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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE) Bnf Gallica
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7 août 2016 7 07 /08 /août /2016 12:04

Cet article a été publié dans le journal Ferloo, édition du 11 août 2016

Anthropologue, historien, sociologue, juriste de droit musulman, poète et intellectuel arabisant, Cheikh Moussa CAMARA aura contribué à éclairer une page importante de l’histoire du Sénégal, du Fouta-Toro, en particulier. Vincent MONTEIL, en 1964, alors Directeur de l’IFAN, avait accueilli avec un grand dédain, les travaux de Cheikh Moussa CAMARA : «rien n’est plus décevant que la lecture des travaux de cet ordre, et il faut en déchiffrer d’interminables digressions pour en tirer quelque substantielle moelle. Ce sont des grimoires». En fait, les travaux de Cheikh Moussa CAMARA exigent une lecture attentive pour en déceler tout l’intérêt. Tout examen de la contribution de Cheikh Moussa CAMARA doit prendre en compte le contexte dans lequel se situe la production de ce savant arabisant, musulman et érudit, qui retrace l’histoire du Fouta-Toro à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, en pleine conquête coloniale du Sénégal, avec de très fortes tensions religieuses. «Camara et ses ouvrages n’ont jamais fait l’objet d’un examen critique et systématique» signale David ROBINSON qui qualifie le travail accompli par le savant de Ganguel de «trésors». Cheikh Moussa CAMARA n’ayant pas d’héritier intellectuel a légué ses manuscrits à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire. Les travaux de CAMARA, en raison de la difficulté d’accès à la langue arabe, n’ont pas fait l’objet d’un examen attentif, qu’ils auraient mérité. Cette contribution est aussi un vibrant hommage aux professeurs Amar SAMB et Moustapha N’DIAYE qui ont traduit en français certaines de ses œuvres. Ainsi, dans sa thèse de 1972 «Essai sur la contribution du Sénégal à la culture d’expression arabe», le professeur Amar SAMB consacre le chapitre III à l’école de GANGUEL fondée par CAMARA. Ce chapitre intègre aussi une large traduction de l’autobiographie de CAMARA, rendant ainsi accessible aux francophones le manuscrit arabe, disponible à l’IFAN. Par conséquent, l’autobiographie de CAMARA est une source inestimable, mais elle doit être lue à la lumière de son œuvre, dont une partie est accessible maintenant aux francophones. Il ne faudrait pas négliger l’excellente contribution de grande valeur de David ROBINSON, «Un historien et anthropologue sénégalais : Shaik Musa Kamara».

Cheikh Moussa CAMARA a conservé une démarche d’un savant et intellectuel dans ses écrits. La qualité de ses recherches et notamment la distance critique, sa capacité à formuler des jugements équilibrés sont appréciables. «Quiconque vit dans le voisinage de Moussa ou a la chance d’en être protégé sera à l’abri du malheur» souligne Bou el-Mogdâd. «La vie de ce Cheikh, brilla à Ganguel comme un soleil» dit Amar SAMB qui rajoute «En tant qu’écrivain, il traite tous les sujets avec un rare bonheur». Il a abordé différents thèmes notamment historiques, religieux, juridiques et littéraires. Cheikh Moussa CAMARA était un excellent portraitiste. Dans ses qualités d’historien, Amar SAMB n’a pas manqué de mettre en valeur sa rigueur intellectuelle : «Parti de témoignages matériels, écrits ou oraux, Cheikh s’avance armé du sens critique toujours en éveil pour discerner l’authentique de ce qui ne l’est pas, la cause naturelle de la légende, les faits rationnellement admissibles des miracles». Moustapha N’DIAYE, un de ses traducteurs, a loué les qualités intellectuelles de Cheikh Moussa CAMARA en ces termes : «En se documentant, en mentionnant ses sources, en rapportant plusieurs versions d’un même fait, en appliquant sa clairvoyance critique, en portant des jugements modérés et en accordant un intérêt aux aspects socio-économiques, Cheikh Moussa CAMARA suit une méthode qui ne serait pas reniée l’historien». Moustapha N’DIAYE regrette parfois, sa manière d’exposer les faits caractérisée «une certaine désarticulation, par un style décousu à cause de nombreuses digressions». D’une manière générale, Cheikh Moussa récusant les fanatiques et les affabulateurs, est un esprit ouvert et curieux et d’une grande tolérance, compte tenu de la diversité de ses amitiés. Cheikh Moussa puise sa production intellectuelle dans de nombreuses sources aussi bien écrites qu’orales en y ajoutant ses enquêtes et connaissances personnelles. En intellectuel rigoureux, lorsque les faits sont incertains ou les versions sont contradictoires, il formule des hypothèses en les interprétant à sa manière. Il n’aime pas à donner une réponse définitive, au contraire il laisse toujours la place à d’autres interprétations. Qui était-il donc ?

L’autobiographie qu’il a rédigée témoigne de son authenticité : «J’ai dit ce qu’on dit de soi est plus proche de la vérité, mais on a soutenu aussi le contraire» dit-il en propos liminaire à son autobiographie. Pour d’autres auteurs arabes, notamment, «ce qu’on dit de soi est toujours poésie». Un acte de notoriété, trouvé à Matam, et daté du 7 février 1930, indique Cheikh Moussa CAMARA est né vers 1864, dans le Damga, cercle de Matam (Sénégal), à Gouriki Samba Diom, de Mariame Dadé et de Hamady CAMARA, un grand marabout. Cheikh Moussa CAMARA vénère ses parents et considère sa mère comme une femme pieuse, patiente et charitable. Son père est un homme d’une grande patience et d’une remarquable longanimité. Il perdit dès son jeune âge, son père d’une vive intelligence qui lui avait prédit ceci : «vive lumière qu’il sera, il jouira d’une grande célébrité, il se taillera une place de choix, un rang élevé en raison de sa bonne étoile». En plein pays des peuls Dényankobé, et dans une société fortement hiérarchisée, Cheikh Moussa CAMARA, qui remet en cause les castes, a été avare en information sur son statut social. Une partie de sa famille viendrait de Guidimaka et ses parents auraient été esclaves ou affranchis. C’est une contrée de brassage de populations entre les Peuls et les Soninkés. Pour Cheikh Moussa un individu qui «apprend les sciences islamiques et pratique convenablement la religion musulmane en y persévérant, lui et sa descendance deviennent des Torodos». Il semble ainsi, par ses études coraniques, se rattacher à la caste des nobles, les Torodos.

