillance.

2 – Se fixer un but auquel on doit tendre

Chaque individu doit connaître le but auquel il doit tendre. Auparavant, il faudrait rendre ses intentions sincères, pures, et tendre vers la perfection morale. La vie d’un homme est brève. Elle passe, en un instant. En cela est elle est semblable au courant d’un fleuve. Dans ce bref espace de leur existence, les hommes doivent apprendre, s’exercer, peiner, se perfectionner, sans un seul instant de relâche. «De même que le cours d’un fleuve aspire à l’immensité de la mer, de même que le cours de la vie humaine, celui de l’humanité entière tendent vers l’immensité marine, aspirent à la réalisation d’une grande société» dit ce grand sage. Confucius pense, qu’à l’âge mur, l’homme doit se fixer un objectif majeur et donner une direction, un sens à sa vie, il doit «réaliser la volonté du Ciel». L’individu, quelle que soit la difficulté de la tâche, doit persévérer dans sa mission, s’atteler entièrement à sa mission. Finalement «connaitre la volonté du Ciel» signifie reconnaître la mission dont nous avons été investis ; découvrir ce que nous devons faire durant notre vue d’être humain. L’homme n’est homme que s’il tient à ses convictions, et s’il lutte sans considération des succès ou des échecs, pourvu qu’il fasse ce qu’il croît être juste et dans ses possibilités.

«Les richesses ornent et embellissent une maison, la vertu orne et embellit la personne ; dans cet état de félicité pure, l’âme s’agrandit, et la substance matérielle qui lui est soumise profite de même. C’est pourquoi le sage doit rendre ses intentions pures et sincères» écrit Confucius dans la Grande étude. La réalité de la vertu est à l’intérieur et la forme est à l’extérieur. Il faut donner une droiture à son âme. On doit aimer son prochain comme soi-même ; ne pas lui ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fît. L’amélioration ou le perfectionnement de soi-même est d’une nécessité absolue pour arriver à l’amélioration et au perfectionnement des autres. «L’homme supérieur ne demande rien qu’à lui-même ; l’homme vulgaire et sans mérite demande tout aux autres» dit-il.

Confucius invite chaque individu à travailler sur lui-même et faire preuve de mansuétude dans son entourage. Tout commence par soi dans le sens d’une exigence sans limite envers soi-même. Ainsi, il recommande ceci : «Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie». Ou encore «Trois sortes d’amis vous sont utiles, trois sortes d’amis vous sont néfastes. Les utiles : un ami droit, un ami fidèle, un ami cultivé. Les néfastes : un ami faux, un ami mou, un ami bavard». Il ajoute : «Je ne cherche pas à comprendre les réponses, je cherche à comprendre les questions». «Nulle plus grande gloire n’est point de tomber, mais de savoir nous relever à chaque fois que nous tombons» écrit-il. «Examine ce que tu promets est juste et possible, car la promesse est une dette» dit-il. «Que l’on s’efforce d’être pleinement humain, il n’y aura pas de place pour le Mal». «La vraie faute est celle que l’on ne corrige pas» dit-il.

B – La doctrine de Confucius et la postérité, un exemple pour l’Afrique

Loin d’être une figure poussiéreuse de l’Antiquité chinoise, Confucius, par son puissant et lumineux héritage, nous aide à comprendre le monde du XXIème siècle.

1 – L’influence de la doctrine de Confucius dans la Chine contemporaine

La doctrine de Confucius a laissé sur la culture chinoise une trace indélébile. «Toute grande puissance qui apparaît sur la terre y laisse des traces plus ou plus moins durables de son passage. Des pyramides, des arcs de triomphe, des colonnes, des temples, des cathédrales, en portent la marque à la postérité ; mais les monuments les plus durables, ceux qui exercent la plus puissante influence sur les destinées des nations ce sont les grandes œuvres de l’intelligence humaine» écrit Guillaume PAUTHIER dans la préface du Ta Hio ou la Grande étude.

Au XIXème siècle, l’influence de Confucius s’est estompée ; la Chine n’est plus une puissance, elle n’est qu’un territoire que les Européens partagent à leur gré. Depuis la première guerre de l’opium (1839-1842), et sa défaite militaire face aux puissances occidentales une crise sous-jacente a agité l’opinion publique chinoise quant à son retard sur l’Occident sur des aspects militaires mais également financiers et même philosophiques. Le traité de Versailles enfonce définitivement le clou, la Chine est reléguée au rang de puissance mineure. Le 4 mai 1919 est annoncé le traité de Versailles ; 3000 étudiants manifestent alors dans les rues de Pékin et répandent la nouvelle dans toute la Chine.

Lorsque les Chinois, au début du XXe siècle voulurent mettre à bas l’héritage traditionnel de leur nation, ils s’en prirent spontanément à Confucius, confirmant par là son caractère indissociable de la civilisation chinoise. Il y eut certes en Chine de nombreux courants de pensée qui marquèrent durablement sa culture, mais seul le confucianisme en fut pour ainsi dire le cadre qui fit de l’empire du Milieu un monde si spécifique. Si l’étude de la pensée confucéenne est d’une importance capitale à celui qui veut comprendre ce monde chinois, elle offre également une méditation fondamentale sur l’homme.

Depuis la fin des années 1980, avec la recherche de la grandeur de la Chine, des professeurs-chercheurs d’universités ont réussi à réhabiliter l’héritage de Confucius. Les cours sur le confucianisme font classes pleines quand les cours sur le marxisme peinent à remplir les amphithéâtres. Ce mouvement de fond a percé en 2004 quand les Instituts Confucius ont été créés. De plus, Hu JINTAO en souhaitant en février 2005 dans un discours aux membres du parti communiste une société harmonieuse, fait explicitement référence aux valeurs confucéennes. En 2006, il prononcera un discours incitant les membres de l’administration à suivre les principes confucéens de probité morale. Les valeurs confucéennes seront aussi mises en valeur par Xi JINPING pour lutter contre la corruption.

La valorisation de la doctrine de Confucius coïncide avec le retour de la puissance chinoise. En effet le peuple a déconsidéré Confucius, les Mandarins et l’Empire car ils n’avaient pas été capables au cours du XIXe siècle de défendre les intérêts chinois. L’occidentalisation du pays avait été vue comme seule réponse à la supériorité européenne, décision définitivement entérinée après l’échec du Grand Bond en Avant et les réformes de 1978 qui avaient inscrites la Chine dans une logique plus libérale. Mais aujourd’hui la Chine est redevenue la première puissance économique du monde même si son PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat est inférieur à celui de la Bulgarie, pays le plus pauvre de l’Union Européenne. Et cette puissance retrouvée qui coïncide avec le manque de valeur propre à la mondialisation et au libéralisme qui ont frappé la Chine ces 30 dernières années l’incite à puiser dans sa longue histoire pour créer sa légende nationaliste et retrouver un système de valeur qui lui est propre en faisant appel à la doctrine de Confucius.

DENG Xiaoping (1904-1997), contrairement à Mao Tsé-Toung, isolationniste, s’est inspiré, en 1962, du pragmatisme de Confucius : «Peu importe qu'un chat soit noir ou blanc, s'il attrape la souris, c'est un bon chat». Cela veut dire, à l’époque, au vu de la pauvreté de la Chine profonde, il faut prendre des mesures économiques efficaces, même si elles rompent avec l'idéologie marxiste. À condition toutefois que l’hégémonie du Parti communiste soit maintenue. Dans les années 70, le débat était vif entre partisans et adversaires des systèmes communistes soviétique et russe : quel système communiste allait gagner ? Le système communiste soviétique rigide s’est effondré. La Chine, se fondant sur le pragmatisme de  Confucius, a maintenu un régime communiste de façade, mais a instauré une économie de marché dynamique, avec de fortes inégalités entre la ville et la campagne.

2 – La doctrine de Confucius : un modèle pour l’Afrique ?

La Chine sous l’impulsion de la doctrine de Confucius, en dépit de la masse importante de sa population, est sortie du sous-développement en moins de 30 ans, pour devenir un géant mondial, respecté de tous. En effet, jadis la Chine suscitait le mépris ou la peur à travers le concept de «péril jaune». Alain PEYREFFITTE (1925-1999), de l’Académie française, Ministre de l’Information sous de Gaulle, et Garde des Sceaux sous Giscard, est un des rares hommes de l’Occident à avoir prédit dans un ouvrage paru en 1973 «Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera». Alain PEYREFITTE part de l’idée que la Chine est une civilisation millénaire avec l’héritage de Confucius : «La Chine d'aujourd'hui ne prend son sens que si on la met en perspective avec la Chine d'hier» dit-il. Ce réveil de la Chine intéresse l’Afrique à plus d’un titre.  

Tout d’abord, la démographie n’a été conçue comme un handicap en Chine, mais comme un formidable atout. En effet, la Chine, avec un régime politique fort, a transformé la masse de sa population en une armée d’esclaves qui produisent à bas coûts. Le résultat : la Chine est largement gagnante dans le cadre de la mondialisation. Ainsi, quand M. MACRON, président français, évoque avec un grand mépris, le cas de ces femmes africaines qui ont entre 7 ou 8 gosses, doit-on suivre aveuglément les recommandations des occidentaux à limiter la population africaine ?

Ensuite, l’optimisation des ressources humaines, s’est doublée d’un fétichisme sur la valeur travail. En effet, les Chinois sont de grands travailleurs qui ne connaissent ni le samedi, ni le dimanche. La Chine ne s’arrête de travailler que pendant le Nouvel An, soit 15 jours. En Afrique et au Sénégal en particulier, nous avons les fêtes religieuses musulmanes ainsi que les fêtes catholiques, sans compter le Magal de Touba et différentes retraites religieuses ou des grèves incessantes qui ont cassé le système éducatif. En revanche, en Chine tout est mis en œuvre pour réussir dans son projet professionnel. Cette discipline, ce goût prononcé de l’effort, sont un héritage de la doctrine de Confucius : chaque individu doit avoir dans sa vie un objectif raisonnable et se donner les moyens de l’atteindre. Cette valeur travail est aussi une forte exigence sur soi-même en vue d’atteindre la perfection. La conséquence de cela c’est que les Chinois ont conquis l’Afrique et tous les cafés parisiens sont tombés sous leur escarcelle. A Paris, les grands magasins ont engagé des personnes parlant le mandarin, pour bien recevoir les touristes chinois qui sont supplanté les Japonais.

Enfin, contrairement à l’idiotie des Etats africains qui créent des zones franches industrielles dont on voit peu l’intérêt pour les nationaux, la Chine a toujours exigé le recrutement de ses nationaux dans les cadres dirigeants des entreprises étrangères ; ce pays impose surtout une clause de transfert de technologie. Il est donc urgent pour les Africains de mettre fin à cette Françafrique qui les maintient dans le néocolonialisme.

Par ailleurs, la Chine s’est dotée d’un modèle de consommation adapté à ses besoins réduisant ainsi sa dépendance vis-à-vis des autres pays. En revanche, les principales denrées consommées en Afrique, viennent de l’étranger. La Chine, sans se fermer au monde, a coupé les principaux moyens de communication américains (Facebook, Google et Overblog), mais elle a mis en place des réseaux sociaux nationaux adaptés (QQ et Wicha). Les Africains, en revanche, sans aucune précaution, ont ouvert les vannes et ce sont les chaînes françaises d’information continue qui inondent le Sénégal.

Confucius valorise à l’extrême la piété familiale, mais il ne s’agit pas du népotisme dévastateur africain. Pour le philosophe chinois, aussi bien les gouvernants que les gouvernés doivent se comporter en bon père de famille ; chacun doit faire son devoir, en se fondant sur la bienveillance, être exigeant avec lui-même et se perfectionner en permanence.  Chacun doit faire avancer sa famille et donner sa contribution en fonction de ses capacités. On est loin ainsi de l’esprit de mendicité et la solidarité familiale étouffante africaine.

L’Afrique, berceau de l’humanité, en raison de son énorme potentiel humain et ses matières premières, reste fondamentalement un continent d’opportunité et d’avenir. Tout reste à construire, mais il faudrait au préalable s’armer de la confiance en nous-mêmes, retrouver nos valeurs culturelles et combattre l’esprit colonial qui nous inhibe. En effet, Confucius nous invite «à pardonner les injures et à ne se souvenirs que des bienfaits. A veilleur sans cesser soi-même. A corriger aujourd’hui les fautes d’hier. A réprimer les passions, et à cultiver l’amitié (…) il recommande toutes les vertus» écrit Voltaire.

Bibliographie très sommaire :

1 – Contributions de Confucius

Confucius, Citations et enseignements, Paris, Biotop, 2004, 80 pages ;

Confucius, Code la nature, poèmes de Confucius, traduction du père Paris, Londres, Le Roy, 1788, 127 pages ;

Confucius, Entretiens, traduit et présenté par Anne Cheng, Paris, Seuil, 1981, Seghers, 1962, 223 pages ;

Confucius, Li-Ki ou Mémorial des rites, traduction de Joseph-Marie Callery, Imprimerie royale de Turin, 1853, 200 pages ;

Confucius, L’invariable milieu, traduction Albert Rémusat, Nice, éditions des Cahiers astrologiques, 1952, 62 pages ;

Confucius, Chunquin Zuozhuan ou Chronique de la principauté de Lu (Annales des printemps et automne) traduction Séraphin Couvreur, Paris, Société d’édition Les Belles Lettres, 1914 et 1951, tome 1, 672 pages et tome 2, 586 pages ;

Confucius, Hiao King, ou le livre canonique sur la piété familiale, Mémoires concernant l’histoire, les sciences, les arts, les mœurs, les usages et coutumes des Chinois, traduction de Joseph Marie Amyot, François Bourgeois,  Pierre-Martial Cibot,  Aloys Caho, Aloys de Poirot, Louis-Georges-Oudard Feudrix de Bréquigny,  Paris, Nyon, 1776, 556 pages spéc sur la piété familiale de Confucius, pages 28-76 ;

Confucius, La morale de Chou-Kin ou le livre sacré de la Chine, préface de Antoine Gaubil, Paris, V. Lecou, 1851, 227 pages ;

Confucius, La morale de Confucius, traduction Jean de Labrune, éditeur scientifique Hubert Martin-Cazin, Paris, E. Le Grand, Fontenay-le-Comte, Gaudin Fils, 1844, 159 pages ;

Confucius, Le livre de la sagesse de Confucius, éditeur scientifique Eulalie Steens, Paris, Monaco, éditions du Rocher, 1996, 239 pages ;

Confucius, Les entretiens de Confucius, préface de René Etiemble, éditeur scientifique Pierre Ryckmans, Paris, Gallimard, 1994, 168 pages ;

Confucius, Les livres classiques de l’Empire de la Chine, annotations François-André-Adrien Pluquet, traduction François Noël, Paris, de Bure, Barrois Aîné et Jeune, 1784, 7 volumes ;

Confucius, Les quatre livres de la philosophie morale et politique, préface de Zi Zhu, traduction de  Guillaume Pauthier, Paris, Garnier Frères, 1921, 485 pages ;

Confucius, Maximes et pensées, Paris, A. Silvaire, 1963, 160 pages ;

Confucius, Pensées de Confucius, Paris, Pockett, 1995, 160 pages ;

Confucius, Sources de la sagesse, Paris, Genève, Wéber, 1974, 23 pages ;

Confucius, ZENG (Zi), Le Ta Hio, ou la Grande étude, Paris, Firmin Didot Frèces, 1837, et Rouvré, édition du Prieuré, 1993, 104 pages.

2 – Critiques de Confucius

BLANCHON (Flora), RANG-RI (Park-Barjot), Le nouvel âge de Confucius, Paris, Presses de la Sorbonne, 2007, 367 pages ;

CHENG (Anne), Histoire de la pensée chinoise, Paris, Seuil, 1997, 696 pages, spéc pages 61-93 ;

COUVREUR, (Séraphin), Les quatre livres, Guanchi Presse, 1972, 748 pages ;

COUVREUR, (Séraphin), Li-Ki ou mémoires sur les bienséances et les cérémonies, Paris, Imprimerie de la Mission Catholique, 1913, 868 pages ;

DOBLIN (Alfred), Confucius, Paris éditions d’Aujourd’hui, 1975, 233 pages ;

DOBLIN (Alfred), Les pages immortelles de Confucius, Paris, Corrêa, 1947, 237 pages ;

ETIEMBLE (René), Confucius, maître Kong, Paris, Gallimard, Collection Folio, essai n°40, 1966, réédition de 1986, 320 pages ;

FINGARETTE (Hébert), Confucius : du profane au sacré, Paris, PUM, 2004, 167 pages ;

FOUCHER (Simon), LABRUNE, de (Jean), COUSIN (Louis), La morale de Confucius, Paris, Edouard Legrand, 1844, 188 pages ;

HELMAN (Isidore-Stanislas), AMIOT (Joseph-Marie), ATTIRET (Jean-Denis), BERTIN (Léonard-Henri-Jean-Baptiste), PONCE (Nicolas), Abrégé historique des principaux traits de la vie de Confucius, célèbre philosophe chinois, Paris, Didot l’Aîne, 1782, 110 pages ;

INOUE (Yasushi), Confucius, Paris, Stock, 1989, 414 pages ;

JAVARY (Cyrille), Paroles de Confucius, Paris, Albin Michel, 2005, 53 pages ;

JAVARY (Cyrille), Sagesse de Confucius, Paris, Eyrolles, 2016, 181 pages ;

JING (Shi), Couvreur (Séraphin), Cheu King, texte chinois avec double traduction en français et en latin, Paris, 1896, Imprimerie de la Mission Catholique, 556 pages ;

LEVI (Jean), Les entretiens de Confucius, Paris, Albin Michel, 2015, 288 pages ;

LEVI (Lévi), Confucius, Paris, La Martinière, X. Barral, 2003, 64 pages ;

MARTINO (Pierre), L’Orient dans la littérature française au XVIIème et au XVIIIème siècles, Paris, Hachette, 1906, 378 pages, spéc pages pages 308-323 ;

PALMER (Martin), Le taoïsme, traduction de Sophie Bastide-Foltz, Paris, Payot et Rivages, 1991, 238 pages ;

PAUTHIER (Jean-Pierre-Guillaume), Les livres sacrés d’Orient : comprenant le Chou-King ou le Livre par excellence, les Ssce-Chou ou les quatre livres moraux de Confucius et de ses disciples, les lois de Manou, premier législateur de l’Inde, le Koran de Mohamet, Paris, Société du Panthéon littéraire, 1843, 764 pages ;

SANCERY (Jacques), Confucius, l’appel à la rectitude, Paris, Seuil, 2010, 96 pages ;

SILHOUETTE de (Etienne), Idée générale du gouvernement et de la morale des Chinois tirée particulièrement des ouvrages de Confucius, Paris, GF Quillau, 1731, 61 pages ;

VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, Paris, Imprimerie de Cosse et Gaultier-Laguionie, 1838, tome 1, 948 pages, spéc. sur la Chine, avant-propos et pages 269-282  ;

VOLTAIRE, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, Paris, Treuttel et Würtz, 1835, tome 1, 516 pages, spéc sur la Chine, pages 13-39 ;

YANG (Huanyin), «Confucius (K'Ung Tzu) (-551/-479)», Perspectives, vol. XXIII, n° 1- 2, mars-juin 1993, pages 215-223.

Paris, le 23  septembre 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Temple, maison et cimetière où se trouve la tombe de Confucius, à Qufu, dans la province du Shangdong, en Chine.
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Published by Le blog de BA Amadou - dans Littérature
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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 23:06

Cet article a été publié dans le journal FERLOO, édition du 23 août 2017.

«Jamais voix pareille à celle de Tolstoï n'avait encore retenti en Europe. Comment expliquer autrement le frémissement d'émotion que nous éprouvions alors à entendre cette musique de l'âme, que nous attendions depuis si longtemps et dont nous avions besoin ? Mais c'était trop peu pour nous d'admirer l'oeuvre : nous la vivions, elle était nôtre» écrit Romain ROLLAND. «Titan des lettres», scrutateur d’âmes, messager spirituel et écrivain prolifique, TOLSTOI a produit : 4 romans, 35 nouvelles, 2 pièces de théâtres, 4 essais autobiographiques, 14 essais et une importante production épistolaire. Reconnu comme l'un des plus grands écrivains planétaires, avec «Guerre et Paix» et «Anna Karénine», issu de la haute aristocratie, TOLSTOI, en puriste de la langue russe, a révolutionné langue russe. Par rapport à ses devanciers (TOURGUENIEV, DOSTOIEVSKI), libre de toute attache d’école, indifférent aux partis politiques qu’il dédaigne, solitaire et méditatif, TOLSTOI est un écrivain original, parfois fantasque. DOSTOIEVSKI, citadin sans fortune, épileptique, écrivain vivant de sa plume, a introduit le roman psychologique en créant dans l'angoisse et la maladie, avec une énergie surhumaine. Par conséquent, le monde extérieur apparaît sous des formes contrefaites, hideuses, sinistres ; il s’exhale de tout cela un air malsain, des odeurs fétides qui ne sortent que des lieux hantés par la pauvreté, la débauche et le crime. Partisan de la réforme sociale, DOSTOIEVSKI a été influencé par les idées de Charles FOURRIER. En revanche, TOLSTOI a rompu avec le passé, avec la servitude étrangère : «c’est la Russie nouvelle, précipitée dans les ténèbres de la recherche de ses voies, rétives aux avertissements de nos goûts» écrit le Vicomte Eugène Melchior VOGUE. Elevé dans le culte de l’art et de la chevalerie, hostile au populisme, comme à la tyrannie, TOLSTOI décrit des conflits politiques, des oppositions de caractères. TOLSTOI est à la fois le traducteur et le propagateur de cet état d’âme russe qu’on appelle le nihilisme. «Il a la vue nette, prompte, analytique, de tout ce qui est sur terre, à l’intérieur comme ce qui est à l’extérieur de l’homme ; les réalités sensibles d’abord, puis le jeu des passions, les plus fugitifs mobiles des actions, les plus légers malaises de la conscience» précise VOGUE.

TOLSTOI est un grand admirateur de Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778) avec qui la littérature est devenue active et militante. Pour lui, ROUSSEAU est le «prophète du cœur», possédé par une manie moralisante. ROUSSEAU prêche le retour à la vie naturelle niant la civilisation, les arts et les sciences qui corrompent l’homme, parce qu’ils le détournent de la nature, source de toutes les vertus. Ce que TOLSTOI admire en ROUSSEAU, ce n'est ni la beauté esthétique, ni le «bavardage artistique», mais c’est l'élément moral qu'il trouve en lui, le degré d'utilité, le perfectionnement intérieur de l'homme et l'amélioration de ses rapports avec son prochain. En effet, écrire n’est plus amuser, ni rechercher le beau, c’est prophétiser, agir, entraîner ou convertir. Par conséquent, pour TOLSTOI, la plume est comme une croix ou une épée. En revanche, TOLSTOI, en sévère moraliste et ascète, est critique vis-à-vis de Guy de MAUPASSANT, un artiste sensuel, dionysiaque et misogyne (voir mon post). MAUPASSANT est un homme qui n’écrit pas pour prouver quelque chose et pour nous dire ce qu’il pense ; un homme, en un mot, qui n’écrit pas pour agir : «qu’est-ce que c’est cet écrivain ? Je cherchais un sermonnaire, j’ai trouvé un romancier» dit-il. Or, pour TOLSTOI, l’artiste doit pouvoir distinguer le Bien du Mal, il est tenu d’être un prédicateur, un directeur de conscience. En 1861, TOLSTOI rendit visite à Joseph PROUDHON (1809-1865) à Bruxelles, pour qui «la propriété, c’est le vol». TOLSTOI estima alors : «il ne se dit pas une vérité plus forte en un siècle». C’est PROUDHON qui a suggéré le titre de «Guerre et paix» à TOLSTOI. La guerre et la paix sont deux fonctions alternant dans la vie de l’humanité, «La guerre comme phénomène moral, inspiratrice d’art et de poésie».

Léon TOLSTOI est le précurseur de la non-violence. «Ce n’est pas la violence, mais le Bien qui supprime le Mal» dit-il. Ardent défenseur de l’environnement et passionné de la chasse, TOLSTOI a toujours manifesté un amour passionné de la vérité, orientée vers le progrès social et le progrès personnel. Il dira, dans sa nouvelle «Sébastopol» : «Le héros de cette histoire est une héroïne, une héroïne que j’aime de toute la force de mon âme, que je me suis  efforcé de retracer dans toute sa beauté, et qui a été et sera éternellement belle, l’héroïne de ma nouvelle c’est la Vérité». TOLSTOI est hanté par la mort omniprésente dans sa réflexion : «La vraie vie commence et se termine avec l’agonie» écrit-il. En réalité, TOLSTOI est l’un des principaux personnages de sa contribution littéraire. L’évolution de sa vie, comme celle de son œuvre, a suivi une voie logique. «Son œuvre littéraire est continue, immense et perplexe et sa vie peut être considérée comme le premier de ses ouvrages, comme la matière de la plupart d’entre eux» écrit LOURIE. On décerne trois étapes majeures dans sa vie. Jeune et fougueux, son exubérance vitale est conforme à sa joie de vivre. A l’âge mûr, il se fait historien et sociologue ; il a foi dans le progrès et dans l’action. Avec l’âge qui avance, TOLSTOI est en quête sens, et adopte une nouvelle religion.

1ère étape de L’enfance aristocratique et heureuse (1828-1852)

Dans ses souvenirs, écrits en Caucase, TOLSTOI évoque son enfance, «une période merveilleuse, innocente, poétique et joyeuse», et il rêve de se refaire «un cœur d’enfant, bon sensible et capable d’amour». En effet, TOLSTOI a grandi à la campagne dans un environnement paradisiaque. Sa merveilleuse peinture réaliste de l’enfance est peuplée d’une bonhommie affectueuse et narquoise, teintée d’une nature aristocratique : «J’ai constamment l’impression d’avoir volé un bonheur immérité, illégitime qui ne m’était pas destiné. J’ai eu toute ma vie, pour tout ce qui m’arrivait de bien, le sentiment que cela ne m’était pas destiné» écrit TOLSTOI. Il n’était pas beau, mais sa mère lui avait une recommandation «tâche d’être brave et avoir beaucoup d’esprit». Enfant timide, original, en raison de son physique, Léon rentre en lui-même, s’isole, vit dans ses pensées et prend le goût de la réflexion et de l’analyse.

TOLSTOI appartient à la haute noblesse d’origine allemande (Dick, gros en allemand, traduit en russe, Tolstoï), émigrée en Russie en 1353. Son père, Nicolas Ilitch, un lieutenant-colonel, après la guerre de 1812, se retire à Iasnaïa-Poliana (la claire clairière), dans le district de Krapivna, dans la province de Toula, à 200 km de Moscou, où naquit le 28 août 1828, Léon Nicolaiévitch TOLSTOI. «Je suis né et j’ai passé ma tendre enfance à Iasnaïa Polinia» dit-il. Cette maison apportée en dot par la mère de TOLSTOI, devient la propriété de Nicolas TOLSTOI à la mort de son père. TOLSTOI est né sous le règne de Nicolas 1er (1796-1855), empereur de Russie, roi de Pologne, grand-duc de Finlande, un régime aristocratique et despotique, marqué par la censure et la répression. Sa mère, Marie NICOLAEVNA, comtesse VOLKONSKAIA, meurt en 1830 : «Je ne me rappelle pas de ma mère (…), J’en suis presque content, car la représentation que j’ai d’elle est ainsi toute spirituelle. Ma mère n’était pas jolie. Elle était, pour son temps, très instruite. Sa qualité la plus précieuse était de savoir dominer son caractère emporté. (…) Si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments difficiles, je ne saurais pas ce que c’est le chagrin» dit TOLSTOI. Ses deux parents sont représentés dans son roman «Guerre et paix». Il avait une sœur, Marie, qui se fit religieuse et trois frères (Serge, un égoïste et charmant, Dimitri, un passionné et concentré qui finit dans la débauche et meurt à 29 ans, Nicolas, un militaire, l’aîné, un ironique et un conteur hors pair). En 1837, la famille s’installe à Moscou pour les études de son frère, et son père décède. La famille est contrainte, pour des raisons financières, de revenir Iasnaïa-Poliana. Le portrait qu’il dégage de son père est peu flatteur : «mon père était de taille moyenne, bien bâti, sanguin et très vif, il avait le visage agréable et les yeux toujours tristes». Son père était aimable et moqueur d’une existence indépendante et dénuée de toute ambition.

TOLSTOI fréquente l’université de Kazan en 1844 pour étudier les langues orientales, et la civilisation française, mais se livre aussi aux orgies, duels et jeux de cartes. En 1847, il abandonne les études et revient se fixer à Iasnia-Poliana «Je vais me consacrer à la vie rustique. (…) J’ai trouvé ma propriété dans le plus grand désordre. A force de chercher un remède à cette situation, j’ai acquis la certitude que le mal vient de la misère des Moujiks» écrit-il. TOLSTOI avait 700 serfs sous sa responsabilité. Il observe les Moujiks vicieux, méfiants, paresseux, menteurs et butés. Mais, il n’a pas réussi à changer leurs conditions de vie et retourne un certain temps à Moscou. Dans cette ville, il sera obligé de vendre sa maison pour rembourser des dettes de jeu.

Le 23 septembre 1862, il épouse Sophie-Andreivna BERS (1844-1919), une fille de 17 ans et lui en avait 34 : il se regardait comme un vieil homme, qui n’avait pas le droit d’associer sa vie usée, souillée, à celle d’une innocente jeune fille. Sophia, une femme écrasée par le génie de son mari, deviendra également sa secrétaire, copiste et traductrice ; elle conserve soigneusement tous ses manuscrits et s’occupe de la publication de ses livres. TOLSTOI lui communique son journal intime qui retraçait ses débordements. Ils eurent 13 enfants dont 9 ont survécu (4 filles, 5 garçons). «Je tenterai d'être sincère et authentique jusqu'au bout. Toute vie est intéressante et la mienne attirera peut-être un jour l'attention de ceux qui voudront en savoir plus sur la femme que Dieu et le destin avaient placée à côté de l'existence du génial et complexe comte Léon Nikolaïevitch Tolstoï», avoue-t-elle. Sophie BERS a inspiré TOLSTOI dans «Bonheur conjugal», Natacha dans «Guerre et paix» et Kitty pour «Anna Karénine». Dans ces romans, les caractères de femmes sont supérieurs à ceux des hommes. «Le poète enlève ce qu’il y a de meilleur dans sa vie pour le mettre dans son œuvre. C’est pourquoi son œuvre est si belle et sa vie, si laide» dira TOLSTOI.

 

Entré au service militaire, il passe quelques années au Caucase, dans un régime d’artillerie. Le Caucase, dont la nature merveilleuse respire la beauté étrange, produit sur TOLSTOI une influence apaisante. En 1854 il est transféré à Sébastopol, quand la guerre de Crimée éclate et soutient le siège mémorable.

 

2ème étape : L’historien, le sociologue et génie de la langue russe (1852-1880)

 

Dans cette deuxième tranche de sa vie, TOLSTOI est le porte-drapeau de l’école réaliste russe. En novembre 1855, TOLSTOI est envoyé comme courrier à Saint-Pétersbourg ; il commence à être reconnu dans les cénacles littéraires. Il juge avec sévérité, la vie de ces hommes «arrivés». Mollesse, gourmandise, vanité, potins, absence d’idéal et de convictions profondes, il fera le procès de cette époque, plus tard, dans ses «Confessions».

 

Grâce à son épouse, avec son énergie vitale, qui a su créer une atmosphère de sérénité et de paix, TOLSTOI écrira ses deux romans majeurs : «Guerre et paix» ainsi que «Anna Karénine» qui éclipseront les autres contributions littéraires. L’influence d’une vie familiale heureuse, détourne TOLSTOI de toute recherche du sens général de la vie. Cependant, dans une lettre du 30 août 1869, TOLSTOI affirme découvrir Arthur SCHOPENHAEUR, un pessimiste «J’éprouve une admiration sans bornes pour Schopenhaeur ; il me procure des plaisirs moraux que je méconnaissais jusqu’à présent».

3ème étape - Le moraliste et l’humaniste (1880-1910)

Cette dernière partie de la vie de TOLSTOI est marquée par une conversion religieuse et un profond changement des vues artistiques. En effet, c’est en pleine gloire que TOLSTOI va basculer dans le mysticisme et l’espérance religieuse «La vie n’aboutit à rien, elle n’a aucun sens» dit-il. Il songe même à devenir moine, donner ses biens ou se suicider. Il abandonne la littérature profane et s’interroge à travers ses écrits sur le sens de sa vie. «Il n’est plus possible de continuer à vivre comme j’ai vécu jusqu’à présent. Voila ce que m’ont révélé la mort d’Ivan Ilitch et le journal qu’il a laissé. Je veux donc décrire ma conception de la vie et de la mort, avant cet événement, et je transcrirai ce journal tel qu’il m’est parvenu» dit-il dans «La mort d’Ivan Ilitch. TOLSTOI va donc réviser sa conception de la vie : «Pendant 35 ans de ma vie j’ai été nihiliste, dans l’exacte acception du mot, c’est-à-dire non pas un socialiste révolutionnaire, mais un homme qui ne croit à rien» dit-il. TOLSTOI constate que la religion classique autorise l’esclavage et fait l’apologie du défaitisme et de la résignation. Il forge alors un christianisme arbitraire inventé par lui tout seul : «Il y a cinq ans la foi me vint ; je crus à la doctrine de Jésus et toute ma vie changea subitement. Je cessais de désirer ce que je désirais auparavant, et je mis, au contraire, à désirer ce que je n’avais désiré. Ce qui, auparavant, me paraissait bon me parut mauvais, et ce qui me paraissait mauvais me parut bon. Il m’arriva ce qui arrive à un homme qui, sortit pour une affaire, décide, chemin faisant que l’affaire ne lui importe guerre et retourne chez lui. Tout ce qui était à sa droite se trouve alors à sa gauche, et tout ce qui était à sa gauche se trouve à sa droite» écrit TOLSTOI dans «Ma religion». Léon TOLSTOI est à la fois ce chrétien en "quête de la vérité", révolté par la pauvreté, la peine de mort, l'indifférence à autrui, l'esclavage, le militarisme et l'hypocrisie du clergé, et c’est un intellectuel curieux des autres cultures. «Tolstoï n’a pas mis cinquante ans à dominer et à briser les survivances et les préjugés qu’il tenait de son rang et de sa caste, à faire un homme libre du prisonnier qu’il fut, à conquérir sa croyance morale, pour culbuter au temps de la vieillesse, aux déprimantes élégances d’un impuissant pyrrhonisme. Donc, il affirme, mais cependant, il discute, il écoute. (…) La curiosité d’un cerveau en constant travail, et qui professe que la Vérité se plaît parfois à s’exprimer par les bouches les plus humbles» écrit  Georges BOURDON.

I – TOLSTOI, patriote, peintre de la société russe

A – TOLSTOI, l’écrivain soldat, ivre de la vie

«Le patriotisme est un principe que, dès notre petite enfance, nous adoptons sans examen» dit-il. TOLSTOI n’attaque le patriotisme qu’en ce lui paraît avoir pour complément nécessaire l’idée de guerre. TOLSTOI hait la guerre, mais il dit sa haine avec l’ardeur des batailles. Cependant, la liberté n’est si belle que pour l’ardeur de lutter pour elle. Poursuivi par ses créanciers, TOLSTOI s’enfuit en Caucase et s’engage dans l’armée de son frère, Nicolas. Dans ces montagnes poétiques, il commence, sous la passion du jeu, de la sensualité et de la vanité, à rêver et à écrire : «La nuit dernière, j’ai à peine dormi. Je me suis mis à prier Dieu. Il m’est impossible de décrire la douceur du sentiment que j’éprouvais en priant. Je me suis endormi en rêvant de gloire et de femmes. Je remercie Dieu pour ce moment de bonheur, pour ce qu’il m’a montré ma petitesse et ma grandeur» dit-il.

Dans «Les Cosaques» rédigé en 1852, mais publié en 1862, il note la surabondance de sa vie antérieure «ce que je sentais en moi était un amour profond et chaud pour moi-même de bon et de beau, susceptible de développement» dit-il. TOLSTOI se laisse vivre en Caucase : «Les hommes vivent ici selon les lois de la nature ; ils naissent, engendrent, se battent, mangent, boivent, jouissent de la vie, meurent et ne connaissent d’autres lois que celles imposées invariablement par la nature au soleil, à la végétation, aux animaux. Il n’y a en pas d’autres» écrit-il. En éveillant, dans son âme, la passion de la simplicité, la haine de la vie de salon, des complications factices de l’existence, c’est cette simplicité primitive, c’est cette beauté grandiose et simple de la nature qu’il va respirer au Caucase.  Libidineux, TOLSTOI est saisi par la joie de vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute puissante, universelle : la vie est Dieu. «S’amuser avec une fille n’est pas un péché, c’est le salut» dit-il. Dieu a tout fait pour la joie de l’homme. Rien n’est péché. C’est l’époque de la volupté intense dans sa rencontre avec la belle et sauvage Marianka. Ainsi, ce sont les guerres, notamment en Caucase et à Sébastopol, qui ont inspiré en premier sa contribution littéraire. TOLSTOI commence à écrire ses souvenirs autobiographiques, et évoque le bonheur familial. Il est encore sous influence de David Copperfield de Charles DICKENS. Il faisait de la littérature par intermittence. Son vrai héros n’est pas apparemment, comme il le dit la Vérité, mais la foule, la nation russe. En cette foule, en ses croyances, ses goûts, ses idées, TOLSTOI a dépeint ses vérités. Bien vivre, c’est faire battre le cœur de la nation russe. Bien penser, c’est bien penser comme elle. La sagesse devient le sentiment inconscient des masses populaires que la littérature de TOLSTOI a bien capté. Les «Cosaques», dira TOURGUENIEV c’est là «le plus beau récit de toute la littérature narrative russe».

Cependant, ce délire de force et de vie n’entament en rien la lucidité de TOLSTOI qui commence, profondément, à s’interroger sur le sens de sa vie : «En même temps, c’était en Caucase, j’étais particulièrement solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de mon esprit, comme on ne peut le faire qu’une seule fois dans sa vie. C’était un temps de martyre et de félicité. Jamais, ni avant, ni après, je n’ai atteint une telle hauteur de pensée, je n’ai vu aussi profond que pendant ces deux années. Et tout ce que j’ai trouvé alors restera ma conviction» dit-il.

Avec les trois récits de «Sébastopol», empreints de patriotisme et d’héroïsme, TOLSTOI mettait une certaine passion dans la vie et un esprit de sacrifice. Le véritable héros de la guerre de Crimée, avec le siège des Anglais et des Français, c’est la masse des simples soldats, héroïque et grande, parce qu’elle ne doute pas de la grandeur qu’il y a à mourir pour la patrie. TOLSTOI perd tout sentimentalisme, et évoque «cette compassion vague, féminine et pleurnicheuse» dit-il dédaigneusement. Il brosse un mélange de grandeur et de faiblesse de l’âme humaine : «dans mon œuvre, il n’y a pas de héros ; tous sont bons et tous sont mauvais, et je n’aurai qu’un héros, le vrai». La maîtrise de ce jeune écrivain est déjà entière ; la peinture minutieuse des détails matériels, l’analyse infinitésimale des motifs psychiques au sein de la mêlée sanglante y atteignent la perfection. Le héros peut devenir, l’instant d’après, mesquin ou brutal. «Ce vin est encore jeune, mais quand il aura fini de fermenter, il en sortira une boisson digne des Dieux» écrit TOURGUENIEV dans la préface de ces récits. Pendant cette guerre de Sébastopol, TOLSTOI fut frappé par la grandeur de la souffrance humaine, par les menaces de la mort : «Les éclats volent en l’air en sifflant et grinçant. A ces sons divers, vus éprouvez un étrange mélange de jouissance et de terreur. Au moment où le projectile arrive sur vous, il vous vient infailliblement à l’esprit qu’il vous tuera, mais l’amour-propre vous soutient et personne ne remarquera le poignard qui vous laboure le cœur». Le 5 mars 1855, TOLSTOI continue à s’interroger sur le sens de sa vie «J’ai été amené à une grande idée, à la réalisation de laquelle je me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette idée, c’est la fondation d’une nouvelle religion, la  religion du Christ, mais purifiée des dogmes et des mystères. Agir en claire conscience, afin d’unir les Hommes par la religion» écrit-il.

Dégouté de la guerre, il démissionna de l’armée en novembre 1856, et fit 1857 un voyage en Europe occidentale ; il séjourne à Paris, Londres et Genève où il se familiarise avec les idées de Jean-Jacques ROUSSEAU. De retour dans son domaine, il crée une école fondée sur la liberté de l’éducation. Il fera un second voyage en Europe de 1860 à 1861 et ne quittera plus la Russie.

B – TOLSTOI, le succès avec l’école réaliste

L’inutilité de l’héroïsme, la lutte avec la vie et la nécessité de la résignation sont des traits du réalisme où TOLTSOI et DOSTOIEVSKI se rencontrent. Mais les résignés de DOSTOIESKI sont les vaincus de la vie, alors que chez TOLSTOI la reconnaissance devant la nature, devant la société, devant Dieu n’est pas seulement pour l’individu la plus haute sagesse, mais aussi le chemin conduisant au bonheur. De toutes les formes du bonheur, c’est-à-dire de la satisfaction donnée aux instincts naturels, l’amour du prochain et le dévouement, sont à la fois légitimes et plus accessibles. Artiste et créateur d’images, TOLSTOI a admirablement décrit la vie de son pays, dans ses facettes multiples ; il est l’incarnation de l’âme du peuple russe. Ainsi, dans «Guerre et paix» et «Anna Karénine», en peintre, il y cherche moins à prouver quelque chose qu’à décrire sa Russie du XIXème, y compris dans ses aspects hideux comme le servage.

«Guerre et paix», publié en 1878, est une description de la société russe pendant les guerres napoléoniennes de 1805 à 1815. TOLSTOI parle de la guerre en homme qui l’a faite. TOLSTOI se fait «historiographe de la noblesse, le scrutateur de l’âme de la noblesse à l’époque la plus glorieuse de la patrie» dira DOSTOIEVSKI. C’est une chronique familiale en toile de fond la rivalité entre Alexander 1er et Napoléon. TOLSTOI s’intéresse également aux petites gens et au peuple. Il met en lumière, avec une accumulation de détails, le contraste des temps sombres et des temps clairs, des moments violents et des moments calmes. Guerre et paix est un livre d’histoire, un poème épique, un poème bucolique et un poème psychologique. C’est un spectacle humain, celui de la Russie dans sa lutte désespérée contre l’étranger. Le vrai héros de ce roman homérique est le peuple : armée, noblesse, classe dirigeante, les administrés, les intellectuels, les souffrances physiques et morales, tout y est. Il écrit en romancier, en historien et en dramaturge. « La plus vaste épopée de notre temps, une Iliade moderne. Un monde de figure et de passions s’y agite. Sur cet océan humain, aux flots innombrables, plane une âme souveraine, qui soulève et réfrène les tempêtes avec sérénité. […] La plupart des lecteurs français, un peu myopes, n’en voient que les milliers de détails, dont la profusion les émerveille et les déroute. Ils sont perdus dans cette forêt de vie. Il faut s’élever au-dessus et embrasser du regard l’horizon libre, le cercle des bois et des champs ; alors on apercevra l’esprit homérique de l’œuvre, le calme des lois éternelles, le rythme imposant du souffle de destin, le sentiment de l’ensemble auquel tous les détails sont liés, et, dominant son œuvre, le génie de l’artiste, comme le Dieu de la Genèse qui flotte sur les eaux». Romain ROLLAND écrit, non sans lyrisme. TOLSTOI précisera : «J'ai tué des hommes à la guerre, j'en ai provoqué d'autres en duel pour les tuer; en jouant aux cartes et en me goinfrant, j'ai dilapidé les fruits du labeur de mes paysans ; je les châtiais sévèrement, je m'adonnais au stupre, à la tromperie. Mensonge, vol, débauche de toute sorte, violence, meurtre. Pas un crime que je n'aie commis», écrit TOLSTOI qui envisage d’expier tout ce mal. Le capitaine KHLOPOV, le vrai héros, ne se bat point pour son plaisir, mais parce que c’est son devoir. Cependant, TOLSTOI réprouve déjà la guerre «Les hommes peuvent-il vivre à l’aise, dans ce monde si beau, sous cet incommensurable ciel étoilé ? Comment peuvent-ils, ici, conserver des sentiments de méchanceté, de vengeance, de rage de détruire leurs semblables ? Tout ce qu’il y a de mauvais dans le cœur humain devrait disparaître contact de la nature, cette expression la plus immédiate du Beau et du Bien » écrit TOLSTOI.

«Anna Karénine», écrit entre 1875 et 1877, est l’histoire tragique d’une femme de la haute société de Saint-Pétersbourg qui s’éprend d’un jeune homme, quitte mari et enfant, et finira par se suicider. Cette tragédie de la faute et du châtiment a été inspirée par un fait divers touchant une voisine de TOLSTOI. En effet, en 1872, une jeune femme, Anna STEPANOVNA, se jette sous les roues d’un train de marchandises, son amant l’ayant répudiée pour prendre une autre maîtresse. TOLSTOI, qui habite à deux pas, se rend à l’autopsie ; ce fait divers qui expose un drame passionnel excite son imagination pendant plus d’un an jusqu’à ce qu’il se décide à en faire un roman où la fatalité, en accord avec son nouvel état d’esprit, est l’expression d’une folie sensuelle due à «la séduction quasi infernale» de l’héroïne : Anna Karénine. Ce roman est un drame de famille et un drame d’amour ; c’est aussi une tragédie entre du mariage entre jeune femme et mari âgé, entre une femme romanesque et un mari méthodique et borné. Le rôle destructeur de la passion entraîne à mentir, à s’abaisser, cause scandale, séparations, suicide. Comme Emma Bovary, Anna ne s’appartient plus, mais au moins le sait-elle ? ; Tout ce qu’il y a de meilleur en elle s’affaisse, tombe et le pire est porté à son comble : désir de vivre devenu unique désir de plaire, jalousie chronique, volonté de séduire tout homme, morphine pour s’abrutir, conscience de la déchéance morale qui la pousse sous un train. Et plus on le loue pour son roman, plus l’écrivain s’énerve, condamne et vitupère : «L’art c’est le mensonge et je ne peux plus aimer un beau mensonge».

TOLSTOI revient sur le thème du mariage dans deux romans : «Katia» et la «Sonate à Kreutzer» : «Le mariage, tel qu’il existe aujourd’hui, est le plus odieux de tous les mensonges, la forme suprême de l’égoïsme» dit-il. Katia c’est l’histoire de la littéraire, de l’intellectuelle, pour qui l’amour est une forme d’admiration. Une jeune femme s’éprend d’un homme sur le commencement du déclin, parce qu’il est admirable et intelligent. Ce genre d’amour peut mener à une impasse. «La Sonate à Kreutzer» nous relate un drame conjugal dans lequel l’homme marié n’est pas fait pour le mariage ; c’est un loup solitaire qui ne peut pas vivre à deux. On assiste à une succession d’états du marié qui peut être l’étonnement, l’inquiétude, l’angoisse, l’irritation nerveuse ou la folie meurtrière.

Pour TOLSTOI, la femme est un être sacré, doux et mystérieux, un organisme délicat que peut détruire un accident de la vie. TOLSTOI est bienveillant pour elle, mais il la veut, aussi, droite et sans reproche, il a pour cette créature, qui sera mère, le culte de la pureté. Les héroïnes de l’auteur sont étranges, mais attachantes. Belles et insouciantes, parfois naïves, il y a, au fond de leur cœur, beaucoup de tristesse et désillusion. «TOLSTOI veut que la femme soit honnête, il trouve que celle qui se donne en dehors du mariage est une sorte de monstre piétinant les lois sacrées de l’union et de la maternité» écrit J. LORIAC.

