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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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17 juillet 2014 4 17 /07 /juillet /2014 20:20

Depuis 2009, le 18 juillet est proclamé par l’Organisation des Nations Unies, journée internationale Nelson MANDELA (18 juillet 1918 – 5 décembre 2013). Symbole de la lutte pour la justice, l’égalité et la dignité, d’espoir, de tolérance, d’humanité, d’exemplarité et source d’inspiration, Nelson MANDELA est entré dans l’histoire de son vivant. Héros de notre temps, et l’une des grandes figures du XXème siècle, MANDELA est l’un des hommes politiques les plus célèbres et plus révérés qui soient. Grâce à son courage et son combat pour un monde plus fraternel et plus juste, il est devenu un géant de l’histoire, un digne successeur de Mahatma GANDHI, de Martin Luther KING. MANDELA qui a fait progresser l’humanité, force l’admiration et le respect. «C’est l’histoire d’un homme qui a décidé de risquer sa propre vie au nom de ses convictions, et qui a donné de lui-même pour essayer de rendre le monde meilleur», souligne Barack OBAMA, premier président noir des Etats-Unis, dans la préface de l’ouvrage de MANDELA «Conversations avec moi-même».

Nelson MANDELA fait partie de ces hommes exceptionnels qui ont refusé d’accepter le monde tel qu’il est. Luttant farouchement contre tout esprit de résignation, MANDELA nous a redonné une énergie nouvelle dans cette quête pour la liberté, l’égalité et la fraternité. Sa morale est la suivante «ne fuyez pas les problèmes ; affrontez-les ! Parce que si vous n’y faites pas face, ils ne seront jamais réglés». MANDELA est donc un homme politique courageux, et il le revendique : «si j’avais pu prévoir ce qui m’est arrivé, j’aurais pris certainement la même direction». Quand on contemple le parcours de Nelson MANDELA, on peut dire, en référence à la biographie que lui a consacrée Jack LANG, qu’il représente «une leçon de vie pour l’avenir». En effet, ce héros de la lutte contre l’Apartheid, est habité par une espérance infinie, une conscience politique aiguë, une sincère et étonnante humilité. MANDELA a mené son pays, l’Afrique du Sud, fortement divisé par un système d’Apartheid honni par le monde entier et qualifié de «crime contre l’humanité», vers la liberté, la démocratie et la respectabilité, tout en maintenant son unité et son efficacité économique. Finalement, seuls les grands objectifs soulèvent les grandes déterminations.

Le personnage de Nelson MANDELA regorge de facettes particulièrement reluisantes et riches. MANDELA est, d’une part, un homme cultivé. En effet, il est imprégné de littérature classique, et a étudié le latin à l’école et à l’université. Il a beaucoup lu la littérature grecque, et joué des pièces de théâtre quand il était à l’université ou en prison. Dans une pièce de théâtre, jouée à Fort Hare, MANDELA a interprété le rôle de John Wilkes BOOTH, l’assassin d’Abraham LINCOLN. En prison, il a incarné le tyran CREON, dans une représentation d’Antigone. Nul doute que jouer les méchants, pour condamner avec véhémence l’Apartheid, convient parfaitement à MANDELA. C’est un admirateur de Marc AURELE, cet empereur romain, homme politique et d’action. Toutefois, la civilisation occidentale n’a pas effacé ses origines africaines. «Je n’ai pas oublié les jours de mon enfance, quand nous nous regroupions autour des aînés de la communauté pour écouter les trésors de sagesse et d’expérience». D’autre part, MANDELA est connu pour son sens de l’humour et sa capacité à rire, même dans les circonstances les plus difficiles. La tradition veut que le bon chef soit un homme sérieux. Il ne fallait donc pas rire aux éclats. Pour MANDELA «avoir le sens de l’humour et être complètement détendu, permet de mobiliser plus facilement ses amis autour de soi. J’adore ça».

MANDELA est avant tout un sage et un rêveur. En effet, la dimension exceptionnelle de ce personnage ne vient pas de certains critères sur la base desquels on a tendance à juger la réussite, tels que la position sociale, l’influence, la popularité, la richesse ou le niveau d’éducation. Pour MANDELA, d’autres critères sont les véritables fondations de notre vie spirituelle : l’honnêteté, la sincérité, la simplicité, l’humilité, la générosité, l’absence de vanité, la capacité à servir les autres. MANDELA se définit, dans une lettre du 1er février 1975 à sa femme Winnie, non pas comme un Saint, mais comme «un pêcheur qui cherche à s’améliorer». MANDELA est un dirigeant modeste et humble qui refuse l’autosatisfaction. Comme il le dit lui-même «Dans la vraie vie, nous n’avons pas affaire à des dieux, mais à des hommes et des femmes ordinaires, qui nous ressemblent : des êtres humains avec leurs contradictions, stables et versatiles, forts et faibles, bons et ignobles, des gens dans le sang desquels les vers se battent tous les jours contre de puissants pesticides ». MANDELA aime les grands rêves. «C’est un devoir que de rêver l’unité et le rassemblement des forces de liberté» dit-il.

La documentation sur MANDELA est déjà particulièrement impressionnante. On peut citer ses lettres de prison, les entretiens qu’il a accordés à la presse, ses carnets de note avant son incarcération et ses discours. Des biographies, de nombreux documentaires télévisés et des films ont été réalisés sur la vie de Nelson MANDELA. Le Centre Nelson MANDELA pour la mémoire et le dialogue est chargé de vieller sur ce patrimoine inestimable qui recèle encore, sans nul doute, des trésors cachés. Cette contribution sur MANDELA s’inspire, notamment, de divers écrits qui sont recensés dans notre bibliographie sélective. Tout d’abord, de l’excellente autobiographie «un long chemin vers la liberté». Fruit d’un travail collectif, ce livre, publié en 1994, a été rédigé en prison par une sorte de «conseil éditorial». MANDELA a, par la suite, collaboré avec l’écrivain et éditeur Richard STENGEL pour l’étoffer et le parfaire. Dans cette autobiographie incontournable, on y admire l’enfance heureuse de Nelson MANDELA, mais aussi la colère sourde qui gronde d’un peuple noir opprimé et humilié, et donc l’appel au combat pour la liberté et la réconciliation. C’est un ouvrage de référence que tout homme engagé dans la vie politique devrait lire. Le militantisme, aussi modeste qu’il soit, comporte une part de sacrifice, de don de soi-même qu’il ne faudrait pas sous-estimer. Ensuite, dans l’ouvrage «conversation avec moi-même» en 2011, on y décèle, avec une grande émotion, la voix claire, directe et personnelle de MANDELA. On y admire un MANDELA empreint d’une grande sagesse. Enfin, dans «pensées pour moi-même» en 2010, on y retrouve les citations authentiques de MANDELA qui ont été souvent déformées par des lectures de seconde main. Par ailleurs, deux puissants discours ont été prononcés par Nelson MANDELA, dont nous faisons état : celui du 20 avril 1964 devant le tribunal de Pretoria et celui du 10 mai 1994, lors de son investiture en qualité de premier président noir de l’Afrique du Sud. Il ne faudrait pas minimiser l’influence de Nelson MANDELA lors de la rédaction de la Charte de la liberté du 26 juin 1955. C’est un document majeur dans la lutte contre l’Apartheid. MANDELA est un redoutable observateur. Il a appris des autres, par l’expérience, «j’ai regardé les autres et essayé de reproduire ce qu’ils faisaient», confesse t-il.

En définitive, Nelson MANDELA a vécu une jeunesse heureuse et insouciante. C’est à l’âge adulte qu’il a pris, progressivement, une conscience politique pour devenir ce formidable combattant de la liberté.

I – MANDELA, une vie provinciale heureuse et insouciante

Rolihlahla MANDELA est né le 18 juillet 1918, Mvezo Komkhulu (lieu idéal), dans le Transkei. Son prénom peut signifier, littéralement, «tirer la branche», mais il peut également désigner «celui qui créé des problèmes».

Son père, Nkosi Mphakanyiswa Gadla, est un chef coutumier, de la nation Xhosa, de la tribu Thembu, du clan «Madiba». Les Sud-africains appellent, affectueusement, Nelson MANDELA, «Madiba» en référence à ce chef Thembu qui régnait au Transkei au XVIIIème siècle. Gadla MANDELA était polygame. Il avait quatre épouses, dont la troisième, Nosekeni Fanny (décédée en 1968), est la mère de Nelson. MANDELA a 3 frères et 9 soeurs. Dans son livre autobiographique «un long chemin vers la liberté», Nelson MANDELA décrit son père comme quelqu’un de fier, sévère et d’un entêtement excessif, un excellent orateur et un faiseur de rois. Il précise : «je suis persuadé que c’est l’éducation, plus que la nature, qui façonne la personnalité, mais mon père était fier et révolté, avec un sens obstiné de la justice, que je retrouve en moi». A la suite d’une dispute avec un magistrat blanc local, le père de Nelson MANDELA perdit ses responsabilités de chefferie, ainsi que ses biens. Sa mère alla s’installer à Qunu, près d’Umtata la capitale du Transkei, pour bénéficier de soutien d’amis et de parents. Evoquant le village de Qunu, MANDELA mentionne ceci : «j’ai passé les années les plus heureuses de mon enfance et mes souvenirs datent de là». C’est de là que débute, selon lui, son amour du veld, des grands espaces et de la beauté simple de la nature. La vie du petit Nelson est façonnée par la coutume, le rituel, le tabou, les fables et les légendes Xhosa. Grand observateur, il note déjà que les Africains ont un sens développé de la dignité. Humilier quelqu’un c’est le faire souffrir inutilement. «Même quand j’étais enfant, j’ai appris à vaincre mes adversaires, sans les déshonorer», dit-il dans «un long chemin vers la liberté». La vertu et la générosité seront récompensées d’une façon que nous ne pouvons pas connaître.

En 1925, la mère de Nelson MANDELA, chrétienne de l’église méthodiste, inscrit son fils à l’âge de 7 ans à l’école. C’est son institutrice, Miss MDINGANE, qui lui a donné le prénom anglais de «Nelson», sans doute en référence au célèbre vice-amiral britannique, Horatio Nelson (1758-1805), qui a perdu la vie au large du Cap de Trafalgar.

Nelson MANDELA n’avait que 9 ans, quand son père meurt, en 1927, d’une maladie pulmonaire. Nelson est alors confié, pendant 10 ans, au régent Jongintaba Dalindyebo, à la Grande demeure, à Mqhekezweni, la capitale provisoire du Thembuland. Dans son village Qunu, où il était heureux, le petit Nelson n’avait pour ambition que de manger à sa faim et de devenir un champion de combat au bâton. Brusquement, un nouvel horizon auquel il n’avait pas songé, s’ouvre à lui celui de l’argent, les classes sociales, la gloire ou le pouvoir. Le régent a profondément influencé la notion de commandement que MANDELA devait se faire plus tard. Le régent pratique la liberté d’expression. Il ne s’exprime qu’à la fin de la réunion, résume ce qui a été dit et trouve un consensus entre les différentes opinions. «Un chef, dit le régent, est comme un berger. Il reste derrière son troupeau, il laisse le plus alerte partir en tête, et les autres suivent sans se rendre compte qu’ils ont, tout le temps, étaient dirigés par derrière». C’est à la cour du régent qu’est né l’intérêt pour MANDELA de l’histoire africaine. Il découvre les grands héros Xhosas qui ont combattu la domination coloniale. Le jeune Nelson apprend que la véritable histoire de son pays ne se trouvait pas dans les livres britanniques, que l’histoire de l’Afrique du Sud ne commençait pas en 1652 avec l’arrivée des colons.

En janvier 1934, à l’âge de 16 ans, Nelson MANDELA est circoncis. C’est un long rituel de passage à l’âge adulte. Il reçoit du régent, en cadeau, deux génisses et quatre moutons. Nelson est plein d’espoir. Il pense qu’un jour il sera riche et aura une place importante dans la société. Subitement, un des orateurs à cette journée exceptionnelle souligne que les cadeaux faits aux circoncis n’ont aucune valeur. Les adultes ne peuvent pas offrir le plus grand de tous les cadeaux, c’est-à-dire la liberté et l’indépendance. En effet, l’Afrique du Sud est un peuple conquis. L’orateur précise encore sa pensée : «Nous sommes esclaves dans notre propre pays. Nous sommes locataires de notre propre terre. Nous n’avons aucune force, aucun pouvoir, aucun contrôle sur notre propre destinée dans le pays de notre naissance». Le jeune Nelson n’a pas saisi tout de suite le sens de ces paroles. Cependant, elles ont semé une graine qui a dormi pendant une longue saison, et qui a fini par germer.

Nelson MANDELA n’avait encore acquis de conscience politique. Il ne voulait pas aller travailler dans les mines d’or. Il pensait, naïvement, que son destin était de devenir conseiller du régent et c’est pour cela qu’il devait poursuivre ses études. En 1934, le régent le fait inscrire au collège de Clarbury, à Engcobo. C’est la première fois qu’il serre la main à un Blanc, le révérend Harris qui dirige ce collège. Chez le régent, il avait appris comment se comporter avec les Blancs : les recevoir avec beaucoup d’égards, mais sans obséquiosité. Dans le collège, un enseignant noir, Ben Mahlasela, titulaire d’une licence, n’était pas intimidé par le révérend Harris. Il lui parlait sur un pied d’égalité, en exprimant son désaccord là où les autres se contentaient d’approuver. En ces temps-là, quelque fût le rang auquel accédait un Noir, on le considérait toujours comme inférieur au Blanc le plus bas. On craignait le révérend Harris, plus qu’on ne l’appréciait. Nelson MANDELA qui s’occupait de son jardin le décrit comme étant «doux et tolérant ». Il croyait, avec ferveur, à l’importance de l’éducation pour les jeunes noirs.

En 1937, Nelson MANDELA, à l’âge de 19 ans, est inscrit au lycée Wesleyan de Fort Beaufort, à Healdtown, à 260 km de Umtata, la capitale du Transkei. C’est une école d’une mission méthodiste qui dispense un enseignement libéral basé sur le modèle anglais. «Nous aspirions à devenir des Anglais noirs», confesse Nelson MANDELA. Le collège accueille des élèves de toutes les tribus. Nelson MANDELA commence à prendre conscience de son identité en tant qu’Africain, et pas seulement en tant que Thembu, ni même Xhosa. Le maître d’internat, qui allait devenir plus tard, le président africain de l’église méthodiste d’Afrique du Sud, savait tenir tête à un Blanc, le responsable du lycée. MANDELA prend conscience que le Blanc n’est pas un dieu et que l’Africain n’est pas un laquais. «Un Noir ne doit pas automatiquement obéir à un Blanc, même s’il s’agit de son supérieur», dit MANDELA.

Au cours de sa deuxième année au lycée, un grand poète Xhosa, Krune Mqhayi, vêtu d’une peau de léopard, d’un chapeau assorti, avec une lance dans chaque main, fit une intervention dans son établissement. Ce qui modifia la perception que MANDELA avait de l’homme blanc. Pour ce poète, «la sagaie représente ce qui est glorieux et vrai dans l’histoire africaine, c’est le symbole de l’Africain comme guerrier et de l’Africain comme artiste». Le poète précise sa pensée : «Nous ne pouvons pas permettre à ces étrangers qui ne s’intéressent pas à notre culture de s’emparer de notre nation. Je prédis que les forces de la société africaine remporterons une éclatante victoire sur l’intrus». Ce discours sur le nationalisme et l’unité africaine a produit une «énergie nouvelle», sur le jeune MANDELA dont la conscience politique est encore très embryonnaire.

En 1939, après son diplôme au lycée, MANDELA s’inscrit à l’université de Fort Hare, dans la municipalité d’Alice. MANDELA ne souhaitait pas étudier le droit. Il voulait devenir interprète ou employé des affaires indigènes. Cet établissement est fondé en 1916 par des missionnaires de l’Eglise écossaise. MANDELA joue des pièces de théâtre et interprète le rôle de l’assassin d’Abraham LINCOLN. Il retiendra de cette tragédie que les hommes qui prennent de grands risques doivent s’attendre à en supporter souvent les lourdes conséquences. Il fait la connaissance d’Oliver TAMBO (1917 – 1993), un des futurs grands dirigeants de l’African National Congress (A.N.C.). MANDELA décrit Oliver TAMBO comme quelqu’un d’une intelligence exceptionnelle, «un débatteur pénétrant qui n’acceptait pas les platitudes». Jusqu’ici MANDELA n’avait jamais entendu parler de cette organisation politique. MANDELA croyait que le diplôme universitaire était un sésame pour réussir sa vie et venir en aide à sa mère. Il se rend compte, petit à petit, qu’un Noir n’avait pas à accepter les affronts mesquins qu’on lui inflige chaque quotidiennement.

A la fin de sa première année, membre du Conseil représentatif des étudiants, MANDELA est impliqué dans le boycott de la mise en oeuvre du règlement universitaire. Il est alors renvoyé de l’université. Cet événement va changer, considérablement, le cours de sa vie. En 1941, MANDELA retourne à Mqhekezweni, chez le régent, son tuteur et bienfaiteur. Mais le Régent veut le marier, sans son consentement, à la fille du prêtre Thembu local. MANDELA n’a d’autre issue que de s’enfuir et se retrouve à Johannesburg. Il est engagé comme policier surveillant une mine d’or. Partout, il ne voyait que des Noirs avec des salopettes poussiéreuses, l’air fatigué et courbant le dos. Les mineurs sont logés en fonction de leur origine ethnique. Cette séparation entraînait et attisait, par conséquent, des tensions entre les différents groupes ethniques. Licencié de son travail, il n’avait pas les autorisations de travail et de séjour nécessaires. MANDELA est allé rendre visite au docteur XUMA, le président de l’ANC et ami du Régent. Mais sa fugue fut vite découverte, il n’obtint pas de travail convoité. Nelson MANDELA confie à son cousin, marchand ambulant, qu’il voulait terminer sa licence pour devenir avocat. Mais pour cela il faut qu’il puisse financer ses études en travaillant. Son cousin le présente à un dirigeant d’une agence immobilière spécialisée dans les propriétés pour Africains, un certain Walter SISULU (1912 – 2003), membre de l’ANC. C’est Walter SISULU qui introduisit MANDELA à un avocat juif libéral, Lazar SIDELSKY (1911-2002). MANDELA précise que, d’après son expérience, il a toujours trouvé que «les Juifs avaient l’esprit plus ouvert que le reste des Blancs sur les questions raciales et politiques, peut-être parce qu’eux-mêmes ont été victimes dans l’histoire de préjugés». MANDELA décrit M. SIDELSKY comme un professeur patient, mais très hostile à la politique. Pour cet avocat, «la politique fait ressortir ce qu’il y a de pire en l’homme. C’est la source des problèmes et de la corruption et on doit la fuir à tout prix».

MANDELA se fait le premier ami blanc dans ce cabinet d’avocats, un stagiaire, Nat BREGMAN, qui est, en fait, membre de l’ANC et du Parti communiste. Nat l’entraîne dans des réunions et conférences du Parti communiste où sont mélangés Blancs, Noirs, Métis et Indiens. Les barrières raciales sont abolies dans ces rencontres. Sans être militant politique, MANDELA y va par curiosité intellectuelle. Il commence à prendre conscience de l’oppression raciale qui peut être analysée, non pas sous l’angle ethnique, mais de point de vue de la lutte des classes.

MANDELA n’a que 23 ans, et parcourt en bus le chemin entre le bidonville d’Alexandra où il réside et le cabinet d’avocats. MANDELA, avec ses maigres ressources de stagiaire au cabinet d’avocats, dépense l’essentiel de sa paie dans les transports en commun. Il décrit la vie dans ce Township comme «merveilleuse et précaire». Dans cette ville noire (The Dark City), sans lumière, la vie ne valait pas cher. La nuit le revolver et le couteau faisaient la loi. La vie urbaine tendait à faire estomper les distinctions ethniques et raciales. MANDELA dira à ce sujet «je me suis aperçu que nous n’étions pas des peuples différents avec des langues différentes ; nous formions qu’un peuple avec des langues différentes». Cette étape est importante dans la construction de la conscience politique de Nelson MANDELA qui est confronté à la pauvreté. Il n’y a pas grand-chose de positif à dire sur la pauvreté, mais elle fait souvent naître l’amitié et la générosité. C’est à Alexandra, précise MANDELA, que «je me suis habitué à vivre en ville et que je suis entré en contact physique avec tous les maux de la suprématie blanche». MANDELA gagne en force intérieure, et surmonte ses difficultés liées à la pauvreté, à la souffrance, à la solitude et à la frustration.

En 1942, MANDELA a passé l’examen final de sa licence. Face aux difficultés financières que rencontrent les habitants d’Alexandra, Gaur RADEBE, un militant de l’ANC, membre du cabinet d’avocats où travaille MANDELA, dit qu’il vaut mieux trouver des solutions que de produire des théories. En août 1943, sous l’impulsion de Gaur RADEBE (1908-1968), l’ANC organise un boycott des autobus d’Alexandra qui va durer 9 jours. La compagnie de bus renonce à augmenter ses tarifs qui sont déjà prohibitifs. Cette campagne eut un effet retentissant sur MANDELA qui est passé du statut de spectateur à celui de participant en politique. Après la démission du cabinet d’avocats de Gaur RADEBE, MANDELA prit sa place et s’inscrit à l’université de Witwatersrand pour un diplôme de bachelier en droit, une formation universitaire pour devenir avocat. Pour la première fois, MANDELA rencontre des jeunes de son âge à l’université, Blancs, Noirs et Indiens, engagés fermement dans la lutte de libération nationale, dont Joe SLOVO (1916 – 1995), qui deviendra qui deviendra Ministre du logement en 1994, sous le gouvernement de MANDELA.

Quand il était jeune, MANDELA était un garçon naïf et provincial. Il croyait que chaque homme avait le droit d’organiser son avenir comme il l’entendait et de choisir sa vie. A Johannesburg, MANDELA, sans être un militant politique aguerri, a pris conscience d’une «certaine force intérieure». MANDELA, grâce au contact avec Gaur RADEBE, son mentor politique, s’aperçoit que sa conception du monde et ses idées ont considérablement évolué. C’est le réveil d’une conscience politique aiguë et le début d’une vie militante intense.

II – MANDELA, le réveil de la conscience politique et une vie militante intense,

Il est impossible de donner une date certaine de l’entrée officielle de Nelson MANDELA sur la scène politique. Cette évolution a été lente et progressive. MANDELA affirme que le fait déjà d’être Noir en Afrique du Sud signifie qu’on est politisé dès sa naissance, qu’on en soit conscient ou non. Pour le Noir en Afrique du Sud, dit MANDELA, «sa vie est circonscrite par les lois et les règlements racistes qui mutilent son développement, affaiblissent ses possibilités et étouffent sa vie».

L’accumulation quotidienne d’affronts, d’humiliations, ont créé en MANDELA «une colère, un esprit de révolte, le désir de combattre» un système qui emprisonne son peuple. En effet, l’Apartheid est fait de diverses lois raciales qui font des Noirs des esclaves dans leur propre leur propre pays. Pour se rendre d’une zone à une autre, le Noir doit posséder une autorisation administrative, le «Pass». Ainsi, la «Land Act», (loi sur la terre), de 1913 prive les Noirs de 87% des terres. «The Native Urban Aeras Act», (loi sur les zones urbaines), de 1923 créé des bidonvilles surpeuplés pour les Noirs devenus une main-d’œuvre bon marché pour l’industrie blanche. La «Native Administration Act» de 1927, (Loi sur l’administration indigène), retire aux chefs locaux leurs pouvoirs. En 1936, la «Representation Act» (loi de représentation des autochtones), retire aux Africains des listes électorales de la province du Cap. En 1946, «The Asiatic Land Tenure Act», (une loi foncière), restreint, pour les Indiens, la liberté de déplacement et d’acheter des terres. Ces lois ségrégationnistes, ont été initiées par Louis BOTHA, (1862-1919), héros de la guerre des Boers (paysans blancs) et premier ministre de 1910 à 1919. Certains textes sont l’œuvre de James HERTZOG (1866-1942), chef du Parti nationaliste, et premier ministre de 1924 à 1939. Pour l’essentiel, cette réglementation a été adoptée sous le gouvernement du maréchal Jan SMUTS (1870-1950), plusieurs fois ministre, et premier ministre de l’Afrique du Sud de 1919 à 1924 et de 1939 à 1948. Jusqu’ici, les Noirs n’étaient que des victimes collatérales d’une lutte sourde entre Afrikaners, d’origine hollandaise, et Anglophones. En effet, les Boers, déclassés, sont inquiets pour leur avenir.

MANDELA, alors qu’il n’a que 30 ans, assiste à un gigantesque tsunami de la vie politique en Afrique du Sud : la prise de pouvoir, le 26 mai 1948, par le docteur Daniel François MALAN (1874–1959), un pasteur de l’église réformée hollandaise, un lointain descendant de Huguenots français, et un directeur du journal Die Burger (le Citoyen en Afrikaans), l’organe du Parti National. Le Parti national a refusé, pendant la deuxième guerre mondiale, d’apporter son soutien à la Grande-Bretagne dans sa lutte contre le Nazisme. Le docteur MALAN est élu sur un rejet de la présence des Anglais, et sur des thèmes ouvertement racistes, comme «le péril noir», «le Nègre à sa place», ou les «Coolies à la porte». Il a théorisé et systématisé sa politique ségrégationniste sous le concept «d’Apartheid». Le mot «Apartheid», qui vient de l’Afrikaans, signifie la «séparation», et préconise «le développement séparé des races». Ce concept, mis en application par le gouvernement MALAN, représente la codification, dans un système oppressif et discriminatoire, toute une réglementation qui maintient les Noirs dans une position d’infériorité depuis des siècles. L’homme blanc doit toujours rester le maître. Très vite, le docteur MALAN mit en application son programme électoral. Une loi supprime aux Métis leur représentation au Parlement. En 1949, les mariages mixtes, ainsi que les relations sexuelles entre Blancs et Noirs sont prohibés. Le Parti communiste est interdit. En 1950, une loi classifie tout Sud-africain en fonction de sa race. Chaque groupe racial ne pouvait posséder de la terre, occuper des locaux et avoir une activité que dans une zone séparée. Si des Blancs voulaient un terrain ou des maisons d’autres groupes ethniques, il leur suffisait de déclarer la zone blanche et d’en prendre possession. La loi sur les autorités bantoues abolit les conseils représentatifs des indigènes. Daniel MALAN a cessé son activité politique le 30 novembre 1954, mais son système de discrimination raciale ne sera aboli qu’en 1991. Cette nouvelle donne politique renforce la détermination et la combativité de MANDELA. Pour lutter efficacement contre l’Apartheid, MANDELA a pour ambition de s’appuyer sur la Ligue de la Jeunesse, dont il est membre, afin de massifier l’ANC. Avant l’arrivée au pouvoir du docteur MALAN, en 1946, la grève des mineurs a été durement réprimée et le syndicat écrasé. Le doute s’installe. Mais que faire ?

MANDELA constate, avec d’autres dirigeants, qu’en dépit de la détérioration des conditions de vie des Noirs, l’ANC est restée timorée dans ses actions. C’est une organisation encore dirigée par des cadres qui se sont embourgeoisés. En effet, le docteur XUMA, chef de l’ANC, s’oppose à la radicalisation de son organisation. Il fait comprendre à MANDELA venu le voir, qu’il est médecin et dirige un cabinet prospère. Il n’est pas disposé à aller en prison. Devenu minoritaire face aux brillantes plaidoiries de MANDELA pour réformer l’ANC, le docteur XUMA a été remplacé par le docteur James MOROKA (1892-1984), qui a dirigé cette organisation de 1949 à 1952. Walter SISULU est élu Secrétaire général et Oliver TAMBO entre à la direction nationale. Nelson MANDELA est coopté au comité national de direction de l’ANC. MANDELA est élu en 1947, au comité exécutif de l’ANC du Transvaal.

