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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
  • : Ce blog personnel de M. Amadou Bal BA est destiné à l'échange en politique, littérature, histoire, faits de société et le bien-vivre ensemble. Google News BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE ISSN 2555-3003 BNF GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 10:54

Le 28 août 1963, Martin Luther KING prononçait ce célèbre discours «I have a dream». En effet, en 1963, il se rend à Birmingham, en Alabama, pour soutenir le mouvement local pour les droits civiques. Devant la violence des émeutes interraciales qui s’y produisent et l’émotion dans le pays, le président KENNEDY propose une loi en faveur des droits civiques. Le docteur KING organise alors une marche de 250 000 personnes pour soutenir et porter ce projet. C’est au terme de celle-ci, devant le mémorial de LINCOLN, à Washington, que le docteur KING prononce son discours resté encore dans les mémoires : «Je rêve, qu’un jour, notre pays se lèvera et vivra pleinement la véritable réalité de son crédo : nous tenons ces vérités pour évidentes, par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux. Je rêve, qu’un jour, sur les collines de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité. Je rêve, qu’un jour, l’Etat du Mississipi lui-même, tout brûlant des feux de l’injustice tout brûlant des feux de l’oppression, se transformera en oasis de liberté et de justice. Je rêve que mes quatre petits enfants vivront, un jour, dans un pays où on ne les jugera pas à la couleur de leur peau, mais à la nature de leur caractère». Le président KENNEDY est assassiné quelques mois plus tard, le 22 novembre 1963, mais son successeur, Lyndon B JOHNSON, fait voter la loi sur les droits civiques.

Martin Luther KING obtiendra, en 1964, le prix Nobel de la paix pour cette révolution non-violente. Humaniste, prédicateur, philosophe, brillant orateur, prix Nobel de la paix, disciple de GANDHI, Martin Luther KING a mis en œuvre la théorie de la non-violence dans sa lutte pour l’égalité des droits. Même quand les temps sont durs, le pasteur KING nous invite à entrer dans l’espérance et à ne jamais abandonner nos rêves. Il a fait un rêve de délivrer l’Amérique et le monde des démons du racisme. Pour cela, il a utilisé une arme redoutable : son exceptionnel talent d’orateur. Plaire, émouvoir, convaincre : telle est, depuis Cicéron, la recette du discours qui mobilise. Tous les grands hommes de l'Histoire se sont confrontés à cet art difficile, et ont eu cette ambition de toucher le cœur des hommes pour changer le monde, conquérir les foules et, parfois, modifier le cours de l'Histoire. C’est à ce titre, que le discours de Martin Luther KING, prononcé le 28 août 1963, devant le mémorial de Lincoln, à Washington, est devenu légendaire, et marquera encore longtemps les esprits

Mort en martyr le 4 avril 1968, à Memphis, dans le Tennessee, Martin Luther KING a été crucifié pour libérer les hommes de l’intolérance et de l’injustice. Il était venu à Memphis soutenir la grève du Syndicat des égoutiers et des éboueurs, essentiellement des Noirs, qui réclamaient une revalorisation salariale. Ces ouvriers victimes, une fois de plus, de brutalités policières, scandaient un slogan : «I am a man», (Je suis un homme). «Si un homme n’a pas trouvé quelque chose qui vaut qu’on lui sacrifie la vie, il ne mérite pas de vivre. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce en quoi il croit. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour la justice. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce qui est vrai», dit Martin Luther KING. Le regard qu’il porte sur la société américaine en ce milieu du XXème siècle est particulièrement sévère. «Ce qui caractérise principalement la vie d’un Noir, c’est la souffrance, une souffrance si ancienne et si profonde qu’elle fait partie de presque tous les instants de sa vie», souligne t-il. Homme d’Eglise, puisant dans la tradition noire américaine, Martin Luther KING a dépassé les frontières ethniques pour se projeter dans l’action, et réclamer l’égalité des droits pour toutes les personnes défavorisées. «La véritable grandeur d’un homme ne se mesure pas à des moments où il est à son aise, mais lorsqu’il traverse une période de controverses et de défis», proclame Martin Luther KING.

Le docteur KING a exposé, dans un remarquable ouvrage intitulé «la révolution non-violente», ce qui l’a conduit à mener cette action en faveur de la justice, pour l’égalité et la paix. C’est incontestablement la pauvreté et l’exclusion dont sont victimes les noirs. L’hiver de 1962 a été particulièrement rude. Et le docteur KING pose cette question : pourquoi la misère hante-t-elle constamment les Noirs ? Partout les Noirs ont fait, plus que leur part, partout où le travail était dur, sale et dangereux. Et pourtant, une bonne partie de l’Amérique blanche est convaincue de la légitimité de l’esclavage.

On peut dire que, dans une certaine mesure, l’élection et la réélection de Barack OBAMA à la Maison blanche, ont réalisé le «rêve» de Martin Luther KING. Mais il existe d’autres causes à la colère des Noirs ; ce sont les inégalités économiques et sociales. L'élection et la réélection de Barack OBAMA, dans un pays miné par le racisme, est hautement symbolique. Toutefois des meurtres impunis des Noirs sont monnaie courante, même sous le mandat d'OBAMA. Un écrivain noir américain, qui réside maintenant en France, Ta-Néhisi COATES, a produit un remarquable brûlot, à ce sujet, intitulé «La colère noire» (voir mon post) et un mouvement de protestation, «Black Lives Matter» relayé en France avec l’affaire Adama TRAORE, a vu le jour (voir mon post). A l'approche des élections présidentielles américaines de 2016, avec un des candidats ouvertement raciste qui prône la revanche des petits Blancs et injurie les musulmans, le rêve de Martin Luther KING conserve encore tout son sens.

I – LES CIRCONSTANCES DU DISCOURS DU 28 AOUT 1963

En février 1961, le président KENNEDY accepte d’envoyer les troupes fédérales afin de permettre à un étudiant noir, James MEREDITH, de s’inscrire à l’université du Mississipi. En guise de retour d’ascenseur, le président KENNEDY fait, le 11 juin 1963, une déclaration retentissante à la télévision ; il va déposer un projet de loi sur les droits civiques : «Chaque américain devrait être traité, comme s’il voudrait que ses enfants soient traités. Maintenant le moment est venu pour cette nation de tenir sa promesse. La semaine prochaine, je vais demander au Congrès de prendre un engagement qu’il n’a pas pleinement pris en ce siècle. L’idée que la race n’a pas sa place dans la vie américaine».

En janvier 1963, Martin Luther KING a rencontré le président KENNEDY pour réclamer une loi sur les droits civiques. Mais on ne l’a écouté que d’une oreille distraite. Il a compris que la bataille à Birmingham pourrait contraindre le gouvernement fédéral à agir. Comme c’est une ville d’affaires, Martin Luther KING a été stratège : il va, contrairement, au mouvement d’Albany, concentrer la campagne à Birmingham, sur les magasins pourvus d’un snack-bar. Il est, particulièrement, humiliant, pour un Noir, de voir qu’on accepte son argent à tous les rayons, sauf au bar. Pour la première fois, il demande aux enfants des établissements scolaires de se joindre aux manifestations pour dramatiser les événements, et favoriser ainsi un large écho dans la presse. Martin Luther KING a recherché dans le pays, des soutiens de personnalités, comme Harry BELAFONTE, pour rassembler des fonds, en vue de faire libérer sous caution, les protestataires interpelés. Dans un contexte électoral, cette fois-ci, Martin Luther KING décide de ne pas respecter l’interdiction de manifester, et refuse le paiement d’une caution pour lui-même, son incarcération popularisera la lutte. Le sinistre chef de la Police, Bull Connor, l’arrêta. C’est de sa prison de Birmingham, en réaction à une partie de l’Eglise blanche qui le critiquait estimant que ces actions seraient l’œuvre d’étrangers, ou seraient prématurées et déraisonnables, que Martin Luther KING écrit la fameuse lettre du 16 avril 1963. Il y formule notamment sa théorie des «lois injustes». Toute loi qui élève la personne humaine est juste. Toute loi qui la dégrade est injuste. Toute loi qui impose la ségrégation est injuste, car la ségrégation déforme l’âme, et endommage la personnalité. L’interdiction d’un défilé, utilisée pour maintenir la ségrégation, est donc injuste. L’intervention de KENNEDY, sollicitée par Coretta SCOTT KING, a relancé et encouragé le mouvement de protestation à Birmingham. Après de graves violences (lances à incendies, brutalités, morsures de chiens), dont la presse a rendu compte, un accord a été trouvé le 10 mai 1963 mettant fin à la ségrégation des magasins et améliorant les conditions d’embauche des Noirs. C’est une victoire importante qui a déterminé le président KENNEDY à déposer un projet de loi sur les droits civiques.

C’est dans ces circonstances que Martin Luther KING organise la très célèbre marche du 28 août 1963, à Washington «pour l’emploi et la liberté», durant laquelle il a prononcé son «I have a Dream» (Je fais un rêve). Cette marche, pacifique, devant le symbolique Mémorial de Lincoln qui a aboli l’esclavage, rassemble, contre toute attente, 250 000 personnes, aussi bien noires (Harry BELAFONTE, Sidney POITIER, James BALDWIN, Joséphine BAKER, Joan BAEZ, Sammy DAVIS, Mahalia JACKSON, etc.), que blanches (Bob DYLAN, Paul NEWMAN, Joseph Léo MANKIEWICZ, Charlton HESTON, etc.). La marche coordonnée par Bayard RUSTIN, est le couronnement du succès de diverses campagnes de désobéissance civile organisées par Martin Luther KING, qui est maintenant mondialement connu. Cette initiative constitue, surtout, une étape clé, au plan national de l’affirmation de la communauté noire, tant du point de sa dignité que des revendications civiques et économiques. Il s’agit de rendre le combat des Noirs plus visible, donc plus efficace. En réaction à ces succès de Martin Luther KING, le 15 septembre 1963, des extrémistes blancs posent une bombe dans une église à Birmingham, en Alabama, qui tue 4 jeunes filles noires. Auparavant, le 12 juin 1963, le lendemain du discours de KENNEDY, Medgar EVERS, un dirigeant de la NAACP, à Jackson, en Mississipi, est assassiné. Ses deux meurtriers sont acquittés par deux fois par des juridictions du Sud. Il a fallu exporter le procès, hors du Sud, pour qu’ils soient condamnés.

Mais le 22 novembre 1963, le président KENNEDY est assassiné à Dallas. Lyndon B. JOHNSN (1908-1973), vice-président, est devenu, automatiquement, président des Etats-Unis. Mais c’est un sudiste, né à Stonewall, au Texas. Il tarde à répondre aux demandes des Noirs. Martin Luther KING, en homme pressé, lance une offensive pour l’inscription sur les listes électorales, du 21-25 mars 1964 à Selma, chef lieu comté de Dallas, ville moyenne située entre Montgomery et Birmingham. Au cours de la marche du 1er février 1964, Martin Luther KING et ses compagnons sont arrêtés, et jetés en prison. Après sa libération, il engage, le 7 mars 1963, une marche de 80 km entre Selma et Montgomery pour protester contre la lenteur de l’inscription des Noirs sur les listes électorales. Ces marches sont émaillées de graves violences policières. James REEB, un Blanc qui dînait dans un restaurant tenu par des Noirs, à Selma, est assassiné. A Marion, on enregistre le premier assassinat d’un jeune Noir.

II - L’INTEGRALITE DU DISCOURS DU 28 AOUT 1963
de Martin Luther KING « I
HAVE A DREAM».

"Je suis heureux de me joindre à vous aujourd’hui pour participer à ce que l’histoire appellera la plus grande démonstration pour la liberté dans les annales de notre nation.