II – TOLSTOI, le penseur et moraliste inspiré par la fraternité humaine

«Il y a deux TOLSTOI, celui d’avant la crise, celui d’après la crise ; l’un est le bon, et l’autre ne l’est point» écrit  Romain ROLLAND. Les hommes ont besoin de vivre. Et, pour vivre, ils ont besoin de savoir comment vivre. En parvenant à sa maturité, TOLSTOI devient moraliste, sociologue et philosophe. «La vérité est horrible. Sans doute, tant qu’existe le désir de la savoir et de la dire, on tâche de la savoir et de la dire. C’est la seule qui me soit restée de ma conception morale» dit-il. TOLSTOI renonce à ses droits d’auteur et donne ses biens à gérer par sa femme. Il s’habille en Moujik et met sur pied des cantines et des secours pour les pauvres. Il bascule même vers l’anarchisme. En 1869, TOLSTOI traverse soudain une crise terrible : «Brusquement ma vie s’arrêta… Je n’avais plus de désirs. Je savais qu’il n’y avait rien à désirer. La vérité est que la vie était absurde. J’étais arrivé à l’abîme et je voyais que, devant moi, il n’y avait rien que la mort»Tout en restant un homme de son époque, un génie représentatif de son peuple, TOLSTOI a su résumer la crise morale de son pays et exprimer, en les exagérant, toutes les inquiétudes religieuses que la génération précédente a traversées et que tourmentent les Russes peu avant la Révolution de 1917. «J’ai trouvé, j’ai la voie qui conduit au repos du cœur !» dit-il.

A – TOLSTOI, une conception particulière de la religion

 Subitement la cinquantaine dépassée, TOLSTOI estime que sa vie n’était qu’une farce. «La raison ne m’a rien appris ; tout ce que je sais m’a été appris par le cœur» dit-il. La foi est la force de la vie. Pour TOLSTOI, la vie est la lumière des hommes, le principe de tout. La vie c’est l’aspiration au Bien.

1 –  TOLSTOI et son Dieu d’amour et de fraternité

TOLSTOI exige le retour au catholicisme originel «Aime Dieu comme toi-même, ne te mets en colère, ne commet pas d’adultère, ne prête pas serment, ne résiste au Mal par la violence» écrit-il dans «Ma religion». En effet, TOLSTOI reprend à son compte le Sermon de la Montagne, il ne faut jamais faire le Mal ; jamais, sous aucun texte, faire usage de la violence. Répondre aux coups, aux agressions, aux crimes, par d’autres coups, c’est perpétuer le règne de la violence et du Mal. Accepter la parole du Christ, c’est inaugurer le règne de la paix et de l’Amour, c’est transformer le monde. Jésus a prescrit l’abolition de toute police, de tout tribunal, de toute sentence judiciaire. L’amour, alors, par sa puissante vertu, aura raison du Mal qui est dans le Mal. «Tu aimeras ton ennemi, ce qui supprime la notion même d’ennemi, abolit les haines et les barrières nationales, la guerre» suivant l’Evangile selon Saint Matthieu. «L’amour est le Bien réel, le Bien suprême, qui résout toutes les contradictions de la vie, mais qui non seulement fait disparaître l’épouvante de la mort, mais pousse l’homme à se sacrifier pour les autres» dit-il. TOLSTOI en appelle à un ordre nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité.

Pour TOLSTOI, l’Eglise n’est, depuis le IIIème siècle, que «mensonges, cruautés et impostures». Il est excommunié en février 1901. «Je ne partage pas, il est vrai, la foi du Saint-Synode, mais je crois en Dieu qui est, pour moi, l’Esprit, l’Amour, le principe de toutes choses» réplique TOLSTOI à l’Eglise. En effet, le point de départ de sa réflexion est religieux, il recherche un sens à sa vie. Or, pour lui, la vie a un sens pour celui qui s’attache à Dieu afin de réaliser, dans l’Amour, sa volonté. «La religion est un certain nombre de rapport établi entre l’individualité particulière d’un homme et l’univers ou le principe de l’univers» écrit TOLSTOI. Et la morale est «une règle constante de la vie qui découle de ce rapport». Ainsi, la doctrine chrétienne renvoie à la conscience primitive de son moi, non de son moi animal, mais de son moi divin, fils de Dieu. L’homme aime, non parce que c’est son intérêt d’aimer, mais parce qu’il ne peut pas ne pas aimer. «C’est la source dont parle l’Evangile, la source vive, qui jaillit sans calcul et déborde sur tout ce qu’elle peut atteindre» dit TOLSTOI dans «Le salut est en vous». «La vie me semblait affreuse, et tout à coup j’entendis les paroles de Jésus ; je les compris, et la vie et la mort cessèrent de me sembler un mal ; au lieu du désespoir, je goutais une joie et un bonheur que la mort ne pouvait détruire» dit TOLSTOI. Il combat l’individualisme et exige le partage des richesses. Il voudrait apprendre à vivre en croyant dans les autres. Il s’intéressait beaucoup aux pauvres et en particulier aux paysans : «Agir sur cette classe de la population simple, réceptive et innocente, la délivrer de la pauvreté, lui procurer le bien-être social et l'éducation dont, par bonheur, je bénéficie, corriger ses vices nés de l'ignorance et de la superstition, développer son sens moral et l'amener à aimer ce qui est bon. Quel avenir radieux !» écrit TOLSTOI.

2 – TOLSTOI, un anarchiste précurseur de la non-violence

En 1884, attiré par l’orientalisme, et par la Chine, en particulier, TOLSTOI a étudié Conficius et Laotse. Il a la conviction que la Chine jouera un rôle important à la tête des peuples d’Orient. La tâche de l’Asie est de montrer au reste du monde, le vrai chemin à la vraie liberté ; le Taoïsme étant le chemin. Toute la sagesse et le secret du bonheur sont dans la vraie vie de travail, se libérer de la force brutale, ne pas faire aux autres ce qu’on ne veut pas que les autres vous fassent, vivre dans l’abnégation et l’amour. C’est en ce sens que TOLSTOI est un prophète de l’Amour et de la Paix et donc de la non-violence. TOLSTOI était également subjugué par la religion musulmane. Le devoir de tout croyant est de donner l’exemple d’une vie vertueuse. Il est enthousiaste pour la prière de Mohamet de la pauvreté «Seigneur, conserve ma vie en pauvreté, et fait qu’en pauvreté je meurs !».

TOLSTOI était nourri de l’esprit de Krishna, «Seigneur de l’Amour». Dans une lettre du 14 décembre 1908, adressé à Mahatma GANDHI (voir mon post) qui séjournait en Afrique du Sud, TOLSTOI proclamait, énergiquement, la doctrine de Résistance et de l’Amour : «Si les Hindous sont asservis par la violence, c’est parce qu’eux-mêmes ont vécu dans la violence et ne reconnaissent pas la loi éternelle de l’amour, propre à l’humanité. (…) Ne résistez pas au Mal  et ne prenez pas part à ce Mal, à la contrainte de l’administration, des tribunaux, des impôts, et surtout de l’Armée ! Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir !». GANDHI écrit en 1909, à TOLSTOI pour lui annoncer que les Indiens aller entamer une campagne de résistance passive. En réponse, TOLSTOI lui envoya sa bénédiction fraternelle dans le combat : «de la douceur contre la brutalité, de l’humilité et de l’amour contre l’orgueil et la violence. (…) La question que vous traitez, de la résistance passive, est de la plus haute valeur, non seulement pour l’Inde, mais pour toute l’humanité». GANDHI dira : «La Russie m’a donné en Tolstoï un maître qui m’a pourvu d’une base raisonnable pour ma non-violence». Par conséquent, TOLSTOI est le maître à penser de Mahatma GANDHI, celui a mis en œuvre la théorie de la non-violence.

La société est une prison. En conséquence, TOLSTOI en appelle à la désobéissance civile contre l’Etat, un instrument de violence par une minorité  dans le but d’assujettir le plus grand à son pouvoir. Il exige une collaboration étroite des citoyens à l’exercice du pouvoir. Il s’oppose farouchement à l’Armée, organe d’oppression du peuple. Pour lui, la marque évolutive de l’humanité s’élève, progressivement de la licence à la décence. «Avec une tranquillité héroïque, une douceur terrible, il (TOLSTOI) a dénoncé les crimes d’une société qui ne demande aux lois que la consécration de ses injustices et de ses violences » écrit Anatole FRANCE.

B – La philosophie de Tolstoï

TOLSTOI part du constat que la société est dominée par le Mal, l’Egoïsme et la Force. Le luxe, l’indolence, l’orgueil sans limites, éloignent les hommes du bonheur. En conséquence, pour TOLSTOI, le bonheur c’est «le fruit de la charité et de la bonté. Il faut s’oublier soi-même». Il recommande la Fraternité, l’application des principes d’humanité et de justice.

L’art n’est pas une manifestation du beau, mais une des conditions de la vie étant en même temps un moyen de communion avec les hommes. L’art n’agit sur nous que par l’intermédiaire des sens. Ainsi, la nature est belle et morale. «L’art est un organe moral de la vie humaine et son but est l’union fraternelle des hommes» dit-il.

Comme ROUSSEAU, TOLSTOI croit que, pour être heureux, l’homme n’a qu’à renoncer aux hypocrisies de la civilisation moderne. La véritable civilisation est en ce que l’homme sache se conduire et discerner le Bien du Mal. Par conséquent, la mission la plus importante et la plus nécessaire à accomplir dans notre existence est de chercher à être conscient de notre vie intérieure. La volonté éclairée de l’homme est la seule chose sainte entre toutes.

La foi c’est le sens de la connaissance de la vie humaine, connaissance qui fait que l’homme ne se détruit pas, mais vit.

L’homme doit servir non seulement son bien-être personnel, mais aussi à celui des autres.

Le bonheur, c’est de vivre avec la nature, de la voir, de la sentir, de parler avec elle.

La compassion est une des plus précieuses facultés de l’âme humaine.

Le Mal se multiplie par le Mal. Plus les gens poursuivent le Mal, plus ils l’accroissent. Ce n’est pas la violence, mais le Bien qui supprime le Mal.

Conclusion

Le 28 octobre 1910, en pleine nuit, il se lève, plie bagages, réveille son médecin et ordonne d’atteler : «Mon âme aspire de toutes ses forces au repos et à la solitude, pour vivre en harmonie avec ma conscience, ou, si ce n’est pas possible, pour échapper au désaccord criant qu’il y a dans ma vie actuelle et ma foi». Il quitte sa maison et veut, désormais, mener une vie de pèlerin pauvre, au couvent de Chamardino, où vit sa sœur Marie. TOLSTOI demande, alors, à sa fille Alexandra LVOVNA d’écrire ces dernières pensées : «Dieu est le Tout illimité, l'homme n'est qu'une manifestation limitée de Dieu… Dieu est amour et plus il y a d'amour, plus l'homme manifeste la présence de Dieu, plus il existe véritablement». On trouve une explication de ce geste d’une lettre du 8 juin 1897 adressée à sa femme : «Depuis longtemps, Comtesse Sophie,  je souffre du désaccord de ma vie avec mes croyances. Je ne puis vous forcer à changer ni votre vie, ni vos habitudes. (…) J’ai résolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis longtemps : m’en aller. Je désire de toutes les forces de mon âme le calme, la solitude, et, sinon, un accord complet, du moins pas de désaccord criant entre ma vie et ma conscience». Alors que sa fille veillait sur lui juste avant sa mort, TOLSTOI lui dit «il y a sur la terre des millions d’hommes qui souffrent. Pourquoi êtes-vous là tous à vous occuper de moi seul ?».

La mort de TOLSTOI,  le 20 novembre 1910, est un événement planétaire. «Ses derniers jours sont un acte de révolution incomparable et tragique : la rupture de ce grand vieillard avec tout le milieu qu’il subissait en frémissant, mais qui avait malgré tout sur lui ses prises secrètes et profondes auxquelles nul ne peut se dérober, est d’une grandeur douloureuse et émouvante. Il avait transigé en quelque sorte durant de longues années avec les lois de la vie commune. Il a voulu avant de mourir éliminer de lui toute contradiction, et s’évader vers l’absolu. On eût dit qu’avant d’avoir réalisé la plénitude de son idéal, il ne se sentait pas digne de mourir» écrit Jean JAURES. «Léon Tolstoï était le plus grand écrivain de notre temps ; il était à tout le moins le plus célèbre. Aucun nom russe, aucun nom d’écrivain peut-être, n’avait jamais été porté, sur les ailes de la gloire, aussi loin dans l’espace ; aucun surtout n’avait pénétré aussi profondément dans les masses populaires» écrit Anatole LEROY-BEAULIEU. En effet, TOLSTOI, «C’est lui dont la conscience et la contenance font reculer l’autre» disait Joseph de MAISTRE. «Ce que la Grèce antique a conçu et réalisé par le concours des cités et l’essor harmonieux des siècles : un Homère, la nature l’a produit d’un coup pour la Russie, en créant Tolstoï, Tolstoï, l’âme et la voix d’un peuple immense, le fleuve où boiront, durant des siècles, les hommes, et les pasteurs des hommes» écrit Anatole FRANCE.

 

En définitive, TOLSTOI a posé cette redoutable question : quelle direction devrions-nous donner à notre éphémère et fragile existence ?

 

Cette interrogation prophétique de TOLSTOI est plus que jamais prégnante et d’actualité. «L’homme porte en son cœur une parcelle divine» disait-il.  Quant à moi, cette étude sur TOLSTOI m’a profondément bouleversé, tourneboulé. Je dirai, modestement et avec TOLSTOI, que la vie, la vraie vie, n’a de sens que si elle est marquée du sceau de l’humanité, de la compassion, de la justice, de l’égalité et de la fraternité. L'Amour est plus fort que la haine et en cette période de tension ethnique au Sénégal et de poussée des forces du racisme aux Etats-Unis et en France, cela mériterait une grande méditation. Ce qui fait l'individu, c'est son aptitude à distinguer le Bien du Mal, à préférer l'Amour à la Haine. Tout le reste n’est qu’illusion, futilité, vacarme et vanité. «Marchez pendant que vous avez la lumière !» ordonne TOLSTOI.

Bibliographie très sommaire :

1 – Contributions du Comte Léon TOLSTOI

TOLSTOI (Léon), A la recherche du bonheur, traduction de E. Halpérine-Kaminski et E. Jaubert, Paris, Librairie académique Didier Librairie-éditeur Perrin, 1899, 267 pages ;

TOLSTOI (Léon), Anna Karénine,  Bruxelles, éditions La Boétie, 1945, 667 pages, Paris Gallimard, collection Folio classique n°2660, 1994, traduction de Henri Mongault, préface de Louis Pauwels, 928 pages ;

TOLSTOI (Léon), Contes et fables, traduction par E. Halpérine, Paris, Plon, Nourrit, 1888, 255 pages ;

TOLSTOI (Léon), De la vie, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, traduction de la Comtesse Tolstoï, non daté, 303 pages ;

TOLSTOI (Léon), Guerre et paix,  Paris, Hachette, 1939, 3 volumes, Paris Archipoche, 2016 vol 1 950 pages, vol 2, 812 pages et vol 3, 832 pages ;

TOLSTOI (Léon), Hadji Mourad, e-artnow Sro, 2014, 139 pages ;

TOLSTOI (Léon), Katia, traduction de M. le Comte d’Hauterive, Paris, Didier, 1878, 278 pages ;

TOLSTOI (Léon), La mort d’Ivan Ilitch, suivi de maître et serviteur, traduction de Boris Schloezer, Paris, Stock, 1983, 223 pages ;

TOLSTOI (Léon), L’anarchie passive et le Ciel est en vous, traduction de Marie Manacéine, Paris, Félix Alcan, 1895 160 pages ;

TOLSTOI (Léon), L’argent et le travail, préface Emile Zola, postface Georges Nivat, Syrtes, 168 pages ;

TOLSTOI (Léon), L’esprit chrétien et le patriotisme, traduction J. Legras, Paris, Perrin, 1894, 182 pages ;

TOLSTOI (Léon), La foi universelle, Create Space independant Publishing Plateform, 2016, 110 pages ;

TOLSTOI (Léon), La loi de l’amour et la loi de la violence,  traduction E. Halpérine, Paris, Dorbon Ainé, 1910, 266 pages ;

TOLSTOI (Léon), La mort, traduction et préface E. Halpérine, Paris, Perrin, 1886, 303 pages ;

TOLSTOI (Léon), La pensée de l’humanité, traduction par E. Halpérine-Kaminsky, Paris, édition Moderne, Ambert, 1912, 408 pages ;

TOLSTOI (Léon), La puissance des ténèbres, drame en 5 actes,  traduction E. Halpérine, Paris, Perrin, 1887, 241 pages ;

TOLSTOI (Léon), La sonate à Kreutzer suivie de Pourquoi ?, traduction de E. Halpérine-Kaminsky, Paris, Plon, Plon-Nourrit, non daté, 176 pages ;

TOLSTOI (Léon), Le chant du cygne, traduction et préface E. Halpérine, Paris, Perrin, 1889, 289 pages ;

TOLSTOI (Léon), Le Prince Nekhlioudov, Independantly Published, 2017, 157 pages ;

TOLSTOI (Léon), Le roman du marriage, traduit par Michel Delines, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, non daté, 218 pages ;

TOLSTOI (Léon), Le salut est en vous, Paris, Didier et Perrin, 1893, 389 pages ;

TOLSTOI (Léon), Les cosaques : souvenirs de Sébastopol, Paris, Hachette, 1907, 310 pages ;

TOLSTOI (Léon), Les grands problèmes de l’histoire, traduction Michel Delines, Paris, L. Westhausser, 1888, 237 pages ;

TOLSTOI (Léon), Ma confession, traduction par Zoria, Paris, A Savine, 1887, 265 pages ;

TOLSTOI (Léon), Ma religion, Paris, Fisbacher, 1885, 266 pages ;

TOLSTOI (Léon), Maître et serviteur, Paris, 1895, 75 pages ;

TOLSTOI (Léon), Marchez pendant que vous avez la lumière : récit du temps des premiers chrétiens, traduction E.W Smith, Paris, Alphonse Lemaire, 1896, 227 pages ;

TOLSTOI (Léon), Morale et  religion, traduction Charles Salomon, Paris, éditeur non précisé, 1898, 50 pages ;

TOLSTOI (Léon), Plaisirs cruels, contenant la profession de foi de l’auteur,  traduction de E. Halpérine, préface de Charles Richet, Paris, 1895, Charpentier, 282 pages ;

TOLSTOI (Léon), Pourquoi on tient à la vie : scènes de la vie russe, Paris, Librairie Blériot, éditeur Henri Gauthier, date non précisée, 248 pages ;

TOLSTOI (Léon), Qu’est-ce que l’art ?, Introduction et traduction de Teodor Wyzewa, Paris, Librairie académique Didier, Libraire- éditeur Perrin, 1898, 270 pages ;

TOLSTOI (Léon), Que faire ?, traduction par Mariana Polonsky et Debarre, Paris, Nouvelle Librairie parisienne, 1887, 277 pages ;

TOLSTOI (Léon), Quelle est ma vie ?, traduction Emile Pagès et Alexandre Gatzouk, Paris, Librairie illustrée, 1888, 291 pages ;

TOLSTOI (Léon), Résurrection : drame en quatre actes, Paris, Librairie Blériot, éditeur Henri Gauthier, date non précisée, 248 pages ;

TOLSTOI (Léon), Souvenirs, enfance, jeunesse, adolescence, Paris, Hachette, 1913, 309 pages.

TOLSTOI (Léon), Tolstoï par Tolstoï, Tolstoï avant sa crise morale (1848-1879) autobiographie épistolaire, traduction E. Halpérine-Kaminsky, Paris, éditions Modernes, Librairie Ambert, 1912, 408 pages ;

TOLSTOI (Léon), Un musicien déchu, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 2017, 112 pages.

2 – Critiques du Comte Léon TOLSTOI

AUCOUTURIER (Michel), «Tolstoï est mort : un évènement de portée mondiale et son retentissement en France», Revue des études slaves, 2010, tome 81, fascicule 1, pages 11-22 ;

AUCOUTURIER (Michel), La grande âme de la Russie, Paris, Gallimard, Découvertes, 2010, 128 pages ;

BARRES (Maurice), «Tolstoï et la guerre», Annales politiques et littéraires, 27 novembre 1910, n°143, page 520-521 ;

Bibliothèque Nationale de France, Léon Tolstoï, exposition exposition organisée pour le cinquantenaire de sa mort, présentation de Julien Cain, introduction de Sophie Laffite, Paris, 1960, 83 pages ;

BIROUKOV (Paul), Tolstoï, éducateur, Neuchâtel, Paris, Delachaux, Niestlé, 1921, 194 pages ;

BIRUKOV (Paul), Tolstoï : vie et œuvres, mémoires, souvenirs, lettres, journal intime, notes et documents biographiques, Paris, Mercure de France, 1916, tome 1, 324 pages et tome 2, 283 pages ;

 BODART (Marie-Thérèse), Tolstoï, Paris, éditions universitaires, Classiques du XXème siècle, 1971, 128 pages ;

BOUNINE (Yvan), La délivrance de Tolstoï, 2010, 200 pages ;

BOURDEAU (Jean), Tolstoï, Lénine et la révolution russe, Paris, Félix Alcan, 225 pages ;

BOURDON (Georges), En écoutant Tolstoï, entretiens sur la guerre et quelques autres sujets, Paris, Carpentier et Fasquelle, 1904, 322 pages ; 

CANDIANI (R), Auteurs contemporains, Tolstoï, Paris, Armand Colin, 1914, 5ème édition, 314 pages ;

CHESTOV (Léon), Les Révélations de la mort. Dostoïevsky - Tolstoï. Traduit du russe par Boris de Schloezer, Paris, Plon, 1923. Réédité chez Plon, 1958, 188 pages ;

CHESTOV (Léon), L'Idée de bien chez Tolstoï et Nietzsche (Philosophie et prédication). Traduit du russe par T. Rageot-Chestov et George Bataille. Paris, Éd. du Siècle, 1925, réédité chez J. Vrin, 1949, 256 pages ;

FAGUET (Emile), «Léon Tolstoï, l’homme et l’œuvre», Annales politiques et littéraires, 27 novembre 1910, n°143, pages 517-518 ;

FRANCE (Anatole), «Hommage à Tolstoï», Annales politiques et littéraires, 27 novembre 1910, n°143, pages 520 ;

HENNEQUIN (Emile), Ecrivains francisés, Dickens, Heine, Tourgueniev, Poe, Dostoïewski, Tolstoï, Paris, Perrin, 1889, 305 pages, spéc. 185-244 ;

MANN (Thomas), Goethe et Tolstoi, traduction d’Alexandre Vialatte, Paris, Neuchâtel V.  Attinger, 1947, 150 pages ;

KOLOGRIVOV (Ivan), «La morale de Léon Tolstoï», Revue Apologétique, 1er novembre 1924, pages 152-168 ;

LAFITTE (Sophie), Tolstoï et ses contemporains, Paris, Hachette, 1960, 330 pages ;

LEMAITRE (Jules), «Résurrection», Annales politiques et littéraires, 27 novembre 1910, n°143, pages 519 ;

LIONNERT (Jean), Evolution des idées chez quelques-uns de nos contemporains : Zola, Tolstoï, Huysmans, Lemaître, Barrès, Bourget, Le Roman catholique, Paris, Perrin, 1903, 283 pages, spéc page 39-82 ;

LORIAC (J), Tolstoï et les femmes, Paris, Nilsson, 1932, 123 pages ;

LOURIE (Ossip, Davidovitch), La psychologie des romanciers russes, Paris, Félix Alcan, 1905,  438 pages, spéc pages 197-306 ;

LOURIE (Ossip, Davidovitch), Philosophie de Tolstoï, suivie de ses pensées, Paris, Félix Alcan, 1922,  176 pages ;

MANACEINE de (Marie), L’anarchie passive et le comte Tolstoï (Le salut est en vous), Paris, Alcan, 1895, 159 pages ;

MARKOVITCH (Milan, I), Tolstoï et Gandhi, Slatkine, 1977, 188 pages ;

PELADAN (Sar), La décadence esthétique, réponse à Tolstoï, Paris, Chamuel, 1898, 273 pages ;

PERSKY (Serge), Tolstoï intime, souvenirs, récits, propos familiers, Paris, Les Annales, 1909, 279 pages ;

POZNER (Vladimir), Tolstoï est mort, Paris, Plon, 1935 et Christian Bourgois, 2010, 239 pages ;

RANCE (Christiane), Tolstoï, le pas de l’ogre, Paris, Seuil, 2010, 268 pages ;

RECOULY (Raymond), «Tolstoï intime», Figaro, supplément littéraire du dimanche, 26 novembre 1910, n°48 ;

ROLLAND (Romain), Vie de Tolstoï, Paris Hachette, 1921, 241 pages et  Paris, Albin Michel, préface de Stéphane Barsacq, 2010, 260 pages ;

SEAILLES (Gabriel), Les affirmations de la conscience moderne, Paris, Armand Colin, 1906, 285 pages, spéc 263-274 ;

SECHET (Alphonse), BERTHAUT (Jules), La vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains : Léon Tolstoï, Paris, Louis-Michaud, 192 pages ;

SEMENOFF (Marc), Tolstoï et Gandhi, Paris, Denoël, 1958, 215 pages ;

SOREL (Albert), Lectures historiques, Tolstoï historien, Paris, Plon, 1913, 292 pages, spéc pages 267-292 ;

STEINER (Georges),  Tolstoï ou Dostoïevski. Traduit par Rose Celli. Paris, Seuil, 1963 et 10/18 collections Bibliothèques, 2004, 414 pages ;

SWEIG (Stefan), «Le message de Tolstoï», La revue hebdomadaire, 15 septembre 1928, n°37, pages 259-275 ;

TOLSTOI (Sophia), Journal intime,  Paris, Albin Michel, 1980,  536 pages ;

TOLSTOI (Sophie), La tragédie de Tolstoï et de sa femme,  Paris, Arthème Fayard, 1931,  365 pages ;

TOLSTOI (Sophie), Ma vie, traduit du russe par Luba Jurgenson et Maria-Luisa Bonaque, Paris, Éditions des Syrtes, 2010, 1060 pages.

TOLSTOI (Tatania), Sur mon père,  Paris, éditions Allia, 2003, 96 pages ;

TROYAT (Henri), Tolstoï, Paris, Fayard, 2004, 902 pages ;

VOGUE de (Vicomte, Eugène-Marie, Melchior), Le roman russe, Paris, E. Plon, Nourrit, 1886, 351 pages ;

VOGUE de (Vicomte, Melchior), «Le roman russe et Léon Tolstoï», Figaro, supplément littéraire du dimanche, 26 novembre 1910, n°48.

Paris, le 22  août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Comte Léon Nikolaïevitch TOLSTOI (1828-1910) : un écrivain russe nihiliste, réaliste et pacificiste, une conscience morale pour l’humanité», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 23:23

A chaque saison du Prix Nobel de Littérature, le nom de NGUGI Wa Thiong’o circule et puis cet engouement retombe comme un feu de paille. D’une grande fécondité littéraire, NGUGI Wa Thiong'o, premier romancier, essayiste et dramaturge, de l'Afrique de l'Est, de langue anglaise, est l’un des plus renommés des écrivains africains. Si NGUGI est célèbre dans le monde anglo-saxon, il est encore trop peu connu dans l’espace francophone. Et pour cause, sur sa trentaine de romans, pièces de théâtre, recueils de nouvelles, essais et livres pour enfants, seules six œuvres sont traduites en français (voir la bibliographie). De par sa grande créativité, son esprit critique et son engagement, sa démarche marxiste et fanoniste, NGUGI Wa Thiong’o, dans ses romans et ses pièces de théâtre, a brassé de nombreux sujets : la culture, le pouvoir politique, le langage et les langues nationales, l’identité, le colonialisme, la décolonisation, le postcolonialisme, dans une Afrique en pleine mutation.  NGUGI s’insurge contre ce qu’’il est convenu d’appeler la voie qualifiée de «topicaliste» ou de «documentaliste» considérée être du ressort du journalisme. Pour NGUGI, comme pour Chinua ACHEBE, SEMBENE Ousmane, Ahmadou KOUROUMA et Wole SOYINKA (voir mes posts sur ces auteurs), l’écrivain a un rôle didactique, d’éveilleur de conscience, que lui confère ses activités littéraires.  «Je crois fermement que la critique de nos institutions sociales et de nos structures est une chose très saine pour notre société. Je crois que nous pouvons aller de l'avant seulement par le biais de critiques éclairées et saines. Les écrivains doivent examiner avec sincérité tous les aspects de la vie de notre nation. Si les écrivains ne le faisaient pas partout dans le monde, ils manqueraient à leurs devoirs» écrit-il. La contribution littéraire de NGUGI  peut se diviser en trois phases : la première marquée par des influences formelles des traditions sociales et culturelles Kikuyu, le christianisme et la pensée occidentale ; la deuxième par sa rencontre avec le marxisme et le panafricanisme ; et la troisième par une désillusion totale quant à l’amélioration de la situation africaine, sinon par une révolution totale. C’est à partir de ce moment qu’il commence à écrire en Kikuyu, abandonnant la langue anglaise. En effet, NGUGI est à la fois un grand peintre de la réalité de l'Afrique contemporaine et un acteur important de son évolution, toujours sans rancœur ni complaisance, aussi bien dans son œuvre que dans son action d'écrivain engagé, afin de mettre en valeur ce qu'il définit comme étant "la dimension noire" dans l'histoire de l'Afrique et du monde d'aujourd'hui. «Je suis écrivain. On m’a appelé écrivain religieux. J’écris sur mon peuple. Je suis intéressé par leur vie cachée et leur haine et comment la tension même dans leur cœur affecte leur contact quotidien avec d’autres hommes. En d’autres termes, le flux d’émotions de l’homme interagit avec le réel» dit NGUGI. Sa contribution littéraire traite de l’histoire du Kenya en général, du conflit des cultures, de l’opposition radicale des systèmes de valeurs occidentaux et indigènes, de la spoliation des terres, avec la révolte des Mau Mau, de l’affrontement entre une minorité dirigeante bourgeoise ayant accaparé l’essentiel des richesses et une grande majorité de déshérités.

 

James NGUGI Wa Thiong’o est né le 5 janvier 1938, à Kamarithu, au Kenya ; il appartient à l’ethnie des Kikuyu. Issu d’une famille de paysans dans la région de Limuru, à une trentaine de kilomètres de Nairobi, la capitale, il a grandi dans le Kenya colonial, vécu l’humiliation de la mainmise sur son pays par les Anglais. Il a assisté de 1952 à 1956 au sanglant épisode de la révolte des Mau Mau, durement réprimée par les troupes britanniques. Son père était l’un des nombreux agriculteurs Kikuyu, qui dépossédés de leurs terres, ont été obligés de devenir des ouvriers dans leurs propres fermes. Il grandit dans une famille de 28 enfants avec un mélange de coutumes africaines et de valeurs chrétiennes. De 1947 à 1949, il a fréquenté l’école de la mission à proximité de Limuru et a terminé ses études primaires à Maangu dans l’une des écoles fondées par un mouvement indépendantiste. Il a étudié de 1955 à 1959, à l’Alliance High School, au Nord-Ouest de Nairobi, sous l’égide d’un missionnaire Carey Francis, dont les vues étroites et dédaigneuses sur les coutumes Kikuyu ont été relatées dans sa contribution littéraire. Sa famille s’était engagée lors  de la guerre des Mau Mau, ses parents ont été emprisonnés, et un de ses demi-frères a été tué par les forces britanniques. La révolte des Mau Mau fut violemment réprimée, et frappa l'ensemble des Kikuyu, sans distinction  : 13 000 d'entre eux furent massacrés, 80 000 internés, et l'État d'urgence ne fut levé qu'en 1960. Le leader Kenyatta fut emprisonné pour complicité présumée avec les Mau Mau. Dans les écrits de NGUGI, la guerre des Mau Mau, dans sa recherche de l’indépendance et de la justice, deviendra un thème central. NGUGI se marie en 1961 et aura 5 enfants. 

 

NGUGI fit, de 1959 à 1964, ses études à Makerere University College, à Kampala, en Ouganda, à l’époque la seule école en Afrique de l’Est à décerner un diplôme en littérature anglaise.  Il dirigea la revue «Penpoint».  Il écrit au journal «Daily Nation» de Nairobi. Il a été influencé par les écrivains anglais : David Herbert LAWRENCE (1885-1930) et Joseph CONRAD (1857-1924). En 1964, il poursuivra ses études à l’université de Leed en Grande-Bretagne. Au contact avec les idées de gauche, NGUGI se radicalise et réclame la justice sociale et l’indépendance sans concession.  En effet, l’indépendance est octroyée au Kenya le 12 décembre 1963, avec ses espoirs vite déçus. Contempteur du colonialisme et de ses méfaits, NGUGI va fustiger, dans ses écrits, la nouvelle élite africaine au pouvoir coupable de perpétuer la soumission aux Anglais.  

 

Nommé à l'université de Nairobi en 1967, alors qu’il enseigne depuis deux ans, il publie avec deux autres universitaires, un texte dans lequel il prône une réforme radicale du Département anglais : «S’il est vrai que l’étude suivie d’une culture à travers l’histoire semble nécessaire, pourquoi cette culture ne serait-elle pas africaine ? Pourquoi la littérature africaine ne pourrait-elle pas se trouver au centre des programmes, et servir de prisme à l’étude des autres cultures ?». Il n'a cessé de se comporter en intellectuel engagé. Ainsi, en 1977, le succès de sa pièce de théâtre, écrite en Kikuyu, «Je me marierai, si je veux», représentée par des paysans et ouvriers, commence à connaître un grand succès dans le pays ; ce qui lui a valu une année entière de détention. Il n’a été libéré que sous la pression d’Amnesty International. Sur cette détention, il écrira deux ouvrages : «Le diable sur la croix» et «Détenu : le journal d’un écrivain en prison».  Il démissionnera de ses fonctions d’enseignant et une pétition est adressée au gouvernement pour qu’il reprenne ses fonctions : «c'est un patriote et un érudit qui aime profondément son pays; c'est un professeur éminent qui contribue au développement de notre société avec une efficacité confirmée; c'est le seul écrivain créatif au Kenya qui ait une renommée internationale, et,  il ne peut participer pleinement à l'édification de la nation qu'en prenant son poste à l'Université».

 

A Londres, alors qu’il faisait la promotion de son livre «Le diable sur la croix», il apprend que le régime de Daniel ARAP MOI (président de 1978 à 2002), qui venait de remplacer Jomo KEYNATTA (1891-1978) entend l’arrêter à son retour au Kenya. NGUGI entame un long exil, d’abord au Royaume-Uni, puis aux Etats-Unis depuis 1982 où il enseigne dans diverses universités : Yale, New York, Californie.

 

En 1986, il publie son célèbre ouvrage «décoloniser l’esprit» en Kikuyu et abandonne l’anglais, comme langue d’expression : «Ce livre est mon adieu à l’anglais pour quelque écrit que ce soit. A partir de maintenant, plus rien que le Kikuyu et le Kiswahili» dit-il. «Les vrais puissants, sont ceux qui savent parler leur langue maternelle, et apprennent à parler, en même temps, la langue du pouvoir» dit NGUGI. Il écrit second roman «Matigari», c’est une évocation d’un vétéran de la révolte des Mau Mau qui revient au pays vingt après l’indépendance et découvre que rien n’a changé : les inégalités sont toujours aussi criantes, une élite corrompue s’est contentée de prendre la place des colons et continue d’exploiter le peuple. Le héros du roman, justicier du Kenya contemporain, a un tel succès qu’un mandat d’arrêt est lancé contre lui. Naturellement, c’est le roman «Matigari» qui sera interdit et saisi. Profitant de ce que NGUGI se rend à un colloque à Harare, au Zimbabwe, le régime de Daniel Arap MOI, tente, mais vainement, de l’assassiner.

 

En 2004, l'écrivain décide de rentrer au Kenya après la chute du dictateur Daniel ARAP MOI, alors qu'il achève de composer «Sorcier du Corbeau», le plus long livre jamais écrit dans une langue africaine subsaharienne. Le Kenya a été dirigé de 2004 à 2013 par Mwai KIBAKI, et depuis le 9 avril 2013, par Uhuru KEYNATTA, le fils de Jomo KEYNATTA. NGUGI, écrivain marxiste, est accueilli, le 31 juillet 2004, par des milliers de Kenyans. Pourtant, certains lui reprochent d'avoir mené l'agitation depuis l'étranger et non sur le terrain. Dans la nuit du 10 au 11 août 2001, il est agressé à son domicile ainsi que sa femme, objet d'un viol et son ordinateur volé ; les quatre malfrats l’ont brûlé au visage lorsqu’il a tenté de s’interposer. «Autrefois, il fallait combattre pour ne pas se laisser anéantir par la terreur que faisaient régner les agents de l’Etat. Aujourd’hui, vous devez vous prémunir contre à la fois les politiciens véreux mais aussi contre des criminels et des gangsters.» écrit à son sujet le Daily Nation. NGUGI explique sa volonté d'écrire dans sa langue pour préserver sa culture africaine menacée par le néo-colonialisme qui s'exprime dans les domaines économiques et juridiques, quitte à traduire ses oeuvres en anglais.

I – NGUGI Wa Thiong’o et la question de l’indépendance

Dans sa contribution romanesque, NGUGI décrit la déliquescence du pays, la corruption, les abus de pouvoir de la nouvelle classe bourgeoise installée à la tête de l’État et la répression aveugle sont en filagramme dans ses œuvres. C’est alors le moment de la désillusion postcoloniale : les reines du pouvoir sont accaparées par une minorité qui délaisse le peuple vainqueur pour s’allier avec les vaincus et les anciens colonisateurs. Après l’étape de la confiscation du pouvoir réalisée avec le soutien de l’armée, les élites installées usent de la communication et de la propagande en recourant «aux services d’inconditionnels», notamment ces intellectuels qui se placent au-dessus des masses populaires. Un scénario assez habituel dans un contexte classique, comme l’a analysé Albert MEMMI, où «la colonisation fausse les rapports humains, détruit ou sclérose les institutions, et corrompt les hommes, colonisateurs et colonisés. Pour vivre, le colonisé a besoin de supprimer la colonisation. Mais pour devenir un homme, il doit supprimer le colonisé qu’il est devenu. Si l’Européen doit annihiler en lui le colonisateur, le colonisé doit dépasser le colonisé. La liquidation de la colonisation n’est qu’un prélude à sa libération complète : à la reconquête de soi».

A – Weep Not Cry, (Enfant, ne pleure pas)

Son premier roman, «Weep not, Child» en  1964, publié à la veille de l’indépendance du Kenya, traite des conflits entre la tradition Kikuyu et l'école européenne et chrétienne, contre l’Empire britannique. La puissance coloniale n’était plus en mesure d’administrer le pays que «dans le sang et la désolation généralisée» la révolte des paysans, humiliés, expropriés, contraints à des déplacements forcés vers des terres plus arides. A travers ce récit fictionnel, NGUGI relate des événements historiques (révolte des Mau Mau, et son dirigeant Dedan Kemathi, l’emprisonnement de Jomo Kenyatta et l’état d’urgence en 1952). Ce roman est présenté lors du 1er festival mondial des Arts nègres à Dakar. L’intrigue du récit, sous fond de violence, se déroule dans un petit village rural du Kenya, non loin de Kipanga. Les raisons de ce conflit proviennent du processus de déshumanisation lors de la colonisation, de la spoliation de leurs terres par les colons britanniques et de la rébellion des Mau Mau qui mène une lutte armée pour la reconquête de leurs terres violées et spoliées.

Cependant, le chemin qui mène à la liberté est semé d’embûches car les colons n’entendent pas tout lâcher, ce serait une victoire des colonisés. Si les colons veulent, contre vents et marées, perpétuer leur domination et consolider leur prestige, les Kenyans, quant à eux, ont envie de retrouver leur dignité. Howlands, le colon, «Settler» considère la terre africaine comme une terre sauvage, c’est un morceau de terre inerte et passif, habité par un être inférieur, le Noir, sans civilisation, donc une terre sans maître à conquérir. Mais le héros du roman, Ngotho, se rappelle de la prophétie de Mugo Wa Kibiro, qui avait prédit l’arrivée des Blancs, la confiscation des terres, mais aussi et surtout leur départ, l’indépendance.  En effet, l’attente de la prophétie est trop longue. Les Kenyans sont dépossédés de leurs terres fertiles et sont obligés d’y travailler comme des serfs ; les Noirs sont parqués dans des réserves. L’éducation est importante, notamment par le biais de la tradition orale, dans la mesure elle permettrait de reconquérir les terres spoliées : «L’instruction est le seul moyen de libération» dit NGUGI. En effet, la terre revêt une importance capitale pour les Kikuyus. Loin d’être un simple instrument économique et de pouvoir, la terre est l’essence même de l’Africain. Dans la mythologie africaine la terre représente le lien avec les ancêtres, sa perte entraînerait une perte de repères et une mort annoncée. Compte tenu de l’importance que revêt ainsi la terre, aucun sacrifice ne pourra être épargné pour la reconquérir, seul moyen de restaurer la dignité bafouée.

 

Par conséquent, la révolte est née de l’oppression et de l’injustice. Par conséquent, la confrontation est inévitable. Le colon pratique la torture, l’assassinat, l’intimidation et l’enlèvement à l’égard du colonisé Noir qui n’est d’autre qu’un «sauvage», un «animal». Déshumanisé, meurtri et violenté, le Noir n’a d’autre alternative que le recours à la violence. «Au niveau de l’individu, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées. Elle le rend intrépide et le réhabilite à ses yeux» écrit Frantz FANON. Suivant un des personnages de «Grain of Wheat», l’utilisation de la violence par les Mau Mau n’est qu’une légitime défense contre la violence coloniale. Cette violence plonge les Kikuyus dans «la nuit profonde» dans le chaos, la violence et l’effondrement de tous les rêves. Ngoto est castré et torturé, sa famille exécutée, et des milliers de personnes sont tuées ou détenues. Le texte est plaintif, mélancolique et lugubre, sans perspectives de libération, à moyen terme. Les colons jubilent devant le décompte macabre, ce qui témoigne de leur perversité.

 

B - The River Between (1965 La Rivière de vie)

 

«La rivière de vie» présente l'histoire Kikuyu aux prises avec le colonialisme à travers la rivalité de deux factions d'un même clan. Il a étudié, dans ce roman, l’impact du christianisme sur la condition de vie des colonisés. En effet, ce roman nous raconte l’histoire de Waiyaki, le héros de ce livre et son amant Nyambura. Les deux personnes habitent dans les deux villages antagonistes notamment Kameno et Makuyu séparés par la rivière Honia, la rivière de vie. En outre, ce roman nous présente une idée générale sur la façon ou manière de vie de peuple Kikuyu dans le premier contact avec la civilisation européenne sous forme des missions chrétiennes. Le jeune héros Waiyaki est l’épitomé ou se résume l’homme entre les deux mondes ; il est enjoint par son père, Chege, d’aller à la place de la mission, «Apprend toute la sagesse et tous les secrets de l’homme blanc. Mais ne pratique pas ses conseils. Sois juste à ton peuple et aux anciens rites». Waiyaki est donc charge d’une tache difficile de mélanger deux cultures en évitant la corruption d’acquérir l’éducation Européenne, c’est-a-dire être dans les deux cultures au même moment tout en gardant les valeurs tribales intact. Il échoue de faire cela et il est rejeté par son peuple. Son histoire peint une affaire d’amour malheureuse, comme avec Roméo et Juliette, dans une communauté rurale divisée entre les chrétiens convertis et les non convertis.

 

Waiyaki croit que l’éducation est la clé de la survie de son peuple ; il créé des écoles et devient un enseignant respecté. Il se rendra compte que l’unité de la tribu, est plus que primordiale.

 

C – Grain of Wheat (Un grain de blé,  1967),

Dans «Grain of Wheat», un roman marxiste et fanoniste, l’action démarre dans le village de Thabai quelques jours avant l’indépendance, un jour en décembre 1963 (Uhuru Day). Le titre de ce roman s’inspire de l’ Ancien Testament «En vérité, en vérité, je vous le dis, qu’accepter un blé de tomber dans la terre et mourir, il demeure seul, mais s’il meurt il produit beaucoup de fruits». NGUGI a écrit ce roman quand il étudiait à l’université de Leed. «Quant à Jésus, ils ne comprirent pas tout de suite comment Dieu lui-même avait pu se laisser clouer à un arbre» dit-il. Les Blancs ont accaparé les bonnes terres avec la complicité de l’Eglise : «Le missionnaire est venu et nous a dit : Prions. Nous avons alors fermé les yeux. La prière terminée, nous avons répondu : Amen. Nous avions la Bible dans les mains, mais nous étions dépouillés de nos terres» écrit NGUGI. La religion est un élément important du roman, Dieu étant censé être du côté des opprimés pour sauver les déshérités. NGUGI décrit les réalités coloniales et leur impact sur l’économie en faisant appel des personnages qui ont joué un rôle important dans l’histoire du Kenya comme Jomo KENYATTA (1891-1978) et Harry THUKY (1895-1970). Le héros de la révolte, personnage de Kikiha (Dedan Kimathi), fut trahi, arrêté torturé et pendu. «Ils regardèrent derrière le visage souriant de l’homme blanc et virent soudain une longue file d’autres étrangers au teint rouge, qui portaient non la Bible, mais l’épée» écrit NGUGI.

En réaction à la construction d’un chemin de fer par le colonisateur britannique, Waiyaki et ses amis se révoltèrent, mais ils furent vaincus et tués. Cependant, ils ont posé les germes d’une contestation encore plus violente de l’ordre colonial qui allait venir. Waiyaki c’est le grain de blé ; il symbolise l’héroïsme et le sacrifice.

Parmi les jeunes générations figure Gikonyo, un charpentier ambitieux et homme d’affaires et sa femme. Ils écoutent les discours incitant à la révolte contre les Britanniques. Mais Mugo, un agriculteur, est sceptique ; il pense qu’il ne sert à rien de se soulever contre le colonisateur qui est invincible ; il continue alors à effectuer, tranquillement, son travail. Les insurgés attaquent un poste de police, en réaction, les Britanniques arrêtent de nombreux jeunes, même Mugo, le défaitiste est arrêtée et sa femme battue. En dépit de cette répression, le mouvement de révolte gagne de l’ampleur.

Mugo, pendant sa détention, estimant qu’il respecte les Britanniques, se sent injustement accusé et refuse de coopérer. Les détenus estiment qu’il est une source d’inspiration pour son courage, et donc de résistance.  Mugo ne peut pas expliquer cette ressource ; il ressent une vague inspiration religieuse et grandiose qui pourrait faire de lui le messie de son peuple. Mugo est un héros improbable ; il est aimé de la population, mais il est réticent, introverti, nerveux et il a un lourd secret. Ce roman pose une double question : quelles sont nos responsabilités envers nous-mêmes ? Quelles sont nos responsabilités envers la société ?

«Un grain de blé» explore, dans une perspective plus humaniste que politique, les sentiments et les intrigues amoureuses des héros et des traîtres pendant la guerre de libération. «Je crache sur la faiblesse de nos pères. Leur souvenir ne me donne aucune fierté» dit-il. Ecrit, juste quatre années après l’indépendance du Kenya, «un grain de blé» est un espoir que l’indépendance ne sera pas trahie, un avenir meilleur, sans corruption et sans violence serait possible. Mugo se détruit à la fin du roman. L’indépendance est acquise, mais la réalité demeure comme avant, les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres.

La violence sociale est au coeur de l’œuvre de NGUGI, une violence pratiquée par les colons britanniques qui s’étaient approprié les terres des paysans africains, obligeant ces derniers à louer leurs bras pour travailler sur ce qui fut la terre de leurs ancêtres. La violence est un thème qui revient souvent dans la fiction de NGUGI. «Lorsque l’inéquité s’accroit, la charité du plus grand nombre se refroidit» dit-il. Les Africains ont été traités comme des chiens, mais un Africain qui aurait maltraité les chiens de son maître blanc aurait été tué par celui-ci.

Dans la pièce théâtre «The Trial of Dedan Kimathi», NGUGI montre que la culture se crée ou se forge sous une forme nouvelle à travers la lutte : les anciennes  chansons, les mythes, les valeurs de naguère, les relations coutumières, les caractères, sont remodelés et prennent une signification différente. Avec une crispation collective douloureuse, NGUGI déplore le vol des terres fertiles de son pays par les colons anglais ; une situation où les véritables propriétaires des terres sont réduits à l'état de mendiants de terres, de squatters, et d'esclaves sur leur propre sol ne peut qu'engendrer le mécontentement et des explosions de révolte.