Fort de ses nouvelles responsabilités au sein de l’ANC, MANDELA veut s’inspirer de la méthode de lutte de la communauté indienne. Il est encore un anti-communiste et s’oppose à l’entrée des Blancs et des Indiens au sein de l’ANC. Cependant, la communauté indienne a lancé une campagne de résistance pacifique qui fait écho à celle développée entre 1893 et 1914, dans le Natal et le Transvaal, par Mahatma GANDHI (1869-1948). Les dirigeants indiens ont accepté d’aller en prison pour leurs convictions. Cet esprit de défi et de radicalisation a supprimé la peur de la prison, et a augmenté la popularité des organisations politiques indiennes. MANDELA engage une campagne pour le droit de vote pour tous. Voyant le sacrifice fait par les dirigeants communistes, les préjugés de MANDELA contre le communisme commencent à s’estomper. Il achète les œuvres complètes de Marx et Engels et entame leur lecture. MANDELA dira que «l’appel du marxisme à l’action révolutionnaire était comme une musique aux oreilles d’un combattant de la liberté». Devenu président de la Ligue de la Jeunesse MANDELA lance, avec l’ANC, une campagne de désobéissance civile qui va durer 6 mois. Il se retrouve, pour la première fois, en prison, pendant plusieurs semaines, et sera libéré après le paiement d’une caution. Cette campagne de désobéissance civile reçut un énorme retentissement dans l’opinion publique. Le nombre de membres de l’ANC passe de 20 000 à 100 000 adhérents. Le 30 juillet 1952, au plus fort de cette campagne, alors qu’il est à son cabinet d’avocats, Nelson MANDELA est arrêté pour avoir violé la loi sur l’interdiction du communisme. MANDELA est condamné à 9 mois de travaux forcés, mais la sentence est suspendue pour 2 ans.

MANDELA pousse encore l’ANC vers une plus grande radicalisation, mais tout en s’inspirant du modèle de non-violence initié par la communauté indienne. En effet, un nouveau président de l’ANC, plus énergique fut désigné, Albert LUTHULI (1896-1967). Cet enseignant et missionnaire, prix Nobel de la paix en 1960, est décrit par MANDELA comme quelqu’un d’une patience infinie et d’un grand sens moral. LUTHULI dirigera l’ANC entre 1952 et 1967. Confiné chez à lui à partir de 1953, à la suite de divers ordres de bannissement, LUTHULI, après le massacre de Sharpeville en 1961, appelle à une journée nationale de deuil et a brûlé, publiquement, son laissez-passer.

Face à la répression amplifiée de l’Apartheid, grâce à ce changement de direction, et sous l’influence de MANDELA, l’ANC adopte, le 26 juin 1955, à Kliptown, une Charte de la liberté pour l’Afrique du Sud démocratique. La Charte réclame l’égalité des droits pour tous les Sud-africains, sans distinction de race, une réforme des lois sur la propriété, l’amélioration des conditions de vie et de travail, une distribution équitable des richesses, l’éducation obligatoire et des lois plus justes. Cette Charte devenue, un phare pour la libération nationale, est teintée d’africanisme. Anton LEMBEDE, un des dirigeants de l’ANC, fait référence dans ses discours, aux héros noirs, comme Marcus GARVEY, W.E.B du BOIS, et Hailé SELASSIE, empereur d’Ethiopie. «La couleur de ma peau est belle, disait-il, comme la terre noire de ma mère». En fait, ce document s’inspire très largement, après la deuxième guerre mondiale, de l’esprit nouveau qui souffle sur le monde, tourné vers la soif de liberté et d’égalité. En effet, une Charte de l’Atlantique, signée en 1943, par Winston CHURCHILL, réaffirme la dignité de chaque être humain, et pose tout un ensemble de principes démocratiques. Rejetant la tyrannie et l’oppression, la Charte de l’ANC est révolutionnaire dans son esprit et ses principes, mais ne réclame pas un ordre communiste. Sans modifier l’ordre capitaliste, la Charte de l’ANC exige que les Africains puissent, eux-aussi, posséder leurs propres affaires et prospérer comme les capitalistes blancs.

Le 5 décembre 1956 Nelson MANDELA est arrêté, en même temps que 156 dirigeants de l’ANC, dont 23 Blancs, 21 Indiens et 7 Métis, «pour haute trahison». Nelson MANDELA a participé à la rédaction de la Charte de la liberté, à la campagne de défi contre le gouvernement, contre le déplacement de 80 000 habitants d’une cité noire, Sophiatown. Pour ces faits, il est accusé de «conspiration, dans le but de renverser le gouvernement par la violence et de le remplacer par un Etat communiste». A partir de cet instant, la vie de MANDELA bascule. Il est complètement absorbé par la lutte politique et néglige sa famille. En 1958, il se sépare de sa première épouse, Evelyn MASE (1922-2004), une infirmière et cousine de Walter SISULU, qui est devenue témoin de Jéhovah et ne s’intéresse pas à la politique. Evelyn lui a donné 4 enfants. Le 14 juin 1958, MANDELA se remarie à Nomzamo Winnifred MADAKIZELA (née le 26 septembre 1936), appelée affectueusement «Winnie». Son prénom, «Nomzamo», est prémonitoire. Il signifie «celle qui lutte» ou «celle qui connaît des épreuves». Les élections de 1958 confirment la domination du Parti national. Hendrik VERWOERD (1901-1966), théoricien de l’Apartheid, Ministre des affaires indigènes dans le gouvernement MALAN, sera premier ministre de l’Afrique du Sud jusqu’à sa mort en 1966. Un mouvement des femmes de l’ANC est créé. Winnie y participe activement. Pour MANDELA, quand une femme épouse un combattant un de la liberté, elle devient une sorte de «veuve, même quand son mari n’est pas emprisonné». Ce second mariage donne, pourtant, une énergie nouvelle à Nelson MANDELA qui va affronter des épreuves de plus en plus difficiles.

MANDELA croit encore à l’efficacité de la non-violence dans le combat contre l’Apartheid. Cependant, l’ANC, depuis le 6 avril 1959, est concurrencé par une nouvelle organisation politique : le «Pan Africanist Congress» (PAC). Ce parti, dirigé par Robert SOBUKWE (1924-1978), rejette l’orientation communiste et multiraciale de l’ANC, et s’oppose aux principes posés par la Charte de la liberté. Le mentor politique de MANDELA, Gaur RADEBE, a rejoint le PAC. Durant le procès de «haute trahison», l’ANC peaufine sa doctrine politique, pour se mieux de démarquer de son concurrent, le PAC. L’ANC souhaite l’harmonie des races et croit à la bonté innée de l’Homme. Cette organisation part du principe que la persuasion morale et la persuasion économique pourraient, un jour, détruire l’Apartheid. L’ANC mène une politique de non-violence qui est à distinguer du pacifisme. Les pacifistes refusent de se défendre, même quand on les attaque avec violence. En revanche, les non-violents peuvent se défendre quand on les attaque. La non-violence, ce n’est pas la lâcheté.

En dépit du vent de liberté qui souffle sur l’Afrique depuis quelques mois, MANDELA sera confronté à nouvelles épreuves. Certes, le Ghana est libre depuis 1957 et en 1960, 17 colonies françaises d’Afrique sont indépendantes. C’est à ce moment que l’ANC, sous l’instigation de MANDELA, choisit de lancer une campagne contre le «Pass», ces autorisations de circulation pour les Noirs. Le 21 mars 1960, le PAC engage sa propre campagne de désobéissance civile et son chef, Robert SOBUKWE, est arrêté et condamné à 3 ans de prison fermes. C’est là qu’intervient la tragédie de Sharpeville qui marque encore les esprits. Sharpeville est un Township misérable, dans la banlieue de Johannesburg. La manifestation contre le «Pass» bascule dans l’horreur. Les policiers dépassés tirent sur les manifestants : 69 Africains sont massacrés, dont la plupart ont été touchés dans le dos pendant leur fuite, 400 blessés sont recensés. Cet événement tragique créé une vague de protestations dans le pays, une crise gouvernementale, la bourse chute lourdement, et exporte le conflit Sud-africain sur la scène internationale. L’ANC en sort renforcé. Cependant, le régime de l’Apartheid ne plie pas. Ce régime se radicalise. Ainsi, l’état d’urgence est proclamé, l’ANC et le PAC sont interdits, et des arrestations massives d’opposants sont opérées. La lutte de Nelson MANDELA entre dans une nouvelle phase. Le cabinet d’avocats MANDELA – TAMBO tombe en faillite. Après plus de 4 années de procès pour «haute trahison», le 29 mars 1961, le verdict du procès est rendu : MANDELA est déclaré non-coupable et acquitté. Dans son analyse de la situation, Nelson MANDELA estime que les «tribunaux restent les seuls endroits, en Afrique du Sud, où on peut écouter un Africain de façon impartiale, et où on applique la loi». Ce procès renforce la détermination de MANDELA de combattre pour une Afrique du Sud démocratique et multiraciale.

MANDELA continue son activité politique, mais dans la clandestinité. Il devient «Le Mouron Noir», en référence au personnage de la baronne Emmuska ORSCY, «le Mouron Rouge», qui échappait, de façon téméraire, à la capture pendant la Révolution française. Constatant les limites de non-violence, MANDELA réoriente l’action de l’ANC. En effet, et en dépit des réticences de LUTHILI, en 1961, une branche militaire de l’ANC, dénommée en Xhosa «Umkhonto We Sizwe» (Le Fer de Lance de la Nation), plus connue sous l’abréviation M.K., est créée. Le haut commandement de cette organisation militaire est dirigé par Nelson MANDELA, Joe SLOVO et Walter SISULU. Des Blancs sont également recrutés pour les techniques de sabotage. MANDELA lit l’ouvrage de Carl Von CLAUSEWITZ (1780-1831), «De la guerre», publié, en 1832, à titre posthume. C’est l’un des traités les plus importants sur la stratégie militaire. En référence à cet auteur prussien, pour MANDELA la création de cette branche armée de l’ANC est une «continuation de la diplomatie par d’autres moyens».

MANDELA fera, en 1962, une tournée à l’étranger, qui va le conduire, successivement dans 12 pays africains. L’A.N.C récolte partout des fonds, sauf au Sénégal. Le président SENGHOR, hostile au communisme, ne remet à Nelson MANDELA qu’un simple laissez-passer pour Londres. Il séjourne une semaine en Grande-Bretagne avec Olivier TAMBO en exil. MANDELA est séduit par le concept de démocratie et de liberté en Grande-Bretagne. De retour de son voyage, et après plus de 2 ans de clandestinité, Nelson MANDELA est arrêté le 5 août 1962, dans le Natal, et transféré à Johannesburg, puis à Pretoria. Bien que n’étant pas chef de l’ANC, le régime de l’Apartheid a identifié Nelson MANDELA comme étant le cerveau de cette organisation. Durant la procédure de détention, Nelson MANDELA comprit tout de suite qu’il pouvait «continuer la lutte à l’intérieur de la forteresse de l’ennemi». L’ANC lance une campagne de libération de MANDELA. Le 7 novembre 1962, MANDELA est condamné à ce procès à 3 ans de prison pour incitation à la grève, et à 2 ans pour avoir quitté le pays illégalement.

Le climat politique est très tendu. MANDELA, qui est l’homme le plus influent de l’ANC, va en payer le prix fort. En effet, le gouvernement a créé le système des Bantoustans, régions où sont parqués les Noirs qui sont classés par leurs origines ethniques. Cette période coïncide avec l’arrivée au Ministère de la justice de Bathazar Johannes VORSTER (1915-1983). Ce sinistre personnage, empêtré dans l’étroitesse d’esprit, sera premier ministre de l’Afrique du Sud entre 1966 et 1978, et président de l’Afrique du Sud de 1978 à 1979. M. VORSTER, dépourvu de toute bienveillance, est un éboueur qui ne voyait le monde qu’à travers les immondices de son esprit particulièrement haineux. Un décret du 1er mai 1963 donne le pouvoir, à tout officier de police, de détenir, sans jugement, sans inculpation, pendant 90 jours, toute personne soupçonnée de «crime politique». Cette détention peut être renouvelée, indéfiniment. L’Habeas corpus, garantie contre toute détention arbitraire, est donc aboli. Auparavant, une loi de juin 1962 sur le sabotage, autorise des peines minimales de 5 ans, sans appel, et pouvant aller jusqu’à la peine de mort. Le 11 juillet 1963, la police sud-africaine, lors d’une perquisition à la ferme Liliesleaf à Rivonia, près de Johannesburg, trouve un document qui indique un plan de guérilla planifié par la branche armée de l’ANC. Mais aucune arme n’a été saisie. Cette trouvaille de la police a changé, fondamentalement, les accusations portées contre MANDELA et son lieu de détention. Il est transféré à la prison de Robben Island, à 7 km des côtes du Cap. C’est une île longue de 3,3 km et 1,9 km de large. Cette prison est essentiellement un lieu de détention et d’emprisonnement pour les prisonniers politiques depuis la colonisation hollandaise au XVIIème siècle. L’armée britannique avait déjà exilé un chef Xhosa en 1819, dans cette sinistre prison. Il s’est noyé dans une tentative d’évasion.

Le 9 octobre 1963, démarre, à Pretoria, le procès de MANDELA, plus connu sous le nom de «procès de Rivonia». MANDELA est accusé, non plus de «haute trahison», mais de «sabotage et de complot». Il encourt, de ce fait, la peine de mort par pendaison. Si MANDELA a joué un rôle déterminant dans la création de la branche armée de l’ANC et qu’il est communiste, il se trouvait à l’étranger ou en prison pendant la grande partie où ces actes de sabotage ont été planifiés. MANDELA reconnaît qu’il est un patriote. Il a toujours lutté contre la domination blanche et contre la domination noire. «Mon idéal le plus cher, dit-il, dans sa déclaration devant le tribunal, a été celui d’une société libre et démocratique, dans laquelle tous vivraient en harmonie et avec des chances égales». Et il ajoute cette phrase gravée devenue mémorable : «j’espère vivre assez longtemps pour l’atteindre. Mais cela est nécessaire, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir». Cette déclaration du 20 avril 1964, reçut une large publicité dans la presse nationale et internationale.

Comme tout héros, MANDELA va affronter une tragédie. Le 11 juin 1964, il est condamné pour une détention à vie, sous le numéro d’écrou 466/64. Pendant cette longue période de détention, le régime de l’Apartheid a tenté, en vain, de le briser physiquement et moralement. Pour MANDELA, «la prison ne vous vole pas votre liberté, elle essaie aussi de vous déposséder de votre identité». Il n’y a rien de plus déshumanisant que l’absence de contact humain. En effet, pendant l’incarcération de MANDELA, son épouse, Winnie, est assignée à résidence, à partir de 1969, pendant 17 mois. Elle est soumise à divers ordres de bannissement entre 1962 et 1987, qui l’ont empêchée de rendre visite à son mari. MANDELA ne peut recevoir de courrier qu’une fois tous les 6 mois et ses correspondances à Winnie sont souvent censurées. C’est en prison qu’il apprendra la mort de sa mère en 1968, ainsi que celle de son fils aîné, Madiba (Thembi), disparu à la suite d’un accident le 13 juillet 1969. Les autorités refusent à MANDELA d’assister aux obsèques. «Montre-moi un héros et je t’écrirai une tragédie», disait l’écrivain américain Francis Scott Fitzgerald (1896-1940). Nelson MANDELA, compte tenu de toutes les épreuves qu’il a subies, aurait pu sombrer dans le désespoir, l’amertume et la haine. Cependant, la prison ne l’a pas vaincu. «Tout au long de mon incarcération, mon cœur ont été toujours très loin de cet endroit, dans le veld et la brousse», révèle MANDELA. Il souligne que «réfléchir est l’une des armes les plus importantes pour affronter les problèmes, et dehors, nous n’en avons pas le temps». Il a conservé toute sa dignité et n’a jamais renoncé à son idéal politique. On ne survit dans une prison que si l’on conserve son sang-froid. Il n’y a rien d’encourageant pour un prisonnier que de comprendre qu’il n’a pas gâché sa vie. En effet, MANDELA a trouvé, en lui, pendant cette détention, les ressources nécessaires pour vaincre la routine et l’oubli. En effet, MANDELA commence, en 1975, à rédiger son autobiographie, «Un long chemin vers la liberté».

Nelson MANDELA sera détenu à Robben Island de 1964 à 1982, à Pollsmoor, au Cap entre 1982 et 1988, et à Victor Verster entre 1988 et 1990. Il ne fut libéré que le 11 février 1990, soit après 27 années, 6 mois et 6 jours de prison. Entretemps, l’Angola et le Mozambique, deux anciennes colonies portugaises, après une guerre de libération, sont devenus indépendants en 1975. En 1976 eurent lieu des manifestations tragiques à Soweto qui ont secoué l’Apartheid. Un militant de l’ANC, Steve Biko (1946-1977) est torturé et assassiné. En 1988, un concert pop de 12 heures, au stade Wembley, à Londres, en l’honneur du 70ème anniversaire de MANDELA, est diffusé dans 77 pays. L’opinion publique occidentale découvre le drame de l’Afrique du Sud occulté par des années d’ultralibéralisme de REGEAN et de Mme THATCHER. En 1989, avec la chute du mur de Berlin, le communisme s’effondre. Un vent de liberté souffle sur le monde en général, et en Afrique en particulier. Les conflits qu’on croyait insolubles, sous la guerre froide, se sont apaisés. A la suite de pressions internes et internationales, le gouvernement sud-africain proposa, le 31 janvier 1985, de libérer MANDELA, s’il rejetait, de «façon inconditionnelle la violence comme instrument politique». MANDELA décline cette offre à cause des conditions qui y sont attachées. L’ANC ne fait que répondre à l’oppression que lui inflige l’Apartheid. Après une longue série de négociations, MANDELA est libéré le 11 février 1990.

En 1993, MANDELA est le 3ème Sud-africain noir à avoir obtenu obtient le prix Nobel de paix, après Albert LUTHULI et Desmond TUTU. L’homme qui a créé la branche armée de l’ANC, accepte cette récompense en «hommage à tous les Sud-africains et en particulier à ceux qui ont participé à la lutte de libération nationale». MANDELA accepte de partager ce prix Nobel avec De KLERK : «pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient votre associé» souligne t-il.

Nelson MANDELA est élu premier président noir de l’Afrique du Sud le 9 mai 1994. Pour panser les blessures du passé, MANDELA a adopté une démarche particulièrement originale en mettant en place, en décembre 1995, une «Commission vérité et réconciliation », présidée par l’évêque Desmond TUTU, prix Nobel de la paix. «Aussi incomplet et imparfait que soit ce travail, il contribue à nous délivrer du passé afin de poursuivre notre route vers un avenir glorieux», proclame MANDELA dans ses vœux à la Nation du 31 décembre 1998. Après trois siècles de domination blanche, MANDELA a estimé que «le temps de panser les blessures, faire naître l’espoir et la confiance», est venu. Il a plaidé pour la réconciliation : «la lutte de libération n’était pas une lutte contre un groupe ou une couleur, mais un combat contre un système d’oppression». Pour MANDELA, «être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes, c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres». Un homme qui prive un autre homme de sa liberté, est prisonnier de sa haine, des préjugés et de l’étroitesse d’esprit. Evoquant dans son discours d’investiture, du 10 mai 1994, la fin de l’Apartheid, MANDELA espère que : «de l'expérience d'un désastre humain inouï qui a duré beaucoup trop longtemps, doit naître une société dont toute l'humanité sera fière». Bon nombre de citoyens noirs croyaient que leur vie aller changer du jour au lendemain, après l’élection libre et démocratique de 1994. «Si vous voulez vivre mieux, vous devez travailler dur», leur dit Nelson MANDELA.

En 1999, à l’expiration de son mandat de président, MANDELA n’a pas sollicité pas son renouvellement. Nelson MANDELA a pris sa retraite de la vie politique le 1er juin 2004. La santé de MANDELA s’est détériorée depuis 2011. Il souffrait d’une infection pulmonaire et passait des séjours fréquents à l’hôpital. Même devant la mort, MANDELA est un véritable résistant. Il a disparu le 5 décembre 2013. Ses funérailles ont été un événement planétaire. MANDELA restera, pour nous tous, une source d’inspiration.


Bibliographie très sélective :


MANDELA (Nelson), Un long chemin vers la liberté, Paris, Livre de Poche, 1994, 767 pages ;

MANDELA (Nelson), préface de Barack OBAMA, Conversations avec moi-même, Paris, Les éditions de la Martinière, 2010, 505 pages ;

MANDELA (Nelson), Pensées pour moi-même, citations, Paris, Les éditions de la Martinière, 2011, 495 pages ;

MANDELA (Nelson), «Discours d’investiture du 10 mai 1994» ;

LANG (Jack), Nelson MANDELA : leçon de vie pour l’avenir, préface de Nadine GORDIMER, Paris, Perrin, collection Tempus, 2007, 269 pages ;

GEFFROTIN (Thierry), Nelson MANDELA : Le prodigieux destin d’un humaniste, document sonore, Paris, l’Harmattan, 8 juin 2010 ;

VIOLET (Bernard), MANDELA : un destin, Paris, First-Gründ, 2011, 280 pages.

Paris, le 18 juillet 2014, par Amadou Bal BA – Baamadou.over-blog.fr.

Célébration de la journée internationale de Nelson MANDELA du 18 juillet 2014, par Amadou Bal BA - Baamadou.over-blog.fr.
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16 juillet 2014 3 16 /07 /juillet /2014 11:17
Cet article a été publié dans le journal Ferloo, édition du 14 juillet 2014.
«Il n’y a pas d’idéal plus noble que celui d’une société où le travail sera souverain, où il n’y aura ni exploitation, ni oppression, où les efforts de tous seront librement harmonisés, où la propriété sociale sera la base et la garantie des développements individuels. (..) Les individus humains auront plus de loisirs, plus de liberté d’esprit pour développer leur être physique et moral ; et ce sera vraiment pour la première fois une civilisation d’hommes libres, comme si la fleur éclatante et charmante de la Grèce, au lieu de s’épanouir sur un fond d’esclavage, naissait de l’universelle humanité» écrit Jean JAURES. En effet, il a vécu et il est mort pour un idéal de justice sociale et d’humanité affranchie. Son ambition était d’amener tous les hommes «à la plénitude de l’humanité». Il ne s’agit pas seulement de satisfaire les besoins alimentaires de l’individu, il voulait que les déshérités puissent jouir de la «vie supérieure» et l’humanité entière devienne une élite. JAURES a repris à son compte, une citation de MICHELET : «Si tous les êtres, et les plus humbles, n’entrent pas dans la Cité, je reste dehors».
 
Jean JAURES, icône républicaine demeure encore, dans les mémoires plus de cent ans après sa mort, le père du socialisme français, le fondateur de l’Humanité, l’historien du socialisme et de la Révolution, l’inlassable combattant dreyfusard, le champion parlementaire de la séparation des Églises et de l’État, l’orateur, le polémiste, le pacifiste assassiné à la veille de la Grande Guerre. La lutte de JAURES pour l’égalité, la dignité, la justice, la fraternité et la paix, est un horizon indépassable. «Le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée porte l’orage» disait JAURES. Sa mort a mis fin à tous les efforts de paix.
 
Le 31 juillet 2014, j’ai assisté à l’hommage que le Parti Socialiste a rendu à Jean JAURES, assassiné au Café Croissant, à Paris, dans le 2ème arrondissement, le 31 juillet 1914. La cérémonie du centenaire a démarré par un discours des communistes qui remettaient en cause, violemment, la politique menée par François HOLLANDE, insinuant qu’il aurait trahi l’idéal de Jean JAURES. L’arrivée des Ministres Benoît HAMON (Education nationale) et Khader ARIF (anciens combattants) s’est faite sous la huée des communistes, scandant «Hollande tu as trahi Jean Jaurès». Pour l’anecdote, le père de Khader ARIF était un notable à Castres, lieu de naissance de Jean JAURES. Devant ces dissonances, la cérémonie du centenaire des Socialistes s’est faite discrète, à l’intérieur du Café Croissant, sans discours devant le public, et autour d’un déjeuner, avec quelques invités triés sur le volet. François HOLLANDE est arrivé tardivement et discrètement, quand les contestataires sont déjà partis. Au regard de cet incident, je m’interroge : les Socialistes sont-ils encore des Socialistes, au sens où l’entendait Jean JAURES ?
 
«Les premiers droits de l’homme, c’est la liberté individuelle, la liberté de la propriété, la liberté de pensée, la liberté du travail» dit JAURES. Mais «quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots» précise-t-il. Le président HOLLANDE, élu sur un programme de rupture, a gouverné à droite, en réformiste inspiré des politiques libérales. En effet, le bilan du Parti socialiste, sous la présidence de François HOLLANDE (2012-2017), n’est pas flatteur pour le Parti socialiste, en voie de marginalisation. En effet, François HOLLANDE, oublieux de ses promesses électorales de gauche s’est détourné des préoccupations de son camp, pour plus d’équité, de pouvoir d’achat, de logements, d’emploi, de pouvoir d’achat pour ceux qui souffrent, pour le droit de vote des étrangers aux élections locales que nous attendons depuis 33 ans, la fin de la Françafrique, le respect des Français issus de l’immigration, la liberté de manifestation, la diversité dans la haute administration et en politique. Bref, pour être digne de Jean JAURES, il faut faire ce qu’on dit et dire ce qu’on fait. La simple rhétorique n’a aucun intérêt.
 
«Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel» dit JAURES, un emblème de gauche, une icône de la République et du Socialisme démocratique. La pensée de JAURES, son action, ses avancées politiques et sociales, ses prises de position courageuses et novatrices, ses dénonciations et ses mises en garde prophétiques, restent largement d’actualité. Redoutable orateur, JAURES affectionne les débats contradictoires, avec une capacité d’analyse et de synthèse, une vision politique, sociale et économique qu'il met au service de l'action. Son attention constante à la question sociale l’amène à s’engager dans de nombreuses luttes ouvrières, paysannes, syndicales et intellectuelles. Il a défendu la paysannerie, la langue française, et les mineurs de Carmaux en grève. Ses écrits témoignent de ce choix de la Justice et de la cause de l’humanité.
 
«La personnalité, le personnage de Jean Jaurès, longtemps comme engloutis dans l’hagiographie ou la polémique, sont aujourd’hui mieux connus, en tout cas mieux problématisés. Voué au culte de l’image, notre fin de siècle a fit bon accueil au leader assassiné à l’heure où commençait le grand massacre.  Et sa parole est devenue, un peu partout, objet d’étude» écrit Madeleine REBERIOUX. En effet, tel un Christ mort pour l’idéal de paix et du socialisme humain, JAURES, qui repose au Panthéon parmi les Grands Hommes depuis le dimanche 23 novembre 1924, s’est emparé de notre mémoire collective. Son nom, comme une référence familière, est toujours dans l’air du temps. On le chante. On le commémore. On le cite de la Gauche à l’Extrême-droite en passant par la Droite. On le tire à soi et on l’utilise. Qui était-il ? Quelle était sa pensée ? En quoi nous interpelle t-il en cette première moitié du XXIème siècle ?
 