Pendant son jeune âge, Cheikh Moussa CAMARA fit d’abord des études coraniques à Gouriki chez Thierno Malick. Plutard, il rencontra un marabout mauritanien, Cheikh Saad Bouh (1848-1917), qui allait imprimer une grande influence sur lui. CAMARA a grandi sous la protection de Samba Diom BA qui épousa sa sœur et lui indiqua la voie de coopération avec les autorités coloniales. Cheikh Moussa CAMARA alla à Pollel, chez Thierno Mahmoudou. Il se rendit par la suite en Mauritanie, pendant un an, auprès d’Abdoul Wollé Séfaqué. Il poursuivra ses études à Séno Pallel, près de Kanel, sous la direction d’Abdoul Elimane. Après la disparition de sa mère, il se rendra successivement à Diella, dans le cercle de Matam, à Walaldé et au Fouta-Djallon, en Guinée. Cheikh Moussa CAMARA, après quelques pérégrinations, viendra s’installer à Ganguel à partir de juin 1893.

Cheikh Moussa CAMARA a été influencé par Cheikh Mamadou Mamadou KANE, arrière-petit-fils de l’Almamy Abdoul KANE. Nommé chef du Damga, les hommes d’Abdoul Bocar KANE réussirent l’assassiner en novembre 1890. Cheikh Moussa CAMARA avait fondé un espoir que Cheikh Mamadou KANE puisse recréer au Fouta une vraie communauté musulmane. Cheikh Moussa qui a eu 10 femmes et 28 enfants, a épousé la sœur de Cheikh Mamadou KANE, dénommée Hapsatou KANE.

Cheikh Moussa CAMARA est un humaniste et un antiraciste. Il croit en l’unité, dans la diversité de l’espèce humaine. Pour lui, tous les hommes sont issus d’Adam et Eve. Tolérant et ouvert d’esprit, Cheikh Moussa CAMARA avait le culte de l’amitié qu’il mettait au-dessus de tout comme vertu cardinale. «Le cœur est naturellement porté à aimer celui qui a une bonne conduite» dit un hadith du Coran. Dans ses relations, il y avait d’éminents africanistes français comme Paul MARTY, Henri GADEN et Maurice DELAFOSSE (voir le post que je lui ai consacré). L’essentiel de la contribution de Cheikh Moussa CAMARA date du dernier tiers de sa vie, et sur incitation d’Henri GADEN (voir le post que je lui ai consacré), un administrateur colonial marié à une femme peule. «Mon amitié pour les Français est innée et les Français sont naturellement portés à m’aimer» dit-il. Lors de son séjour en Guinée, il avait rencontré deux petits-fils de Cheikh Omar que sont Alpha Ibrahima et Alpha Macky TALL. En Mauritanie, il est très proche de Cheikh Saad Bouh qui l’a initié à la voie Quadriya. Il connaissait N’Galandou DIOUF et Blaise DIAGNE (voir le post que je lui ai consacré), et avait une grande estime pour Thierno Yéro BAL, maître de l’école de N’guijilogne. «La renommée de Thierno Yéro était plus brillante qu’un feu allumé au sommet d’une montagne et qu’une lune au milieu des ténébres» dit-il. Il avait songé sérieusement à quitter Ganguel, mais son ami, El Hadji Mamadou Saïdou BA (1900-1981) qui allait s’établir à Madina Gounasse, à partir de 1931.

Cheikh Moussa CAMARA est avant tout un musulman imprégné de la culture arabo-musulmane. On a oublié que les plus anciennes sources de l’histoire africaine sont arabes. CAMARA s’inscrit dans les écoles de pensée et de diffusion d’un savoir classique, alimenté par les meilleurs auteurs sunnites. Il a été influencé notamment par Ibn KHALDOUN, un historien et philosophe arabe (1332-1406 qui s’était rendu en Afrique. D’un point de vue historiographique il fait la synthèse des chroniques peules, qu’on rencontre également au Fouta-Djallon, et des Tarikh arabes. Si CAMARA se situe dans une conception de l’histoire cyclique inspirée d’Ibn KHALDOUN, croissance et déclin de chaque dynastie propre à une population, son originalité réside dans le fait de mettre au centre de son analyse de la conquête du pouvoir au Fouta-Toro par les marabouts Torodo à la fin du XVIIIème, les liens de solidarité qui procédaient de ce que la terminologie coloniale appelait improprement “l’école coranique”, à savoir les rapports maîtres/ disciples qui s’instaurent lors de la transmission du savoir et qui incluent les pérégrinations propédeutiques en vue d’apprendre tel ou tel livre de grammaire ou de théologie auprès de lettrés dispersés, le compagnonage spirituel durant la quête des savoirs secrets, enfin la fondation d’un nouveau foyer d’enseignement.

La contribution de Cheikh Moussa recèle toutes les convulsions qui avaient secoué le Sénégal en général et le Fouta-Toro, en particulier, aux siècles précédents. Gouriki c’est un lieu de martyr, le rêve brisé islamique fort et juste. En effet, à la fin du XVIIIème siècle et du XIXème siècle, la révolution des Almamy du Fouta-Toro avait tenté de rénover la société musulmane. Les Bambara Massasi, souverains du Kaarta, alliés aux peuls Jagoordo ont assassiné à Gouriki, le 4 février 1807, l’Almamy Abdoul Khadr KANE. Il avait 81 ans. Vers 1820, un certain Diom Aliou fut nommé comme chef de village de Gouriki, et un groupe, dirigé par l’Almamy Youssouf LY, prendra le pouvoir. Le Damga, la province de Cheikh Moussa CAMARA connut un relatif calme entre 1854 et 1860. Cependant, à partir de cette époque, El Hadji Omar TALL entreprit des recrutements massifs de Foutankais, pour le Jihad ou guerre sainte et leva une troupe de plus de 40 000 hommes. C’est une phase d’anarchie, de famine et déclin du Fouta-Toro. Pendant cette guerre sainte, Diom Aliou BA devait périr, mais son fils, Samba Diom BA, un des lieutenants d’Alpha Oumar Thierno Baïla WANE, devait revenir dans le Damga avec une chaîne en or qu’il offrit au colonisateur français, à Louis FAIDHERBE. Le Damga, sous protectorat français depuis 1859, passa sous la colonisation française en 1891. La mort des chefs religieux qui essayèrent de fonder un Etat islamique au Fouta-Toro est un des thèmes récurrents dans l’œuvre de Cheikh Moussa CAMARA qui raconte comment les païens de Gadiagua ont étranglé Thierno Brahima, puis laissèrent son corps au bord du fleuve. Périodes troublées, il raconte les différents assassinats de chefs religieux, dans les Etats théocratiques du Fouta-Toro ou sa domination, comme au Boundou ou à Ségou.