Ses pièces de théâtre, écrites en Kikuyu, sont célèbres et ont dérangé le pouvoir en place «Je crois que la pièce Ngaahika Ndeenda était très populaire parce qu'elle parlait de l'extrême pauvreté de la population. Je crois que la pièce était populaire parce qu'elle parlait de la trahison infligée aux paysans et aux ouvriers par les «gros bonnets» de la politique. Je crois que la pièce était populaire parce qu'elle parlait de l'arrogance et de la cupidité des puissants et des riches. A nouveau, je crois que la pièce était populaire parce qu'elle dépeignait la véritable condition des gens de la campagne dans les villages ruraux».

II - NGUGI Wa Thiong’o et la décolonisation des esprits

 

«Langage as culture is the collective memory bank of a people experience’s in history” dit NGUGI. Il démontre le douloureux décalage avec soi, dans les jeunes nations africaines indépendantes. «Le drame de l’homme-produit et victime de la colonisation» est qu’il ne peut pas «coïncider avec lui-même» suivant Albert MEMMI. C’est donc là tout le sens de la démarche de NGUGI Wa Thong’o, car si «le véritable objectif du colonialisme était de contrôler les richesses : contrôler ce que les gens produisaient, mais aussi la façon dont ils le produisaient et se le répartissaient. Contrôler en un mot l’ensemble des relations entretenues par les habitants dans la vie de tous les jours. Ce contrôle, le colonialisme l’imposa par la conquête militaire et la dictature qui s’ensuivit. Mais le champ le plus important sur lequel il jeta son emprise fut l’univers mental du colonisé», par le prisme de la culture, il s’agissait de «contrôler la perception que le colonisé avait de lui-même et de sa relation au monde. L’emprise économique et politique ne peut être totale sans le contrôle de l’esprit. Contrôler la culture d’un peuple, c’est contrôler la représentation qu’il se fait de lui-même et de son rapport aux autres».

 

A – La question des langues nationales

"Comment a-t-il été possible que nous, écrivains africains, fassions preuve de tant de faiblesse dans la défense de nos propres langues et de tant d'avidité dans la revendication de langues étrangères, à commencer par celles de nos colonisateurs ?" s’interroge NGUGI. Par le prisme de la langue, «c’est alors une culture tout entière produite par un monde étranger» qui oblige le colonisé «à se considérer d’un point de vue extérieur à lui-même». Dans le processus colonial, le colonisé est contraint de regarder « son propre univers du même œil que les colonisateurs. L’aliénation coloniale se met en place dès que la langue de la conceptualisation, de la pensée, de l’éducation scolaire, du développement intellectuel, se trouve dissociée de la langue des échanges domestiques quotidiens ; elle revient à séparer l’esprit du corps […], elle aboutit à une société d’esprits sans corps et de corps sans esprits». Dès lors, l’usage de la langue du colonisateur ne peut plus être qu’une «nécessité historique temporaire».

On continue, un peu partout dans le monde, d'empêcher de nombreuses communautés de s'exprimer dans leur langue. On continue de les railler et de les humilier, d'apprendre à leurs enfants à avoir honte et à faire comme si le respect et la dignité ne pouvaient se gagner qu'en rejetant leur langue maternelle et en apprenant la langue dominante, celle du pouvoir. Le choix d'une langue, l'usage que les hommes décident d'en faire, la place qu'ils lui accordent, tout cela est déterminant et conditionne le regard qu'ils portent sur eux-mêmes et sur leur environnement naturel et social, voire sur l'univers entier. «Mais notre décision d'écrire en Kikuyu ne renouvela pas seulement le rapport avec le public ; elle conduisit à modifier d'autres aspects du spectacle, le contenu de la pièce par exemple, le type d'acteurs choisis pour la représenter, l'ambiance des répétitions et des filages, l’accueil des représentations. C'est la signification entière du projet qui s’en trouva modifiée. Les mots échappaient, glissaient sous mes yeux. Ils ne tenaient pas en place, ne restaient pas tranquilles» dit NGUGI. 

 

«Tandis que nous haranguions les cercles proches du pouvoir dans une langue qui excluait automatiquement du débat la paysannerie et la classe ouvrière, la culture impérialiste et les forces réactionnaires africaines ont eu le champ libre. La Bible est disponible en quantités illimitées dans la moindre des langues africaines» dit-il. Il est piquant de constater que l’homme politique africain le plus réactionnaire, celui qui est prêt à vendre l’Afrique à l’Europe, maîtrise souvent fort bien les langues africaines ; tout comme autrefois les plus zélés des missionnaires, qui voulaient sauver l’Afrique d’elle-même, et notamment de ses langues païennes, maîtrisaient fort bien néanmoins les langues africaines, pour lesquelles ils ont souvent conçu des systèmes de transcription. Le missionnaire européen croyait trop à sa mission de conquête, pour ne pas la communiquer dans les langues accessibles aux populations ; l’écrivain africain croit trop en la «littérature africaine» pour l’écrire dans ces langues de paysans, ethniques, sources de division, sous-développées !

 

Pour NGUGI Wa Thiong’o d’un côté, il y a l’impérialisme, sous ses formes coloniale et néocoloniale, qui n’en finit pas de vouloir remettre l’Africain aux labours, en lui collant des oeillères pour éviter qu’il regarde hors du chemin tracé, bref l’impérialisme qui continue de contrôler l’économie, la politique et la culture africaines. Et puis en face il y a le combat des Africains pour affranchir leur économie, leur politique et leur culture de la mainmise euro-américaine et ouvrir une nouvelle ère, où souveraineté et autodétermination ne soient plus de vains mots. «Reprendre l’initiative de sa propre histoire est un long processus, qui implique de se réapproprier tous les moyens par lesquels un peuple se définit. Le choix d’une langue, l’usage que les hommes décident d’en faire, la place qu’ils lui accordent, tout cela est déterminant et conditionne le regard qu’ils portent sur eux-mêmes et sur leur environnement naturel et social, voire sur l’univers entier» dit-il. Léopold Sédar SENGHOR, Chinua ACHEBE, Wole SOYINKA ont créée une tradition hybride parmi tant d’autres, tradition de transition, tradition minoritaire qu’on ne peut qu’appeler «littérature afro-européenne». Cependant, leurs écrits appartiennent à une tradition afroeuropéenne, qui durera probablement ce que durera la domination de l’Afrique par le capital européen dans un contexte néocolonial. La littérature afro-européenne peut être définie comme la littérature écrite par des Africains dans des langues européennes à l’époque de l’impérialisme. NGUGI Wa Thiongo en conclut que la renaissance des cultures africaines viendra des langues africaines. Pour NGUGI, la littérature africaine ne peut être écrite que dans des langues africaines, les langues de la paysannerie et de la classe ouvrière, qui constituent pour chacune de nos nationalités le principal instrument de l’alliance de classe, l’agent de la prochaine rupture révolutionnaire avec le néocolonialisme.

NGUGI écrit depuis 1977 en Kikuyu «C’est presque comme si, en choisissant d’écrire en Kikuyu, je faisais quelque chose d’anormal. Mais le Kikuyu est ma langue maternelle ! Ce qui tomberait sous le sens dans la pratique littéraire d’autres cultures étonne chez un écrivain africain, et cela montre à quel point l’impérialisme a déformé la vision des réalités africaines. La réalité a été mise sens dessus dessous : l’anormal passe pour normal et le normal pour anormal. En réalité, l’Afrique enrichit l’Europe ; mais on fait croire à l’Afrique qu’elle a besoin de l’Europe pour la sauver de la misère. Ses ressources naturelles et humaines continuent de contribuer au développement de l’Europe et de l’Amérique ; mais on persuade l’Afrique qu’elle doit être reconnaissante de l’aide reçue de ceux-là mêmes qui écrasent encore le continent. Elle produit même des intellectuels qui justifient cette manière de voir l’Afrique à l’envers» écrit-il. NGUGI souhaite que les enfants d’Afrique, à travers les langues nationales, puissent surmonter l’aliénation mentale «Je crois que le fait d’écrire, en langue Kikuyu, participe intégralement aux luttes anti-impérialistes des peuples africains et kényans. Dans les écoles et les universités, nos langues kényanes, celles des diverses nationalités qui composent le Kenya, ont été associées à des attributs négatifs : arriération, sous-développement, misère. Nous qui avons suivi ce système scolaire, étions censés en sortir avec la haine du peuple, de la culture et des valeurs de la langue qui nous valait brimades et humiliations quotidiennes» dit-il.

L’aliénation coloniale prend deux formes, liées : se distancier activement (ou passivement) de la réalité ambiante, s’identifier activement, ou passivement, à ce qui est le plus extérieur à cette réalité. Elle commence par dissocier délibérément la langue de la conceptualisation, de la réflexion, de l’éducation formelle, du développement mental et la langue des rapports quotidiens au sein de la famille et la communauté. C’est comme si l’on séparait le corps et l’esprit, afin qu’ils occupent dans la même personne deux sphères linguistiques séparées. Sur le plan social, c’est comme si l’on produisait une société de têtes sans corps et de corps sans têtes. «Je voudrais donc contribuer à restaurer l’harmonie entre tous ces aspects disjoints de la langue, à rendre l’enfant kenyan à son environnement, afin qu’il puisse le comprendre pleinement pour le transformer dans l’intérêt de tous. Je voudrais que les langues maternelles des peuples du Kenya produisent une littérature qui reflète non seulement les rythmes de l’expression orale de l’enfant, mais aussi sa lutte avec la nature et sa condition sociale. A partir de cette harmonie entre lui-même, sa langue et son environnement, il pourra apprendre d’autres langues, et apprécier les éléments positifs, humanistes, démocratiques et révolutionnaires des littératures et cultures d’autres peuples, sans complexes à l’égard de sa propre langue, son propre moi, son environnement» dit NGUGI.

Mais c’est précisément lorsque les écrivains veulent mettre les langues africaines au service des luttes paysannes et ouvrières qu’ils rencontrent les pires obstacles. Car pour les régimes compradores, l’ennemi véritable, c’est une paysannerie et une classe ouvrière éveillées. Un écrivain qui veut communiquer un message d’unité et d’espoir révolutionnaire dans les langues du peuple devient un personnage subversif. La participation démocratique du peuple à la transformation de ses conditions de vie, à un débat sur ses conditions de vie qui se déroulerait dans des langues permettant une compréhension réciproque, est perçue comme un danger pour le gouvernement et les institutions du pays. Dès qu’elles portent un message en rapport direct avec la vie du peuple, les langues africaines deviennent des ennemies pour l’Etat néocolonial.

B – Combattre pour une Afrique libre, pour une estime de soi,

 

NGUGI Wa Thiong’o milite pour sauver la culture africaine  dans son ouvrage «Something Torn and New». Il y explore, l’histoire, l’économie, la culture, l’esclavage, le colonialisme et la mondialisation. Les Africains ont progressivement perdu de leur identité, ils ont perdu leur langue, leur culture et même leur nom qui se sont occidentalisés. Le résultat est un saccage de la mémoire africaine. Combattant l'injustice de la violence coloniale et néocoloniale ou la trahison des idéaux de la décolonisation par les pouvoirs dictatoriaux, NGUGI aspire à une justice sociale dans un monde d'inégalités économiques croissantes.

«Pour une Afrique libre» réunit des essais écrits traitant de thèmes chers à l'auteur : la nécessité de l'estime de soi chez les Africains, trop souvent enclins à mépriser leur propre culture ; le non-sens des étiquettes tribales accolées par les étrangers aux peuples africains pour mieux les diviser ; la mondialisation économique qui place l'Afrique sous l'emprise du fondamentalisme capitaliste ; le rapport de l'écrivain africain à sa ou ses langues ; l'esclavage et son héritage toujours vivace dans les sociétés contemporaines ; le rôle de l'intellectuel au XXIème siècle ; l'Afrique confrontée aux menaces d'armes de destruction massive ; l'écriture comme instrument de paix. NGUGI estime que le continent africain est aujourd'hui affaibli par le concert des nations qui aiguise ses divisions pour mieux le maintenir en guerre et lui vendre des armes, qui pille ses matières premières à vil prix et l'empêche de prendre sa véritable indépendance. Pourtant, l'Afrique, dotée de ressources humaines et matérielles colossales, peut reprendre le contrôle de son destin, mais cela ne se fera que si les dirigeants écoutent leurs peuples, respectent leurs cultures et leurs ambitions, obtiennent leur confiance.

NGUGI ne prône pas le repli identitaire, la langue est un vecteur d’unité d’une nation ou d’un continent. NGUGI insiste sur les fondements de la puissance qui ne résidaient pas «dans les canons du premier matin», mais dans ce qui les accompagnait : «l’école» qui «participait de la nature du canon et de l’aimant à la fois. Du canon, elle tient son efficacité d’arme combattante. Mieux que le canon, elle pérennise la conquête. L’école fascine les âmes». Ainsi, si le découpage de l’Afrique imaginé en 1885 lors d’une réunion de salon à Berlin fut imposé par des guerres de conquête, «le cauchemar de l’épée et du fusil fut suivi de la craie et du tableau noir. À la violence physique du champ de bataille succéda la violence psychologique de la salle de classe». Et «le principal moyen par lequel ce pouvoir fascina fut la langue. Il nous soumit physiquement par le fusil ; mais ce fut par la langue qu’il subjugua nos esprits». La langue est à la fois un moyen de communication et un vecteur de culture. «La façon d’ordonner les sons et les mots dans une phrase, les règles auxquelles obéit leur agencement, varient d’une langue à l’autre. C’est la langue dans ce qu’elle a de singulier et de propre à une communauté historique, non le langage dans son universalité, qui porte la culture. Et c’est avant tout par la littérature écrite et la littérature orale qu’une langue transmet les représentations du monde dont elle est porteuse».

Dans l’entreprise de la colonisation, la culture des colonisés fut invariablement dévalorisée, dénigrée et détruite : l’art, les danses, les croyances, l’histoire, la littérature écrite et orale, la connaissance de l’environnement, les rapports à la nature, la construction d’un espace de vie, etc. ; tout un art de vivre fondu dans une somme de clichés réducteurs, confronté à la glorification perpétuelle de la langue et de la culture du colonisateur. NGUGI insiste sur le fait que «la soumission de l’univers mental du colonisé ne pouvait aller sans la soumission des langues des peuples colonisés aux langues des nations colonisatrices. […] Le colonialisme brisa l’harmonie jusque-là établie entre l’enfant et sa langue. […] Apprendre, pour l’enfant des colonies, devint une activité cérébrale et cessa d’être une expérience sensible». La langue de son peuple est alors associée «à l’infériorité sociale, à l’humiliation, aux châtiments corporels, à des formes d’intelligence et d’aptitudes foulées aux pieds, voire purement et simplement à la bêtise, l’incohérence et la barbarie ; tout cela s’étayait de théories qu’il rencontrait dans les œuvres de grandes figures du racisme».

La production romanesque de NGUGI culmine avec «Petals of Blood», une vaste fresque, traitant de l’aliénation culturelle qui ruine les sociétés traditionnelles africaines. La publication du quatrième roman de NGUGI Wa Thiong'O, «Des pétales de sang», fut saluée en juillet 1977 comme un événement de première importance dans la jeune histoire littéraire du Kenya. La colonisation et le néocolonialisme, avec leur nouveau mode de production, entraînent la désolation et la confusion. Ainsi, l’action du roman se déroule dans un village Ilmorog, au début prospère et à la fin du roman, ce village devient inhabitable, en raison de la sécheresse, du manque de ressources, et un système politique corrompu. NGUGI donne une lecture marxiste à son roman en termes d’idéologie dominante, de lutte des classes et de conscience de classe. L’expression «pétales de sang» renvoie, métaphoriquement, à l’image d’une fleur saignante, à la corruption, à la dévastation de la nature et sa marchandisation, dans un contexte d’inconscience des jeunes de ces dangers. NGUGI insiste sur le fait que le roman représentait davantage une attaque sur la nature du néocolonialisme dans une nation africaine représentative qu'il n'était une critique de certains «usurpateurs des fruits» de l'indépendance du Kenya. «Il est très important pour les gens de se rendre compte que ce n'est pas une question d'un nom ou deux. Le roman essaie d'envisager la structure de notre société comme étant à la racine de nos maux à caractère social, plutôt qu'un ou deux individus. Il considère des choses telles que les inégalités sociales, ce qui est à la base de l'inégale répartition des richesses, du chômage, etc.». Et il précise «Même lorsque nous parlons de la poignée d'Africains ainsi appelés, occupant des postes haut placés, là n'est pas vraiment le problème. La question consiste en la domination des étrangers sur la propre vie de notre nation. Accaparer, c'est la conséquence directe de la domination de notre économie par l'impérialisme».

Le sort des principaux personnages du roman, «Pétales de sang» est préoccupant : Munira arrêté attend son procès,  Abdullah est un petit marchand de fruit au bord de la ruine, Wanja survit à l’accident, mais n’a plus la maîtrise de sa vie, Karega est en prison. Mais, il y a une lueur d’espoir, ils continuent de se battre pour changer leurs conditions de vie. «Le soleil brille toujours après une nuit sombre», dira NGUGI Wa Thiong’o.

Bibliographie sélective :

1 – Contributions de NGUGI Wa Thiong’o

NGUGI (Wa Thiong’o), Barel of Pen : Resistance to Oppression in Neo-colonial Kenya, Trenton, Africa World Press of the Africa Research and Publication Projec (Etats-Unis), 1983, 103 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Décoloniser l’esprit (Decolonizing the Mind : The Politic of Language In African Literature), traduction de Sylvain Prudhomme, Paris, éditions La Fabrique, 2011, 167 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Detained : A Writer’s Prison Diary, London, Nairobi, Ibandan, Heinemann, Collection African Writers Series, 1984, 232 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Dreams in a Time of War : A Child Memoir, London, Harvill Secker, 2010, 256 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Enfant, ne pleure pas (Weep not, Child), traduit par Yvon Rivière, Paris, Hâtier, Collection monde noir, Poche, Abidjan, CEDA, Vitry-sur-Seine, Marval, Kinshasa, ECA, 1983, pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Et le blé jaillira (A Grain of Wheat), traduit par Jacques Deneve, Paris, Julliard, 1969, 402 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Globaletics : Theory and the Politics of Knowing, New York, Columbia University Press, 2012, 104 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Homecoming : Essays on African and Caribbean Literature, Culture and Politics, Londres, Nairobi, Ibadan, Heinemann, 1972, 155 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), I Will Marry, when I Want, Nairobi, African Publishing Group, 1982, 116 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), In a House of Interpreter : A Memoir, London, Vintage Books, 2013, 239 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), In the Name of the Mother : Refletions on Writers and Empire, Nairobi, Kampala, Dar Es Salam, Kigali, Boydell and Brewer, 2013, 146 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), La rivière de vie (The River Between), traduit par Julie Senghor, Paris, Présence Africaine, 1988, 258 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Matigari, traduit du Kikuyu par Wangi Wa Goro, Oxford, Heneimann, 1990, 175 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Moving the Center : the Struggle for the Cultural Freedom, Londres, J Currey, Portsmouth, Heinemann, Nairobi, EAEP, 1993, 184 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Penpoints, Gunpoints and Dreams : Toward a Critical Theory of the Arts and the States of Africa, Oxford, New York, Clarendon Press, 1998, 139 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Pétales de sang (Petal of Blood), traduit par Josette Mane, Paris, Présence Africaine, 1985, 476 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Pour une Afrique libre, Paris, Philippe Rey, 2017, 144 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Re-membering Africa, Nairobi, East African Educational Publishers, 2009, 128 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Secret Lives and others Stories, Londres, Nairobi, Ibadan, Heinemann, 1975, 144 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Something Torn and New : An African Renaissance, New York, Basic Books, 2009, 176 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), The Devil on the Cross Oxford, Portsmouth, Ibadan, Heinemann, 1999, 254 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), The Trial of Dedan Kinathi, Londres, Ibadan, Nairobi, Heneimann, 1997, 167 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), The Wizard of the Crow, New York, Pantheon Books, 2006, 768 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), This Time, Tomorrow, Nairobi, East African Literature Bureau, 1975, 50 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Writers in Politics : a Re-engagement with Issues of Literature and Society, Oxford, J  Currey, Nairobi, EAEP, Portsmouth, Heneimann, 1997, 167 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Writing against Neocolonialism, Vita Books, 1986, 22 pages.

2 – Critiques de NGUGI Wa Thiong’o

AMINA (Azza-Bekkat), Le texte africain et ses référents, thèse Université de Cergy Pontoise, sous la direction de Bernard Mouralis, 1999, 455 pages, spéc pages 64-72 ;

AMOKO (Appolo, Obonyo), Postcolonialism in the Wake of the Nairobi Revolution : Ngugi Wa Thiong’o and the Idea of African Literature, Palgrave MacMillan (Etats-Unis), Springer, 2010, 204 pages ;

BARDOLPH (Jacqueline), Ngugi Wa Thiong’o : l’homme et l’œuvre, Paris, Dakar, Présence Africaine, 1991, 184 pages ;

BIODUN (Jeyifo), Ngugi Wa Thiong’o, Zurich, Pluto, 1990, 192 pages ;

CANTALUPO (Charles), The World of Ngugi Wa Thiong’o, Africa World Press, 1993, 248 pages ;

COOK (David), Ngugi Wa Thiong’o : An Exploration of his Writings, Londres, Heinemann, 1983, 250 pages ;

DIAKITE (Paul), Conflits, engagement et société dans l’œuvre de Ngugi Wa Thiong’o, Thèse sous la direction de Robert Mane, Paris 3, Sorbonne Nouvelle, 1982, 368 pages ;

DIENG (Gorgui), Pouvoir politique et roman : Chinua Achebe, Ngugi Wa Thiong’o et Georges Orwell, Paris, L’Harmattan, 2010, 394 pages ;

ESSOGOYE (K. Kassor), L’art et l’engagement dans les œuvres de Ngugi Wa Thiong’o, Thèse sous la direction de Jean-Pierre Durix, 1987

GARNIER (Xavier), «Ngugi wa Thiong’o et la décolonisation par la langue», in Littératures noires «Les actes», [En ligne], mis en ligne le 26 avril 2011 ;

GIKANDI (Simon), Ngugi Wa Thiong’o, Cambridge University Press, 2009, 344 pages ;

JANETZKE (Dorothee), The Role of Women in the Novels of Ngugi Wa Thiong’o, University of Madison, 1982, 300 pages ;

KANE (Bouna), L’interculturalité au regard du roman victorien et africain : essai d’analyse des romans de Chinua Achebe et Ngugi Wa Thiong’o, thèse sous la direction de Jean-Pierre Naugrette, Paris 3, La Sorbonne Nouvelle, 2008, 468 pages ;

KOUSSOUHON (Léonard, A), «Textualité et socialité dans la fiction de Ngugi Wa Thiong’o», Revue Cames, 1er semestre 2007, Série B, vol 8, n°1, pages 65-76 ;

LINDFORS (Bernth), «La détention de Ngugi Wa Thiong’o», Peuples Noirs, Peuples d’Afrique, 1982, n°26, pages 73-88 ;

LOVESAY (Oliver), The Postcolonial Intellectual : Ngugi Wa Thiong’o in Context, Farnham, Asgate (Royaume-Uni), 2015, 236 pages ;

MACKAYA (Hubert), Réalités historiques et univers Romanesque dans l’œuvre de Ngugi Wa Thiong’o, Thèse sous la direction de Jean Sévry, Université Paul Valéry de Montpellier, 1986, 321 pages ;

NDONG N’NA (Ygor-Juste), La folie dans le roman africain du monde anglophone (Achebe, Awoonor, Armah, Ngugi, Head), thèse sous la direction de Michel Naumann, Université de Cery Pontoise, 12 décembre 2008, 298 pages, spéc pages 216-230 ;

Olivier Dehoorne et Sopheap Theng, «Osez « décoloniser l’esprit» : Rencontre autour de l’œuvre de Ngugi wa Thiong’o», Études caribéennes [En ligne], 18 | Avril 2011

SENE (Abib), Sémiotique de l’espace et sémantique du discours littéraire dans les œuvres de Ngugi Wa Thiong’o, George Lamming et William Boyd, Thèse pour le doctorat soutenue le 21 novembre 2014, sous la direction de Philippe Whyte et Baydallaye Kane, Université François Rabelais, de Tours et de Gaston Berger Saint-Louis du Sénégal, 603 pages ;

VUNINGOMA (James-Francis), L’engagement dans l’œuvre de Ngugi Wa Thiong’o, ANRT, 1989, 420 pages ;

WILLIAM (Patrick), Ngugi Wa Thiong’o, Manchester University Press, 1999, 206 pages.

Paris, le  15 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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9 août 2017 3 09 /08 /août /2017 19:58

Maryse CONDE mériterait bien un Prix Nobel de Littérature ; son imposante et riche contribution littéraire «résiste à l’univocité et présente au lecteur un certain degré d’aspérité : refus de s’aligner à un mouvement littéraire, recherche incessante de nouvelles formes narratives propres à révéler un aspect ignoré de notre rapport au monde et de l’adéquation de l’être à sa vérité intérieure» écrit Noëlle CARRUGGI. Drames et péripéties abondent dans sa contribution littéraire et mettent en valeur les proscrits ou les maudits, les grandes figures de l’histoire, la recherche d’identité des Noirs, l’altérité, les cultures de la diaspora africaine, ainsi que les thèmes de l’errance ou de l’exil et l’aspect subversif du voyage. «Toute l’histoire des Antilles se situe sous le signe de la dépendance. Le peuple antillais est le seul peuple qui n’ait pas choisi le lieu de résidence, mais à qui il a été imposé» dit-elle. Maryse CONDE a pratiqué le récit autobiographique, le roman policier, le fantastique, le roman d’amour et le roman historique, ainsi que la réécriture de classique de la littérature comme les Hauts de Hurlevent, un amour fusionnel avec sa mère, le théâtre et la littérature de jeunesse. Si Aimé CESAIRE écrivait pour instruire le peuple, être la «bouche de ceux qui n’ont pas de bouche ; la voix de ceux qui n’ont pas de voix», Maryse CONDE a, quant à elle, pour ambition de rendre le monde compréhensible ; elle n’est pas une écrivaine engagée : «La littérature n’est pas un tract politique […]. C’est surtout une proposition qu’un individu fait aux autres. Il cherche, il se cherche et les autres cherchent avec lui. (…). J’écris pour moi-même. J’écris à propos de l’esclavage, de l’Afrique, de la condition des Noirs dans le monde parce que je veux ordonner mes pensées, comprendre le monde, être en paix avec moi-même. J’écris pour trouver des réponses aux questions que je me pose. L’écriture est pour moi une sorte de thérapie», dit-elle. Maryse CONDE est une auteure réaliste «écrire, c’est donner une version de la réalité». Ayant visité et vécu dans de nombreux pays, Maryse CONDE est en quête du voyageur intérieur, de l’adéquation du sujet à lui-même. «Pour beaucoup d’écrivains, voyager n’est pas indispensable, écrire est un voyage intérieur. Moi, j’ai toujours voulu rencontrer les autres, communiquer, avec les gens les plus lointains. C’est une tendance qui m’est particulière» dit-elle. Maryse CONDE n’arrive pas à expliquer, rationnellement, sa vocation littéraire ; témoin de divers événements exceptionnels, elle s’est rendue compte que sa vie était incroyable : «Je suis devenue un écrivain, on ne sait pas trop pourquoi. Ce fut une série de surprises, d'allées venues, de retours en arrière. Je ne peux pas définir pourquoi et comment ma vocation d'écrivain est née. Quand je vivais ces événements, je ne me rendais pas compte que ma vie était incroyable. J'ai appris à réfléchir sur le monde autour de moi, à devenir philosophe, cela fut plus l'origine de ma vocation» dit-elle.

 

Parmi les écrivains de la Caraïbe francophone, Maryse CONDE se distingue par son côté fondamentalement rebelle, provocateur et contestataire. Diva à sa manière, autoritaire, emmerdeuse, désagréable, chialeuse, caractérielle, Maryse CONDE suscite parfois l’agacement. «Pour moi, le mot rebelle désigne simplement quelqu’un qui veut être entendu selon ses propres termes, qui ne répète pas les mots à la mode, les mots approuvés, les mots appréciés, quelqu’un qui veut être soi-même» dit-elle.  Son refus de se rallier aux diktats des mouvements littéraires et à toute idéologie est manifeste dans son œuvre qui se place tout entière sous le signe du défi. En effet, Maryse CONDE est une voie singulière dans le paysage littéraire. Refusant l’assimilation et le particularisme, Maryse CONDE a dénoncé la futilité des idéologies et leur cloisonnement artificiel.  «On est n’est pas libre lorsqu’on commence à écrire. J’étais si influencée par Césaire que je me trouvai dans une prison. Il m’a fallu des années pour me débarrasser de cela» dit-elle. Aussi, Maryse CONDE  admire Aimé CESAIRE qui est arrivé comme une sorte «de soleil dans l’univers», elle s’est émancipée de son pouvoir tutélaire. «Pour moi, écrire, c'était au début appliquer la formule de Césaire, "Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont pas de voix." J'avais des choses à dire pour ma collectivité, c'est un projet ambitieux et un peu arrogant. Je me suis mise à parler pour moi. Je me suis sentie libérée jusqu'à tourner en dérision des choses considérées comme sacrées" dit-elle. Ainsi donc Maryse n’est plus l’héritière de CESAIRE, mais reste une sœur de Frantz FANON «Aujourd’hui, si je continue d’admirer Césaire, je suis plutôt une héritière de Fanon. Chez Césaire, il y a une bonté, une ouverture, une tolérance que l’on ne trouve pas chez Fanon. Ce dernier est plus âpre, plus agressif et je me sens plus proche de sa pensée» dit-elle. Maryse CONDE admet avoir de l’admiration pour James BALDWIN, Richard WRIGHT, Ralph ELLISON, William FAULKNER, Graham GREEN et William STYRON.

 

Maryse CONDE est une écrivaine atypique qui ne veut pas se laisser enfermer dans des carcans. Maryse CONDE garde une prudente réserve vis-à-vis des écrivains dits de la créolité. «Tous les écrivains antillais, qu'ils écrivent en français ou en créole, sont des écrivains de la créolité. On a tort de restreindre le terme à ceux qui ont écrit un manifeste. Un écrivain puise dans tout le matériau linguistique pour s'exprimer. Je n'écris pas en français, pas en créole, j'écris en Maryse Condé". Elle rejette le concept de race : «Au début, je voulais savoir qui j'étais. J'accordais une importance essentielle à la race. C'est une première période dont le symbole est Ségou». Maryse  CONDE veut que ses œuvres soient révolutionnaires, c’est-à-dire parler d’un «Je» qui soit «Nous» : «Au fur et à mesure, j’ai compris que le «nous» n’existe pas. Que le «je» existe, avec une expérience personnelle, une histoire personnelle, un parcours personnel. Finalement, je suis arrivée à une forme d’individualisme résigné» dit-elle. Le succès considérable du cycle de Ségou ne l'a pas empêchée de se détourner rapidement du sillon tout tracé qui s'offrait à elle : «Malgré l'amour que je porte à l'Afrique, je ne suis pas africaine. Je suis revenue à une inspiration plus collée à l'histoire et à la sociologie des Antilles. Mais je suis une Guadeloupéenne qui vit à New York, ne parle pas créole et n'aime pas le zouk». Sa place dans la littérature française ne va pas non plus de soi. «La France est toujours le pays contre lequel je me définis. Je n'arrive pas à me débarrasser de ce complexe un peu bête, un peu aveugle. Quand j'étais en classe, la littérature française était celle contre laquelle on réagissait, on voulait se défendre d'une admiration excessive».

 

Maryse CONDE est née BOUCOLON, le 11 février 1937 à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe). Elle est la cadette d'une famille de huit enfants, 4 garçons et 4 filles, «Dernière-née de cette large fratrie, j’étais particulièrement choyée» dit-elle. Sa mère se louait chez des Blancs-pays, de leur vrai nom les Wachter, et elle avait très tôt connu son lot de honte et d’humiliation. «Jeanne Quidal, ma mère, était la fille bâtarde d’une mulâtresse illettrée qui ne sut jamais parler le français» dit-elle. Sa mère était institutrice et son père fondateur d’une petite banque locale La Caisse coopérative des prêts. «Auguste Boucolon, mon père, bâtard lui aussi, s’était retrouvé orphelin, quand sa pauvre mère avait péri brûlée vive dans l’incendie de sa case» dit-elle. Une fois mariés, Jeanne et Auguste furent le premier couple de Noirs à posséder une voiture, une Citroën C4, à se faire bâtir à la Pointe une maison de deux étages, à passer leurs vacances dans leur «maison de changement d’air». «Si mon père ne s’intéressait pas du tout à moi, ma mère m’enveloppait d’une affection tatillonne et exigeante qu’elle ne portait à aucun de mes sept frères et sœurs» écrit Maryse CONDE. Ses parents, «embryon de bourgeoisie noire», auxquels Maryse CONDE reproche leur admiration pour la France, leur silence sur l’esclavage. Elle leur rend aussi un hommage, et reconnaît la force qu’ils lui ont transmise et qui l’habite encore : «Ils n’étaient pas aliénés, ils étaient très fiers d’eux, très contents d’eux-mêmes et je crois qu’ils nous ont inculqué un sentiment de fierté qui dure en moi jusqu’à aujourd’hui. J’ai toujours pensé que j’étais l’une des femmes les plus intelligentes du monde, une des femmes les plus belles du monde, je n’ai jamais eu ce complexe d’infériorité dont parlent beaucoup de gens» écrit Maryse CONDE.

 

Maryse CONDE a quitté sa famille, en 1953, pour poursuivre ses études à Paris au Lycée Fénélon. Elle étudie les Lettres Classiques à la Sorbonne et obtient une licence de Lettres modernes. «Tout le monde s’accordait à dire que mon avenir serait exceptionnel et je le croyais volontiers. A 16 ans, quand je partis commencer mes études supérieures à Paris, j’ignorais le créole» écrit-elle. Pour Maryse CONDE, se rendre en France métropolitaine était une promesse de libération, une possibilité et un espoir d’épanouissement ; elle vivait dans un monde fermé, étroit, colonial : «Je trouvais les hommes martiniquais légers, superficiels, un peu snobs, porteurs de tous les préjugés qu'avaient les hommes de couleur autrefois. Tout cela ne me plaisait pas du tout, et je dois dire que je suis parti pour la France avec délectation. En mon for intérieur, je me disais : «Ils me foutront la paix. Là-bas, je serai libre, je lirai ce que je voudrai» dit-elle. Maryse CONDE allait vivre sa première passion amoureuse avec un journaliste haïtien, Jean DOMINIQUE (1930-2000), qui sera assassiné sous Jean-Bertrand ARISTIDE. Maryse tombe enceinte de Denis qui sera né le 13 mars 1956, le jour où elle devait passer le concours d’entrée à l’école normale supérieure. Jean DOMINIQUE l’abandonne et repart en Haïti sous prétexte, de combattre le dictateur François DUVALIER «Jean Dominique s’envola et ne m’adressa pas même une carte postale. Je restai seule à Paris, ne parvenant pas à croire qu’un homme m’avait abandonnée avec un ventre. C’était impensable. Je refusais d’accepter la seule explication possible : ma couleur. Mulâtre, Jean Dominique m’avait traitée avec le mépris et l’inconscience de ceux qui stupidement s’érigeaient alors en caste privilégiée» dit-elle. Maryse CONDE, démunie, seule, dépressive, tuberculeuse et ayant appris la mort de sa mère, elle confie son enfant à l’assistance publique. «Je suis sortie de cette épreuve à jamais écorchée vive, ne possédant guère de confiance dans le sort, redoutant à chaque instant les coups sournois du destin» dit-elle. C’est Jean DOMINIQUE qui réveille en elle la conscience d’être noire «Il m’avait éclairée, me révélant la geste des «Africains chamarrés» ; il m’avait initiée à l’extraordinaire richesse d’une terre que j’ignorais» dit-elle. Maryse CONDE avait deux sœurs à Paris : Ena, l’épouse du poète antillais Guy TIROLIEN, son mentor, (voir mon post), mais qui trompait son mari avec les Allemands pendant la guerre et Gillette, une assistante sociale, mariée à un étudiant en médecine guinéen, qui vivait à Saint-Denis.

En août 1958, Maryse CONDE se marie, à la mairie du XVIIIème arrondissement, avec un Guinéen, Mamadou CONDE, un comédien rencontré à la Maison des étudiants d’Afrique de l’Ouest, boulevard Poniatowski, à Paris. «Je n’ai jamais vu Condé jouer dans Les Nègres. Lorsque j’étais avec lui à Paris, il ne se produisait que dans d’obscures salles de théâtre où, ainsi qu’il le disait moqueusement, il faisait de la «nègrerie» écrit-elle. «Condé était un personnage assez complexe, doté d’une gouaille que je trouvais souvent commune, presque vulgaire, mais qui était efficace. Je tentai vainement de le façonner à mon goût. Il repoussait mes diverses tentatives avec une détermination qui témoignait de sa liberté d’esprit» ajoute-t-elle. Maryse CONDE affirme que son mari était alcoolique et d’un niveau faible d’éducation «Condé possédait tout juste le certificat d’études primaires. Son père étant mort alors qu’il était très jeune, il avait été élevé à Siguiri par une pauvresse de mère qui vendait de la pacotille sur les marchés. Il devait découvrir que ce métier de comédien qu’il avait choisi, sans vocation véritable, pour quitter la Guinée et se parer du beau nom «d’étudiant», ne l’auréolait d’aucun prestige. Ne bénéficiant d’aucun appui dans la société, ses ambitions «d’être quelqu’un» dit-elle. Pourquoi donc Maryse CONDE s’est-elle mariée à Mamadou CONDE, dont elle a conservé le nom ?

En fait, Maryse CONDE était mère célibataire et a dû affronter le regard des autres. Evoquant son mariage, Maryse CONDE était à la recherche d’une certaine respectabilité. «D’une certaine manière, j’avais obtenu ce que je voulais. Je m’appelais Madame et je portais une alliance à l’annulaire de la main gauche. Ce mariage avait «relevé ma honte». Jean Dominique m’avait insufflé la peur et la méfiance des hommes antillais». En effet, son premier amour avec un journaliste haïtien a été un échec. «Ce qui me paraît incroyable, c’est que je ne lui révélai jamais l’existence de Denis. Je ne fus même pas tentée de l’avouer, car je savais que cette révélation rendrait tout projet de mariage impossible. Cette époque-là ne ressemblait nullement à celle que nous vivons aujourd’hui. Si la virginité chez une femme n’était plus tout à fait de rigueur, la libération sexuelle était loin de s’amorcer» dit-elle. «Je suis allée en Afrique chercher une terre où être une autre femme, celle que je n'avais pas pu être à Paris. Je souhaitais retrouver une autre forme de culture et renaître, redevenir moi» dit-elle. «C'est en Guinée je me suis sentie le mieux. Les gens y étaient malheureux, il n'y avait rien à manger, ils n'avaient pas de quoi habiller leurs enfants ni les envoyer à l'école mais il y avait une sorte d'humanité profonde malgré tout qui faisait que j'aimais ce pays. Il était riche culturellement; du point de vue de la musique, de la danse, aussi. Sans me sentir chez moi, j'ai beaucoup aimé la Guinée. CONDE (son mari) m'a aidé à connaître son monde culturel» précise Maryse CONDE.

 «Depuis la mort de ma mère, mon père, qui ne m’avait jamais beaucoup aimée, se désintéressait complètement de moi et ne m’envoyait plus d’argent» dit-elle et ses sœurs ne l’avait pas soutenue. Aussi, Maryse CONDE a affronté des conditions de vie difficiles à Paris. Elle résidait dans le 17ème arrondissement, une chambre de bonne avec toilettes sur le pallier et les retards de loyers s’accumulaient. En 1960, Maryse CONDE décide alors de se rendre en Côte-d’Ivoire, dans le cadre de la coopération, pour faire de l’enseignement.

De retour en France en 1973, Maryse CONDE étudie à l’Université de Paris III, Sorbonne Nouvelle, où elle obtient un doctorat en Littérature Comparée en 1975 sur le thème «Stéréotype du Noir dans la littérature antillaise». Maryse CONDE enseigne dans diverses universités, notamment la littérature francophone à Paris VII, Jussieu, Paris X, Nanterre et Paris III, La Sorbonne Nouvelle. Maryse CONDE entame à partir de 1976 sa carrière littéraire, et publie deux romans inspirés de ses expériences en Afrique, «Hérémakhonon» en 1976 et Une saison à Rihata en 1981. Son troisième roman, «Ségou», est un ouvrage en deux volumes («Les Murailles de terre», en 1984, et «La Terre en miettes», en 1985) qui franchit «les barrières inaccessibles jusqu’alors aux auteurs caribéens ou africains du succès commercial», selon les termes de la revue «Notre librairie. Traduit en douze langues, «Ségou» clôt le cycle de son œuvre consacrée à l’Afrique.

Maryse CONDE se remarie en 1982 à Richard  PHILCOX, un citoyen britannique blanc, le traducteur de la plupart de ses romans «Nous nous sommes rencontrés bien avant la carrière d’écrivain de Maryse, donc ma traduction de son roman «Heremakhonon» était plutôt un labeur d’amour. J’ai rencontré la femme bien avant d’avoir rencontré l’écrivain. Étant de langue anglaise, il était normal que je souhaite que son œuvre atteigne un public anglophone» dit Richard PHILCOX et ajoute «Le fait d’être à côté de Maryse dans tous ces lieux qui l’ont inspirée m’aide énormément à trouver le «souffle juste» comme vous dites. Traduire, c’est comprendre, et comprendre la culture antillaise, américaine, française, anglaise, africaine, etc grâce à nos voyages est essentiel. J’ai appris les vertus de l’empathie, j’ai changé de couleur, j’ai changé de sexe, traversé les frontières et les cultures. (..)La culture antillaise est une culture de résistance. Elle résiste à la langue française, elle résiste à la colonisation française. Les textes de Maryse Condé font de même». Maryse CONDE a rencontré Richard PHILCOX, en 1969, à Kaolack, dans Sine-Saloum, au Sénégal,  un homme qui «allait changer [sa] vie» et grâce à qui elle commencerait sa carrière d’écrivain, à l’âge de 42 ans. En 1985, Maryse CONDE obtient une bourse Fulbright pour enseigner aux Etats-Unis et séjourne pendant un an à Los Angeles et fonde, en 1995, le Centre des études françaises et francophones de l’université de Columbia New York. «New York au contraire de ce que j’avais vu précédemment en Amérique m’est apparue comme une ville de liberté ou il était désormais possible d’être ce que l’on voulait être, où personne ne cherchait à s’imposer, à imposer une forme de culture» dit-elle. «Quand j’écris, j’ai envie d’arriver à la même efficacité que le langage cinématographique américain, si percutant, de sortir des détails laborieux, d’être efficace» ajoute-t-elle.

En 1986, Maryse CONDE rentre en Guadeloupe et s’établit une réputation importante d’écrivain contemporain antillais et engagé. Cependant, elle quitte bientôt son île natale pour s'établir aux États-Unis. Elle publie régulièrement des ouvrages au sein de ses établissements d’enseignante tels que l’Université UC Berkeley, l’Université de Virginie, l’University du Maryland.

Maryse CONDE a été la première femme à recevoir, notamment, le prix Puterbaugh en 1993. De nombreux autres prix ont été décernés à Maryse CONDE : Grand prix littéraire de la femme en 1986, le prix de l’Académie française en 1988, le prix Carbet de la Caraïbe en 1998 et le prix Marguerite Yourcenar en 1999. Maryse CONDE a été promue Commandeur de l'Ordre des Arts et des Lettres en janvier 2001. De 2004 à 2008, elle préside le Comité pour la Mémoire de l'Esclavage, créé en janvier 2004 pour l'application de la loi TAUBIRA qui a reconnu en 2001 l’esclavage et les traites négrières comme crimes contre l’humanité. Les parents de Maryse CONDE avaient l’impression que c’était la France qu’ils les avaient sortis de la sauvagerie et de la barbarie africaines. «Mes parents ne m’avaient jamais parlé d’esclavage et d’Afrique. C’est pourquoi j’ai voulu en être la première présidente. Pour rattraper un manque, pour corriger un vide. Mais je ne sais pas si j’étais la meilleure personne pour ce rôle. Je pense qu’il fallait peut-être plus de force, de foi, de solidité que je n’en ai eu. J’étais un peu trop occupée à apprendre, à comprendre, à tolérer. Je fais mon autocritique» dit-elle.

Maryse CONDE vit actuellement entre la Guadeloupe, Paris, le quartier du Marais, et New York.

I – Maryse CONDE une vision sombre de l’Afrique

En raison de ce long séjour en Afrique, à une époque cruciale, l’Afrique est présente dans la contribution de Maryse CONDE. C’est en Guinée qu’elle commence à lire, sérieusement, Frantz FANON et Aimé CESAIRE. Elle évoque notamment, dans son roman, «La vie sans fards» et dans de nombreuses interviews, son expérience africaine. En effet, Maryse CONDE a séjourné 13 ans en Afrique de 1960 à 1973, en Côte-d’Ivoire, en Guinée, au Ghana, au Sénégal et au Mali. Accoucher dans un hôpital Guinéen est par exemple un véritable cauchemar de saleté, de laisser-faire et de promiscuité. Maryse CONDE décide donc de s’installer au Ghana voisin, plus libre et plus aisé. Mais les postes qu’on lui octroie dépendent terriblement des faveurs sexuelles qu’elle offre ou laisse prendre et surtout, du point de vue des idées et des nourritures spirituelles, le Ghana anglophone ne la convainc pas. Jusqu’à ce qu’elle tombe à nouveau amoureuse. Mais le jeune avocat sorti d’Oxford qui s’éprend d’elle n’accepte pas ses quatre enfants. Et bientôt, un coup d’Etat la renvoie hors des frontières du pays, car suspectée d’être espionne de Guinée. Elle passe un an en Angleterre, avant de retourner auprès de son amoureux ghanéen, puis elle se trouve un autre emploi au Sénégal.

A - Maryse Condé et une Afrique fantasmée

Maryse CONDE part avec son mari pour la Guinée, le seul pays d’Afrique qui ait répondu non au référendum de 1958 sur la communauté du général de Gaulle. Sa sœur était mariée à un médecin guinée, mais elle avait une image floue de l’Afrique avant d’y venir. «J’aurais peut-être moins pensé à l’Afrique, s’il n’y avait pas eu ce drame personnel, dont je parle dans mon roman, avec cet Haïtien qui deviendra une grande figure de la résistance politique haïtienne. Ces événements personnels m’ont précipitée vers une prise de position qui était celle de fuir la France et les Antilles, afin de retourner vers l’Afrique, que je voyais comme un refuge à mes problèmes personnels, mais aussi comme une terre où il était possible pour moi de travailler, de retrouver une liberté, de favoriser une renaissance. Ces deux aspects se sont mêlés. Si j’affirmais que cela a représenté uniquement une quête identitaire, cela reviendrait à embellir le réel» précise-t-elle. Maryse CONDE donne un précieux témoignage sur les trois premières années d’indépendance de la Guinée. «J’ai beaucoup écrit contre l’Afrique, j’ai beaucoup dit que ce continent n’était pas ce dont j’avais rêvé, que Sékou Touré, par exemple, était un vulgaire dictateur qui oppressait son peuple» dit Maryse CONDE. Elle part ensuite pour la Côte d'Ivoire et enseigne pendant une année à Bingerville, un district autonome d’Abidjan. En 1962, elle rejoint son mari en Guinée où elle affronte les problèmes inhérents aux États nouvellement indépendants. Deux ans plus tard, après son divorce, elle continue de séjourner en Afrique, notamment au Ghana et au Sénégal avec ses quatre enfants. «Si je n’avais pas vécu en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Sénégal ou au Ghana, je ne serais pas devenue Maryse Condé. Sans compter que l’Afrique m’a donné une chose précieuse : la fierté d’être noire. (…) Au cours de mon existence, j’ai rencontré des problèmes que je ne pouvais résoudre qu’en ayant conscience de mes racines africaines» dit Maryse CONDE. Cependant, elle regrette en 13 ans de séjour en Afrique de n’avoir pas appris les langues africaines «Cela prouve que j’ai été intolérante, prétentieuse ou arrogante. Je suis désormais très fière que mes enfants parlent toutes sortes de dialectes africains» dit-elle.