Né à Castres, le 3 septembre 1859, Auguste, Marie-Joseph, Jean JAURES. «La famille de Jean Jaurès appartient à la bourgeoisie moyenne qui, privée de fortune personnelle, n’est pas délivrée d’une constante lutte pour leur existence et ne perd jamais un certain lien  avec la masse populaire» écrit Charles RAPPOPORT. Son père, Jean-Henri Jules JAURES (1819-1882), d’une force physique peu commune, intelligent, insouciant et d’humeur changeante, est un négociant castrais. Sa mère, Marie-Adélaïde BARBAZA (1822-1906), le bon génie de la maison, économe et prévoyante, issue d’une famille de fabricants de draps de Castres, en raison de sa piété catholique, sans mysticisme, tolérante, a donné à son fils, l’un des prénoms, Marie-Joseph. Sa mère lui a appris à se surpasser et garder l’estime pour tout être humain. Son frère, l’Amiral Louis JAURES a été préfet maritime de Cherbourg ; sa sœur ; Adèle, ne vécut que quelques mois. Son arrière grand-père maternel, Joseph SALVAYRE (1768-1851) était professeur de Belles Lettres, puis de philosophie au Collège de Castres et ancien maire de la ville. Il faut citer les deux cousins germains de son père : l’Amiral Charles JAURES (1808-1870), sénateur, ambassadeur de France à Madrid et à Saint-Pétersbourg, Ministre de la Marine en 1888, et l’Amiral, Benjamin Constant JAURES (1823-1889), député du Tarn. Le nom «JAURES» très courant dans cette contrée, semble indiquer que la famille est originaire de la Montagne Noire, d’où elle est venue s’établir à Castres. Le jeune Jean passe son enfance à Castres, une ville de travail industrielle et commerçante, avec des garnisons de deux régiments d’artillerie, ainsi que de nombreux couvents. Une rivière, l’Agout, y coule avec une eau noire et dormante. L’activité, dans la ville, est tonique, industrieuse et sérieuse. Jean, est un enfant mélancolique, grave et réfléchit, comme sa ville natale.
 
Sa jeunesse fut tout entière consacrée à l’étude. Il s’inscrit d’abord dans une institution libre dont la pension est tenue par des religieux. Ensuite, il fréquente le collège de Castres d’octobre 1869 jusqu’en 1876. Il est constamment le premier de sa classe, dans toutes les matières, y compris l’instruction religieuse. Il savait le latin, le grec et l’allemand, ainsi que les classiques de l’Antiquité et de la littérature française. De  1876 à 1878, sur insistance de l’inspecteur général de l’instruction publique, Félix DELTOUR (1822-1904), Jean JAURES s’inscrit au Collège Sainte-Barbe, rue de la Valette, à Paris 5ème, pour suivre les classes de Louis Le Grand ; il est reçu premier à l’Ecole normale supérieur de la rue d’Ulm. «Ce qui me frappait, en lui, et ce que nous admirions surtout, avec sa merveilleuse puissance de parole, c’était le fond de culture classique qu’il possédait, et sa prodigieuse faculté de mémoire» dit Paul MORILLOT (1858-1942), un condisciple, devenu doyen de la faculté de Lettres de Grenoble. On retrouve un témoignage similaire de Karl KAUTSKY sur JAURES : «Son amabilité, son bel optimisme inébranlable, son approche désintéressée, lui ont valu notre plus grande sympathie, quel que soit le bord où il se trouvait. Mais son énergie, sa force de volonté, par-dessus tout son grand savoir et la profondeur de sa pensée faisait plus d’effet encore». A l’issue de l’école normale, Paul LESBAZEILLES est premier, Henri BERGSON, deuxième et Jean JAURES, troisième. Après l’agrégation, en 1881, JAURES avait demandé et obtenu un poste à Albi, où il sera affecté au lycée des jeunes filles de 1881 à 1883. De 1883 à 1885, il accepte un poste de maître de conférences à la faculté des Lettres à Toulouse. On sent déjà qu’il est attiré par la Politique. Très jeune, JAURES est élu député du Tarn en 1885. En 1893, il adhère au socialisme idéaliste et humaniste. Battu aux élections de 1898, il reprend son métier d’enseignant, d’abord comme maître-assistant, puis comme professeur à Toulouse.
 
JAURES, philosophe, soutient deux thèses ; une en français, à Paris, sous la direction de Paul JANET (1823-1899) sur «la réalité du monde sensible», et la thèse latine porte «sur les origines du socialisme allemand» (Luther, Kant, Fichte et Hegel). Il a étudié le socialisme sans, toutefois, rejeter ses conceptions idéalistes. JAURES a une tendance à la conciliation du marxisme et de l’idéalisme kantien, qu’il conservera toute sa vie durant. JAURES, dans sa thèse, ne nie pas la réalité de l’imperfection et du mal et semble, dans une démarche néoplatonicienne, admettre que la raison comprend la coexistence de Dieu et de la Nature : «L’esprit, même s’il est le premier dans le monde, a accepté de se produire dans la nature, selon la nature. Sa force, sa victoire, c’est de s’élever à soi,  de la transformer par degrés (…). Dieu est, et il est la Perfection, mais s’il acceptait aussi cette perfection toute donnée, elle serait une nature, elle ne serait plus la perfection. Voilà pourquoi Dieu ouvre en soi le monde comme un abîme de luttes et de contradictions toujours solubles, puisqu’elles procèdent de l’activité de Dieu» écrit-il. Panthéiste évolutionniste, JAURES considère la métaphysique comme une création spontanée de l’esprit, une poésie : «La poésie, c’est-à-dire la Vérité» dit-il. L’idée de l’unité de l’être domine sa philosophie. Tout est dans tout. Tout est un. Les choses se pénètrent et s’enchevêtrent. Mais, il prêche pour une unité vivante et évolutive. Tout est mouvement. Tout est vie. Ce qui conduit à l’animation universelle, la vie fleurit partout. Au départ de la réalité du monde sensible, le moi subjectif n’est qu’une infime partie du tout, la réalité n’étant pas un rêve. Car, le rêve n’est qu’un moment fugitif de la réalité. Il ne faudrait donc pas créer une religion artificielle, en dehors de la réalité. Inspiré de Platon à Goethe, en passant par Spinoza, et en panthéiste vivant, créateur et agissant, Jean JAURES a dégagé cette aspiration à l’unité du monde physique et moral, qui, dans le domaine social, signifie, la solidarité universelle.
 
JAURES s’engage, parallèlement, à ses activités d’enseignant, des fonctions de journaliste à la Dépêche de Toulouse et ses articles ont été regroupés dans un ouvrage «L’Action socialiste». Il est le fondateur, en 1904, du journal L’Humanité. En raison de la rapidité et de sa puissance de travail, il est fortement engagé dans la bataille des idées. Particulièrement désordonné, il savait retrouver ses documents, et ordonner, rapidement, ses attaques. JAURES a été conseiller municipal et adjoint au maire de Toulouse.
 
JAURES sera réélu député en 1893, à Carmaux, et de 1902 à 1914, siège, dans un premier temps, au groupe de la Gauche radicale. Il devient, par la suite, député socialiste indépendant. D’abord homme de centre gauche, Jean JAURES est naturellement un grand républicain et un socialiste. Les conservateurs commencent à lui reprocher de vivre en bourgeois, tout en prêchant un socialisme rêveur et sentimental. Mais sa popularité ne cessait de grandir. Ses interventions au Parlement, pendant la crise du Panama, sa lutte contre le boulangisme, «les preuves» qu’il a administrées dans l’affaire Dreyfus, son opposition à la politique de conquête du Maroc, sa bataille pour la proportionnelle, la présidence de la commission d’enquête dans l’affaire Rochette, ainsi que pour la défense nationale, ont retenu l’attention de la gauche.
 
 «Je n’ai jamais séparé la République des idées de justice sociale, sans lesquelles, elle n’est qu’un mot», souligne JAURES en octobre 1887. «Sans la République, le Socialisme est impuissant et, sans le Socialisme, la République est vide», dit-il dans un discours de 1906 sur le thème «Vers la République sociale». La République est le seul gouvernement qui convienne à la dignité de l’homme, car elle met en jeu la raison et la responsabilité de tous. JAURES soutient le principe de laïcité à l’occasion du débat sur la séparation des églises et de l’Etat en 1905, et du débat sur la neutralité dans les écoles publiques. «L’idée, le principe de vie qui est dans les sociétés modernes, qui se manifeste dans toutes les institutions, c’est l’acte de foi dans l’efficacité morale et sociale de la raison, dans la valeur de la personne humaine raisonnable et éducable. C’est le principe, qui se confond avec la laïcité elle-même, c’est ce principe, qui se manifeste, qui se traduit dans toutes les institutions du monde moderne. C’est ce principe qui commande la souveraineté politique elle-même», proclame JAURES au Parlement le 10 janvier 1910. Jean JAURES a fini par venir au Socialisme. «J’ai adhéré à l’idée socialiste et collectiviste avant d’adhérer au Socialisme. J’imaginais que tous les républicains, en poussant l’idée de République, devraient venir au Socialisme», dit-il dans la préface de son ouvrage «Action socialiste». Cependant, JAURES n’est pas marxiste ; il refuse d’admettre la lutte des classes comme moteur unique de l’histoire. JAURES est le fondateur du socialisme démocratique, dans la continuité de la Révolution française et de l’idéal républicain. Dans cette perspective, JAURES c’est l’homme de la synthèse et un réformiste. Il s’efforce d’unifier les différentes tendances du mouvement ouvrier français, et participe à la création de la  Section Française de l’Internationale Socialiste (S.F.I.O.) en 1905.
 
De constitution physique merveilleusement robuste, doté d’une puissance de travail sans limites, communicateur, un des plus grands tribuns de l’histoire parlementaire, JAURES est célèbre pour son accent rocailleux et sa proximité avec le monde du travail. Sa voix épouse les nuances de sa pensée. La forme est au service du fond, d’où un effet mobilisateur auprès de l’auditoire. Il avait parfaitement compris qu'il devait utiliser la presse pour faire passer ses idées. Il commence à «La Dépêche» qui a alors une audience nationale importante. Il fonde «L'Humanité» en 1904, mais il continue à écrire dans «La Dépêche», jusqu'au dernier jour de sa vie. A la tribune, JAURES dénonce la corruption des gouvernants à l’occasion du scandale du Canal de Panama. «Ce n’est pas là un étroit procès contre quelques hommes entre quatre murs étroits d’un prétoire ; c’est le procès de l’ordre social finissant qui est commencé et nous sommes ici pour y substituer un ordre social plus juste», dit JAURES à la Chambre le 8 février 1893. JAURES est un dreyfusard, sans concession. En revanche, Jules GUESDE pensait que les Socialistes n’avaient pas à prendre la défense «d’un membre d’une classe dirigeante». JAURES a publié un recueil des «Preuves» pour la défense d’Alfred DREYFUS (1859-1935). «Vous voulez, pour sortir de l’impasse où vous êtes acculés, tenter une diversion contre la presse et les journalistes. Je vous dis, moi, tout simplement ceci : vous êtes en train de livrer la République aux généraux !», dit JAURES. En grand humaniste, JAURES s’engage, résolument, contre la peine de mort. «Parmi ces têtes qui tomberont, il y aura des têtes d’innocents», dit – il le 18 novembre 1908. JAURES est contre la guerre au Maroc. Pour lui, lutter contre les guerres coloniales, c’est servir la cause de la paix et du Socialisme.
 
JAURES est un personnage complexe dont l’interprétation de la pensée soulève encore des passions et de violentes polémiques. Figure emblématique, JAURES appartient, en fait, au patrimoine commun de la vie politique française. Avec ses idées d’avant-garde, ses conceptions de la justice et de liberté, JAURES est un homme de synthèse et un réformiste. Il a su maintenir l’unité fragile des Socialistes.
I – Jean Jaurès, un homme d’avant-garde.
 
A– Jaurès, le martyre  de la paix
 
«Toute sa noble nature de Jaurès, toute sa philosophie, toute sa conception sociale et politique s’opposaient pour ainsi dire organiquement à la violence brutale et à son application systématique et voulue qu’est la guerre» écrit Charles RAPPOPORT. Et si à la fin de sa vie, criminellement interrompue, à travers son ouvrage, une «Armée Nouvelle», il étudie, avec passion l’art de la guerre, c’est encore pour condamner de façon véhémente l’art de la guerre et ses méfaits, toute velléité de guerre agressive, maudite, qu’il cherche à bannir, à tout jamais. Conscient que la paix est fragile, face à la gesticulation des bellicistes, JAURES lance une mise en garde contre le danger de catastrophe imminente : «Les diplomates cherchaient à se tâter, elles essayaient, l’une sur l’autre, la puissance magnétique de leur attitude et de leurs regards. Ce serait en tout cas un jeu plein de péril. Quand deux mécaniciens lancent leur train, l’un contre l’autre, sur la même voie, et qu’on ne sait rien d’ailleurs de leurs intentions, on a beau dire qu’ils ne veulent qu’éprouver réciproquement la solidité de leurs nerfs, nul ne peut savoir comment les choses vont tourner».
 
Homme de paix, Jean JAURES est avant tout attaché au cosmopolitisme. «La vocation du Socialisme est d’accomplir l’histoire de l’Europe chrétienne», dit-il. L’Europe a une identité propre ; elle est davantage une culture et une histoire qu’un territoire. Partant de là, JAURES est un ardent pacifiste à une époque où le nationalisme devient une force politique triomphante. Dénonçant le péril de la guerre européenne, JAURES met en garde le Parlement. «Et qu’on n’imagine pas une guerre courte, se résolvant en quelques coups de foudre et quelques jaillissements d’éclairs. Ce sont des masses humaines qui fermenteront dans la maladie, dans la détresse, dans la douleur, sous les ravages des obus multipliés, de la fièvre s’emparant des malades», dit JAURES le 20 décembre 1911. En 1913, JAURES s’oppose, avec vigueur, à la prolongation de la durée du service militaire à trois ans. Devant la montée des périls, JAURES dira le 25 juillet 1914, à Vaise : «Que jamais l’Europe n’a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l’heure actuelle où j’ai la responsabilité de vous adresser la parole». Le 25 juillet 1914, à Bruxelles, devant le bureau de l’Internationale socialiste, JAURES prononce un grand discours contre la guerre, et appelle à la paix.
 
Jean JAURES, hostile à la guerre, n’est pas pour autant ni un pacifiste béat, ni un lâche : «Nous n’avons pas, nous, socialistes, la peur de la guerre. Si elle éclate, nous saurons regarder les événements en face, pour faire tourner au mieux l’indépendance des nations, à la liberté des peuples, à l’affranchissement des prolétaires. Si nous avons horreur de la guerre, ce n’est point par sentimentalité débile et énervée. Le révolutionnaire se résigne aux souffrances des hommes, quand elles sont la condition nécessaire d’un grand progrès humain, quand par elles, les opprimés et les exploités se relèvent et se libèrent» dit-il. JAURES fustigeait l’alliance franco-russe qui ne préservait pas les intérêts fondamentaux de notre pays, en revanche, il était favorable au rapprochement avec la Grande-Bretagne, cette entente serait une garantie de démocratie et de paix. Il n’était pas hostile, par principe, aux Allemands, et estimait que la politique des deux pays, de provocations mutuelles, était un facteur d’incitation à la guerre : «Les hommes sont pliés sous le fardeau de la paix armée, et ils ne savent si ce qu’ils portent sur leurs épaules c’est la guerre ou le cadavre de la guerre. La haute probabilité du péril prochain, la certitude du sacrifice imminent, la fréquente familiarité de la mort, joyeusement acceptée, ne renouvellent plus le militarisme administratif, les sources de la vie morale» écrit-il. Le devoir des hommes d’Etat, dans le souci de leurs intérêts, c’est de négocier, transiger et rechercher la paix. Cependant, tout en donnant une chance à la paix, la restitution de l’Alsace et la Lorraine, cette «France intégrale», n’est pas négociable.
 
En 1911, Jean JAURES préconise une «Armée Nouvelle», purement défensive et fondamentalement démocratique. JAURES veut démontrer que l’idée républicaine de la Nation armée, c’est-à-dire le lien entre la conscription et la citoyenneté, a un caractère purement défensif. La mobilisation de masse ne peut se justifier que comme une extrémité imposée par l’invasion du territoire. L’objectif premier doit rester la préservation de la paix, le respect du droit, le règlement des conflits par l’arbitrage. Mais la contribution de JAURES va bien au-delà des questions militaires. «L’Armée Nouvelle» est le fil conducteur de la pensée de JAURES. Cet ouvrage traite de l’Etat et de la Nation, de la paix et de la guerre, de la lutte des classes et du Socialisme. «L’Armée Nouvelle» apparaît comme une synthèse de la pensée de JAURES sur l’évolution économique et sociale et les conditions de passage du capitalisme au socialisme. On ne sortira pas du capitalisme par la révolution violente, mais par une transition progressive, grâce à des réformes partielles, qui seront autant d’étapes vers le Socialisme. C’est en ce sens que JAURES est un réformiste. Les questions militaires ne sont pas seulement que techniques qu’il faut laisser aux militaires ; elles sont éminemment politiques. En effet, dans une démocratie, les citoyens ne peuvent pas abandonner le pouvoir au profit des seuls technocrates. Par conséquent, JAURES est un ardent défenseur de la liberté des citoyens qui ont vocation à s’occuper de toutes les affaires qui les concernent, y compris les affaires militaires.
 
JAURES, se faisant historien, dans l’Armée nouvelle, dénonce la souffrance humaine, à travers la guerre : «Beaucoup souffrent et meurent sans avoir même entrevu à quoi leur douleur et leur mort peuvent servir» dit-il. L’absurdité de la guerre est mise en lumière : «Que d’existences broyées sans avoir même pu jeter un éclair de révolte, comme des cailloux écrasés sur le chemin, et dont l’étincelle est même étouffée sous le rouleau de la lourde machine !» écrit-il. L’internationalisme de JAURES signifie avant tout paix et harmonie avec tous les peuples : «Il faut pénétrer les patries autonomes d’esprit international, et assurer dans la paix universelle, par l’effort concerté des travailleurs de tous les pays, l’évolution de la justice sociale. (..) Partout, où il y a des patries, toute atteinte à la liberté à l’intégrité de ces patries est un attentat contre la civilisation» dit-il.  Certains ont traité Jean JAURES de poète et de rêveur. Mais JAURES savait que les poètes sont souvent des voyants.
 
B – Jean Jaurès, historien du socialisme
 
Jean JAURES est à la base de sept volumes baptisés «Histoire du socialisme». JAURES n’a jamais songé à écrire l’histoire avec un parti pris socialiste ou pour la faire servir aux intérêts du parti socialiste. Loin d’être un travail de propagande, en fait, JAURES a voulu écrire l’histoire de France de 1789 à 1870, avec l’émergence du socialisme pendant cette période, afin d’éclairer les progrès futurs à la lumière du passé. Dans l’introduction à la Constituante, JAURES définit lui-même sa démarche d’historien inspirée de Marx, Plutarque et Michelet : «C’est du point de vue socialiste que nous voulons raconter au peuple, aux ouvriers, aux paysans, les évènements qui se développent de 1789 à la fin du XIXème siècle. Nous considérons la Révolution française comme un fait immense et d’une admirable fécondité ; mais elle n’est pas, à nos yeux, un fait définitif dont l’histoire n’aurait ensuite qu’à dérouler sans fin les conséquences. La Révolution française a préparé indirectement l’avènement du prolétariat. Elle a réalisé les conditions essentielles du socialisme, la démocratie et le capitalisme. Mais elle a été, en son fond, l’avènement politique de la classe bourgeoise» écrit-il.  JAURES a retracé la marche et le jeu des classes sociales depuis 1789. De 1789 à 1848, la bourgeoisie révolutionnaire triomphe et s’installe, en utilisant contre l’absolutisme royal et contre les nobles, les prolétaires mais qui ne sont qu’une force d’appoint. Sous Louis Philippe, la bourgeoisie lutte à la fois contre les nobles, les prêtres et les ouvriers. En fait, ces prolétaires n’avaient ni claire conscience de classe, ni le désir ou la notion d’une autre forme de pauvreté. La classe ouvrière se réveille, pendant la deuxième phase de domination bourgeoise de février 1848 à mai 1871. Si les possédants sont affolés par «le spectre rouge», sous la Commune, blanquistes, marxistes et proudhoniens impriment à la pensée ouvrière des directions divergentes. Face à eux, les forces conservatrices (propriétaires terriens et bourgeoisie) sous la houlette d’Adolphe THIERS étaient mieux organisées. Le gouvernement provisoire de Louis BLANC a été vite paralysé. Avec la Commune, les prolétaires ont pris le pouvoir par surprise, le socialisme s’affirme comme une force de premier ordre, mais confuse et convulsive. Désormais, il y a une unité de pensée entre la classe ouvrière et les socialistes. Le socialisme n’est plus dispersé en sectes hostiles et impuissantes.
 
Libéral et de tendances démocratiques, quand il était à l’école normale, JAURES a fini par basculer dans le socialisme, pour en devenir le chef de file. Républicain, passionné pour la justice et l’harmonie sociale, il était normal que JAURES devienne socialiste : «Dès que j’ai commencé à écrire dans les journaux et à parler à la Chambre, le socialisme me possédait tout entier, et j’en faisais profession. Je ne dis point cela pour combattre la légende qui fait de moi un centre gauche converti, mais simplement parce que c’est la vérité. Mais il est vrai aussi que j’ai adhéré à l’idée socialiste et collectiviste avant d’adhérer au parti socialiste. Je m’imaginais que tous les républicains, en poussant au bout l’idée de la République, devaient venir au socialisme» dit-il. JAURES croit en l’accession au pouvoir, non pas par la révolution, «une prodigieuse mystification», mais par la voie de «la légalité et de la lumière». Il rejette l’internationalisme abstrait et anarchisant, «le socialisme ne se sépare plus de la vie, il ne se sépare plus de la nation. Il ne déserte pas la patrie ; il se sert de la patrie, elle-même pour la transformer et l’agrandir» écrit-il.
 
La pensée de JAURES est une exaltation de l’individu, fin suprême de l’histoire. Rien ne peut être pensé, créé, organisé sans que l’Homme, l’individu, n’en soit la mesure. JAURES est admirateur des socialistes dit utopistes : «Le trait de génie de FOURIER de concevoir ce qui était possible de remédier au désordre, d’épurer et d’ordonner le système social, sans gêner la production des richesses, mais, au contraire, en l’accroissant» dit-il. Pour lui, le but suprême est l’harmonie fondée sur la justice. L’harmonie sociale implique la disparition de l’injustice d’où proviennent les luttes, les haines et les affreuses conséquences. Il faut que la propriété cesse d’être individuelle pour devenir collective «C’est par la fin de la lutte des classes, par la disparition des classes elles-mêmes que la justice se réalisera» dit-il. Jean JAURES ne rejette pas, fondamentalement, la social-démocratie allemande. Il ne combat pas la théorie du matérialisme historique ; il la tient même pour vraie. Mais il ne croit pas qu’elle exprime toute la vérité. Il n’accorde pas à Karl MARX que les conceptions religieuses, morales et politiques soient le simple reflet de réalités économiques. «Il y a dans l’homme une telle pénétration de l’homme même et du milieu économique, qu’il est impossible de dissocier la vie économique et morale ; on ne peut couper l’humanité historique en deux, et dissocier en elle la vie idéale et la vie économique» écrit JAURES. Les sociétés humaines ne sont pas soumises à un déterminisme aveugle.
 
«Dans l’ordre prochain, dans l’ordre socialiste, c’est bien la liberté qui sera souveraine. Le Socialisme est l’affirmation suprême du droit individuel. Rien n’est au dessus de l’individu», précise Jean JAURES.  En combinant matérialisme et idéalisme, JAURES se démarque des communistes. Il laisse une grande place à la liberté humaine et à l’idée de justice, notamment dans son discours en 1898, sur le «Socialisme et liberté». L’histoire ne se résume pas au jeu des rapports de production, à la succession des formes économiques et sociales, elle est aussi la progressive réalisation d’un idéal de justice qui habite l’humanité. «Pour qu’aucun individu ne soit à la merci d’une force extérieure, pour que chaque homme soit autonome pleinement, il faut assurer à tous, les moyens de liberté et d’action», dit JAURES. Le bien le plus précieux c’et la liberté de l’esprit, de la vie intérieure, garante de la dignité. «Nous rêvons de faire entrer la liberté, l’égalité fraternelle dans la vie quotidienne et profonde des sociétés, qui est le travail», dit JAURES.
II – Jean Jaurès, un homme de synthèse et un réformiste.
 
A – Jaurès, le Socialisme du possible
 
JAURES est un homme de synthèse. En effet, les différents courants et sensibilités composant la SFIO (communistes, socialistes, anarchistes, possibilistes, etc.), étaient parfois violemment opposés. La synthèse jaurésienne, avec son leadership charismatique, a permis de maintenir l’unité du Parti. Ce qui importait, au-delà des divergences sur la tactique, c’était l’accord sur les fins.
 
Jean JAURES s’oppose à une autre figure radicale du socialisme, Jules GUESDE (1845-1922), exilé pendant la Commune, ce dernier devient député de Roubaix en 1893, au titre du Parti ouvrier français. En 1902, le parti de GUESDE fusionne avec les anciens blanquistes de VAILLANT pour former le Parti socialiste de France (Unité socialiste révolutionnaire). En 1904, lors du Congrès socialiste international d’Amsterdam, les thèses de Jules GUESDE emportent un grand succès. En 1905, le Parti socialiste de France et le Parti socialiste français de JAURES fusionnent pour fonder la SFIO.
 
JAURES et GUESDE sont en accord sur l’objectif poursuivi, mais les dissentiments concernant la tactique sont apparus au grand jour à l’occasion de l’affaire DREYFUS, de l’entrée d’Alexandre MILLERAND (1859-1943) dans le gouvernement de WALDECK-ROUSSEAU et de la préconisation du recours au suffrage universel. Pour GUESDE ces questions ne concernent pas le prolétariat. «C’est à la bourgeoisie à réparer les erreurs de la société bourgeoise», dit Jules GUESDE. S’agissant, en particulier, de l’entrée, en 1899, d’Alexandre MILLERAND dans le gouvernement de Pierre WALDECK-ROUSSEAU (1846-1902), un républicain modéré, Jules GUESDE n’a pas mâché ses mots : «Il est du devoir des Socialistes, non seulement de parer à cet événement particulier, mais aussi de corriger, de redresser des déviations». Lors du fameux débat doctrinal, entre révolution et réforme, à l’hippodrome de Lille du 26 novembre 1900, Jean JAURES a réaffirmé la validité et la justesse de sa démarche : «Quand la liberté intellectuelle est en jeu, quand la liberté de conscience est menacée, quand les vieux préjugés qui suscitent les haines des races et les atroces querelles religieuses des siècles passés, paraissent renaître, c’est le devoir du prolétariat socialiste de marcher avec celles des fractions bourgeoises qui ne veulent pas revenir en arrière».
 