Il y a un siècle de cela, un grand Américain qui nous couvre aujourd’hui de son ombre symbolique signait notre Proclamation d’Émancipation. Ce décret capital se dresse, comme un grand phare illuminant d’espérance les millions d’esclaves marqués au feu d’une brûlante injustice. Ce décret est venu comme une aube joyeuse terminer la longue nuit de leur captivité.

Mais, cent ans plus tard, le Noir n’est toujours pas libre. Cent ans plus tard, la vie du Noir est encore terriblement handicapée par les menottes de la ségrégation et les chaînes de la discrimination. Cent ans plus tard, le Noir vit à l’écart sur son îlot de pauvreté au milieu d’un vaste océan de prospérité matérielle. Cent ans plus tard, le Noir languit encore dans les coins de la société américaine et se trouve exilé dans son propre pays.

C’est pourquoi nous sommes venus ici aujourd’hui dénoncer une condition humaine honteuse. En un certain sens, nous sommes venus dans notre capitale nationale pour encaisser un chèque. Quand les architectes de notre République ont magnifiquement rédigé notre Constitution de la Déclaration d’Indépendance, ils signaient un chèque dont tout Américain devait hériter. Ce chèque était une promesse qu’à tous les hommes, oui, aux Noirs comme aux Blancs, seraient garantis les droits inaliénables de la vie, de la liberté et de la quête du bonheur.

Il est évident aujourd’hui que l’Amérique a manqué à ses promesses à l’égard de ses citoyens de couleur. Au lieu d’honorer son obligation sacrée, l’Amérique a délivré au peuple Noir un chèque en bois, qui est revenu avec l’inscription “ provisions insuffisantes ”. Mais nous refusons de croire qu’il n’y a pas de quoi honorer ce chèque dans les vastes coffres de la chance, en notre pays. Aussi, sommes-nous venus encaisser ce chèque, un chèque qui nous donnera sur simple présentation les richesses de la liberté et la sécurité de la justice.

Nous sommes également venus en ce lieu sacrifié pour rappeler à l’Amérique les exigeantes urgences de l’heure présente. Ce n’est pas le moment de s’offrir le luxe de laisser tiédir notre ardeur ou de prendre les tranquillisants des demi-mesures. C’est l’heure de tenir les promesses de la démocratie. C’est l’heure d’émerger des vallées obscures et désolées de la ségrégation pour fouler le sentier ensoleillé de la justice raciale. C’est l’heure d’arracher notre nation des sables mouvant de l’injustice raciale et de l’établir sur le roc de la fraternité. C’est l’heure de faire de la justice une réalité pour tous les enfants de Dieu. Il serait fatal pour la nation de fermer les yeux sur l’urgence du moment. Cet étouffant été du légitime mécontentement des Noirs ne se terminera pas sans qu’advienne un automne vivifiant de liberté et d’égalité.

1963 n’est pas une fin, c’est un commencement. Ceux qui espèrent que le Noir avait seulement besoin de se défouler et qu’il se montrera désormais satisfait, auront un rude réveil, si la nation retourne à son train-train habituel.

Il n’y aura ni repos ni tranquillité en Amérique jusqu’à ce qu’on ait accordé au peuple Noir ses droits de citoyen. Les tourbillons de la révolte ne cesseront d’ébranler les fondations de notre nation jusqu’à ce que le jour éclatant de la justice apparaisse.

Mais il y a quelque chose que je dois dire à mon peuple, debout sur le seuil accueillant qui donne accès au palais de la justice : en procédant à la conquête de notre place légitime, nous ne devons pas nous rendre coupables d’agissements répréhensibles.

Ne cherchons pas à satisfaire notre soif de liberté en buvant à la coupe de l’amertume et de la haine. Nous devons toujours mener notre lutte sur les hauts plateaux de la dignité et de la discipline. Nous ne devons pas laisser nos revendications créatrices dégénérer en violence physique. Sans cesse, nous devons nous élever jusqu’aux hauteurs majestueuses où la force de l’âme s’unit à la force physique.

Le merveilleux esprit militant qui a saisi la communauté noire ne doit pas nous entraîner vers la méfiance de tous les Blancs, car beaucoup de nos frères blancs, leur présence ici aujourd’hui en est la preuve, ont compris que leur destinée est liée à la nôtre. L’assaut que nous avons monté ensemble pour emporter les remparts de l’injustice doit être mené par une armée bi-raciale. Nous ne pouvons marcher tout seul au combat. Et au cours de notre progression il faut nous engager à continuer d’aller de l’avant ensemble. Nous ne pouvons pas revenir en arrière.

Il y a des gens qui demandent aux militants des Droits Civiques : “ Quand serez-vous enfin satisfaits ? ” Nous ne serons jamais satisfaits aussi longtemps que le Noir sera la victime d’indicibles horreurs de la brutalité policière. Nous ne pourrons être satisfaits aussi longtemps que nos corps, lourds de la fatigue des voyages, ne trouveront pas un abri dans les motels des grandes routes ou les hôtels des villes.

Nous ne pourrons être satisfaits aussi longtemps que la liberté de mouvement du Noir ne lui permettra guère que d’aller d’un petit ghetto à un ghetto plus grand. Nous ne pourrons être satisfaits aussi longtemps que nos enfants, même devenus grands, ne seront pas traités en adultes et verront leur dignité bafouée par les panneaux “ Réservé aux Blancs ”. Nous ne pourrons être satisfaits aussi longtemps qu’un Noir du Mississippi ne pourra pas voter et qu’un Noir de New-York croira qu’il n’a aucune raison de voter. Non, nous ne sommes pas satisfaits et ne le serons jamais, tant que le droit ne jaillira pas comme l’eau, et la justice comme un torrent intarissable.

Je n’ignore pas que certains d’entre vous ont été conduis ici par un excès d’épreuves et de tribulations. D’aucuns sortent à peine d’étroites cellules de prison. D’autres viennent de régions où leur quête de liberté leur a valu d’être battus par les orages de la persécution et secoués par les bourrasques de la brutalité policière. Vous avez été les héros de la souffrance créatrice. Continuez à travailler avec la certitude que la souffrance imméritée vous sera rédemptrice.

Retournez dans le Mississippi, retournez en Alabama, retournez en Caroline du Sud, retournez en Georgie, retournez en Louisiane, retournez dans les taudis et les ghettos des villes du Nord, sachant que de quelque manière que ce soit cette situation peut et va changer. Ne croupissons pas dans la vallée du désespoir.

Je vous le dis ici et maintenant, mes amis, bien que, oui, bien que nous ayons à faire face à des difficultés aujourd’hui et demain je fais toujours ce rêve : c’est un rêve profondément ancré dans l’idéal américain. Je rêve que, un jour, notre pays se lèvera et vivra pleinement la véritable réalité de son credo : “ Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux ”.

Je rêve qu’un jour sur les collines rousses de Georgie les fils d’anciens esclaves et ceux d’anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité.

Je rêve qu’un jour, même l’Etat du Mississippi, un Etat où brûlent les feux de l’injustice et de l’oppression, sera transformé en un oasis de liberté et de justice.

Je rêve que mes quatre petits-enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau, mais sur la valeur de leur caractère. Je fais aujourd’hui un rêve !

Je rêve qu’un jour, même en Alabama, avec ses abominables racistes, avec son gouverneur à la bouche pleine des mots “ opposition ” et “ annulation ” des lois fédérales, que là même en Alabama, un jour les petits garçons noirs et les petites filles blanches pourront se donner la main, comme frères et sœurs. Je fais aujourd’hui un rêve !

Je rêve qu’un jour toute la vallée sera relevée, toute colline et toute montagne seront rabaissées, les endroits escarpés seront aplanis et les chemins tortueux redressés, la gloire du Seigneur sera révélée à tout être fait de chair.

Telle est notre espérance. C’est la foi avec laquelle je retourne dans le Sud.

Avec cette foi, nous serons capables de distinguer dans la montagne du désespoir une pierre d’espérance. Avec cette foi, nous serons capables de transformer les discordes criardes de notre nation en une superbe symphonie de fraternité.

Avec cette foi, nous serons capables de travailler ensemble, de prier ensemble, de lutter ensemble, d’aller en prison ensemble, de défendre la cause de la liberté ensemble, en sachant qu’un jour, nous serons libres. Ce sera le jour où tous les enfants de Dieu pourront chanter ces paroles qui auront alors un nouveau sens : “ Mon pays, c’est toi, douce terre de liberté, c’est toi que je chante. Terre où sont morts mes pères, terre dont les pèlerins étaient fiers, que du flanc de chacune de tes montagnes, sonne la cloche de la liberté ! ” Et, si l’Amérique doit être une grande nation, que cela devienne vrai.

Que la cloche de la liberté sonne du haut des merveilleuses collines du New Hampshire !


Que la cloche de la liberté sonne du haut des montagnes grandioses de l’Etat de New-York !
Que la cloche de la liberté sonne du haut des sommets des Alleghanys de Pennsylvanie !
Que la cloche de la liberté sonne du haut des cimes neigeuses des montagnes rocheuses du Colorado !
Que la cloche de la liberté sonne depu
is les pentes harmonieuses de la Californie !

Mais cela ne suffit pas.

Que la cloche de la liberté sonne du haut du mont Stone de Géorgie !
Que la cloche de la liberté sonne du haut du mont Look-out du Tennessee !
Que la cloche de la liberté sonne du haut de chaque colline et de chaque butte du Mississippi ! Du flanc de chaque montagne, que s
onne le cloche de la liberté !

Quand nous permettrons à la cloche de la liberté de sonner dans chaque village, dans chaque hameau, dans chaque ville et dans chaque Etat, nous pourrons fêter le jour où tous les enfants de Dieu, les Noirs et les Blancs, les Juifs et les non-Juifs, les Protestants et les Catholiques, pourront se donner la main et chanter les paroles du vieux Negro Spiritual : “ Enfin libres, enfin libres, grâce en soit rendue au Dieu tout puissant, nous sommes enfin libres !».

Paris, le 28 août 2016, par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/.

«Martin Luther King (Atlanta, 15 janvier 1929 – Memphis, 4 avril 1968), son discours du 28 août 1963 ou le rêve d’un monde plus fraternel et plus juste», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/.

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26 août 2016 5 26 /08 /août /2016 15:42

Cet article a été publié dans le journal Ferloo, édition du 27 août 2016.

Dans son ordonnance de ce jour, la haute juridiction administrative estime que l'ordonnance du tribunal administratif de Nice est suspendue, et l'exécution de l'arrêté de la ville de Villeneuve Loubet est suspendue.

Le juge administratif se fonde sur le motif que l'arrêté litigieux anti-burkini, en l'absence de menaces ou troubles à l'ordre public, "a ainsi porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentale que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle». L'émotion résultant de l'attentat de Nice ne suffit pas à motiver, légalement, un tel arrêté. Le maintien de l'ordre public doit se concilier avec les libertés fondamentales garanties par la Constitution.


Cette décision de principe est un véritable camouflet contre une droite lepénisée et décomplexée dont le champion est M. SARKOZY, avec une extraordinaire libération de la parole raciste (retour aux principes coloniaux et esclavagistes de l’assimilation, interdiction du regroupement familial et hystérie contre la communauté musulmane, etc.).


33 villes de droite avaient pris de tels arrêtés infamants que notre Premier ministre, M. Manuel VALLS, a approuvés et défendus. C'est l'honneur de Marisol TOURAINE et de Najat VALLAUD-BELKACEM, comme Christiane TAUBIRA en son temps, de s'être dressées contre le gouvernement, pour dire que dans cet halali et ce lynchage récurrents des musulmans, la ligne rouge est franchie.