Maryse CONDE rejette également le militantisme noir et l’afrocentrisme ; son séjour en Guinée l’a immunisée contre certains slogans creux comme ceux du dictateur Sékou TOURE. «Le passé ne sert à rien, quand il a pour nom malnutrition, dictatures, bourgeoisies corrompues» dit-elle. Maryse CONDE fustige le retour sur l’obsession de la couleur, et recommande la prise de distance par rapport à un militantisme «un peu étriqué, manichéen». Le vrai courage c’est la lucidité de savoir qu’un : «oppresseur peut être blanc, un opprimé peut être blanc et la couleur ne signifie pas grand-chose […]. Il y aura d’autres clivages entre les hommes […] mais la couleur va devenir un épiphénomène». Comment ne pas être attentif à la contestation de la démocratie comme le régime le mieux adapté à un pays «où l’analphabétisme prévaut et où la majorité de la population a été soumise au féodalisme colonial et à de nombreuses dictatures». Peut-on garder foi en l’Afrique avec tous ses désastres : guerres civiles, luttes, maladies, destructions de peuples entiers ?

Cependant, Maryse CONDE reste optimiste pour l’Afrique «Je connais tous les malheurs qui sont arrivés. Je ne les nie pas, je suis extrêmement lucide, mais je refuse de désespérer parce que désespérer, c'est refuser la vie. Il faut garder la foi». Pour Maryse CONDE les gens se sont mépris, critiquant la vision qu’elle donnait de l’Afrique dans ses écrits. «Adresser des reproches à des gouvernements ne signifie pas que vous rejetez le peuple. J’ai adoré la Guinée, qui s’est soumise à la dictature de Sékou Touré, violente et terrible. Le mari de ma sœur fut emprisonné pour un complot imaginaire et mourut en détention dans une prison de la Guinée. Moi-même je fus emprisonnée et expulsée du Ghana car j’avais le malheur de posséder un passeport de la Guinée, pays où s’était réfugié Kwame N’Krumah» précise Maryse CONDE.

L’évocation du poète Guy TIROLIEN, son mentor ; ami proche et interlocuteur respecté au-delà des désaccords, invite à la réconciliation avec cette Afrique, qui a déçu et l’attente trop forte de l’écrivain : «Il faut l’aimer, c’est comme une mère qui a beaucoup souffert, qui est devenue un peu laide, un peu aigrie, un peu méchante. Mais à force d’amour, nous allons gagner, nous allons la rendre à nouveau belle et jeune». Maryse CONDE reprend à son compte un slogan de Marcus GARVEY «J’aimerais apprendre à l’homme noir comment trouver la beauté en lui-même».

B – Maryse Condé et son roman Ségou : le succès littéraire

Maryse CONDE est passionnée par les romans historiques. «Au départ, je voulais être historienne, étudier l’histoire. On n’est pas un être humain à part entière si on ne la connaît pas. Je crois que, si on accepte les mensonges, les mythes fabriqués dans le monde, surtout par la domination, on n’arrive pas à être libre dans sa tête. Que mes romans traduisent ce souci est donc normal» dit-elle. Maryse CONDE affirme que le roman antillais est une symbiose entre «un héritage africain qu’il tente d’assumer et les habitudes de pensées et d’écriture que l’Europe lui a léguées».

Le succès littéraire viendra de l’Afrique avec le roman historique Ségou, produit de 10 années de recherches. C’était initialement une thèse qui a été rejetée, les enseignants estimant que les sources orales n’étaient pas fiables. Maryse CONDE a contourné la difficulté en faisant de ses recherches un roman «Voila que cette histoire des origines qui ne reposait que sur le dire, la parole des uns et des autres, rentrait dans la réalité. Elle n’attendait plus que la main d’un scribe pour lui donner la pesanteur de la vérité» écrit Maryse CONDE. «Ségou» est né, spontanément, de ce savoir profond et de ces dons. «Pour écrire Ségou, il fallait que je me débarrasse de cette attitude cartésienne que l'on m'a inculquée à l'école, et que je me mette dans la peau d'une femme appartenant à une société traditionnelle; une femme pour qui les féticheurs ne mentent jamais, une femme qui croit à la réincarnation, à l'esprit des ancêtres». Ségou, c'était, à la fin du XVIIIème siècle, entre Bamako et Tombouctou, dans l'actuel Mali, un royaume florissant qui tirait sa puissance de la guerre. À Ségou, on est animiste ; or, dans le même temps, une religion conquérante se répand dans les pays du Niger : l'Islam, qui séduit les esprits et se les attaches. De ce choc historique naîtront les malheurs de Ségou et les déchirements de la famille de Dousika Traoré, noble bambara proche du pouvoir royal. Ses quatre fils auront des destins opposés et souvent terribles, en ce temps où se développent, d'un côté, la guerre sainte et, de l'autre, la traite des Noirs. Ainsi, acteurs et victimes de l'histoire, il y a les hommes. Mais, plus profondément, il y a les femmes, libres ou esclaves, toujours fières et passionnées, qui, mieux que leurs époux et maîtres, connaissent les chemins de la vie.

Contrairement à une idée reçue, «Ségou» n’est une ode à la grandeur de l’Afrique. «Ségou» est une réflexion personnelle et subjective de Maryse CONDE sur les causes du déclin de l’Afrique : «nous nous trouvons si déçus, si blessés de la situation du peuple africain alors qu’il y a quelques siècles l’Afrique était belle, grande et puissante. Le  regard que je portai sur l’Afrique était le regard d’une étrangère, regardant le continent qu’elle aime, peut-être, mais qui n’est pas le sien». 

Maryse CONDE revient sur l’Afrique à travers son roman historique «les derniers des rois mages». On vénère, langoureusement, un ancêtre, Béhanzin, un roi africain déchu, banni de son royaume, puis exilé en Martinique. Il était roi à Abomey, au Bénin, avant l’arrivée des colons. Une histoire allégorique qui divise la descendance antillaise de ce Roi.

C – Maryse Condé une défiance à la Négritude de Senghor

Pendant son enfance en Guadeloupe, Maryse CONDE vivait dans un monde aliéné et ses parents ne lui ont pas ouvert les yeux «Les enseignants étaient français. Les prêtres, lorsque nous allions à la messe en famille, étaient blancs. Nous vivions dans cet environnement et cela me semblait normal. (…) Puis je suis allée en France et j’ai découvert que je n’étais pas noire par hasard. Une différence profonde existait entre moi et les gens dont la couleur était blanche. Il fallait que j’aille en Afrique pour découvrir la signification et l’importance de cette différence» dit Maryse CONDE. Dans ses discussions avec les étudiants africains à Paris, Maryse CONDE remarque que les Antillais étaient considérés comme des aliénés par les Africains, qui les jugeaient à la fois trop mâtinés de culture occidentale et trop arrogants, et les Antillais se disaient que les Africains n’étaient pas aussi instruits qu’eux. Les Antillais croyaient importer une civilisation, et notamment la civilisation française. Sans le savoir, ils devenaient des agents d’une forme de néo-colonialisme. Si cela est vrai dans les pays qui n’ont pas fondamentalement rompu avec la France, en revanche, dans des pays comme la Guinée, les Antillais qui s’y rendent sont marxistes, communistes, ils veulent lutter contre l’oppression coloniale. En fonction de la situation de chaque pays, le malentendu entre Africains et Antillais s’installe.

«Au début, j’ai cru qu’une origine et une histoire communes unissaient tous les Noirs que nous formions un seul peuple, divisé par le fléau de l’esclavage» dit-elle. En fait, pour elle, la race n’est pas le facteur essentiel. C’est la culture est primordiale. «Je suis différentes des Africains, je suis Antillaise» dit-elle. En effet, Maryse CONDE ne se considère pas comme une écrivaine engagée «Je crois que la littérature n’est pas le lieu privilégié de l’engagement. On peut écrire pour témoigner, pour se libérer d’une angoisse que l’on a portée et montrer que l’on est arrivé à la dominer, mais la littérature n’est pas un médium de combat». Maryse CONDE veux mesurer comment, en tant qu’Antillaise, elle est perçue en Afrique ou aux États-Unis. Elle veut voir aussi comment on n’arrive pas à se servir de la couleur de ma peau comme d’un élément qui permettrait de lutter. «Lorsque j’ai rencontré Richard (…) j’étais dans ma période militante et je ne concevais de vivre avec un Blanc. (…) J’ai fini par comprendre que la couleur de peau n’avait pas d’importance. Ce Blanc m’était plus proche que mon premier mari. (…) C’est une question de compréhension mutuelle» dit-elle.

 

Si le racisme consiste à attribuer à une population donnée des caractères identiques, niant toute singularité, tout parcours individuel, en dehors de toute expérience, ce que dit Maryse CONDE de Paris et des Parisiens ne brille pas par une grande ouverture d’esprit, ni par la générosité. Cette détestation s’explique chez elle par l’expérience d’une ville «très raciste, très intolérante» dans les années cinquante et soixante, lorsqu’elle y était étudiante, par le sentiment aussi de n’être qu’une «petite main» à Présence africaine, où de prestigieux visiteurs ne lui accordaient le plus souvent qu’une attention distraite. Aussi, Maryse CONDE discutait souvent avec Léopold Sédar SENGHOR sur divers thèmes : l’Afrique, les Antilles, le colonialisme. «On s'est formé ensemble, au fur à mesure, jusqu'au jour où nous nous sommes posé une première question essentielle : Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? Que sommes-nous dans ce monde blanc? Que dois-je faire ? Qu'est-il permis d'espérer ?» dit Maryse CONDE.

 

Maryse CONDE est critique vis-à-vis de la Négritude N'oubliez pas que quand la négritude est née, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la croyance générale, au lycée, dans la rue, était une sorte de racisme sous-jacent. Il y a la sauvagerie et la civilisation. De bonne foi, tout le monde était persuadé qu'il n'y avait qu'une seule civilisation, celle des Européens, tous les autres étaient des sauvages. On appartient à son époque et il faut admettre que la IIIème République a inventé une doctrine que nous avions tout à fait adoptée. C'était la doctrine dite de l'assimilation, qui consistait, pour être civilisé et ne plus être un sauvage, à renoncer à un certain nombre de choses et à adopter un autre mode de vie. Frantz FANON l’a bien expliqué : s’il n’y avait pas de monde blanc en face, il n’y aurait pas de Noirs. Nous ne sommes noirs que lorsque nous sommes confrontés au monde blanc qui nous enferme dans le même sac. Le mouvement de la négritude affirme la solidarité des Noirs de la Diaspora avec le monde africain. Mais selon Maryse CONDE, il n’y a aucune solidarité. «Les Africains ne nous (Antillais), ont jamais considérés comme des frères. C’est un mythe, une construction de l’esprit qui ne repose sur rien et qui n’apporte rien à l’individu» écrit Maryse CONDE.

 

Après ses études, Maryse CONDE rentre à Fort-de-France pour occuper un poste au Lycée Schoelcher et revient en France métropolitaine en qualité de députée apparentée au Parti communiste. Maryse CONDE découvre les écrivains d’Harlem Renaissance, Langston HUGUES et Claude McKAY, qui furent, pour elle, une révélation. «Ce qui comptait le plus pour nous, c'était de rencontrer une autre civilisation moderne, les Noirs et leur fierté, leur conscience d'appartenir à une culture. Ils furent les premiers à affirmer leur identité, alors que la tendance française était à l'assimilation, à l'assimilationnisme» dit Maryse CONDE. Le surréalisme intéressait Maryse CONDE, parce qu'il permettait de rompre avec la raison, avec la civilisation artificielle, et de faire appel aux forces profondes de l'homme noir «C'est le nègre qu'il fallait chercher en nous. (…) J'ai ma personnalité et, avec le Blanc, je suis dans le respect, un respect mutuel.» dit-elle. Maryse CONDE n’est pas dans la victimisation ; la France n’est pas responsable de tous les maux de l’Afrique. «La colonisation a une très grande responsabilité : c'est la cause originelle. Mais ce n'est pas la seule, parce que s'il y a eu colonisation, cela signifie que des faiblesses africaines ont permis l'arrivée des Européens, leur établissement. Il faut vraiment travailler à l'unité africaine», dit-elle.

 

II – Maryse CONDE :  cette vie scélérate et sans fards

Dans ses autobiographies, comme dans ses pièces de théâtre, Maryse CONDE est attachée au parler vrai ; elle rejette les mythes, les constructions flatteuses et faciles. Trop souvent les autobiographies deviennent des constructions de fantaisie. Il semble que l’être humain soit tellement désireux de se peindre une existence différente de celle qu’il a vécue, qu’il l’embellit, souvent malgré lui. «Je veux montrer à mes semblables une femme dans toute la vérité de la nature et cette femme sera moi» dit-elle.

A – Maryse CONDE, une recherche de la vérité dans ses autobiographies

Maryse CONDE est souvent qualifiée d’insolente, de transgressive, de provocatrice ou de rebelle. Dans toute son oeuvre, elle insiste sur la complexité de la réalité et refuse le mensonge, les idées reçues et toute forme d’idéologie. Chez Maryse CONDE, dire la vérité devient un moyen de résister et de se libérer de l’oppression sociale bien souvent intériorisée.

1 – Le cœur à rire et à pleurer, contes vrais de mon enfance

Dans «le cœur à rire et à pleurer, contes vrais de mon enfance», une part autobiographique, Maryse CONDE dit qu’une «personne aliénée est une personne qui cherche à être ce qu’elle ne peut pas être parce qu’elle n’aime pas être ce qu’elle est». Dans ces conditions, on comprend pourquoi «La rue Case-Nègres» de Joseph ZOBEL devient, pour la narratrice, un livre-culte : «Pour moi, toute cette histoire était parfaitement exotique, surréaliste. D’un seul coup tombait sur mes épaules le poids de l’esclavage, de la Traite, de l’oppression coloniale, de l’exploitation de l’homme par l’homme, des préjugés de couleur dont personne […] ne me parlait jamais». Mais ce ne sont que des contes «Je venais de la rencontrer, la vraie vie, avec son cortège de deuils, de ratages, de souffrances indicibles, et de bonheurs trop tardifs».

 

Issue de la petite bourgeoisie antillaise ayant voulu la préserver du monde colonial, Maryse CONDE revient, dans «Le cœur à rire et à pleurer : souvenirs de mon enfance», sur ce souci de vérité. «Mon père ancien séducteur au maintien avantageux, ma mère couverte de somptueux bijoux créoles, (…) et moi bambine outrageusement gâtée, l’esprit précoce pour son âge» dit-elle. Cette bourgeoisie, loin d’être sécurisante, est devenue pour Maryse CONDE, une source d’angoisse «A cause de cette paranoïa de mes parents, j’ai vécu mon enfance dans l’angoisse. J’aurais tout donné pour être la fille des gens ordinaires, anonymes. J’avais l’impression que les membres de ma famille étaient menacés, exposés au cratère d’un volcan dont la lave en feu risquait, à tout instant, de les consumer. Je masquais ce sentiment tant bien que mal par des affabulations constantes, mais il me rongeait» dit CONDE.

Dans sa vocation littéraire, Maryse CONDE est attachée au souci de vérité. «J’ai souvent rêvé de choquer mes lecteurs en dégonflant certaines boursouflures. Plus d’une fois, j’ai regretté que des flèches contenues dans mes textes n’aient pas été perçues» dit-elle. En effet, dans la Guadeloupe des années 50, la bourgeoisie parle français et non créole ; il faut savoir tenir son rang. On méprise plus noir et moins instruit que soi. Les conventions priment les sentiments : on ne cède pas aux larmes devant le cadavre d'un être cher ; on cache, infamie, un divorce dans la famille. Contre des parents qui semblent soudés surtout par le mensonge, contre une mère aussi dure avec les autres qu'avec elle-même, contre un père timoré, la petite Maryse prend le chemin de la rébellion. L'insoumission, la franchise assassine et l'esprit critique forgent son caractère. La fuite dans un monde imaginaire, la soif de connaissance, les rêves d'autonomie et de liberté la guident vers son destin d'écrivain. Mais peu à peu la mémoire adoucit les contours, les épreuves de la vie appellent l'indulgence, la nostalgie de l'âme caraïbe restitue certains bonheurs d'enfance.

Dans «La vie sans fards» il ne s’agit pas seulement d’une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d’une vocation d’écrivain chez un être apparemment peu disposé à le devenir. Il s’agit d’abord et avant tout d’une femme aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule.

2 – Victoire, des saveurs et des mots

Dans ses savoureux mémoires culinaires «Mets et merveilles», Maryse CONDE estime qu’écrire et cuisiner sont deux manières de «créer du bonheur» et de lutter contre le sectarisme. «La vie est un tout : il y a la cuisine et il y a aussi la littérature. Ce sont deux manières d’aborder le réel, de créer du bonheur pour les autres et pour soi-même».

Dans «Victoire, des saveurs et des mots», Maryse CONDE relate que sa mère, première institutrice noire de sa génération, méprisait ma grand-mère, qui pour elle était le symbole de l’inculture, du peuple. Sa mère a inculqué à ses quatre filles le rejet des choses ordinaires de la vie et une sorte de déférence pour l’intellectuel. Victoire, sa grand-mère, à qui elle a consacré une biographie romancée, avec une affection toute particulière. «Toute la famille la considérait comme une illettrée parce qu’elle ne parlait pas français. C’est une erreur. En cuisine, elle créait. Pour moi, la création est supérieure à la connaissance. Victoire m’a donné les qualités qui m’ont permis de devenir écrivain. Elle est mon mentor même si elle est morte avant ma naissance. On a méconnu sa qualité fondamentale : son inventivité». Maryse CONDE nous fait une révélation sur ses plats préférés : «Je préfère le mafé ghanéen, à la sauce ashanti. Il y a beaucoup plus de saveurs qui viennent s’y mêler. J’adore le Tiéboudienne et le Yassa (2 plats du Sénégal)».

«J’ai longtemps accepté, puis un jour je me suis rendu compte que littérature et cuisine étaient deux arts voisins. Cuisiner, c’est aussi inventer, s’accommoder de ce que l’on trouve, innover» écrit  Maryse CONDE. Le désir de créativité qui anime l’écrivain et celui de la cuisinière sont exactement les mêmes. L’un se sert de mots, l’autre utilise des ingrédients, des saveurs et des épices pour créer de la beauté, de l’agréable, retenir les gens, leur donner du plaisir.  Maryse CONDE en établissant un parallèle entre la créativité des cuisinières et celle des écrivains, s’en prend du même coup à une hiérarchie des dignités : «Nourrir son mari et ses enfants, nourrir ses lecteurs avec beaucoup d’images et de métaphores, ce sont deux propositions qui se ressemblent beaucoup. […]. Nourrir avec des mains et nourrir avec des mots, c’est le même effort» précise Maryse CONDE.

Par ailleurs, Maryse CONDE est féministe et lutte ardemment contre le sexisme. «A travers leurs œuvres si différentes soient-elles, se retrouvent les mêmes thèmes : émasculation du mâle antillais, difficulté d’édifier l’avenir avec lui, virulence des préjugés de couleurs, misère et deuil. Peu d’entre elles se révoltent. Elles constatent. Elles déplorent. Ce sont des écrits marqués par une sorte de fatalisme, et même de résignation. (…) Toujours est-il que la littérature antillaise a un étrange parfum d’amertume» écrit Maryse CONDE. Les féministes, surtout en Amérique, ont toujours poursuivie et reproché Maryse CONDE, dans «Ségou» de n’avoir nulle part dénoncé l’excision et d’avoir donné l’impression que le viol pouvait procurer du plaisir aux victimes. En fait sa contribution littéraire est un vibrant hommage à la femme. «Sans Richard [Philcox], je sais que ma vie aurait été inachevée. Je pense que quand une femme entretient une telle relation avec un homme depuis quarante ans elle ne peut pas se dire féministe» dit-elle.

B – Maryse Condé, une recherche de vérité dans son théâtre

Dans ses pièces de théâtre, Maryse CONDE contraint son spectateur à affronter la réalité, même si celle-ci est dure et laide.

«La faute à la vie», une pièce de théâtre inspirée d’un «Tramway nommé désir» de Tennessee WILLIAM, est un huis clos entre deux femmes, Théodora (interprétée par Firmine RICHARD) et Louise (Simone PAULIN), que tout oppose mais qui sont pourtant profondément reliées. Elles sont différentes en ce qui concerne la santé, Louise est à moitié-paralysée et Théodora, en bonne forme, la couleur de peau, Louise, blanche et Théodora, noire, le statut social, Louise ayant un statut plus élevé, et le caractère, tandis que Louise est impulsive, Théodora est méfiante.


En même temps, elles sont meilleures amies et paraissent même plus intimes que des sœurs. Il existe un grand secret qui les relie : elles ont toutes les deux aimé le même homme, Jean-Joseph. Ce dernier, disparu six ans plus tôt, était un mulâtre haïtien, révolutionnaire, dont l’anniversaire de l’assassinat approche. Toujours hantées par ce spectre, les deux femmes sont presque suspendues entre la vie et la mort. Il ne leur reste que les souvenirs : «L’amour, le désir, le chagrin, la haine ne sont plus que des fantômes».

 

Théodora et Louise discutent du passé et réfléchissent aux vies qu’elles ont menées. Chacune a de beaux souvenirs ainsi que des regrets. Ce sont ces derniers qui les hantent annonçant alors le grand thème de la pièce : elles discutent de la  «vérité». Selon Louise,  «personne ne l’aime. Personne n’en veut. Tout le monde la fuit. Elle fait du mal partout où elle passe». Louise voit sa vie, sa beauté et ses talents, en rose. Ainsi, elle oublie que son fils Rajani est mort d’une overdose de drogue, peut-être d’un suicide. Puisque Louise nie la réalité et idéalise Jean-Joseph et Rajani, Théodora l’accuse d’embellir sa vie : «Tu as tellement peur de la vérité que tu métamorphoses tout».  Cependant, même si Théodora semble défendre la vérité elle est, comme elle l’avoue, «la plus grande des menteuses par omission». Elle a entretenu une relation avec Jean-Joseph dans le dos de sa meilleure amie. Contrairement à Louise, Théodora voit les défauts des gens, y compris les siens. Grâce à cette attitude autocritique, elle se protège contre la vie. Ayant peur de son propre bonheur, elle cachait sa relation avec Jean-Joseph. Lorsqu’elle est tombée enceinte de ce dernier, elle est allée seule et en secret jusqu’en Belgique pour interrompre sa grossesse. Théodora a choisi de renoncer à cet enfant, la fille dont elle rêvait depuis toujours, parce qu’elle ne pouvait supporter l’idée d’être désignée comme «mère célibataire», ou pire : «fille-mère». Cette histoire, que Louise ignore au début de la pièce, est dévoilée sur scène par Théodora.

«Marronner», au sens où l’entend Maryse CONDE, c’est se positionner contre les systèmes dominants par le biais de l’intime et du quotidien. En d’autres termes, dire la vérité est une arme contre les relations malsaines et la stagnation de l’individu ainsi qu’un outil pour la transformation de la société. Considérons la question de la race. Étant de deux couleurs de peaux différentes, Théodora et Louise ne sont pas, bien entendu, de deux natures différentes. En revanche, leurs expériences vécues sont influencées par les problématiques liées au racisme. Tandis que Louise nie cette réalité du racisme vécu, celui-ci sabote pourtant l’amitié entre cette dernière et Théodora.

Le racisme subtil du quotidien est une vérité que Louise, d’origine sicilienne, refuse d’accepter. Bien qu’elle reconnaisse que certaines personnes, « seuls les imbéciles et les ignorants », soient racistes, elle ignore le racisme de nos structures sociales, dont elle est inconsciemment complice. Théodora lui répond en faisant appel aux affiches « Y’a Bon Banania», une allusion à Frantz FANON qui permet de visualiser le malaise, mais ne permet pas pourtant de l’actualiser dans la vie quotidienne des deux femmes.
Alors que Théodora n’arrive pas à expliquer l’importance du racisme, il s’avère évident par le biais du jeu sur scène. En effet, pendant que Louise nie ce racisme, Théodora fait le ménage, incarnant ainsi le vieux stéréotype de la femme noire en tant que domestique.

Lorsque Louise reconnaît la réalité vécue par Théodora, leur relation se transforme. Dans la première partie de la pièce, Louise insiste sur le fait que Théodora ait souffert moins qu’elle, et elle refuse de comprendre, même si elle le sait, inconsciemment, que Jean-Joseph ait pu aimer son amie. «Tu penses que c’est impossible ?», demande alors Théodora :  «Que je suis trop noire, trop laide ?».

En bref, Louise rejette la féminité, c’est-à-dire l’humanité en tant que femme, de son amie. Mais elle change d’avis lorsque Théodora dévoile ses secrets. Pour la première fois, Louise reconnaît l’amour que Théodora a porté à Jean-Joseph et l’enfant auquel elle a dû renoncer. Théodora s’excuse d’avoir menti à sa meilleure amie, mais Louise comprend enfin leur situation dans sa globalité. «Tu ne m’as fait aucun mal», elle lui répond. «Ce n’est pas de ta faute, tout ça. C’est la faute à la vie».

CONCLUSION

 Victime d’une maladie dégénérative, Maryse CONDE est largement handicapée «Je ne peux pas marcher, pas écrire, je ne pourrai bientôt plus parler, mais je peux encore cuisiner» dit-elle. Dans «rêves amers» qui fait penser à la «Petite fille aux allumettes» d’ANDERSEN, Maryse CONDE évoque le thème de l’au-delà : «la mort n'est pas une fin. Elle ouvre sur un au-delà où il n'est ni pauvres ni riches, ni ignorants ni instruits, ni Noirs, ni mulâtres, ni Blancs».

Longue vie et un Prix Nobel de Littérature à Maryse CONDE !

Bibliographie :

A – Contributions de Maryse Condé

  1. – Romans, récits et essais

CONDE (Maryse) «L’Image de la petite fille dans la littérature féminine des Antilles», Recherche, Pédagogie et Culture, 1979, n°44, pages 89-93 ;

CONDE (Maryse) «Négritude Césairienne, Négritude Senghorienne», Revue de Littérature Comparée 3.4 (1974): 409-419 ;

CONDE (Maryse), «L’Afrique, un Continent difficile», Entretien avec Maryse Condé par

Marie- Clotilde Jacquey et Monique Hugon, in Notre Librairie, 1984, n°74, pages 21-25 ;

CONDE (Maryse) «Propos sur l’identité culturelle» in MICHAUD (Guy) éditeur,  Négritude: Traditions et développement, Paris: P.U.F., 1978, pages 77-84 ;

CONDE (Maryse), «Au-delà des langues et des couleurs», La Quinzaine Littéraire, mai 1985, n°436, page 36 ;

CONDE (Maryse), «Haïti dans l’imaginaire des Guadeloupéens». Présence Africaine , 2004, n°169, pages 131-136 ;

CONDE (Maryse), «Notes sur un retour au pays natal», Conjonction, supplément 1987, n°176, pages 7-23 ;

CONDE (Maryse), «Pourquoi la Négritude ? Négritude ou Révolution», in GORE (Jeanne-Lydie) éditeur, Négritude africaine, négritude caraïbe, Bruxelles, éditions de la Francité, 1973, pages 150-154 ;

CONDE (Maryse), Belles ténébreuses, Paris, Gallimard, 2009, 318 pages ;

CONDE (Maryse), Cahiers d’un retour au pays natal : Césaire : une analyse critique, Paris, Hatier, 1978,  79 pages ;

CONDE (Maryse), Chiens fous dans la brousse, Paris, Bayard Jeunesse, 2008, 142 pages ;

CONDE (Maryse), Civilisation du Bossale : réflexions sur la littérature orale de la Guadeloupe et de la Martinique, Paris, L’Harmattan, 1978, 70 pages ;

CONDE (Maryse), COTTENET-HAGE (Madeleine), sous la direction de, Penser la créolité, Paris, Karthala, 1995, 320 pages ;

CONDE (Maryse), Desirada, Paris, Robert Laffont, 2011, 242 pages ;

CONDE (Maryse), Dieu nous l’a donné : pièce en 5 actes, Paris, Oswald, 1972, 75 pages ;

CONDE (Maryse), En attendant la montée des eaux, Paris J-C Lattès, 2010, 364 pages ;

CONDE (Maryse), En attendant la montée des eaux, Paris, Pocket, 2013, 314 pages ;

CONDE (Maryse), En attendant le bonheur : Heremakhonon, Paris, R. Laffont, 1976, 1997, 244 pages ;

CONDE (Maryse), Histoire de la femme cannibale, Paris, Mercure de France, 2005,  351 pages ;

CONDE (Maryse), Hugo le terrible, Saint-Maur-des-Fossés éditions Sépia, 2009, 127 pages ;

ONDE (Maryse), La belle créole, Paris, Mercure de France, 2001, 252 pages ;

CONDE (Maryse), La colonie du nouveau monde, Paris, Robert Laffont, 2011, 203 pages ;

CONDE (Maryse), La migration des coeurs, Paris, Robert Laffont, 1995 et 2011,  327 pages ;

CONDE (Maryse), La parole des femmes : Essai sur des romancières des Antilles de langue française, Paris, l’Harmattan, 1979, 136 pages ;

CONDE (Maryse), La vie sans fards, Paris, Pocket, 2012,  284 pages ;

CONDE (Maryse), La vie scélérate, Paris, France Loisirs, 1988, 333 pages ;

CONDE (Maryse), Le cœur à rire à pleurer : les contes de mon enfance, Paris, Didier, 2013, 159 pages ;

CONDE (Maryse), Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana, Paris, JC Lattès, 2017,  250 pages ;

CONDE (Maryse), Les derniers rois mages, Paris, Mercure de France, 1992, 304 pages ;

CONDE (Maryse), Mets et merveilles, Paris, J-C Lattès, 2015, 300 pages ;

CONDE (Maryse), Moi, Tituba, Sorcière : Noire de Salem, Paris, French European Publications, Incorporated, 1988,  276 pages ;

CONDE (Maryse), Pension des Alizés : pièces en 5 tableaux, Paris, Mercure de France, 1988, 126 pages ;

CONDE (Maryse), Rêves amers Paris, Bayard Jeunesse, 2001, 79 pages ;

CONDE (Maryse), Savannah Blues, Villegly, éditions Encre Bleu, 2013, 171 pages ;

CONDE (Maryse), Ségou, Paris, Robert Laffont, tome 1, Les murailles, 2012, 524 pages et tome 2, Les terres en miettes, 457 pages ;

CONDE (Maryse), Stéréotype du Noir dans la littérature antillaise Guadeloupe-Martinique, Thèse de 3ème cycle de littérature comparée, Université de Paris 3, 1976, 367 pages ;

CONDE (Maryse), Tim, Tim anthologie de la poésie antillaise en Néerlandais, Rotterdam, éditions du Flamboyant, 1978

CONDE (Maryse), Traversée de la mangrove, Paris, Mercure de France, 1989, 265 pages ;

CONDE (Maryse), Une saison à Rihata, Paris, Robert Laffont, 1981, 214 pages ;

CONDE (Maryse), Victoire, des saveurs et des mots, Paris, Gallimard, collection Folio n°4731, 2008, 320 pages.

  1. - Théâtre

CONDE (Maryse),  Dieu nous l’a donné, Paris,  Pierre Jean Oswald, 1972, 75 pages ;

CONDE (Maryse), Mort d’Oluwémi d’Ajumako, Paris, Pierre Jean Oswald, 1973, 58 pages ;

CONDE (Maryse), Le Morne de Massabielle, Puteaux, Théâtre des Hauts de Seine, 1974, non publié ;

CONDE (Maryse), Pension les Alizés, Paris, Mercure, 1988, 135 pages ;

CONDE (Maryse), An Tan Revolisyon : elle court, elle court la liberté, fresque historique en trois époques, Le Conseil régional de Guadeloupe, 1989, 46 pages ;

CONDE (Maryse), Comédie d’amour, Mises en scène: Théâtre Fontaine, Paris, juillet 1993 et   New York et Washington, D.C., novembre 1993.

CONDE (Maryse), Comme deux frères, Carnières-Morlanwelz, (Belgique), Lansman, 2007, 35 pages ;

CONDE (Maryse), La faute à la vie,  Carnières-Morlanwelz, (Belgique), Lansman, 2009, 41 pages.

3  – Anthologies

CONDE (Maryse) presentation, LECHERBONNIER (Bernard) editeur, Le Roman antillais. Paris, Fernand Nathan, collection classiques du monde, 1977, 2 tomes,  95 et 63 pages ;

CONDE (Maryse) RUTIL (Alain), sous la direction de, Bouquet de voix pour Guy Tirolien, Pointe-à-Pitre, Jasor, 1990, 222 pages ;

CONDE (Maryse), La poésie antillaise, Paris, Nathan, 1977, 96 pages.

B – Critiques de Maryse Condé

ARAUJO (Nara) préface, L’œuvre de Maryse Condé : à propos d’une écrivaine politiquement incorrect, colloque Pointe-à-Pitre 14-18 mars 1995, Paris, Montréal, L’Harmattan, 1996, 268 pages ;

CARRUGGI (Noëlle), sous la direction de, Maryse Condé : rébellion et transgression, Paris, Khartala, 2010, 232 pages ;

CISSE (Mouhamadou), Identité créole et écriture métissée dans les romans de Maryse Condé et Simone Schwartz-Bar, Thèse, Université de Lyon 2, Louis Lumière, sous la direction de Philippe Goudey, soutenue le 19 septembre 2006, 353 pages ;

DORCE (Mylène), «Entrevue avec Maryse Condé», Manhattan, N.Y, 22 avril 2010 ;

HESS (Déborah), Maryse Condé : mythe parabole et complexité, Paris, L’Harmattan, 2011, 202 pages ;

LETICEE CAMBOULIN (Marie), Les femmes dans les romans de Maryse Condé, University Of South Florida, 1991, 126 pages ;

NKUNZIMANA (Obed), ROCHMANN (Marie-Christine), NAUDILLON (Françoise) sous la direction de, L’Afrique noire dans les imaginaires antillais, Paris, Karthala, 2011, 252 pages, spéc 147-151 ; 

ONO (Masatsugu), Littérature et identité : l’œuvre de Maryse Condé, thèse sous la direction de Pierre Bayard, Université de Paris 8,  2005, 409 pages ;

PFAFF (Françoise), Entretiens avec Maryse Condé suivi d’une bibliographie complète, postface d’Antoine Régis, Paris, Karthala, Lettres du Sud, 1993, 203 pages ;

PUIG (Stève), Le surnaturel dans la traversée de la mangrove de Maryse Condé, University of North Carolina at Chapel Hill, 2004, 94 pages.

Paris, le 10 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Maryse CONDE : une écrivaine atypique, entre impertinence et quête de vérité», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 18:05

«À travers ses romans, ses essais et de courageuses prises de position, Mongo Béti avait fini par être, pour nous, le symbole même de l’intellectuel libre, prêt à payer pour ses convictions et ne se reconnaissant d’autre maître que sa conscience» dit Boubacar Boris DIOP, un écrivain sénégalais. Mongo BETI, écrivain franco-camerounais, romancier renommé, prolixe, essayiste engagé, enseignant, libraire et éditeur, fait partie des écrivains majeurs du continent africain. Le style de Mongo BETI est «pur et élégant, les mots et les images judicieusement choisis et agencés mélodieusement, l’ensemble souvent assaisonné d’une pincée d’humour ou d’ironie», écrit Yves MINTOOGUE. Il a suscité de nombreuses controverses dans les milieux intellectuels et universitaires en particulier. Sa contribution littéraire, plus que jamais d’actualité, traite des questions liées au colonialisme, au néo-colonialisme, à la survivance identitaire des cultures minoritaires, à la défense et l'affirmation de la culture, aux civilisations et identité négro-africaines, ainsi qu’à l'élaboration d'une civilisation mondiale. L’écriture de Mongo BETI est soutenue par une conscience politique forte. «Un intellectuel, ce n’est pas seulement quelqu’un qui a des diplômes. C’est quelqu’un qui a choisi d’envisager le monde d’une certaine manière façon, en accordant la priorité à un certains nombre de valeurs comme l’engagement, l’abnégation, la réflexion» dit Mongo BETI qui refuse le silence du clerc. MONGO BETI se pose en porte-parole des opprimés et défenseur de la justice sociale qui revendique seulement le droit de parler et d'être entendu. «Je me considère comme un homme qui remet en question tout ce qu’il observe et qui rejette d’un œil critique sur différents événements» dit Mongo BETI. Pour lui, un homme, digne de ce nom, n’a pas le droit de se résigner à l’injustice ; il doit toujours rester debout face à l’oppresseur. Et si trahison il y a, elle se niche, selon lui, dans le refus obstiné de dire l’injustice criante et les manquements aux droits de l’homme.

Aussi, Mongo BETI a violemment dénoncé certains de ses prédécesseurs qui se livraient à une «littérature rose». L’originalité de la contribution littéraire de Mongo BETI «réside dans le mouvement qui conduit l'écrivain à substituer d'emblée à l'image d'une Afrique ethnologique et immobile, un regard sociologique qui met l'accent sur les tensions et conflits dont l'Afrique est le théâtre depuis le début de la période coloniale» écrit Bernard MOURALIS. En effet, la charge violente de Mongo BETI contre «l’Enfant noir» de Camara LAYE, auquel il reproche de répondre docilement à la soif de pittoresque du lectorat européen, est un épisode célèbre de cette bataille littéraire. Camara LAYE, fut accusé d’apolitisme par l’aile radicale de l’intelligentsia africaine. L’irritation des intellectuels africains trouva en Mongo BETI son meilleur interprète dans un article significativement intitulé : «Afrique noire, littérature rose», et paru dans «Présence Africaine» d’avril-juillet 1955, par lequel il  reprochait à Camara LAYE de s’être laissé aller à un  «pittoresque de pacotille» et d’avoir négligé la réalité du monde nègre. «Car la réalité actuelle de l’Afrique noire, sa seule réalité profonde, c’est avant tout la colonisation et ses méfaits. Il s’ensuit qu’écrire sur l’Afrique noire, c’est prendre parti pour ou contre la colonisation. Impossible de sortir de là» enchaînait-il. Pour Mongo BETI cette «littérature rose» donnait «une image stéréotypée de l'Afrique et des Africains». Mongo BETI regrettait l’absence d’œuvres de qualité inspirées par l’Afrique noire et pose ainsi les termes du débat : si l’écrivain manque de personnalité, il fera ce que lui demande le public. S’il a de la personnalité, il fera de la littérature selon son goût et ses propres conceptions. Or, force est de constater que le romancier africain de l’époque, à quelques exceptions près, écrit pour le public français de la métropole, et s’en tient à une littérature pittoresque, comme au temps des explorateurs. Aussi, Mongo BETI a violemment critiqué, dans «Présence Africaine» de 1954, «L’enfant noir» de Camara LAYE «Laye se complait dans l’anodin et surtout le pittoresque le plus facile, donc le plus payant, érige le poncif en procédé d’art. Malgré l’apparence, c’est l’image stéréotypée, donc fausse, de l’Afrique et des Africains qu’il s’acharne à montrer : un univers idyllique, optimisme de grands enfants, fêtes stupidement interminables, initiations de carnaval, circoncisions, excisions, etc.». «L’enfant noir» est publié en 1953, à une époque dominée en Afrique par les luttes pour l’indépendance, alors que Camara LAYE décrit un bel enfant joyeux qui ignore superbement ces souffrances. Camara LAYE s’investit dans le féérique, alors que tout, autour de lui, est tragique. Or, pour Mongo BETI, «La première réalité de l’Afrique Noire, sa seule réalité  profonde, c’est la colonisation. La colonisation qui imprègne la moindre parcelle du corps africain, qui empoisonne tout son sang, renvoyant à l’arrière plan tout ce qui est susceptible de s’opposer à son action. Il s’ensuit qu’écrire sur l’Afrique Noire, c’est prendre parti pour ou contre la colonisation. (…) Quiconque veut s’en sortir est obligé de tricher. Justement, les bourgeois et les colons demandent à leurs clercs de tricher, d’écrire leurs louanges de chanter leurs bienfaits». Dès son émergence, la littérature africaine de langue française a donc été mise en demeure, notamment par Mongo BETI, de prendre position sur un problème spécifiquement politique et elle s’est ainsi trouvée engagée dans une contestation plus ou moins radicale du système colonial. Comme l’écrivain noir a de la pudeur de s’engager dans la «prostitution» intellectuelle, il fera semblant de ne pas prendre parti «Il se réfugiera parmi les sorciers, les serpents de grand-père, les initiations la nuit tombante les femmes-poissons et tout l’arsenal du pittoresque de pacotille» écrit Mongo BETI. Par conséquent, Mongo BETI en appelle à une littérature africaine authentique. On connaît la formule du colonisateur «Qui ne travaille pas avec toi, travaille contre toi». Entre ces deux blocs opposés dans un antagonisme violent, Mongo BETI pose l’alternative : «si un écrivain n’est engagé ni totalement à gauche, ni totalement à droite, qu’il se taise».

Dans sa contribution littéraire, Mongo BETI dénonce le caractère passéiste de la Négritude, telle qu’elle est conçue et «commercialisée» par Léopold Sédar SENGHOR. Pour Mongo BETI la Négritude, «c’est l’image que le Noir se construit de lui-même en réplique à l’image qui s’est édifiée de lui, sans lui et contre lui, dans l’esprit des peuples à la peau claire, image de lui-même sans cesse reconquise, quotidiennement réhabilitée contre les souillures et les préjugés de l’esclavage, de la domination coloniale et néo-coloniale». Derrière le mot «Négritude», s’ouvre tout un champ idéologique qui est aussi un champ de bataille avec vainqueur et vaincu, orgueil et humiliation. Pour Mongo BETI l’analyse de ce génocide contre le peuple noir ne peut être esquivée. La guerre frontale ou insidieuse risque de se poursuivre tant que la conception senghorienne de la Négritude prévaudra : «aussi longtemps que le mot Négritude sera vidé de son contenu de révolte et de scandale pour en faire l’enseigne d’une boutique de produits exotiques normalisés». L’Afrique actuelle est confrontée aux remèdes de la finance internationale avec un destin à la fois injuste et insensé, un déficit démocratique, des chefs d’Etat autoritaires et élus à vie. Mongo BETI, sans adhérer aux idées de la Négritude de SENGHOR, publie de nombreux articles dans la revue d’Alioune DIOP dont son premier article dans la revue de Présence Africaine de 1953, qui exprime toute sa révolte contre l’injustice. L’article intitulé «Sans haine, sans amour», traite de la révolte des Mau-Mau contre le colonisateur anglais au Keyna. Les Noirs sont exterminés et les Blancs sont épargnés. Les hommes blancs ont le monopole de la puissance matérielle, les honneurs, les dignités, bref de tous les privilèges dans ce monde colonial. Le héros, Momoto, «s’il haïssait les Blancs, il méprisait surtout leurs amis Noirs qui, à ses yeux, étaient des lâches, des traîtres, des gens en qui leurs ancêtres ne se reconnaîtraient pas, s’ils revenaient à la vie».

Alexandre BIYIDI AWALA, de son vrai nom, alias Eza BOTO, alias Mongo BETI, de l’ethnie des Bandas, est né le 30 juin 1932 à Akometam, à 12 kilomètres de M’Balmayo, à 55 km de Douala, la capitale du Cameroun, une ancienne colonie allemande, sous domination française à partir de 1918. C’est à l’intérieur de ce cadre que se meuvent ses personnages. Fils de Régine ALOMO et d’Oscar AWALA, il fit ses études primaires à l’école des missionnaires, une institution réservée aux enfants de notables et d’employés coloniaux. Il fut admis en 6ème au pré-séminaire d’Efok et en 5ème au petit séminaire d’Akolo, en vue de devenir prêtre. En esprit rebelle, il ne voulait pas se confesser et n’appréciait pas de mémoriser le catéchisme ; il fut renvoyé du séminaire : «J’ai été au lycée dans les années 40, d’abord scolarisé chez les missionnaires qui m’ont mis très vite à la porte parce qu’il fallait aller à la confession. A l’époque, j’étais très choqué par l’idée de dire mes péchés à quelqu’un. Le fait d’avoir été expulsé très jeune m’a permis d’entrer dans un établissement secondaire laïque juste après la guerre» dit-il. Tant mieux pour la littérature ! Mongo BETI assume son anticléricalisme sur le ton de la parodie, de l’humour et la dérision, dans ses romans «ville cruelle» et «Le Pauvre Christ de Bomba».

En 1946, Mongo BETI fut admis au collège de Yaoundé qui deviendra Lycée Leclerc. Dans la capitale du Cameroun, il est séduit par les idées indépendantistes de Ruben Um NYOBE (1913-1958, assassiné par l’armée française), un dirigeant nationaliste révolutionnaire, à qui il consacrera, plus tard, un ouvrage. «Il y avait chez nous au Cameroun un grand mouvement, l’U.P.C (Union des Populations du Cameroun), qui était anticolonialiste, progressiste, un peu marxiste» dit-il à propos de Ruben Um Noybé. En 1991, Ruben Um NYOBE sera réhabilité pour avoir «œuvré pour la naissance du sentiment national, l'indépendance ou la construction du pays, le rayonnement de son histoire ou de sa culture». L’empreinte idéologique de Ruben va marquer le jeune Mongo BETI au point que le deuxième moment capital de sa vie en garde les traces de ce qui va influencer tout son positionnement littéraire et existentiel.

Après sa réussite au baccalauréat de l’enseignement secondaire, Mongo BETI se rend, en 1951, en France, pour s’inscrire à la faculté des Lettres d’Aix-en-Provence, afin d’étudier les lettres classiques. En France, Mongo BETI découvre que l’enseignement donné aux colonisés d’Afrique est dévalorisant, avec «pour substrat une certaine conception du Noir et de sa fonction dans la société coloniale. C’était un être inférieur qui devait remplir des fonctions subalternes. Pour ce faire, il fallait un certain bagage qui n’avait rien à voir avec la finalité de l’éducation en France où le système éducatif vise à former un certain type d’homme et à donner à l’enfant le sens critique qui le libère des préjugés et des superstitions» écrit BETI. D’une critique acerbe et d’un humour caustique, irrévérencieux dans sa contribution littéraire, Mongo BETI a rendu hommage au système éducatif français «On dit souvent à mon propos que mon écriture est sarcastique. C’est vrai. Ce type d’écriture, je le dois à ma culture française. Pensons à Molière, à Voltaire. Tous ces grands écrivains français qui contestent la société de leur époque, et la ridiculisent» dit-il. Mongo BETI a été influencé par Honoré de BALZAC, Emile ZOLA et Richard WRIGHT.

Il publie en 1957, «Mission terminée»,  Prix Sainte-Beuve, et en 1958 «Le Roi miraculé». Il travaille alors pour la revue «Preuves», pour laquelle il effectue un reportage en Afrique. Il travaille également comme maître auxiliaire au lycée de Rambouillet.

En 1959, il retourne au Cameroun, en pleine guerre d’indépendance. Mais il a été contraint de revenir en France. «Huit ans plus tard, après la fin de mes études, je suis retourné au Cameroun. C’était au moment le plus fort du mouvement indépendantiste. Pour un homme comme moi, qui ose critiquer et dénoncer les circonstances coloniales, c’était bien sûr dangereux. C’est pourquoi j’ai dû m’enfuir et me réinstaller en France. Je n’ai jamais arrêté de suivre le développement de l’Afrique avec attention. J’ai sans cesse fait feu de tout bois pour lutter contre l’injustice prédominante et l’exploitation», écrit BETI.

 

Mongo BETI est nommé professeur certifié au lycée Henri Avril à Lamballe. Il passe l'Agrégation de Lettres classiques en 1966 et enseigne au lycée Corneille de Rouen de cette date jusqu'en 1994. En 1972 il revient avec éclat à l'écriture. Son livre «Main basse sur le Cameroun, autopsie d'une décolonisation est interdit à sa parution par un arrêté du ministre de l'Intérieur, Raymond MARCELLIN, sur la demande, suscitée par Jacques FOCCART, du gouvernement camerounais, représenté à Paris par l'ambassadeur Ferdinand OYONO. Il publie en 1974 «Perpétue» et «Remember Ruben». Après une longue procédure judiciaire, Mongo BETI et son éditeur François Maspéro obtiennent, en 1976, l'annulation de l'arrêté d'interdiction de «Main basse».

En 1978 il lance, avec son épouse Odile TOBNER, la revue bimestrielle Peuples Noirs Peuples africains, qu'il fait paraître jusqu'en 1991. Cette revue décrit et dénonce inlassablement les maux apportés à l'Afrique par les régimes néo-coloniaux. Pendant cette période paraissent les romans «La ruine presque cocasse d'un polichinelle» en 1979, «Les deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama futur camionneur» en 1983, «La revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama» en 1984, également une «Lettre ouverte aux Camerounais ou la deuxième mort de Ruben Um Nyobé» en 1984 et le Dictionnaire de la négritude en 1989, avec Odile TOBNER, professeur agrégé de Lettres classiques, mère de famille, elle fut l’épouse de Mongo BETI.