L’amitié entre Jean JAURES et Charles PEGUY (1873-1914), de 1895 à 1905 s’est fracassée en raison, notamment, de l’alliance faite entre JAURES et Jules GUESDE. En effet, Jean JAURES choisit l’unité socialiste, et il passe avec les guesdistes toute une série de compromis qui conduisent, dans l’optique de PEGUY, à ce que le socialisme perde son âme. Pour PEGUY, le socialisme de JAURES, dès lors, ne se concilie plus, patriotisme et internationalisme, républicanisme et révolution sociale. PEGUY refuse l’intégration du socialisme français au jeu démocratique, et rejette, fondamentalement, la théorie de Jules GUESDE de la lutte des classes. Par ailleurs, PEGUY reproche à JAURES son parlementarisme, il serait devenu un tribun qui glisse vers l’autoritarisme. PEGUY glisse vers le nationalisme et traite JAURES, pour son pacifisme, «d’agent du parti allemand» et de «traître par essence», et il va même jusqu’à souhaiter sa mort : «En temps de guerre, il n’y a plus qu’une politique, et la politique de la Convention nationale, c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix» ose dire PEGUY. Il porte une responsabilité morale sur l’assassinat de Jean JAURES par Raoul VILLAIN (1885-1936).
 
JAURES visait à l’intégration du Socialisme français dans le système politique, «avec une juste évolution nécessaire», de la société, une réforme dans le cadre de l’Etat capitaliste : «chaque réforme une fois réalisée, donnerait à la classe ouvrière plus de force pour en revendiquer et en réaliser d’autres», dit JAURES. Par conséquent, cette synthèse marque également les idées réformistes de JAURES. Le congrès de Toulouse des 15, 16, 17 et 18 octobre 1908 du Parti socialiste, SFIO, renforce son leadership sur les Socialistes français. Ce congrès, fondateur de la tradition socialiste, a été interprété comme une synthèse jaurésienne, celui où JAURES valide le déni du réformisme. Jean JAURES se veut le continuateur de la Révolution française et des fondateurs de la République. Les transformations de la société doivent être prises au moment opportun, avec pertinence et réflexion préalable, mais aussi ténacité, mais esprit de suite. JAURES est un intellectuel, mais il est pragmatique. En homme de synthèse, dans la motion finale du congrès de Toulouse, JAURES qui présidait la Commission de l’Action générale du Parti, fait acter que le Parti Socialiste est un «parti de la révolution sociale» qui poursuit «la destruction du régime capitaliste et la suppression des classes». JAURES rassure ainsi l’aile gauche du Parti socialiste. Mais en fin politique, JAURES fait prévaloir sa vision réformiste : «Précisément, parce que le Parti Socialiste, un parti de révolution, il est le parti le plus essentiellement, le plus activement réformateur qui puisse donner à chacune des revendications ouvrières son plein effet, le seul qui puisse faire toujours de chaque réforme, de chaque conquête, le point de départ, le point d’appui de revendications plus étendues et de conquêtes plus hardies». Finalement, Jean JAURES ne croit pas au «Grand soir», c’est un partisan résolu du Socialisme du possible.
 
B – Jaurès, un homme de synthèse et de compromis
 
Le socialisme de JAURES se définit lui-même comme un individualisme et un spiritualisme. «Pour les Socialistes, la valeur de toute institution est relative à l’individu humain. C’est l’individu humain, affirmant sa volonté de se libérer, qui donne désormais vertu et vie aux institutions et aux idées. C’est l’individu humain qui est la mesure de toute chose, de la patrie, de la famille, de la propriété, de l’humanité, de Dieu. Voilà la logique révolutionnaire. Voilà le Socialisme», dit JAURES. Si l'oeuvre de JAURES, et ce qu'elle donne à penser à été effacé derrière la figure consensuelle du grand homme, c'est qu'elle conteste les figures du libéralisme et du marxisme qui ont dominé ce siècle. La révolution socialiste sera pour lui économique, matérielle, intellectuelle, morale et religieuse. JAURES n’est pas communiste. Son socialisme ne dépend pas du «Grand soir», mais se fait au jour le jour. Contrairement au courant collectiviste, du Parti Ouvrier Français de Jules BASILE dit Jules GUESDE (1845-1922), il est profondément attaché à la liberté de l’individu. «Le premier des droits de l’homme, c’est la liberté individuelle» ou encore «il n’y a pas de vérité sacrée, c’est-à-dire interdite à la pleine investigation de l’homme. Ce qu’il y a de plus grand dans le monde, c’est la liberté souveraine de l’esprit», dit Jean JAURES. En revanche, pour Jules GUESDE, face aux injustices sociales qui ruinent le lien social, on peut considérer que les causes les plus justes, justifient le recours à la violence  «En multipliant les réformes, on ne fera que multiplier les trompe-l’œil» dit GUESDE. JAURES estime, quant à lui, que la lutte des classes peut se faire par le suffrage universel. Son ambition première est de façonner dans tous les pans de la société la liberté, l’égalité et la fraternité, de mettre en œuvre et de compléter les finalités de la Révolution. JAURES est considéré par les marxistes comme un réformiste opportuniste qui a fait trop de concessions au capitalisme. Jean JAURES reconnaît que le grand mérite de Marx est d’avoir associé au prolétariat la conception du socialisme, mais le socialisme jaurésien est hérité de la Révolution française, c’est-à-dire de la République et la démocratie. «C’est le socialisme qui donnera seul à la Déclaration des droits de l’homme tout son sens et qui réalisera tout le droit humain» écrit JAURES. Tout en admettant l’utilité de la théorie de la lutte des classes il rejette, de façon irrémédiable, ce concept stalinien de « dictature du prolétariat», son socialisme ne peut être que démocratique.
 
Pour JAURES, la Justice représente un idéal philosophique, un combat politique, une méthode démocratique et une vertu éthique. «S’il n’y a pas de justice entre les hommes, la République ne peut exister», souligne JAURES. L’État et la République sont des instruments incontournables pour garantir la justice et l’émancipation sociale. Pour JAURES, dire non, c’est s’opposer à l’injustice, à la corruption et au mensonge. Son idéal socialiste ne tolère aucun manquement aux principes de justice et de vérité qui sont au cœur de son projet politique, de la défense des ouvriers à l’Affaire Dreyfus, en passant par son idéal pacifiste. «Je porte en mon cœur un rêve de fraternité et de justice, et je veux travailler jusqu’au bout à le réaliser», dit JAURES.
 
Le Socialisme est une synthèse entre «l’idéal» et «le réel» ; c’est le noyau dur de la pensée jaurésienne qui unit également la République et le Socialisme, condition de la liberté de l’individu, du progrès de l’homme et une foi en l’avenir. Cette phrase sibylline, qui a fait l’objet d’interprétations multiples et passionnées, a été prononcée par JAURES lors de son discours à la jeunesse, le 30 juillet1903, à la distribution des prix au lycée La Pérouse à Albi. JAURES est à l’époque député de Carmaux. C’est le texte le plus connu et le plus fréquemment cité de JAURES. La tirade est longue, mais nous en présentons quelques extraits significatifs : «Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe». «Instituer la République, c'est proclamer que des millions d’hommes sauront tracer eux-mêmes la règle commune de leur action ; qu'ils sauront concilier la liberté et la loi, le mouvement et l'ordre». La République est un grand acte de confiance et un grand acte d'audace. Dans la salle d’honneur du lycée d’Albi, on y a gravé une citation de JAURES extraite de ce discours sur la jeunesse : «Le courage, dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c’est de choisir un métier et de bien le faire, quel qu’il soit».
Comme on l’a vu au congrès de Toulouse ainsi que dans son discours à la jeunesse à Albi, Jean JAURES fait, en apparence, des concessions de principe aux partisans de Jules GUESDE, en usant d’un discours révolutionnaire, mais il reste fondamentalement attaché au réformisme. Jean JAURES étant mort avant le congrès de Tours de décembre 1920 qui a consacré le divorce entre Socialistes et Communistes, on ne sait pas quel choix il aurait fait entre ces deux mouvements. En effet, Léon BLUM fait une déclaration mémorable, constatant un désaccord entre ces gauches antagoniques : «Pendant que vous allez courir l’aventure, il faut que quelqu’un reste pour garder la vieille maison».  BLUM n’écarte pas un jour, que la famille socialiste soit réunie : «Les uns et les autres, même séparés, nous restons socialistes ; malgré tout, des frères qu’aura séparés une querelle cruelle restons des frères, mais une querelle de famille, et qu’un foyer commun peu encore réunir». Communistes et socialistes, face à la nécessité d’une action commune contre le fascisme se retrouveront, en 1936, autour d’un gouvernement du Front populaire.
Au sortir de la deuxième guerre mondiale, le Parti communiste, issu de la mouvance de Jules GUESDE, était la première politique de France, mais aussitôt après, la guerre froide et les guerres coloniales ont ravivé les dissensions entre socialistes et communistes. Ainsi, en 1947 Paul RAMADIER met fin à l’alliance au gouvernement avec les communes.
Dans les années 60 François MITTERRAND, confronté à un Parti communiste fort, a adopté une phraséologie de gauche, et a mis de GAULLE en ballotage, puis il a réunifié en 1971 les socialistes, entreprit l’Union de la Gauche avec les communistes et les radicaux. Son programme de 1981, rédigé par Jean-Pierre CHEVENEMENT, avec un slogan «changer la vie», a rassuré l’aile gauche du Parti socialiste ainsi que les Communistes. François HOLLANDE, dans son discours du Bourget du 27 janvier 2012, en dénonçant la finance et en prévoyant une taxe à 75%, a usé du même subterfuge. François HOLLANDE, après une longue hésitation, se définit comme étant un réformiste. Mais sa conception du réformisme est violemment contestée par l’aile gauche du Parti socialiste qui estime que le gouvernement aurait renié ses engagements de gauche en pratiquant une politique d’austérité. François HOLLANDE, le véritable liquidateur de l’héritage de Jean JAURES, a poursuivi la ligne de la direction du Parti socialiste, traditionnellement favorable aux hommes Blancs, aux Juifs et aux Gays, a fondamentalement ostracisé et discriminé, les femmes et les Français issus de l’immigration, et cela en dépit des mutations démographiques importantes de la France qui a pris des couleurs. Parti du socialisme municipal, des cadres et des instituteurs, cette organisation politique est restée fermée à la classe ouvrière et aux syndicats. La sanction a été sévère aux élections de 2017, le Parti socialiste, confronté à des difficultés financières, a perdu son siège emblématique de la rue Solférino, à Paris et rejeté en banlieue, à Ivry-sur-Seine. Marginalisé par un mouvement de «dégagisme», le Parti socialiste doit maintenant côtoyer ces personnes qu’il snobait.
L’héritage de Jean JAURES, sur le plan de la structure des partis et de leur influence n’est pas enviable en ce début du XXIème siècle. Le Parti communiste, comme le Parti radical sont entrés dans un processus de marginalisation avancé. Désavoués par leurs politiques libérales sous François HOLLANDE, les socialistes qui avaient provoqué deux alternances en 1981 et 2012, sont éclatés en divers mouvements (Une partie radicale avec les mouvements de Benoît HAMON et Jean-Luc MELENCHON, une partie réformiste restée encore sous la bannière du Parti socialiste, et une partie droitisée du socialisme récupérée par Emmanuel MACRON). Ces partis sont menacés par la poussée de l’extrême-droite qui a récupéré les jeunes et la classe ouvrière. «L’humanité  a repris son niveau de médiocrité habituelle semblable à l’horizon d’une mer tranquille. Le seul mât qui dépassait est abattu» disait William SHAKESPEARE.
Tel que le concevait, Jean JAURES, le socialisme est attaché à la République et aux libertés, mais rejette le communisme ainsi que le libéralisme sauvage. Le Parti socialiste est fondamentalement réformiste, même si l’interprétation de ce concept fait l’objet d’un débat âpre entre les différentes tendances de la famille de Gauche. Dans la biographie qu’il consacre à Jean JAURES, Vincent PEILLON, en tant que philosophe et socialiste, tente de raviver la pensée fondatrice de JAURES qu’il estime trahie par ses héritiers. En effet, pour JAURES, la «Révolution», ne peut être réduite à un simple bouleversement économique. La morale et la religion y ont leur part décisive. En été 1891, Jean JAURES publie : «La question sociale, l’injustice du capitalisme et la révolution religieuse». Il faut donner du sens à l’action politique en redonnant la dignité aux citoyens. JAURES a toujours été inspiré par la compassion pour les exclus.
Pour Michel ROCARD, Jean JAURES serait le père fondateur de la «Deuxième Gauche». En effet, à travers l’affaire Dreyfus, JAURES s’est battu pour faire admettre aux Socialistes qu’une atteinte aux droits de l’Homme les concernait tous. Pour lui, le droit à la dignité des hommes passait avant le combat économique et social. JAURES est l’inventeur de l’économie sociale et solidaire, à travers la coopérative ouvrière qui a sauvé la verrerie d’Albi. Un parti politique est un outil qui malaxe du pouvoir. La discussion des idées y est intense. En vérité, le Parti socialiste s’est transformé en écurie présidentielle au service de la conquête du pouvoir et donc des ambitions personnelles. Ainsi, on a fabriqué un JAURES officiel pour donner du change. «JAURES est tombé dans un chaudron collectif. Il a été avalé, intégré, parce qu’il est le plus grand, le plus porteur, et les idées subversives que son œuvre véhicule ont été oubliées au passage». Cependant, ces idées de «Deuxième Gauche» ont été contrariées par les tares congénitales du Parti Socialiste. Tout d’abord, ce n’est pas le Parti socialiste qui a fait la Révolution française et ce parti, créé en 1905, n’a jamais été un parti ouvrier. La bataille du suffrage universel à mettre au compte du Parti Radical. Il existe un sérieux divorce entre le Parti Socialiste et les Syndicats. Il y a en France une culture de l’affrontement et de la suspicion, au détriment du compromis et de la négociation. «Tourné vers lui-même» suivant une formule de Lionel JOSPIN, le Parti socialiste est resté longtemps une organisation pour bâtir le socialisme municipal avec l’appui des enseignants et de la classe moyenne, avec des techniques de partage du pouvoir. C’est pourquoi, il n’a pas été aisé de construire en France, une vraie social-démocratie, une «Deuxième Gauche».
Quelle que soit l’interprétation donnée à la pensée de Jean JAURES, on peut dire qu’il est entré dans le patrimoine commun des Socialistes et de la Gauche. Jean JAURES n’appartient à personne, mais à tous. Ses idées d’un Socialisme humain ont résisté à l’épreuve du temps. «Il est là tout entier qui nous parle, dans son œuvre immortelle, ce grand orateur, l’égal des plus grands que l’humanité ait jamais connus, qui nous montre la droite ligne vers l’affranchissement humain, le bon combat à mener contre l’éternelle réaction, plus haïssable, plus malfaisante que jamais» écrit Jean LONGUET. Face à ces crises, le moment semble venu de reconsidérer une pensée moins réformiste et débonnaire qu'on ne le croit, généreuse et pugnace, attentive à la société civile en mouvement, à l'air du temps si changeant, appelant à développer le sens critique, à lire le réel, à dire le vrai pour libérer enfin les forces vives de l'humanité, et réhabiliter le politique et la République sociale. En effet, la Gauche doit rester fidèle aux idées de Jean JAURES, et donc à ses principes et valeurs et ne devrait pas lorgner à droite. Restons dignes de cet héritage. Il faut donc «rallumer tous les soleils», suivant JAURES : «Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire, c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho contre son âme aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques» disait JAURES. «Nous étions à lui, mais il était à nous. Il était à notre parti, à notre pensée, il était notre doctrine. Nous le gardons pour nous, nous Parti socialiste français, tout en le gardant nous le remettons à la nation et l’histoire» dira Léon BLUM.
Bibliographie sélective,
 
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JAURES (Jean), Socialisme et paysans, discours prononcé à la chambre des députés les 19, 26 juin et 3 juillet 1897, 121 pages, document BNF cote 16 LE 90 1551 ;
 
JAURES (Jean), L’instruction publique, discours prononcé à la chambre des députés à la séance du 21 juin 1894, 32 pages, document B.N.F. cote 8° Z 4049 ;
 
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JAURES (Jean), Idéalisme et matérialisme dans la conception de l’histoire, et réponse de Paul Lafargue, Paris, février 1895, conférence donnée sous les auspices du Groupe des étudiants collectivistes de Paris, 14 pages, document B.N.F. sous la cote 8° Pièce 6048 ;
 
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2 – Critiques de Jean Jaurès
 