Cet épisode, apparemment grotesque du Burkini dont les pays étrangers raillent la France dans son hystérie identitaire, témoigne de la montée en puissance de la xénophobie et de l'instrumentalisation, au plan politique, de la présence des Français musulmans qu'on veut régenter comme des indigènes de la République. La jurisprudence du Conseil d'Etat est, de ce point, un désaveu cinglant contre, les hypocrites qui veulent utiliser la laïcité comme une bombe contre la communauté musulmane. La laïcité, telle qu'elle est conçue actuellement, n'est pas une laïcité d'intégration et d'émancipation, mais c'est une laïcité identitaire et d'exclusion du groupe majoritaire contre les Africains et les Arabes musulmans. En effet, la laïcité est une construction séduisante, et comme par hasard, elle n’est invoquée, ces années, que contre une seule communauté qualifiée d’immigrée, alors qu’elle est française. Or, force est de constater que la France est un Etat multiculturel ; l’Islam est sa deuxième religion, et une partie de la classe politique a encore du mal à l’accepter.


Cette décision est un signal fort, pour la vaste majorité silence des musulmans de France attachés aux traditions républicaines et qui rejettent, fondamentalement, toute violence, tout terrorisme et qui sont pour le bien-vivre ensemble et la fraternité. Ce pays est un Etat de droit, et tout doit être mis en œuvre afin, qu’en 2017, pour qu’il le reste et fasse encore rayonner son message universel des droits de l’homme. Prise en otage par une minorité extrémiste et fondamentaliste qui a dévoyée sa religion et une montée incroyable du racisme la stigmatisant sans cesse, la communauté musulmane a déserté, pour l'essentiel, le combat citoyen. Pourtant nous sommes bien des enfants de ce pays, solidaires avec la communauté nationale dans la joie et la douleur. Nous devons, au-delà de la manifestation religieuse, à laquelle nous sommes profondément attachés, dire que nous sommes les enfants de ce pays, à égalité de droits comme d'obligations, solidaires dans la joie comme la douleur, différents mais égaux. La religion n’est pas un repli stérile sur soi et un renoncement en ce monde d'ici bas. C’est aussi et surtout une puissante célébration de la vie, et donc la défense de la République, c'est aussi notre affaire. Que serait une authentique religion sans Amour, Fraternité, Compassion et donc bien-vivre ensemble ? Pour ma part, mon Dieu de fer, auquel je n'envisagerais jamais de renoncer, même sous les injonctions d'une fausse interprétation des ayatollahs de la laïcité, est un appel constant à la Vie, ici et là-bas. Nous avons un coeur tendre, mais un esprit ferme.


Voici un extrait de l'ordonnance du Conseil d’Etat numéros 402742,402777 du 26 août 2016 :


«5.Si le maire est chargé par les dispositions de l’article L.2212-1 du code général des collectivités territoriales, du maintien de l’ordre dans la commune, il doit concilier l’accomplissement de sa mission avec le respect des libertés garanties par les lois. Il en résulte que les mesures de police que le maire d’une commune du littoral édicte en vue de réglementer l’accès à la plage et la pratique de la baignade doivent être adaptées, nécessaires et proportionnées au regard des seules nécessités de l’ordre public, telles qu’elle découlent des circonstances de temps et de lieu, et compte tenu des exigences qu’impliquent le bon accès au rivage , la sécurité de la baignade ainsi que l’hygiène et la décence sur la plage. Il n’appartient pas au maire de se fonder sur d’autres considérations et les restrictions qu’il apporte aux libertés doivent être justifiées par des risques avérés d’atteinte à l’ordre public.


6. Il ne résulte pas de l’instruction que des risques de trouble à l’ordre public aient résulté, sur les plages de la commune de Villeneuve-Loubet, de la tenue adoptée en vue de la baignade par certaines personnes. S’il a été fait état au cours de l’audience publique du port sur les plages de la commune de tenues de la nature de celles que l’article 4.3 de l’arrêté litigieux entend prohiber, aucun élément produit devant le juge des référés ne permet de retenir que de tels risques en auraient résulté. En l’absence de tels risques, l’émotion et les inquiétudes résultant des attentats terroristes, et notamment de celui commis à Nice le 14 juillet dernier, ne sauraient suffire à justifier légalement la mesure d’interdiction contestée. Dans ces conditions, le maire ne pouvait, sans excéder ses pouvoirs de police, édicter des dispositions qui interdisent l’accès à la plage et la baignade alors qu’elles ne reposent ni sur des risques avérés de troubles à l’ordre public ni, par ailleurs, sur des motifs d’hygiène ou de décence. L’arrêté litigieux a ainsi porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et de venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle. Les conséquences de l’application de telles dispositions sont, en l’espèce, constitutives d’une situation d’urgence qui justifie que le juge des référés fasse usage des pouvoirs qu’il détient de l’article L.521-2 du code de justice administrative. Il y a donc lieu d’annuler l’ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de Nice du 22 août 2016 et d’ordonner la suspension de l’exécution de l’article 4.3 de l’arrêté du maire de Villeneuve-Loubet en date du 5 août 2016 ».


Paris, le 26 août 2016 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

«Le Conseil d'Etat dans une décision du 26 août 2016, suspend un arrêté contre le Burkini», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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19 août 2016 5 19 /08 /août /2016 22:52

Paul David BOILAT était un prêtre, un missionnaire apostolique, un ancien directeur de collège et inspecteur de l'instruction publique, Directeur de l'enseignement au Sénégal de 1843 à 1852 ; il parcourt inlassablement le Sénégal pour amasser une documentation ethnographique dont il envoie une partie à la Société de géographie de Paris. Il est l'un des premiers prêtres catholiques du Sénégal et l'un des premiers écrivains sénégalais à avoir décrit l'histoire et la société de son temps. «A travers son destin, c’est le Sénégal de la première moitié du XIXème siècle que l’on décrit» soulignent Yvon BOUQUILLON et Robert CORNEVIN dans la biographie qu’ils ont consacrée à l’abbé BOILAT. C’est en 1853 qu’il publie à Paris «Les esquisse sénégalaises» avec le sous-titre «Physionomie du pays – peuplades – commerce- religion passé et avenir- Récit et légendes». Le principal souci de cet ouvrage était de faire connaître la Sénégambie en faisant découvrir sa géographie, ses traditions et coutumes. Les Esquisses sont une des sources essentielles de l’histoire du Sénégal. L’abbé BOILAT est un remarquable observateur de ce Sénégal en pleine mutation. En effet il est le témoin d’une époque charnière de l’histoire du Sénégal, une période de transition dans laquelle les comptoirs commerciaux et l’esclave s’estompaient, mais la colonisation ne concernait encore que Saint-Louis et Gorée ; l’essentiel du pays est dirigé par des démocraties sans Etat, des royautés. C’est l’époque du début de la conquête directe avec une progressive domination de tout le territoire sénégalais. Le travail accompli par l’abbé BOILAT est d’autant plus intéressant qu’il est le fruit d’observations, de l’expérience et de la réflexion d’un auteur qui se réclame de la nation sénégalaise. Les Esquisses sont une véritable étude sociologique du Sénégal qui présente les groupes ethniques, leur genre de vie, leurs activités économiques, leurs organisations sociales et politiques, leurs coutumes et leurs croyances. C’est un véritable bilan ethnographique et historique du Sénégal. Abdoulaye Bara DIOP, dans sa préface, estime que c’est un ouvrage trop ambitieux et de ce fait même «manque souvent de précision et de profondeur. S’il est le résultat d’une connaissance directe, vécue, du pays et de ses habitants, il n’est pas, cependant, l’œuvre d’un spécialiste. Mais il renferme des données utiles, voire précieuses, qui méritent d’être confrontées aux renseignements fournis par d’autres sources, écrites ou orales».

Les Esquisses sont accompagnées de 24 illustrations des principales ethnies vivant au Sénégal. Ces planches, qui sont également de l’abbé BOILAT, donnent un éclairage particulier et une réelle authenticité de la description du Sénégal de cette époque. L’abbé BOILAT est également l’auteur d’une grammaire wolof qui obtient le prix Volney de l’Institut de France.

David BOILAT est né, le 20 avril 1814, à Saint-Louis, d’un père européen et d’une mère métisse, une Signare, pendant l’occupation anglaise de Saint-Louis. Il parle aussi bien le wolof, le sérère que le français. Il devient très tôt orphelin, et sera pris en charge par l’Eglise. En 1827, à treize ans, il fait partie d’un groupe de jeunes Sénégalais envoyés en France par la mère Anne-Marie JAVOUHEY (1779-1851), afin d’y poursuivre leurs études. Il a quitté le Sénégal en 1827, à l’âge de 13 ans, pour aller recevoir une éducation religieuse en France. Il est ordonné prêtre en 1840 et participe à la célébration d’une messe au palais de Fontainebleau, en Seine-et-Marne, devant le Roi Louis Philippe et la reine Amélie. Revenu au Sénégal en 1842, il exercera son ministère à Saint-Louis et Gorée. A la demande d’Edouard BOUET-WILLAUMEZ (1808-1871), gouverneur du Sénégal de 1842 à 1845, il est nommé proviseur du collège du Sénégal, à Saint-Louis, puis inspecteur de l’instruction publique. David BOILAT est contraint de retourner en France en 1852, à la suite d’une rivalité entre son collège et l’école primaire dirigée par les Frères. Nommé curé du diocèse de Meaux il meurt le 19 décembre 1901. Il est enterré à Nantouillet, en Seine-et-Marne, sa dernière paroisse.

David BOILAT est considéré comme un précurseur de la littérature sénégalaise, «un nationaliste, sans négritude» suivant une expression de Bernard MOURALIS. L’abbé BOILAT a donc passé 23 ans au Sénégal, 64 ans en France. Cependant, «le discours qu’il entend tenir est celui d’un ressortissant du pays (Sénégal) et non celui d’un voyageur qui y aurait séjourné un certain temps» dit Bernard MOURALIS. Son œuvre tranche avec le récit des voyageurs ou explorateurs qui sont souvent tendancieux et folkloriques. "Les Noirs sont de grands enfants immuables dans leur état d'esprit qui diffère essentiellement du nôtre" disait Léon d'ANFREVILLE. «Quoi qu’en aient dit les négrophiles, le mélanien est inférieur d’une manière considérable sous le rapport de l’intelligence» dit Laurent BERANGER-FERAUD. Par conséquent, c’est à juste titre que Robert CORNEVIN considère l’abbé BOILAT comme le premier grand écrivain francophone, tant par l’importance que la qualité de sa contribution. En effet, l’œuvre de l’abbé BOILAT est fondatrice ; c’est une nouvelle forme de littérature qui s’écarte considérablement des modèles fournis par le colonisateur inspirés de l’infériorité intellectuelles des Noirs qui ne sont que de grands enfants paresseux, incapables de réfléchir et d’avoir une histoire. C’est une œuvre marquante et à part entière dans la production littéraire africaine. De ce point de vue, l’abbé BOILAT est un véritable précurseur des études africaines. Il confère à l’Afrique un véritable objet littéraire abandonnant ainsi la démarche folklorique des voyageurs qui décrivaient le continent noir de l’extérieur. Il ne se contente pas d’une simple description de l’Afrique, il statue sur les données observées en fonction du devenir du pays, de ses croyances religieuses. Il a une vision et une démarche d’africaniste.

I – L’abbé David BOILAT, ethnographe et historien

«Aucun ouvrage du XIXème siècle n’a mieux décrit les populations du Sénégal et leur environnement que ces Esquisses sénégalaises. L’abbé BOILAT y décrit avec minutie l’habillement, l’habitat, la nourriture, le mode de vie des divers groupes : wolof, toucouleur, sérère, bambara, etc.» souligne Abdoulaye Bara DIOP. En effet, les Esquisses sénégalaises ne sont pas un essai, mais une monographie qui expose l’ensemble des données que l’on pouvait disposer du Sénégal, au milieu du XIXème siècle. C’est un bilan géographique, ethnographique et historique du Sénégal entre 1817 et 1853. L’abbé BOILAT a fait des considérations sur les royautés, les superstitions, l’hospitalité, la charité, l’attitude envers les morts, le mariage, les naissances et les diverses réjouissances.