En 1991 Mongo BETI retourne au Cameroun, après 32 années d'exil, élève des cochons et cultive du maïs. Il publie en 1993 «La France contre l'Afrique, retour au Cameroun». En 1994 il prend sa retraite de professeur. Il ouvre alors à Yaoundé la «Librairie des Peuples noirs» et organise dans son village d'Akometam des activités agricoles. Il crée des associations de défense des citoyens, donne à la presse privée de nombreux articles de protestation. Il subit en janvier 1996, dans la rue à Yaoundé, une agression policière. Il est interpellé lors d'une manifestation en octobre 1997. Parallèlement il publie plusieurs romans : «L'histoire du fou» en 1994 puis les deux premiers volumes, «Trop de soleil tue l'amour» en 1999 et «Branle-bas en noir et blanc» en 2000, d'une trilogie restée inachevée.

Mongo BETI est hospitalisé à Yaoundé le 1er octobre 2001 pour une insuffisance hépatique et rénale aiguë qui reste sans soin faute de dialyse. Transporté à l'hôpital de Douala le 6 octobre, il y meurt le 7 octobre 2001. Deux thèmes majeurs ont dominé la contribution littéraire de Mongo BETI : la lutte contre le colonialisme et la question nationale en Afrique.

I – Mongo BETI et sa dénonciation du colonialisme

Mongo BETI dénonce deux types d’oppression : l’oppression coloniale, mais aussi la complicité et la passivité des Africains devant leurs malheurs. «J’ai toujours été incapable de séparer la politique de la littérature» dit-il. En effet, la démarche de Mongo BETI est loin d’être manichéenne ; il n’attaque pas l’ensemble du peuple français, mais uniquement cette minorité oligarchique, avec l’aide de l’Etat, La Françafrique, qui pille les ressources du continent noir ; il  ne se borne pas à fustiger le colonisateur français ; dans ses écrits, il est encore plus sévère avec les Africains qui ont trahi l’idéal d’indépendance, de souveraineté et de démocratie pour le continent noir. «Les quelques leaders qui avaient quelque peu réfléchi aux enjeux idéologiques de la libération nationale en Afrique ont été très vite balayés. Et pas seulement par la méchanceté des Blancs, mais par les Africains eux-mêmes qui n’ont rien fait pour protéger leurs leaders. Qu’est-ce que les Africains ont fait pour protéger Lumumba ?» dit-il.

 

A – Ville cruelle de Mongo BETI

Ecrit en 1954, à 22 ans, dans ce premier roman publié sous le pseudonyme d'Eza Boto, on découvrira, tracés avec une force qui s'accomplira exemplairement dans les œuvres postérieures, fort célèbres, de Mongo BETI, les drames d'une Afrique dominée, ceux qui opposent les humbles, les simples, les paysans, aux différents types d'exploiteurs du monde politique, économique et religieux. La finition technique et la commercialisation de ce roman par Présence Africaine étant mal assurées, il change d’éditeur et prend un second pseudonyme qu’il gardera jusqu’à la fin de ses jours, Mongo BETI. Le prénom, «Mongo» vient d’une expression Ewondo, qui signifie «le fils du pays des BETI» Le nom «BETI» est celui de son groupe ethnique. Il entend ainsi inscrire sa production littéraire dans la lignée d’une appartenance culturelle intégralement africaine.

L’action se déroule dans un village imaginaire du Sud du Cameroun, Tanga, un espace urbain ségrégatif (centre-ville européen et faubourgs noirs), marqué par l’instabilité, l’avidité, un affrontement entre forts et faibles et une gestion coloniale. Tanga, c’est le lieu par excellence de l’oppression coloniale, à travers le pouvoir économique des Grecs, qui eux-mêmes sont tributaires des Blancs. Les Noirs, victimes de leur ignorance, sont contrôlés par ces puissances. Les troupes coloniales sont noires, pour réprimer leurs frères et le curé fait de la délation, par Noirs interposés. «C’est une répartition raciale des culpabilités» dira Frantz FANON. Jean-François, un diplômé, devenu un «Toubab» au sens péjoratif,  n’a pas «empoigné le javelot flamboyant d’un justicier» pour aider les colonisés noirs. Le héros du roman est un jeune Banda, paysan orphelin, élevé par sa mère, qui a travaillé durement sa plantation de cacao héritée de son père, en vue de se marier pour satisfaire le vœu de sa mère presque mourante. Mais il lui fallait de l’argent pour la dot de sa fiancée. C’est ainsi qu’il décida de vendre son cacao en ville. Mais là, l’homme fut confronté aux terribles réalités de la ville marquées par la cruauté, l’exploitation, le vol, le crime. Les commerçants grecs tentent de le gruger, sous prétexte que son cacao n’est pas bien sec, on tente de le jeter au feu, pour mieux le spolier. Mongo BETI dénonce les pratiques discriminantes du colonisateur, son mercantilisme, et surtout, l’apathie du Noir, lui qui se révèle incapable de se rebeller efficacement contre l’occupant.

B – Le Pauvre Christ de Bomba de Mongo BETI

En 1956, Mongo Béti publiait «Le Pauvre Christ de Bomba», «Mission terminée» en 1957 puis «Le Roi miraculé» termineront ce premier cycle de création romanesque. «Le Pauvre Christ de Bomba» est une insurrection littéraire contre le système colonial, qui constitue l’essence même de l’écriture de Mongo BETI. Ici, l’église remplace les commerçants coloniaux décrits dans «Ville Cruelle», ou bien les tractations politiques de «Main Basse Sur le Cameroun». Dans le «Pauvre Christ de Bomba» Mongo BETI met en scène un missionnaire, violent et maladroit, qui ne parvient pas à comprendre ses «ouailles» africaines et dont l'action est décrite par un jeune boy et enfant de choeur qui l'accompagne dans ses pérégrinations prosélytes. Il démystifie le clergé, dévoile ses collusions avec le colonisateur et le révérend père supérieur est décrit comme un homme coléreux, têtu, et «sourd à toute remarque qu’on ose formuler devant lui». Mongo BETI dénonce dans «Le pauvre Christ de Bomba» l’hypocrisie de l’Eglise qui n’est que le suppôt du colonisateur. L’Eglise a tout fait pour que cet ouvrage ne soit pas publié au Cameroun. Les éditions Robert Laffont refuseront sa commercialisation, mais Présence Africaine qui le diffusera.

L’histoire du «Pauvre Christ de Bomba», une tragédie-comédie digne de Don Quichotte, accepte plusieurs niveaux de lectures symbiotiquement unis. C’est d’abord un roman, le roman d’une épopée coloniale vécu à travers la mission évangélisatrice d’un prélat de l’église au cœur de l’Afrique noire. A travers le regard bienveillant de Denis, un jeune boy, garçon de chœur, homme à tout faire, ce livre raconte les péripéties du Révérant Père Supérieure Drumont ou «RPS», curé de la paroisse de Bomba. Immergé dans cet univers désormais familier, le RPS s’emploie à installer, voire à pérenniser la parole de Dieu et les principes du catholicisme à ces populations. Le RPS les connait bien cette région et ses différents «pays», qu’il côtoie depuis vingt ans. Les personnes, les us, les coutumes ne lui sont plus étrangères.

Le second niveau de lecture aborde un aspect plus grave, celui du rôle de l’Eglise dans l’action coloniale et colonisatrice. L’Eglise est présentée comme un instrument au service des puissances colonisatrices pour l’asservissement des populations indigènes. C’est un allier puissant, une force transcendantale, qui  trouve son auditoire dans cette Afrique où les forces mystiques sont aussi redoutées que celles qu’on peut voir ou toucher. Arme redoutable, la peur de Dieu ou plutôt de l’Enfer, bien plus grande que celle qu’inflige fouet ou baïonnette, asservit l’esprit, installe une obéissance docile et pérenne. L’Eglise trouve son allégorie dans la personne du RPS, homme autoritaire, rigoureux, intrépide, imposant, voire majestueux tant l’aura qu’il dégage en impose. Bien au-delà du simple antichristianisme primaire, cette verve de langage de Mongo BETI exprime plutôt de l’anticléricalisme, un discours ouvert à l’institution religieuse en tant que système.

Par ailleurs, Mongo BETI a montré les contradictions qui peuvent exister entre les buts de l'administration coloniale et ceux des missionnaires. C'est pourquoi, ce roman ne peut être réduit à un pamphlet anticlérical : il y a un pathétique profond dans la prise de conscience par le missionnaire de l'échec de son action qui ne reposait en définitive que sur une «mauvaise foi». Mongo BETI dira «Même les missionnaires quand ils te causent de Dieu, c’est pour payer les deniers du culte».

C – Le Roi miraculé, chronique des Essazam

Essomba Mendouga, chef de la tribu des Essaram, un veil homme aux 29 épouses, malade, qui pour sauver son âme et échapper ainsi à l’Enfer, décide de se convertir au catholicisme. Il est guéri par miracle, mais pour le baptiser, le curé exige qu’il redevienne monogame ; il choisit sa plus jeune épouse ; ce qui déclenche une fronde de la première épouse. Les autorités coloniales s’en mêlent et demandent à ce que chef coutumier puisse conserver ses 29 épouses. La tribu des Essazam se soucie peu que le monde craque de toutes parts, puisque c'est son propre univers, symbolisé par le Chef Essomba Mendouga, qui, dramatiquement, fait naufrage. Qui eût dit que le premier Essazam, l'authentique descendant d'Akomo, défiant la tradition et la polygamie, survivant miraculeusement à une maladie mystérieuse, déciderait de se convertir au christianisme ? Qui eût imaginé cela ? C'est précisément ce qui arrive, ce à quoi les sages de la tribu doivent faire face, ce qu'ils vont vainement tenter de conjurer. Les voici en action au milieu de l'ultime grand rassemblement de la tribu. Les voici parodiant lamentablement une civilisation déchue, les voici personnages d'une farce à laquelle adolescents et jeunes enfants assistent attristés et sceptiques, sinon écœurés par l'inanité de leurs pères. Ce roman raconte donc simplement de quelle façon ce siècle sans pitié vint signifier à la tribu Essazam sa déchéance et même sa fin.

Dans «Perpétue et l’habitude du malheur», Mongo BETI revient sur le thème de la colonisation. Après avoir passé six années dans un camp de concentration pour opposition au régime de Baba Toura, Essola revient dans son village natal et décide d’enquêter sur la mort de sa sœur, Perpétue, disparue entre temps. À travers les témoignages de ceux qui ont connu la jeune femme pendant ces six années, Essola a la révélation stupéfiée du martyre vécu par Perpétue en son absence. Ce roman, où Mongo BTI fait preuve de son talent de conteur, s’impose par sa dimension politique. L’auteur dénonce de façon souvent féroce la médiocrité des fonctionnaires, leur corruption, le régime de dictature policière qui sévit dans le pays, la grande misère de tout un peuple opprimé par un gouvernement pourri, la condition d’esclave de la femme africaine. Le combat pour l’Indépendance avait fait naître dans le cœur de beaucoup l’espoir d’un monde nouveau. Malheureusement la situation s’est empirée : l’homme noir persécute son frère et le maintient dans un état de sous-développement tant physique qu’intellectuel. À la peinture sans concession d’une époque, se mêle ainsi une méditation sur l’étrange destin du continent noir, victime d’une fatalité dont ses propres fils sont les principaux artisans.

 

II – Mongo BETI et question nationale en Afrique

A travers la question nationale, Mongo BETI marque, dans sa contribution littéraire,  une ère de la dénonciation et de la contestation de l’ordre postcolonial. «Je suis en guerre contre un système oppressif» dit-il. En effet, il dévoile et persifle un système néocolonial dominé par le jeu d’intérêts entre l’ancien maître qui, en réalité, n’est jamais parti, et ses affidés locaux, les anciens colonisés. Les deux complices sont désormais liés dans l’entreprise de déshumanisation, d’asservissement et de pillage des ressources du continent noir. «Par sa critique acerbe, enveloppée d’un humour caustique Mongo Béti présente l’image d’un Cameroun à la dérive. La dérive du pouvoir postcolonial se caractérise essentiellement par les abus de pouvoirs, l’incompétence, la corruption d’une administration aux ordres, l’effondrement des valeurs socio-économiques et morales. La déchéance sociale est à l’image de la perversion de ses dirigeants, quand elle n’en est pas la conséquence», écrit Ramonu SANOUSI. Mongo BETI montre l’absurdité de la situation dans un article : «Yaoundé, capitale sans eau, où il pleut sans cesse».

A – Mongo BETI et son “Remember Ruben

Dans «Remember Ruben», le héros, Mor-Zamba était un enfant sans racines lorsqu'il arriva à Ekoumdoum. Et la peine qu'il eut à se faire adopter par le village témoigna que l'époque basculait dans un monde nouveau, aux règles brouillées par la colonisation. Raflé par les Blancs avec des milliers d'autres, il découvre Fort-Nègre, l'immense ville coloniale, et son pendant noir, Kola-Kola, fabuleux bidonville où il participera à la lutte contre l'occupant blanc. Recueilli presque de force par un vieillard qui tenait à montrer à quel point son village était chaleureux et hospitalier, le jeune Mor-Zamba grandit dans une atmosphère tantôt chaleureuse tantôt méfiante, voire violente. Il se lie d’amitié avec Abena, un jeune homme aux idées révolutionnaires. L’histoire se construit selon le parcours classique de la figure messianique : étranger à son village, Mor-Zambaest d’abord haï, puis subit une série d’épreuves qui forgent sa résistance physique et morale et se fait adopter par les villageois, avant de partir pour une grande épopée où seront mises en avant les notions de fraternité, de patience, et de délivrance.

Le voici héros anonyme de l'épopée du peuple noir, croisant des figures illuminées déjà par l'éclat des légendes, déchiffrant au jour le jour; dans les larmes souvent, la grande leçon de dignité : survivre sans dévorer ses compagnons de misère, cultiver ardemment l'amitié, ne pas désespérer du voyageur trop longtemps guetté et, quand il le faut, combattre, combattre. Mongo BETI abolit la barrière des couleurs et montre à quel point la guerre sait effacer les frontières. BETI décrit l’importance du facteur psychologique dans un conflit. Il établit un parallèle avec certains passages de «Main Basse sur le Cameroun», où il fustige le manque de perspicacité des stratèges Africains, quand ils tardent à se rendre compte que l’arme psychologique est bien plus efficace dans le temps que l’arme à feu, et bien plus dangereuse.

C’est avec la guerre que l’on reconnaît le pays jusque-là imaginaire que décrit l’auteur, avec le titre aussi : Ruben n’est autre que Ruben Um Nyobé, figure de la lutte camerounaise pour l’indépendance. «La France est  responsable de plusieurs crimes commis contre certains leaders africains. Le chemin de l’indépendance a été marqué par des affrontements sanglants entre les Camerounais et la puissance coloniale française. Le parti indépendantiste et nationaliste de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) était notamment impliqué dans le combat. (…) Beaucoup de personnes y ont perdu la vie dont Ruben Um Nyobé en 1958. Des paysans, des femmes et des enfants sont également morts pendant ces dures années de répression» dit Mongo BETI. Ruben Um Nyobé, leader charismatique de l’UPC, est l’idole de Mongo BETI ; il admirait en lui «le sens du sacrifice, le don absolu de soi et la solitude dans un combat désespéré». Achille M’BEMBE rendra un vibrant hommage à Ruben Um Nyobé : «J’ai grandi au Cameroun au lendemain des indépendances, à une époque où il était interdit de prononcer publiquement le nom de Um Nyobè, de lire ses écrits, de garder chez soi son effigie, ou encore de se souvenir de sa vie, de son enseignement et de son action. Longtemps après son martyre, tout continuait de se passer comme s’il n’avait jamais existé et comme si sa lutte n’avait été qu’une banale entreprise criminelle. (…) Je classe Um Nyobé au premier rang des martyrs africains de l’indépendance. Après sa mort, son souffle a continué de parcourir la pensée et la créativité des meilleurs d’entre nous, tous ceux qui ont inscrit leur œuvre dans la continuité de la tradition critique qu’il inaugura : et d’abord Mongo Beti».

B – Mongo BETI et «La ruine presque cocasse d’un polichinelle»

C’est un récit dans la continuité de Remember Ruben, contre le colonialisme, ayant pour toile de fond les luttes politiques du Cameroun. Un devoir qu’il exerce tel un missionnaire avec ses armes que sont le rire, la dérision et une écriture féroce. Il décrit les mécanismes de la violence du pouvoir à l'égard des opposants, mais également la foi de ceux-ci en la victoire, afin d'imposer la démocratie en Afrique.

Alors que les combats sont concentrés dans la capitale, le héros légendaire de la résistance, Abena, exige de son ami Mor-Zamba et de deux de ses compagnons de guerre d’en finir avec le colonialisme dans son village natal qui par le passé avait accueilli froidement Mor-Zemba. Ce combat doit être mené sans le recours aux armes. Une fois arrivé à bon port, après des quiproquos et autres malices, le trio décide d’employer la dérision, la farce, dans l’objectif de ridiculiser et faire fuir le représentant stupide d’une puissance coloniale non moins stupide. Pour la réussite de leur combat, le trio doit éviter les fréquentations des hommes qui à l’image de couards seraient les premiers à les dénoncer. Il en est de même pour la chefferie du village qui apporte toute sa confiance au représentant de la puissance coloniale. Mais contre toute attente, les femmes et les adolescents collaborent avec nos trois individus pour recouvrer l’indépendance et les coutumes du village. Une aide essentielle qui conduit à «la ruine presque cocasse du polichinelle» ! L’administrateur doit abandonner son ministère sous les coups de buttoir du trio et de leurs affiliés. Le village est enfin libéré de sa torpeur maligne dont profitait l’autorité coloniale.

Mongo BETI dénonce ainsi le caractère fortement autocratique du système mis en place par le pouvoir colonial et perpétué par ses hommes de paille, un système tant honni, fait de corruption, de forfaiture, de compromission et de répression des opposants. L’Afrique souffre d’un manque de dirigeants éthiques, moraux, exemplaires et animés d’une compassion pour les faibles et ceux qui souffrent. La démocratie est attendue et espérée, mais la vie en Afrique peut se révéler comme étant un cauchemar «c'est toujours calamiteux, un destin dans une république bananière» écrit-il dans «Trop de soleil, tue l’amour».

C – L’héritage de Mongo BETI – «Main basse sur le Cameroun»

Pourquoi faudrait-il rester attentif au message de Mongo BETI ?

«Nous sommes dans ce moment de transit où l’espace et le temps se croisent pour produire des figures complexes de différence et d’identité, de passé et de présent, d’intérieur et d’extérieur, d’inclusion et d’exclusion» écrit Homi BHABHA, dans son ouvrage «Les lieux de culture». Pendant la dernière tranche de sa vie, de 1991 à 2001 qui se déroule au Cameroun, Mongo BETI va constater que rien n’a changé ; tout ne fait qu’empirer. Par conséquent, les écrits de Mongo BETI n’ont pas pris une ride, et sont même devenus, en raison de leur dimension prophétique, d’une actualité plus que brûlante. Le temps, comme le dit Alphonse de LAMARTINE, dans son «Lac», est ce poison qui hante de manière implacable le quotidien des mortels. Pourtant, ce temps est aussi perçu comme un spectre impuissant devant la force inattaquable de certains immortels au sein desquels figure bien entendu Mongo BETI, «ce Prométhée camerounais qui nous lègue le feu» dit Boniface MONGO MBOUSSA. Mongo BETI, «c’est le loup solitaire ; la fraction saine de notre cerveau malade» dit Thierno MONENEMBO reprenant ainsi une formule de «Remember Ruben». Mongo BETI est «le symbole même de l’écrivain courageux qui refuse d’écouter les sirènes du pouvoir pour mener un combat vengeur dans une liberté totale et dans une solitude totale» écrit Maryse CONDE.

Guerrier insoumis, Mongo BETI est un grand patriote africain qui dissimulait mal ses grandes et nobles ambitions d’une Afrique réellement indépendante. «L’essentiel, ce n’est pas de savoir à quelle date ni de quelle façon les changements vont se produire, c’est d’observer dans la mentalité populaire une attente d’émancipation, de libération. Nous sommes engagés dans un processus où le peuple est conscient qu’il n’est pas libre et qu’il a besoin de liberté, qu’il le veuille ou non, il s’est mis en route pour aller vers elle. Je suis certain que nous sommes engagés dans un processus irréversible» écrit Mongo BETI. Il avait vu de son vivant, les combattants de la liberté massacrés au Cameroun, comme Robert Um NYOBE, Félix-Roland MOUMIE, Ernest OUANDIE et Eog MAKON. «Ce qui caractérise principalement la vie d’un Noir, c’est la souffrance, une souffrance si ancienne et si profonde qu’elle fait partie de presque tous les instants de sa vie», écrivait Martin Luther KING. Mongo BETI a rendu hommage dans deux ouvrages, à ces combattants de la liberté.

Mongo BETI est un adversaire résolu de la Françafrique et il écrit dans la préface de «Main basse sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation» un ouvrage interdit en 1972 en France : «Nous avons fracassé l’arme la plus redoutable de la maffia foccartiste en Afrique, le silence, dont la loi implacable étranglait sans recours le peuple camerounais». Il parle dans cet ouvrage de répression et d’oppression, de la tutelle française, des crimes contre l’humanité, ainsi que d’une guerre sanglante et effroyable. «Mon livre a d’abord été un réquisitoire contre les crimes du président Ahidjo. Mais j’ai voulu également retracer l’histoire occultée et masquée de la décolonisation du Cameroun. (…) La France a tout mis en œuvre pour mettre en place des régimes «sûrs» dans les pays d’Afrique nouvellement indépendants. C’est-à-dire servant les intérêts d’une France qui coopérait avec les dictateurs africains qui ne pensaient qu’à s’enrichir aux dépens d’une population humiliée, abandonnée et trompée. Avec Paul Biya, président camerounais à partir de 1982, le peuple a continué à devoir endurer un ordre fondé sur la terre. En 2000, il y a eu plus de 1000 exécutions extra-judiciaires» dit Mongo BETI. Depuis son indépendance, le 1er janvier 1960, le Cameroun en 57 ans, n’a connu que deux présidents de la République (Amadou AHIDJO de 1960 à 1982 et Paul BYA, président depuis 1982, soit 35 ans). «Depuis De Gaulle, la France semble avoir signé un pacte avec la classe dirigeante camerounaise, selon lequel, pourvu qu'elle témoigne une allégeance indéfectible à Paris, toutes les fantaisies, toutes les turpitudes et toutes les corruptions lui seront pardonnées. C'est ce pacte tacite qui a donné à la corruption cette dimension hallucinante et mortelle que chacun observe, et qui fait de toute stratégie prétendue de développement une comédie cynique, puisque personne n'y croit vraiment, mises à part les misérables populations longtemps bernées, mais qui viennent d'exprimer un rejet péremptoire» écrit Mongo BETI.

 

Tous les chefs d’Etats africains qui se sont opposés à la France ont été destitués (Barthélémy BOGANDA en RCA, Sylvanus OLYMPIO au Togo, Modibo KEITZ au Mali, Hamani DIORI au Niger et Thomas SANKARA au Burkina-Faso). Par conséquent, l’indépendance des colonies africaines ressemble «à la simple poursuite de la colonisation par d’autres techniques» estime Mongo BETT. Les Africains devraient continuer à se battre pour la justice, la dignité et la liberté. En dépit de l’indépendance formelle, il subsiste encore largement une mentalité coloniale, comme en témoigne le  «discours de Dakar» de Nicolas SARKOZY, «l’Homme africain n’est pas entré dans l’histoire», ainsi que la déclaration méprisante d’Emmanuel MACRON qui impute le retard de l’Afrique à ses dictatures, aux détournements de deniers publics et à ces femmes africaines qui font entre 7 et 8 gosses. En résumé, la situation postcoloniale n’est pas la même dans tous les pays. Il y a une spécificité de la colonisation par la France, qui n’est pas terminée. «On peut non seulement dépouiller les gens de leur richesse économique, mais encore de leur cœur et bien sûr de leur espoir. Ne pas intervenir aurait des conséquences dramatiques pour l’avenir» dit Mongo BETI. Il préconise de sortir du FCA «Que la monnaie soit convertible ou inconvertible n’a jamais été la préoccupation du paysan africain. Il a été plongé à son corps défendant dans un système économique contre lequel il est impuissant. (..). Le franc CFA, lié au système monétaire français est une arme de la domination française» dit-il.

Chaque fois qu’un président français est élu, il s’empresse d’annoncer la fin de la Françafrique. Mais le simple fait de parler ainsi est un aveu que ce système de domination est injuste et immoral : «ce n’est jamais le maître qui met fin à la domination, c’est le rôle de la victime, qui doit lutter pour s’affranchir» écrit Boubacar Boris DIOP. En effet, il ne faudrait rien attendre du colonisateur ; chaque Etat défend ses intérêts. Il appartient aux Africains eux-mêmes de prendre en charge leur destin. «Et j’ai pendant longtemps idéalisé mon pays. Il a fallu que je revienne au Cameroun, que j’y vive, pour découvrir l’autre vision de l’Afrique. (…). C’était un peu la Case de l’oncle Tom : le bon Noir opprimé par le méchant Blanc, puisque pour nous, même les chefs d’Etat postcoloniaux étaient des marionnettes des Blancs. Donc la situation coloniale et esclavagiste continuait. Et c’est lorsque je suis retourné en Afrique, que je me suis aperçu que nous sommes pour moitié responsables de nos malheurs» dit BETI. En effet, l’opposition est muselée et bâillonnée au Cameroun et les forces vives du pays sont contraintes à l’exil. «Si un homme n’a pas trouvé quelque chose qui vaut qu’on lui sacrifie la vie, il ne mérite pas de vivre. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce en quoi il croit. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour la justice. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce qui est vrai», dit Martin Luther KING. «L’Afrique n’est pas encore perdue. J’affirme que l’Afrique peut se développer, qu’elle va se développer, si du moins elle a le courage de combattre contre cette humiliation. Il faudra, certes, très longtemps, sans doute plusieurs décennies, pour extirper le cancer de la corruption» dit Mongo BETI.

Bibliographie très sélective :

1 – Contributions de Mongo Béti

BETI (Mongo) ou BETI (Mongo),  «L’enfant noir», Présence Africaine, 1954, n°16, pages 413-420 ;

BETI (Mongo) ou BOTO (Eza),  «Sans Haine, sans amour», Présence Africaine, 1953, n°14 (1), pages 213-220 et 2001, n°163-164, pages 55-60  et Bulletin de la Société des Amis de Mongo Béti, janvier 2016, n°27, pages 2-9 ;

BETI (Mongo), «Afrique noire, littérature rose»,  Présence africaine, avril-juillet 1955, n°1-2, p.133-140 et Bulletin de la Société des Amis de Mongo Béti, janvier juin 2015, n°25, pages 2-6 ;

BETI (Mongo), Africains, si vous parliez, Paris, éditions Homnisphères, 2005, 318 pages ;

BETI (Mongo), BIYIDI (Odile), TOBNER (Odile), DIJJFACK (André), Le rebelle II, préface de Boniface Mongo-M’Boussa, Paris, Gallimard, 2007, 293 pages ;

BETI (Mongo), Branle-bas en noir et blanc, Paris, Pocket, 2002, 351 pages ;

BETI (Mongo), CHOULI (Lila),  Mong Béti à Yaoundé : 1991-2001, Paris, éditions des Peuples noirs, 2005, 457 pages ;

BETI (Mongo), L’histoire du fou, Paris, Julliard, 1994, 210 pages ;

BETI (Mongo), La France contre l’Afrique : retour au Cameroun, préface et postface d’Odile Tobner, Paris, La Découverte, 2006, 218 pages ;

 BETI (Mongo), La pauvre Christ de Bomba, Paris, R. Laffont, 1953, 172 pages ;

BETI (Mongo), La revanche de Guillaume Ismaël, Paris, Buchet-Chastel, 1984, 240 pages ;

BETI (Mongo), La ruine presque cocasse d’un polichinelle Remember Rubben II, Paris, éditions des Peuples noirs, 1979, 200 pages ;

BETI (Mongo), Le roi miraculé : chronique des Essazam, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1958, 1972 et 1983 254 pages ;

BETI (Mongo), Les deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama futur camionneur, Paris, Buchet-Chastel, 1982-83, 320 pages ;

BETI (Mongo), Lettre ouverte aux Camerounais ou la deuxième mort de Rubben Um Nyobé, Paris, éditions des Peuples noirs, 1986, 132 pages ;

BETI (Mongo), Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une décolonisation, Paris, La François Maspéro, 1972 et La Découverte 2003, 269 pages ;

BETI (Mongo), Mission terminée, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1957, 255 pages ;

BETI (Mongo), Mongo Béti parle, interview d’Ambroise Kom, Bayreuth, Bayreuth University, London, Global, 2002, 197 pages ;

BETI (Mongo), Perpétue et habitude du malheur, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1974 et 1989, 303 pages ;

BETI (Mongo), Remember Rubben, Paris, L’Harmattan, 1982 et 1990, collection Encres noires, 320 pages ;

BETI (Mongo), TOBNER (Odile), Dictionnaire de la Négritude, Paris, L’Harmattan, 1989, 245 pages ;

BETI (Mongo), TOBNER (Odile), DIJJFACK (André), Le rebelle III suivi de Les obsèques de Mongo Béti, préface de Boniface Mongo-M’Boussa, postface entretiens Odile Biyidi, Paris, Gallimard, 2008, 388 pages ;

BETI (Mongo), Trop de soleil tue l’amour, Paris, Julliard, 1999, 239 pages ;

BETI (Mongo), Ville cruelle, Paris, Présence Africaine, 1954 et 1991, 269 pages.

2 – Critiques de Mongo Béti

AIT-AARAB (Mohamed), Engagement littéraire et création romanesque dans l’œuvre de Mongo Béti, Thèse sous la direction de Gwenhaël Pollo, Saint-Denis La Réunion, 2010, 502 pages ;

AIT-AARAB (Mohamed), Mongo Béti : un écrivain engagé, préface d’Ambroise Kom, Paris, Khartala, collections Lettres du Sud, 2013, 350 pages ;

AZEYEH, Albert, «Biyidi, Beti ou la quête du double heureux», Présence francophone, 1993 n°42, p. 89-105.

BEHOUNDE (Ekitike), Dialectique de la ville et de la campagne, chez Gabrielle Roy et chez Mongo Béti, Montréal, Québec, éditions Qui, 1983, 94 pages ;

BIAKOLO (Margaret), «Entretien avec Mongo Béti», Peuples Noirs, Peuples Africains, juillet-août 1979, n°10, pages 110-111 ;

BOUAKA (Charles-Lucien), Mongo Béti, par le sublime : l’orateur sublime romanesque, Paris, L’harmattan, 2005, 194 pages ;

CAFIER (Jean), La politique chez Mongo Béti, thèse sous la direction de Jacques Chevrier, Université de Paris-Est, Créteil, Val-de-Marne, 1977, 125 pages ;

CALI (Andrea), «Écriture de la négation et idéologie anticolonialiste dans Ville cruelle», dans Études sur le roman négro-africain, préface Jean-François Durand, Lecce, Pensa Multimedia, Collana del Dipartimento di Lingue e Letterature Straniere dell’Università del Salento, 2010, 164 pages ;

CELERIER (Patricia-Pia), «Sur les voies de la fiction : la voie narrative dans l’œuvre de Mongo Béti»,  in The Growth of African Literature Treuton, World Press, 1988, pages 177-186 ;

CHEVRIER (Jacques), «L’itinéraire de la contestation en Afrique Noire», Le Monde diplomatique, mai 1975, page 4 ;

CRESSENT (Armelle), «Penser la guerre une libération ré-écrire l’histoire. Le cas de Mongo Béti», Etudes Littéraires, 2003, vol 35, n°1, pages 55-71 ;

DJIFFACK (André), Mongo Béti, la quête de la liberté, Paris, L’Harmattan, 2000, 288 pages ;

DOLISSANE EBOSSE NYAMBE (Cécile), L’image de la femme dans la littérature romanesque camerounaise : cas de Mongo Béti, Francis Bebey, Lydi Dooh-Bunya et Werewere Liking, Thèse, Toulouse 2, 1988, 630 pages ;

FAME-N’DONGO (Jacques), L’esthétique romanesque de Mongo Béti : essai sur les sources traditionnelles de l’écriture moderne africaine, Paris, Présence Africaine, 1985, 387 pages ;

FOE (Daniel), L’administration coloniale dans l’œuvre de Mongo Béti, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Département de Littérature Africaine Comparée, Université de Yaoundé, 1974, 302 pages ;

GOI (Antoine), Le héros de Mongo Béti ou l’itinéraire d’un révolté, Thèse sous la direction Jacques Mounier, Lettres Modernes, Paris 3, Université de la Sorbonne Nouvelle, 1977, 139 pages ;

ILUNGA (Kitombolwe), L’esthétique romanesque de Mongo Béti dans ville cruelle, Mission terminée, le roi miraculé, le pauvre Christ de Bomba, Institut supérieur de Bukawu, (RD du Congo) 1989, 254 pages ;

IRIE-BI (Zah, Raphaël), Etudes sur les paroles rapportées dans l’œuvre romanesque de Mongo Béti, Thèse, Bordeaux, 1982, 260 pages ;

KALUBI (John, Kalubi), La poétique de la désaliénation dans les premières oeuvres de Mongo Beti : Ville cruelle et Le pauvre Christ de Bomba, thèse de doctorat, Department of Romance Langages and Literatures, University of Cincinnati, 1993,

KOM (Ambroise) éditeur scientifique, Mongo Béti : 40 ans d’écriture, 60 ans de dissidence, Québec, Sherbrooke, Centre d’études des littératures d’expression française, 1993, 224 pages ;

KOM (Ambroise), Mongo Béti  parle : testament d’un esprit rebelle, Paris, Homnisphères, 2006, 299 pages ;

La CENE Littéraire (Cercle des Amis des Ecrivains Noirs Engagés), Mongo Béti, écrivain engagé, présentation Agnès NDA ZOA FLORES MEILTZ, Genève, 2016, La CENE Littéraire, 23 pages ; 

M’BOW (Fallou), Enonciation, dénonciation du pouvoir dans quelques romans négro-africains d’après les indépendances, thèse sous la direction de Dominique Mingueneau et Moussa Daff, Université de Paris-Est Créteil, 8 décembre 2010, 414 pages, spéc pages 105-109 ;

MBOCK CHARLEY (Gabriel), Comprendre la ville cruelle d’Eza Boto, Paris, éditions Saint-Paul, Classiques, 1981, 95 pages ;

MELONE (Thomas), Mongo Béti, l’homme et le destin, Paris, Présence Africaine, 1971, 281 pages ;

MERCIER (Roger), BATTESTINI (Monique et Simon), Mongo Béti, écrivain camerounais, Paris, éditions Saint-Paul, 1981, 136 pages ;

MONGO-MBOUSSA (Boniface), «A propos de trop soleil tue l’amour, entretien avec Mongo Béti», Africultures du 28 février 1999 ;

MONNIN (Christian), «Ville cruelle de Mongo Béti : négritude et responsabilité»,  Liberté, 1999, 246 n°6, pages 93-106 ;

MOURALIS (Bernard), Comprendre l’œuvre de Mongo Béti, Issy-Les-Moulineaux, Les Classiques africains, 1981, 127 pages ;

OKE (Olusola), Le roman africain comme moyen d’identifier des problèmes socio-culturels  les romans de Mongo Béti et Ferdinand Oyono, Thèse sous la direction de Robert Escarpit, Bordeaux, Université Montaigne, 1973, 263 pages ;

OWONO-KOUMA (Auguste), Mongo Béti et la confrontation : rôle et importance des personnages auxiliaires, Paris, L’Harmattan, 2008, 272 pages ;

OWONO-ZAMBO (Claude, Eric), Langue d’écriture, langue de résistance : Mongo Béti et les romans du retour, préface de Helge Vidar Holm, postface de Joseph Ozele Owono, Saint-Denis, Edilivre 2014, 364 pages ;

ROWENA (Ng), Mongo Béti : une voie/voix narrative évoluée ? La voix narrative dans ville cruelle, Mission terminée, trop de soleil tue l’amour, et Branle-bas en noir et blanc, Thèse, BA, University of British Columbia, 1998, 2004, 98 pages ;

SALAKA (Sanou), La critique sociale dans l’œuvre de Mongo Béti, thèse sous la direction de Jean-René Derré, Faculté des Lettres, Lyon, Université Lumière, 1982, 363 pages ;

SAMAKE (Adama), sous la direction de, Mongo Béti : une conscience universelle, de la résistance à la prophétie, Paris, EPU, éditions Publibook Université, 2015, 282 pages ;

TOBNER (Odile), «La vie et l’œuvre de Mongo Beti», in Oscar PFOUMA, sous la direction, Mongo Beti : le proscrit admirable, Yaounde, Menaibuc, 2003, p. 11-18 ;

UMEZINWA (Willy A), «Révolte et création artistique dans l’oeuvre de Mongo Beti», Présence Francophone : Revue Littéraire, 1975 n°10, pages 35-48 ;

WABERI (Abdourahman A.), «Mongo Beti, si près, si loin», in Ambroise KOM (dir.), Remember Mongo Beti, Bayreuth, Thielmann et Breitinger, 2003, pages 109-116 ;

WILBERFORCE (A. Umzinwa), La religion dans la littérature africaine : étude sur Mongo Béti, Benjamin Matip et Ferdinand Oyono, Presses Universitaires du Zaïre, 1978, 185 pages ;

YILA (Antoine), La situation familiale et parentale dans l’œuvre de Mongo Béti, Thèse de 3ème cycle, études africaines, sous la direction de Jean Decottignies, Lille 3, 1987,  531 pages.

Paris, le 2 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).

Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).

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Published by Le blog de BA Amadou - dans Littérature
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25 juillet 2017 2 25 /07 /juillet /2017 23:29

Toute l'œuvre d'Albert MEMMI vise à approfondir et à théoriser les notions d'«identité», d'«aliénation», de «dépendance». Juif et Arabe, romancier et essayiste, Tunisien et Français, l'essentiel de son œuvre se concentre sur ses portraits qui sont une sorte à la recherche des tréfonds de l'âme humaine. Albert MEMMI a essentiellement travaillé sur l’oppression : le portrait du colonisé et celui du colonisateur, le portrait du Juif et, plus généralement, celui de l'homme dominé, le prolétaire, la femme, le domestique, du décolonisé arabo-musulman, les Noirs africains ou américains. L’œuvre de Memmi est une étude qui se veut exhaustive de l'aliénation de l'homme par son semblable. «Voici un écrivain français de Tunisie qui n'est ni français, ni tunisien. Il est juif, de mère berbère, ce qui ne simplifie rien, et sujet tunisien. Cependant, il n'est pas réellement tunisien, le premier pogrome où les Arabes massacrent les juifs le lui démontre. Sa culture est française. Cependant, la France de Vichy le livre aux Allemands, et la France libre, le jour où il veut se battre pour elle, lui demande de changer la consonance judaïque de son nom. Il ne lui resterait plus que d'être vraiment juif si, pour l'être, il ne fallait partager une foi qu'il n'a pas et des traditions qui lui paraissent ridicules. Que sera-t-il donc pour finir ? On serait tenté de dire un écrivain» écrit Albert CAMUS dans la préface du roman «La statue de sel» paru en 1953. Les trois ouvrages d’Albert MEMMI (La statue de sel, Agar et le Portrait du colonisé) serviront de livre de chevet à tous les combattants pour l’indépendance – Peaux noires, masques blancs de Frantz FANON  et «Discours sur le colonialisme» d’Aimé CESAIRE.

Albert MEMMI, né le 15 décembre 1920 dans une Tunisie colonisée par la France, d’une mère berbère et d’un père juif d’origine italienne, l’un et l’autre arabophone, incarne une identité très fragmentée. «Je suis né à Tunis, Afrique du Nord, et je ne me suis guère éloigné de ma ville natale à plus de 100 km jusqu'à vingt ans. Et comme la ville était divisée en quartiers hostiles et méfiants, j'évitais de m'aventurer longtemps ailleurs que dans la nôtre. Ainsi, chacun vivait pour soi, dans ses traditions, ses préjugés, ses peurs et ses haines, Arabes, Juifs, Français, Italiens, Maltais, Grecs, Russes» écrit Albert MEMMI. Son père, Fraji dit François, était bourrelier illettré, installé à la lisière du ghetto juif de la Médina de Tunis, La Hara, peuplé de personnes défavorisées, mais attachées à aux traditions mosaïques et au culte. La Tunisie, ancien protectorat de l’Empire Ottman, a été placée sous tutelle de la France en 1881. La présence des Juifs en Tunisie est mentionnée depuis la destruction du premier temps et lors des occupations phéniciennes et romaines. L’installation de sa famille dans La Hara n’était pas le fruit du hasard, mais plutôt celui d’attaches communautaires et d’intérêts commerciaux. Les licols que fabriquait François avec son ouvrier italien Peppino, étaient vendus à des cochers maltais ou à des charretiers de Gabès. Son épouse était une Berbère de pure souche qui ne parlait que le judéo-arabe; quant à François, il pratiquait l’arabe, le maltais et l’italien et il possédait également quelques notions de français. Sa mère, Maïra SARFATI, a fait 13 enfants, dont 8 ont survécu. "Memmi serait un antique patronyme kabyle, qui signifie "le petit homme" ou, autre hypothèse, le vocatif de Memmius, membre de la gens romaine Memmia" écrit Albert MEMMI. En raison de son appartenance multiple, "j'étais une sorte de métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde, parce qu'il n'était totalement de personne", dit MEMMI.

 

Albert étudiera au Koutab, à l’école juive, où il apprendra aussi le français, qui deviendra sa langue d’écriture. "Je ne pouvais pas m'exprimer profondément et rigoureusement dans la langue de ma mère, qui n'a jamais parlé qu'en patois tunisois", souligne-t-il, évoquant l'arabe dialectal. Elève brillant, il parvint à décrocher une bourse qui lui ouvrira, en 1939, les portes du lycée Français de Tunis. Cet évènement, dira Albert MEMMI, «sera l’évènement majeur de ma vie», puisque le voilà en possession de la clé qui l’aidera dans la maitrise de la langue française, l’instrument essentiel de son périple d’intellectuel et d’écrivain français. Au lycée il rencontre Jean AMROUCHE (1906, Algérie, 1962, Paris, écrivain, journaliste littéraire, homme de radio) qui l’a influencé «J'ai connu Jean Amrouche, qui était un excellent poète et qui fut mon professeur de littérature en première puis en classe de philo. Lui ne croyait qu'à la poésie : elle était la clef du savoir, l'intuition du monde, il y avait quelque chose de mystique dans cette approche. À mon avis, il allait trop loin ; mais j'ai subi cette influence, j'ai donc éprouvé le besoin de rendre compte d'une manière littéraire de la vie, du vécu» écrit Albert MEMMI.

 

Pendant la Deuxième guerre mondiale, en 1943, juste après le débarquement allié en Algérie, les Allemands envahissent la Tunisie et Albert Memmi est envoyé dans un camp de travail forcé. En 1944, il part pour Alger étudier la philosophie pendant un an, ayant renoncé à des études de médecine, puis il prend le bateau, en 1945, pour Paris, pour étudier la philosophie à la Sorbonne. «Lorsque je suis arrivé à Paris, la première fois, pour faire mes études, je ne connaissais strictement personne. Par commodité, je logeais à 200 mètres de la Sorbonne, à l'Hôtel Molière, aujourd'hui disparu. J'espérais bien trouver Jean Amrouche, mais il était en voyage» écrit Albert MEMMI.  A la Sorbonne, ses enseignants, Daniel LAGACHE et Georges GURVITCH qui l’incitent à s’intéresser à la sociologie.

A Paris, Albert MEMMI épousa, le 24 décembre 1946, Marie Germaine DUBACH, une Lorraine, catholique, agrégée d’Allemand, rencontrée à la Cité Universitaire. Le couple aura trois enfants (Daniel né en 1951, Dominique née en 1953 et Nicolas et né en 1961).  Germaine est affectée à Amiens, et c’est là qu’Albert MEMMI entreprend d’écrire «La statue de sel»  pour faire le bilan de sa vie. En 1949, il retourna à Tunis, avec elle, pour enseigner la philosophie au Lycée Carnot avant d’être nommé directeur d’un centre de psychopédagogie et sa femme obtient un poste d’enseignante au lycée des jeunes filles à Tunis. Il se rend compte qu’il n’est pas fait pour ce métier de psychopédagogie, mais cette expérience lui permet de recueillir de précieux renseignement sur le racisme, la xénophobie, le mariage mixte ou les conflits de civilisations. Le couple se fait construire une belle villa à Beausite, dans la banlieue de Tunis. En 1954, quand la Révolution algérienne éclate, il s’inspire des débats pour écrire «Portrait du colonisé» ; il est persuadé que les jours du colonialisme sont comptés. Il est en charge des pages culturelles du journal l’Action, un hebdomadaire nationaliste de langue française, créé par Bachir Ben YAHMED, membre fondateur de Jeune-Afrique. Cette initiative est à l’origine de la systématisation du phénomène dit de «Littérature maghrébine» et la montée de la francophonie. Il fondera une collection chez François MASPERO, dite «Littérature maghrébine d’expression française». Mais cette littérature francophone est balbutiante ; il avait annoncé la montée de la littérature arabe avec la décolonisation imminente. Albert MEMMI vit alors du dedans la décolonisation au Maghreb, en intellectuel militant, mais avec cette différence majeure qu’il n’est pas un intellectuel ou un militant comme les autres, parce qu’il est un juif arabe. Le choc des cultures s’impose : Germaine doit se fondre dans un milieu partagé entre judaïsme et islam; nous avons là la trame de son second roman «Agar», dont le pivot sera le mariage mixte.

En 1956, Albert MEMMI, retournera, de façon définitive, à Paris, à la rue Saint-Merri, dans le 4ème arrondissement, car, il avouera lui-même, « j’ai aidé les nationalistes en sachant que je n’aurai pas ma place dans cette aventure». Ses aspirations intellectuelles ainsi que son profond désir de faire une carrière littéraire lui feront choisir la France. Il enseigne la psychiatrie sociale à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, et est également attaché de recherche au C.N.R.S et membre de l'Académie des Sciences d'Outre-mer. Il dirige aussi la collection "Domaine maghrébin" aux éditions Maspéro. En 1973, il adopte la nationalité française. Il est titulaire du prix de Carthage (Tunis, 1953), du prix Fénéon (Paris, 1954) et du prix Simba (Rome) et enseigne à l’Université de Nanterre.

I – Albert MEMMI et les identités fragmentées

Toute la vie d’Albert MEMMI, «à cheval sur deux civilisations», est un combat pour clarifier les identités multiples, un long chemin de quête de soi. «Chacun de mes livres aura été une étape d’un même itinéraire (…). J’aurai passé la majeure partie de ma vie à écrire. L’écriture m’a souvent servi de béquille ; chacun a la sienne, de sorte que ma vie et mon travail se répondent» écrit Albert MEMMI. L’autobiographie étant l’art de «s’éveiller à soi-même par l’écriture» suivant Germaine BREE. Par le biais de l’autographie, Albert MEMMI «on accumule livre sur livre pour essayer de se construire et de se reconstruire».