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Paris, le 31 juillet 2014 et actualisé le 12 août 2018, par Amadou Bal BA – Baamadou.over-blog.fr.
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30 juin 2014 1 30 /06 /juin /2014 13:38
Cet article a été publié dans le journal, "Le Ferloo", édition du 29 juin 2014.
Le grand public ne connaît pas le premier africain Prix Nobel de Littérature, Wole SOYINKA, écrivain anglophone, originaire du Nigéria. Les formes modernes s’enracinent dans la multiplicité des langues ancestrales  et dans l’art ancien du bien parler. Wole SOYINKA, refusant les artifices gratuits de la littérature, proférant une parole de vérité pour la justice, a produit une puissante contribution littérature faisant de lui une des voix les plus importantes de l’Afrique contemporaine. Ecrivain parfois hermétique et déroutant, éveilleur des consciences, fondateur et directeur de théâtre, metteur en scène et parfois, acteur, Wole SOYINKA est surtout un éminent dramaturge, romancier, essayiste et un universitaire engagé. «Wole Soyinka, premier prix Nobel de littérature africain, n’a cessé de marquer l’histoire littéraire par la qualité et l’importance de son œuvre et ses engagements jamais démentis» écrit Michel NEUMANN. En lui accordant le Prix Nobel de littérature, en 1986, les jurés de Stockholm ont fait le choix d’une œuvre littéraire politique en lutte contre la tyrannie, la plume pouvant être un glaive. Le règne de l’arbitraire, c’est une dépossession ou une déperdition de soi : «La dignité ne pourrait se vivre que dans l’humiliation et la lutte pour s’en extirper vaille que vaille» écrit Francine BORDELEAU, à propos du roman «Un homme est mort». L’écrivain engagé, sans être un homme politique, conteste une inacceptable réalité, et poursuit une mission : «changer la société, les mentalités, transformer la réalité» écrit Tanelle BONI. SOYINKA a bien «une ambition démocratique» suivant le titre d’un ouvrage d’Alain RICARD. La lisière entre le littéraire et le politique est, parfois, très tenue. Dans son art protéiforme, Wole SOYINKA a fait «coïncider l’espace public et l’espace de ses interventions». Il a su, dans son combat contre la tyrannie «élever la voix, au nom d’une autre Loi, plus profonde et véritablement plus fondatrice» écrit Alain RICARD. En effet, contrairement à Chinua ACHEBE (1930-2013), qui fait du peuple le professeur devant lequel doit s’incliner l’élite, Wole SOYINKA croit en l’exemple donné par des hommes d’exception, il récuse les idéologies marxistes et insiste sur le symbolisme et la puissance des mythes africains. Promu, par la France, au rang de commandeur de la Légion d’honneur, Wole SOYINKA dénonce la posture de «contemplateurs»  de certains écrivains africains (ACHEBE et SENGHOR). Pour lui, Narcisse se contemple, s’admire et se perd dans cette contemplation. Le narcissisme n’admet pas l’esprit critique. Par conséquent, Wole SOYINKA, authentique et vif dans ses colères, avec son verbe haut et imagé, sa langue rêche ou soyeuse, n’a jamais cessé de rétablir la vérité, la vraie identité africaine. On sait que le poisson pourrit par la tête c’est donc par la tête, c’est-à-dire par la culture, qu’il faut agir contre la conspiration du mensonge. Ainsi, en 1962, Wole SOYINKA fonde le concept de «Tigritude», en opposition au courant de la Négritude de SENGHOR qualifié de «néo-tarzaniste», c’est-à-dire avec une vision romantique de l’Afrique dite «sauvage».
Dans cette polémique, Wole SOYINKA lâche cette phrase devenue célèbre, mais qui résume à elle seule son combat pour les cultures africaines : «Un tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore». Tenant d’un nouveau courant littéraire, Wole SOYINKA s’est attelé à démontrer que l’Afrique a son «essence», son «âme» et ses «choix» propres, et ne dépend pas seulement de sa rencontre avec l’Occident qui a dénaturé sa culture. La spécificité, l’amplitude et la densité de la contribution littéraire de Wole SOYINKA attestent d’un refus de toute esthétique artificielle, folklorique et donc superficielle. Il a voulu rendre compte de la complexité du continent africain dont il restitue, sur le plan littéraire, la grandeur ancestrale et ses valeurs à travers ses religions authentiques. «Les livres, et toutes les formes d’écritures, ont été des objets de terreur à ceux qui cherchent à étouffer la Vérité», précise Wole SOYINKA.
Wole SOYINKA n’élude pas les questions délicates ; il a mis son talent littéraire au service de la liberté et de la démocratie en Afrique. Il a fustigé, notamment à travers son ouvrage «Climat de peur», les pouvoirs autoritaires et corrompus, ainsi que les mouvements nationalistes ou fondamentalistes inspirés du terrorisme ou de l’intolérance. Cette peur est différente, explique SOYINKA, de la peur des calamités naturelles, de la guerre ou de la catastrophe nucléaire qui a caractérisé toute la période de la Guerre froide. Elle est déshumanisante, car elle conduit à une diminution de notre estime de soi, de notre dignité, de notre liberté d’action. «Il faut éradiquer tout concept pouvant excuser les atrocités infligées à l’esprit humain», dit Wole SOYINKA dans son ouvrage «Cet homme est mort». L’actualité a rendu tristement célèbres les odieux fondamentalistes nigérians, du groupe «Boko Haram». Les dictatures militaires qui se sont succédé au Nigéria, ainsi que la guerre civile au Biafra (1967-1970) ont contribué, considérablement, à un déficit démocratique dans ce grand pays d’Afrique de 61,5 millions d’habitants, composé de plus de 250 groupes ethniques, riche en pétrole. Très peu d’écrivains avaient une vision de la culture africaine telle que la défendait, dès l’indépendance, Wole SOYINKA, un laïque et religieux, poète et tragique, universitaire et militant de la cause des droits de l’homme. C’est en ce sens qu’il est non seulement un pionner, mais aussi, et surtout, une référence, dans toute recherche de l’originalité de la culture africaine, dans ses mythes et son symbolisme.
Comment traduire, sans trahir, la riche pensée de SOYINKA ?
Dans cette pesée des mots, Wole SOYINKA parlait Yoruba, avec un style fait de répétitions, d’emphase et d’humour, il a appris l’anglais à l’école, et ses lecteurs l’ont abreuvé de nuances verbales. «Le traducteur doit sentir autant que comprendre, faire œuvre d’art que de science» dit Etienne Galle, son principal traducteur en langue française.
Wole SOYINKA est né le 13 juillet 1934, dans le quartier d’Aké, à Abeokuta, en pays Yoruba, dans le Sud-Ouest du Nigéria. Sa ville natale était dotée d’une monarchie, le royaume Egba, avec une culture traditionnelle originale, mais ouverte au monde du fait de la colonisation. «C’est une société qui a été profondément ancrée dans ses cultures premières. Ces cultures ont été dénaturées du fait du contact avec l’Eglise anglicane. En fait, le royaume Egba, dernière monarchie à être cédée au protectorat britannique, est resté une entité indépendante, à cause simplement de sa propre gouvernance traditionnelle et de ses coutumes», précise Wole SOYINKA. Enfant, ses parents se rendaient régulièrement, à Isara, une petite communauté traditionnelle Yoruba dont est originaire son père. Il grandit sous l’influence d’une mère chrétienne et d’un père inspiré par le mythe d’Ogun, le Dieu animiste des Forges, des Arts et de la Guerre, une synthèse entre Dionysos et Appolon. Pour lui, Ogun est l’emblème de l’acteur parce qu’il est le conquérant de la «transition» nécessaire entre les rituels, la danse et l’art dramatique. Ogun, après une longue période d’errance, avec sa hache a ouvert les abysses de la transition et libéré ainsi l’énergie créatrice des hommes. Ambivalent, dieu destructeur et créateur, Ogun incarne l’artiste, le révolutionnaire, le soldat, le médecin, l’agriculture et l’enseignant. Le passé, le présent et le futur sont imbriqués, dans la pensée Yoruba, et le sacrifice y occupe une importante place. De cette pensée, il a tiré un ouvrage en hommage à son père et à la mythologie Yoruba : «Isara : périple autour de mon père».
Wole SOYINKA s’est confronté à toutes les formes d’écritures, pièces de théâtre, romans, poèmes, nouvelles, mais il se définit avant tout comme un dramaturge. A travers ses pièces de théâtre, Wole SOYINKA veut parler à tous, y compris, au public non lettré. «Avec le théâtre, vous pouvez interpréter le jeu le plus complexe sur scène, parce que vous avez affaire à des images, vous avez affaire à une action. Vous pouvez utiliser différents idiomes pour interpréter et clarifier quelque chose qui est obscurcie par la lecture», précise Wole SOYINKA. Dans sa pièce, «Danse dans la forêt», Wole SOYINKA montre que le théâtre sera «l’instrument privilégié de cette tentative pour percer la croûte épaisse de l’habitude qui étouffe les âmes et leur tendre le miroir de la nudité originelle». Le théâtre est aussi, pour l’écrivain, le moyen de mettre en évidence, par l’invention de formes qui lui sont propres, les traits fondamentaux de l’univers culturel africain. Le théâtre lui permet de poursuivre sa quête de socialisation et d’humanisation de la société ; c’est, pour lui, un redoutable outil de communication en vue de la transformation profonde de la société, dans la justice. Dans son expression écrite, il a fait souvent recours à des figures de style comme l’analepse ou le flashback, et au symbolisme. Satirique, audacieux et esprit libre, son œuvre, poétique, riche en intrigues habiles et bien ficelées, traite des thèmes de la liberté bafouée et du concept de viol des nations. Sa production littéraire est en anglais, mais largement traduite dans les autres langues, notamment en français, utilise les techniques occidentales.
Wole SOYINKA s’inspire, essentiellement, des mythes et du folklore Yoruba, son groupe ethnique. «Je suis né dans une famille chrétienne, mais c’est un environnement qui participe à la fois des religions traditionnelles, ainsi que de la religion musulmane. Même si j’ai perdu ce que la foi chrétienne a été serinée en moi comme enfant, je maintiens de très bonnes relations avec toutes les différentes religions», dit Wole SOYINKA. On retrouve dans sa poésie, «Les cycles sombres » l’engagement littéraire de l’auteur et son optimisme : «L’obscurité n’est pas l’hermétisme. Même si la poésie de Soyinka est complexe, elle n’est pas insaisissable, justement. Une des affirmations essentielles est que la victoire (sur la mort, sur l’absurde, sur les différentess formes d’oppression) est au bout du tunnel» écrit Guillaume CINGAL. La tragédie ne signifie pas le pessimisme : «Il faut être, certes, en garde contre les imposteurs et les bouffons sanguinaires qui se posent en tristes figures de l’Afrique, mais les héros et les bardes ne manquent pas» écrit Etienne GALLE.
Artiste surdoué, et contrairement à certains écrivains africains prématurément submergés par l’indolence, la soif de reconnaissance ou le manque d’imagination, Wole SOYINKA est un infatigable et un productif intellectuel. «Quand je commence à écrire, cela devient une activité compulsive. Dès que je commence quelque chose, je veux la continuer et la terminer», confesse Wole SOYINKA. Dans son ouvrage «Dialogue and Outrage : Essays on Literature and Culture», Wole SOYINKA récuse toute démarche «narcissique» de l’écrivain. La littérature doit être au service de la dignité humaine et de l’égalité. Par conséquent, l’œuvre de Wole SOYINKA, particulièrement riche, est composée de pièces de théâtres, de recueils de poèmes, de romans, d’essais sur les mythes et la littérature africaine et de trois récits autobiographiques. Cette savante et originale contribution littéraire témoigne d’une immense revendication de liberté, d’égalité et de justice, ainsi que de la nécessité de dépasser le conflit entre tradition et modernité.
I – Wole SOYINKA, que ce passé parle au présent.
Formé entre 1952 et 1954, en grec, anglais et histoire à l’université d’Ibadan, au Nigéria, Wole SOYINKA est farouchement attaché aux traditions et aux mythes de son pays. Bien qu’il soit né au sein d’une famille chrétienne, Wole SOYINKA a été initié par son grand-père paternel aux mystères de la cosmogonie Yoruba, son groupe ethnique qui est animiste. Pour Wole SOYINKA l’Africain reste encore largement envoûté par les croyances aux esprits, aux puissances surnaturelles, sans lesquelles il se sentirait désemparé. L’Africain mène une existence paisible rythmée par des coutumes qui lui procurent une conviction, une force. Wole SOYINKA s’est livré à une étude particulièrement attentive de cette tradition africaine et de ses mythes, non pas pour en faire les éloges, mais pour déceler ses aspects sombres ou mystérieux.
La mythologie, le rituel et le symbolisme sont omniprésents dans la contribution littéraire de Wole SOYINKA. C’est à ce titre, en 1976, qu’il publie une impressionnante collection d’essais, «Mythe, littérature et monde africain» qui relate de son éducation et de la mythologie Yoruba. De cet héritage culturel, la valeur la plus importante, pour Wole SOYINKA, est la confiance en soi. Si l’on croit en soi, on finira par y arriver. Naturellement, il consacre un ouvrage spécial à son dieu «Ogun, Abibiman». «Qui lit mes livres sait que ma divinité protectrice est Ogun», incarnation de la force guerrière, dit Wole SOYINKA. En effet, il est fondamentalement attaché à sa muse littéraire qu’est son dieu, Ogun qui a risqué sa vie pour jeter un pont entre les trois étapes de la cosmogonie Yoruba : le monde des Vivants, celui des Ancêtres, celui de ceux qui ne sont pas encore nés. Mais Ogun n’ayant pas d’expérience de l’Etat, se situe dans la région chaotique de la transition. Wole SOYINKA souhaite passer à une quatrième étape en vue d’établir un ordre social naturel et harmonieux, afin de conduire une révolution sociale de la fraternité de la liberté, de l’égalité et de la paix. La grande richesse symbolique de cette religion panthéiste de la terre fait partie de l’univers littéraire de Wole SOYINKA. «Quand une œuvre n’est pas le résultat d’une culture profondément enracinée qui vise aussi une reconnaissance universelle, elle sonne faux», dit Wole SOYINKA. Il a su, dans sa production littéraire, exploiter les éléments de cette croyance ancestrale Yoruba (mythes, proverbes, symbolisme, etc.) et ceux de la culture occidentale. Wole SOYINKA a mis en exergue les rapports conflictuels entre la tradition et la modernité.
Wole SOYINKA a également fréquenté à partir de 1957, l’université de Leeds, en Angleterre, pour des études de littérature anglaise. Il obtiendra son doctorat en 1973, dans cette université anglaise. Ses études à l’étranger, lui ont permis de s’approprier divers modes de pensée et de représentation (Imagerie biblique, théâtre rituel, grec, shakespearien, brechtien), pour nous faire découvrir des horizons nouveaux, parfois déconcertants. Wole SOYINKA, admirateur du dramaturge irlandais John Millington SYNGE (1871-1909), a adapté les Bacchantes d’Euripide à la tradition primitive africaine, avec une fête communautaire mêlant musique, chant et danse. Ogun y ressemble à Dionysos. Ce banquet prodigieux barbare est une pièce de théâtre subversive et une célébration de la vie. Le rôle de l’écrivain, selon lui, est la conduite à une synthèse, à une symbiose entre les deux courants traditionnel et moderne. «Mon esprit est une conscience de coton ; il prend tout et ne rend rien. Dans la mort du caveau, je suis immobile dans le soleil, et j’attends», confesse Wole SOYINKA.
Wole SOYINKA a écrit la trilogie de ses mémoires, et retrace que sa forte relation à ses lieux d’origine n’a pas seulement marqué son œuvre, mais constitue une bonne part de la littérature universelle. Ainsi, dans «Aké, les années d’enfance», premier volume de cette trilogie, c’est le regard que Wole SOYINKA porte sur l’Afrique de ses onze premières années. L’histoire du petit Wolé, de ses environs humains, prend pied entre 1935 et 1945. «Aké, c’est l’écrivain qui se retourne au midi de son âge pour jeter sur son enfance un long regard et y puiser de nouveaux élans avant de poursuivre sa marche», souligne Etienne GALLE, dans la préface de cette autobiographie.
Cette œuvre situe l’évolution et l’éveil du jeune Nigérian au beau milieu des légendes yoroubas, d’une mysticité tantôt colorée tantôt inquiétante, au cœur d’une multitude de ministères tribaux autour desquels cette société s’organise, tandis que l’Occident succombe à l’étroitesse d’esprit des nazis. Le Nigéria de l’enfance de Wole SOYINKA, est une terre où le dieu des missionnaires fait face aux masques des danses rituelles, et où surgissent des figures inoubliables : Bukola l'enfant aux compagnons invisibles, Pa-Adatan le matamore hérissé de gris-gris, et surtout «Chrétienne Sauvage», la mère de SOYINKA, véritable déité en qui le Saint-Esprit se conjugue aux forces de la vie. Le livre se boucle sur une révolte faramineuse des femmes contre l’oppression généralisée des hommes au pouvoir, derrière lesquels, imperturbable, cynique, se terre le Blanc, District Officer, colonisateur, et son racisme abject. «Aké, les années d’enfance», est un chef d’œuvre absolu de l’autobiographie. Wole SOYINKA y décrit un cosmos ardent et poétique, dans lequel sont contenus le sens africain, la folie, les peurs et les expériences joyeuses des hommes. Wole SOYINKA, faisant preuve d’une exemplaire lucidité et d’un humour caustique, débarrasse son autobiographie de toute inclinaison tragique et suintante qui suborne le lecteur à l’apitoiement. Aké affectionne une longue journée, chaude et humide, où flottent de belles odeurs de faim, de jeux, d’apprentissage des vices et des grâces de la nature humaine.
«Isara : Périple autour de mon père, récit», dont sous-titre est emprunté à John MORTIMER parle «d’Essay», le surnom du père de notre auteur, mort pendant la période d’exil de Wole SOYINKA. Notre dramaturge découvre un coffret rempli de lettres, revues annotées et de carnets intimes de son père, et en fait un récit, largement autobiographique. Il décide de reconstituer la vie de son père, directeur d’école primaire dans son village natal, avant la Seconde guerre mondiale. Il fait revivre toute une société, avec ses inquiétudes et ses aspirations politiques et culturelles, à une époque où son identité est gravement menacée par le colonisateur britannique.
«Le lion et la perle», première pièce de théâtre de Wole SOYINKA traduite en français, est une comédie de mœurs que n’aurait pas reniée Molière. C’est une lutte entre l’homme d’action et de sagesse traditionnelle, qu’est le chef Baroka, et un instituteur occidentalisé, Lakounlé, pour la conquête d’une merveilleuse perle : la jeune et jolie Sidi. Le chef Baroka, désigné sous le titre de Lion, qui veut marquer son territoire, est un homme plein de ressources et rusé. En dépit de son âge avancé de 66 ans et 63 enfants, ce notable désire épouser la Perle. On se moque de la virilité passée du Lion et son impuissance actuelle à séduire la jeune fille. Mais Baroka, le Lion, finira par obtenir les faveurs de la jeune fille en flattant son narcissisme et en faisant miroiter les bienfaits de la technologie (un timbre à l’effigie de la jeune fille). Par conséquent, cette pièce n’est pas un éloge de la féodalité, mais plûtot la démonstration que l’Afrique a besoin d’intellectuels organiques. Wole SOYINKA oppose la tradition à la modernité, en utilisant un langage poétique sur un fond de dramaturgie. Les conservateurs rejettent toute idée de progrès ou de changement ; ils redoutent de perdre leurs privilèges. Les tenants de la modernité veulent faire table rase du passé, sans aucun discernement. Par ailleurs, la femme est conçue comme étant une marchandise qui se vend au plus offrant. La pièce, «danse pour la forêt», oppose un passé féodal et esclavagiste à l’engagement auquel Ogun appelle l’artiste.
«La mort de l’écuyer du Roi», inspirée sur des faits réels datant de 1946, sous la colonisation britannique, est une pièce de théâtre sur la cohabitation des cultures. Trente jours après la mort du Roi, son écuyer, son cheval et son chien, doivent être sacrifiés afin qu'ils guident le souverain au royaume des morts. Ce sacrifice assurera la continuité entre le monde des vivants et celui des morts. Le pouvoir colonial est décidé à s'opposer à la mort d'Elesin, l'écuyer. Celui-ci devient alors l'enjeu de deux communautés qui se dévoilent, se mesurent. Loin de se réduire à un banal conflit de cultures, entre tradition et modernité, entre Blancs et Noirs, cette pièce nous initie aux mystères du rituel et de la métaphysique Yoruba. En effet, Wole SOYINKA se refuse, comme il l'explique dans la préface, à parler de conflit culturel. Il estime qu'il n'y a pas d'égalité entre les cultures en présence : celle du colonisateur et celle du colonisé. Il décrit, dans «La mort de l'écuyer du Roi», l'incompréhension du colonisateur devant les rites autochtones, son incapacité à les analyser de façon objective, à en comprendre la portée et, in fine, à les respecter.
La pièce de théâtre, «un sang fort», ou parfois titrée «la race forte», (Strong Breed), est un rituel superstitieux, un jeu symbolique qui se déroule dans une atmosphère d’appréhension. A la fin de chaque année, un rite est accompli pour conjurer le mal de cette période qui s'achève, en vue d’aborder la nouvelle ère avec une purification de la société. Le bouc-émissaire, une fois qu’il a été chargé des maux de la société, doit quitter le village, pour ne jamais revenir, sous peine de mort. Eman, instituteur et étranger, est tout désigné pour assumer cette mission, car il appartient à la lignée du «sang fort». Sunma, amoureuse du héros, exhorte Eman de quitter le village avant le soir. Le héros est tenté de fuir les déterminations de son histoire familiale et d’emprunter un chemin qui lui est propre. La tragédie vient du fait qu’au moment où il est en position de faiblesse, il entend la voix de son père affirmer que son «sang est fort». Tel un Jésus Christ, Eman doit se sacrifier pour sauver le village insensible à son funeste sort. Il est donc victime de la fatalité.  Les Anciens tendent un piège pour le faire mourir. «Strong Breed» a fait l’objet d’interprétations multiples et parfois contradictoires qui ont obscurci le sens et la portée de cette pièce. Cependant, on peut s’accorder à dire que le problème du choix et du dilemme sont le fil conducteur de cette pièce : faut-il accepter ou fuir des traditions sclérosantes ou sclérosées ? L’action individuelle est-elle impossible dans la société Yoruba ?
En tout cas, il est généralement admis que le «Sang fort» raconte la renaissance de la vocation Ogunienne chez l’homme qui fuyait son destin, mais qui en vint à l’assumer, pour s’opposer aux rites conservateurs d’un village. C’est parce qu’il n’accepte pas de porter les maux du village, selon le rituel, c’est parce qu’il refuse de jouer le rôle de bouc-émissaire, jusqu’au bout, que le héros meurt. Le sacrifice du héros n’est pas vain.
Oroge, lui-même, semble progressivement, admettre l’inutilité de verser le sang des autres comme moyen de rédemption, si l’on n’est pas prêt, soi-même, à faire des sacrifices. En fait, c’est l’humanité et le sens de la justice du héros qui lui ont fait prendre, spontanément, la place d’un être sans défense, et donc objet de la compassion. L’intérêt de la pièce est de montrer, qu’à un certain moment donné, un individu peut décider d’agir pour briser le cercle tragique. Finalement, le rôle de l’écrivain, suivant Wole SOYINKA, n’est pas seulement de reproduire sa culture traditionnelle, mais de l’interpréter et de la dépasser.
II – Wole SOYINKA, une exhortation à la Révolution démocratique et sociale
Wole SOYINKA est un lutteur, un homme fortement engagé au service de la vie, un militant sans concession en faveur de la démocratie et des droits de l’homme. Dans «Les gens du marais», comme dans la pièce «Fous et spécialistes», Wolé SOYNKA exhorte l’Afrique à mener une Révolution démocratique et sociale. En effet, pour lui, tout système de limites circonscrit et oriente la vie de l’individu.  Il ne servirait à rien, cependant, de renverser un système oppressif si ce serait dans le seul but de lui substituer un autre qui ne peut qu’être, par définition, répressif, limitatif.  Aussi l’essentiel n’est-il pas l’élaboration d’un système de rechange à un ordre différentiel existant, la constitution d’une hiérarchie autre qui se substituerait à l’actuelle, mais principalement d’entretenir l’effervescence de quête et de questionnement, seule capable de libérer l’homme de l’emprise atrophiante des sacerdoces et des systèmes de tout genre qui le garrottent ou se disputent sa conscience. Il ne cesse de dénoncer, au prix de sa liberté, toutes les formes d’oppression et de pouvoirs arbitraires. Ainsi, dans la «récolte de Kongi», la veine révolutionnaire d’Ogun éclate, dans la fête violente qu’une courtisane déclenche pour renverser un tyran. Dans «la mort de l’écuyer du Roi», le fils du héros, revenu d’Angleterre où il étudiait, se donna la mort à la place de son père, pour affirmer les continuités cosmiques que ce sacrifice assure. Dans les poèmes d’Ogun Abidiman, les héros de l’Afrique en lutte se dressent contre les forces néocoloniales mortifères.
La vie de Wole SOYINKA se place, dès son enfance, sous le signe de la révolte contre les injustices. Il aime à rappeler, le courage et la détermination des femmes de son village qui, sous l’impulsion de sa propre tante, déposèrent le seigneur féodal de son village, à la fin des années 30, pour avoir instauré des taxes injustes. Les épreuves qu’il a subies, n’ont jamais brisé, ni l’homme, ni l’artiste. «J’ai grandi avec un très fort sentiment de ce qui est juste, et ce qui ne l’est pas. La royauté Egba, dans le système Yoruba, est vraiment assez démocratique. Il y a certaines contraintes sévères à ce qu’un Roi peut faire et ne pas faire. Il y a un Conseil des chefs qui a d’importants pouvoirs ; ils sont un contrepouvoir. Si le Roi abuse de ses pouvoirs, le Conseil des chefs peut neutraliser la décision, l’amender ou détrôner le monarque», souligne Wole SOYINKA. Son engagement politique se manifeste à travers le théâtre qu’il considère comme étant son arme révolutionnaire.
Les combats politiques et littéraires de Wole SOYINKA révèlent un esprit curieux, érudit et surtout libre, indomptable. Ainsi, en 1952, Wole SOYINKA créé l’association, «The Pyrate», à l’université d’Ibadan, afin de combattre «la mentalité coloniale». Il ne cesse de dénoncer les exactions et le pouvoir arbitraire de la classe politique nigériane considérée comme peu vertueuse. Pour notre auteur, il existe un antagonisme entre la Vérité et le concept de pouvoir. Le pouvoir c’est la domination et le contrôle, c’est une Vérité sélective, et donc mensongère. La Vérité se trouve dans les religions authentiques africaines qui professent la liberté et l’harmonie au sein de la société. Cette voix singulière de l’Afrique, qu’est Wole SOYINKA, a fait émerger des valeurs de dépassement de soi, ainsi que l’aspiration profonde à l’égalité, à la compassion et à la dignité des êtres. Dès 1960, la pièce de théâtre de Wole SOYINKA, «La danse de la forêt», pourtant commandée par le gouvernement pour l’indépendance, est censurée. Dans cette œuvre, il y traite de la corruption en suggérant que la pratique est généralisée dans toutes les sphères de l’Etat. Dans son ouvrage «The Burden of Memory, the Muse of Forgiveness», consacré au devoir de mémoire, dans un contexte d’une histoire douloureuse de l’Afrique martyrisée par l’esclavage, la colonisation et des régimes politiques autoritaires, Wole SOYINKA s’interroge : la réconciliation entre oppresseurs et opprimés est-elle possible ?
Pour Wole SOYINKA, la confession, le pardon et l’absolution ne peuvent être conduits, utilement, que dans la compassion pour les exclus, la démocratie, l’égalité et la liberté. Wole SOYINKA ne cesse de prêcher, dans un terrain particulièrement hostile qu’est l’Afrique, le bien-être de tous, dans la justice sociale.
Wole SOYINKA n’a jamais dissocié son engagement politique de son œuvre littéraire, et a été emprisonné, de 1967 à 1969, pour son soutien aux rebelles de la guerre du Biafra. En effet, Wole SOYINKA s’est violemment opposé au régime militaire de Sani ABACHA (1943-1998), et pour ce fait, il a été condamné à mort par contumace. Contraint à l’exil, en 1994, notamment au Royaume-Uni et au Ghana, Wole SOYINKA n’a cessé de dénoncer les pouvoirs autoritaires en Afrique. Il a écrit, pendant son exil, un livre dont le titre est évocateur : «Cet homme est mort». Wole SOYINKA avait, de l’étranger, demandé des nouvelles d’un prisonnier politique. En réponse, sa famille lui a envoyé un télégramme : «il est homme» (The Man Died). Par conséquent, le titre de son projet de livre est tout trouvé. Dans «cet homme est mort», Wole SOYINKA soutient que «ceux qui rendent le changement pacifique impossible, rendent la violence inévitable. Dans ces conditions, la violence est un instrument d’instauration du changement et une arme de combat». En dépit de la persécution politique, Wole SOYINKA a continué, à travers ses écrits et son action, à s’intéresser aux difficultés de compréhension entre les cultures. C’est pendant cette période d’exil qu’il a écrit, deux œuvres majeures : «Une saison d’anomie», ainsi que «La mort de l’écuyer du Roi».
Rentré au Nigéria, en 1998, après la mort du dictateur Sani ABACHA, dans une pièce de théâtre «Baabou Roi», Wole SOYINKA parodie et ridiculise tous les dictateurs. Dans un Etat bananier, un dictateur s’autoproclame roi après s’être emparé du pouvoir en renversant le tyran précédent au nom de la «révolution et de la démocratie». Manipulé par sa femme, il utilise dans ses jardins les cadavres de ses opposants «potentiels» comme des engrais.
Le prix Nobel de littérature en 1986, pour toute son oeuvre, a donné à Wole SOYINKA l’énergie de continuer le combat contre l’injustice et l’abus de pouvoir, pour la liberté et la démocratie. «Il y a des gens qui pensent que le Prix Nobel vous rend insensible aux balles, pour ma part je ne l’ai jamais cru», dit Wolé SOKINKA. Son discours, à Stockholm du 10 décembre 1986, intitulé «que le passé parle au présent», est un puissant réquisitoire contre toute forme d’amnésie, de tyrannie ou de barbarie. Wole SOYINKA, vêtu d’un costume traditionnel africain, n’a pas manqué de souligner la «largeur d’esprit» des peuples noirs : «C’est pour le monde, une profonde leçon que la capacité des peuples noirs de pardonner, capacité qui, je le pense souvent, tient pour une grande part, aux préceptes éthiques issus de leur vision du monde et leurs religions authentiques». Mais ce pardon «ne signifie pas une aptitude infinie ou naïve des peuples noirs à la patience», s’empresse t-il de préciser. Les Nations doivent éradiquer toutes les formes de racisme, d’inégalité humaine, et promouvoir la démocratie et la paix. Wole SOYINKA a dédié ce prix de littérature à Nelson MANDELA, à l’époque en prison, sous l’Apartheid. Eminent militant des droits de l’homme, Wole SOYINKA n’a pas manqué de critiquer, sévèrement, les régimes autoritaires africains occupés à protéger leurs privilèges : «A cette fin, ils sont prêts à faire appel à l’Armée des anciennes puissances coloniales. L’Organisation de l’Unité Africaine est un Club privé, mis sur pied par des dirigeants qui ont convenu de se protéger, mutuellement», entonne Wole SOYINKA. L’œuvre de Wole SOYINKA, comme le soulignent les membres du Prix Nobel, «tend à façonner le drame de l’existence au sein d’une véritable harmonie poétique». «Dans vos écrits polyvalents, vous avez été capable de synthétiser un riche héritage de vos pays, d’anciens mythes et de vieilles traditions avec les legs littéraires et les traditions de la culture européenne. L’élément le plus important que vous avez atteint : une voix authentique et une impressionnante créativité en tant qu’artiste, une maîtrise du langage et un engagement en tant que dramaturge, de poésie et de prose, avec les problèmes et ceux profondément significatifs pour l’Homme, qu’il soit moderne ou ancien», souligne le professeur Lars GYLLENSTEN, membre de l’Académie Royale de Suède, lors de la remise du Prix Nobel de littérature.
Dans «Ibadan, les années de pagaille», est le deuxième volume des mémoires de Wole SOYINKA. Après cinq ans d'études en Angleterre, Maren rentre dans son pays, le Nigeria. L'indépendance de 1960 est encore toute neuve, de même que l'université où il prend un poste d'assistant et qui devient le pôle de son existence.
Les souvenirs de cette époque, Wole SOYINKA ne s'est décidé à les évoquer, sous la forme de «docu-roman», qu'à la faveur des événements de 1993, qui ont vu le régime militaire du Nigeria confisquer les élections libres. Il fallait alors témoigner sur ces années «Penkelemes», (déformation populaire de «Peculiar Mess», «la pagaille monstre» ou «les années pagaille»), pendant lesquelles le Nigéria a construit son identité. Une voix à la radio en protestation contre cette mascarade électorale crie «Va-t-en, va-t-en, et emmène avec toi ta bande renégats qui ont bu toute honte». Akinkoyi, un double de SOYINKA est surnommé «Celui-qui-dit-Non ; Celui-qui-refuse». Les Britanniques partis, la nouvelle classe politique mettait au pouvoir des personnages aussi charismatiques qu'indélicats, parfois totalement pervers. C’est une dénonciation, sans fard, du néocolonialisme.
«Il te faudra partir à l’aube», est le troisième volume des mémoires de Wole SOYINKA, incomparable ouvrage fait de grandes et petites histoires qui retracent le tumulte, la violence, l’oppression, l’exil et les passions du Nigéria indépendant. «À mesure que vous avancez dans la vie, le rythme s'accélère. Votre vie est plus riche en péripéties, certaines tristes, d'autres moins. J'ai réorganisé le récit plusieurs fois pour en atténuer le côté mélancolique. J'ai toujours été sensible à l'absurdité de l'existence. C'est ce qui m'a d'ailleurs permis de préserver ma santé mentale face aux événements terrifiants et traumatisants que j'ai été amené à vivre», précise Wole SOYINKA. Ces souvenirs sont un véritable labyrinthe d’une vie foisonnant d’événements, de faits qui bousculent la mémoire et la vie de cet artiste hors pair. Mais comment raconter une vie si riche, quand on sait que Wole SOYINKA a eu des expériences si variées et nombreuses ? 
Wole SOYINKA n’a pas éludé la difficulté ; il nous a fait part de la complexité de la vie, avec ses différents méandres. Plutôt que d’enfermer son parcours dans un cadre rigide et chronologique, Wole SOYINKA, à travers sa fameuse technique du flashback, nous a gratifiés de commentaires, d’anecdotes  ou professions de foi humanistes. Wole SOYINKA y décrit une vie publique passionnante, troublée, une méditation sur la justice et la tyrannie, dans un pays secoué par diverses convulsions, mais plein d’espoir. Wole SOYINKA y dépeint différents personnages (amis, parents) qui l’ont soutenu dans les périodes difficiles de censure, de privation de liberté ou d’exil pendant, notamment le règne arbitraire de Sani ABACHA. Avec un coup de maître, Wole SOYINKA nous livre ses confidences, avec des anecdotes amusantes, telles que son amitié improbable avec un homme d’affaires nigérian, et l’introduction en Italie, en contrebande, d’une civette congelée afin d’offrir aux acteurs de sa troupe de théâtre un barbecue typiquement nigérian. Dans cet ouvrage, «Il te faudra partir à l’aube», Wole SOYINKA nous expose toute la mesure de son talent littéraire en usant d’un langage lyrique abrupte et généreux. Empreint d’humour, avec une langue riche et vigoureuse, cet ouvrage est une méditation sur la justice et la tyrannie. On y entend la voix claire et particulièrement audible, celle d’un esprit indomptable de l’Afrique que les régimes autoritaires n’ont pu ni asservir, ni étouffer. «Il te faudra partir à l’aube», confirme et consolide que Wole SOYINKA est une figure importante de la littérature mondiale, la voix en Afrique des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté.
En 1965, il publie son premier roman, «Les interprètes», oeuvre majeure, remarquable et remarquée, qui se centre sur l’interprétation que des jeunes intellectuels nigérians qui rêvent de faire triompher l’idéalisme au détriment de la corruption. Ce sont des catalyseurs qui livrent au lecteur des grilles pour décoder le monde dans lequel ils vivent. C’est un roman d’entrée dans le monde. Après ses études en Angleterre, Wole SOYINKA s’interroge sur son destin, dans son pays au Nigéria, où il a une grande ambition de jouer un rôle d’intellectuel et d’artiste. Dans cet ouvrage, il se projette en une demi-douzaine de personnages imaginaires incarnant les forces, les faiblesses, les aspirations qu’il ressent face à une société brutale, corrompue et factice. C’est un immense bonheur que de savourer le grand art de ce conteur hors pair, doté d’une vivacité dramatique, d’un style audacieux empreint d’une satire exceptionnelle. Wole SOYINKA nous interpelle sur le sens de la vie, inséparable du sentiment de la totalité de l’être où le politique, l’éthique, l’individuel et le collectif forment un tout. La beauté du style, au service de l’humanisme de l’auteur, est une invitation permanente à l’action. Il décrit encore la corruption dans «The Beatification of Area Boy. A Lagosian Kaleidoscope». Les truands de quartiers de Lagos, secrètement organisé par un fonctionnaire de la sécurité, détroussent les automobilistes imprudents qui refusent de payer tribut.
«La danse de la forêt», on l’a dit est une commande du gouvernement à l’occasion de l’indépendance du Nigéria en 1960. Wole SOYINKA surprend tout le monde par son étonnante liberté de ton et son indépendance d’esprit, en dénonçant la corruption et en condamnant tout pouvoir arbitraire. À l'origine, il s'agit bien d'une célébration : celle du grand «rassemblement des tribus » organisé par les habitants d'un village de brousse. Mais les festivités tournent vite court. Le sculpteur Démoké, à qui on avait demandé de dresser un totem géant, vient confesser que, sous l'emprise de la jalousie, il a précipité dans le vide son apprenti qui avait réussi à monter plus haut que lui au faîte de l'arbre. Rongé de remords, l'artiste parcourt la forêt sans la reconnaître car elle a été rasée autour de son totem, sous prétexte de mieux mettre en évidence son chef-d'œuvre. Les villageois ont également demandé aux dieux de leur envoyer, pour cette occasion, des ancêtres qui symboliseraient le passé glorieux de leur pays. Mais les morts qui se présentent ne sont qu'un capitaine en loques et sa femme éternellement enceinte qui reviennent sur terre pour se lamenter et demander réparation des torts qu'ils ont subis dans le passé. Tous ces désastres proviennent, en fait, des interventions maladroites des dieux. Le sculpteur est ainsi victime d'un conflit violent entre le dieu Ogun qui le protège et le dieu Oro qui n'accepte pas que le totem ait été érigé au cœur d'un de ses bois sacrés. En dépit de leurs déclarations bravaches, ces dieux querelleurs et ridicules ne parviennent pas à contrôler le destin des humains qu'ils prétendent régenter, et restent paralysés par leur «vieille réputation d'inefficacité».
Wole SOYINKA, en plus de «Cet homme est mort», consacre deux autres ouvrages à la guerre du Biafra : «Une saison d’anomie» et «Fous et spécialistes». Cette guerre civile (1967-1970) a causé plus d’un million de morts. Ces pièces de théâtre sont une tentative de conjurer cette profonde blessure. Wole SOYINKA pense que la sécession du Biafra n’était pas «une décision sage». Cependant, dans cette guerre civile, le peuple Igbo a été décimé. «Il y a eu un acte de génocide qui a été perpétré contre le peuple Igbo», souligne Wole SOYINKA. Si le droit à la sécession est discutable, en revanche le Mal absolu, que constitue la barbarie de l’Etat nigérian, a révolté Wole SOYINKA. Il a exigé un cessez-le-feu ; ce qui a été considéré par le gouvernement nigérian, comme une atteinte à la sûreté de l’Etat. «Les écrivains ont une seule arme, qui est la littérature, mais ils ont aussi leurs responsabilités, en tant que citoyen où la littérature ne semble pas suffire», précise Wole SOYINKA. La pendaison, avec ses 8 compagnons Ogoni, de l’écrivain et militant écologiste, Ken SARO-WIWA (1941 – 1995), a profondément révulsé Wole SOYINKA.
«Une saison d’anomie» d’un style inspiré de James JOYCE, est un discours fragmenté et chaotique, est le désarroi de son héros, Ofeyi, parti à la recherche de sa maîtresse, Iriyise, dans un pays à feu et à sang. C’est un roman tiré de la guerre du Biafra, avec son lot de massacres et d’horreurs. L’anomie, suivant Emile DURKHEIM (1858-1917), un sociologue français, est un état d’une société sans règles, sans structures, sans organisation légale ou naturelle ; ce qui peut conduire au désordre social et au chaos. Pour Wole SOYINKA l’Etat nigérian est devenu fou, et peut entraîner toute la société dans sa chute. L’Afrique évoquée est à la fois moderne et fidèle à ses mythes primitifs, mais aussi c’est un espace obsédant, violent et illogique. En effet, le héros traverse les cercles de la misère, de la corruption, du mal, est aussi un double d’Orphée, descendu dans les Enfers. Par conséquent cette pièce est une dénonciation de la violence, de l’injustice  et du cynisme des puissants.
«Fous et spécialistes» est une pièce loufoque, mais tragique opposant un spécialiste de la torture et du cannibalisme, monstre assoiffé de sang, à ses victimes, une armée mystérieuse de marginaux (Vieillard, prisonnier, handicapé, prisonnier). En dépit de l’anomie dans laquelle  la guerre civile avait plongé la société, Wole SOYINKA n’a pas perdu tout espoir de rédemption, même pour une humanité en déroute. Cet espoir il l’entretient dans la «Malédiction des jacinthes». Dans un pays soumis à la dictature militaire, des prisonniers croupissent dans un pénitencier inaccessible, oubliés de tous, dans une lagune envahie par des jacinthes d’eau. Toute tentative d’évasion est vouée à l’échec, l’injustice et l’arbitraire sont la norme. Le salut viendra, peut-être, la déesse du panthéon Yoruba, Yémanja.
«La route» est image obsédante, une idée directrice, qui traverse toute l’œuvre de Wole SOYINKA. Ogun, dieu fétiche pour Wole SOYINKA, est d’une mobile complexité ; c’est à la fois une divinité du Fer, de la Créativité, de la Destruction, mais aussi de la Route. Pour Wole SOYINKA, la route est au carrefour de multiples espaces métaphoriques et mythiques. Wole SOYINKA part du constat que le Nigéria est un pays où les accidents de la circulation ont atteint un niveau préoccupant. Il en déduit que l’état des routes en Afrique évoque le symptôme des maladies du corps social et politique. Les chauffards sur la route du pouvoir, entendez par là les gouvernants (militaires, régimes autoritaires),  font souffrir le corps social. La route peut être aussi un parcours dans le passé colonial ou de la tradition, et reste de ce point de vue, synonyme de civilisation ou de viol culturel ou de profanation. La route est une piste vers une société de transition qui oscille entre tradition et modernité, entre le visible et l’invisible, entre le rituel et le théâtre, entre le sacré et la case des initiés. Par ailleurs, la route reliant un point à un autre, est le chemin entre l’homme et le divin, entre le profane et le sacré, entre la vie et la mort. Cependant, Wole SOYINKA est désespérément optimiste. En effet, la route reste, fondamentalement, un domaine de quête de la sagesse et de la connaissance du dieu Ogun, seigneur de la route d’Ifa.
Wole SOYINKA insiste sur la nécessité de dépasser la tradition et de se détacher de la fascination du passé, pour continuer à explorer la route initiatique de la liberté et de la démocratie. L’Afrique doit croire en-elle-même, si elle veut s’élever au rang des grandes nations.
Bibliographie sélective,
SOYINKA (Wole) «Interviews du 28 Avril 2005, accordée à un journaliste indépendant Simon Stanford et à Tirthankar Changa», Jeune Afrique du 27 novembre 2007 ;
SOYINKA (Wolé), Aké, les années d’enfance, traduction et préface d’Etienne Galle, Paris, Belfond, 1986, 312 pages ;
SOYINKA (Wolé), Art, Dialogue and Outrage : Essays on Literature and Culture, Ibadan : New Horn Press, 1988, 344 pages ;
SOYINKA (Wolé), Baabou, Roi, Paris, Actes Sud Papiers, 2000, 108 pages ; 
SOYINKA (Wolé), Cet homme est mort, , traduction Etienne Galle, Paris, Belfond, 1986, 281 pages ;
SOYINKA (Wolé), Climat de peur, Paris, Actes Sud, 2005, 147 pages ;
SOYINKA (Wolé), Cycles Sombres, traduction d’Etienne Galle, Paris, Silex, 1987, 194 pages ;
SOYINKA (Wolé), Du rouge de cam sur les feuilles, Paris, éditions Nouvelles du Sud, 1992, 61 pages ;
SOYINKA (Wolé), Fous et spécialistes, traduction Eliane Saint-André et Claire Forestier-Perguier, Paris, éditions Nouvelles du Sud, 1992, 83 pages ;
SOYINKA (Wolé), Ibadan, les années pagailles : mémoires 1946-1965, Paris, Actes Sud, 1997, 499 pages ;
SOYINKA (Wolé), Idanre and Other Poems, London, Muthuen, 1967, 88 pages ;
SOYINKA (Wolé), Il te faut partir à l’aube : mémoires, traduction Etienne Galle, Arles, Actes Sud, 2007, 649 pages ;
SOYINKA (Wolé), Isara : périple autour de mon père, traduction Etienne Galle, Paris, Belfond, 1993 369 pages ;
SOYINKA (Wolé), La danse de la forêt, préface de Daniel Maximin, traduction d’Elisabeth Janvier, Paris, l’Harmattan, 2000, 150 pages ;
SOYINKA (Wolé), La mort de l’écuyer du Roi, traduction de Thierry Dubost, Paris, Hâtier, Collection Monde Noir, 2002, 111 pages ;
SOYINKA (Wolé), La récolte de Kongi, traduction Eliane Saint-André et Claire Forestier-Perguier, Paris, Silex, 1988, 86 pages ;
SOYINKA (Wolé), La route, traduction de Christiane Fioupiou et Samuel Millogo, Paris, Hâtier, 1988, 159 pages ;
SOYINKA (Wolé), La tragédie de Mandéla, traduction d’Etienne Galle, Paris, Belfond, 1989, 104 pages ;
SOYINKA (Wolé), Le lion et la perle, Paris, éditions Clé, 1996, 93 pages ;
SOYINKA (Wolé), Le maléfice des jacinthes, traduit par Gérard Meudal, Genève, Zoé, 1999, 126 pages ;
SOYINKA (Wolé), Les Bacchantes d’Euripide, traduction Etienne Galle, Paris, Silex, 1989, 96 pages ; 
SOYINKA (Wolé), Les gens des marais, suivi de un sang fort et les tribulations de frère Jéro, traduction d’Elisabeth Janvier, Paris, l’Harmattan, 1986, 150 pages ;
SOYINKA (Wolé), Les interprètes, traduction d’Etienne Galle, Paris, Présence Africaine, 1991, 413 pages ;
SOYINKA (Wolé), Myth, Literature and the African World, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, 168 pages ;
SOYINKA (Wolé), Ogun Abibiman, London, Rex Collings, 1976, 24 pages ;
SOYINKA (Wolé), Que ce passé parle à son présent, discours à Stockholm, , traduction Etienne Galle, Paris, Belfond, 1987, 54 pages ;
SOYINKA (Wolé), Requiem pour un futurologue, Paris, éditions Nouvelles du Sud, 1992, 79 pages ;
SOYINKA (Wolé), Tania Léon, Le maléfice des jacinthes, Genève, Zoé, traduction Gérard Rendal, collection littérature d’Afrique, 123 pages ;
SOYINKA (Wolé), The Burden of Memory, the Muse of Forgiveness, London, Oxford University Press, 1998, 224 pages ;
SOYINKA (Wolé), Une saison d’anomie, traduction d’Etienne Galle, Paris, LGF, 1993, 382 pages.
2 – Critiques de Wole SOYINKA
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ADEWALE (Maja-Pearce), Wole Soyinka : an Appraisal, London, Heinemann, 1994, 166 pages ;
BIODUN (Jeyifo), Conversations with Wole Soyinka, Jackson, University Press of Mississippi, 2001, 223 pages ;
BONI (Tanella), “L’écrivain et le pouvoir”, Notre Librairie, juillet-septembre 1989, n°98, pages 82-87 ;
BORDELEAU (Francine), “Soyinka, du témoin comme receleur”, Nuit Blanche, magazine littéraire, 1987, n°27, page 25 ;
Centre d’Etudes et de Recherches sur les pays d’Afrique Noire, Wole SOYINKA et le théâtre africain anglophone, Montpellier, Silex, 1985, 178 pages ;
CINGAL (Guillaume), “Notes de lecture, Wole Soyinka, cycles sombres”, Notre Librairie, juillet-sept 2000, n°141, pages 64-65 ;
DAPO (Adelupba), sous la direction de, Before Our Very Eyes : Tribute to Wole Soyinka, Winner of the Nobel Prize for Literature, Ibadan, Spectrum Books, 1987, 213 pages ;
DIAKHATE (Ousmane), «Antonin Artaud et Wole Soyinka : l’imaginaire ancien aux sources de la théâtralité», Annales de la faculté des lettres et sciences humaines, 1994, n°24, pages 147-160 ;
EBEWO (Patrick), Barbs : a Study of Satire in the Plays of Wole Soyinka, Kampala, Uganda : JANyeko Pub. Centre, 2002, 221 pages ;
FIOUPOU (Christiane), “Le pouvoir sur scène : contorsions politico-religieuses dans le théâtre de Soyinka”, Cahiers d’études africaines, 1989, vol 29, n°115-116, pages 419-445 ;
FIOUPOU (Christiane), La route : réalité et représentation dans l’œuvre de Wolé  SOYINKA, Amsterdam, 1994, éditions Kodopi ; 393 pages ;
GALLE (Etienne), “Traduire Wole Gallé”, Notre Librairie, juillet-septembre 1989, n°98, pages 43-51 ;
GALLE (Etienne), “Wole Soyinka, Ibadan, The Penkelmes Years”, Etudes Littéraires Africaines, 1996, n°1, pages 72-74 ;
JEYIFO (Biodun), Wole Soyinka : Politics, Poetics, Postcolonialism, New York, Cambridge University Press, 2005, 322 pages ;
LARSEN (Stephan), A Writer and His Gods : a Study of the Importance of Yoruba Myths and Religious Ideas to the Writing of Wole Soyinka, Thèse, Université de Stockholm, Département d’histoire de la littérature, 1983, 239 pages ;
LISSOSSI (Jean-Bernard), Tradition et modernité dans l’œuvre de Wole SOYINKA, 1989, 112 pages ;
LO (Mahib), Ecriture et politique dans l’œuvre de Wole Soyinka, thèse pour le doctorat, sous la direction de Mamadou Kandji et Mamadou Gaye, Dakar, UCAD, Faculté des Lettres, 2009-2010, 294 pages (Thl 1347) ;
LURDOS (Michèle), Côté cour, côté savane, le théâtre de Wole SOYINKA, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1990, 133 pages ;
MADUAKOR, (Obi), Wole Soyinka : an Introduction to His Writing, New York, Garland, 1986, 339 pages ;
MSISKA (Mpalive-Hangson), Wole Soyinka, Plymouth, Northcote House, 1998, 98 pages ;
NAUMAN (Michel), “Wole Soyinka”, Notre Librairie, juillet-sept 2000, n°141, pages 84-87 ;
OJAIDE (Tanure), The Poetry of Wole Soyinka, Lagos, Malthouse Press, 1994, 140 pages ;
OMOZOTO (Kole), “Au-delà du Prix Nobel”, Notre Librairie, juillet-septembre 1989, n°98, pages 142-144 ;
RICARD (Alain), “Soyinka, un vivant de trop !”, Communication, 2006, vol 79, pages 23-39 ;
RICARD (Alain), “Wole Soyinka et Chinua Achebe : démocratie et nationalisme”, Notre Librairie, avril-juin 1986, n°83, pages 94-97 ;
RICARD (Alain), Wole Soyinka ou l’ambition démocratique, Paris, Silex, Lomé, NEA, 1988, 79 pages ;
SAINT ANDRE UTUDJIAN (Eliane), “Processus d’acculturation et théâtre de Wole Soyinka”, Traduction, terminologie, rédaction, 1993, vol 6, n°2, pages 79-101 ;
SAINT-ANDRE UTUDJAN (Eliane), “Traduction en français : The Beatification of Area Boy, A Lagosian Kaleidoscope”, Notre Librairie, juillet-sept 2000, n°141, pages 89-90 ;
SARR (Souleymane), Le mythe au théâtre : les exemples de Wole Soyinka, Jean Genet et Leroi Jones, thèse de 3ème cycle, sous la direction d’Ousmane Diakhaté, Dakar, UCAD, Littérature comparée, 1999-2000, 238 pages (THL 848) ;
SEVERAC (Alain), “Aspects du roman africain anglophone : un roman engagé ”, Les Langues modernes, mai-juin 1971, n°3, pages 230-242 ;
WABERI (Abdourahman), “Notes de lecture, Wole Soyinka, Le maléfice des jacinthes”, Notre Librairie, juillet-sept 2000, n°141, page 91 ;
WAUTHIER (Claude), «Interview de Wole Soyinka, émission un siècle d’écrivains», Présence Africaine, 1996, n°154, pages 90-92 ;
WRIGHT (Derek), Wole Soyinka Revisited,  New York, Twayne, cop., 1993, 219 pages.
Paris, le 7 juillet 2014, par Amadou Bal BA – Baamadou.over-blog.fr.
Wolé SOYINKA, écrivain nigérian, prix Nobel de Littérature en 1986.
Wolé SOYINKA, écrivain nigérian, prix Nobel de Littérature en 1986.
Wolé SOYINKA, écrivain nigérian, prix Nobel de Littérature en 1986.
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Wolé SOYINKA, écrivain nigérian, prix Nobel de Littérature en 1986.