A – Les institutions et la philosophie africaine

L’abbé BOILAT souligne le caractère démocratique des institutions que sont les royautés et dresse la liste des Damels du Cayor. Il évoque la République de Dakar qui comprend toute presqu’île du Cap Vert dont Dakar est le chef lieu. Le président de cette République a pris le titre d’Elimane, nommé à vie, tant qu’il reste musulman. Il y a un Sénat composé de chefs de chaque village et de vieillards de Dakar. Cette République compte 10 000 âmes. L’abbé BOILAT relate l’audience que N’Daté Yalla M’BODJ (1810-1860), reine du Walo, lui avait accordée. Cette dernière reine du Walo couronnée en 1846 et portant le titre de Linguère, fait partie des 24 planches qui illustrent les Esquisses. Il évoque également cette fameuse République des Nones, groupe ethnique appartenant aux Sérères qui est attaché à sa liberté. Les Nones craignant d’être pris et vendus, résolurent de fermer l’entrée de leur territoire à tout étranger. C’est pour ce motif qu’ils assassinaient quiconque se permettait d’entrer dans leur village. Les Nones pratiquent la religion traditionnelle et reconnaissent deux Dieux : un bon qui ne s’occupe pas des hommes, et un mauvais qui leur envoie toutes sortes de maux. On mesure l’originalité de la démarche de l’abbé BOILAT quand on la compare aux remarques des colonialistes de l’époque «Un auteur du milieu du siècle précédent, le P Boilat, les (Nones) gratifiés de titre de républicains. On ne donnait pas alors sans doute à ce mot, du moins sur la côte d’Afrique, le sens qu’il possède aujourd’hui. La République des Nones (…) n’était pas une véritable République. Un certain nombre de villages n’obéissant à aucun chef commun composaient ces groupements purement anarchiques» disait Léon d’ANFREVILLE en 1909.

Le titre du roi du Baol est le Tègne et sa capitale est Lambaye. S’agissant du Royaume du Sine les villages les plus importants, à l’époque sont Saly et M’Bour. Le royaume du Saloum est habité par les Sérères qui sont de «beaux hommes, d’une grande taille, à membres nerveux, d’une couleur noire comme les Wolofs. (…). Ils ne paraissent différer des Wolofs que par la langue et la religion». Au Nord, les Toucouleurs dirigés par un Almany au Fouta-Toro, «sont tous rigides observateurs du coran et tellement fanatiques qu’il serait difficile de les convertir». Il raconte l’histoire d’Abdoul Khader KANE qui avait prisonnier du Damel du Cayor. «Les Toucouleurs auraient formé une véritable nation plutôt qu’une race spéciale, s’ils avaient pu atteindre un degré plus élevé de civilisation, et si on avait pas pris soin de morceler de morceler leur pays afin de mieux le pacifier» dit d’ANFREVILLE. L’abbé BOILAT a vanté la beauté des femmes peules qui sont «les plus belles du Sénégal ; elles ont la figure régulière, une taille mince et délicate, de beaux yeux mais languissants et la voix toujours douce et tendre». Le royaume du N’Galam, dirigé par un Tounka, a pour capitale Tiyabou, c’est le pays des Sarakollés.

L’abbé BOILAT voue une grande admiration pour les Wolofs qu’il connaît le mieux en évoquant «leur supériorité morale». L’abbé BOILAT est l’un des tout premiers à penser que l’Afrique a ses philosophes. «Les Wolofs aiment passionnément la conversation. On croirait peut-être qu’ils entretiennent des absurdités ou des bagatelles. (…). On est surpris de trouver chez eux tant de sagesse traditionnelle» dit-il. L’abbé BOILAT consacre dans ses Esquisses des développements dits «conversations spirituelles des Ouolofs». Ce qui tranche avec l’image d’éternels «grands enfants» que les Européens de l’époque renvoyaient aux Noirs : «Le Noir ne s’adonne pas aux sciences spéculatives, quelle que soit son instruction, sa crédulité est excessive ; ses goûts presque exclusivement naturels et grossiers, sont simples. On sent que leur intelligence ne se complait pas dans des combinaisons compliquées. On peut admettre que leur infériorité intellectuelle dépend de l’état de leur société. C’est un mot, un grand enfant condamné par la nature à rester perpétuellement dans cet état d’infériorité intellectuelle, esclave de ses passions et obéissant au sentiment du moment, sans savoir réfléchir longuement» dit Laurent BERENGER-FERAUD (1832-1900).

Dans son dictionnaire Ouolof, l’abbé BOILAT ne s’est pas limité à l’aspect linguistique ; il aborde également, la sagesse africaine à travers les dictons, proverbes et maximes. «Pour se familiariser avec une langue, en apprendre les tournures et en saisir le génie, il n’est guère mieux que d’en étudier les maximes, les proverbes et les adages. On y trouve l’application de tous les principes» dit-il. Les grands philosophes ouolofs ont été Kothie Barma FALL (1586-1655), avec son trait d’esprit, il naquit du temps d’Amary N’Goné, dans le Cayor ; Masséni, sous le règne de Massamba Tacko, c’est le petit-fils de Kothie Barma et Birame THIAM Demba, sous le règne de Makourédia. Cette philosophie, cette sagesse traite des principes de justice, de prudence, de tempérance et de force morale. Kothie BARMA avait un nombre incalculable de maximes dont «un Roi n’est pas un parent, ni un protecteur», «un enfant du premier lit n’est pas un fils mais une guerre intestine», «Aime ta femme mais ne lui donne pas ta confiance. Un vieillard est nécessaire dans un pays». Très traditionniste, il a dit : «Il ne manque pas d’hommes qui désirent le bien-être, mais ceux qui le procuraient ne sont plus !». «Suivez les conseils de trois personnes, ne suivez pas les conseils de trois autres». Pour Kothie BARMA, il fallait toujours suivre les avis de son père, de sa mère et de son fils aîné, et se défier de ceux de sa femme, de son esclave et de son griot. «Un arbre infructueux n’est pas fréquenté» ; c’est un message au Roi pour lui signifier que c’est en aimant ses sujets qu’un monarque devient cher et précieux pour ses sujets et qu’il peut compter sur leur dévouement.

Pour l’abbé BOILAT, les griots constituent une caste «immonde de la société wolofe et qui méritent, à juste titre, le mépris et l’horreur de tout le peuple». Même s’ils exercent l’art du chant ou de la danse, l’abbé BOILAT dénonce leur immoralité, leur parasitisme et leurs postures lascives. Les sorciers sont des hommes qui ont le pouvoir de manger des âmes humaines. «Comme les sorciers sont très dangereux, chaque Wolof apprend de bonne heure des paroles pour les éloigner, achète des gris-gris pour s’en préserver». L’abbé BOILAT a fait part de ses réserves sur la danse du sabar «que la pudeur défend de peindre» et qui n’est autre que la «répétition des passions les plus brutales». Les «Tiédos» sont des gens «incrédules, mécréants, sans foi ni probité. Ne vivant que du vol et du pillage sur les grands chemins ; ce sont de redoutables guerriers. Ce sont des hommes violents avec un goût immodéré pour l’alcool».

B – Un témoignage sur certaines coutumes et groupes ethniques

L’abbé BOILAT est un exceptionnel observateur des populations du Sénégal, dans leur diversité, leurs comportements et leurs mœurs. En effet, l’abbé BOILAT travaillé pour le compte de la Société géographique dont deux sociétaires, le baron Roger (1787-1849) et Amédée JAUBERT (1789-1847), un orientaliste, qui ont apprécié ses travaux en termes condescendants : «Boilat fait preuve de dévouement, son engagement révèle beaucoup d’intelligence, de discernement de goût éclairé des langues et de l’ethnographie». En 1843, L’abbé BOILAT a notamment fait parvenir à la société de Géographie une collection de cinq cahiers. Le premier cahier a pour titre «les mœurs et coutumes des Maures au Sénégal». C’est un recueil d’histoires, d’anecdotes et de fables écrites en arabe. Les deuxième et troisième cahiers contiennent des notes en langue maure du Sénégal. Le quatrième cahier renferme des prières des musulmans du Sénégal. Il est accompagné de croquis d’une fidélité remarquable. Le costume, la pose, la physionomie des personnages, notamment des marabouts, sont d’une vérité frappante. Le cinquième cahier, illustré l’un au crayon, l’autre à la plume, concerne des marabouts du Fouta-Toro. L’abbé Boilat a reproduit des gris-gris confisqués chez des Signares, pourtant chrétiennes, mais ont conservé les superstitions africaines.

En 1845, l’abbé BOILAT a fait parvenir à la Société de géographie des notes sur d’autres peuples du Sénégal, avec des mœurs particulières. Ainsi, les Kognaris et les Bossaras, sont considérés comme très méchants. Leur caractère tient des bêtes féroces. Ils sont toujours nus, les hommes comme les femmes, les libres comme les esclaves. Les hommes et les femmes vivent séparément pendant le jour. Ils ne vivent que de la chasse des bêtes sauvages et des éléphants. Ils échangent l’ivoire contre des fusils, des pierres à feu et de la poudre. Les marchands qu’ils rencontrent sont aussitôt tués et pillés. Chez eux personne ne croit en Dieu.

Chez les Mandingues, les voleurs convaincus sont punis d’esclavage. Tout homme qui surprend sa femme en adultère ou seulement en tête à tête avec un homme, a le droit de se saisir de celui-ci et de le vendre en esclave.

Dans le pays Balenta, les habitants sont cuivrés. Les morts ne sont pas enterrés ; ils sont enfermés dans un sac qu’on accroche à un arbre, et sur lequel on veille jusqu’à ce que les chairs soient entièrement décomposées. Alors on retire les os, qu’on enfouit dans le creux d’un arbre. Ces gens-là ne tuent jamais ni bœufs, ni moutons, pas même des poules. Ils ne mangent que des animaux morts naturellement ou accidentellement. Ils peuvent épouser des femmes en nombre illimité. Celui qui croit avoir à se plaindre de sa femme peut la congédier ou la tuer, sans que personne n’ait rien à lui dire.

Chez les Diolas, quand un père meurt laissant des fils, ceux-ci, selon la coutume, épousent les veuves de leur père. Chacun prend la mère de son frère. Il n’y a pas de dot. L’amour et le consentement suffisent pour constituer le mariage ; la désaffection est un motif de rupture de mariage. En cas de séparation, les enfants mâles restent avec le père et les filles suivent la mère. Les Diolas mangent des singes et des chiens. Ils vouent un culte aux serpents. Quand ils ont un trop grand nombre d’enfants, ils en vendent une partie. Si le père meurt, en laissant de jeunes enfants, ceux-ci sont ordinairement vendus comme esclaves, pour ne pas être à la charge de la famille. Les Diolas sont sans Roi, ni chef ; chacun est maître chez soi. A la mort d’un individu, on réunit tout ce que possédait, et on l’enterre avec lui ; on ne conserve que les bœufs, les chèvres, chiens et porcs. A cette occasion, ils boivent du vin de palme, dansent au tam-tam et tirent des coups de fusil.

Par ailleurs, l’abbé BOILAT a effectué un voyage en pays sérère du 16 au 26 avril 1846 et en a rapporté de fortes impressions. Les hommes et les jeunes ne portent qu’un linge de deux pouces de large pour couvrir leur nudité et les femmes portent un pagne autour de leurs reins. Les enfants sont armés de flèches et pensent que le Damel a l’habitude de piller le pays et d’emmener les enfants en captivité. Les Sérères même catholiques ont conservé des animistes et fétichistes. Le rite funéraire est marqué par des danses au tam-tam ; on pleure de temps en temps et la danse dure quatre jours pour un homme, trois jours pour une femme. Les cimetières sont recouverts de coquillages. S’agissant du mariage, c’est la famille, du côté du mari, qui va demander la main de la jeune fille à ses parents. La jeune fille n’est jamais associée à ces démarches. La fille est enfermée pendant un mois avant la cérémonie du mariage. La plupart des couples ont déjà eu quatre ou trois enfants avec leur future épouse ; ce qui n’empêche pas de faire la cérémonie de mariage. A M’BISSEL, il relate avoir vu un arbre sacré, servant de magasin de sûreté pour tout, qu’on ne pouvait y voler sans être frappé de mort par un génie protecteur qui en est le gardien. Au pied de cet arbre, il n’est pas permis de parler le Ouolof ; le génie exige de parler le Sérère ou le silence absolu. Il est défendu de passer, à cheval, devant l’arbre sacré. Le Roi du Sine se rend chaque année pour faire un sacrifice à l’arbre sacré.