L’œuvre majeur de Cheikh Moussa CAMARA, sa pièce maîtresse est relative à l’ethnohistoire des Noirs et intitulée «Fleurs des jardins sur l’histoire des Noirs» (Zuhür al-Basatin fi Ta’rikh al-Sawadin), rédigée entre 1920 et 1923. C’est un ouvrage où sont rassemblées de nombreuses traditions transcrites en arabe ou de chroniques des différents États peuls fondés après une guerre sainte, de Sokoto à l’est jusqu’au Fouta-Toro à l’ouest. Le «Zuhür» concerne essentiellement l’histoire des dynasties des Satigui Déniankobé qui régnèrent sur la vallée entre le XVIème et le XVIIIème siècles, ainsi que celle de la «révolution des Torodo», à la fin du XVIIIème siècle, et du régime des Almamy qui lui succède. Il relate également l’histoire des villages et des groupes lignagers situés dans la partie amont du Fouta-Toro. Ce texte en arabe, produit à l’instigation d’Henri GADEN, un administrateur colonial, mariée à une peule ne fut traduit en Français que très tardivement. Devant les négligences d’Henri GADEN de faire traduire le «Zuhür», Cheikh Moussa remis, en 1924, son manuscrit à Maurice DELAFOSSE, mais qui mourut en 1926. Cheikh Moussa Camara remit un nouveau manuscrit à Henri GADEN le 22 mars 1937. Moussa CAMARA disparut en 1945, son projet ne vit le jour que 75 ans après, sous la direction de Jean SCHMIDT en 1998.

Par conséquent, relatant une histoire concernant des Etats théocratiques, nous dégagerons la conception de l’islam (1ère partie) de Cheikh Moussa et comment il décrit l’histoire du Fouta-Toro dans ce contexte (2ème partie).

I – Cheikh Moussa CAMARA, une conception d’un islam tolérant et humaniste

A Cheikh Moussa CAMARA et la condamnation de la guerre sainte

Cheikh Moussa CAMARA est resté célèbre, en raison de sa distanciation et son esprit critique, et notamment de son opposition farouche à la guerre sainte. Cheikh Moussa CAMARA était partisan d’un islam tolérant. Il était radicalement hostile au Jihad ou guerre sainte. Il pensait que le régime colonial était le moyen privilégié de répandre l’islam. Cependant cette condamnation de la guerre sainte ne signifie pas que Cheikh Moussa CAMARA est inféodé au régime colonial. Il est demeuré fidèle à sa formation islamique et à son identité et à sa culture de Foutankais. Il n’a pas recherché à obtenir d’avantages auprès du colonisateur et il est même resté en retrait. Ainsi, il a refusé qu’on lui construise une mosquée à Ganguel ou qu’on le nomme à Saint-Louis en qualité de moniteur arabe.

Cheikh Moussa CAMARA est un défenseur d’un rapprochement entre les religions monothéistes. En effet, dans sa contribution «Islam et Christianisme», il pense qu’il faut créer les conditions de la concorde et de l’entente entre ces deux ces deux religions. C’est ainsi que Cheikh Moussa CAMARA fut le porte-parole de tous les marabouts de l’Afrique Occidentale Française. lors de l’inauguration de la cathédrale du Souvenir africain à Dakar le 2 février 1936. Il défendit alors l’idée d’une unité des trois religions du Livre, thème qui allait connaître un grand succès.

L’influence de Cheikh Saad Bouh est manifeste dans l’ouvrage de Cheikh Moussa CAMARA concernant la condamnation de la guerre sainte. Cheikh Moussa CAMARA pour condamner le Jihad, estime qu’une telle entreprise est illégitime depuis la mort du Prophète Mohamed. En effet, Cheikh Moussa CAMARA retraçant toutes les guerres saintes depuis le VIIème siècle, a remarqué les mobiles sont fondés, non pas sur un motif religieux, mais la recherche du pouvoir. «La plupart des hommes qui ont fait la guerre sainte après les Prophètes n’avaient d’autres but si ce n’était que celui de se faire un nom et de conquérir des pays sans se soucier, le moindre du monde, des êtres qui ont péri dans leurs guerres» écrit CAMARA. Par conséquent, pour condamner la guerre sainte, Cheikh Moussa CAMARA s’appuie sur les conséquences néfastes d’une telle entreprise, notamment la mort d’innocents et de musulmans. CAMARA est particulièrement sévère à l’égard de la guerre sainte menée par El Hadji Oumar TALL au XIXème siècle et notamment à travers des techniques de recrutements forcés de jihadistes «On liait des centaines de gens avec des lanières passées autour du cou, les uns marchant à la suite d’autres. Des villages entiers disparurent, des gens moururent de faim ou à cause de la guerre, ou bien furent réduits en esclavage». Quant aux récalcitrants, aux fuyards, le sort qui les attend est épouvantable. Ils sont rassemblés «dans une case et qu’après l’avoir remplie, il (un lieutenant de Cheikh Omar) y mettait le feu. Et tous brûlaient vifs».

Cheikh Moussa CAMARA est révolté contre le fanatisme religieux qui a conduit au Jihad d’El Hadji Omar au XIXème siècle. Certains grands marabouts contemporains de Cheikh Moussa lui ont emboîté le pas. «Il faut faire la guerre à nos âmes» dit Cheikh Amadou Bamba (1853-1927). El Hadji Malick SY (1855-1922) recommande de «faire la guerre à ses propres pêchés». Cette condamnation de la guerre sainte de Cheikh Moussa CAMARA est d’une grande actualité à l’aube du XXIème siècle, quand on observe, en France, que des jeunes issus de l’immigration, se font exploser par des bombes, alors qu’ils n’ont pas compris, actuellement, le sens du Jihad. Quest-ce que c’est le Jihad à notre époque ?