A– Albert MEMMI et son roman La statue de sel

Dans «La statue de sel», son premier roman autobiographique, Albert MEMMI a choisi de dénoncer l’oppression familiale et coloniale, en dégageant les mécanismes de l’aliénation. Le narrateur, faisant le bilan de sa vie, y raconte la découverte de sa différence et de son exclusion. Rompant peu à peu avec l'Orient natal, mais mal accepté par un Occident lui-même peu respectueux de ses propres valeurs, il conclut à «l'impossibilité d'être quoi que ce soit de précis pour un juif tunisien de culture française». Pendant toute son enfance, le héros du roman, Alexandre Mordekhai Benillouche, s’est senti protégé par la structure famille. Mais son nom, rappelle une identité multiple : «Mordekhaï» renvoyant à son identité juive, «Alexandre» au monde occidental et «Benillouche» rappelle non seulement sa judéité mais aussi le monde indigène et berbère. Au lycée, avec le contact des Européens imprégnés de préjugés sur les indigènes, il découvre sa situation de colonisé. Il prend conscience de sa différence, la modestie de ses origines et le ridicule de son nom «Ne pourrais-je dire que mon nom renferme déjà le sens de ma vie ?» écrit Albert MEMMI. La triple identité (française, juive et berbère) provoque chez lui un tiraillement permanent. «Voilà que ma vie me remonte à la gorge : je ne suis pas simplifiable», écrit Albert MEMMI. Partout, il se sent sempiternellement étranger : «indigène dans un pays de colonisation, juif dans un univers antisémite, Africain dans un monde où triomphe l’Europe» écrit MEMMI dans «la statue de sel». Il développe une sensibilité ou susceptibilité face à l’autre «J’ai appris à interpréter les sourires, à deviner aux chuchotements, à lire dans les yeux, à reconstituer le raisonnement au hasard d’une phrase, d’un mot saisi au vol» dit-il. Juif, habitant le ghetto et pauvre, cette fragmentation identitaire développe et intériorise en lui une agressivité ; il se sent persécuté : «Quand on parle de moi, à priori, je me sens agressé, mon poil hérisse, et j’ai envie de mordre» écrit-il dans «La statue de sel». Albert MEMMI «a honte parce qu'il révèle les trois identités qu'il porte en lui et qui le fracturent et lui pèsent parce qu'aucune d'elles ne lui va», écrit Joëlle STRIKE. Albert MEMMI exprime constamment ce mal-être, ce décalage du Juif dans un monde musulman : «J'ai détesté l'école primaire, où j'étais sujet à de brusques angoisses parce que je ne comprenais pas le français; j'ai détesté le lycée, parce que je m'y sentais, parce que j'y étais un étranger parmi les enfants de la bourgeoisie; j'ai détesté l'université, parce que j'y étais désespérément déçu par des maîtres que j'admirais de loin, par la philosophie, élitaire et abstraite, de la Sorbonne, qui ne me concernait pas» écrit MEMMI dans «Le nomade immobile». Face une telle identité brouillée comment parvenir à la réadaptation de soi ? Comment être d’un peuple et de tous ? Comment faire une synthèse polie, comme un son de flûte de toutes ces dissonances ?

Dans sa vocation littéraire d’Albert MEMMI a pour ambition d’examiner «la condition humaine de notre temps», en vue d’essayer «de voir clair en soi» et de recoller ainsi tous ces morceaux épars. Il veut étudier les différentes manières de se libérer. "Devant l'impossible union des deux parties de moi-même, je décidai de choisir. Entre l'Orient et l'Occident, entre les croyances africaines et la philosophie, entre le patois et le français, il me fallait choisir : je choisissais Poinsot, ardemment, vigoureusement. Un jour, entrant dans un café, je me suis vu en face de moi-même; j'eus une peur atroce. J'étais moi et je m'étais étranger. C'était un miroir qui couvrait tout un mur, si net qu'on ne le devinait pas. Je me devenais étranger tous les jours davantage. Il me fallait cesser de me regarder, sortir du miroir" écrit Albert MEMMI. Pour son inspiration littéraire MEMMI puise dans sa «terre intérieure», dans son vécu : «Un écrivain ne peut continuer à écrire que s’il puise dans ce que j’ai appelé quelque part la terre intérieure, s’il ne se coupe pas de ce terreau fondamental, cela est vrai. Inversement, s’il a besoin, pour vivre, d’y puiser, mais ce terreau, il peut le promener avec lui, il peut en disposer même sur une île déserte. Je suis devenu une espèce de chroniqueur de La Hara, le dépositaire de la mémoire collective de La Hara, qui me le rend au centuple» écrit Albert MEMMI. Mais ce monde du ghetto juif à Tunis, est disparu, il ne reste que des débris «Une vie ne se raconte pas. On la rêve, on la réinvente à mesure qu’on la raconte, on la revit, sans cesse de manière différente» dit MEMMI et il ajoute, «pour m’alléger du poids du monde, je le mis sur le papier, je commençais à écrire». Romancier et essayiste, Albert MEMMI souhaite «concilier la rigueur de la pensée de l’essai avec la richesse, la complexité du réel, de sauvegarder la saveur du vécu, sans se laisser tenter par la facilité de la fantaisie». Il ne se définit pas comme un philosophe, mais comme un écrivain : «Un écrivain est quelqu'un qui ne pose pas les problèmes d'abord, à la différence du philosophe. Il se trouve que j'ai aussi une formation philosophique et je comprends que l'on puisse poser d'emblée les questions de façon conceptuelle. Toutefois, ce qui fait la spécificité de l'écriture, c'est que les problèmes pour l'écrivain sont d'abord vécus. Et c'est parce qu'il a vécu un certain nombre d'expériences qu'il a ensuite théorisé, formalisé» écrit Albert MEMMI.

 

B – Albert MEMMI et son roman Agar

 

Dans un autre roman paru en 1955, «Agar», Albert MEMMI se livre également à une étude autobiographie. «C'est dans mon deuxième roman, "Agar", que se trouve peut-être la clef de mon existence actuelle. Deux mois après avoir quitté Tunis et mon quartier, qui me paraît aujourd'hui un simple rêve d'une vie antérieure, j'épousais une fille blonde aux yeux bleus, catholique de l'Est de la France, de cette France qui ressemble si fort à l'Allemagne. Un autre rêve étrange, que je n'aurais jamais pu même concevoir. J'ai conté tout cela dans "Agar" : les difficultés du mariage mixte, le choc de deux cultures à l'intérieur du couple, les déchirements qui en résultent pour les époux, jusqu'au délire et à la catastrophe» écrit Albert MEMMI. Agar est le nom de l'épouse étrangère d'Abraham, celle qu'il prit, désespérant d'avoir une progéniture issue de sa cousine et première épouse Sarah. Agar, c'est Marie, jeune étudiante alsacienne qui a épousé en France le narrateur du roman, médecin juif tunisien qui, rentrant au pays pour s'y installer, la ramène avec lui, partagé entre l'espoir et la crainte. Le roman raconte la dégradation constante des rapports de ces deux êtres, confrontés quotidiennement à ce qui les sépare et que la vie parisienne occultait. Peu à peu la gêne se transmue en haine et en mépris et l'amour qui survit par bribes ne fait qu'accentuer le déchirement. Agar est donc le roman d'un échec et cet échec, au delà de celui du couple, dit celui du dialogue problématique entre l'Orient et l'Occident. Le couple est alors confronté à une recherche éperdue d’identité qui mène à un inéluctable conflit de cultures conduisant les héros à s’enfoncer chacun dans une solitude des plus profondes. Ne retirant aucun bénéfice symbolique ou matériel de cette nouvelle culture, Marie semble se fermer hermétiquement. Progressivement, elle sera encline à ne plus «subir» et semblera de plus en plus lutter intérieurement, vivant une contre-acculturation silencieuse. «Le couple mixte n’implique pas seulement la différence, mais aussi une distance sociale, un rapport qui place l’autre en étranger, dans une terre étrangère» écrit Emira GHERIB. Marie, l’héroïne du roman Agar, sent une tension et des divergences avec sa belle-famille : «je n’ai pas quitté les préjugés et les superstitions de chez moi pour tomber dans cette barbarie» dit-il. En effet, pour Claude LEVI-STRAUSS l’homme est porteur de plusieurs cultures, «le barbare, c’est l’homme qui croit à la barbarie». Marie ne semble aucunement prête à faire des efforts d’ouverture, de curiosité envers les normes et les valeurs de son nouveau milieu. «Cette quête de l'identité est souvent doublée de la peur de l'incompréhension d'autrui, de déchoir à ses yeux pour avoir pris un parti plutôt qu'un autre, crainte d'être mal vu des siens, pour avoir choisi l'exil et souci d'être marginalisé par les autres pour avoir affirmé ses distances vis-à-vis d'eux» écrit Afifa MARZOUKI. C’est un couple qui s’installe dans la fuite et la solitude. La solidité de cette union est mise à rude épreuve quand il s’agira de choisir le prénom de leur enfant, un garçon, et le soumettre à la circoncision par la suite, ce qui cristallisera son identité future. Marie est Française, Alsacienne et chrétienne ; son mari est Juif tunisien. «Ayant voulu comprendre pourquoi le couple mixte échouait si souvent, si misérablement, ce fut l'occasion d'un autre livre. Dans le "Portrait du Colonisé", j'ai cru découvrir, outre ce que je cherchais à propos du mariage mixte et de moi-même, le drame de la colonisation, et son retentissement sur les deux partenaires de la colonie : le colonisateur et colonisé. Comment leurs vies entières, leurs figures, leurs conduites se trouvent commandées par cette relation fondamentale qui les unit l'un à l'autre, dans un duo inexorable» écrit Albert MEMMI. Cette crise identitaire réveille les démons du racisme : «Dans l’exclusion de l’autre, c’est un peu soi-même qu’on exclut» écrit Tahar Ben JELLOUN. Albert MEMMI a bien expliqué ce déchirement devant le choc culturel : «Mes héros échouent parce qu’ils ont manqué, tous les deux, de force et de liberté ; parce que l’héroïne n’a pas été assez ouverte et généreuse, parce que le héros n’a pas été assez courageux, assez révolutionnaire» écrit-il dans la préface d’Agar. Mais Albert MEMMI a aussi saisi le concept d’altérité et ne perd pas de vue la question des racines : «C'est dans son douloureux effort d'universalisme, de connaissance du monde et des horizons autres, que l'écrivain voit le mieux l'impossibilité de rompre les amarres avec son passé, de rester indifférent à ses attaches», écrit-il. En dépit de cet échec, Albert MEMMI fonde les plus grands espoirs sur le couple «l’un des plus solides bonheurs de l’homme ; peut-être la solution véritable à la solitude».

 

II – Albert MEMMI et la question de l’oppression

 

A – L’oppression des Juifs

 

Pour Albert MEMMI qui a réfléchi sur le concept de l’oppression, le Noir, le Juif, le Pauvre, la Femme et le Handicapé, sont des dominés de quelqu’un. «Il suffirait de rappeler, à n’importe qui, que l’humiliation, la souffrance et la révolte, sont le lot de la grande majorité d’entre nous. (…) Souviens-toi que tu as été esclave en Egypte» écrit Albert MEMMI, dans «Les Dominés».

 

Sociologue des «conditions impossibles» Albert MEMMI a longue réfléchi sur la situation des Juifs, «figures majeures de l’oppression contemporaine». Le mythe veut que le Juif soit différent, et de là peut-être tout l’ostracisme dont il est l’objet. Etre Juif, c’est avoir conscience d’appartenir à une culture. «Ce qui ne me paraît pas dramatique, si je n’avais pas découvert en même temps qu’il s’agissait de la conscience d’un malheur, d’une condition d’oppression, d’une culture aliénée» écrit Albert MEMMI.  Il invite les Juifs à faire valoir le bilan positif qu’ils représentent en termes d’héritage culturel, de savoir-vivre et de solidarité, et au centre de cet héritage la religion. Finalement, l’acceptation, par le Juif, de sa différence, est le chemin de leur libération.

 

B – L’oppression du colonisé

 

En 1957 Albert MEMMI publie son essai le plus connu et le plus traduit, «Portrait du colonisé», précédé de «Portrait du colonisateur». La colonisation est définie comme étant une exploitation politico-économique, «l’une des oppressions majeures de notre temps». Pour Jean-Paul SARTRE «Le racisme est inscrit dans le système : la colonie vend à bon marché des denrées alimentaires, des produits bruts, elle achète très cher des produits manufacturés à la colonie. Cet étrange commerce n’est profitable aux deux parties que si l’indigène travaille pour rien, ou presque». Albert MEMMI explique qu’il a écrit ce livre «pour me comprendre moi-même et identifier ma place au milieu des autres hommes». L’humiliation quotidienne du colonisé et son écrasement s’explique aussi par le fait que le colonisateur pauvre se croyait supérieur au colonisé.  «Je suis inconditionnellement contre toutes les oppressions, je vois dans l’oppression le fléau majeure de la condition humaine, qui détourne et vicie les meilleures forces de l’homme ; opprimés et oppresseurs (…). Si la colonisation détruit le colonisé, elle pourrit le colonisateur» écrit Albert MEMMI. «Le colonialisme refuse les droits de l’homme à des hommes qu’il a soumis par la violence, qu’il maintient dans la force et l’ignorance, donc, comme dirait Marx, en état de sous-humanité» écrit SARTRE.

 

Le colonisateur a développé le «complexe de Néron» ; s’accepter comme colonisateur, ce serait s’accepter comme privilégié non légitime, c’est-à-dire comme usurpateur. Ainsi, l'usurpateur tendrait à faire disparaître l'usurpé, dont la seule existence le pose en usurpateur, dont l'oppression de plus en plus lourde le rend lui-même de plus en plus oppresseur. Néron, figure exemplaire de l'usurpateur, est ainsi amené à persécuter rageusement Britannicus, à le poursuivre. Mais plus il lui fera de mal, plus il coïncidera avec ce rôle atroce qu'il s'est choisi. Le livre explicite la relation d’interdépendance existant entre colonisateur et colonisé et apparaît à l’époque comme un soutien aux mouvements indépendantistes. C’est un inventaire de la condition du colonisé, d’une «objectivité calme, c’est de la souffrance et de la colère dépassée», écrit dans la préface, Jean-Paul SARTRE. Albert MEMMI a tenté de comprendre ce qu’est le colonisé. «Né à Tunis dans un environnement dont il sera toujours difficile d’affirmer qu’il (MEMMI) était colonisateur ou colonisé» souligne Jacques DERRIDA. Dans son ouvrage «Portrait du colonisé», MEMMI observe que  «la relation coloniale transforme le colonial en colonisateur ou colonialiste et fait souhaiter l’assimilation au colonisé, puis le pousse à la révolte».

 

Ecrit en pleine guerre d’Algérie, Albert MEMMI concluait qu’il n’y avait pas d’issue à la colonisation, sinon son éclatement et l’indépendance des colonisés. «C'est le colonialisme qui crée le patriotisme des colonisés. Maintenus par un système oppressif au niveau de la bête, on ne leur donne aucun droit, pas même celui de vivre, et leur condition empire chaque jour : quand un peuple n'a d'autre ressource que de choisir son genre de mort, quand il n'a reçu de ses oppresseurs qu'un seul cadeau, le désespoir, qu'est-ce qui lui reste à perdre ? C'est son malheur qui deviendra son courage ; cet éternel refus que la colonisation lui oppose, il en fera le refus absolu de la colonisation» écrit SARTRE. La partie conservatrice de la société française avait vu de cette conclusion lucide, comme une lubie d’un philosophe idéaliste. Pourtant, ce qu’avait prédit et décrit Albert MEMMI se réalisa. «Le livre d’Albert MEMMI constituera un document auquel les historiens de la colonisation auront à se référer» dit le président Léopold Sédar SENGHOR. «Celui qui souffre, s’il prend conscience de soi, peut éclairer les autres en parlant de soi» écrit Jean-Paul SARTRE dans la préface.

 

C – L’oppression des Noirs

 

Albert MEMMI s’est intéressé à la question des Noirs victimes du racisme aux Etats-Unis et il a préfacé l’ouvrage «Nous, les Nègres». «La violence de l’opprimé n’est que le reflet de celle de l’oppresseur. […] Il n’existe pas plusieurs visages d’opprimés. King, Baldwin et Malcolm X jalonnent le même et implacable itinéraire de la révolte, dont il est rare que le ressort, une fois lâché, ne se détendra pas jusqu’au bout», écrivait Albert MEMMI dans la préface. «Il n’y a pas de bonne violence, la nôtre, et une mauvaise, celle des autres», précise Albert MEMMI. Le racisme est défini par Albert MEMMI comme étant «la valorisation, généralisée et définitive, de différences, réelles ou imaginaires, au profit de l'accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier ses privilèges ou son agression».

 

 «Je pense au problème africain : seul un Juif peut en comprendre la profondeur» écrit Théodor HERZL. Albert MEMMI décrit et se révolte contre un monde confronté aux inégalités fondamentales, et qui tournent autour des concepts de «racisme», de «colonisé» et de «dépendance».  Comme l’a souligné Albert CAMUS : «Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression». Le racisme consiste en la totalisation des différences dévalorisantes pour la victime et valorisantes pour l’accusateur, et cette totalisation est profitable. La colonisation est une entreprise socio-économique qui fait appel, pour se justifier, pour se légitimer, à une construction raciste. La colonisation n’est pas le produit du racisme, mais le racisme est l’alibi idéologique de toute colonisation. La colonisation traverse plusieurs phases. Tout d’abord, celle de l’acceptation ou de la conciliation (Cas de Martin Luther KING), mais cela s’accompagne de la dévalorisation de soi. Puis, suit la phase de révolte, le domine attaque son agresseur (Malcom X, Mandela) et enfin la phase de reconnaissance, de dépendance.

 

Dans «La prochaine fois, le feu», en lisant la préface d’Albert MEMMI, une sourde frayeur s’empare de vous.  «Tous les opprimés se ressemblaient. (…). Tous, ils subissent un joug qui laisse qui laisse des traces analogues dans leur âme et imprime un gauchissement similaire dans leurs conduites» souligne MEMMI. «La prochaine fois, le feu» est la mise en la dénonciation de la ségrégation raciale et la prétendue supériorité des Blancs qui serait conforme à la volonté divine, en raison de la malédiction de Cham. «Le monde est blanc et ils sont noirs» dit-il. Tout ce qui fait que «bien avant que l’enfant noir ne le perçoive et plus longtemps encore avant qu’il ne la comprenne, il a commencé à en subir les effets, à être conditionné par elle», à se mépriser. «Chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition» dit Michel MONTAIGNE. Mais, pour ce qui est de l'homme noir, BALDWIN démonte qu'il porte en plus de cela la condition que l’homme blanc lui a assignée dans la société des hommes. Partout, en effet, les Noirs ne comprennent pas pourquoi les Blancs les traitent comme ils le font. Cette persécution, incompréhensible, qui confine le Noir dans son ghetto, rend la communication difficile ou impossible avec les autres, en raison d’une absence de mixité. «Je savais comment lutte en moi, la tendresse et l’ambition, la douleur et la colère et l’horrible écartèlement que je subis entre ces extrêmes» écrit James BALDWIN. La peinture qu'il fait alors des Noirs opprimés donne la sensation d'entendre gronder une sourde colère. «C’est une terrible découverte de l’opprimé lorsqu’il comprend qu’il n’a plus rien à perdre» dit Albert MEMMI. En effet, James BALDIN a posé correctement le problème : l’Amérique doit accepter de devenir une nation multiraciale ou c’est la confrontation, c’est la guerre. En effet, BALDWIN nous rappelle cette prophétie de la Bible : "Et Dieu dit à Noé, vois l'arc en ciel bleu. L'eau ne tombera plus. Il me reste le feu".

 

Conclusion

Albert MEMMI a vécu sa particularité en la dépassant  vers l’universel «non pas vers l’Homme qui n’existe pas encore, mais vers une Raison rigoureuse, qui s’impose à tous» écrit Jean-Paul SARTRE. 

«Je meurs pour m’être retourné sur moi-même. Il est interdit de se voir et j’ai fini de me connaître. Comme la femme de Loth, que Dieu changea en statut de sel, puis-je encore vivre au-delà de mon regard ?» écrit Albert MEMMI dans «la statue de sel».

«Je n'ai jamais fait jusqu'ici que le bilan de ma vie. Or, depuis le bonheur irréel des premières années, les jeux dans l'Impasse Tarfoune, à Tunis, long conduit désert qui tournait deux fois sur lui-même pour aboutir dans un trou de silence et d'ombre, jusqu'à la vie abstraite des grandes capitales, en passant par la guerre, les camps, et la décolonisation, le chemin est trop long, trop chaotique : le héros ne se reconnaît plus. Je passe mon temps à essayer de combler le fossé, ces ruptures multiples, de signer au moins l'armistice avec moi-même, en attendant une impossible paix» écrit Albert MEMMI.

 

Dans la rechercher obstinée du bonheur, Albert MEMMI a une réponse imparable : «Vous voulez qu’on vous aime ? Il existe une recette magique : commencez par aimer. Ne demandez pas, donnez ; il vous sera suffisamment rendu. Si on ne vous offre rien, il vous reste le plaisir du don. Quelle qu’en soit la manière, il est exquis d’aimer. Aimer les gens, c’est de les prendre tels qu’ils sont, non selon notre attente ou notre philosophie» écrit Albert MEMMI dans «Le Bonheur».

Bibliographie sélective

1 – Contributions d’Albert MEMMI

MEMMI (Albert), «Albert Memmi : autoportrait», Souffles, 1967, n°6, 2ème trimestre, pages 8-9 ;

MEMMI (Albert), «Emergence d’une littérature d’expression française», entretien avec Mireille CALLE-GRUBER, Etudes Littéraires, Automne 2001, vol. 33, n°3, pages 13-20 ;

MEMMI (Albert), «Etes-vous professeur ou écrivain ou les deux ?», L’Education nationale, 16 avril 1959, pages 13-15 ;

MEMMI (Albert), «La situation de l’écrivain colonisé», Esprit, 25 janvier 1957, pages 805-807 ;

MEMMI (Albert), Agar, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1955, 251 pages ;

MEMMI (Albert), Bonheurs : 52 semaines, Paris, Arléa, 1997, 187 pages ;

MEMMI (Albert), Ce que je crois, Paris, Grasset, 1985, 223 pages ;

MEMMI (Albert), CHAVARDES (Maurice), KASBI (François), Le Juif et l’autre, lieu de publication inconnu, C. de Barthillat, 1995, 222 pages ;

MEMMI (Albert), Entretiens avec Robert Davies, suivi de l’itinéraire : de l’expérience vécue à la théorie de la domination, Québec, Outremont, éditions l’Etincelle, 1975, 52 pages ;

MEMMI (Albert), L’écriture colorée, ou, je vous aime en rouge :essai sur une dimension nouvelle de l’écriture, la couleur, Paris, Périple, Distribution Distique, 1986, 100 pages ;

MEMMI (Albert), L’homme dominé : le Noir, colonisé, le Juif, le prolétaire, la femme, le domestique, Paris, Gallimard, 1968 et 2010, 292 pages ;

MEMMI (Albert), La dépendance : esquisse du portrait du dépend, Paris, Gallimard, 181, 216 pages ;

MEMMI (Albert), La statue de sel, préface d’Albert Camus, Paris, Gallimard, 1999, 379 pages ;

MEMMI (Albert), La terre intérieure, entretiens avec Victor Malka, Paris, Gallimard, 1976, 277 pages ;

MEMMI (Albert), Le mirliton du ciel, Paris, éditions Chemins de traverse, Bouquinéo, 2011, 168 pages ;

MEMMI (Albert), Le nomade immobile, Paris, Arléa, 2003, 258 pages ;

MEMMI (Albert), Le Pharaon, Paris, Félin, 2001, 357 pages ;

MEMMI (Albert), Le racisme, description, définition, Paris, Gallimard, Collection Idées, 1982 et 1994, 248 pages ;

MEMMI (Albert), Le scorpion ou la confession imaginaire, Paris, Gallimard, 2001, 319 pages ;

MEMMI (Albert), MAUCORPS (Paul), HELD (Jean-François), Les Français et le racisme, Paris, Payot, 1965, 290 pages ;

MEMMI (Albert), Portrait d’un Juif, l’impasse, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, 1957 et 1962, 309 pages ;

MEMMI (Albert), Portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur, Paris, Buchet-Chastel, Corréa, 1957, 199 pages ;

MEMMI (Albert), préface de, Anthologie du roman maghrébin de langue française, éditeurs scientifiques Germaine Memmi et Jean Déjeux, Paris, Nathan, 1987, 191 pages ;

MEMMI (Albert), présentation et préface, Nous, les Nègres : entretiens avec Kenneth B Clarke James Baldwin, Malcom X, Martin Luther King, traduit de l’anglais par André Chassigneux, Paris, La Découverte, 2008, 101 pages ;

MEMMI (Albert), Testament insolent, Paris, Odile Jacob, 2009, 256 pages.

2 – Critiques d’Albert MEMMI

Agence de Coopération Culturelle et Technique, Albert Memmi prophète de la décolonisation, avant-propos Edmond Jouve, Paris, SEPEG International, 1993, 211 pages ;

BALDWIN (James), La prochaine fois, le feu, préface d’Albert Memmi, traduction de Michel Sciama, Paris, Gallimard, 1963 et 1996, 144 pages ;

BAUDY (Nicolas), «La complainte d’Albert Memmi», Preuves, décembre 1962, pages 82-85 ;

BORDELEAU (Francine), «Albert Memmi, portrait d’un humaniste», Nuit Blanche, 1991 (45), pages 52-53 ;

DUGAS (Guy), BROZGAL (Lia), RIFFARD (Claire), SANSON (Hervé), Albert Memmi, portraits, Paris, C.N.R.S., 2015, 1294 pages ;

ELBAZ (Robert), Le discours maghrébin : dynamique textuelle chez Albert Memmi, Québec, Longueuil, Le Préambule, 1988,  158 pages ;

GHARIBA (Agri), Le motif de l’impasse dans la statue de sel, Agar et le Scorpion, Thèse sous la direction de Jacques Poirier, Université de Bourgogne, 2003, 111 pages ;

GUERIN (Jean-Yves), Albert Memmi, écrivain et sociologue, Actes du colloque de Paris Nanterre, 15 et 16 mai 1988, Paris, L’Harmattan, 1990, 180 pages ;

HAZAN (Haïm), La condition du Juif Nord-Africain dans les romans d’Albert Memmi, MacGill University, août 1971, 155 pages ;

HORNUNG (Alfred), RUHE (Ernstpeter), éditeurs scientifiques, Post-colonialisme et autobiographie : Albert Memmi, Assia Djebar, Daniel Maximim, Amsterdam, Atlanta, Rodopi, 1998, 257 pages ;

HOUSSI (Majid), Albert Memmi : l’aveu, le plaidoyer, préface Sergio Zoppi, Roma, Bulzoni éd, 2004, 129 pages ;

IMAM BOUCHET (Marie-Pierre), La recherche de l’identité dans l’œuvre d’Albert Memmi, thèse sous la direction de Robert Jouanny, Paris La Sorbonne, 1991, 391 pages et 319 pages ;

MARZOUKI (Afifa), Agar d’Albert Memmi, Paris, L’Harmattan, collection classiques francophone, 2007, 72 pages ;

MARZOUKI (Afifa), MARZOUKI (Samir), Individus et communautés dans l’œuvre littéraire d’Albert Memmi, préface d’Albert Memmi, Paris, L’Harmattan, collection classiques francophones, 2010, 178 pages ;

OHANA (David), SITBON (Claude), MENDELSON (David), Lire Albert Memmi, déracinement, exil, identité, Paris, éditions Factuel, 2002, 242 pages ;

PEYRE (Christiane), Une société anonyme, préface Albert Memmi, Montrouge, Julliard, 1962, 213 pages ;

SEBAG (Paul), L’évolution d’un ghetto Nord-Africain, La Hara de Tunis, Paris, PUF, collection Mémoires du Centre d’Etudes des Sciences Humaines, Vol V, 1959, 94 pages ;

STRIKE (Joëlle), Albert Memmi autobiographie et autographie, Paris, L’Harmattan, 2003, 221 pages ;

VITTORINI (Valerio), L’image du monde arabe dans la littérature française et italienne du XIXème siècle, Thèse sous la direction d’Odile Gannier, Université de Nice Sophia Antipolis, soutenue le 13 juin 2015, 433 pages.

Paris, le 26 juillet 2017  par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Albert MEMMI (15 décembre 1920, à Tunis) entre identités multiples, aliénation et dépendance», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 18:41

«Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte» écrit FANON dans «Peau noire, masques blancs». Pour Frantz FANON l’homme est sans cesse une question pour lui-même : «N’ai-je pas, du fait de mes actes ou de mes abstentions, contribué à une dévalorisation de la réalité humaine ?». L’homme se renie lorsqu’il prétend ne plus l’être. Aussi, il doit, constamment, se dire : «Ai-je, en toutes circonstances, exigé l’homme qui est en moi ?». Psychiatre et militant anticolonialiste, Frantz FANON reste l’un des principaux penseurs des conséquences du colonialisme et du racisme sur l’homme, le messianisme paysan et la violence rédemptrice. Pour FANON la société est malade du colonialisme et du racisme et la voie de la guérison est liée irrévocablement au refus de l’assimilation, au faux-moi. Par ailleurs, il affirme que le Juif est une fabrication de l’antisémite, et note que «si le Juif n’existait pas l’antisémite l’inventerait». Dans ces tentatives monstrueuses et permanentes d’opposer les Noirs aux Juifs, la mise en garde de FANON est remarquable : «Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous» écrit-il. Frantz FANON, cet intellectuel majeur du XXème siècle et combattant, qui avait séduit les masses colonisées, demeure encore quasi ignoré en France, probablement à cause de ses idées radicales anticoloniales, tandis que dans le monde anglophone, il est considéré comme un précurseur incontournable des Postcolonial Studies. «Depuis sa mort et sur tous les continents (…) Fanon a été tour à tour considéré comme traître, comme héros, oublié, retrouvé, traduit et importé, incompris et reconnu» dit Nathalie BESSONE dans sa introduction sur les œuvres de FANON. Avec le recul de la perspective révolutionnaire, les études postcoloniales ont remis au goût du jour les travaux de FANON. «La nouvelle question sociale a désormais pour enjeu central la reconnaissance des identités lésées. Ce nouveau paradigme accorde une place privilégiée aux questions de différence et d’altérité», souligne Achille M’BEMBE dans sa préface sur les Œuvres de notre écrivain. Frantz FANON «laisse deviner à travers tous ses pores des boulets rouges, des couteaux sanglant», dans «Les Damnés de la Terre». Pour FANON, qui écrit «Les Damnés de la Terre» en pleine guerre d’Algérie et dont le 1er chapitre traite de la violence, «l’homme se libère dans et par la violence», une violence qui «désintoxique» et «débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité».
FANON se ferait-il «l’apôtre de la violence ?». En fait, FANON est l’apôtre «d’une violence purificatrice» ou cathartique. «Si la violence a commencé ce soir, si l'exploitation ni l'oppression n'ont jamais existé sur terre, peut-être que la non-violence affichée peut apaiser la querelle» écrit Jean-Paul SARTRE.  Frantz FANON a réfléchi aux formes de violence historiques introduites par le colon pour assujettir l’indigène et perpétuer sa domination en le terrorisant, et en l’humiliant, sans cesse. Ainsi, pour échapper à l’exercice programmé de la coercition, il est nécessaire d’opposer cette même violence à celui qui l’a engendrée. Le colon règne par la terreur et la violence. Il ne peut comprendre que le langage de la violence. On ne peut se décoloniser par le dialogue, certes tant demandé par le colonisé mais catégoriquement refusé par le colon. «Qu’il s’agisse de “libération nationale, renaissance nationale, restitution de la nation au peuple (…) quelles que soient les rubriques utilisées ou les formules nouvelles introduites, la décolonisation est toujours un phénomène violent”, écrit FANON.  «Nous ne tendons à rien de moins qu’à libérer l’homme de couleur de lui-même» telle est la mission que s’assigne FANON. Ecrivain essentiel à notre horizon d’homme, FANON pense que «Nous ne sommes rien sur terre, si nous ne sommes pas d’abord l’esclave d’une cause, celle des peuples et celle de la justice et de la liberté» écrit-il dans «Peaux Noires, Masques Blancs». La lutte contre le nazisme, le racisme et le colonialisme «sont les clés de lecture de toute sa vie, de son travail et de son langage. Il surgit tout entier du moule de ces événements  et se tient debout, ferme, dans l’intervalle qui à la fois les sépare et les unit» écrit Achille M’BEMBE.

 

La force des écrits de FANON ne tient pas seulement à leur clairvoyance ou à leur actualité, mais aussi à leur puissance rhétorique exceptionnelle : «Les mots ont pour moi une charge. Je me sens incapable d’échapper à la morsure d’un mot, au vertige d’un point d’interrogation» dit-il. Hannah ARENDT avait souligné, avec mépris, «les formules creuses» de FANON qui serait dans l’incapacité de penser le monde dans lequel il vit. «C’est la force du texte de Fanon, les interprétations passionnées, c’est la preuve de sa richesse, de son intelligence de sa fécondité» écrit Nathalie BESSONE. La parole de Frantz FANON est «semblable dans sa beauté dramatique, sa fulgurance et son lumineux éclat au verbe en croix de l’homme-dieu menacé par la folie et la mort» renchérit Achille M’BEMBE.

 

Frantz FANON est avant tout un militant de la cause des opprimés, et s’estime délivré de toute objectivité : «L’objectivité scientifique m’était interdite, car l’aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père», écrit-il dans «Peau noire, masques blancs». Frantz FANON avait eu pour mentor Aimé CESAIRE ; celui-ci participa à la création du mouvement de la négritude avec son ami Léopold SENGHOR. Mais Frantz FANON était sceptique face à l’affirmation de la négritude, présupposant une conscience noire qui unirait l’Afrique et la diaspora, et rejetait, en particulier, la déclaration de SENGHOR : «l’émotion est nègre, comme la raison est hellène». FANON ambitionnait davantage de détruire l’édifice des préjugés raciaux et du colonialisme en usant d’un français marqué par la rationalité classique. Cependant, malgré ses vifs désaccords avec CESAIRE, il demeura son disciple. Frantz FANON, penseur engagé, fut celui «qui vous empêche de vous boucher les yeux et de vous endormir au ronron de la bonne conscience», écrit Aimé CESAIRE.  «Je dois à Fanon l’idée selon laquelle il y a dans toute personne humaine quelque chose d’indomptable, de foncièrement inapprivoisable, que la domination, peu en importent les formes, ne peut ni éliminer, ni contenir, ni réprimer, du moins totalement» rajoute le professeur Achille M’BEMBE.

 

Atteint d'une leucémie, Frantz FANON décède le 6 décembre 1961, à l'âge de 36 ans. «On est d’abord frappé par l’intensité de cette vie si courte, comme si l’épaisseur en avait compensé la brièveté. (…). La vie de Fanon est brève, son action tranchante et sa pensée, libre» écrit Nathalie BESSONE. FANON aura vécue «une existence, risquée et, finalement, inouïe» rajoute Achille M’BEMBE. «Vie courte mais extraordinaire. Et, brève, mais fulgurante, illuminant une des plus atroces tragédies du XXème siècle et illustrant de manière exemplaire la condition humaine elle-même, la condition de l’homme moderne. Si le mot engagement a son sens, c’est avec Frantz Fanon qu’il le prend. Un violent, a-t-on dit de lui. Et il est bien vrai que Fanon s’institua théoricien de la violence, la seule arme, pensait-il, du colonisé contre la barbarie colonialiste. Mais sa violence était, sans paradoxe, celle du non violent, je veux dire la violence de la justice, de la pureté, de l’intransigeance. Il faut qu’on le comprenne : sa révolte était éthique, et sa démarche de générosité», écrit CESAIRE. Frantz FANON est surtout connu pour ses essais sur la colonisation, et sur les catastrophes psychologiques et psychiatriques engendrées par cette dernière. Médecin, il connaissait la souffrance humaine. Psychiatre, il était habitué à suivre dans le psychisme humain le choc des traumatismes. Et surtout homme «colonial», né et inséré dans une situation coloniale, il le sentait, il la comprenait comme nul autre, l’étudiant scientifiquement, à coup d’introspection comme à coup d’observations. «Le régime colonial est un régime instauré par la violence. C’est toujours par la force que le régime colonial s’est implanté. C’est contre la volonté des peuples que d’autres peuples plus avancés dans les techniques de destruction ou numériquement plus puissants se sont imposés. Violence dans le comportement quotidien, violence à l’égard du passé qui est vidé de toute substance, violence vis-vis de l’avenir» écrit FANON. «J’insiste, nul n’était moins nihiliste, je veux dire moins gratuitement violent que Fanon. Comme ce violent était amour, ce révolutionnaire était humanisme» écrit CESAIRE.

 

Frantz FANON est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France, en Martinique. Son père, Casimir FANON, est inspecteur des douanes et fait partie de la franc-maçonnerie. Sa mère, Eléonore Félicia MEDELICE, est descendante d’une famille originaire d’Autriche, mais établie de longue date à Strasbourg, d’où ce prénom alsacien de «Frantz» qu’elle donne à son fils, elle tient une mercerie. Huit enfants sont nés dont six survivent et font des études secondaires. FANON a la peau plus foncée que ses sept frères et sœurs et il en souffre. Car la société antillaise était soumise à l’époque à la culture européenne. Frantz aura comme professeur Aimé CESAIRE, déjà engagé politiquement à l’extrême gauche et partisan de l’indépendance. En 1943, se sentant Français à part entière, FANON s’engage aux côtés des Forces Françaises libres. Blessé pendant la guerre, il est décoré pour ses faits d’armes. C'est au cours de cet engagement qu'il acquiert sa culture de résistance, mais il y fait également l'expérience du racisme banal, quotidien. À la fin des hostilités, il retourne quelque temps à la Martinique où il participe à la campagne électorale d’Aimé CESAIRE ; c’est son premier contact avec l’action politique.

 

Bachelier en 1946, FANON revient en métropole faire ses études de médecine à la faculté de Lyon, en psychiatrie, mais il se passionne aussi pour la littérature, la philosophie, l’anthropologie et le théâtre. Frantz FANON présente une première fois un sujet de thèse pour le moins peu conforme à l’orthodoxie universitaire de l’époque, sur «la désaliénation du Noir», et qui lui fut refusé. Il reprendra ensuite l’ensemble des idées contenues dans sa thèse dans un essai magistral, «Peau noire, masques blancs», publié en 1952 aux éditions du Seuil, dans lequel il analyse les effets destructeurs du colonialisme sur la personne humaine, avec pour héritage des névroses collectives, des complexes, des peurs et toutes les formes de dégénérescence de l’affectivité dont il faut se débarrasser. Ainsi, conçu initialement comme une thèse, «Peau noire, masques blancs» témoigne d’un style hybride mélangeant une langue scientifique affirmée à un vocabulaire littéraire par le jeu distancié et humoristique. En revanche, les «Damnés de la terre» sont rédigés en 1961, «dans une hâte pathétique, par un esprit qui était à la fois pris par les urgences de la lutte et confronté à l’imminence de la mort» écrit David MACEY. Les élans fougueux de FANON, dans la recherche de la vérité, vont l’amener à lire l’histoire de la traite, de l’esclavage et du colonialisme, connaissances qu’il ne cessera de redéployer dans toute son œuvre future. Frantz FANON écrit un premier article dans la revue «Esprit» en 1952, «Le syndrome nord-africain», dans lequel il s'interroge sur l'ouvrier nord-africain, exilé, souffrant d'être un «homme mort quotidiennement» qui, coupé de ses origines et coupé de ses fins, devient un objet, une chose jetée dans le grand fracas. Il soutient en 1951 sur une thèse sur les «Troubles mentaux et syndromes psychiatriques dans l’hérédo-dégénération spino-cérebelleuse. Un cas de maladie de Friedrich avec délire de possession» et se marie en 1952 avec une blanche, Marie-Josèphe DUBLE dit Josie, qu’il a connue à Lyon. Convertie à l’Islam, elle avait pris le prénom de Nadia. C’est elle qui écrivit, sous la dictée, «Peau noire, masques blancs». Ils auront un enfant en 1955 : Olivier «J’avais la double nationalité. J’ai été confronté à ma francophilie à l’âge de 20 ans. Des gendarmes sont venus chez moi pour me mettre sous les drapeaux en me disant que j’étais un insoumis du service militaire. Je devais être condamné par le tribunal militaire français. La seule échappatoire était de rejeter la nationalité française, je l’ai fait. C’était en 1975. C’était juste après mon premier voyage en Martinique. Donc aujourd’hui, je suis exclusivement Algérien. Je travaille à l’Ambassade d’Algérie. Je m’assume entièrement» dit Olivier FANON. Josie se suicidera le 13 juillet 1989, elle est enterrée en Algérie.

 

Ses études de neuropsychiatrie achevées, nommé médecin des hôpitaux psychiatriques, il assure de septembre à novembre 1953 un intérim à l’hôpital psychiatrique de Pontorson en Normandie. FANON demande à Léopold Sédar SENGHOR, avec qui il entretient des relations épistolaires, un poste de médecin en Afrique, mais il n’obtient pas de réponse. Frantz FANON accepte alors la proposition de Robert LACOSTE (1898-1989), gouverneur général de l’Algérie, et devient médecin-chef de la clinique psychiatrique de Blida-Joinville, le 23 novembre 1953. Il entreprend alors d’appliquer à ses patients des méthodes thérapeutiques destinées à leur permettre une meilleure réinsertion sociale. En 1957, FANON prend la direction journal «El Moudjahid», déplacé en Tunisie, seul organe de presse à l’époque dont les écrits sont en faveur de l’indépendance. Le recueil de ses articles, non signés dans ce journal, sera publié sous le titre «Pour la Révolution africaine». Il est délégué du F.L.N. et rencontre à ce titre d’éminentes personnalités (Patrice LUMUMBA, Kwame N’KRUMAH, Félix MOUMIE, W.E.B du BOIS). Frantz FANON, ainsi engagé dans la lutte contre le colonialisme français, considère qu’il ne lui est alors plus possible d’exercer sa fonction, et il l’exprime dans sa lettre de démission au ministre résident Robert LACOSTE : «La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire que, placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. (…) Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique. Or le pari absurde était de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi-quotidien de l’homme étaient érigés en principes législatifs. (…) Les événements actuels qui ensanglantent l’Algérie ne constituent pas aux yeux de l’observateur un scandale. Ce n’est ni un accident, ni une panne du mécanisme. Les événements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de décérébraliser un peuple».

En 1959, un grave accident de voiture l’empêche pendant quelques mois de poursuivre sa tâche. En décembre 1960, au cours d'un séjour à Tunis, FANON découvre qu'il est atteint d'une leucémie myéloïde. Il lui reste un an à vivre, au cours duquel il écrira Les «Damnés de la terre». Dans une véritable course contre la montre et la mort, Frantz FANON veut adresser un message aux déshérités, qui ne sont plus essentiellement les prolétaires des pays industrialisés de la fin du XIXème siècle chantant «Debout les damnés de la terre, debout les forçats de la faim». C’est un testament politique sur l’état et le devenir du colonisé. Il examine les conséquences de l’asservissement des colonisés, mais aussi les conditions de leur libération. Cet ouvrage sera interdit en France. Cependant, son état de santé se détériore ; il part se faire soigner aux Etats-Unis, et meurt le 6 décembre 1961.

I – Frantz FANON et la dénonciation du racisme

 «Né dans un département français, il se croyait Français et Blanc : gagnant la capitale pour faire des études, il se découvre une douleur : Antillais et Noir, dans une métropole. De rage, il décide qu’il ne serait ni Français, ni Antillais, mais Algérien» écrit Albert MEMMI.

Frantz FANON a décrit lui-même le racisme dans un article «L’expérience du Noir» paru dans la revue Esprit de mai 1951 «Sale Nègre ! Ou simplement « Tiens, un Nègre !». J’arrivai dans le monde, soucieux de faire lever un sens aux choses, mon âme pleine de désir d’être à l’origine du monde et voici que je me découvrais objet au milieu d’autres objets». La dénonciation de FANON du racisme sera, par conséquent, sans concession. FANON reprend certains thèmes de la Négritude, les prolonge et les transfère sur le terrain politique, il affirme aussi que la charge raciste des sociétés ne se hiérarchise pas, le racisme, aussi infirme soit-il, est une menace pour la cohésion sociale.

A – Déconstruire les mécanismes d’infériorisation des Noirs

 «J’étais tout à la fois responsable de mon corps, responsable de ma race, de mes ancêtres» écrit FANON. «L’expérience vécue de l’homme noir» est sans doute l’un des chapitres les plus marquants de «Peau noire, masques blancs» : Frantz FANON y décrit, à la première personne, le vécu du Noir dans le monde blanc et l’expérimentation du racisme européen. «Le colonialisme exerce une violence psychique, son discours : le colonisé est “laid”, “bête”, “paresseux”, a une sexualité “maladive”, écrit Françoise VERGES. Comment atteindre un humanisme universel ? «La «race» est devenue consubstantielle à la subjectivité de l’homme «Noir» souligne Françoise VERGES. «Quel bavardage: liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale raton. (…) Rien de plus conséquent, chez nous, qu'un humanisme raciste puisque l'Européen n'a pu se faire homme qu'en fabriquant des esclaves et des monstres» écrit Jean-Paul SARTRE. Tout au long de «Peau noire, masques blancs», Frantz FANON revient sur cette détermination : comment s’en libérer ?

FANON procède au recensement de l’ensemble des aliénations qui pèsent sur le Noir et le mutilent, presque toutes issues de la relation avec la colonisateur. Frantz FANON emploie les termes «imbécile» et «imbécilité» parce que ce sont ceux qui conviennent parfaitement au Noir et au Blanc, victimes de l’esprit colonial. Car quel que soit le domaine qu’il a sérieusement analysé, psychanalysé, une chose l’a définitivement frappé le racisme est une maladie : «le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité, se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique». Tout d’abord le langage et le comportement du Noir sont viciés par le poids de la culture coloniale ; ce qui génère en lui «un nouveau type d’homme qu’il impose à ses camarades, à ses parents». Ensuite, la femme antillaise n’aspire qu’à une chose : s’unir à un homme blanc pour blanchir sa négritude. «De la blancheur à tout prix» est donc son credo. Enfin, si la négresse veut blanchir sa «race» en s’unissant à un Blanc, le Noir, «incapable de s’évader de sa race […] par son intelligence et son travail assidu» va à son tour chercher son salut dans une union avec une femme blanche. Le nègre n’échappe pas non plus à la tentation de s’élever jusqu’au Blanc.   

Dans un article intitulé «Antillais et Africains» et paru dans la revue Esprit de février 1955, Frantz FANON constatait que «souvent l’ennemi du Noir n’est pas le Blanc, mais son congénère». Il invitait à la dissolution des complexes affectifs susceptibles d’opposer les Antillais aux Africains. Par ailleurs, il fait remarquer que l’histoire de Nègres est une sale histoire à vous couper l’estomac. Pour lui, il n’existe pas de peuple noir : «Qu’il y ait un peuple africain,  je le crois ; qu’il y ait un peuple Antillais, je le crois. Mais quand on me parle de peuple noir, j’essaie de comprendre» écrit-il. Aux Antilles, le problème racial est occulté par la discrimination économique et les relations ne seraient pas altérées par les accentuations épidermiques ou «la peau sauvée». Les fonctionnaires coloniaux issus des Antilles, servant dans les unités européennes en Afrique, se caractérisent par «un sentiment irréductible de supériorité sur l’Africain. (…) L’Africain est un Nègre et l’Antillais est un Européen. (…) Non content d’être supérieur à l’Africain, l’Antillais le méprisait.» dit FANON. L’Antillais était un Noir, mais le Nègre était en Afrique. Lorsqu’un patron réclamait un trop lourd effort à un Martiniquais, qui se sentait plus évolué que le Guadeloupéen, celui-ci lui répondait souvent : «Si vous voulez un Nègre, allez le chercher en Afrique». Aimé CESAIRE fut le premier à proclamer «qu’il est beau et bon d’être Nègre». Ce fut un choc pour les Antillais aussi les Mulâtres que les Noirs. «Les Mulâtres parce qu’ils s’étaient échappé de la nuit, et  les Nègres parce qu’ils aspiraient à en sortir». Pendant la deuxième guerre mondiale, de nombreux navires furent bloqués durant quatre ans aux Antilles. Cette présence européenne massive, avec leurs préjugés raciaux, fut un choc pour les Antillais. «L’Antillais, devant ces hommes qui le méprisaient, se mit à douter de ses valeurs» écrit FANON. Et Aimé CESAIRE, chantre de la Négritude, de dire : «On a beau de peindre en blanc le tronc de l’arbre, les racines en dessous demeurent noires». Ce fut un début d’une prise de conscience politique. Les Antillais arrivés en Afrique après la guerre «avaient le cœur chargé d’espoir, désireux de retrouver leur source, de se nourrir aux authentiques mamelles africaines» dit-il. Mais les Africains n’ont pas la mémoire courte. Ils se souviennent de ce passé récent où l’Antillais était du côté des Blancs. L’Antillais en Afrique sombra dans le désespoir «Hanté par l’impureté, accablé par la faute, sillonné par la culpabilité, il vécut le drame de n’être ni Blanc, ni Noir».