II – L’abbé David BOILAT, son projet politique et économique

La contribution de l’abbé BOILAT est sous-tendue par une démarche, un projet idéologique, murement réfléchie. «C’est le projet idéologique de Boilat qui donne à l’ouvrage son sens et sa force. Il est soutenu avec foi et conviction et ne peut laisser indifférent» dit Abdoulaye Bara DIOP.

1 – Un projet fondé sur les valeurs morales et religieuses

De par sa formation religieuse, l’abbé BOILAT avait pour mission de propager la foi catholique dans un pays à la fois musulman et animiste. L’abbé BOILAT déplore, en son temps, la faible progression du christianisme qui se limite à certaines villes comme Gorée, Saint-Louis et la Petite côte. Le père François LIBERMANN (1802-1952) avait obtenu de l’église de Rome, en 1846 le principe d’une africanisation du clergé au Sénégal. Le 21 avril 1824, la Mère JAVOUHEY écrivait au Ministre de la Marine pour lui demander l'autorisation d'élever de jeunes noirs en France, dont l’abbé BOILAT. On ferait des garçons des prêtres ou des instituteurs, des filles des religieuses ou des institutrices. "Ce projet que je médite depuis longtemps se rattache naturellement au grand projet de civiliser l'Afrique, d'en faire un peuple agricole, laborieux, et surtout honnête et bon chrétien". L’évangélisation favorisant la colonisation et la bonne connaissance du pays et de ses hommes, est un outil au service de la domination française. Il se sent, dans sa mission évangélisatrice, être le porteur de la civilisation française, tout en tenant compte des spécificités africaines.

Pourtant, il reconnaît que le colonialisme n’a apporté aux Africains que l’eau de vie, les armes à feu et l’esclavage ; ce qui est un signe de régression visant à abrutir et à détruire qu’à sortir des ténèbres. Il regrette que les quelques rares chrétiens soient encore sous l’emprise de la superstition. L’abbé BOILAT, à certains égards, est sévère vis-à-vis de l’Islam qu’il considère comme «une religion absurde et rétrograde. (…) qui promet à ses adeptes de voluptés charnelles pour récompenses». A d’autres égards, il est nuancé. Il admet que certains hommes «moralisent le peuple, donnent généralement des conseils de paix et de conciliation. Sans leur influence, les villages des Ouolofs ne seraient que des réunions de brigands, de scélérats et d’assassins». Pour lui, il y a deux catégories de marabouts «ceux qui se contentent de prier pour ceux qui se recommandent à eux» et ceux qui poursuivent une activité lucrative en vendant des gris-gris et en tirant la bonne aventure.

L’abbé BOILAT conçoit un plan d’évangélisation qui est intimement lié à son projet d’éducation. L’évangélisation est censée apporter la civilisation et le salut des âmes, avec le soutien du gouvernement français. C’est en cela que l’abbé BOILAT est un assimilationniste qui approuve la conquête coloniale. Il ne manque pas de fustiger certaines dérives de colons, comme les mariages coloniaux, l’alcoolisme ou la dépravation de mœurs de certains religieux. Cependant l’abbé BOILAT est fondamentalement antiraciste. Il pense que l’individu peut s’améliorer et s’élever dans la société, s’il est éduqué et observe les lois de Dieu : «Il est de fait que ce n’est ni la couleur, ni la forme extérieure qui font l’homme, mais l’âme créée à l’image de Dieu».

2 – Un projet sur la promotion des cultures vivrières

Le Sénégal de la moitié du XIXème siècle connaissait une grave crise économique. Après l’abolition de l’esclavage, le commerce reposait, principalement, sur une seule matière, la gomme arabique échangée contre divers produits (tissus, liqueurs, fusils, pacotille, etc.). L’arachide, monoculture d’exportation, est incapable de faire vivre convenablement les populations.

Le nationalisme de l’abbé BOILAT se traduit alors dans l’analyse qu’il porte sur la situation économique du Sénégal. Pour lui, sans la production de richesses, le progrès spirituel, intellectuel ou juridique n’est que vain mot. Il dénonce, en particulier, une situation économique marquée par une traite fondée sur l’or et la gomme arabique et qui n’entraîne, par la même occasion, que très peu de valeur ajoutée. Il fallait passer d’une colonie de commerce à une colonie agricole. «Le Sénégal offrira un immense débouché aux produits français, et en même temps qu’il deviendra, pour la France, un immense champ de denrées» souligne Christian SCHEFER. Ainsi, dans le domaine agricole, l’abbé BOILAT insiste sur l’effort déployé pour introduire de nouvelles cultures et la diversification agricole qui en est résultée : «dans tous les jardins on voyait s’élever des dattiers, des cocotiers, des bananiers, des sapotiers, des corossoliers, des orangers, des citronniers, des goyaviers, des manguiers ou de superbes rondiers». Lorsque le Baron PORTAL, qui prit la colonie en 1917, entreprit l’exploitation des régions incultes où l’on espérait développer des plantations de sucre, de café, de coton, de soie, d’indigo, d’arbre à beurre et de différents arbres fruitiers. Mais lorsque le Baron ROGER quitte le Sénégal ce projet agricole sera abandonné et on coupa même des arbres fruitiers, sous prétexte, qu’en temps de guerre, les ennemis pourraient s’y cacher ou attaquer à l’improviste. L’abbé BOILAT regrette l’absence de vision : «Toutes nos activités sont purement mercantiles. Nous n’avons point de colonie agricole». Georges HARDY a exposé dans un ouvrage intitulé «La mise en valeur du Sénégal de 1817 à 1854», la faillite de cette politique agricole orientée vers la monoculture et donc par la suite, vers la désertification et l’appauvrissement du Sénégal.

L’abbé David BOILAT est un écologiste avant l’heure. Il s’est intéressé à la faune et à la flore. Visitant en avril 1846, La Petite Côte, il n’a pas manqué de mentionner «je n’ai pas trouvé dans toute la forêt un seul endroit qui ne soit pas couvert de verdure». Le pays sérère regorge de lièvres, de pintades, de bœufs sauvages, de sangliers et d’huitres. «Il n’est pas nécessaire d’être militant écologiste pour déplorer la destruction de la nature, sur cette grande échelle, qui n’était pas la fatalité. Le système politico-économique colonial a favorisé ce processus, avec l’instauration de la culture arachidière» dit Abdoulaye Badara DIOP dans sa préface. Il est évident que l’action de l’homme est le principal facteur de la dégradation de la nature. La monoculture, notamment de l’arachide, est l’une des principales causes de la désertification du Sénégal.

3 – Un projet fondé sur la promotion des langues nationales

L’abbé BOILAT, dans le cadre d’une démarche assimilationniste, propose aux colonisés l’accès à la culture et à un système économique comparables à ceux qui existent dans la métropole. Cet assimilationnisme lui a été reproché au nom d’une vision différentialiste. Mais, l’abbé BOILAT est animé d’un certain nationalisme. Partisan du savoir et de la conscience des populations, l’abbé BOILAT entreprit de porter un projet pédagogique à la mesure de cette ambition. Il préconise une formation humaniste accompagnée d’une prise en compte des réalités africaines. En effet, pour lui, les Sénégalais peuvent contribuer à l’élaboration d’une science de l’Afrique dont les horizons ne sont pas le monopole de la métropole.

L’abbé BOILAT est révolté contre la misère et veut se rendre utile à cette pauvre colonie et surtout à sa jeunesse, pour le salut de son âme. Il a pour ambition de donner aux jeunes une éducation secondaire afin qu’ils puissent prétendre aux fonctions d’encadrement et de conception. L’enseignement peut contribuer à la renaissance de l’Afrique. Mais cette démarche n’est pas partagée par tous. Ainsi, Georges HARDY est partisan d’un enseignement adapté aux réalités concrètes et éloigné d’un esprit spéculatif. Cet argument est utilisé par les Frères Ploërmel qui pensent «qu’il faut donner des mœurs à un peuple, avant de lui apprendre les connaissances humaines. A de tels peuples, il ne faut pas des sciences, il faut des principes religieux, une morale pure et sévère».

Une des grandes originalités de la démarche de l’abbé BOILAT c’est de valoriser les langues nationales, notamment avec son dictionnaire Ouolof. Il y avait une double motivation à cela. D’une part pour les religieux, la connaissance des langues nationales est un impératif catégorique, une question d’efficacité. «La prédication exige la connaissance de l’idiome du peuple qu’on veut évangéliser. Ainsi, le missionnaire catholique regarde-t-il l’étude de la langue indigène comme le premier devoir. C’est l’unique raison qui nous fait entreprendre l’étude la langue volofe» dit Monseigneur Aloyse KOBES (1820-1872), vicaire apostolique de Sénégambie de 1863 à 1872, à l’introduction de son dictionnaire Wolof paru en 1869. Il parlait le Sérère le Soninké et le Ouolof. Jean DARD (1789-1833), enseignant qui a ouvert, en 1817, la première école à Saint-Louis, n’écarte pas cet argument d’opportunité pour le colonisateur ; il cite l’abbé Louis Edouard Camille GAULTIER (1746-1818) : «Allez, porter aux Africains les arts, les bienfaits : semez au milieu d’eux la parole de paix et la morale évangélique». Il précise, en évoquant le Ouolof, «cet idiome est parlé presque dans toute la Sénégambie. C’est dire combien il serait utile, dans l’intérêt des découvertes et des relations commerciales, de le connaître et de l’approfondir». Jean DARD estime que le recours aux langues nationale et plus qu’utile. En 1816, la France avait créé des écoles au Sénégal pour les indigènes. En deux ans, de jeunes étaient capables d’écrire en français et en Ouolof. Le Baron Jacques François ROGER (1887-1849), auteur d’un ouvrage de 1829 et intitulé «Recherches philosophiques sur la langue ouolofe, suivies d’un vocabulaire abrégé Français-Ouolof » estimait qu’une langue peut refléter les vues philosophiques, la créativité d’un peuple ; c’est instrument qui influence «le développement de l’esprit humain, ses facultés mentales, la gradation des idées». Lorsqu’il entreprenait cet ouvrage sur le Ouolof, le baron ROGER dit qu’il avait «l’esprit fatigué, le cœur froissé dans le tourbillon des affaires ; j’avais vu, de trop près, les passions haineuses». L’étude de la langue est inséparable des mœurs et des institutions d’un pays : «ces hommes (les Noirs) quoi qu’on puisse en penser, ne diffèrent des Européens que par la couleur».

Au début du XXème siècle, Léopold Sédar SENGHOR (voir mon post sur cet exceptionnel homme de culture), faisait remarquer les élèves apprenaient à la fois le français et le Ouolof. Et dans la démarche éducative de l’église, tout en tenant compte des réalités et de la personnalité africaines, SENGHOR a retenu des enseignements du père LALOUSE : «faites-vous nègres avec les nègres pour les former comme ils le doivent être, non à la façon de l’Europe, mais laissez-leur ce qui leur est propre ; faites-vous à eux comme des serviteurs doivent se faire à leurs maîtres, aux usages, au genre et aux habitudes de leurs maîtres, et cela pour les perfectionner, les sanctifier, les relever de la bassesse et en faire peu à peu, à la longue, un peuple de Dieu».