Felwin SARR a eu raison, dans son ouvrage «Dahij», de rappeler ce que signifie réellement le Jihad au XXIème siècle : «Ce livre est un Jihad. Une guerre intérieure. Un Jihad pour sortir de moi-même, de ma race, de mon sexe, de ma religion, de mes déterminations. Un Jihad pour aller vers moi-même. C’est un désir de naissance, donc de mort». M. SARR précise encore sa pensée, le Jihad est : «maîtrise de soi», «effort intense. Endurer l’exigence vis-à-vis de soi à chaque instant». On peut même dire, avec Socrate (voir le post que je lui ai consacré) que notre lutte et notre existence doivent tendre vers le Bien commun, la Justice. Dans ce contexte, «la justice consiste en ce que chacun fasse ce qu’il a à faire» dit Socrate. Par conséquent, la justice n’est pas qu’une conception négative, s’abstenir de faire du tord aux autres, mais c’est une conception active et positive, qui exige encore «que nous fassions pour eux ce qui leur est dû» précise Socrate. En s’appuyant sur ce grand philosophe, on pourrait dire que notre Jihad, c’est la poursuite inlassable pour la Justice, pour l’harmonie de l’âme, c’est-à-dire la perfection qui résulte de la concorde, de l’ordre, de l’accord parfait de toutes les parties de l’âme, la raison, le sentiment et la volonté. Bref, le Jihad c’est l’idée du Bien qui doit régler notre conduite, la compassion et l’Amour des autres. «On ne peut vivre qu’en cherchant à devenir meilleur, ni plus agréablement qu’en ayant la pleine conscience de son amélioration» nous dit Socrate.

B – Cheikh Moussa CAMARA, et l’interprétation des coutumes du Fouta-Toro

1 – Cheikh Moussa CAMARA partisan d’un islam noir, africain

Cheikh Moussa CAMARA s’est considérablement intéressé aux coutumes et traditions du Fouta-Toro, en relation avec la religion musulmane. Cheikh Moussa CAMARA est l’auteur d’une étude intitulée «L’aube éclatante de lumière, le maître des biens guidés, l’exemple à suivre par la communauté musulmane en réponse aux autorités françaises sur les questions relatives au droit musulman et aux traditions du Fouta-Toro». Ce texte, une commande des autorités coloniales, traduit de l’arabe par Moustapha N’DIAYE, traite naturellement du droit musulman (droit de propriété, usure, gage et vente), mais aussi et surtout des coutumes du Fouta-Toro islamisé. Cheikh Moussa considère que l’islam s’est africanisé au contact avec le Fouta-Toro. Si parfois les coutumes du Fouta-Toro se confondent avec le droit islamique, en fait l’impact de la Chaaria est limité en raison de la vivacité de certaines coutumes africaines qui ont résisté à l’islam. On peut dire que l’islam s’est adapté aux traditions africaines. Ce concept «d’islam noir» a été repris par Vincent MONTEIL, qui a été Directeur de l’I.F.A.N. Cheikh Moussa CAMARA dresse toute une série de coutumes africaines qui ont survécu à l’islamisation du Fouta-Toro. Ainsi, il rappelle une technique de vente originale, dans les coutumes du Fouta-Toro, répandue et prohibée par le droit le droit musulman, en raison de son caractère aléatoire ; il s’agit d’une coutume répandue qui consiste à acheter les fruits des gestations d’un animal (vache, jument, ânesse). Par ailleurs, les Foutankais ont adopté une interprétation originale et rétrograde de la condition de l’esclave. «Les habitants du Fouta-Toro sont adeptes de l’école juridique malikite, or cette dernière est d’avis qu’on ne doit pas tuer un homme de condition libre, parce qu’il a mis à mort un esclave ; tandis qu’Abou HANIFA affirme que l’homme libre doit être tué pour avoir mis à mort un esclave» dit CAMARA. S’agissant de la dot, en cas de fiançailles, elle est fixée «pour les femmes de condition libre soit à quinze vaches soit à trois esclaves, soit à trois cent bandes d’étoffe soit à quinze pièce de guinée ou à la valeur de cela en moutons». Cheikh Moussa CAMARA estime que la dot doit être réévaluée en fonction de la fluctuation de l’économie et surtout tenir de la situation sociale du fiancé. Il rejette une interprétation rigide et statique de la dot, et adopte une démarche souple résultant d’une négociation entre les deux familles : «Les gens étaient autrefois très riches en bétail, mais présentement la plupart d’entre eux en sont réduits à la pauvreté. Il est donc normal que le taux de la dot soit en fonction des moyens dont on dispose». Parmi les coutumes du Fouta-Toro, figure également celle-ci : «Le fiancé commence par ravir sa bien-aimée pour ensuite, aller après ce ravissement demander sa main» à ses tuteurs. Si ces derniers donnent leur accord, c’est l’objectif recherché, sinon ils viennent la reprendre pour la ramener chez sa famille. Les Foutankais ont repris une coutume Soninké reconnaissant à l’un des fiancés le droit d’hériter de l’autre au cas où ce dernier venait de mourir avant l’accomplissement du mariage.

Cheikh Moussa CAMARA a clarifié sa position sur les confréries religieuses qui sont en vogue au Sénégal et notamment la grande rivalité entre les confréries Tidijanes et les Quadirites. Cette étude intitulée «rapports entre Quadirites et Tijanites au Fouta-Toro au XIXème et au XXème siècles à travers al-Haqq al-Mubin» a été traduite de l’arabe par Moustapahe N’DIAYE. En effet, les Sénégalais islamisés se classent, sans exception sous la bannière religieuse des marabouts et ne comprennent l’Islam que sous la forme de l’affiliation à une voix mystique, ou plus exactement sous la forme de l’obéissance à un chef religieux, à une confrérie. «Etre musulman, c’est obéir aux ordres de son marabout et mériter, par ses dons et son dévouement, de participer aux mérites du saint homme» dit Paul MARTY. Les Foutankais sont initialement de la confrérie Quadiria dont le fondateur est Sidy Abdoul Khadir al-Dieylani (1079-1166), originaire d’Irak. Le rite Quadiria a été introduit en Afrique par Cheikh Sidiya al-Kabir (1780-1868), Kounta de Tombouctou et Cheikh Mohamed al-Fadil (1780-1869) originaire d’Egypte. Cette confrérie requiert une grande obéissance au maître, une agitation physique et des moyens artificiels (invocation du nom de Dieu, hochement de la tête, balancement des épaules) pour arriver à l’extase. Les Foutankais ont découvert, par la suite, une autre confrérie : la Tidjania, fondée par Cheikh Ahmed Tidjane (né à Ain Mahdi, en 1737, mort à Fez au Maroc en 1815), grâce El Hadji Omar TALL, au XIXème siècle. Pour être membre de la Tidjania, il faut être affranchi de toute appartenance confrérique, être initié par une personne ayant elle-même reçu une autorisation d’un autre initiateur et ne pas rendre visite aux maîtres d’autres confréries. L’initié doit faire le «Wird» et le «Wazifa» qui sont des litanies non obligatoires, mais dites à vie, le matin ou le soir.