FANON souhaite entreprendre une «interprétation psychanalytique du problème noir». Frantz FANON entend déconstruire les mécanismes d’infériorisation qui sous-tendent les relations entre Noirs et Blancs, afin de «rendre possible pour le Noir et le Blanc une saine rencontre». «En redonnant à la colonie son rôle dans la construction de la nation, de l'identité nationale et de la République française, Fanon fait apparaître comment la notion de race n'est pas extérieure au corps républicain et comment elle le hante», écrit Françoise VERGES. Face aux perversions de la société coloniale, la lutte anticoloniale passe nécessairement par tout un «travail d’anamnèse» ; il y a urgence pour les groupes opprimés qui la composent de se réapproprier leur histoire. Le repli sur les valeurs du passé est, selon FANON, une fausse solution, car suite à la colonisation ces valeurs ont été dégradées au niveau du folklore, si bien que le colonisé se trouve placé dans une double situation d’extériorité, par rapport à la société des Blancs, mais également par rapport à sa propre société privée de son dynamisme interne.

Face à l’aliénation du colonisé par  un système d’oppression inhumain, Frantz FANON a pu diagnostiquer de l’intérieur les maux de la société coloniale, à travers les conditions socioculturelles dans le traitement des maladies psychiques. En effet, pour Frantz FANON, son travail psychiatrique et son engagement politique sont extrêmement liés. En ce qu’il utilise des méthodes qui sont toutes nouvelles à l’époque, tels la social-thérapie, les thérapies de groupe, les jeux de rôles. Très vite après son arrivée en Algérie, en tant que psychiatre, il dénonce le racisme de l’École psychiatrique d’Alger, une référence en matière d’incrimination de l’indigène algérien et de son classement dans la catégorie des attitudes impulsives et des instincts criminels. La différenciation structurelle opérée par ces pseudo-connaissances médicales entre l’Européen, intelligent et supérieur, face à un indigène, infantilisé et de condition inférieure, a rebuté le jeune FANON fraîchement débarqué dans cette ambiance asilaire aux allures carcérales, où sévissent, dans le sillage du docteur Antoine POROT (1876-1965 adepte de la théorie du primitivisme), le camisolage, les cellules de force, l’enchaînement et la séparation des malades selon leurs origines ethniques. Le relativisme culturel, une invention de la philosophie coloniale au début du XXème siècle, tend à enfermer chacun dans sa propre culture, qu’il chosifie. La prise en considération de l’environnement culturel, la manière dont on conçoit et gère la folie dans un environnement précis, est fort utile. «Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue (…). La structure sociale existante en Algérie a été hostile à toute tentative de rendre l’individu à son lieu d’origine», écrit FANON.

 

En définitive, pour FANON, l’aliénation est double : il y a celle qui correspond à un enfermement mental, mais aussi celle qui est produite par le système colonial, qui est un système d’enfermement physique, d’empêchement de création du moi et de ses projets. «Vous faites de nous des monstres, votre humanisme nous prétend universel et vos pratiques racistes nous particularisent» écrit Jean-Paul SARTRE.

B – Restituer au colonisé sa condition humaine

Frantz FANON s’est attaché à restituer au Noir sa dignité, sa forme spécifiquement humaine. Il faut dépasser l’antagonisme entre colons et colonisés, entre Blancs et Noirs, afin que l’humanité soit une. Cette universalité de la condition humaine est l’un des points important de la pensée de FANON. Au nom de celle-ci, il dit prendre garde tout autant aux Noirs qui veulent devenir Blancs qu’aux Noirs qui exaltent des valeurs noires supérieures. «Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi “malade” que celui qui les exècre», écrit-il dans «Peau noire, masques blancs», estimant que «le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc». Exalter la race noire contre le Blanc, n’est-ce pas encore pour le Noir s’enfermer «dans sa noirceur», alors que le but est justement d’en sortir ?

Frantz FANON insiste le rôle de la culture dans la libération de l’homme à la fois de l’aliénation et de la domination. Le racisme est une disposition visant l’infériorisation émotionnelle, affective et intellectuelle de certains hommes, correspondant à un système déterminé d’organisation de l’exploitation économique et de l’asservissement de certains hommes. Le racisme n’est pas donc une attitude individuelle ou une passion irrationnelle, il est systématiquement produit comme l’idéologie correspondant à des rapports inégalitaires. En tant qu’idéologie, il est mis en place et expression de la destruction de la culture des aliénés qui produit une momification de cette culture. Par conséquent, la culture doit se réinventer dans l’action de libération.

Guerrier en blouse blanche, Frantz FANON estime que la seule porte de sortie de l'aliénation est la décolonisation, pas seulement celle du territoire, mais aussi celle des esprits. Elle doit permettre au colonisé d'accomplir pleinement son humanité. Cette idée, déjà en germe dans «Peau noire, masques blancs», est pleinement explicitée dans «Les Damnés de la Terre»  : «La décolonisation est très simplement le remplacement d'une espèce d'hommes par une autre espèce d'hommes». La décolonisation doit ainsi créer une «nouvelle espèce d'hommes», en supprimant le clivage de la race, socle du système colonial.

II – Frantz FANON : décoloniser, réhabiliter et faire triompher l’Homme.

 

Frantz FANON «connut la colonisation, son atmosphère sanglante, sa structure asilaire, son lot de blessures, ses manières de ruiner son rapport au corps, au langage et à la loi, ses états inouïs, la guerre d’Algérie» écrit le professeur Achille M’BEMBE.

 

Avec son phrasé sobre, mais tranchant, sans concession, FANON s’insurge contre le colonialisme : «Présentée dans sa nudité, la décolonisation laisse deviner à travers tous ces pores, des boulets rouges, des couteaux sanglants. Car si les derniers doivent être les premiers, ce ne peut être qu’à la suite d’un affrontement décisif et meurtrier des deux protagonistes». L’analyse du traumatisme du colonisé, dans le cadre du système colonial et le projet utopique d’un tiers monde révolutionnaire porteur d’un «homme neuf», sont les thèmes majeurs développés notamment dans les «Damnés de la terre».

 

A – La colonisation : le refus d’attribuer à l’autre une humanité 

 

Frantz FANON définit la colonisation  comme étant «une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité». «La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser ses limites. C’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par des meutes de voitures qui ne me rattrapent jamais» écrit-il dans les «Damnés de la terre», cette phrase libère l’énergie que l’ordre empêche. Dans son constat sur le colonialisme, Frantz FANON note ceci «Les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes».

La contribution de Frantz FANON dévoile l’étendue des souffrances psychiques causées par le racisme et la présence vive de la folie dans le système colonial. En effet, en situation coloniale, le travail du racisme vise, en premier lieu, à abolir toute séparation entre le moi intérieur et le regard extérieur. Il s’agit d’anesthésier les sens et de transformer le corps du colonisé en chose dont la raideur rappelle celle du cadavre. À l’anesthésie des sens s’ajoute la réduction de la vie elle-même à l’extrême dénuement du besoin. Les rapports de l’homme avec la matière, avec le monde, avec l’histoire deviennent de simples «rapports avec la nourriture», affirmait FANON. Pour un colonisé, ajoutait-il, «vivre, ce n’est point incarner des valeurs, s’insérer dans le développement cohérent et fécond d’un monde». Vivre, c’est tout simplement «ne pas mourir», c’est  maintenir la vie» dit FANON. C’est pour cela qu’Achille M’BEMBE qualifie le racisme «d’annexion de l’Homme».

 

Dans sa brillante préface sur les «Damnés de la terre» Jean-Paul SARTRE, qui soutient la lutte des Algériens, écrit : «Européens, ouvrez ce livre, entrez-y. Après quelques pas dans la nuit vous verrez des étrangers réunis autour d’un feu, approchez, écoutez : ils discutent du sort qu’ils réservent à vos comptoirs, aux mercenaires qui les défendent. Ils vous verront peut-être, mais ils continueront de parler entre eux, sans même baisser la voix. Cette indifférence frappe au cœur». SARTRE radicalise le discours de FANON et pose la violence comme une fin en soi et interpelle directement l’Occident : «Vous, si libéraux, si humains, qui poussez l’amour de la culture jusqu’à la préciosité, vous faites semblant d’oublier que vous avez des colonies  et qu’on y massacre en votre nom». Jean-Paul SARTRE va encore plus loin dans la surenchère verbale : «Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre». Noureddine LAMOUCHI parle d’un discours sartrien «injonctif, performatif et hégémonique», voire paternaliste. Mais FANON avait lu et apprécié «Orphée Noir», la préface que Jean-Paul SARTRE avait rédigée pour «L’anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française» qu’avait réunie Léopold-Sédar SENGHOR : «Qu’est-ce donc que vous espériez quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? Ces têtes, que nos pères avaient courbées jusqu’à terre par la force, pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans leurs yeux ?».

 

La préface de Jean-Paul SARTRE sonne la fin d’une époque, celle du colonialisme européen. Elle est une longue méditation sur la relation dialectique qui lie le colon et l’indigène. C’est la parole du colonisé qui doit désormais guider l’Europe : «Européen, je vole le livre d’un ennemi et j’en fais un moyen de guérir l’Europe. Profitez-en». Quant à Frantz FANON : «Nous avons été les semeurs de vent, la tempête c’est lui […] Nous étions hommes à ses dépens, il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité».

 

«Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait 2 milliards d’habitants, soit 500 millions d’hommes et 1 milliard 500 millions d’indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres l’empruntaient» écrit SARTRE. La première violence coloniale a consisté à déshumaniser l’indigène : «Ordre est donné de ravaler les habitants du territoire annexé au niveau du singe supérieur pour justifier le colon de les traiter en bêtes de somme». Cette déshumanisation passe par plusieurs stades. On les déclare d’une humanité inférieure. On détruit la langue, la culture, les traditions. On les abrutit de fatigue. On les dénutrit. On veille, cependant, à ne pas les détruire totalement pour qu’ils gardent leur force de productivité : «Pour cette raison, les colons sont obligés d’arrêter le dressage à la mi-temps : le résultat, ni homme ni bête, c’est l’indigène. Battu, sous-alimenté, malade, apeuré, mais jusqu’à un certain point seulement, il a, jaune, noir ou blanc, toujours les mêmes traits de caractère : c’est un paresseux, sournois et voleur, qui ne vit de rien et ne connaît que la force». Ce sera le talon d’Achille de la colonisation. C’est «l’implacable logique [qui] mènera jusqu’à la décolonisation» : ne pouvant pousser le massacre jusqu’au génocide, ni la servitude jusqu’à l’abêtissement, le colon permet à l’indigène de se préserver une certaine force qu’il saura retourner contre lui. Comment guérir le colonisé de son aliénation ?

Si dans le dernier chapitre du livre, FANON dresse contre l’Europe un réquisitoire passionné. Ce n’est pas par sous-estimation de l’Europe, par manque d’admiration pour la pensée européenne. Au contraire, c’est pour s’être montrée «parcimonieuse avec l’homme, mesquine, carnassière avec l’homme». Et ce n’est pas par hasard que le chapitre consacré précisément à la violence débouche sur cette phrase insolite : «Réhabiliter l’homme, faire triompher l’homme partout une fois pour toutes, réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total».

B – Décoloniser les esprits et mettre sur pied un homme neuf

Le colon n’a pas laissé au colonisé d’autre choix que la violence pour acquérir son indépendance : toute autre voie est récupérée par le lien colonial. «L’indigène n’a qu’un choix : la servitude ou la souveraineté» estime Jean-Paul SARTRE. «La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes d’apparence, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée s’engouffrera dans les villes interdites. Faire sauter le monde colonial est désormais une image d’action très claire, très compréhensible et pouvant être reprise par chacun des individus constituant le peuple colonisé» dit-il. Frantz FANON en appelle à la mobilisation pour la libération nationale. «La mobilisation des masses, quand elle se réalise à l’occasion de la guerre de libération, introduit dans chaque conscience la notion de cause commune, de destin national, d’histoire collective. […] La construction de la nation, se trouve […] facilitée par l’existence de ce mortier travaillé dans le sang et la colère» écrit-il.

La violence de la révolte du colonisé sera l’expression de son «inconscient collectif», le retour  du refoulé qu’il a dû opérer pendant plusieurs générations. Cette révolte n’est pas une violence instinctuelle sauvage : elle est une acquisition d’humanité : «c’est l’homme lui-même se recomposant». Dans sa rage, le colonisé retrouve son humanité, c’est son arme : «Fils de la violence, il puise en elle son humanité […] elle libère en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales […] Il se connaît dans la mesure même où il se fait». C’est cette révolte qui va lui permettre de constituer une nation.

L’une des armes de la colonisation a été la division : le colon a su diviser les territoires, forger des rivalités de classe et de race. Il peut continuer à jouer de ces divisions pour détourner l’expression de la violence des indigènes dans des guerres fratricides. Toute lutte d’émancipation sera donc aussi une lutte contre ses propres aliénations : le danger de luttes internes en est une, le mythe du retour à sa propre culture en est une autre. L’indigène peut croire y retrouver son indépendance, mais Frantz FANON juge ces voies dangereuses. «Je ne me trouble plus en sa présence. Pratiquement, je l’emmerde. Non seulement sa présence ne me gêne plus, mais déjà je suis en train de lui préparer de telles embuscades qu’il n’aura bientôt d’autre issue que la fuite» écrit FANON. Le colon sait d’ailleurs combien il a intérêt à les entretenir. La seule culture qui peut fonder la nouvelle nation des indigènes sera celle de la révolution. «Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf» écrit FANON.

A l’aube des indépendances africaines, Frantz FANON a été marqué par l’assassinat de Patrice LUMUMBA : «L’ONU n’a jamais été capable de régler valablement un seul des problèmes posés à la conscience de l’homme par le colonialisme, et chaque fois qu’elle est intervenue, c’était pour venir concrètement au secours de la puissance colonialiste du pays oppresseur. […] En réalité l’ONU est la carte juridique qu’utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force brute a échoué» écrit-il.  Et il rajoute : «Le grand succès des ennemis de l’Afrique, c’est d’avoir compromis les Africains eux-mêmes. [Ils] étaient directement intéressés par le meurtre de LUMUMBA. Chefs de gouvernements fantoches, au sein d’une indépendance fantoche, confrontés jour après jour à une opposition massive de leurs peuples, ils n’ont pas été longs à se convaincre que l’indépendance réelle du Congo les mettrait personnellement en danger».

 CONCLUSION

«Mon ultime prière : o mon corps, fais de moi toujours un homme  qui interroge !»  écrit FANON dans «Peau noire, masques blancs». En effet, il y a des vies qui constituent des appels à vivre. Des «paraclets», de consolateur, disait le poète anglais HOPKINS. On peut appliquer le mot à  Frantz FANON en le dépouillant de son contexte religieux et mystique. «Celui qui réveille, et celui qui encourage. Et, celui qui somme l’homme d’accomplir sa tâche d’homme et de s’accomplir lui-même, en accomplissant sa propre pensée. Dans ce sens Frantz FANON fut un «paraclet». Et c’est pourquoi sa voix n’est pas morte. Par delà la tombe, elle appelle encore les peuples à la liberté et l’homme à la dignité» écrit Aimé CESAIRE.

Plus on s’éloigne de sa mort, survenue le 6 décembre 1961, plus Frantz FANON semble d’actualité. «Prendre en charge la souffrance de l’homme qui lutte, la décrire et la comprendre de telle manière que de ce savoir et de cette lutte jaillisse un homme nouveau, tel fut en effet le projet de Fanon» écrit Achille M’BEMBE. Ainsi conçue, l’œuvre de Frantz FANON, inscrite au patrimoine culturel de l’Homme noir, demeurera une résonance pure et renouvelée parce qu’elle échappe au conformisme de la pensée académique et au penchement révérencieux. «Je t’énonce Fanon, tu rayes le fer. Tu rayes le barreau des prisons. Tu rayes le regard des bourreaux. Guerrier-silex vomi par la gueule du serpent de la mangrove» écrit Aimé CESAIRE.

Les écrits de FANON attestent qu’il faut encore continuer à lutter contre le racisme, la bête immonde n’est pas morte. «Ses réflexions sur la folie, le racisme et sur un universalisme confisqué par les puissants, à peine audibles en son temps, ne cessent de nous atteindre et de nous concerner» dit Alice CHERKI.

La contribution de Frantz FANON nous conforte dans la lutte résolue contre la mentalité coloniale et son mépris souverain. En effet, après avoir dit à Alger que la colonisation était un «crime contre l’humanité», requalifié aussitôt en «crime contre l’humain», une fois élu, le président Emmanuel MACRON ne cesse d’accumuler des dérapages verbaux à caractère raciste. La politique n’est pas le cynisme de Machiavel qu’affectionne tant le président MACRON dont les improvisations, l’immaturité, les revirements et l’autoritarisme commencent à nous inquiéter. L’Afrique n’a pas besoin de charité, mais une coopération juste et équitable. Les Africains veulent en finir avec la FrançAfrique et cet esprit colonial. «Il faut affronter ce spectacle inattendu : le strip-tease de notre humanisme. Le voici tout nu, pas beau: ce n'était qu'une idéologie menteuse, l'exquise justification du pillage ; ses tendresses et sa préciosité cautionnaient nos agressions» écrit SARTRE.

FANON lance aussi un puissant appel à l’unité africaine : «Porte-parole des combattants, il a réclamé l'union, l'unité du continent africain contre toutes les discordes et tous les particularismes» écrit Jean-Paul SARTRE.

Pour le professeur Achille M’BEMBE, il est impérieux de relire aujourd’hui Frantz FANON, et cela pour deux raisons :

- c’est d’une part apprendre à restituer sa vie, son travail et son langage dans l’histoire qui l’a fait naître et qu’il s’est efforcé, par la lutte et par la critique, de transformer. Pour FANON, penser, c’est d’abord s’arracher à soi. C’est mettre sa vie dans la balance.

- c’est aussi traduire dans la langue de notre époque les grandes questions qui l’obligèrent à se mettre debout, à s’arracher à ses origines, à cheminer avec d’autres, des compagnons sur une route neuve que les colonisés devaient tracer par leur force propre, leur inventivité propre, leur irréductible volonté.

Bibliographie très sélective

1 – Contributions de Frantz FANON

FANON (Frantz), Œuvres, préface d’Achille M’Bembé, introduction de Magalie Bessone, Paris, La Découverte, 2011, 884 pages ;

FANON (Frantz), Ecrits sur l’aliénation et la liberté, Œuvres II, Jean Kalfa et Robert Young, éditeurs scientifiques, Paris, La Découverte, 2015, 677 pages ;

FANON (Frantz) Pour la Révolution africaine, Écrits politiques, Paris, 1956, F. Maspéro, Cahiers libres, 1964  et 1969, 199 pages ;

FANON (Frantz), Les damnés de la terre, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, F. Maspéro, Cahiers libres, 1961 et 1974 et La Découverte, 2003, préface d’Alice Cherki et postface de Mohamed Harbi, 313 pages ;

FANON (Frantz), Peau noire, masques blancs, préface Francis Jeanson, Paris, Le Seuil, coll. «Esprit», nouvelle édition coll. «Points», 1952, 1971 et 2015, 240 pages ;

FANON (Frantz), Sociologie d’une Révolution (L’an V de la Révolution algérienne), Paris, F. Maspéro,  1959, 1966 et 1968, 178 pages ;

FANON (Frantz), «La plainte du Noir, l’expérience vécue du Noir», Esprit, mai 1951, n°179, pages 657-750 ;

FANON (Frantz), «Africains et Antillais», Esprit, février 1955, pages 261-269 ;

FANON (Frantz), «Je ne suis pas esclave de l’esclavage», Esprit, février 1955, et 2006, 1 pages 172-173.   

2 – Critiques de Frantz FANON

AJARI (Imudia, Norman), Race et violence, Frantz Fanon à l’épreuve du postcolonial, Thèse sous la direction de Jean-Christophe Goddard, Toulouse 2, Le Mirail, soutenue le 20 septembre 2014, 343 pages ;

ANDOCHE (Jacqueline), Etude idéologique de l’œuvre de Frantz Fanon, Mémoire de maîtrise Histoire contemporaine, Toulouse 2, 1979, 169 pages ;

BASTO (Maria-Benedita), «Le Fanon de Homi Bhabah : ambivalence de l’identité et dialectique dans une pensée postcoloniale», Tumultes, 2008, 2, n°31, pages 47-66 ; 

BENARAB (Abdelkader), Frantz Fanon, homme de rupture, Paris, Alfabarre éditions, 2010, 85 pages ;

BENCHARIF (M. A.) RIDOUH (Bachir), «Docteur Fanon à votre arrive à la psychiatrie ?», V.S.T., Vie Sociale et Traitements, 2006, 1 n°89, pages 30-36 ;

BHABHA (Homi), «“Race », temps et révision de la modernité», in Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale (trad. de l’anglais), Paris, Payot, 2007 (1994), pp. 357-385 ;

BOUKMAN (Daniel), Frantz Fanon : traces d’une vie exemplaire, Paris, L’Harmattan, 2016, 48 pages ;

BOUVIER (Pierre), Fanon, Paris, éditions universitaires, 1971, 129 pages ;

CANONE (Justine), «Frantz Fanon, contre le colonialisme», Sciences Humaines, 2012, n°233, pages 58-63 ;

CAULET (Emeline), «Présence de Fanon, une pensée toujours en acte», Revue de l’association de culture berbère, 2009, n°62-63, pages 26-57 ;

CAUTE (David), Frantz Fanon, Paris, Seghers, 1970, 175 pages ;

CESAIRE (Aimé), «Hommage à Frantz Fanon», Jeune Afrique, édition des 13-19 décembre 1961 ;

CHAULET-ACHOUR (Christiane), Frantz Fanon : l’importun, préface Behja Traversac, Montpellier, Chèvre-feuille étoilée, 2004, 80 pages ;

CHERKI (Alice), Frantz Fanon, portrait, Paris, Seuil, 2000, 313 pages ;

CHEVRIER (Jacques), «La décolonisation et les dangers de la Négritude», Jeune Afrique, 6 décembre 2011 ;

CONFIANT (Raphaël), L’insurrection de l’âme : Vie et mort du guerrier-silex, Caraïbéditions, 2017, 392 pages ;

DELAS (Daniel), FRAITURE (Pierre Philippe), GENESTRE (Elsa), «A propos des œuvres de Frantz Fanon», Etudes Littéraires Africaines, 2012, 33, pages 81-99 ;

GENDZIER (Irène L.), Frantz Fanon. A critical Study, New York, Pantheon Books, Random House, 1973, traduction Edouard Deliman, Paris, Seuil, 1976, 285 pages ;

HADDAB (Mustapha), sous la direction de, Frantz Fanon, actes du colloque international, Alger,  6 et 7 juillet 2009, Alger, CNRPAH, 2011, 294 pages ;

HADDOUR (Azzedine), “Fanon dans la théorie postcoloniale”, Les temps modernes, 2006, 1, n°635-636, pages 136-138 ;

KALFA (Jean), YOUNG (Robert), Ecrits sur l’aliénation et la liberté, Paris, La Découverte, 688 pages ;

LONGUET (Adam), Frantz Fanon, un héritage à partager, Paris, L’Harmattan, 2013, 206 pages ;

MACEY (David), Frantz Fanon, une vie, Traduit de l’anglais par Christophe Jaquet et Marc Saint-Upéry. Paris : La Découverte, 2011, 600 pages ;

MEMMI (Albert), «La vie impossible de Frantz Fanon», Esprit, 9 septembre 1971, page 248 ;

MORNET (Jean), «Commentaire à la préface de Jean-Paul Sartre pour les damnés de la terre de Frantz Fanon», VST Vie Sociale et Traitements, 2006, 1, n°89, pages 148-153 ;

MOURAD (Yelles), «Fanon et la création artistique» Portulan : littératures, sociétés, cultures des Caraïbes et des Amériques noires, 1er octobre 2000, n° 3,  pages 235-250 ;

PHILIPPE (Pierre-Charles), Frantz Fanon l’héritage, suivi de Aimé Césaire, Frantz Fanon : portraits de décolonisés, Fort-de-France, K. éditions, 2010, 183 pages ;

RAZANAJAO (Claudine), L’œuvre psychiatrique de Frantz Fanon, thèse méd., Paris, Broussais, 1974, 52 pages ronéotypées ;

RAZANAJAO (Claudine), POSTEL (Jacques), «La vie et l'œuvre psychiatrique de Frantz Fanon», Sud/Nord, 2007 1 n° 22), pages 147-174 ;

RENAULT (Matthieu), Frantz Fanon : de l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Thèse de philosophie, sous la direction d’Etienne Tassin et de Sandro Mezzadra, Université de Paris 7 et de Bologne, 2011, 370 pages ;

VERGES (Françoise), «Nègre n’est pas. Pas plus que Blanc, Frantz Fanon, esclavage, race et racisme», Actuel Marx, 2005, 2, n°38, pages 45-63 ;

ZAHAR (Renate), L’œuvre de Frantz Fanon, colonialisme et aliénation, Paris, Maspéro, 1970, 124 pages.

Paris, le 19 juillet 2017, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
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Published by Le blog de BA Amadou - dans Littérature
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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 13:05

 «Je suis entré dans la littérature comme un météore, j’en sortirai par un coup de foudre» rongé par la syphilis ainsi se confiait en novembre 1890, Guy de MAUPASSANT à José Maria de HEREDIA (1842-1905). Guy de MAUPASSANT nous a légué une contribution littéraire énormément riche et presque sans précédent. En 1880, il fait paraître «Boule de Suif» qui connaît le succès. «Ce chef-d’œuvre profondément humain lui vaudra de la gloire» avait écrit Gustave FLAUBERT. Abandonnant l’Administration, Guy de MAUPASSANT partage sa vie entre les mondanités, d'innombrables conquêtes féminines, les croisières à bord de son yacht, le «Bel-Ami» et les voyages en Corse, en Algérie, en Italie, en Angleterre et en Tunisie.  De 1880 à 1890, il a écrit en moyenne trois livres par an, des contes, des romans, des nouvelles et plus de 200 chroniques en qualité de journaliste. Puis, une maladie du cerveau s’est abattue sur lui ; à demi fou, il a erré entre Paris et la Côte-d’Azur, avant d’être interné dans une maison de santé à Paris. Destinée angoissée à la fin prématurée, il meurt à 43 ans.

Écrivain fécond et particulièrement prolifique, disciple de Gustave FLAUBERT (1821-1880), Guy de MAUPASSANT a pu trouver sa voie. «Il s’agit de regarder tout ce qu’on veut exprimer assez longtemps et avec assez d’attention pour en découvrir un aspect qui n’ait été vu et dit par personne. Il y a tout dans l’inexploré.» lui disait son maître FLAUBERT pour le soumettre à un apprentissage de la nouveauté. Guy de MAUPASSANT a reconnu sa dette à l’égard de son mentor, tant sur le plan humain qu’artistique : «Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n’en est rien resté. Le Maître lisait tout, puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait ses critiques et enfonçait en moi, peu à peu, deux ou trois principes : «Si on a une originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager ; si on n’en a pas, il faut en acquérir une». Car la littérature est un dépassement, un véritable sacrifice : l’écrivain doit savoir rejeter tout ce qui ne lui est pas propre» écrit Guy de MAUPASSANT dans «Pierre et Jean». MAUPASSANT, écrivain de la réalité, qui se situe au confluent du réalisme de FLAUBERT et du naturalisme d’Emile ZOLA (1840-1902), toujours à la recherche d'un réalisme qui donne une vision personnelle du monde sans aucune attitude moraliste, emprunte certains procédés littéraires à chacun de ces grands maîtres. Ainsi, «Boule de Suif» est tiré d’un fait divers. En effet, il s’inspire souvent de faits qui ont existé ; il les modifie et les vivifie à son expression. «Son oeil est comme une pompe qui absorbe tout, comme la main d’un voleur toujours en travail. Rien ne lui échappe ; il cueille et il ramasse sans cesse ; il cueille les mouvements, les gestes, les intentions, tout ce qui se passe et passe devant lui ; il ramasse les moindres paroles, les moindres actes, les moindres choses» écrit MAUPASSANT «Sur l’eau». A ces données brutes, il y ajoute ses émotions, ses sensations, et surtout sa grande intelligence. On dit qu’il a manqué, parfois, à MAUPASSANT la tendresse, la fantaisie et les douces illusions. En tout cas, il a appris de ses maitres trois règles : regarder, observer et disséquer du regard avant d'écrire, le conteur rejette avec force, comme eux, le romantisme ainsi que le symbolisme avec ses excès de psychologisme. FLAUBERT se sépare des réalistes en ce que ceux-ci ne s’occupent que du fait brutal, tandis qu’il trouve, lui, qu’un fait par lui-même, ne signifie rien, que ce qui importe, c’est de comprendre la cause qui a amené l’effet. Observateur privilégié de la paysannerie normande, de ses malices et de sa dureté, MAUPASSANT élargit son domaine à la société moderne tout entière, vue à travers la vie médiocre de la petite bourgeoisie des villes, mais aussi le vice qui triomphe dans les classes élevées. Le déclin de sa santé mentale, avant même l’âge de trente ans, le porte à s’intéresser aux thèmes de l'angoisse et de la folie. Passant du réalisme au fantastique, Guy de MAUPASSANT refuse les doctrines littéraires. Comptant parmi les écrivains majeurs du XIXème siècle, il se rattache à une tradition classique de mesure et d’équilibre et s'exprime dans un style limpide, sobre et moderne. «Sa langue forte, simple, naturelle, a un goût de terroir qui nous la fait aimer chèrement. Il possède les trois grandes qualités de l’écrivain français, d’abord la clarté, puis encore la clarté, et enfin la clarté. Il écrit comme un bon propriétaire normand, avec économie et joie. Madré, matois, bon enfant, assez gabeur, un peu faraud, n’ayant pas honte de sa large bonté native, attentif à cacher ce qu’il y a d’exquis dans son âme, pleine de ferme et haute raison, point rêveur, peu curieux des choses d’outre-tombe, ne croyant qu’à ce qu’il voit, ne comptant que sur qu’il touche, il est de chez nous, celui-là ; c’est un pays» écrit Anatole France sur MAUPASSANT. Conteur inégalé, Guy de MAUPASSANT est un des écrivains français les plus lus. «Cette popularité dont jouit ainsi l´écrivain auprès d'un large public à travers le monde est sans doute due à la clarté et à la vivacité de la langue dénuée de tout maniérisme et de toute vulgarité» écrit Sven KELLER. Soucieux de garder son indépendance, l´écrivain s'est toujours refusé à se lier à quelque groupe politique, religieux ou social que ce soit.

Guy de MAUPASSANT a tenté de cacher sa vie en élevant un mur entre les hommes et lui. Il ne se mettait pas en scène dans ses livres, même s’il laisser percer ses émotions. Il ne dévoilait rien de ses méthodes de travail. Il avait une conception «hautaine» du métier d’écrivain, suivant René DOUMIC. MAUPASSANT pense que l’écrivain n’appartient au public que par son œuvre, indépendamment même des origines où elle sortie. Ainsi, il n’aimait pas la divulgation de ses photographies : «Je me suis fais une loi absolue, de ne jamais publier mes portraits toutes les fois que je peux l’empêcher. Les exceptions n’ont eu lieu que par surprise. Nos œuvres appartiennent au public, pas nos visages» écrit MAUPASSANT. Nous avons de nombreuses biographies sur cet auteur, dont les «Souvenirs de Guy de MAUPASSANT» recueillis avec l’aide de sa mère ; certains médecins, trahissant le secret médical, ont même publié des ouvrages sur sa maladie. Son valet de chambre de 1883 à 1893, François TASSART a écrit ses souvenirs sur son maître. TOURGUENIEV a ramené en Russie en 1881, un exemplaire de la «Maison Tellier» à TOLTSOI qui s’enthousiasma pour MAUPASSANT : «Malgré l’inconvenance et l’insignifiance du sujet traité, je ne pus ne pas constater chez son auteur l’existence ce qu’on appelle le talent ». Pour lui, le talent de MAUPASSANT «c’est un don d’attention qui lui permettait de découvrir dans les choses et dans les manifestations de la vie, les côtés qui leur sont propres qui restent invisibles aux autres hommes. Il possédait la beauté de la forme, c’est-à-dire, il exprimait clairement, simplement et artistiquement ce qu’il voulait dire». Cependant, TOLSTOI estime que MAUPASSANT est dépourvu du «don moral», c’est-à-dire cette faculté de distinguer le Bien du Mal. Les masses populaires sont décrites comme un ramassis de demi-brutes, mues seulement par la sensualité, l’animosité et la cupidité. Il faudrait associer l’idée sociale au perfectionnement de l’individu. TOLSTOI fait remarquer que MAUPASSANT ne décrit, dans ses récits, avec sympathie que les hanches et les gorges des servantes bretonnes, et avec le dégoût de la vie des travailleurs. Mais la lecture de «Une vie» fera changer d’avis au Comte TOLSTOI «une vie est un roman de premier ordre ; non seulement c’est la meilleure œuvre de Maupassant, mais aussi c’est le meilleur roman français depuis les Misérables». MAUPASSANT semble avoir répondu, par avance, aux objections de TOLSTOI le talent n’est pas une affaire de morale. Il faut tenter des voies nouvelles «le talent provient de l’originalité, qui est une manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et de juger» dit-il dans son «Pierre et Jean».

I – Maupassant, ses influences familiales et littéraires

Guy de MAUPASSANT naquît le 5 août 1850 au Château de Miromesnil, Tourville-sur-Arques, près de Dieppe (Seine-Maritime, Normandie), qui n’appartient pas à sa famille, mais que Mme Laure de MAUPASSANT (1821-1903) avait pris en location. Il décrira ce château dans «Une vie». Guy qui n’est né ni à Fécamp, ni à Sotteville, contrairement aux affabulations. Son frère, Hervé, né le 19 mai 1856, à Grainville-Tourville, est mort, à Antibes, le 13 novembre 1889, d’une insolation. Laure LE POITTEVIN, originaire de Fécamp, avait épousé le 9 novembre 1846, à Rouen, Gustave MAUPASSANT (1821-1900) d’une ancienne famille lorraine anoblie par l’empereur François, et établie en Normandie au milieu du XVIIIème siècle. En 1669, un certain Claude de MAUPASSANT, un officier de cavalerie d’un tempérament aventureux, se fait remarquer au siège Candie, et meurt en 1700 ; il est anobli. Gustave, le père de Guy, est un agent de change. De par ses origines nobiliaires, il n’en fait pas grand cas ; il a surtout fréquenté la petite bourgeoisie. «Ces petits bourgeois reparaîtront dans son œuvre, figures disgracieuses, âmes rétrécies par les préoccupations d’une vie mesquine et difficile» dira René DOUMIC.

Les parents se séparent en 1860. «En voila un de perdu pour moi, et doublement, puis qu’il se marie d’abord et ensuite va vivre ailleurs» écrit Gustave FLAUBERT, un ami de la famille. Après ses couches, Laure de MAUPASSANT alla s’installer à ETRETAT, un village de pêcheurs devenu une station balnéaire. C’est dans ce village mondain que le jeune Guy grandit. Guy parlait couramment le patois normand et cette connaissance du langage l’a certainement aidé à pénétrer ce peuple de pêcheurs et de paysans qui lui a tant inspiré de belles œuvres. «Je suis un paysan et un vagabond fait pour les cotes et les bois, et non pour les rues» dit MAUPASSANT. Les hommes, comme la nature, notamment les prairies, les falaises, la mer se prêtaient à développer en lui des qualités littéraires. Sa mère a été l’amie d’enfance entre 1830 et 1840, de Gustave FLAUBERT ; elle jouait avec son frère, Alfred, des comédies qu’écrivait cet auteur ; ce qui lui a donné une solide culture. Elle aimait les belles lettres et tenait à ce que Guy en prit aussi le goût. La Normandie et sa mère sont ses premiers éducateurs. La plupart de ses histoires normandes qui ont si forte saveur du terroir ont été suggérées par sa mère. «J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts et ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense, à ce qu’on mange, aux usages, comme aux nourritures, aux locutions locales, aux odeurs du sol, des villages et de l’air même» écrit Guy de MAUPASSANT dans «Le Horla». Laure l’arracha à ses galets, à ses poissons, et l’envoya à Yvetot, dans une institution religieuse. Mais Guy s’ingénia à tomber à tomber malade pour ne pas quitter sa mère. Guy deviendra pensionnaire au Lycée de Rouen. Elève conscient, il fut encouragé par Louis-Hyacinthe BOUILHET (1822-1869), poète, ami et conscience critique de FLAUBERT en lui suggérant Madame Bovary à partir d’un fait divers. A cette période, il compose des poèmes corrects, mais sans grande originalité.

Alors qu’il voulait entreprendre des études de droit à Paris, à la guerre de 1870, et quand la ville fut envahie, Guy de MAUPASSANT s’enrôla et marcha contre les Prussiens. Il recueillit pendant la campagne des impressions dont il allait tirer grand profit sur le plan littéraire (Boule de Suif, Madame Fifi). «Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d’armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n’était point de la troupe, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d’une allure molle, sans drapeau, sans régiment» écrit-il dans «Boule de Suif». La paix étant rétablie, Guy de MAUPASSANT, bachelier, accepte en 1872 un emploi au Ministère de la Marine et des Colonies. Voici défiler les bureaucrates malchanceux, défiants et potiniers, courbés par la besogne ingrate, ployés sous la terreur du chef, rattachés au seul espoir d’un avancement ou d’une revalorisation salariale, produits d’une dictature du pouvoir mesquin et despotique de la hiérarchie. Pendant près d’une dizaine d’années, alors que murît sa vocation d’écrivain réaliste, il mène une vie de plaisirs, fréquente les guinguettes et le milieu des canotiers des bords de Seine. Séducteur, il multiplie les aventures féminines. En 1877, il apprend qu’il est atteint de syphilis. En 1878, il sera employé au Ministère de l’Instruction publique. Il utilise les loisirs que lui accorde l’administration et le papier qu’elle lui confie à griffonner des sonnets que corrige Gustave FLAUBERT, son mentor. «Tu ne saurais croire, comme je le (Guy) trouve charmant, intelligent, bon enfant, sensé et spirituel. Bref, sympathique ! Malgré la différence de nos âges, je le regarde comme un ami, et puis il me rappelle mon pauvre Alfred (oncle de Guy) ! J’en suis même parfois effrayé, surtout qu’il baisse la tête en récitant des vers» écrit FLAUBERT en 1873 à Laure de MAUPASSANT. L’affection que porte Guy de MAUPASSANT à Gustave FLAUBERT, en raison de cette parenté intellectuelle est très grande : «il m’avait pris le cœur d’une façon inexprimable» disait-il. Garçon expansif, jovial et bon vivant, pourtant ses écrits dégagent le pessimisme, la tristesse et le dégoût de l’humanité. Aucun symptôme n’annonçait à l’époque, de façon précoce la catastrophe où sa raison a sombré. Il n’avait ressenti aucun trouble avant la maladie et la disparition de son frère Hervé. Son roman, «Le Horla» n’est pas une première manifestation de la folie, mais une pure imagination littéraire. En revanche, «Sur l’eau» qui suivit la maladie de son frère, trahit une bonne partie de son angoisse. MAUPASSANT, après une croisière en Méditerranée, et sans prétention de raconter, dit : «J’ai vu de l’eau, du soleil, des nuages et des roches une histoire, je ne puis vous raconter autre chose, et j’ai pensé simplement, comme on pense quand les flots vous berce, vous engourdit et vous promène».

Par son génie, Guy de MAUPASSANT a administré que l’image caricaturale d’un écrivain plus physique qu’intellectuel, véhiculée par Léon BLOY, Jean LORRAIN, Léon DAUDET et Jacques-Émile BLANCHE, a perduré. «Si ce gars normand à la forte encolure, au teint fleuri de gros cidre, m’avait consulté, comme tant d’autres, je lui aurai répondu : n’écrivez pas.» disait Léon DAUDET (1867-1942). En fait, et contrairement à ces préjugés sur les journalistes qui ne pourraient pas êtres des intellectuels, Guy de MAUPASSANT avait reçu une solide culture classique et possédait une importante bibliothèque. L’écrivain journaliste est incarné dans le roman «Bel-Ami». Chez MAUPASSANT, le protagoniste, Georges Duroy, n’est plus un écrivain, c’est à peine s’il parvient à rédiger un article. Il n’a pas non plus la naïveté attachante d’un Lucien de Rubempré. Duroy est un arriviste, un froid calculateur pleinement conscient que sa gloire et sa fortune ne peuvent être acquises qu’à force de ruse, d’impostures et par des moyens peu moraux. Avant «Bel-Ami», l’écrivain devient journaliste un peu malgré lui, il est entraîné dans cette carrière et le mode de vie qui lui est associé essentiellement par souci alimentaire, l’écriture journalistique s’avérant plus lucrative que ce que peut offrir le marché de la librairie à un jeune écrivain dont le nom demeure encore inconnu de la sphère littéraire parisienne. C’est cette fonction de la presse purement orientée vers la satisfaction des besoins matériels qui a entre autres contribué à dénuer de noblesse le travail de l’écrivain-journaliste. La pratique journalistique est envisagée métaphoriquement sous l’angle de la prostitution ; l’écriture monnayée, marchandée, devenant le symbole de la perdition des talents de l’homme de Lettres.

Par ailleurs, les écrits de Maupassant sont bien ancrés dans le XIXe siècle. Le journaliste, grand reporter, a en effet porté un regard critique sur son époque qui a inspiré la majeure partie de sa production littéraire. Son oeuvre n’est pas coupée de toute référence à l’Histoire et aux littératures française et étrangères. En particulier, Guy de MAUPASSANT a entretenu une relation ambiguë avec le Moyen Âge, qui l’a fasciné dans sa jeunesse au point qu’il y fit référence dans plusieurs poèmes et qu’il le prit pour cadre d’un drame historique en vers : La trahison de la comtesse de Rhune. Écrivain confirmé, il discrédite l’époque médiévale dans ses chroniques et ses contes, la représentant comme une période pleine de légendes stupides et d’obscurantisme religieux et l’exploitant comme un repoussoir et une source de comique et de parodie. Cependant, sa poétique s’est imprégnée du Moyen Âge et ses récits courts sont héritiers du fabliau, de la farce et de la sottie.

Hommes à femmes, comme ses contemporains du XIXème siècle, MAUPASSANT s’est arrogé le droit de tout dire et de tout écrire. Dans «Notre Cœur», notre écrivain considérerait la femme «comme un objet d’utilité pour ceux qui veulent une maison bien tenue et des enfants ; comme un objet d’agrément relatif pour ceux qui cherchent des passe-temps d’amour». Si la femme n’existait pas, Guy de MAUPASSANT l’aurait inventée pour la joie d’en être victime. «Les Gustave Flaubert, Guy de Maupassant et Emile Zola ont donc peint les amours moins nobles, celles qui se paient, comme celles, capricieuses, qui n’ont d’autre but que de tromper l’ennui et le mari» écrit Chantale GINGRAS. Tout comme son maître, FLAUBERT, Guy de MAUPASSANT aimait les maisons closes ainsi que les femmes mariées. MAUPASSANT rejetait farouchement l’idée du mariage : «Plus que jamais, je me sens incapable d’aimer une femme parce que j’aimerai toujours trop les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille lèvres et mille tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de ces êtres charmants et sans importance» écrit-il à Gisèle d’ESTOC, une bisexuelle qui ne craint pas d’afficher sa part de masculinité. Misogyne avoué, il ne cachait pas son mépris pour la gent féminine. Aussi, la littérature de Guy de MAUPASSANT reflète parfaitement sa joie de vivre et la femme n’est pas mise en valeur. Aussi, MAUPASSANT n’a eu pour les femmes qu’un regard affamé. «La gourmandise et l’amour sont les deux passe-temps les plus délicieux que nous ait donnés la nature» dit-il. Ainsi dans son «Saint-Antoine», le héros est bon vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il eût plus de soixante ans. Par conséquent, les femmes sont belles à croquer. Dans «Boule de Suif», la nourriture et les plaisirs charnels sont intimement liés. L’intrigue est essentiellement bâtie sur le rapport unissant la chair à la bonne chère. La femme devient un mets que l’on consomme et le repas se voit rattaché à l’acte sexuel, soit parce qu’il sert de prélude, soit parce qu’il en constitue la mise en abyme. «J’ai mangé de la chair de femme, c’est exquis, j’en ai redemandé» écrit MAUPASSANT à Mme LECONTE du NOUY. Dans «Pierre et Jean», la plage prend des airs d’étal où l’on expose la marchandise «Cette plage n’était qu’une halle d’amour où les unes se vendaient, les autres se donnaient» écrit MAUPASSANT. La prostituée ne demande pas à être cuisinée longuement, puisqu’elle cède ses faveurs à qui veut bien délier sa bourse. Ainsi, l’officier prussien trouve Boule de Suif, belle à croquer : «la femme, une de celles appelées galantes, était célèbre pour son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif. (…). Elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge».

II – Maupassant et son réalisme,

 

La contribution littéraire de Guy de MAUPASSANT est riche et variée : «Il est le grand peintre de la grimace humaine. Il peint sans haine et sans amour, sans colère et sans pitié, les paysans avares, les matelots ivres, les filles perdues, les petits employés abêtis par le bureau et tous les humbles en qui l’humilité est sans beauté comme sans vertu» écrit Anatole FRANCE. Ainsi, le «père Milon» est un recueil est riche en «contes cruels», qui abordent les gouffres noirs de l'être humain. On y rencontre aussi des histoires comiques. Les femmes y sont décrites comme menteuses, entièrement soumises à leur physiologie, et à leur intérêt amoureux. Les deux sexes sont incapables de se comprendre, affirme Guy de MAUPASSANT, grand lecteur d’Arthur SCHOPENHAUER. Les hommes ne sont pas présentés de manière plus optimiste : brutaux, naïfs, odieux. Il y a aussi les exclus de la vie ou de la société : vieilles filles, enfants naturels, drogués, prêtres, femme défigurée, aveugle, paralytique : l'homme est cruel envers les faibles. La guerre est l'expression favorite de cette cruauté, que dénonce la nouvelle «Le Père Milon». Il a une bonne connaissance de l’âme mondaine (Pierre et Jean, Notre Cœur, Fort comme la mort). Ses héros sont de petites gens, des artisans ou ruraux, des bureaucrates ou des boutiquiers, des filles ou des rôdeurs.

 

Guy de MAUPASSANT avait participé au «Groupe Médan» qui se réunissait chez Emile ZOLA, qui, dès 1860, avait eu l’idée de réunir autour de lui quelques amis, de former une société «artistique». «Un homme qui s’est institué artiste n’a pas le droit de vivre comme les autres» disait FLAUBERT. Les six écrivains concernés (ZOLA, MAUPASSANT, HUYSMANS, CEARD, HENNIQUE, ALEXIS), inspirés par le naturalisme, n’ont en commun entre eux que «la sincérité, le culte des lettres et l’amour des lettres» écrivent Léon DEFFOUX et Emile ZAVIE. Les soirées de Médan entretenaient une fière intellectuelle, et cette excitation, pensait Guy de MAUPASSANT,  «le préparait pour comprendre, pénétrer, exprimer la vie, notre vie si tourmentée et si courte». Certains contes de MAUPASSANT ont été présents devant le Groupe de Médan.

 

Cependant, le véritable début littéraire de Guy de MAUPASSANT date d’avril 1880 quand il publie «Des Vers», avec une préface de Gustave FLAUBERT : «C’est donc vrai ? J’avais d’abord cru à une farce. Mais, non je m’incline. (…) ; La moralité dans l’art. Ce qui est beau est moral ; voila tout selon moi» écrit FLAUBERT. Dans son recueil «Au bord de l’eau», il relate une idylle réaliste et sensuelle entre un canotier et une blanchisseuse :

«J’ai pris de l’eau et je baisai ses doigts ; elle trembla

Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande

Et de thym dont son linge était tout embaumé.

Sous ma bouche ses seins avaient un goût d’amende

Comme un laurier sauvage ou le lait fumé

Qu’on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres

Elle se débattait ; mais je trouvais ses lèvres !

Ce fut un baiser long comme une éternité

Qui tendit nos deux corps dans l’immobilité».