Depuis plus de deux siècles, après cette audace de David BOILAT s'ensuivront de longs débats, parfois polémiques, sur la place des langues africaines dans l'enseignement et le type de pédagogie à appliquer. Près de deux siècles plus tard, les pays africains sont confrontés au même type de problèmes. Mais le français s'est en même temps "africanisé", a pris des couleurs locales, tandis que certaines langues africaines s'imposaient comme langues véhiculaires et que d'autres étaient utilisées dans l'enseignement ou l'alphabétisation. Léopold Sédar SENGHOR, suivi en cela par le professeur Souleymane Bachir DIAGNE, pense que le français est une langue africaine. Boubacar Boris DIOP porte, à l’aube du XXIème siècle, le débat concernant la place des langues nationales dans un monde globalisé.

Le travail accompli par l’abbé BOILAT sur les langues nationales pose actuellement une autre interrogation qu’il n’avait pas pu prévoir, mais qui est impliquée dans sa démarche. En effet, au moment où l’intégration africaine se met en place, l’oralité est-elle le seul moyen privilégié de transmettre le savoir et la mémoire ? S’agit-il d’une remise en cause de l’extraordinaire contribution d’Amadou Hampâté BA, un gardien des traditions orales ? Ou du moins quel est le sens exact de sa pensée dans son combat pour la défense de l’oralité ?

Bibliographie très sélective :

1 – Contributions de l’Abbé Paul David BOILAT

BOILAT (David, abbé), Esquisses sénégalaises, physionomie du pays, peuplade, moeurs, commerce, religion, passé et avenir, récits et légendes, Paris, P. Bertrand, 1853, 736 pages et Paris, Khartala, 1984, préface d’Abdoulaye Bara Diop, 499 pages ;

BOILAT (David, abbé), Illustration des Esquisses sénégalaises, physionomie du pays, peuplade, moeurs, commerce, religion, passé et avenir, récits et légendes, Paris, P. Bertrand, 1853, 24 illustrations ;

BOILAT (Paul, David, abbé), Grammaire de la langue Ouoloffe, Paris, L’Imprimerie nationale, 1858, 430 pages, spéc. les maximes, adages et proverbes Ouolof (Kothje Barma, Masséni et Biram Thiam), pages 371-404 ;

BOILAT (David, abbé), Mœurs et coutumes des maures du Sénégal, en langue des Maures du pays, (texte en arabe) Paris, 23 juin 1843, 271 pages ;

BOILAT (Paul, David, abbé), ROGER (Jacques-François, Baron) Notes du Fouta-Toro, Lettres, mœurs, superstitions, dessins, chansons du Fouta, quelques fables, Paris, 180 pages ;

BOILAT (Paul, David, abbé), Mémoire sur le Sénégal et l’Ile de Gorée, 28 juillet 1894, Manuscrit de 31 feuilles, document BNF FR 12 079 ;

BOILAT (Paul, David, abbé), «Documents géographiques sur la Sénégambie, rédigés en langue maure par Fandi Sat, marabout mandingue et transmis à M. le Baron Roger par l’abbé Boilat, indigène du Sénégal», Bulletin de la Société géographique, 1843, tome XX, pages 306-310 ;

BOILAT (Paul, David, abbé), Voyage à Joal 1846, Manuscrit de 46 pages, document BNF, SG carton, BO –Bon (109) 1, aquarelle.

ROGER (Jacques-François, Baron) et PROBE JAUBERT (Pierer-Amédée-Emilien), Notes sur les manuscrits de l’abbé David Boilat transmis à la Société de géographie, 1850, 21 feuilles. Document BNF.

2 - Critiques

BOUQUILLON (Yvon) CORNEVIN (Robert), David Boilat (1814-1901) : le précurseur, Paris, N.E.A, 1981, 111 pages ;

D’ANFREVILLE de la SALLE (Léon, docteur), Notre vieux Sénégal, son histoire, son état actuel ce qu’il peut devenir, Paris, Auguste Challamel, 1909, 290 pages, spéc pages 51 et 197 ;

FAIDHERBE (Louis), général, Le Sénégal : la France dans l’Afrique Occidentale, Paris, Paris, Hachette, 1889, 501 pages, spéc pages 80-89 (croyances et superstitions du Sénégal, relatés par David Boilat) ;

LAVEILLE (Auguste), Jean-Marie de La Mennais (1780-1860), tome II, Paris, Ch, Poulguielgue, 1903, 680 pages, spéc sur l’Abbé David Boilat, pages 293-295 ;

MOURALIS (Bernard) «Les Esquisses sénégalaises de l'abbé Boilat, ou le nationalisme sans la négritude» in Cahiers d'études africaines, vol, 35, n°140, 1995, pages 819-837 ;

PASQUIER (Roger) «Boilat (Abbé David) : Esquisses sénégalaises (Nouvelle édition, introduction de Abdoulaye Bara Diop)», in Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 74, n°276, 3e trimestre 1987, pages 381-382 ;

PIOLET (J-B), sous la direction de, Les missions catholiques au XIXème siècle, vol IV, missions d’Afrique, Paris, Armand Colin, 1902, 511 pages, spécialement sur Boilat, pages 130 visite en 1846 de cimetières catholiques sérères ;

RIESZ (Jànos), Les débuts de la littérature sénégalaise de langue française : relation d’un voyage du Sénégal à Soueira (Mogador), de Léopold Panet (1819-1859) : esquisses sénégalaises de David Boilat (1814-1901), Paris, Centres d’études d’Afrique noire, 1998, 49 pages, spéc pages 34 et suivantes.

3 – Autres références

BATHILY (Abdoulaye), «Aux origines de africanisme le rôle et oeuvre ethno-historique de Faidherbe dans la conquête française du Sénégal» in Henri MONIOT éditeur, Le mal de voir : ethnologie et orientalisme : politique et épistémologie, critique et autocritique, Paris, Union générale d’éditions, 1976, pages 77-107 ;

CALVET (Louis, Jean), Histoire du français en Afrique : une langue de copropriété, Paris, Ecritures, 2010, 209 pages ;

CULTRU (Pierre), Histoire du Sénégal du XVème sièclle à 1870, Paris, Larose, 1910, 374 pages (sur le projet agricole, pages 298-307) ;

CORNEVIN (Robert) CORNEVIN (Mariane), La France et les Français d’Outre-mer :: de la première croisade à la fin du Second Empire, Paris, Tallandier, 1993, 514 pages ;

DARD (Jean), Dictionnaire Français-Wolof, Français-Bambara, suivi de dictionnaire Wolof-Français, Paris, Imprimerie Royale, 1825, 300 pages ;

BERANGER-FERAUD (Laurent, Jean-Baptiste), Les peuplades de la Sénégambie : histoire, ethnographie, mœurs, coutumes et légendes, etc., Paris, E. Leroux, 1879,, 420 pages, spéc sur «l’intelligence des nègres » pages 354-364 ;

HARDY (Georges), Vue générale de l’histoire de l’Afrique, Paris, Armand Colin, 1922, 200 pages ;

HARDY (Georges), La mise en valeur du Sénégal de 1817 à 1854, Paris, Larose, 1921, 376 pages ;

KOBES (Aloyse, Monseigneur), Grammaire de langue volofe, Saint-Joseph de N’Gasobil, Imprimerie de la Mission, 1869, 360 pages ;

SCHEFER (Christian), La France moderne et le problème colonial : les traditions et les idées nouvelles, la réorganisation administrative, la reprise de l’expansion (1815-1830), Paris, Félix Alcan, 1907, 460 pages (sur le projet de développement de la colonie du Sénégal, pages 205-2015) ;

Vicariat Apostolique des deux Guinées et de la Sénégambie, Dictionnaire Français-Wolof, Wolof-Français, nouvelle édition contenant tous les mots du dictionnaire de Dard, du vocabulaire du Baron Roger, du dictionnaire manuscrit de l’abbé Lambert, revue, corrigée, considérablement augmentée et précédée de principes de la langue Wolofe, par le RR PP missionnaires de la Congrégation du Saint-Esprit et du Sacré-Cœur de Marie, Dakar, 1855, Imprimerie de la Mission, 242 pages ;

ROGER (Jacques, François, Baron), Recherches philosophiques sur la langue ouolofe, suivies d’un vocabulaire abrégé François-Ouolof, Paris, Orientales de Dondey-Dupré Père et Fils, 1829, 175 pages ;

Paris, le 19 août 2016 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/.

«L’abbé Paul David BOILAT, (1814-1901) ethnographe et précurseur d’une littérature africaine», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/.
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7 août 2016 7 07 /08 /août /2016 12:04

Cet article a été publié dans le journal Ferloo, édition du 11 août 2016

Anthropologue, historien, sociologue, juriste de droit musulman, poète et intellectuel arabisant, Cheikh Moussa CAMARA aura contribué à éclairer une page importante de l’histoire du Sénégal, du Fouta-Toro, en particulier. Vincent MONTEIL, en 1964, alors Directeur de l’IFAN, avait accueilli avec un grand dédain, les travaux de Cheikh Moussa CAMARA : «rien n’est plus décevant que la lecture des travaux de cet ordre, et il faut en déchiffrer d’interminables digressions pour en tirer quelque substantielle moelle. Ce sont des grimoires». En fait, les travaux de Cheikh Moussa CAMARA exigent une lecture attentive pour en déceler tout l’intérêt. Tout examen de la contribution de Cheikh Moussa CAMARA doit prendre en compte le contexte dans lequel se situe la production de ce savant arabisant, musulman et érudit, qui retrace l’histoire du Fouta-Toro à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, en pleine conquête coloniale du Sénégal, avec de très fortes tensions religieuses. «Camara et ses ouvrages n’ont jamais fait l’objet d’un examen critique et systématique» signale David ROBINSON qui qualifie le travail accompli par le savant de Ganguel de «trésors». Cheikh Moussa CAMARA n’ayant pas d’héritier intellectuel a légué ses manuscrits à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire. Les travaux de CAMARA, en raison de la difficulté d’accès à la langue arabe, n’ont pas fait l’objet d’un examen attentif, qu’ils auraient mérité. Cette contribution est aussi un vibrant hommage aux professeurs Amar SAMB et Moustapha N’DIAYE qui ont traduit en français certaines de ses œuvres. Ainsi, dans sa thèse de 1972 «Essai sur la contribution du Sénégal à la culture d’expression arabe», le professeur Amar SAMB consacre le chapitre III à l’école de GANGUEL fondée par CAMARA. Ce chapitre intègre aussi une large traduction de l’autobiographie de CAMARA, rendant ainsi accessible aux francophones le manuscrit arabe, disponible à l’IFAN. Par conséquent, l’autobiographie de CAMARA est une source inestimable, mais elle doit être lue à la lumière de son œuvre, dont une partie est accessible maintenant aux francophones. Il ne faudrait pas négliger l’excellente contribution de grande valeur de David ROBINSON, «Un historien et anthropologue sénégalais : Shaik Musa Kamara».