En raison du sectarisme, de la concurrence, des conflits ou polémiques des deux confréries empreintes d’un grand mysticisme, Cheikh Moussa CAMARA qui a été Quadirite, converti au Tidjanisme, s’est intéressé à cette question. En effet, Cheikh Moussa CAMARA est avant tout un soufi ; il est animé d’un esprit très critique à l’égard de toute interprétation dogmatique ou sectaire de l’islam. Cheikh Moussa CAMARA critique l’exclusivisme des confréries et énonce le principe que l’on puisse changer de confrérie, librement. Il prône, pour le musulman, de suivre la lumière et de s’écarter de l’obscurantisme qui mène au fanatisme. Chaque musulman doit «aspirer à l’éducation spirituelle, à l’élévation, à l’émigration auprès d’un maître spirituel et son accompagnement». Cheikh Moussa CAMARA critique l’obéissance aveugle que réclame les chefs des confréries, et l’interdiction d’entrer en contact avec les autres. Pour lui, le musulman doit conserver sa liberté de jugement, notamment lorsque son maître professe des idées de haine ou d’intolérance : «Il convient que les hommes pieux et raisonnables mettent fin à cette évolution et colmatent les brèches avant qu’elles ne s’élargissent. (…). Il est du devoir de tout musulman de laisser les propos de tout maître susceptible de créer la haine, l’envie, l’orgueil et la discorde entre les croyants, de revenir à la vérité, de la suivre tout musulman». Cheikh Moussa CAMARA se fondant l’unité de l’islam condamne l’antagonisme développée par les confréries et demande «un amour réciproque» de tous les hommes. Face à cette excitation et ces confrontations «Le meilleur culte que ma communauté puisse rendre à Dieux, c’est la lecture du Coran» dit Cheikh Moussa CAMARA, dans sa grande noblesse d’esprit.

B – Cheikh Moussa CAMARA, ou la noblesse d’esprit

Les Foutankais aiment à inventer des généalogies les dotant d’une origine sociale supérieure. «J’ai constaté que beaucoup de Foutankais contestent leurs liens de parenté avec une partie des leurs. Il arrive que, dans une même famille, certains acquièrent un prestige tel qu’ils contestent leurs liens de parenté avec d’autres moins bien lotis par le sort, parce que ces derniers sont devenus pauvres» dit-il. Ainsi, les Peuls Déniankobé, qui ont régné sur le Fouta-Toro du XVème au XVIIIème siècle, veulent se rattacher, en passant par Soundiata KEITA, (empereur du Mali) à Bilal le muezzin du Prophète Mahomet. «De toute évidence, les Déniankobé sont des gens du Fouta, issus du Fouta. Ils tirent leur origine des Yalalbé. Les Yalalbé portent aussi le nom de BA» souligne CAMARA.

Cheikh Moussa CAMARA part en guerre contre les griots qui ont tendance dans leur flatterie ou dénigrement à inventer des généalogies fictives ; ce qui compte, pour lui, c’est la valeur intrinsèque de l’homme, sa grande d’âme et sa noblesse d’esprit. Il dénonce en ces termes ces pratiques des griots qui, «de par leur habileté à forger des généalogies apocryphes, réussissent à exploiter la naïveté des gens et à leur dérober ainsi de l’argent. Contents de leur butin, ils élèvent leur bienfaiteur au rang des rois ; mécontents, ils le rabaissent, si noble soit-il, au degré des vils. Ils vont même jusqu’à le calomnier auprès du chef de canton, si bien que les gens, par peur ou par timidité, n’osaient pas s’opposer à leurs quêtes».

En définitive, pour Cheikh Moussa CAMARA la noblesse tirée de la richesse, de l’ascendance ou pouvoir, a été totalement prohibée par la loi islamique. La noblesse est un terme indiquant la grandeur ou la noblesse d’esprit. Pour lui, la noblesse découle des vertus de l’homme, par sa religiosité, sa piété : «La noblesse c’est celle qui consiste à obtempérer aux commandements, à éviter les interdictions, à acquérir la science, la piété scrupuleuse, la longanimité, la pudeur envers les hommes, la bonté envers ses semblables ; c’est celle qui consiste à enseigner, à donner des conseils désintéressés, à se montrer bienveillant envers son prochain, à accomplir les œuvres d’utilité publique et à supprimer les causes du désordre» dit Cheikh Moussa. La noblesse c’est faire preuve de de droiture dans toute sa conduite en actes comme en paroles. La figure noble renvoie à ce hadith du Prophète «Les esprits sont des soldats mobilisés» pour le Bien suprême.

II – Cheikh Moussa CAMARA un spécialiste de l’histoire du Fouta-Toro

A – Cheikh Moussa CAMARA et sa biographie d’El Hadji Omar TALL

Cheikh Moussa CAMARA a TALL consacré une biographie à El Hadji Oumar, célèbre les grandes vertus de ce Foutankais. Contrairement aux autres chroniqueurs, il dénonce le fait de rattacher la généalogie d’El Hadji Oumar à celle du Prophète Mohamet. Il réitère le caractère fondamentalement peul d’El Hadji Oumar qui a renversé les royaumes Bambaras, jadis ennemis jurés des Toucouleurs. Pour Cheikh Moussa CAMARA, en dépit de ses grandes qualités, El Hadji Oumar est un mortel.

«La vie d’El Hadji Omar» est un texte arabe traduit par Amar SAMB. Originaire de Halwar est un authentique foutankais. Contrairement à la légende d’Elimane Sawataye, Omar n’est pas originaire de Mauritanie. Dans son livre «Ar-Rimâh (les lances), il n’a pas évoqué qu’il est descendant du Prophète Mohamed. «Si le Cheikh avait su qu’il appartenait à la noblesse parce qu’il descendait du Prophète, il l’aurait mentionné» dit Cheikh Moussa CAMARA.