Gustave FLAUBERT est enthousiaste pour «Boule de Suif» et dira «Cela est d’un maître. C’est bien original de conception, entièrement bien compris et d’un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la conception est forte. Bref, je suis ravi». Gustave FLAUBERT meurt le 8 mai 1880, mais son poulain a déjà prit de l’envol. Gustave FLAUBERT, avec son approche désabusée du monde, a révélé à MAUPASSANT les ridicules de la société bourgeoise contemporaine, devant lesquels l’artiste n’a d’autre choix que d’observer et de raconter, d’être celui «qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut» écrit FLAUBERT. Guy de MAUPASSANT quitte l’Administration, et comme son «Bel-Ami », on peut dire : «il se sentait dans les membres d’une vigueur surhumaine, dans l’esprit une révolution invincible et une espérance infinie». «Boule de Suif»  marque l’aboutissement d’une première période. Guy de MAUPASSANT trouve une tonalité singulière, celle du conteur. Son engagement dans la forme littéraire de la nouvelle paraît d’autant plus définitif qu’elle lui permet en fait de recycler une part essentielle de ce qu’il a appris dans ses essais poétiques et au théâtre. L’écrivain désormais renonce à ajuster des rimes et des strophes, à construire des pièces.  Mais il développe un accent lyrique dans la description des paysages, il cisèle des dialogues et fonde la fiction romanesque sur une succession de courtes scènes.

Guy de MAUPASSANT a écrit 6 romans qui ont marqué la littérature française (Une vie, 1883 ; Bel-Ami, 1886 ; Mont-Oriol, 1887 ; Pierre et Jean, 1888 ; Fort comme la mort, 1889 ; Notre cœur, 1890). Dans «une vie», sans doute un de ses meilleurs romans, MAUPASSANT relate une vie détruite, la vie d’une femme innocente et charmante, et détruite par sa sensualité et sa beauté qui suscite la convoitise. Le fiancé trompe et abuse de la jeune fille en idéalisant le discours le plus grossier. Dans sa contribution littéraire, Guy de MAUPASSANT se passionne pour la petite bourgeoisie d’employés, ces gens médiocres et bornés, dévorés par la convoitise et l’héritage. Les héros de MAUPASSANT, petits bourgeois, paysans, fêtards ou gens du monde, manquent complètement de ressort. La psychologie de l’auteur fouille dans nos pauvres désirs, nos mesquines aspirations. Dans son roman majestueux «Une vie», et composé de 14 chapitres, il relate les rêves et les désillusions de Jeanne, la fille d'un baron  qui n'a longtemps imaginé sa vie qu'au travers du prisme idéalisant de ses rêves. A 17 ans, Jeanne quitte le couvent de Rouen où elle est rentrée à l’âge de 12 ans et regagne en compagnie de son père et sa mère, le château des Peuples, sur la côte normande, près  d’Yport, l’ancienne propriété familiale où elle a passé son enfance. Un soir, un pêcheur travaillant pour le baron propose à Jeanne et à Julien une promenade en mer jusqu’à Etretat. Pour la première fois, Jeanne et le vicomte échangent des propos intimes. Le soir, Jeanne repense à cette journée et aux sensations nouvelles qu’elle a connues au contact du vicomte. Elle se prend à rêver au jeune homme. La nuit de noces offre à Jeanne ses premières désillusions. Julien la possède avec brutalité puis s’endort grossièrement. Jeanne, elle, médite seule, choquée et désenchanté. a vie de Jeanne est monotone. Elle s’ennuie et se dit que le bonheur tant désiré est déjà du passé. Julien décide d'abandonner le lit conjugal. Jeanne le regarde maintenant comme un étranger. Il règne en despote et se montre perfide, avare et vaniteux. Jeanne qui attend un enfant découvre que son mari la trompe avec la domestique et tente de se suicider. Les amants se suicident et Jeanne, ruinée, est contrainte de vendre le château.

Pour son second roman, «Bel-Ami», paru en 1885, MAUPASSANT brosse cette figure d’homme sans scrupules, ces arrivistes heureux sur terre, brillants et bruyants, mais il nous montre aussi, sous leur sourire imposé, la grimace de l’inquiétude, l’angoisse de voir s’écrouler la façade derrière laquelle ils dissimulent la misère de leur existence de luttes et de mensonges. «Bel-Ami» est publié d’abord sous forme de feuilleton dans «Le Gil-Blas», et MAUPASSANT paraissait au début pessimiste pour son succès : «Ce livre m’a empêché d’aller à Etretat, car je me remue beaucoup pour en activer la vente, mais sans grand succès. La mort de Victor Hugo lui a porté un coup terrible» dit-il dans une lettre de juillet 1885 à sa mère. Pour certains journalistes qui se sont sentis visés «Bel-Ami» est un roman «répugnant» ou «un océan de boue». D’autres critiques sont plus enthousiastes : «Guy de Maupassant est un artiste, et son roman, une œuvre d’art». «Bel-Ami, c’est moi» avait lancé à la cantonade, MAUPASSANT, romancier de soi-même. MAUPASSANT face aux critiques s’explique sur son héros «Ce n’est pas la vocation (de journaliste) qui l’a poussé. J’ai soin de dire qu’il ne sait rien, qu’il est simplement affamé d’argent et privé de conscience. (…). La presse est une sorte d’immense République qui s’étend de tous les côtés, où l’on trouve de tout, où on peut tout faire, où il est facile d’être un honnête homme que d’être un fripon. (…). Il n’a aucun talent. C’est par les femmes seuls qu’il arrive». Ce roman brillant et animé brosse ses premières années de vie parisienne et littéraire, le jeu des ambitions discrètes et des convoitises brutales. A la croisée du réalisme et du naturalisme, «Bel-Ami», le parcours du héros de ce roman, Duroy, dans le milieu du journalisme, de la politique et des affaires, est fidèle au contexte littéraire, historique et culturel du XIXème siècle. Les deux thèmes fondamentaux du roman sont le comportement prédateur de Duroy à l’égard des femmes qui semblent toutes succomber à son charme, et sa préoccupation principale est la réussite par l’argent. Le héros utilise les femmes pour son plaisir et sa réussite. C’est un être sans morale, un être de désir, encore et toujours. «Tout ce qui est bon a péri et périt dans notre société qu’elle est débauchée, insensée et horrible» dit-il. Guy de MAUPASSANT définit son esthétique, fondée sur une observation minutieuse qui ne refuse cependant pas une interprétation personnelle : «Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même» dit-il. «Le but du romancier n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des choses» dit MAUPASSANT.

Guy de MAUPASSANT est un conteur hors pair : «Nous avons cru plus juste de le considérer surtout comme un conteur. (…) Les qualités que nous reconnaissons au faiseur de roman se retrouvent chez le nouvellier, il en est d’autres, inhérentes à cette forme raccourcie et intensifiée de la fiction que Maupassant posséda à un degré exceptionnel ; en sort que cet art particulier multiplie les aspects de son talent. On peut dire en résumé, que la clarté et la force, la simplicité et le naturel, la sobriété et la netteté, l’originalité et la saveur de terroir, l’intelligence ironique et pittoresque des choses, la brièveté, l’impersonnalité et la précision narrative, et enfin l’art serré et savant de la composition donnent à ses récits quelque chose de définitif et d’achevé qui est le propre de l’art de conter» dit Eugène GILBERT. Il a écrit plus de trois cents contes qu'il réunit en une quinzaine de recueils (la Maison Tellier, 1881 ; les Contes de la bécasse, 1883 ; Miss Harriet, 1884 ; la Petite Roque, 1886). Ainsi, dans les «Contes de la bécasse» il raconte l’histoire d’un vieux baron, roi des chasseurs, devenu infirme, il ne pouvait plus que tirer des pigeons de sa fenêtre. Le reste du temps, il lisait. Mais, homme aimable, devenu lettré, il adorait les contes, les petits contes polissons que lui racontait ses visiteurs. Chaque année lors de la saison des chasses, il réunit ses amis et met sur le col d'une bouteille un tourniquet sur lequel il ajoute le crâne d'une bécasse, en faisant pivoter la bouteille, le bec de l'oiseau désigne un de ses amis qui doit raconter une histoire, un «conte de la bécasse». La «Maison Tellier» rendit encore plus célèbre MAUPASSANT. Il y a ainsi, dans la carrière de tous les grands écrivains, un chef-d’œuvre qui les révèle tout à coup. Sans doute «La Maison Tellier» n’est pas un livre pour les âmes prudes, et le sujet en est scabreux, mais c’est une étude poignante et profondément humaine, écrite avec toute la  finesse et la beauté du langage français. Madame Tellier, appelée Madame dans le texte, est une veuve sans enfants qui a hérité de la maison de prostitution qui porte son nom, qu’elle dirige sans aucune honte : «Elle avait accepté cette profession absolument comme elle serait devenue modiste ou lingère». Elle a su donner un air respectable à son établissement et fait régner la paix entre les pensionnaires grâce à «sa sagesse conciliante et à son intarissable bonne humeur». Malgré son physique avenant, elle refuse toutes les propositions masculines. Dans «Miss Harriet», c’est histoire de l'amour tragique d'une anglaise échouée on ne sait pourquoi dans un bourg de Normandie où elle fait de longues promenades, et témoigne de son amour pour Dieu et pour la nature. Des 12 contes de Maupassant surgit un pays, la Normandie de son adolescence. "Ces coins du monde délicieux qui ont pour ses yeux un charme sensuel" sont les falaises du Pays de Caux, la jetée du port du Havre, un lever de soleil éclatant sur la mer, les rives de la Seine. Ces paysages sont animés : paysans, bourgeois, fonctionnaires y vivent et meurent de trop aimer ou d'être mal aimés. Ils traînent comme des boulets leurs regrets ou leur avarice. L'égoïsme est roi. Le peintre en admiration devant BENOUVILLE ne s'aperçoit pas de l'amour qui mine le cœur de Miss Harriet. On renvoie le beau Maze, quand on a obtenu de lui ce que l'on voulait : un enfant, pour hériter. Chaque conte est un drame. L'issue n'est pas toujours malheureuse, mais la conscience de chacun a été mise à nu avec l'ironie et la lucidité des grands conteurs.

 

Les écrits de Guy de MAUPASSANT témoignent d’un imaginaire historique, celui de la guerre franco-prussienne de 1870. Avec une dose d’ironie, on désigne l’ennemi à tuer. MAUPASSANT met en scène «des identités hybrides où se mêlent qualités et défauts des dominés et des dominants, le romancier va en effet quitter l’échiquier ethnique et dépasser la question des identités nationales pour s’attaquer non pas aux Allemands ou aux Français en particulier, mais à la nature humaine en général et à sa propension à la barbarie» écrit, Véronique CNOKAERT. Boule de suif et Saint-Antoine, représentent respectivement une bourgeoisie et une paysannerie françaises pleutres et soumises, ces classes sociales n’épousant pas le patriotisme français de l’époque. «Boule de Suif», une histoire authentique, raconte la mésaventure de quelques citoyens normands décidés à se rendre au Havre et retenus contre leur gré dans une auberge lors d’une halte par un officier allemand qui leur interdit de partir aussi longtemps que Boule de suif, prostituée de son état, refuse de se donner à lui. Boule de suif ait mis de côté sa «résistance indignée» et qu’elle ait cédé, pour libérer ses compatriotes, aux avances sexuelles de l’officier assimilables à un viol, la glorification promise n’arrivera pas et la jeune femme se verra, par l’ensemble des protagonistes, rejetée et ignorée comme «une chose malpropre et inutile». À leurs yeux, la jeune femme est deux fois coupable : d’une part, d’être prostituée et d’autre part, de s’être «salie» au contact de l’ennemi. La nouvelle «Saint-Antoine» met en scène un paysan prénommé Antoine qui, pour mieux prouver son opposition à l’occupation prussienne, considère, avec tout le village d’ailleurs, le jeune soldat prussien qui loge chez lui comme un cochon, et s’autorise ce faisant à le gaver, transformant par le fait même le militaire en «bête à tuer». La cohabitation entre Antoine et le Prussien se termine le jour où, à la suite du refus du jeune Prussien de manger davantage, s’engage une lutte entre les deux hommes, au terme de laquelle le paysan assassine le soldat. Par peur des représailles, Antoine cache son crime, mais alors que jusque-là il faisait figure de résistant, sa crainte de la mort le transforme en ennemi de la nation puisqu’il laissera un innocent, «un vieux gendarme en retraite», se faire fusiller à sa place.

 

Ami d’Emile ZOLA et disciple de Gustave FLAUBERT, Guy de MAUPASSANT fait partie de l’école naturaliste et réaliste. Son récit se fait remarquer par la profondeur de l’analyse, la vérité des caractères, pris sur le vif de la nature, l’originalité de la forme qui la distinguait des autres nouvelles. Il avait une connaissance du cœur humain hautaine et impitoyable. «Le trait dominant et le plus précieux du talent de Guy de MAUPASSANT, la personnalité, surtout, s’est manifestée de suite, dès ce début et a aussitôt été apprécié du public. Une connaissance du cœur humain empreinte d’une étonnante maturité, du cœur humain avec ses bassesses, son égoïsme, ses faiblesses,  rayonnait déjà dans le premier récit du jeune auteur (Boule de Suif)», écrit Stanislas RZEWUSKI. Ainsi, dans son roman, «Une vie», l’héroïne, Jeanine de Vaux, vient de finir ses études dans un pensionnat : elle revient chez ses parents, des propriétaires normands de la moyenne bourgeoisie. Son âme est remplie des roses espoirs de la jeunesse. Comme un oiseau échappé à la cage, Jeanine aspire à la vie, à l’action, au printemps souriant du monde. Mais elle est animée de passions si vraies, si pathétiques et déchirantes que ses rêves sont menacés. Dans certaines nouvelles, comme «Madame Tellier», Guy de MAUPASSANT utilise la même technique littéraire : il prend la créature la plus déchue moralement ou matériellement ; il esquisse toute l’horreur de sa chute ; et, puis, en elle, il découvre quelque chose de plus pur, quelque chose qui fait grandir l’âme humaine. Jeanine, dans «une vie» est fille de gens ruinés, mais d’une condition matérielle encore assez indépendante, de gens excellents, mais nuls au point de vue moral. Elle se marie avec un voisin qu’elle connaît fort peu. Mais tout n’est que bigotisme, égoïsme et étroitesse d’esprit.

 

 

III – Maupassant et son pessimisme

Les livres de MAUPASSANT sont le reflet de sa vie. Lorsqu’on parcourt l’œuvre de MAUPASSANT on est saisi par un sentiment d’effroi, d’angoisse ou par cette peur irrationnelle. «J’ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste. D’où ces influences mystérieuses qui changent en découragement notre bonheur et notre confiance en détresse. On dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux. Je m’éveille plein de gaité, avec des envies de chanter dans la gorge. Pourquoi ? Je descends le long de l’eau, et soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait chez moi» «dit-il dans «Le Horla».  MAUPASSANT a vu la peur ; il l’a bien comprise et intégrée dans sa fantaisie d’artiste, avec un talent d’observateur génial. Mais cette brillante prestation sur la peur est aussi de l’évolution de sa vie pathologique de l’écrivain que sa contribution littéraire reflète. En effet, toute l’œuvre de cet auteur est dominée par la hantise de la mort. Derrière tout ce qu’on regarde, c’est la Mort qu’on aperçoit. «Si on y songeait, si on n’était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fou» écrit-il dans «Fort comme la mort». L’angoisse de la mort s’impose finalement comme un thème dominant et qui résume les autres, de la hantise du vice féminin à la piété pour les êtres faibles (Miss Harriet, 1884), de la fascination de la débauche à la dénonciation de l’hypocrisie (Bel-Ami). Ses personnages partagent le goût de la solitude et de la nuit et apparaissent comme des sages désenchantés et sereins que l'angoisse va lentement ravager. Mais ce pessimisme est aussi un appel à la vie, pour rendre le monde meilleur. Ayant suivi les cours de Jean-Martin CHARCOT, Guy de MAUPASSANT étudie si bien les diverses aberrations de l'esprit qu'on dira qu'il brosse dans ses contes un tableau complet de nosographie psychiatrique. Guy de MAUPASSANT admet que la volonté des hommes se plie à une fatalité qui lui est supérieure, suivant le principe d’une illusion universelle. Il a repris à son compte la doctrine du pessimisme formulée par Arthur SCHOPENHAUER, dans son ouvrage majeur, «Le monde comme volonté et représentation». Dans une nouvelle (Auprès d’un mort, 1883), l’écrivain raconte une veille imaginaire auprès du cadavre du philosophe allemand : «Il a renversé les croyances, les espoirs, les poésies, les chimères, détruit les aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué l’amour, abattu le culte idéal de la femme, crevé les illusions des cœurs, accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite». Le sentiment du néant, s’il naît chez MAUPASSANT d’une déception infligée par les autres et l’univers extérieur, se retourne finalement contre celui qui l’éprouve. La solitude conduit le personnage principal du «Horla» à douter de sa propre existence, suivant un processus de dédoublement dont l’écrivain peut avoir observé les progrès sur lui-même «J’ai envoyé aujourd’hui le manuscrit du Horla (…). Vous verrez que tous les journaux publieront que je suis fou. A leur ais, ma foi, je suis saint s’esprit, et je savais bien ce que je faisais. C’est une œuvre d’imagination qui frappera le lecteur et lui fera passer plus d’un frisson dans le dos, car c’est étrange» dit MAUPASSANT à François TASSART, son valet de chambre.

Les angoisses de Guy de MAUPASSANT sont cependant bien réelles. «Né avec la plus admirable organisation qui fût, pour penser, aimer, agir, dans le sens de ce que nous appelons (..) l’Idéal, Maupassant aurait pu être heureux. Mais la maladie est intervenue. Congénitale ou adventice, elle a faussé les touches délicates de ce puissant clavier cérébral qui était le sien. Elle a assombri son âme, en troublant sa vie» écrit Léon GESTUCCI. Souffrant de migraines nerveuses et de la syphilis, abusant de l'éther pour combattre ses maux de tête, l'écrivain alterne périodes de grande fatigue et dépressions. À partir de 1891, il cesse d'écrire, en proie à des hallucinations visuelles qui le conduisent à la folie. Tentant de se trancher la gorge dans la nuit du 1er au 2 janvier 1892, il meurt le 6 juillet 1893 de paralysie générale, après avoir été interné dans la clinique du docteur Emile BLANCHE, à Passy, maintenant rattaché à Paris 16ème. Il repose au cimetière de Montparnasse, à 26ème division, à Paris.

Ne sachant plus où est-ce qu’il habite, Guy de MAUPASSANT s’interroge dans son «Bel-Ami» : A quoi se rattacher ? Vers qui jeter des cris de détresse ? Il invoque MONTESQUIEU : «Toutes nos croyances ne viennent que des conditions d’existence où nous nous trouvons depuis le simple préjugé mondain jusqu’à ce que nous appelons «les Vérités Eternelles ». Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. (…). Rien n’est vrai, rien n’est sûr. Et encore nous n’avons pour observer ces instruments trompeurs, qu’un point insignifiant dans l’espace, sans notion de tout ce qui l’entoure, et qu’au moment insaisissable dans la durée sans soupçon de ce que fut ou de ce qui sera ! Et penser qu’un être humain, si songeur, si tourmenté, n’est qu’un imperceptible grain de la poussière de vie semée sur notre petite terre qui n’est elle-même qu’un grain dans la poussière des mondes». A sa question à quoi pouvons-nous croire ? MAUPASSANT répond : «Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs promesses égoïstes, monstrueusement bêtes. La mort seule est certaine».

Emile ZOLA, ayant connu en 1874, Guy de MAUPASSANT chez FLAUBERT, vantera sur sa tombe «la santé triomphante» de son oeuvre et de rajouter : «Et, dans la suite des temps, ceux qui ne le connaîtront que par ses œuvres l'aimeront pour l'éternel chant d'amour qu'il a chanté à la vie».

Bibliographie très sélective

1 – Contributions de Guy de Maupassant

MAUPASSANT (Guy) de, Au soleil, Paris, Victor-Havard, 1884, 297 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Bel-Ami, Paris, Louis Conard, 1885 et 1910, 587 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Boule de suif, composition de François Thévenot, gravures sur bois de A. Romagnol, Paris, Armand Magnier, 1897, 110 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Clair de lune, Paris, éditions Monnier, 1884, 117 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Contes choisis, illustrations G. Jeanniot, Paris, Librairie Illustrée, 1886, 278 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Contes de la bécasse, Paris, Victor-Havard, 1894, 298 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Contes du jour et de la nuit, illustration P. Cousturier, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, Non daté, 354 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Des Vers, préface de Gustave Flaubert, Paris, Victor-Havard, 1884, 214 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Etudes sur Gustave Flaubert, Paris, éditeur non indiqué, 1900, 64 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Fort comme la mort, Paris, Paul Ollendorff, 1889, 353 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, L’inutile beauté, Paris, Victor-Havard, 1890, 338 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, La main gauche, Paris, Paul Ollendorff, 1889, 315 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, La maison Tellier, Paris, Victor-Havard, 1881, 308 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, La vie errante, Paris, Paul Ollendorff, 1890, 233 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le colporteur, Paris, Paul Ollendorff, 1900, 344 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le Horla, Paris, Paul Ollendorff, 1887, 354 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le père Milon et autres histoires, bibliothèque électronique du Canada, 2011, 191 pages et Paris, Gallimard, Folio, 2003, 240 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le rosier de Madame Husson, Paris, Librairie Moderne, 1888, 312 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Les dimanches d’un bourgeois de Paris, dessins Géo Dupuis, gravures en bois de G. Lemoine, Paris, Société d’études Littéraires et Artistiques, Paul Ollendorf, 1901, 188 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Les sœurs Rondoli, illustrations René Lelong, gravures en bois de G. Lemoine, Paris, Société d’éditions Littéraires et Artistiques, Paul Ollendorff, 1904, 304 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Mademoiselle Fifi, nouveaux contes, Paris, Paul Ollendorff, 1898, 314 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Miss Harriet, Paris, Victor-Havard, 1884, 348 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Monsieur Parent, Paris, Paul Ollendorff, 1886, 315 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Mont-Oriol, Paris, Victor-Havard, 1887, 359 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Notre Coeur, Paris, Louis Conard, 1890, 311 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Petite Roque, la peur, les caresses, Paris, Louis Conard, 1886, 288 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Pierre et Jean, Paris, Paul Ollendorff, 1888, 275 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Sur l’eau, Paris, Paul Ollendorff, 1904, 240 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Toine, Le père Judas, Paris, Louis Conard, 1888, 279 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Une vie, Paris, Victor-Havard, 1883, 337 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Yvette, Paris, Victor-Havard, 1885, 291 pages.

2– Critiques de Guy de Maupassant

ALBALAT (Antoine), Souvenirs de la vie littéraire, Paris, G. CRES, 1924, 234 pages, spéc 183-193 ;

ANATOLE (France), La vie littéraire, Paris, Calmann-Lévy, non daté, 372 pages, spéc. pages 47-58 ;

BENHAMOU (Noëlle), «Le Moyen-Age dans l’œuvre de Guy de Maupassant, histoire, légende, poétique», Etudes Littéraires, 2006, vol 37, n°2, 133-149 pages ;

BOREL (Pierre), FONTAINE (Léon), Le destin tragique de Guy de Maupassant (la trahison de la Comtesse de Rhune, pièce en 3 actes), Paris, éditions de France, 1927, 212 pages ;

BURY (Mariane), La poétique de Maupassant, Paris, S.E.D.E.S. (Littérature), 1994, 304 pages ;

CLOUZET (Gabriel), «Guy de Maupassant», Portrait d’Hier, 15 novembre 1910, n°41, pages 130-160 ;

CNOKAERT (Véronique), «Portrait de l’ennemi : le Prussien, la prostituée et le cochon», Etudes Françaises, 2013, vol 49, n°3, pages 33-46 ;

COUTURE (Maude), «L’écrivain journaliste au XIXème siècle : un être duel», Québec Français, 2012, 166, pages 22-24 ;

DEFFOUX (Léon), ZAVIE (Emile), Le groupe de Médan, suivi de deux essais sur le naturalisme, Paris, Payot, 1920, 310 pages, spéc «Guy de Maupassant, romancier de soi-même», pages  51-76 ;

DOUMIC (René), Portraits d’écrivains, Paris, Perrin, 1909, 316 pages, spéc pages 44-83 ;

FLAUBERT (Gustave), Correspondances (1877-1880), Paris, Le Club de l’Honnête Homme, 1975, 588 pages (correspondances avec Laure et Guy de Maupassant) ;

GICQUEL (Alain-Claude), Maupassant, tel un météore, Paris, Le Castor Astral, 1993, 265 pages ;

GILBERT (Eugène), Le roman en France pendant le XIXème siècle, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1900, 470 pages, spéc pages 437-442 ;

GILLE (Philippe), La bataille littéraire, Paris, Victor-Havard, 1894, 349 pages, spéc. sur Maupassant pages 1-10 ;

GINGRAS (Chantale), «Bonne table, bonne chair, Guy de Maupassant et l’appétit sexuel»Québec Français, 2002, 126, pages 43-47 ;

GISTUCY (Léon), Le pessimisme de Maupassant, Lyon, L’office Social, 1909, 35 pages ;

GRANGIER (Louis), L’œuvre de Maupassant, Paris, G. Camproger, 1893, 46 pages ;

HERMANT (Abel), Essai de critiques, Paris, Bernard Grasset, 1913, 404 pages ;

HOLLIER (Robert, Docteur), La peur et les états qui s’y rattachent dans l’œuvre de Maupassant, Lyon, Imprimeries Réunies, 1912, 90 pages ;

KELLER (Sven), Maupassant, un météore dans le ciel littéraire de l’époque, Paris, Publibook, 2012, 246 pages ;

LACASSAGNE (Zacharie, docteur), La folie de Maupassant, Toulouse, Gimet-Pisseau, 1907, 52 pages ;

LEROY-JAY (Hubert), Guy de Maupassant, mon cousin, éditions Bertout, La Mémoire Normande, 1993, 77 pages ;

LUMBROSO (Albert) Comte de, Souvenirs sur Maupassant, Rome, Bocca Frères, 1905, 708 pages ;

MEYNIAL (Edouard), La vie et l’œuvre de Guy de Maupassant, Paris, 1906, société du Mercure de France, 312 pages ;

MILLET (Claude) «Le légendaire dans l’oeuvre de Maupassant», Études normandes, 1994, 43ème année, n°2, pages 82-90 ;

NEVEUX (Pol), Guy de Maupassant, étude, Paris, Louis Conard, 1908, 92 pages ;

NORMANDY (Guy),  Une anthologie de l’oeuvre de Guy de Maupassant : étude bio-bibliographique, anecdotique, critique et documentaire, Paris, non daté, Albert Mericant, 187 pages ;

PILLET (Maurice, le docteur), Le mal de Guy de Maupassant, Paris, Lyon, Librairie, médicale, scientifique et industrielle, 1911, 206 pages ;

RZEWUSKI (Stanislas), Etudes littéraires, Paris, Librairie de la Revue Indépendante, 1888, 285 pages, spéc 195-285 ;

TASSART (François), Souvenirs sur Guy de Maupassant, de François, son valet de chambre (1883-1893), Paris, Plon-Nourrit, 1911, 314 pages ;

TOLSTOI (Léon), Zola, Dumas, Maupassant, traduction E. Halperine-Kaminsky, Paris, Léon Chailley, 252 pages, spéc pages 93-168.

Paris, le 14 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

«Guy de MAUPASSANT (1850-1893), conteur, écrivain réaliste et pessimiste, grand peintre de la grimace humaine», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 21:45

Par la puissance de sa musique, Louis ARMSTRONG aura contribué, de façon décisive, à rendre audible la culture des Noirs américains et libérer leurs forces créatrices, pour en faire un outil de promotion sociale. Des hommes, comme Louis ARMSTRONG ou Duke ELLINGTON ont réussi, avec des armes pacifiques, à faire vaciller la chapelle du racisme aux Etats-Unis. La musique a ainsi abattu des siècles de frontières raciales. Louis ARMSTRONG n’a pas, certes, inventé le jazz ; ce mouvement musical vient de loin. En effet, même s’il a été colonisé et domestiqué par le Blancs, le jazz reste une musique de tension, de divisions et de blessures non refermées. L'esclavage aura des conséquences profondes et irréversibles sur l'histoire de la musique. En effet, les chants religieux ont permis aux Noirs d'Amérique de préserver leur unité et leur culture, d'assurer, face à l'esclavage, puis à la ségrégation raciale, leur autonomie, d'affirmer leur différence et leur fierté. En effet, le jazz trouve ses origines dans les musiques des anciens esclaves : les «Work Songs» (chants de travail), les Negro-Spirituals (Chants religieux d’inspiration chrétienne), le Gospel (God Spell, parole de Dieu), le Blues (avoir le cafard) et le Ragtime (littéralement temps déchiqueté). Des millions d’esclaves d’Afrique déportés vers l’Amérique sont privés de leur identité et de leur liberté, la musique restant le seul lien avec leur terre d’origine. Les esclaves mêlent alors leurs traditions africaines aux musiques de leurs maîtres Blancs. Par conséquent, le jazz est une contreculture, l’essence identitaire et culturelle des Noirs d’Amérique. Le jazz est le drapeau de la population noire, un de ses moyens d'expression privilégiée, une manifestation de son intelligence, de son génie, reconnue dans le monde, une garantie de sa dignité, de son devenir social, de son histoire, de son combat et de ses souffrances. L’avènement du jazz sur la scène musicale, fut celle d’un bouleversement qui ressemble à une irruption volcanique. Au début le jazz était un art mineur soumis aux nécessités économiques. Les Noirs ne pouvaient se livrer qu’aux «Minstrel Show» (spectacles à relent raciste dans lesquels ils sont présentés comme des bouffons), mais la prohibition, et notamment à Chicago, donnera au jazz ses lettres de noblesse.

Louis ARMSTRONG est à l’Amérique ce que William SHAKESPEARE est à l’Angleterre. Il est l’un des brillants représentants du Mouvement Harlem Renaissance, et tient un rôle capital dans cette histoire du jazz. ARMSTRONG s’est produit dans cette salle mythique, Apollo, construite en 1934 et destinée à accueillir un public mixte.  Le mouvement Harlem Renaissance, appelé aussi New Negro, né à Harlem, est une réponse culturelle au besoin de reconnaissance et de légitimité des Noirs américains. Dirigé par des intellectuels et des artistes (Duke ELLINGTON, Langston HUGUES, Marcus GARVEY, W.E.B du BOIS), Harlem Renaissance revendique, pour les Noirs, l’appropriation de leur héritage africain, leur identité américaine et la dénonciation du racisme. Si l’esclavage est aboli, en dépit de l’attrait de New York, le racisme quotidien persiste. La marginalisation devient une force et Harlem devient attractif. C’est ce mouvement qui va fondamentalement inspirer la Négritude de Léopold Sédar SENGHOR et d’Aimé CESAIRE.

 

C'est ARMSTRONG qui révolutionne et popularise le jazz tel que nous le connaissons aujourd'hui. Trompettiste virtuose et chanteur à la voix si particulière, il est le premier véritable soliste improvisateur à se mettre au premier plan. «A l'exception de Charlie Parker, mais vingt ans avant lui et plus que lui, aucun musicien n'aura exercé dans le jazz une influence aussi considérable et bénéfique ; aucun en dehors de Duke Ellington n'a produit hors du jazz un tel rayonnement» écrit Jacques REDA. ARMSTRONG rencontrera notamment Charlie PARKER, Duke ELLINGTON et Ella FITGERALD. «La musique, c’est votre propre expérience, vos pensées, votre sagesse. Si vous ne la vivez pas, elle ne sortira pas de votre instrument» dit Charlie PARKER. Sur le plan esthétique, grâce à Louis ARMSTRONG, le jazz acquiert ses lettres de noblesses, son unité, sa dimension d'universalité et ses moyens originaux, à partir desquels deviendront possibles création et évolution, bref, les apports successifs des individualités qui jalonnent son histoire. «La position de Louis Armstrong dans l’histoire du jazz est incontestable. S’il n’avait existé nous ne serions pas ici» déclare en 1970, Dizzy GILLPESIE (1917-1993). «S’il y eut jamais un Monsieur de jazz, ce fut Louis Armstrong. Il était, et sera toujours, l’essence du jazz», déclare Duke ELLINGTON (1899-1974). Imprégné des traditions de La Nouvelle-Orléans, Louis ARMSTRONG a été pendant plus d'un demi-siècle le porte-drapeau du jazz classique. Les artistes authentiques du jazz, comme Louis ARMSTRONG, sont animés d’une puissance créatrice originale.  Ainsi, ARMSTRONG, surnommé «Satchmo», de «satchelmouth», ou «bouche en forme de besace», codifie l'improvisation telle qu'elle sera toujours pratiquée en jazz par-delà les styles et les générations. Son génie consiste à donner à chaque note une attaque, une durée, une hauteur, une intensité, un timbre et une couleur qui en font un instantané de l'émotion, tout en maîtrisant à la perfection la logique de ses «phrases». Sa force émotive doit assurément beaucoup à une virtuosité qui ne sera guère dépassée. Le rôle que Louis ARMSTRONG a joué, en donnant au soliste toute la place que mérite l’improvisation.  Instrumentiste d’abord au cornet à pistons, puis trompettiste, Louis ARMSTRONG apparaît, dans l'histoire du jazz, comme le premier soliste véritable : avant lui, en effet, les formations se vouaient essentiellement à une polyphonie improvisée. Si, dans les groupes auxquels il appartient, la musique se recentre autour de lui, c'est qu'il en impose par une virtuosité sans précédent. C'est qu'ARMSTRONG, aussi, affirme très rapidement un langage personnel, plus complet et plus complexe que celui des jazzmen de son temps, et que sert, en outre, une sonorité demeurée, aujourd'hui encore, absolument unique, sonorité ample, éclatante et majesté.

 

Louis ARMSTRONG est né le 4 août 1901 à la Nouvelle-Orléans, aux Etats-Unis. La Nouvelle-Orléans, ville joyeuse et remplie de musique, est le berceau du jazz. Les musiciens travaillaient dans tous les endroits où l’on s’amusait. Mais on les demandait aussi dans les circonstances exceptionnelles, les bals, les soirées, les banquets, les mariages, les enterrements, les baptêmes, les premières communions catholiques, les confirmations, les pique-niques au bord du lac, les parties de campagne et les défilés publicitaires. Au moment du carnaval du Mardi gras, la plus petite affaire tenait à s’assurer leurs services et chaque quartier engageait ses musiciens favoris, de même que ses créations légendaires font de lui, encore aujourd'hui, une figure dominante de cette musique. «Être seconde trompette du Tuxedo Brass Band, c’était le paradis, et ils avaient des marches funéraires qui vous allaient droit au coeur, elles étaient tellement belles» dit ARMSTRONG. Il ne cache pas son bonheur pendant cette période «J’ai connu de grandes ovations de mon temps et j’ai eu de beaux moments. Mais il me semble que j’étais plus heureux quand je grandissais à la Nouvelle-Orléans, et je jouais avec les «Oldtimers» dit-il. ARMSTRONG ne se considérait pas comme un jazzman, mais comme un musicien de rue. «Mon homme avait cette force heureuse qui sait faire plier les Dieux» écrit sa femme Lucille, dans son journal intime. «La plus grande force de Louis est d’aimer la musique comme il avait aimé son arbre, comme il aimait les plaisirs simples, d’un amour si vrai qu’il n’avait pas à se demander si ce qu’il faisait était bon ou mauvais. Il aimait, alors c’était bon», ajoute Lucille.

 

Abandonné par son père, Maryann, sa mère, vit de ses charmes et son père William, a quitté le domicile conjugal. «De tous les jazzmen, Louis était le plus mal né, celui qui au départ, était le plus défavorisé. Pourtant, malgré une mère domestique, blanchisseuse et prostituée, et un père trop occupé à courir les putes, pour lui apprendre quoi que ce soit, Louis a vécu une enfance malheureuse (..), de manière heureuse. La misère était sa seule abondance», dit Lucille ARMSTRONG (1914-1983), dans son journal intime. Sa grand-mère, Joséphine, l'adopte. Louis ARMSTRONG passa sa jeunesse dans l’agitation du vieux quartier créole du grand port de la Nouvelle-Orléans, à Storyville. Les limites symboliques de ce quartier étaient constituées par une prison, une église, une école pour les pauvres, une salle de danse et de nombreux bordels. Il connait une enfance difficile et sera placé dans de nombreux foyers. Comme il est d'usage à La Nouvelle-Orléans, les rues se remplissent de vacarme la nuit de la Saint-Sylvestre. Le jeune Armstrong y participa à sa manière en ce 31 décembre 1913 lorsqu'il tira un coup de feu en l'air avec le revolver de son beau-père. Placé en maison de correction, il y fit la connaissance d'un surveillant qui donnait des leçons de musique. Admis dans la chorale, puis dans l'orchestre de l'établissement, ARMSTRONG devint alors chef de la fanfare. Il se perfectionne sous la férule de Peter Davis, moniteur de l'orphelinat. Sa vocation était née. C'est dans l'un de ces foyers qu'il va apprendre à jouer du cornet à pistons, un instrument offert par une famille juive, les KARNOFSKY, qui s’est prise d’affection pour lui. ARMSTRONG joue du cornet à pistons dans le quartier chaud de Storyville : «Je suis persuadé que tous les jeunes fanatiques des Hot-Clubs qui entendent prononcer le nom de Storyville n’ont pas la moindre idée de ce que c’était : le rendez-vous des plus grandes prostituées de la planète. Sur le pas de leurs portes  la nuit, dans de ravissants négligés, elles appelaient doucement les gars qui passaient devant leurs piaules» raconte ARMSTRONG. À sa sortie de la maison de correction, quelques mois plus tard, il commença sa carrière de musicien sous l'aile protectrice de King OLIVER. Il assiste aux parades des Brass-band à la Nouvelle-Orléans et s'inspire des vieux musiciens pour apprendre. «Il avait une oreille et une mémoire merveilleuses. Il suffisait de lui fredonner ou de lui siffler un air nouveau pour qu'il le connaisse par cœur» dira Kid ORY. Adolescent, il commence à jouer sur les bateaux à vapeur qui naviguent sur le Mississippi. Toutefois, il a l'occasion de s'initier au cornet à pistons et il se découvre un goût pour le chant ; Louis entre alors dans un quatuor vocal qui se produit dans le quartier et attire l'attention de Sidney BECHET (1897-1959).

 

En 1914, il fait ses débuts d'instrumentiste dans les beuglants. ARMSTRONG jouait dans les tripots de son quartier «À l’époque, un orchestre qui jouait dans ces boîtes n’avait pas à s’en faire question fric. Les musiciens recevaient de tels pourboires qu’ils ne s’occupaient même pas de toucher leurs cachets. D’ailleurs la plupart des établissements les payaient chaque soir au lieu d’attendre la fin de la semaine. Ils risquaient en effet toujours d’être fermés sur l’heure et personne ne voulait prendre de risques» dit-il.

 

 En 1918, Armstrong entre dans l'orchestre d’Edward «Kid» ORY, (1886-1973)  et joue sur les River Boats, avant de rejoindre Joe «King» OLIVER (1881-1938)  à Chicago en 1922, puis, en 1925, Fletcher HENDERSON, à New York. Louis ARMSTRONG est déjà l'une des idoles de Harlem : "Personne n'avait rien entendu de pareil. Il n'y a pas de mots pour décrire le choc que produisit cet orchestre" dira Duke ELLINGTON. Il accompagne aussi des chanteuses de blues comme Ma RAINEY et Bessie SMITH. Revenu à Chicago, il est pris dans l'orchestre de la pianiste Lil HARDIN (1898-1971), qu'il épouse en secondes noces en 1927. C'est elle qui va faire de lui le premier grand soliste de jazz.

À partir de 1925, Louis ARMSTRONG réalise ses premiers enregistrements sous son nom. Louis fait ses débuts comme vocaliste. L'année clef est 1925. Louis donne ses lettres de noblesse au scat en remplaçant les paroles de la chanson par des onomatopées. Cette période est l'apogée d'une invention musicale unique, autour d'un soliste sûr de lui, à la technique insurpassable, maître absolu du tempo. Quand Louis exprime une note, c'est au millionième de seconde exactement là où il fallait l'attaquer, sans hésitation, sans états d'âme, sans recherche d'effets bizarres. C'est là et pas ailleurs. Le phrasé est cartésien, limpide. On ne peut ni retirer ni ajouter un son. Il y a l'exposé, le développement, le clin d'oeil, la conclusion dans l'euphorie et la satisfaction. Le tout, bien sûr, avec l'ivresse de cette impondérable qualité du jazz: le swing. Le balancement sur le temps, l'incitation à danser, à remuer du pied, à claquer des doigts. Avec le concours de Lil HARDIN, il a alors fondé son Hot Five ensuite le Hot Seven. Avec l'appui indéfectible de l'imprésario Joe GLASER (1896-1969), ARMSTRONG est d'abord l'invité des plus fameux Home-bands (orchestres de clubs), puis  fait plusieurs tournées en Europe (1934-1936) et joue dans divers films. Cette période s'achève en apothéose sur la scène du Metropolitan Opera en 1944. En 1947, ARMSTRONG donne naissance à son All Stars, sextuor qui mêle brillamment la spontanéité du jazz New Orléans et les riffs typiques des Big Bands. Révolutionnant la technique de la trompette, ARMSTRONG brode des solos limpides, prolongés par un vibrato nuancé. Sa voix chaude, au timbre voilé, sert à merveille une expression tour à tour pathétique et drôle. Son génie consiste à donner à chaque note une attaque, une durée, une hauteur, une intensité, un timbre et une couleur qui en font un instantané de l'émotion, tout en maîtrisant à la perfection la logique de ses «phrases». Sa force émotive doit assurément beaucoup à une virtuosité qui ne sera guère dépassée.  

Entre 1932 et 1933, ARMSTRONG se rend au London Palladium, en Scandinavie, en Belgique et à Paris. Le jazz, ce bruit nouveau, reçoit un accueil passionné et enthousiaste en France, sauf à Montpellier «sa musique a du choquer l’oreille bourgeoise des auditeurs qui, en signe de désapprobation, se sont mis à le siffler et à lui lancer des pièces de monnaie à la tête» écrit sa femme Lucille dans son journal intime. En revanche, les lettrés de Saint-Germain-des-Prés, notamment les intellectuels et musiciens de gauche (Boris VIAN, Claude NOUGARO), ont associé le jazz à la modernité américaine, liée à l’hédonisme, mais également à l’expression des Noirs victimes du racisme. Aussi, lors de son séjour en Europe, Louis ARMSTRONG prend conscience de l’importance de sa musique : «Pendant mes trois ans d'expérience en Angleterre et sur le Continent, les critiques musicaux venaient me rendre visite dans ma loge ou me relançaient à l'hôtel pour discuter avec moi de l'importance de notre musique et de ce qu'ils croyaient qu'elle signifiait, ce qui ne m'était jamais arrivé aux Etats-Unis» dit-il. Cependant, Louis ARMSTRONG reste mal accueilli dans le Sud des Etats-Unis : «C'est vraiment infernal pour un Noir de se produire dans le Sud. En tournée, impossible de trouver un endroit convenable pour manger, dormir ou aller aux toilettes» dit-il. S'il est reconnu comme le plus grand par ses pairs et quelques musicologues, le monde blanc s'en approche avec des pincettes. Il s'en moque. «Quand on a livré à 5 ans du charbon dans les bas quartiers de La Nouvelle-Orléans, quand on s'est réfugié sous les amples jupes de sa grand-mère pendant une partie de cache-cache et qu'on a perdu parce qu'elle avait eu des flatulences, ce qui l'a obligé à fuir»  dit-il dans son autobiographie. Il sait être musicalement et humainement à l'aise, sans complexe, sans prétention ni tentation, ni envie, ni haine, que souhaiter de mieux ? Jouer et jouer encore.

Louis Armstrong disparaît le 6 juillet 1971 à New York, des suites d'une attaque cardiaque. Un stade, servant de court de tennis, porte son nom à New York. Il avait vécu près du site, jusqu’à sa mort. «Louis était intelligent, brillant même. Mais son esprit fonctionnait en mode lunaire. Pour lui, la vie n’était pas faite d’opposition, comme le bon et le mauvais, le bien et le mal. Pour lui, la vie c’était un cercle et le but du jeu, c’était de faire entrer dans ce cercle le plus de lumière possible, de la faire passer du quartier de lune à la pleine lune, si je puis dire. Après quoi, il s’agissait surtout de garder la pleine lune et de la faire briller jusqu’au jour de la mort» écrit Lucille ARMSTRONG. 

Bibliographie sélective

1 – Textes en langue française

ARMSTRONG (Louis), Satchmo, ma vie à la Nouvelle-Orléans, New York, Da Capo Press, 1955, traduction Françoise Thibaut, Paris, Coda, P.U.F., réédition en 1986 et 2006, 232 pages ;

BARENDT (Joachim-Ernst), Le grand livre du jazz, traduit par Paul Couturiau, Paris, Librairie générale française, 1988 et éditions du Rocher, 1994, 525 pages ;

BERGEROT (Franck), MERLIN (Arnaud), L’épopée du jazz, Paris, Gallimard, Découverte, 1991 et 2000, tome 1, 160 pages et tome 2,  160 pages ;

BOUJUT (Michel), Pour Armstrong, Paris, Fillipachi, 1976, 128 pages ;

COLLIER (James, Lincoln), RICHARD (Daniel), Louis Armstrong : un génie américain, traduction de Jean-Louis Houdebine, Paris, Denoël, 1986, 473 pages ;

MEDIONI (Franck), BACKES (Michel), Louis Armstrong : enchanter le jazz, Paris, éditions A Dos d’Ane, 2013, 46 pages ;

REDA (Jacques), Autobiographie du jazz, accompagnée de 150 solistes, Castelnau-le-Lez, Climats, 2002, 312 pages ;

SHAPIRO (Nat), HENTOF (Nat), Ecoutez-moi ça, l’histoire du jazz racontée par ceux qui l’ont faite (Hear me Talking to Ya), traduit par François Mallet, édition de 1955 révisée par Guy Cosson, présentation de Jacques Réda, Paris, Genève, Buchet, Chastel, 2015, 528 pages.

2 Biographies en langue anglaise :

BERGREEN (Laurence), Louis Armstrong : An Extravagant Life, London, Harper Collins Publisher, 1998, 564  pages ;

BOUJUT (Michel), Louis Armstrong, Rizzoli, 1998, 143 pages ;

BROWN (Standford), Louis Armstrong, New York, F. Watts, 1993, 154 pages ;

CORNELL (Jean, Gay), MAYS (Victor), Louis Armstrong, Ambassador Satchmo, Champaign, Illinois, Garrad Publishing Company, 1972, 106 pages ;

Federal Bureau of Investigation (FBI), Louis Armstrong, 29 pages ;

GIDDINS (Gary), Satchmo : The Genius of Louis Armstrong, New York, Da Capo Press, 2001, 222 pages ;

JONES (Max), CHILTON (John), Louis : The Louis Armstrong Story, 1901-1971, Boston, Little, Brown, 1971, 266 pages ;

McCarthy (Albert, J.), Louis Armstrong, London, Cassell, 1960, 110 pages ;

MILLER (Marc, H.) BOGLE (Donald), Louis Armstrong : A Cultural Legacy, Seattle, Queen’s Museum of Art, University of Washington Press, 1994, 258 pages ;

OLD (Wendie, C.), Louis Armstrong : King of Jazz, Springfield, NJ : Enslow Publishers, 1998, 136 pages ;

PARNASSIE (Hugue), Louis Armstrong, New York, Da Capo Press, 1980, 202 pages ;

PINFOLD (Mike), Louis Armstrong, His Life and Times, New York, Universe Books, 1987, 150 pages ;

RICHARDS (Kenneth, G.), People Destiny : Louis Armstrong, Chicago, Children’s Press, 1967, 102 pages ;

SANDERS (Ruby, Wilson), SOLIE (John, Illus), Jazz Ambassador, Louis Armstrong, Chicago, Children’s Press, 1973, 90 pages ;

TANENHAUS (Sam), Louis Armstrong, 1989, New York, Chelsea Publishers, 1989, 134 pages.

Paris, le 5 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Louis ARMSTRONG, Uncle Satchmo, (1901-1971), brillant musicien de jazz et représentant du mouvement Harlem Renaissance», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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