Cheikh Moussa CAMARA a conservé une démarche d’un savant et intellectuel dans ses écrits. La qualité de ses recherches et notamment la distance critique, sa capacité à formuler des jugements équilibrés sont appréciables. «Quiconque vit dans le voisinage de Moussa ou a la chance d’en être protégé sera à l’abri du malheur» souligne Bou el-Mogdâd. «La vie de ce Cheikh, brilla à Ganguel comme un soleil» dit Amar SAMB qui rajoute «En tant qu’écrivain, il traite tous les sujets avec un rare bonheur». Il a abordé différents thèmes notamment historiques, religieux, juridiques et littéraires. Cheikh Moussa CAMARA était un excellent portraitiste. Dans ses qualités d’historien, Amar SAMB n’a pas manqué de mettre en valeur sa rigueur intellectuelle : «Parti de témoignages matériels, écrits ou oraux, Cheikh s’avance armé du sens critique toujours en éveil pour discerner l’authentique de ce qui ne l’est pas, la cause naturelle de la légende, les faits rationnellement admissibles des miracles». Moustapha N’DIAYE, un de ses traducteurs, a loué les qualités intellectuelles de Cheikh Moussa CAMARA en ces termes : «En se documentant, en mentionnant ses sources, en rapportant plusieurs versions d’un même fait, en appliquant sa clairvoyance critique, en portant des jugements modérés et en accordant un intérêt aux aspects socio-économiques, Cheikh Moussa CAMARA suit une méthode qui ne serait pas reniée l’historien». Moustapha N’DIAYE regrette parfois, sa manière d’exposer les faits caractérisée «une certaine désarticulation, par un style décousu à cause de nombreuses digressions». D’une manière générale, Cheikh Moussa récusant les fanatiques et les affabulateurs, est un esprit ouvert et curieux et d’une grande tolérance, compte tenu de la diversité de ses amitiés. Cheikh Moussa puise sa production intellectuelle dans de nombreuses sources aussi bien écrites qu’orales en y ajoutant ses enquêtes et connaissances personnelles. En intellectuel rigoureux, lorsque les faits sont incertains ou les versions sont contradictoires, il formule des hypothèses en les interprétant à sa manière. Il n’aime pas à donner une réponse définitive, au contraire il laisse toujours la place à d’autres interprétations. Qui était-il donc ?

L’autobiographie qu’il a rédigée témoigne de son authenticité : «J’ai dit ce qu’on dit de soi est plus proche de la vérité, mais on a soutenu aussi le contraire» dit-il en propos liminaire à son autobiographie. Pour d’autres auteurs arabes, notamment, «ce qu’on dit de soi est toujours poésie». Un acte de notoriété, trouvé à Matam, et daté du 7 février 1930, indique Cheikh Moussa CAMARA est né vers 1864, dans le Damga, cercle de Matam (Sénégal), à Gouriki Samba Diom, de Mariame Dadé et de Hamady CAMARA, un grand marabout. Cheikh Moussa CAMARA vénère ses parents et considère sa mère comme une femme pieuse, patiente et charitable. Son père est un homme d’une grande patience et d’une remarquable longanimité. Il perdit dès son jeune âge, son père d’une vive intelligence qui lui avait prédit ceci : «vive lumière qu’il sera, il jouira d’une grande célébrité, il se taillera une place de choix, un rang élevé en raison de sa bonne étoile». En plein pays des peuls Dényankobé, et dans une société fortement hiérarchisée, Cheikh Moussa CAMARA, qui remet en cause les castes, a été avare en information sur son statut social. Une partie de sa famille viendrait de Guidimaka et ses parents auraient été esclaves ou affranchis. C’est une contrée de brassage de populations entre les Peuls et les Soninkés. Pour Cheikh Moussa un individu qui «apprend les sciences islamiques et pratique convenablement la religion musulmane en y persévérant, lui et sa descendance deviennent des Torodos». Il semble ainsi, par ses études coraniques, se rattacher à la caste des nobles, les Torodos.

Pendant son jeune âge, Cheikh Moussa CAMARA fit d’abord des études coraniques à Gouriki chez Thierno Malick. Plutard, il rencontra un marabout mauritanien, Cheikh Saad Bouh (1848-1917), qui allait imprimer une grande influence sur lui. CAMARA a grandi sous la protection de Samba Diom BA qui épousa sa sœur et lui indiqua la voie de coopération avec les autorités coloniales. Cheikh Moussa CAMARA alla à Pollel, chez Thierno Mahmoudou. Il se rendit par la suite en Mauritanie, pendant un an, auprès d’Abdoul Wollé Séfaqué. Il poursuivra ses études à Séno Pallel, près de Kanel, sous la direction d’Abdoul Elimane. Après la disparition de sa mère, il se rendra successivement à Diella, dans le cercle de Matam, à Walaldé et au Fouta-Djallon, en Guinée. Cheikh Moussa CAMARA, après quelques pérégrinations, viendra s’installer à Ganguel à partir de juin 1893.

Cheikh Moussa CAMARA a été influencé par Cheikh Mamadou Mamadou KANE, arrière-petit-fils de l’Almamy Abdoul KANE. Nommé chef du Damga, les hommes d’Abdoul Bocar KANE réussirent l’assassiner en novembre 1890. Cheikh Moussa CAMARA avait fondé un espoir que Cheikh Mamadou KANE puisse recréer au Fouta une vraie communauté musulmane. Cheikh Moussa qui a eu 10 femmes et 28 enfants, a épousé la sœur de Cheikh Mamadou KANE, dénommée Hapsatou KANE.

Cheikh Moussa CAMARA est un humaniste et un antiraciste. Il croit en l’unité, dans la diversité de l’espèce humaine. Pour lui, tous les hommes sont issus d’Adam et Eve. Tolérant et ouvert d’esprit, Cheikh Moussa CAMARA avait le culte de l’amitié qu’il mettait au-dessus de tout comme vertu cardinale. «Le cœur est naturellement porté à aimer celui qui a une bonne conduite» dit un hadith du Coran. Dans ses relations, il y avait d’éminents africanistes français comme Paul MARTY, Henri GADEN et Maurice DELAFOSSE (voir le post que je lui ai consacré). L’essentiel de la contribution de Cheikh Moussa CAMARA date du dernier tiers de sa vie, et sur incitation d’Henri GADEN (voir le post que je lui ai consacré), un administrateur colonial marié à une femme peule. «Mon amitié pour les Français est innée et les Français sont naturellement portés à m’aimer» dit-il. Lors de son séjour en Guinée, il avait rencontré deux petits-fils de Cheikh Omar que sont Alpha Ibrahima et Alpha Macky TALL. En Mauritanie, il est très proche de Cheikh Saad Bouh qui l’a initié à la voie Quadriya. Il connaissait N’Galandou DIOUF et Blaise DIAGNE (voir le post que je lui ai consacré), et avait une grande estime pour Thierno Yéro BAL, maître de l’école de N’guijilogne. «La renommée de Thierno Yéro était plus brillante qu’un feu allumé au sommet d’une montagne et qu’une lune au milieu des ténébres» dit-il. Il avait songé sérieusement à quitter Ganguel, mais son ami, El Hadji Mamadou Saïdou BA (1900-1981) qui allait s’établir à Madina Gounasse, à partir de 1931.

Cheikh Moussa CAMARA est avant tout un musulman imprégné de la culture arabo-musulmane. On a oublié que les plus anciennes sources de l’histoire africaine sont arabes. CAMARA s’inscrit dans les écoles de pensée et de diffusion d’un savoir classique, alimenté par les meilleurs auteurs sunnites. Il a été influencé notamment par Ibn KHALDOUN, un historien et philosophe arabe (1332-1406 qui s’était rendu en Afrique. D’un point de vue historiographique il fait la synthèse des chroniques peules, qu’on rencontre également au Fouta-Djallon, et des Tarikh arabes. Si CAMARA se situe dans une conception de l’histoire cyclique inspirée d’Ibn KHALDOUN, croissance et déclin de chaque dynastie propre à une population, son originalité réside dans le fait de mettre au centre de son analyse de la conquête du pouvoir au Fouta-Toro par les marabouts Torodo à la fin du XVIIIème, les liens de solidarité qui procédaient de ce que la terminologie coloniale appelait improprement “l’école coranique”, à savoir les rapports maîtres/ disciples qui s’instaurent lors de la transmission du savoir et qui incluent les pérégrinations propédeutiques en vue d’apprendre tel ou tel livre de grammaire ou de théologie auprès de lettrés dispersés, le compagnonage spirituel durant la quête des savoirs secrets, enfin la fondation d’un nouveau foyer d’enseignement.

La contribution de Cheikh Moussa recèle toutes les convulsions qui avaient secoué le Sénégal en général et le Fouta-Toro, en particulier, aux siècles précédents. Gouriki c’est un lieu de martyr, le rêve brisé islamique fort et juste. En effet, à la fin du XVIIIème siècle et du XIXème siècle, la révolution des Almamy du Fouta-Toro avait tenté de rénover la société musulmane. Les Bambara Massasi, souverains du Kaarta, alliés aux peuls Jagoordo ont assassiné à Gouriki, le 4 février 1807, l’Almamy Abdoul Khadr KANE. Il avait 81 ans. Vers 1820, un certain Diom Aliou fut nommé comme chef de village de Gouriki, et un groupe, dirigé par l’Almamy Youssouf LY, prendra le pouvoir. Le Damga, la province de Cheikh Moussa CAMARA connut un relatif calme entre 1854 et 1860. Cependant, à partir de cette époque, El Hadji Omar TALL entreprit des recrutements massifs de Foutankais, pour le Jihad ou guerre sainte et leva une troupe de plus de 40 000 hommes. C’est une phase d’anarchie, de famine et déclin du Fouta-Toro. Pendant cette guerre sainte, Diom Aliou BA devait périr, mais son fils, Samba Diom BA, un des lieutenants d’Alpha Oumar Thierno Baïla WANE, devait revenir dans le Damga avec une chaîne en or qu’il offrit au colonisateur français, à Louis FAIDHERBE. Le Damga, sous protectorat français depuis 1859, passa sous la colonisation française en 1891. La mort des chefs religieux qui essayèrent de fonder un Etat islamique au Fouta-Toro est un des thèmes récurrents dans l’œuvre de Cheikh Moussa CAMARA qui raconte comment les païens de Gadiagua ont étranglé Thierno Brahima, puis laissèrent son corps au bord du fleuve. Périodes troublées, il raconte les différents assassinats de chefs religieux, dans les Etats théocratiques du Fouta-Toro ou sa domination, comme au Boundou ou à Ségou.

L’œuvre majeur de Cheikh Moussa CAMARA, sa pièce maîtresse est relative à l’ethnohistoire des Noirs et intitulée «Fleurs des jardins sur l’histoire des Noirs» (Zuhür al-Basatin fi Ta’rikh al-Sawadin), rédigée entre 1920 et 1923. C’est un ouvrage où sont rassemblées de nombreuses traditions transcrites en arabe ou de chroniques des différents États peuls fondés après une guerre sainte, de Sokoto à l’est jusqu’au Fouta-Toro à l’ouest. Le «Zuhür» concerne essentiellement l’histoire des dynasties des Satigui Déniankobé qui régnèrent sur la vallée entre le XVIème et le XVIIIème siècles, ainsi que celle de la «révolution des Torodo», à la fin du XVIIIème siècle, et du régime des Almamy qui lui succède. Il relate également l’histoire des villages et des groupes lignagers situés dans la partie amont du Fouta-Toro. Ce texte en arabe, produit à l’instigation d’Henri GADEN, un administrateur colonial, mariée à une peule ne fut traduit en Français que très tardivement. Devant les négligences d’Henri GADEN de faire traduire le «Zuhür», Cheikh Moussa remis, en 1924, son manuscrit à Maurice DELAFOSSE, mais qui mourut en 1926. Cheikh Moussa Camara remit un nouveau manuscrit à Henri GADEN le 22 mars 1937. Moussa CAMARA disparut en 1945, son projet ne vit le jour que 75 ans après, sous la direction de Jean SCHMIDT en 1998.

Par conséquent, relatant une histoire concernant des Etats théocratiques, nous dégagerons la conception de l’islam (1ère partie) de Cheikh Moussa et comment il décrit l’histoire du Fouta-Toro dans ce contexte (2ème partie).