Cheikh Omar est né l’année de la bataille de Boungôwi qui opposé l’Almamy Abdelkader et le Damel du Cayor Amary N’Goné N’Della FALL, soit en 1798 ou 1799. El Hadji Omar TALL a vécu 70 ans. Il a commencé la guerre sainte à 58 ans. Il a disparu dans les montagnes de Déguimbéré. El Hadji Omar a participé à 74 guerres.

Cheikh Moussa CAMARA reconnaît à El Hadji Omar d’éminentes qualités spirituelles. Pendant son voyage à la Mecque, il s’était engagé sur le chemin par terre fort dangereux et infestés de brigands. Il récitait pendant ses prières «Celui qui a ouvert ce qui avait été fermé» et il a échappé à tous les désagréments. Cependant, Cheik Moussa condamne la guerre sainte d’El Hadji Omar.

Cette contribution de Cheikh Moussa est à rapprocher d’une biographie dithyrambique et partisane de la guerre sainte de Mohammadou Aliou TYAM, traduite par Henri GADEN. THIAM chante le Jihâd à travers la biographie poétique de celui-ci. Cette guerre sainte se déroule dans un contexte de conquête coloniale ; ce qui a valu à El Ehadji Oumar d’être au centre d’une littérature abondante. Le témoignage de Mohammadou Aliou THIAM est encore actuellement une des sources importantes de cette époque, avec un savant mélange de l’oralité et de l’écriture. Né vers 1830 à Dian, près de Haïré Lao, il est issu d’une famille maraboutique. Il appartient à la première génération de Foutankais qui ont rallié la cause d’El Hadji Oumar, vers 1846. En 1862, il est désigné comme missionnaire par El Hadji Oumar, afin d’obtenir la conversion d’Ali D. Monzon, roi fugitif de Ségou. La «Qacida» est un long poème de 1200 vers rimés, composé à la fin du Jihâd, mais rédigé à Ségou entre 1864 et 1880. Le texte embrasse toute la vie d’El Ehadji Oumar : naissance, Jihâd, disparition. Il sublime Ahmadou, le successeur d’El Hadji. On note des héros secondaires, mais haut en couleurs, comme les deux lieutenants d’El Hadji Oumar que sont Alpha Oumar Thierno Baïla et Alpha Oumar Thierno Mollé, symboles de fidélité et d’héroïsme. Les griots ou artisans du verbe sont omni présents ; car El Hadji Oumar était un excellent communicateur, et ces griots lui ont assuré une survie pour la postérité. Imprégnés de la culture islamique, ces griots épicent leurs récits de versets de Coran. El Hadji Oumar est peint sous les traits d’un être extraordinaire, supérieur aux hommes, «un Waliyou», très proche des Dieux païens. Capable de se métamorphoser, il boute la mort à distance. Omar est également un faiseur de miracles, grâce auxquels il sauve d’une situation critique, ou plonge son ennemi dans une position désespérée ou intenable.

B – Cheikh Moussa CAMARA, l’histoire de Ségou et du Boundou

1 – L’histoire de Ségou, ses turpitudes et ses coutumes

Cheikh Moussa CAMARA s’est intéressé à l’histoire des Noirs et en particulier celle des Foutankais qui ont été en contact avec les Maures et les Maliens, notamment au sein de le royaume bambara de Ségou (1712-1861). «L’histoire de Ségou» est un texte en arabe qui a été traduit en français par Moustapha N’DIAYE. Avant qu’il ne fut fondé au XVIIIème siècle, le royaume de Ségou, situé le long du fleuve Niger, faisait partie de l’empire du Mali (Xème – XVème siècle), puis celui de Songhay (XVème – XVIème siècle). Mais les Marocains envahirent le royaume de Ségou et s’emparèrent des principales villes (Gao, Tombouctou et Djénné). Dans son étude, Cheikh Moussa CAMARA rappelle les fondateurs ce royaume, Biton, ainsi que ses successeurs. Un nommé Ali, était roi de Ségou quand El Hadji Omar TALL l’a conquis en 1862 et en confia le commandement à son fils Ahmadou qui y resta longtemps pour l’abandonner à son fils, Madani (règne de 1884 à 1890) qui sera chassé par l’Armée française. Madani se sauva à Mopti.

«Ségou c’est le nom d’un territoire habité par des Noirs, appartenant à l’ethnie des Bambara qui se sacrifient les joues dont chacune porte trois marques de scarification allant de l’oreille jusqu’au menton» dit CAMARA. Biton COULIBALY serait le premier des rois connus qui ont régné sur Ségou. Il était un roi si puissant à tel point que les rois peuls du Macina lui étaient tributaires et lui versait la dîme. C’est parmi ses esclaves que se recrutaient les chefs militaires. Biton fut remplacé à sa mort par un de ses fils Dyékoro-Biton, «un homme de dur caractère et de faible opinion et de mauvaise direction ; il gouvernait mal son pays» dit CAMARA. Ainsi, il demanda aux chefs esclaves commandant ses troupes de lui choisir en particulier cent jeunes filles vierges parmi les plus belles des leurs. Et leurs pères croyaient alors qu’il voulait s’en servir comme concubines et les lui offrirent. Il fut creuser à l’endroit où il s’asseyait un trou dans lequel il les fit toutes enterrer vivantes, et il s’asseyait au dessus d’elles en croyant que cela était pour lui un mérite. Devant un tel grave crime, un vent de révolte s’organisa. Le roi fut assommé d’un coup de hache en pleine tête ; il mourut sur-le-champ et fut remplacé par Koulou Dyogo Dyiri, à sa mort par Nioumantelêtéh, puis par Kafâ Ndyo-gou. La capitale du royaume fut transférée de Ségou-Koro à Ségou-Sikoro, jusqu’à l’intronisation du 6ème chef esclave, Ingothié Ton Mansa qui avait été tué par la suite, étant donné qu’il voulait transférer la capitale dans son village. Il faut fut remplacé par Ngolo qui signifie en bambara la peau tannée, un roi jugé «sagace et raisonnable». N’Golo avait deux enfants dont Dyi et Monzo. Mais Dyi devait mourir jeune, et c’est Monzo qui succéda à son père, N’golo.