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30 juin 2014 1 30 /06 /juin /2014 01:04

Ce sont des élections de mi-mandat. Le calendrier électoral du Sénégal ressemble, à s'y méprendre, à celui de ses Ancêtres les Gaulois. En effet, M. Macky SALL a été élu président du Sénégal en 2012. Son mandat s'achèvera en 2017. Dans mon post précédent, je vous avais fait part de la "hollandisation" du pouvoir de Macky SALL (consulter mon blog baamadou.over-blog.fr), c'est à dire une rhétorique séduisante, mais peu de résultats satisfaisants, notamment pour les laissés-pour-compte. Bien qu'il s'agisse d'élections locales, le gouvernement redoute un vote sanction. S'agissant d'un gouvernement de coalition entre le centre gauche et des socialistes, les appétits à l'occasion de ces municipales sont aiguisés, et des alliances contre nature ont vu le jour.

Par ailleurs, le parti au pouvoir, l'APR, est une formation politique très jeune, qui a accédé aux commandes de l'Etat, en moins de 5 ans. Ce qui constitue une performance et une faiblesse. En effet, l'ivresse du pouvoir, ainsi que le manque d'expérience des cadres du pouvoir, leur arrogance ainsi que diverses combines, comme l'histoire rocambolesque de la liste d'Ogo, ont éloigné cette formation du peuple. Le slogan semble être "enrichissez-vous vite !". Se servir au lieu d'être au service de la population, voila la sanction de ces élections locales.

En dépit du départ d'Abdoulaye WADE, le pouvoir religieux a refusé d'appliquer la loi sur la parité pour ces municipales et a défié l'Etat républicain, à Touba, capitale du Mouridisme.

M. Khaly SALL, le maire socialiste de Dakar, la capitale, opposé Grand Yoff à Aminata Touré, la première ministre, conservera t-il le trône, avec un Parti socialiste qui se "soviétise" ? Khalifa a gagné à Grand-Yoff.

Maître Aïssata TALL SALL qui a été évincée, fort injustement, lors de l'élection du Secrétaire Général du PS sénégalais, sera t-elle réélue à Podor ? Apparemment, Mme SALL est sortie victorieuse, avec une avance de 6 voix. Elle a réaffirmé qu’elle restera militante socialiste et a déclaré que «l’achat de conscience n’a pas fonctionné». Elle a été soutenue par Idrissa SECK, de REWMI.

Dans un contexte où le fils de l'ancien président (Karim WADE), est en prison depuis plus d'un an, pour un vaste détournement de deniers publics de plus de 2 milliards d'euros, quel sera le rapport de forces entre la majorité et l'opposition ? L'opposition veut faire de ces élections un referendum contre la politique de M. Macky SALL. Le président SALL, qui refuse toute nationalisation de ces élections, s'est fortement impliqué dans cette bataille.

Avec l'Acte III de la décentralisation, généralisant la communalisation, toutes les communes sont de plein exercice, et sont donc des pouvoirs plus importants, on a vu se développer "le mercenariat politique". Plus de 2700 listes, encadrées de 228 partis politiques, sont en compétition dans ces élections locales. La politique est devenue un moyen pour accéder des privilèges.

La participation a été faible, dans certaines localités. Mais c’est un système compliqué, en dehors de Dakar, Pikine et Guédiaye, il faut voter deux fois, aux municipales et aux départementales, mais quand il y a entre 5 et 30 listes, ce n’est pas simple. Avec les alliances contre nature, et le nombre important de listes électorales (2700) et de partis politiques (228), il est difficile de s’y retrouver.

Un point acquis au Sénégal, en raison de sa longue tradition démocratique, on y vote depuis 1848, les élections sont, en règle générale, pacifiques et transparentes. Il y a eu quelques incidents pendant la campagne électorale qui ont été maîtrisés. Le multipartisme, le pluralisme de la presse, ainsi que les nouvelles technologies, rendent difficiles des fraudes massives. Même la presse d'Etat retransmet en direct, le processus électoral sous le contrôle d'une Commission électorale nationale autonome. Les résultats provisoires sont remontés par les états-majors des partis.

Tels me semblent être les principaux enjeux des élections municipales au Sénégal, dont je vous rendrai compte des résultats significatifs.

Sont élus :

- Khalifa SALL, à Grand Yoff,

- Aïssata TALL SALL à Podor,

- Alioune SALL, frère du président, aux 5 communes de Guédiawaye,

- Abdoulaye Baldé à Ziguinchor,

- Aly NGouille N'Diaye, à Linguère
- Oumar SARR, à Dagana.
Le parti au pouvoir a perdu les grandes villes (Dakar, Saint-Louis, Thies), même s’il a sauvé les meubles dans certaines localités, comme Guédiawaye. Diverses personnalités soutenant le président Macky SALL ont été battues : Seydou GUEYE à la Médina à Dakar, Abou Latif Coulibaly à Sokhone, Abdou SOW, député, Benoît SAMBOU, Ministre, Thierno Alassane SALL, etc. Le PS et le PDS sortent renforcés, Moustapha NIASSE recule et le Réwmi, d’Idrissa SECK stagne.

Ce sont des élections locales qui sanctionnent le gouvernement ; elles ne remettent pas en cause la légalité et la légitimité du pouvoir en place. Mais ce scrutin revêt, indubitablement, une signification politique, dans la perspective des présidentielles de 2017. En effet, il n’y a pas d’avenir pour celui qui ne veut pas agir sur le présent. Par conséquent, le gouvernement de M. Macky SALL serait bien avisé :
- De tenir compte les préoccupations des populations, en termes d’urgence sociale et d’intervention dans les grands projets (inondations, énergies, infrastructures, éducation et santé pour tous) ;
- D’élargir et consolider sa majorité politique ; élu à 65% la base politique de M. Macky SALL est mise à rude épreuve ;
- de professionnaliser et mobiliser l’APR, le parti présidentiel, qui pêche par sa jeunesse, son manque de culture politique et de solidarité et sa grande indiscipline. L’APR devrait se mobiliser, non pas autour de stratégies d’ambitions personnelles, mais en vue des demandes de la population qui émergent de ces élections de mi-mandat.

Paris, le 29 juin 2014. M. BA Amadou http://baamadou.over-blog.fr/

M. Khalifa SALL, socialiste, réélu maire de Dakar, capitale du Sénégal.

M. Khalifa SALL, socialiste, réélu maire de Dakar, capitale du Sénégal.

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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 12:42

N.B. Cet article a été publié dans le journal «Le Ferloo», édition du 9 juin 2014.

Coluche est mort, tragiquement des suites d’un accident de la circulation, le 19 juin 1986, à Opio, dans les Alpes-Maritimes. Comme le temps passe vite, 29 ans déjà ! Michel Gérard COLUCCI, de son vrai nom, est né le 28 octobre 1944, à Paris 14ème, d’un père italien, Honorio COLUCCI (1910-1947), peintre en bâtiment, et d’une mère française, Simone BOUYER, dite Monette, une employée chez le fleuriste Baumann. Et voila, Mme LE PEN, un immigré de plus !

Son père meurt prématurément et le laisse orphelin à l’âge de trois ans. «Quand j’étais petit à la maison, le plus dur c’était la fin du mois. Mais c’est surtout les trente derniers jours.», dit Coluche dans un de ses sketches. Sa mère, pour boucler les fins de mois difficiles, trouve un deuxième emploi de vendeuse de billets de loterie, puis de conditionneuse dans un laboratoire pharmaceutique. Monette qui a deux enfants mineurs, fait tout pour que son Michel soit un garçon bien élevé. Monette s’étonne de la rapidité avec laquelle Michel a fait siennes les grossièretés des gamins de son école, alors qu’elle prônait, à table, un langage châtié. Le futur artiste anarchiste «comprend, confusément, que cette langue et les attitudes requises par Monette, sont une forme de servitude, d’allégeance au modèle bourgeois, un modèle pourtant qui oppresse» souligne Sandro CASSATI, un de ses biographes. Coluche veut faire plaisir à sa mère en se faisant le plus vulgaire de la classe, mais le plus adorable des fils. Elève dissipé, parfois insolent, Michel a une intuition profonde, un trait de caractère qu’il conservera toute sa vie, qu’il n’y a rien d’utile à apprendre de l’école, autant rigoler un peu. Il a déjà la psychologie du clown qui fait rire les élèves des rangs du fond parce qu’il tient tête à l’instituteur. Coluche a l’art de renverser les rapports de force, à coup de blagues et dérision. C’est un méchant petit marrant : «Je foutais le bordel, c’était pas pour rire, c’était pour foutre le bordel. J’ai toujours été plus subversif que comique.», dit Coluche. Il rate, dit-on, volontairement, son certificat d’études primaires. Coluche erre dans Montrouge, une cité des Hauts-de-Seine, proche banlieue parisienne, à l’époque, morne et désolée ; une ville cafardeuse où s’entassent des ouvriers, loin de la mixité sociale. A la cité de la Solidarité, à Montrouge, on est pauvre, ou très pauvre ; un monde résigné où on a le choix entre l’usine ou le chômage. En 1965, Coluche est renvoyé du service militaire, à Lons-le-Saunier, dans le Jura, pour insolence, indiscipline et impertinence.

Coluche ne voulait pas, comme sa mère, travailler pour un patron. Sa mère espérait que son garçon accepterait ce que l’hérédité réserve, de mieux, aux enfants des pauvres : devenir petit commerçant. On se tue à la tâche, mais on sait pourquoi. Adolescent, Coluche a failli mal tourner. «Voler, c'est quand on a trouvé un objet avant qu'il ne soit perdu», dit Coluche dans un de ses sketches. Coluche enchaîne alors de petits boulots, pour échapper à la délinquance. Michel prend le pseudonyme de «Coluche» à l’âge de 26 ans, tout au début de sa carrière d’artiste. Coluche passionné de guitare, sans être virtuose, apprend à jouer et à chanter, notamment au «Vieux Bistrot», dans l’Ile Saint-Louis, à Paris. Sa rencontre, en 1968, avec Romain BOUTEILLE, un libertaire non résigné, auteur de nombreuses pièces de théâtre, est un tournant majeur dans la vie de l’artiste. «Ce qu’il m’a appris, je lui ai piqué», dit Coluche. Il démarre dans les cabarets, notamment au Café de la Gare, le 12 juin 1969, à Montparnasse, dans le 14ème arrondissement de Paris. A Europe 1 et à Radio Monte Carlo, il est renvoyé pour ses «provocations». En 1971, Coluche fonde sa troupe, «Le vrai Chic Parisien» et monte «Thérèse est triste» (elle rit quand elle baise). Ses sketches «l’histoire d’un mec», ainsi que le «Schmilblick» en 1974, le propulsent au devant de l’actualité. A partir de 1969, avec «Le Pistonné», puis en 1977 avec «L’Aile ou la Cuisse», Coluche entame une carrière cinématographique. Il occupe des rôles de second plan au cinéma avant de camper des personnages plus centraux, puis de tenir le haut de l'affiche durant les années 1980, essentiellement pour des comédies. Coluche obtient un César du meilleur acteur en 1984, dans «Tchao Pantin», un film dramatique de Claude BERRI.

Issu du café-théâtre, Coluche reprend souvent à l'écran son personnage de Français moyen, râleur, vulgaire et irrespectueux qui lui a permis, au music-hall, d'obtenir une forte renommée populaire. Caustique, hilarant et revendiquant son mauvais goût, Coluche n’en est pas moins devenu l’un des comiques les plus appréciés en France et en Afrique. Dans cette France, à peine sortie du conservatisme étriqué et corseté du Gaullisme, Coluche, par son franc-parler, sa dérision, ne redoute rien, ni de choquer, ni d’agacer. C’est l’histoire d’un mec, d’un humoriste impertinent. Coluche assume sa grossièreté, mais sans jamais tomber, selon lui, «dans la vulgarité». Coluche nous a donné la mesure de son talent, à travers justement sa grande liberté d’expression, en adoptant un ton nouveau et provocateur, en s’attaquant aux tabous, puis aux valeurs morales et politiques de la France de la fin du XXème siècle.