Les rois bambara de Ségou sont animistes et célèbrent, chaque année, la «fête du sacrifice». Ils immolent à cette occasion, un homme, un taureau blanc, noir ou roux, exempt de tache, un chien et un coq. L’homme sacrifié devait être un chef de village ou un prince dont le pays était conquis, et on l’emmenait à Ségou pour y être emprisonné jusqu’à la fête du sacrifice. Le cœur de ce prince est donné aux vassaux récalcitrants, à leur insu, qui venaient dans le pays, afin qu’ils deviennent obéissants et fidèles. Ces sacrifices signifient aussi que les bambara ne manquaient pas à leur parole et sont prémunis contre la disette.

Parmi les coutumes bambara, figure le fait qu’en période de disette, on ne devait pas vendre à des prix exorbitants aux affamés d’entre eux, mais on devait leur prêter ; et quand ils auraient récolté, ils rendraient une quantité équivalente, sans surplus. Car, dans leurs croyances, prêter à intérêt la nourriture en période de disette, porte malheur à la famille, la ruine et abrège la longévité de la vie.

2 – L’histoire du Boundou ou la dynasie des SY

«L’histoire du Boundou» est un manuscrit arabe de Cheikh Moussa datant de 1924 et qui a été traduit par Moustapha N’DIAYE. Le Boundou situé au Sénégal oriental, a été un Etat théocratique dirigé par des Torodos, du clan des SY, de 1695 à 1921. Le premier marabout qui a dirigé cet Etat pendant 17 est Malick SY. Le clan des SY habitait auparavant en Mauritanie en un endroit appelé Suyumma. Un Maure les y combattit alors et les contraignit d’immigrer vers le Toro, non loin de Podor. Après ses études coraniques, Malick SY s’arrêta à Kaarta, sous la domination des Diawara, des vassaux du roi mandingue. Ceux-ci prétendent posséder un sabre béni et merveilleux caché dans les coffres de rois en tant que partie de leur patrimoine. Et personne ne saurait le voir si ce n’est celui que Dieu prédispose à être un roi. Ainsi, le décret divin fit-il que Malick SY, par l’intermédiaire de la reine, finit par le voir. Puis, Malick SY poursuivit son chemin, jusqu’à arriver chez le Tounka, roi des Bathily, à Tiyabou. Il servit au roi en qualité de marabout qui finit par lui céder un territoire où il pourra régner, c’est le Boundou. Malick SY s’installa d’abord à Wjini puis à Dyunfung situé au-delà de la Falémé. Le Boundou était alors occupé par des Ouolofs païens et apiculteurs, les Faddoubé, opprimés par le Bourba du Djolof, qui sont venus se réfugier au Boundou avec l’accord du Tounka de Tiyabou.

Malick SY, à sa mort, sera remplacé par son fils Boubou Malick SY. Vingt et un autres rois se succéderont après Boubou Malick ; le dernier roi sera Woppa Bocar SY. Pendant ces deux cent ans de règne, différentes guerres, notamment avec les Bambaras, le Tounka de Tiyabou et l’Almamy du Fouta-Toro, secoueront le Boundou. Certains rois portent le nom de GAYE, celui de leur mère, comme l’Almamy Séga GAYE, premier calife du Boundou. Il a prêté allégeance à l’Almamy Abdoul du Fouta-Toro en s’engageant à ne pas pratiquer des rites païens «Si jamais je pratique un jeu prohibé tel que la danse ou quelque chose de semblable, alors tue-moi, car je suis dans ton obéissance et me range sous ta bannière». Or, il ne tint pas parole. Lors d’une fête il se livra à des danses avec des princes bambaras qui provoquèrent des batailles et pillèrent les villages. L’Almamy Abdoul, ayant appris cet incident, mit à mort Séga GAYE. Un des rois du Boundou, l’Almamy Ahmad, qui a régné de 1852 à 1853, était un personnage fantasque. Lorsqu’il apprit qu’il succédait à Sada, il éclata de rire et pleura. «Je ris pour manifester ma joie de monter sur le trône, et pleure à cause de la perte de celui qui était pour moi aussi bien un frère qu’un cousin» dit-il. Il a élevé un lézard dont il disait être le frère de même père qu’il surnommait «Goundo SY». En compagnie de son armée, il passa devant un baobab et lui adressa un salut. Comme il ne reçut pas de réponse, il ordonna à son armée de tirer sur ce baobab jusqu’à ce qu’il réponde. Il a fallu qu’un soldat se cache derrière le baobab et réplique à ses salutations pour qu’il fasse cesser les tirs. Ce sont les guerres interminables qui ont fini par disloquer le Boundou.

Bibliographie sélective

1 – Contributions de Cheikh Moussa CAMARA,

Camara (Cheikh Moussa), «Analyse du livre de droit musulman», traduction et présentation par Moustapha N’DIAYE, in BULLETIN DE L’IFAN, 1975, série B, (XXXVII), n°2, pages 449-456 ;

Camara (Cheikh Moussa), «Condamnation de la guerre sainte», traduction et présentation d’Amar SAMB, in BULLETIN DE L’IFAN, 1976, série B, (XXXVIII), n°1, pages 158-199 ;

Camara (Cheikh Moussa), «Histoire de Ségou», traduction et présentation de Moustapha N’DIAYE, in BULLETIN DE L’IFAN, 1978, série B, (40), n°3, pages 458-488 ;

Camara (Cheikh Moussa), «Histoire du Boundou», traduction et présentation de Moustapha N’DIAYE, in BULLETIN DE L’IFAN, 1975, série B, (XXXVII), n°1, pages 784-816 ;

Camara (Cheikh Moussa), «L’islam et le christianisme», traduction et présentation d’Amar SAMB, in BULLETIN DE L’IFAN, 1973, série B, (XXXV), n°2, pages 269-322 ;

Camara (Cheikh Moussa), «La vie d’El Hadji Omar », traduction et présentation d’Amar SAMB, in BULLETIN DE L’IFAN, 1970, série B, (XXXII), n°1, pages 44-135, n°2, pages 370-411 et n°3, pages 770-818 ;

Camara (Cheikh Moussa), «Rapports entre Qâdrinites et Tijânites au Fouta-Toro, aux XIXème et XXème siècles, à travers Al-Haqq Al-Mubîn», traduction et présentation par Moustapha N’DIAYE, in BULLETIN DE L’IFAN, 1979, série B, (41), n°1, pages 190-207 ;

CAMARA (Cheikh Moussa), Florilège au jardin sur l’histoire des Noirs, Zuhür Al-Basatin, l’aristocratie peule et la Révolution des clercs musulmans (vallée du Sénégal), traduction de l’Arabe, Tome 1, sous la direction de Jean SCHMITZ, Paris, CNRS éditions, 1998, 460 pages ;

Camara (Cheikh Moussa), L’annonce de bonnes nouvelles au craintif stupéfait pour lui rappeler la grandeur de la clémence de Dieu, généreux et bienfaiteur, autobiographie, Dakar, IFAN, cahier 1.

Camara (Cheikh Moussa), Le salut du musulman est fonction de son renoncement à l’orgueil, au mensonge, et à la rupture des liens de parenté, Dakar cahier IFAN, 10.

Camara (Cheikh Moussa), Purification des idées sur les incertitudes des préjugés, Dakar, IFAN, cahier 7 ;

Camara (Cheikh Moussa), Recueil précieux sur l’histoire de quelques chefs maures et peul, Dakar, IFAN, cahiers 5 et 6.

2 – Critiques de Cheikh Moussa CAMARA

BONTE (Pierre) «Shaykh Muusa Kamara, Florilège au jardin de l’histoire des Noirs. Zuhûr al-Basâtîn. I : L’aristocratie peule et la révolution des clercs musulmans (Vallée du Sénégal)», in L’Homme, 2000 (156), pages 278 à 280 ;

BOULEGUE (Jean), «A la naissance de l’histoire écrite sénégalaise : Yoro Dyao et ses modèles, deuxième moitié du XIXème, début du XXème», in History in Africa, 1988, (15), pages 395 à 405 ;

BOUSBINA (Said) «Musa Kamara, le savant autodidacte», in Islam et Sociétés au Sud du Sahara, 1992 (6) pages 75 à 81 ;

KAMARA (Moussa), BOUSBINA (Said) (trad.), SCHMITZ Jean (prés.) 1993 «L’histoire de l’Almaami Abdul (1727/8-1806) par Shaykh Muusa Kamara», Islam et Sociétés au Sud du Sahara, 1993 (7), pages 59-95 ;

PONDOPOULO, (Anna), «Une traduction “mal partie” (1923-1945) : le Zuhûr al-basâtîn de Cheikh Moussa Kamara», Islam et Sociétés au sud du Sahara, 1993, 7 pages 95-110 ;

ROBINSON (David, Wallace), «Un historien et un anthropologue sénégalais : Shaikh Musa Kamara», in CAHIERS D’ETUDES AFRICAINES, 1988, (XXVIII), vol. I, pages 89-116 ;

ROBINSON (David Wallace), «Abdul Qadir and Shaykh Umar : a continuing tradition of Islamic leadership in Futa Toro», The International Journal of African Historical Studies, 1973 vol. 6, n° 2, pages 286-303 ;

SAMB (Amar), «L’école de Ganguel ou Cheikh Moussa Kamara (1864-1945)», in Essai sur la contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe, thèse, Dakar, IFAN, 1972, 534 pages, spéc pages 107-128 ;

SCHMITZ (Jean), «L’historiographie des Peuls musulmans d’Afrique de l’Ouest : Shaykh Muusa Kamara (1864-1945), Saint et Savant», in BECKER (Charles), M’BAYE (S) THIOUB (I), sous la direction de, AOF : réalités et héritages, sociétés ouest-africaines et ordre colonial 1895-1960, Dakar, Direction des Archives nationales du Sénégal, 1997, pages 862-872.

3 – Autres références

ARNAUD (R), «L’islam et la politique musulmane française en Afrique occidentale française», Bulletin du Comité de l’Afrique française, Renseignements coloniaux, 1912, 1 (3-20) 3 pages 115-127 et 142-154 ;

BINGER (Louis-Gustave), Esclavage, islamisme et christianisme, Paris, société éditions scientifique, 1891, 112 pages ;

MARTY (Paul), Etudes sur l’islam au Sénégal, Paris, Leroux, vol. 1 «Les personnes», 1917, 412 pages sur Cheikh Saadibou, un des maîtres à penser de Cheikh Moussa, pages 27 – 36 ; vol 2 «les doctrines et les institutions», Paris, Leroux, 1917, spéc sur la guerre sainte, pages 27-28 ;

MARTY (Paul), Etudes sur l’islam et les tribus maures : les Braknas, Paris, Larose, 1921, 390 pages ;

MARTY (Paul), L’islam maure : Cheikh Sidïa, les Fadelïa, les Ida ou Ali, Paris, Leroux 1916, 252 pages ;

MONTEIL (Vincent), L’islam noir Paris, Seuil, collection Esprit, Frontière ouverte, 367 pages ;

PONDOPOULO (Anna), «Une histoire aux multiples visages. La reconstitution coloniale de l’histoire du Fuuta Sénégalais au début du XXème siècle», Outre-mers, 2006, (93) pages 57-77 ;

TRIAUD (Jean-Louis), «L'islam au sud du Sahara. Une saison orientaliste en Afrique occidentale. Constitution d'un champ scientifique, héritages et transmissions», Cahiers d'études africaines 2010 2 n°198-199-200, p. 907-950 ;

TYAM (Mohammadou Aliou), La vie d’El hadji Omar, Qacida en Poular, Paris, Institut d’ethnologie, transcription, traduction, notes et glossaire d’Henri GADEN, 1935, 289 pages ;

WANE (Baïla), «Le Fuuta Tooro de ceerno Suleymaan Baal à la fin de l’Almamiyat (1770-1880», Revue Sénégalaise d'Histoire, 1981, 2,1 pages 38-50 ;

WANE (Yaya), «Ceerno Muhamadou Sayid BA ou le Soufisme intégral de Madina Gounass (Sénégal), Cahiers d’études africaines, 1974, XIV (4) 56, pages 671-698.

Paris, le 7 août 2016 par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/

Cheikh Moussa CAMARA, un érudit de Ganguel, partisan d'un islam humaniste et tolérant (Sénégal).
Cheikh Moussa CAMARA, un érudit de Ganguel, partisan d'un islam humaniste et tolérant (Sénégal).

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