Les âmes bienpensantes se sont souvent offusquées de la soi-disante vulgarité de Coluche qui est, en fait, un artiste engagé au grand coeur. La dérision violente dont Coluche use, pour dénoncer les stéréotypes de la société contemporaine, est inséparable de sa profonde sensibilité, de sa position d’artiste humaniste et intellectuel qui fait bouger les lignes. En effet, j’oserai dire que Coluche est un intellectuel, au sens où l’entendait Jean-Paul SARTRE : «l’intellectuel c’est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas». C’est quelqu’un qui aspire à l’universel de la Vérité. Coluche, à travers ses sketches, a bien dépeint la société française dans ce qu’elle a de retors, mais aussi de généreux. Il a renvoyé à la France, comme dans un miroir, sa propre image, en la mettant face à ses démons, ses angoisses, ses doutes et ses espérances. Cette position d’artiste intellectuel est perceptible dans les prises de positions subversives de Coluche, notamment à trois niveaux :

I – Coluche, un appel à redonner à la Politique et l’Administration leurs lettres de noblesse

Libertaire et proche du journal Hara-Kiri, tour à tour provocateur ou agitateur de positions sociales, Coluche, en posant sa candidature le 26 octobre 1980, pour l’élection présidentielle de 1981, a, avant les autres, montré que les hommes politiques ne sont plus crédibles ; ce sont des saltimbanques et des menteurs. La Politique a perdu une grande partie de sa noblesse et de sa grandeur. La Politique a été confisquée par des professionnels mus, essentiellement, pour leur carrière, et qui sont coupés des réalités. Et voici la tonitruante déclaration de candidature, «anti-système» et anarchiste, de Coluche aux présidentielles de 1981 : «J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques, à voter pour moi, à s’inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle. Tous, ensemble, pour foutre le cul avec Coluche. Le seul candidat qui n’a aucune raison de vous mentir». Avec cette «candidature anti-candidature», de «rigolard extrêmement grossier», comme il l’a souligné dans le «Monde Libertaire» n°385 du 22 janvier 1981, Coluche fait le procès de la classe politique enfermée dans ses mensonges, et qui ne s’intéresse que très peu aux exclus. Coluche, crédité de 16,1% dans les sondages, va inquiéter toute la classe politique. A la suite de diverses pressions, Coluche va retirer, le 16 mars 1981, sa candidature aux présidentielles.

Le discrédit de la classe politique, aux yeux de l’opinion publique, a bien été souligné avec éclat dans les sketches de l’artiste. En effet, Coluche a dénoncé la classe politique, dans ce qu’elle a de manque de probité, de transparence ou d’exemplarité. Politiquement incorrect, Coluche est incontrôlable. «Je ferai aimablement remarquer aux hommes politiques qui me prennent pour un rigolo, que ce n'est pas moi qui ait commencé». «Le plus dur pour les hommes politiques c'est d'avoir la mémoire qu'il faut pour se souvenir de ce qu'il ne faut pas dire». «Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit». «La Droite vend des promesses et ne les tient pas. La Gauche vend de l’espoir et le brise». «Ne croyez pas au Père Noël, il risque d’être candidat». «Le gouvernement s’occupe de l’emploi. Le Premier Ministre s’occupe personnellement de l’emploi. Surtout du sien». « Les sondages, c’est pour que les gens sachent ce qu’ils pensent ». «C’est pas compliqué, en Politique, il suffit d’avoir une bonne conscience, et pour ça, il faut avoir une mauvaise mémoire». «La chambre des députés, la moitié sont bons à rien. Les autres sont prêts à tout». «Le communisme c’est une des maladies graves qu’on n’a pas encore expérimentées sur les animaux». «Les politiciens, il y en a, pour briller en société, ils mangeraient du cirage». «La dictature c'est "Ferme ta gueule !", la démocratie c'est "Cause toujours !". «Quand vous posez une question à un homme politique, normalement après sa réponse vous ne vous souvenez plus de votre question !». «Le capitalisme c'est l'exploitation de l'homme par l'homme. Le communisme c'est le contraire».

Coluche a interpellé une certaine fonction publique indolente, afin qu’elle soit à la hauteur de la mission de service public dont elle est investie, comme l’avait fait Georges COUTERLINE, à travers sa satire, «Messieurs les ronds-de-cuir». «Dans l’administration, on ne doit pas dormir au bureau le matin, sinon on ne sait pas quoi faire l’après-midi». «Pourquoi les fonctionnaires ne regardent pas à la fenêtre le matin ? Parce qu'ils ne sauraient plus quoi faire l'après-midi». «L'administration en France, c'est très fertile. On plante des fonctionnaires, il y pousse des impôts». «La hiérarchie c'est comme une étagère, plus c'est haut, plus c'est inutile». «Les chefs sont comme les nuages, quand ils disparaissent, il fait un temps magnifique». «Les administrations c’est des endroits où quand on arrive en retard, on croise ceux qui s’en vont en avance».

II – Coluche, un artiste généreux et solidaire avec les exclus

Coluche en s’investissant pleinement, en 1985, dans le démarrage des Restaurants du Cœur, avait mis en exergue le scandale des inégalités dans les sociétés industrielles. Au début des années 80, les sociétés occidentales n’avaient pas bien pris en compte le désespoir des exclus. Or, progressivement, la marginalité n’est plus folklorique, et ne concerne plus que quelques clochards. L’exclusion, même dans les pays riches, est devenue un phénomène de masse qui va plonger, durablement, la société dans un traumatisme sans précédent. Le terme de «sans domicile fixe» (S.D.F.), apparaît comme pour, pudiquement, cacher cette nouvelle misère des pays nantis. Ce sont ces changements lents, mais profonds, que la classe politique, engluée dans ses certitudes et dans la défense de ses privilèges, a du mal à analyser et prendre en charge. Le législateur reconnaîtra, mais par la suite, la portée très politique de ce geste du comédien, en faisant voter dans la loi de finances de 1989, le 23 décembre 1988, une disposition reconduite chaque année, dite «loi Coluche», qui exonère d’impôts les sommes versées à une organisation caritative.

Coluche a développé la prise de conscience que nous perdrions notre dignité à laisser se développer l’exclusion. Coluche, orphelin très jeune a connu les privations. N’ayant pas oublié d’où il venait, Coluche est un révolté, sans concession, contre les inégalités, notamment contre les exclusions. Et le dit haut et fort. «Dieu a dit : je partage en deux, les riches auront de la nourriture, les pauvres de l’appétit». «L’argent ne fait pas le bonheur des pauvres. Ce qui est la moindre des choses». «Y’a des gens qui ont des enfants parce qu’ils n’ont pas les moyens de s’offrir un chien». «On croit que les rêves, c’est fait pour se réaliser. C’est ça le problème des rêves : c’est que c’est fait pour être rêvé». «Je ne suis pas un nouveau riche, je suis un ancien pauvre». «Le monde appartient à ceux dont les ouvriers se lèvent tôt». «Qu’est-ce qu’il fait l’Ethiopien quand il trouve un petit pois ? Il ouvre un supermarché».

III – Coluche, un militant antiraciste, pour l’égalité et la fraternité

Après la percée du Front National aux élections municipales à Dreux, en mars 1983, Coluche, toujours visionnaire et artiste engagé, n’a pas eu peur, pour son image, d’affirmer sa position antiraciste en devenant en 1984, lors des rencontres informelles à l’hôtel Lutétia, à Paris, un des membres fondateurs de SOS-Racisme. Très intuitif, Coluche a bien senti que cette poussée de la peste brune n’était pas qu’un phénomène éphémère de protestation contre la classe politique traditionnelle, comme on veut encore, plus de 30 années après, nous le faire admettre. Le vote Front National, durablement incrusté dans ce pays des droits de l’Homme, est devenu un acte d’adhésion aux idées nauséabondes du racisme. Fils d’un immigré italien et défenseur des valeurs républicaines, Coluche jusqu’au dernier souffle, s’est constamment battu pour l’égalité, la fraternité et le bien-vivre ensemble.

Coluche, affublé du drapeau républicain, est un éveilleur de conscience devant la montée du racisme qu’il a tout de suite bien cernée et brocardée. «Il y a quand même moins d’étrangers que de racistes en France». «Le changement, c'est quand on prendra les Arabes en stop». «Dieu a dit : il y aura des hommes blancs, il y aura des hommes noirs, il y aura des hommes grands, il y aura des hommes petits, il y aura des hommes beaux et il y aura des hommes moches, et tous seront égaux ; mais ça sera pas facile… Et puis il a ajouté : il y en aura même qui seront noirs, petits et moches et pour eux, ce sera très dur !». «Si tu es raciste, alors pourquoi tu cherches à bronzer ?». «Je n’ai rien contre les étrangers. Le problème, c’est que d’une part, ils ne sont pas français pour la plupart. Et selon le pays où on va, ils ne parlent pas le même étranger». «Alors les plaisanteries qui courent sur Jean-Marie LE PEN, comme quoi il aurait du sang étranger (...) sur son pare-chocs. Il en a, oui, mais c'est tout !». «Est ce que tu sais comment sauver Le Pen de la noyade ? Non. Tant mieux!». «On dit dans la presse : «Le Pen dépasse les borgnes, il exagère. En tout cas, à la télé, il fait führer». «Savez-vous ce qui frappe, le plus, les Algériens quand ils viennent en France ? C’est la Police». «Tous les étrangers seraient bien mieux dans leur pays. La preuve, nous on y va en vacances».

Coluche, à l’image de la société française, affectionne les blagues grivoises, les histoires drôles, des vertes des pas mûres et des bien saignantes. «L’irrespect se perd. Je suis ici pour le rétablir», disait Coluche. Par conséquent, oreilles chastes et esprits prudes ne lisez point les passages suivants. «Il n’y a pas de femmes frigides. Il n’y a que de mauvaises langues». «Bonjour Monsieur, je viens vous demander le vagin de votre fille. Vous voulez dire la main ? Non. Si c’est avec la main, je peux le faire moi-même». «Dieu a créé l’alcool pour que les femmes moches baisent quand même». «Le sexe, c'est comme la belote, si t'as pas un bon partenaire, faut avoir une bonne main». «Avant, je me souviens à la plage, il fallait écarter le maillot pour voir les fesses, aujourd'hui il faut écarter les fesses pour voir le maillot». "La bigamie, c'est quand on a deux femmes ; et la monotonie, c'est quand on n'en a qu'une". «Certains hommes aiment tellement leur femme que, pour ne pas l'user, ils se servent de celle des autres». «Les hommes mentiraient moins si les femmes posaient moins de questions». «L'Amour, c'est comme la grippe, on l'attrape dans la rue, on la résout au lit». «C’est un mec qui vient voir un vieux et qui lui dit : j'ai l'intention d'épouser votre fille ! Mais, vous avez vu ma femme ? Oui, mais je préfère quand même épouser votre fille". «Savez-vous comment on appelle une frite enceinte ? Une pomme de terre sautée».

Coluche raisonne, parfois, par l’absurde afin de mieux interpeler nos consciences. C’est un pince-sans-rire. «Il faut se méfier des comiques, parce que quelquefois ils disent des choses pour plaisanter». «Je ne suis pas superstitieux, ça porte malheur». «Je suis capable du meilleur et du pire. Mais, dans le pire, c’est moi le meilleur». «Si j’ai l’occasion, j’aimerais mieux mourir de mon vivant».

En définitive, les sketches de Coluche n’ont rien perdu de leur lucidité, de leur violence, et apparaissent, pour une large part, comme étant visionnaires et d’actualité. Son humour dévastateur, son culot, ses provocations et son humanisme, ont conduit Coluche au Panthéon de l’affection. Mon cher Coluche, tu nous manque énormément ; ce n’est pas drôle un Front National à 25%. Aussi, là où tu es, je te dis, tout simplement : «Salut l’Enfoiré, mon Pote !».

Bibliographie très sélective

Coluche, Brève autobiographie, L’Aurore du 4 septembre 1974 ;

Coluche, La France pliée en quatre, Paris, Calmann-Lévy, 1981, 215 pages ;

Coluche, L’horreur est humaine, Paris, Librairie Générale Française (LGF), 2006, 249 pages ;

Coluche, Coluche, Président, Paris, M. Lafon, 1993, 199 pages ;

Coluche, Elle est courte, mais elle est bonne, Paris, LGF, 2002, 187 pages ;

CASSATI (Sandro), Coluche, du rire aux larmes, Paris, 2011, City éditions, 234 pages ;

DUREAU (Christian), Coluche : le roi du gag, Paris, D. Carpentier, 2011, 109 pages ;

TENAILLE (Frank), Le Roman de Coluche, Paris, Seghers, 1986, 259 pages ;

DEVILLIERS (Manuel), Coluche : du rire au cœur, Paris, Desclée de Brouwer, 1996, 135 pages ;

MARTINEZ (Aldo), VALGUELSY (Jean-Michel), PARIS (Ludovic), Coluche, à cœur et à cris, Paris, Librairie Générale Française, 1988, 287 pages ;

BOGGIO (Philippe), Coluche, l'histoire d'un mec, Paris, Editions J’ai Lu, 1992, 505 pages ;

MALLAT (Robert), Coluche, Devos et les autres, Paris, L'Archipel, 1997, 307 pages ;

PARIS (Ludovic) et DELPIERRE (Dominique), Coluche, cet ami-là, Paris, Michel Lafont, 2001, 212 pages;

VAGUELSY (Jean-Michel), Coluche, roi du cœur, Paris, Plon, 2002, 261 pages ;

PASCUITO (Bernardo), Coluche : toujours vivant, Paris, Payot, 2006, 235 pages ;

COURLY (Eric), GILLET (Bruno) et GRATON (Jean), Coluche, c’est l’exploit d’un mec, Paris, Edition Graton, 1999, 48 pages ;

FRETAR (Romain), Coluche : L'Arme au Cœur, Paris, Éditions Alphée- Jean-Paul Bertrand, 2009, 181 pages ;

WAQUET (Jean), Coluche, Paris, Soleils Production, 2006, 79 pages.

Paris, le 10 juin 2014. M. Amadou BA – http://baamadou.over-blog.fr.

Coluche, artiste, humaniste, antiraciste et fondateur des Restos du Coeur.

Coluche, artiste, humaniste, antiraciste et fondateur des Restos du Coeur.

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1 juin 2014 7 01 /06 /juin /2014 13:51

Le Parti socialiste sénégalais va aborder son 15ème congrès, à Dakar, les 6 et 7 juin 2014, dans un contexte particulièrement difficile. Le P.S. est confronté à des questions de leadership, d’alliance, de stratégie et de lisibilité de sa ligne politique.

Un des objectifs de ce congrès est de renouveler le mandat de ses instances, largement arrivé à expiration ; c’est le 2ème congrès sur une période de 15 ans. Héritier de la SFIO, du Bloc Démocratique Sénégalais et de l’Union Progressiste Sénégalaise, le PS avait, jusqu’ici, privilégié le débat, l’échange et la démocratie interne. M. Ousmane Tanor DIENG, Secrétaire Général sortant, avait promis de ne pas se représenter. Mais on sait que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Comme l’a dit Amadou Hâmpaté BA «La parole vaut ce que vaut l’Homme. L’Homme vaut ce que vaut sa parole». La classe politique ne peut être crédible que si l’on «dit ce qu’on fait et on fait ce qu’on dit», en référence à un slogan de Lionel JOSPIN.

Suite à un appel de candidatures, Ousmane Tanor DIENG, le Secrétaire Général sortant, devait, pour la première fois, affronter une femme, l’avocate Aïssata TALL SALL. Les observateurs y avaient vu un double signe de la vitalité du Parti socialiste, héritier d’une grande tradition démocratique au Sénégal.

D’une part, ne serait-ce que la démocratie interne au sein d’un parti, tant redoutée en Europe et particulièrement combattue en Afrique, allait être expérimentée par le Parti Socialiste Sénégalais. Je me disais, qu’une fois de plus, le Sénégal allait réaffirmer, en Afrique, sa vocation historique à servir de modèle de démocratie.

D’autre part, au moment où la loi sur la parité, votée en 2004, a été remise en cause par les religieux pour les élections du 29 juin 2014, en violation flagrante des principes républicains, le Parti socialiste sénégalais allait réagir de façon vigoureuse, et surtout symbolique, en mettant en compétition une femme pour le poste de Secrétaire Général d’un grand parti de gouvernement. Qu’elle gagne ou qu’elle perde, l’essentiel n’est pas là. Les symboles ont une grande importance en Politique et permettent de faire bouger les lignes.

Et voila que le vendredi 30 mai 2014, Mme Aïssata TALL SALL est évincée de cette élection interne, sans que les vraies raisons de ce putsch ne soient vraiment décelables. M. Ousmane Tanor DIENG sera donc élu Secrétaire général, sans mener la bataille. Officiellement, les instances dirigeantes redoutent que ce débat interne n’abîme encore davantage le PS déjà mal en point. D’autres disent que les jeux sont faits, avec son trésor de guerre, acquis de longue date, Tanor lors du renouvellement des instances, s’est octroyé une majorité confortable pour se faire réélire Secrétaire Général, sans coup férir. Qu’importe ! Mon parti ne doit pas avoir peur du débat, dès l’instant que celui-ci porte, non pas sur les personnes, mais sur les idées, la ligne politique du Parti, ses alliances et sa stratégie.

Je redoute, par conséquent, que ce congrès des 5 et 6 juin 2014 ne soit une rencontre pour rien, une manifestation folklorique pour se rassurer et se complimenter. Songez seulement que le PS, qui a dirigé le Sénégal de 1960 à 2000, ne représente maintenant que 11% des électeurs.

En vue du congrès, la direction du PS a communiqué aux militants un rapport d’orientation de 39 pages, intitulé «Valeurs socialistes et défis de notre époque». Le Socialisme y est défini comme «La rationalité et partant, l’efficacité, la justice sociale fondée elle-même sur la solidarité humaine». Soit ! La première partie de ce document traite sur 30 pages, le bilan des Socialistes au gouvernement. La deuxième partie, sur 4 pages, est consacrée aux défis du XXIème siècle et les solutions socialistes. La troisième partie, en 5 pages, est consacrée au rôle des partis politiques dans une société en pleine mutation.

Il va de soi, que l’héritage des Socialistes en termes de construction d’un Etat démocratique et d’une Nation sénégalaise, est globalement positif. C’est un passé glorieux dont ne pouvons qu’être fiers. Mais si l’alternance est intervenue en 2000, et que le PS est dans l’opposition depuis 12 ans, et qu’il ne cesse de reculer, dangereusement, scrutin après scrutin, c’est que les Sénégalais ont quelque chose à nous reprocher. Tout n’est pas rose. Cette longue évaluation du bilan des socialistes au gouvernement, manque de distance critique et d’examen de conscience. Certes, notre dette à l’égard du président SENGHOR, en termes d’indépendance pacifique, de cohésion nationale, d’identité culturelle et de prestige du Sénégal dans le monde, est immense. Toutefois, certaines mesures arbitraires ou autoritaires (enfermement sur une durée excessive de Mamadou DIA et de ses compagnons, répressions des mouvements étudiants, longue période de monopartisme, etc.), ainsi que son anticommunisme, sans discernement, ont quelque peu terni son image. Même si Abou DIOUF, dans le sillage du président SENGHOR est un grand démocrate qui a permis une alternance pacifique, dont on est fier, il ne nous a pas laissé de grandes réalisations. Ses 20 ans au pouvoir ont été deux décennies perdues. Cet immobilisme et ce manque de dynamisme, et vivant dans un passé glorieux, mais révolu, n’a pas tenu compte des profondes aspirations des Sénégalais à mieux vivre. C’est le reproche que nous renvoient les Sénégalais. Plus grave encore, pendant le règne d’Abdou DIOUF, et à partir de 1996, le PS, et à défaut d’avoir une vision stratégique pour l’avenir, le débat qu’avait initié le président SENGHOR, s’est transformé en conflit de personnes. Le PS porte encore les stigmates des défections de Djibo KA, de Robert SAGNA, ainsi que le conflit fratricide entre Tanor et Moustapha NIASSE. Si une alliance était intervenue en 2012 entre Tanor et Moustapha NIASSE, c’est le PS qui serait, actuellement, aux commandes du Sénégal. Espérons que cette compétition entre Tanor et Aïssata TALL SALL ne portera encore un préjudice au Parti Socialiste. Les militants s'interrogent : pourquoi maître Aïssata TALL a t-elle jeté, facilement, l'éponge, sans aucune résistance ? y aurait t-il eu un deal au sommet, en vue d'un partage du gâteau ? Maître SALL serait-elle téléguidée par Macky SALL en vue de ramasser les miettes du PS ? Les rumeurs folles ne cessent d'alimenter le Web.

La deuxième partie de ce rapport constate que le néo-libéralisme a échoué. La troisième partie considère que le PDS d’Abdoulaye WADE n’a pas été à même de résoudre les problèmes des Sénégalais que seul le PS pourrait prendre en charge. C’est à l’honneur du Secrétaire Général Ousmane Tanor DIENG d’avoir refusé toute compromission avec Abdoulaye WADE. Notre objectif de le faire partir en 2012 a été atteint. En revanche, bien des Socialistes s’interrogent sur l’opportunité de notre présence au gouvernement de Macky SALL. Pour eux, le PS qui travaille avec l’ancien Premier Ministre de WADE, M. Macky SALL, «fait du WADE, sans WADE». Le constat général dressé, après deux ans au pouvoir, est la «hollandisation» du pouvoir de M. Macky SALL dont les résultats, en termes d’aide aux populations en difficulté, sont particulièrement médiocres.

Le Sénégal compte plus de 166 partis politiques. Cependant, aux dernières élections présidentielles de 2012, seuls 5 partis politiques sortent du lot et totalisent 95 % des voix. Trois partis politiques sont d’inspiration libérale (le PDS de maître Abdoulaye WADE, l’APR de M. Macky SALL et REWMI de M. Idrissa SECK). Deux partis sont de la mouvance socialiste (Le Parti Socialiste avec Tanor DIENG et l’Alliance des Forces de Progrès de M. Moustapha NIASSE). Avec qui s’allier ?

Faut-il récréer un grand parti socialiste ? Comment sera désigné le candidat du PS aux présidentielles de 2017 ? Autant de questions que le rapport introductif ne clarifie pas. Pendant ce temps, le Parti Socialiste continue sa lente décadence. Désormais, le Parti Socialiste est face à son destin : se renouveler, se remettre en cause, ou périr. Déjà ce n’est pas facile d’être dans l’opposition, mais jusqu’à ce quel niveau les militants socialistes accepteront-ils la marginalisation de leur parti, sans réagir ?

M Ousmane Tanor DIENG est un authentique socialiste et un homme d'Etat. J’espère que l’intérêt du parti prévaudra sur le reste.

Pour ma part, en ces temps difficiles, et plus que jamais, les Sénégalais ont besoin d’un Parti Socialiste puissant, et qui réaffirme ses principes de démocratie, de laïcité, de transparence dans la sphère publique, de bonne et saine gestion de nos faibles deniers publics, de justice, de compassion et de bienveillance à l’égard des plus faibles.

Maître Aïssata TALL SALL, membre du Bureau politique, et Ousmane Tanor DIENG, Secrétaire Général, du Parti socialiste du Sénégal.

Maître Aïssata TALL SALL, membre du Bureau politique, et Ousmane Tanor DIENG, Secrétaire Général, du Parti socialiste du Sénégal.

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31 mai 2014 6 31 /05 /mai /2014 19:45

Ce samedi 31 mai 2014, j’ai assisté, à la rue Danielle CASANOVA, à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, près de Paris, à une étonnante et chaleureuse cérémonie de remise du diplôme de docteur en philosophie et théologie à un ami, Pascal BONIN.

Le docteur Pascal BONIN, originaire de Côte-d’Ivoire, est un élu socialiste à Etampes dans l’Essonne. Aussi, Mme Marie-Thérèse WACHET, chef de l’opposition dans cette ville, «Etampes qui Ose et agit», ainsi que son conjoint, étaient présents à cette occasion. De nombreux militants socialistes étaient également présents, dont Louis Mohamed SEYE et Pierre PASTEL.

Je savais que Pascal, militaire de carrière, est un poète, membre du Collectif des étudiants Nègres, et président de l’association «Synergies Citoyennes». Mais c’est le militantisme au sein du Parti Socialiste, notamment pour la diversité en politique, qui nous a rapprochés.

Ce que je savais moins, c’est l’engagement, en qualité de pasteur itinérant, de Pascal BONIN, au sein de l’Eglise évangéliste baptiste. Moi qui suis de confession musulmane, j’ai appris que les baptistes n’ont pas de Pape, ils ne croient pas à la Vierge, et les pasteurs peuvent se marier. Aussi, la famille Pascal était présente à la cérémonie de graduation.

C’est le docteur Roger RICHARDSON, président de la Rhema University, à Orlando, (Floride) aux Etats-Unis, qui a présidé la cérémonie. J’ai été épaté par le professeur RICHARDSON, dans ses grandes aptitudes à la communication, et sa façon d’interpeler l’assistance avec une spontanéité déconcertante. Les amis de Pascal ont été convoqués à la tribune pour témoigner sur ses qualités personnelles et morales.

La thèse du docteur Pascal BONIN a porté sur la relation entre les Musulmans et les Chrétiens. Ce qui atteste bien de la dimension humaniste de notre ami Pascal qui insiste, dans sa vie, sur ce qui unit et non sur ce qui divise. La différence n’est pas un mal, mais une source d’enrichissement mutuel et de complémentarité. C'est un puissant message d'Amour ces temps troublés et de doute. Pascal nous invite à n'avoir pas peur, et à entrer dans l'espérance.

La cérémonie, comme dans les églises noires américaines, a été particulièrement joyeuse et festive. La musique et la danse nous ont, vite, fait oublier le retard de démarrage de la remise du diplôme. Tantôt, il fallait se lever, danser, applaudir ou dire louer le Seigneur. J’étais un peu perdu dans le cérémonial. J’ai observé et suivi ce que faisaient les autres.

Le tout s’est terminé par cette prière « Notre Père ».
Notre Père, qui êtes aux cieux,
que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive,
que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour.
Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous laissez pas succomber à la tentation.
Mais délivrez-nous du mal.
Ainsi soit-il.
Car c'est à Toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles.

Paris, le 31 mai 2014. M Amadou Bal BA - Baamadou.over-blog.fr.

Pascal BONIN, à droite.

Pascal BONIN, à droite.

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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 10:29

En France et en Afrique, on connaît certains écrivains antillais célèbres, comme Léon GONTRANS-DAMAS (1912-1978), Aimé CESAIRE (1913-2008), chantres de la Négritude, et Edouard GLISSANT (1928-2011), prix Renaudot en 1958, pour la Lézarde, Patrick CHAMOISEAU (né le 3 déc. 1953, à Fort-de-France), prix Goncourt 1992, avec son roman Texaco, champions de la créolité. Mais qui connaît Vincent PLACOLY ?

J’avoue que, jusqu’au 21 mars 2014, date de ma visite au Salon du livre, Porte de Versailles, à Paris, au stand de l’Outre-mer, pour rencontrer Mme Marie-Andrée CIPRUT, je n’avais jamais entendu parler de Vincent PLACOLY.

Les auteurs d’un ouvrage, «Vincent PLACOLY : un écrivain de la décolonisation», les professeurs CHALI et ARTHERON, étaient présents, et m’ont dédicacé leur ouvrage collectif. «Pour une lecture riche et ouverte, de l’écriture placolienne. Bonne lecture et merveilleux voyage littéraire», me dit Jean-Georges CHALI, maître de conférences en Littérature comparée à l’Université des Antilles et de la Guyane (UAG). «Pour Amadou, en vous souhaitant une bonne lecture et un fructueux voyage en terre placolienne», écrit M. Axel ARTHERON », doctorant à l’Institut de recherche en études théâtrales de Paris III, Sorbonne Nouvelle et professeur au Département des Lettres à l’Université des Antilles et de la Guyane.

Vincent PLACOLY est méconnu du grand public. Et pour cause ?

PLACOLY est un écrivain, authentiquement, révolutionnaire, «dans la perspective d’une émancipation intellectuelle et d’un épanouissement de l’Homme», dit Jean-Georges CHALI. A l’instar d’Aimé CESAIRE, Vincent PLACOLY est un griot des temps moderne, «la voix de ceux qui n’ont pas de voix». En effet, PLACOLY a été marqué par les émeutes de 1959, à Fort-de-France qui ont causé la mort de trois jeunes. Ce qui a conduit à une radicalisation des positions du Parti Communiste qui réclame l’autonomie. La génération de PLACOLY, c’est celle des indépendances des pays africains, de la toute puissance intellectuelle de Frantz FANON, ainsi que de la révolte des étudiants de mai 1968. PLACOLY, était étudiant en France, pendant cette période troublée. Aussi, il n’est pas étonnant que le Groupe Révolutionnaire Socialiste de Vincent PLACOLY réclame l’indépendance des Outre-mer. «Vincent, était un être qui s’est battu et n’a cessé de se battre pour l’humilité, l’humanité, la liberté, la dignité et la prise de conscience de soi», dit Gilbert PAGO, un co-fondateur avec PLACOLY, du Groupe Révolutionnaire Socialiste (GRS), d’obédience trotskiste. A la suite de la création du GRS, le gouvernement va tenter, sur le fondement de l’Ordonnance du 15 octobre 1960, d’exiler Vincent PLACOLY en France métropolitaine. Une forte mobilisation des syndicats d’enseignants va faire plier le gouvernement qui renoncera à muter PLACOLY. PLACOLY incarne la Gauche de la Gauche. Ainsi, le manuscrit que PLACOLY s’apprêtait à publier, à la veille de sa mort, «Le cimetière des vaincus», retrace une violente querelle avec les grandes maisons d’édition parisiennes (Seuil et Gallimard), qui voulaient l’engager dans une écriture «exotico-fleuriste ». Suivant Daniel SEGUIN-CADICHE, un de ses biographes, cette exigence des éditeurs a été considérée par PLACOLY, comme «d’obscures pulsations racistes et paternalistes». Pour Gilbert PAGO, le compagnon de route : «PLACOLY était un homme libre, qui refusait les idées toutes faites, le dogmatisme, la censure idéologique, les préjugés».

Vincent PLACOLY est né le 21 janvier 1946 au MARIN, en Martinique, de parents instituteurs. Décédé le 6 janvier 1992, Vincent PLACOLY est un enseignant, écrivain, dramaturge et militant politique. En classe de Première en 1960, c'est la découverte de Frantz FANON et des "Damnés de la terre", un livre interdit à l'époque et qui circule sous le manteau, c'est la découverte de la littérature antillaise, de CESAIRE, de DAMAS. Après des études secondaires au Lycée SCHOELCHER, en 1962, PLACOLY fait une khâgne au Lycée Louis le Grand à Paris, et des études supérieures à la Sorbonne. A Paris, Vincent PLACOLY se lie d'amitié avec des étudiants guadeloupéens, dont Daniel MARAGNE, des étudiants africains, dont son condisciple sénégalais, Omar Blondin DIOP, plus tard leader de mai 68, mort emprisonné dans les geôles de SENGHOR. PLACOLY fréquente l'Union des jeunes communistes, mais surtout ceux de la Sorbonne et de Normale Supérieure. Très tôt, avec son professeur de philosophie René MENIL, compagnon d'armes d'Aimé CESAIRE, il s'interroge sur «les formes, les structures, les styles du roman». Selon eux, «le roman est la destinée de la Martinique, et en première urgence, l'écriture doit apporter une esthétique du refus qui sait dire non à la banalité du sentiment et du langage pour bien asseoir la liberté et l'indépendance de la création littéraire».

La production intellectuelle de PLACOLY, particulièrement riche, renouvelle, depuis CESAIRE, la littérature antillaise. «PLACOLY était de ceux-là même pour qui le devenir de l'écrivain restait lié à un travail assidu et contraignant de la recherche d'une esthétique : la quête de la perfection à vrai dire», souligne Gilbert PAGO. Depuis son premier roman, « La vie et la mort de Marcel GONSTRAN» en 1971, Vincent PLACOLY a continué à écrire jusqu'à sa mort en 1992. Il avait 25 ans pour le premier ouvrage. Puis il y a eu «L'eau-de-mort Guildive» en 1973, et «Frères volcans : chronique de l'abolition de l'esclavage» en 1983. C’est le roman-clé. Il jouxte l’histoire à la fiction. Et puis il y a «Une journée torride», en 1991, un avant sa mort. Suivra une œuvre colossale constituée de romans, pièces de théâtre, essais, nouvelles et textes divers. Certains sont aujourd’hui encore inédits, donnant ainsi une portée limitée à l’œuvre de PLACOLY, tout au moins pour le grand public. Vincent PLACOLY se mettait au service de l’éducation populaire et ce n’est par hasard que tout son théâtre a été placé sous les auspices du service public comme Jean VILAR avec son Théâtre national populaire. Sur le plan de l’esthétique, PLACOLY s’attache à décrire une société moderne. Avec lui, nous ne sommes plus au temps des plantations, mais bien dans la Martinique des années 1970. Les problématiques liées à l’exil, au Bureau pour les migrations dans les départements d’Outre-mer (BUMIDOM), à l’urbanisation galopante de la société antillaise après l’effondrement de l’industrie sucrière, permettent à PLACOLY de s’enraciner dans la contemporanéité des sociétés caribéennes de la fin du XXe siècle.

La contribution littéraire de Vincent PLACOLY est fortement marquée par un engagement politique. En effet, Vincent PLACOLY fait partie, de ce que les professeurs CHALI et ARTHERON appellent un «écrivain de la troisième génération », des Antilles pour dénoncer les résultats d’une «politique d’asservissement et d’aliénation coloniale». La première génération composée notamment de René MARAN (1887-1960), Aimé CESAIRE, Léon GONTRANS-DAMAS, Joseph ZOBEL (1915-2006) ou Léopold Sédar SENGHOR (1906-2001), en quête d’identité culturelle du monde noir, revendiquait un engagement littéraire et poétique, se voulant politique et engagé. La deuxième génération d’écrivains, comme Edouard GLISSANT et Frantz FANON (1925-1961), dans un contexte d’indépendance des pays africains, est résolument anticolonialiste. Cette deuxième génération, tout en poursuivant la dynamique de la première, rejette les positions de type culturaliste, comme le panafricanisme ou l’afro-centrisme. La troisième génération, celle notamment de Vincent PLACOLY, Maryse CONDE (née en 1937, Pointe-à-Pitre), Patrick CHAMOISEAU, milite pour l’émergence d’une langue créole littéraire. Les critiques de PLACOLY contre la Négritude de SENGHOR sont, parfois, violentes et sans nuances : «Non ! La Négritude de SENGHOR n’a conduit ni le Sénégal, ni l’Afrique dans la voie de l’indépendance et de la révolution. Au contraire, elle l’a fait passer sous la table des intérêts impérialistes, et sous la table du nationalisme des abandons et de la compromission». Dominique TRAORE précise que Vincent PLACOLY est resté attaché à l’Afrique où il comptait de nombreux amis qu’il avait rencontrés lors de son séjour à Paris. La vigueur de la réaction de PLACOLY contre SENGHOR est une protestation contre la mort, en prison, au Sénégal, de son ami Omar Blondin DIOP (1946-1973), un des dirigeants du mouvement étudiant des années 1970. La troisième génération, suivant les professeurs CHALI et ARTHERON, insuffle «une direction nouvelle à la littérature antillaise», en refusant de s’enfermer dans une essence qui serait de type national-populiste. Vincent PLACOLY est un écrivain de «l’américanité ». «Il se fait héraut décomplexé d’une littérature antillaise désormais tournée vers les rivages de la connaissance de soi, et du regard vers l’ailleurs», soulignent les professeurs CHALI et ARTHERON.

Cette contribution littéraire de la créolité de Vincent PLACOLY comporte quelques axes fondamentaux : la problématique de l’engagement politique et social, l’importance de l’histoire, avec une vision décentrée, et les projets idéologiques sur l’américanité.

I – PLACOLY, un auteur engagé politique et socialement.

Pour Vincent PLACOLY, la ville est source d’aliénation et de violences sociales. En effet, la vision PLACOLY de la ville coloniale, dans son ouvrage «l’eau de mort Guildive», est bien commentée par le professeur CHALI. La ville, en apparence, éblouit et symbolise l’espoir. Telle une magicienne, avec sa luminosité, la ville renferme des richesses et serait capable de chasser la pauvreté et de préserver l’existence humaine. En fait, le héros de ce roman, est confronté au problème de l’anonymat en milieu urbain ; il est pris au piège, se terre par peur de lui-même au point de «se nier et de se déréaliser». La ville, lieu oppressif, source d’angoisse, se révèle agressive, véritable foyer de violence et de délinquance. Le héros du roman souffre d’un complexe de persécution et d’exclusion ; il se sent exclu d’un monde cultivant d’autres valeurs comme la cupidité, l’individualisme, l’égoïsme et l’égotisme. La ville crée aussi, chez le héros, une névrose et celui-ci s’aliène. Cependant, en dépit de tous ces clichés, la ville n’en demeure pas moins le lieu de rédemption et de salvation ; elle acquiert une dimension initiatique et une révolution intérieure s’accomplit. Finalement, la ville coloniale cristallise les consciences, provoque les révoltes et les barricades.

Dans son roman, «la fin douloureuse et tragique d’André ALIKER», Vincent PLACOLY fait appel à la technique de distanciation du dramaturge allemand, Bertolt BRECHT (1898-1956). C’est l’histoire de l’assassinat, le 12 janvier 1934, d’un jeune journaliste, militant communiste, qui avait révélé un grand scandale financier. Les assassins du journaliste sont acquittés, dit-on, «faute de preuves suffisantes». En 2009, avec un scénario de Patrick CHAMOISEAU, le réalisateur Guy DESLAURIERS en a fait un film poignant, disponible sur les sites T411 et Youtube. Cette affaire témoigne les rapports de force entre la classe ouvrière et la classe possédante. Dans sa pièce de théâtre, Vincent PLACOLY se focalise sur les derniers jours d’André ALIKER, tout en insistant sur les failles du système judiciaire. Par l’effet de distanciation, «la fin assignée au théâtre sera, désormais, de provoquer, au moyen de la scène et du texte, une lecture critique des événements représentés», souligne le professeur Axel ARTHERON. Cet effet de distanciation a pour finalité d’amener le spectateur à considérer ce qui se déroule sur la scène «d’un œil critique et investigateur». Le sacro-saint principe, «la parole est action», qui privilégie le principe énonciatif, est abandonné au profit de la narration. La dimension politique de la pièce, «la fin douloureuse et tragique d’André ALIKER», est évidente. Elle est écrite dans un contexte de l’indépendance des pays d’Afrique et de la poussée du nationalisme qui reflète, dit le professeur ARTHERON, «l’expression d’un sentiment d’injustice chez les travailleurs martiniquais». La Martinique, sous le joug des féodalités des Békés, réclame justice. Par conséquent, cette pièce de Vincent PLACOLY est une condamnation, sans fard, de la société coloniale forgée sur les débris de l’esclavage.

Max BELAISE décrit Vincent PLACOLY comme un «existentialiste sartrien, d’extraction fanonienne». PLACOLY est un penseur. L’acte de penser, suivant Albert CAMUS c’est de «réapprendre à voir, à être attentif, c’est diriger sa conscience». PLACOLY a une soif d’exister et rejette tout fatalisme. Admirateur de Jean-Paul SARTRE et de Frantz FANON, notre auteur revendique son existentialisme, et «rendre intelligible l’homme dans son rapport au monde et à lui-même». Pour Vincent PLACOLY l’Homme n’est pas réduit à un être contemplatif, à son animalité et à sa matérialité, mais c’est un individu libre, doté d’une conscience politique, qui refuse toute démission de l’être. « L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait », disait Jean-Paul SARTRE. Aussi, PLACOLY tente d’inventer un homme nouveau, doté d’une certaine «conversion de soi vers soi». Tout comme Frantz FANON, Vincent PLACOLY a mis en accord ses idées avec sa vie. PLACOLY s’est doté d’une vocation, celle de conscientiser ses contemporains, à l’idée de s’affranchir du passé esclavagiste et de l’aliénation culturelle.

II– PLACOLY, architecte et idéologue de l’histoire, et pour une vision décentrée

Stéphanie BERARD s’interroge Vincent PLACOLY est-il historien ou écrivain ?

Mme BERARD, pour répondre à cette question, fait une étude critique de la pièce de Vincent PLACOLY, «Dessalines ou la passion de l’indépendance». Jean-Jacques DESSALINES, premier empereur d’Haïti au pouvoir depuis 1804, voit son règne toucher à sa fin en 1806. Sa cruauté, comme son intransigeance et ses ambitions démesurées, dressent contre lui son peuple, et le vouent à sa perte. PLACOLY transforme la matière historique en œuvre poétique. PLACOLY est un écrivain et non historien. Un des personnages de la pièce, Coquille, a pour fonction de consigner, par écrit, les hauts faits de l’histoire du règne de Dessalines. Mais Coquille se révèle en piètre et ridicule historien. Coquille cherche constamment ses mots et ne parvient nullement à fixer l’histoire. Pour PLACOLY, l’historien est sujet à l’erreur, à la falsification de la réalité. Par conséquent, PLACOLY démystifie le travail de l’historien et dénonce le caractère illusoire et factice de vouloir fixer par l’écriture les événements. PLACOLY crée un autre personnage, Défilée, une femme mère-courage qui incarne la sagesse et l’idéal de la raison contre la passion. Le personnage de Défilée révèle l’homme derrière le combattant qu’est Dessalines mis face à ses actes et à sa tyrannie. Le héros légendaire et sanguinaire, devient plus humain. Derrière le caractère sanguinaire de Dessalines se cache un caractère idéaliste dirigeant qui veut libérer son peuple.

Laura CARVIGAN-CASSIN présente la pièce de PLACOLY intitulée «Frères Volcans». L’auteur endosse la peau d’un Blanc créole vivant à Saint-Pierre lors de l’abolition de l’esclavage en 1848. Un ancien planteur décrit dans son journal intime les états d’âme d’une société créole. Pour Molly GROVAN LYNCH «l’intrigue se déroule sous le signe du délire», d’un conte initiatique. Le narrateur fait un rêve prémonitoire annonçant l’incendie de sa plantation par une bande d’esclaves révoltés, la fièvre le dote d’une clairvoyance inespérée. Le rêve et l’hallucination peuvent donc conduire à des éclaircissements bénéfiques. Il est donc possible de forger dans l’imaginaire, «les armes de la lutte contre l’oubli». Dans les «Frères Volcan », une chronique distanciée, l’identité ne repose plus sur le principe de clôture et d’exclusion, mais sur une dynamique de mouvement « d’ouverture à l’autre et d’accès à la différence de l’autre», souligne André CLAVERIE. Le colonisateur s’exaltait dans la plénitude de son Moi, le Blanc (Béké) évoqué par PLACOLY porte un regard critique sur lui-même, et cherche à comprendre l’Autre, le Noir, l’Esclave.

Rita CHRISTIAN examine «La vie et la mort de Marcel Gonstran». PLACOLY y examine plusieurs thèmes : la colonisation, la migration, l’exil et l’aliénation. «La vie aliénée commence sous le regard de l’autre. Plus précisément, quand le regard que l’on porte sur soi, n’est plus différent de celui par lequel l’autre me constitue», souligne Jacques ANDRE. Dans la vie et la mort de Marcel Gonstran, Vincent PLACOLY fixe son écriture sur la Caraïbe et les Amériques. C’est une entreprise novatrice visant écrire l’histoire et la réalité des masses opprimées. L’acte de penser, d’écrire, devient un langage sur la conscience. Cette interrogation de l’histoire est une expérience de la connaissance, et «favorise le rapprochement de soi avec soi», soulignent les professeurs CHALI et ARTHERON.

Ce renouvellement de la perspective littéraire, dans le cadre de l’américanité m’a plus qu’intéressé et interpelé. En plus comme toute incursion dans un monde nouveau, j’ai élargi mon vocabulaire : écouter ces mots ou abréviations comme «Guildive», «Hougan», le «GRS» ou le «BUMIDOM».

Bibliographie sélective :

CHALI (Jean-Georges) et ARTHERON (Axel), Vincent PLACOLY, écrivain de la décolonisation, (ouvrage collectif, avec 15 contributions), préface de Daniel MAXIM, sous forme de poème, Matoury, Guyane, Ibis Rouge, 2014, 236 pages ;

CHALI (Jean-Georges) et PLENEL (Edwy), Vincent PLACOLY : un Créole américain, Paris, Desnel, Anamnésis, 2009 255 pages ;

PLACOLY (Vincent), La fin douloureuse et tragique d’André ALIKER, schéma pour la présentation d’une société coloniale, Fort-de-France, Groupe révolution socialiste, 1969, 18 pages ;

PLACOLY (Vincent), La vie et la mort de Marcel Gonstran, Paris, Denoêl, 1971, 173 pages

PLACOLY (Vincent), L’eau-de-mort Guildive, Paris, Denoël, 1973, 228 pages ;

PLACOLY (Vincent), Une journée torride, essais et nouvelles, Montreuil, La Brèche, 1991, 163 pages ;

PLACOLY (Vincent), Le cimetière des vaincus, 1991, inédit ;

PLACOLY (Vincent), DESSALINES ou la passion de l’indépendance, La Havane, Cuba, La Casa de Las Americas, 1983, 96 pages ;

PLACOLY (Vincent), Frères Volcans, chronique de l’abolition de l’esclavage, Montreuil, La Brèche, 1983, 126 pages ;

PLACOLY (Vincent), «La maison dans laquelle nous avons choisi de vivre», in TRANCHEES, n° hors série, 1993, p 35-36 ;

SUVELOR (Roland), «Vincent PLACOLY ou le parcours inachevé», in TRANCHEES, n° hors série, 1993, p 14-17 ;

RUSTAL (Max), «Questions sur Vincent PLACOLY», in TRANCHEES, n° hors série, 1993, p. 7 ;

SEGUIN-CADICHE (Daniel), Vincent PLACOLY, une explosion dans la cathédrale, ou regards sur l’œuvre de Vincent PLACOLY, Paris, L’Harmattan, 2001, 334 pages.

Paris le 29 mai 2014. M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Vincent PLACOLY écrivain antillais.

Vincent PLACOLY écrivain antillais.

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25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 21:30

Secoué par le 21 avril 2002, je ne croyais ne plus jamais revivre un tel traumatisme. Mais voila que les amoureux de la haine s’installent comme le 1er parti de France. La France, membre fondateur de l’Europe, et deuxième puissance de ce continent, va envoyer au Parlement européen le gros bataillon de députés de frontistes. Certains, qui s'étaient abstenus, vont appeler à manifester à la Place de la République. Mais, il fallait aller voter. Je suis sidéré devant la passivité des républicains face à la montée de la peste brune.

Pourtant, partout là où la haine s’est logée dans le cœur des hommes, non seulement il sera difficile de l’en extraire, mais elle n’a produit que chaos et désolation. Le FN n’est pas un parti comme les autres, c’est un adversaire résolu de la République et de la démocratie. Hannah ARENDT avait examiné les causes de la "banalité du Mal". Je souscrit à son concept de "Mal radical" qui s'applique aux idées du FN, actuellement banalisées. Le Mal ne peut combattu, utilement, ni sous l'angle de la transgression de la Loi, sous le concept de culpabilité devenus inefficaces. Le racisme en France est devenu un Mal absolu en ce sens qu'on nous a dénié la qualité d'être humain, de citoyen français. On est ravalé au rang de singes. Cette attaque contre l'Humanité interpelle chacun d'entre nous, quelle soit la couleur de notre peau. En effet, je crois "aux forces de l'esprit", comme le dirait François MITTERRAND. Le Bien souvenrain, l'Amour, ont toujours fini par triompher du Mal.

Le plus affligeant c’est que dans ce pays des droits de l’homme, au raffinement culturel et politique extraordinaire, plus personne n’a peur de s’afficher comme étant frontiste. Quel Affront National ! Cette lepénisation des esprits peut être décelée à plusieurs niveaux.

Tout d’abord, des intellectuels, comme M. Alain FINKIELKRAUT ou des journalistes comme M. Eric ZEMMOUR, profèrent à longueur de journée dans les médias, des propos racistes, sans être inquiétés par la loi pénale. Ils sont, de surcroît, payés pour leur négrophobie revendiquée. La faiblesse et la complaisance du gouvernement face à ces insultes, me paraissent, déjà, être signe de la victoire du FN. D’un délit qui devrait être puni par les tribunaux, l’opinion raciste est passée à un outil de promotion ou de gagne-pain pour certains.

Ensuite, les partis républicains, par leur inconscience devant la menace pour la cohésion de la société, continuent leur jeu politique, comme si de rien n’était. J’accuse, en particulier, M. SARKOZY, avec sa théorie de la Droite dite «décomplexée» et sa conception particulière et rabougrie de «l’identité nationale», qui ont contribué, grandement, à cette lepénisation des esprits, à déculpabiliser et libérer la parole raciste. M. Jean-François COPE, avec toutes «les casseroles» qu’il traîne, par son manque de probité et d’exemplarité, a favorisé, très largement, à discréditer la classe politique traditionnelle et absout les idées frontistes. Par ailleurs, la doctrine de M. Copé, sur le «pain au chocolat» et ses attaques honteuses répétées contre Mme TAUBIRA, sans qu’elle soit défendue, énergiquement, par le gouvernement, ont contribué à cette forte poussée du FN devenu légitime et fréquentable. En dépit de ces reniements, l'UMP est aujourd'hui devancée par le FN. M Copé élu à l'UMP sur la base de tricherie et ayant installé une logique clanique et mafieuse dans son organisation politique, sans ligne stratégique cohérente, a fini par démissionner. Tant mieux pour la démocratie. Qu'il s'en aille et ne revienne jamais. Est-ce l'acte de décès de l'UMP ?

Enfin, il est indéniable que la politique de rigueur menée par le gouvernement, avec l’absence de résultats, à moyen terme, ainsi que les difficultés que rencontrent les classes paupérisées, sont à l’origine de cette situation. Le nier c’est être frappé de cécité. Il est encore temps de penser à ceux qui souffrent.

Les communautés noire et arable, au lieu de se complaire dans l’abstention aux élections devraient s’organiser et défendre plus énergiquement le bien-vivre ensemble. Cette démission de ces communautés, ou leur inconscience du danger qui les menace, me paraissent être d’une gravité exceptionnelle. Quand on est un citoyen de la République, on a des droits, mais aussi des obligations qui se traduisent par un engagement en faveur de la République.

Tous les partis républicains doivent combattre, sans concession, le FN. Sinon, Marine LE PEN, qui avance masquée, sera la prochaine présidente de France en 2017. Et là ce serait trop tard de réagir par les moyens démocratiques.

Tous les partis républicains sont empreints et englués dans leurs certitudes. Pourtant, l’heure est grave et il convient d’agir, sans délai. Comme au sortir de la 2ème guerre mondiale, le Président de la République devrait se placer au dessus des partis politiques, et redéfinir, avec eux, le pacte républicain, autour, notamment, des axes suivants :
- La France reste une «République sociale» : comment maintenir les acquis sociaux tout en équilibrant les comptes publics ?
- La France est un "Etat capitaliste", mais qui doit se réformer pour produire des emplois et de la richesse. Le capitalisme financier ne mérite aucune aide ou avantage fiscal de l'Etat. Jusqu’ici les différentes réformes (retraites, éducation, Administration), sont restées en surface ou ont fragilisé les plus faibles.
- La France est un "Etat multiracial", mais ce pays est dans le déni le plus complet. Ceux qu’on appelle des «immigrés» sont, en fait et pour leur écrasante majorité, des citoyens français relégués au rang d’indigènes de la République.
- La France est un "Etat européen". L’Europe technocratique et bureaucratique devrait être abandonnée au profit d’une Europe du progrès social. Ce continent devrait défendre son indépendance énergétique, avoir une politique étrangère et une défense commune pour mieux affirmer son indépendance.

Paris, le 25 mai 2014. M Amadou Bal BA - Baamadou.over-blog.fr.

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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 10:07

Au conseil de Paris des 19 et 20 mai 2014, Mme Anne HIDALGO, maire de Paris, a confirmé sa volonté d’accorder plus de place aux citoyens. «Une démocratie qui se défie des citoyens, trahit ses idéaux, et perd sa raison d’être », souligne Mme HIDALGO. Aussi, Mme HIDALGO a décidé de faire de Paris, «la ville du faire ensemble». A titre illustratif, de cette volonté politique :
- 5% du budget d’investissement est affecté à la volonté des citoyens, soit 426 millions d’euros, sur la mandature ;
- L’E-pétition est instituée ; avec 500 signatures de citoyens, une demande est inscrite à l’ordre du jour du Conseil de Paris ;
- Les Conseils de quartier seront, désormais, animés par un collectif de citoyens, et non plus par un élu.

Par ailleurs, Mme HIDALGO a décidé de poursuivre, de façon énergique et amplifiée, l’action contre la pollution à Paris (généralisation progressive des bus électriques, limitation de la vitesse à 30 km, végétalisations et espaces verts, extension du tramway dans l’Ouest parisien, pourquoi pas des tramways dans Paris, le long de la Rive Droite ? etc.).

Mme HIDALGO a confirmé sa volonté de faire du logement la priorité de son mandat, avec la construction de 10 000 logements, par an.

Mme HIDALGO a présenté au Conseil de Paris une délibération instituant un Code de déontologie que les élus du Conseil qui le désirent pourront s’engager à respecter en signant une «déclaration d’engagement volontaire». Ce code prévoit, notamment, que les élus signataires s’engageront à déclarer et à remettre à la Ville tout cadeau, libéralité ou invitation d’un montant inférieur à 150 €, et à les refuser lorsque leur montant sera supérieur.
Les élus parisiens devront, en outre, remettre « une déclaration d’intérêts portant notamment sur les activités professionnelles et bénévoles des cinq années précédant [ leur ] élection » et publieront sur le site Internet de la Mairie une déclaration de patrimoine en début et en fin de mandat.

J'ai appris que Mme Anne HIDALGO a été élue Présidente de l’Association Internationale des Maires Francophones. Mme HIDALGO, devient ainsi la première femme élue à la tête de cette grande institution de plus en plus paritaire.

Souhaitons plein succès à Mme HIDALGO et à ses équipes.

Paris le 20 mai 2014. M. Amadou BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Mme Anne HIDALGO, maire de Paris, a décidé d’accorder plus de place aux parisiens, dans la gestion de la capitale, par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/.
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