I – Cheikh Moussa CAMARA, une conception d’un islam tolérant et humaniste

A Cheikh Moussa CAMARA et la condamnation de la guerre sainte

Cheikh Moussa CAMARA est resté célèbre, en raison de sa distanciation et son esprit critique, et notamment de son opposition farouche à la guerre sainte. Cheikh Moussa CAMARA était partisan d’un islam tolérant. Il était radicalement hostile au Jihad ou guerre sainte. Il pensait que le régime colonial était le moyen privilégié de répandre l’islam. Cependant cette condamnation de la guerre sainte ne signifie pas que Cheikh Moussa CAMARA est inféodé au régime colonial. Il est demeuré fidèle à sa formation islamique et à son identité et à sa culture de Foutankais. Il n’a pas recherché à obtenir d’avantages auprès du colonisateur et il est même resté en retrait. Ainsi, il a refusé qu’on lui construise une mosquée à Ganguel ou qu’on le nomme à Saint-Louis en qualité de moniteur arabe.

Cheikh Moussa CAMARA est un défenseur d’un rapprochement entre les religions monothéistes. En effet, dans sa contribution «Islam et Christianisme», il pense qu’il faut créer les conditions de la concorde et de l’entente entre ces deux ces deux religions. C’est ainsi que Cheikh Moussa CAMARA fut le porte-parole de tous les marabouts de l’Afrique Occidentale Française. lors de l’inauguration de la cathédrale du Souvenir africain à Dakar le 2 février 1936. Il défendit alors l’idée d’une unité des trois religions du Livre, thème qui allait connaître un grand succès.

L’influence de Cheikh Saad Bouh est manifeste dans l’ouvrage de Cheikh Moussa CAMARA concernant la condamnation de la guerre sainte. Cheikh Moussa CAMARA pour condamner le Jihad, estime qu’une telle entreprise est illégitime depuis la mort du Prophète Mohamed. En effet, Cheikh Moussa CAMARA retraçant toutes les guerres saintes depuis le VIIème siècle, a remarqué les mobiles sont fondés, non pas sur un motif religieux, mais la recherche du pouvoir. «La plupart des hommes qui ont fait la guerre sainte après les Prophètes n’avaient d’autres but si ce n’était que celui de se faire un nom et de conquérir des pays sans se soucier, le moindre du monde, des êtres qui ont péri dans leurs guerres» écrit CAMARA. Par conséquent, pour condamner la guerre sainte, Cheikh Moussa CAMARA s’appuie sur les conséquences néfastes d’une telle entreprise, notamment la mort d’innocents et de musulmans. CAMARA est particulièrement sévère à l’égard de la guerre sainte menée par El Hadji Oumar TALL au XIXème siècle et notamment à travers des techniques de recrutements forcés de jihadistes «On liait des centaines de gens avec des lanières passées autour du cou, les uns marchant à la suite d’autres. Des villages entiers disparurent, des gens moururent de faim ou à cause de la guerre, ou bien furent réduits en esclavage». Quant aux récalcitrants, aux fuyards, le sort qui les attend est épouvantable. Ils sont rassemblés «dans une case et qu’après l’avoir remplie, il (un lieutenant de Cheikh Omar) y mettait le feu. Et tous brûlaient vifs».

Cheikh Moussa CAMARA est révolté contre le fanatisme religieux qui a conduit au Jihad d’El Hadji Omar au XIXème siècle. Certains grands marabouts contemporains de Cheikh Moussa lui ont emboîté le pas. «Il faut faire la guerre à nos âmes» dit Cheikh Amadou Bamba (1853-1927). El Hadji Malick SY (1855-1922) recommande de «faire la guerre à ses propres pêchés». Cette condamnation de la guerre sainte de Cheikh Moussa CAMARA est d’une grande actualité à l’aube du XXIème siècle, quand on observe, en France, que des jeunes issus de l’immigration, se font exploser par des bombes, alors qu’ils n’ont pas compris, actuellement, le sens du Jihad. Quest-ce que c’est le Jihad à notre époque ?

Felwin SARR a eu raison, dans son ouvrage «Dahij», de rappeler ce que signifie réellement le Jihad au XXIème siècle : «Ce livre est un Jihad. Une guerre intérieure. Un Jihad pour sortir de moi-même, de ma race, de mon sexe, de ma religion, de mes déterminations. Un Jihad pour aller vers moi-même. C’est un désir de naissance, donc de mort». M. SARR précise encore sa pensée, le Jihad est : «maîtrise de soi», «effort intense. Endurer l’exigence vis-à-vis de soi à chaque instant». On peut même dire, avec Socrate (voir le post que je lui ai consacré) que notre lutte et notre existence doivent tendre vers le Bien commun, la Justice. Dans ce contexte, «la justice consiste en ce que chacun fasse ce qu’il a à faire» dit Socrate. Par conséquent, la justice n’est pas qu’une conception négative, s’abstenir de faire du tord aux autres, mais c’est une conception active et positive, qui exige encore «que nous fassions pour eux ce qui leur est dû» précise Socrate. En s’appuyant sur ce grand philosophe, on pourrait dire que notre Jihad, c’est la poursuite inlassable pour la Justice, pour l’harmonie de l’âme, c’est-à-dire la perfection qui résulte de la concorde, de l’ordre, de l’accord parfait de toutes les parties de l’âme, la raison, le sentiment et la volonté. Bref, le Jihad c’est l’idée du Bien qui doit régler notre conduite, la compassion et l’Amour des autres. «On ne peut vivre qu’en cherchant à devenir meilleur, ni plus agréablement qu’en ayant la pleine conscience de son amélioration» nous dit Socrate.

B – Cheikh Moussa CAMARA, et l’interprétation des coutumes du Fouta-Toro

1 – Cheikh Moussa CAMARA partisan d’un islam noir, africain

Cheikh Moussa CAMARA s’est considérablement intéressé aux coutumes et traditions du Fouta-Toro, en relation avec la religion musulmane. Cheikh Moussa CAMARA est l’auteur d’une étude intitulée «L’aube éclatante de lumière, le maître des biens guidés, l’exemple à suivre par la communauté musulmane en réponse aux autorités françaises sur les questions relatives au droit musulman et aux traditions du Fouta-Toro». Ce texte, une commande des autorités coloniales, traduit de l’arabe par Moustapha N’DIAYE, traite naturellement du droit musulman (droit de propriété, usure, gage et vente), mais aussi et surtout des coutumes du Fouta-Toro islamisé. Cheikh Moussa considère que l’islam s’est africanisé au contact avec le Fouta-Toro. Si parfois les coutumes du Fouta-Toro se confondent avec le droit islamique, en fait l’impact de la Chaaria est limité en raison de la vivacité de certaines coutumes africaines qui ont résisté à l’islam. On peut dire que l’islam s’est adapté aux traditions africaines. Ce concept «d’islam noir» a été repris par Vincent MONTEIL, qui a été Directeur de l’I.F.A.N. Cheikh Moussa CAMARA dresse toute une série de coutumes africaines qui ont survécu à l’islamisation du Fouta-Toro. Ainsi, il rappelle une technique de vente originale, dans les coutumes du Fouta-Toro, répandue et prohibée par le droit le droit musulman, en raison de son caractère aléatoire ; il s’agit d’une coutume répandue qui consiste à acheter les fruits des gestations d’un animal (vache, jument, ânesse). Par ailleurs, les Foutankais ont adopté une interprétation originale et rétrograde de la condition de l’esclave. «Les habitants du Fouta-Toro sont adeptes de l’école juridique malikite, or cette dernière est d’avis qu’on ne doit pas tuer un homme de condition libre, parce qu’il a mis à mort un esclave ; tandis qu’Abou HANIFA affirme que l’homme libre doit être tué pour avoir mis à mort un esclave» dit CAMARA. S’agissant de la dot, en cas de fiançailles, elle est fixée «pour les femmes de condition libre soit à quinze vaches soit à trois esclaves, soit à trois cent bandes d’étoffe soit à quinze pièce de guinée ou à la valeur de cela en moutons». Cheikh Moussa CAMARA estime que la dot doit être réévaluée en fonction de la fluctuation de l’économie et surtout tenir de la situation sociale du fiancé. Il rejette une interprétation rigide et statique de la dot, et adopte une démarche souple résultant d’une négociation entre les deux familles : «Les gens étaient autrefois très riches en bétail, mais présentement la plupart d’entre eux en sont réduits à la pauvreté. Il est donc normal que le taux de la dot soit en fonction des moyens dont on dispose». Parmi les coutumes du Fouta-Toro, figure également celle-ci : «Le fiancé commence par ravir sa bien-aimée pour ensuite, aller après ce ravissement demander sa main» à ses tuteurs. Si ces derniers donnent leur accord, c’est l’objectif recherché, sinon ils viennent la reprendre pour la ramener chez sa famille. Les Foutankais ont repris une coutume Soninké reconnaissant à l’un des fiancés le droit d’hériter de l’autre au cas où ce dernier venait de mourir avant l’accomplissement du mariage.

Cheikh Moussa CAMARA a clarifié sa position sur les confréries religieuses qui sont en vogue au Sénégal et notamment la grande rivalité entre les confréries Tidijanes et les Quadirites. Cette étude intitulée «rapports entre Quadirites et Tijanites au Fouta-Toro au XIXème et au XXème siècles à travers al-Haqq al-Mubin» a été traduite de l’arabe par Moustapahe N’DIAYE. En effet, les Sénégalais islamisés se classent, sans exception sous la bannière religieuse des marabouts et ne comprennent l’Islam que sous la forme de l’affiliation à une voix mystique, ou plus exactement sous la forme de l’obéissance à un chef religieux, à une confrérie. «Etre musulman, c’est obéir aux ordres de son marabout et mériter, par ses dons et son dévouement, de participer aux mérites du saint homme» dit Paul MARTY. Les Foutankais sont initialement de la confrérie Quadiria dont le fondateur est Sidy Abdoul Khadir al-Dieylani (1079-1166), originaire d’Irak. Le rite Quadiria a été introduit en Afrique par Cheikh Sidiya al-Kabir (1780-1868), Kounta de Tombouctou et Cheikh Mohamed al-Fadil (1780-1869) originaire d’Egypte. Cette confrérie requiert une grande obéissance au maître, une agitation physique et des moyens artificiels (invocation du nom de Dieu, hochement de la tête, balancement des épaules) pour arriver à l’extase. Les Foutankais ont découvert, par la suite, une autre confrérie : la Tidjania, fondée par Cheikh Ahmed Tidjane (né à Ain Mahdi, en 1737, mort à Fez au Maroc en 1815), grâce El Hadji Omar TALL, au XIXème siècle. Pour être membre de la Tidjania, il faut être affranchi de toute appartenance confrérique, être initié par une personne ayant elle-même reçu une autorisation d’un autre initiateur et ne pas rendre visite aux maîtres d’autres confréries. L’initié doit faire le «Wird» et le «Wazifa» qui sont des litanies non obligatoires, mais dites à vie, le matin ou le soir.

En raison du sectarisme, de la concurrence, des conflits ou polémiques des deux confréries empreintes d’un grand mysticisme, Cheikh Moussa CAMARA qui a été Quadirite, converti au Tidjanisme, s’est intéressé à cette question. En effet, Cheikh Moussa CAMARA est avant tout un soufi ; il est animé d’un esprit très critique à l’égard de toute interprétation dogmatique ou sectaire de l’islam. Cheikh Moussa CAMARA critique l’exclusivisme des confréries et énonce le principe que l’on puisse changer de confrérie, librement. Il prône, pour le musulman, de suivre la lumière et de s’écarter de l’obscurantisme qui mène au fanatisme. Chaque musulman doit «aspirer à l’éducation spirituelle, à l’élévation, à l’émigration auprès d’un maître spirituel et son accompagnement». Cheikh Moussa CAMARA critique l’obéissance aveugle que réclame les chefs des confréries, et l’interdiction d’entrer en contact avec les autres. Pour lui, le musulman doit conserver sa liberté de jugement, notamment lorsque son maître professe des idées de haine ou d’intolérance : «Il convient que les hommes pieux et raisonnables mettent fin à cette évolution et colmatent les brèches avant qu’elles ne s’élargissent. (…). Il est du devoir de tout musulman de laisser les propos de tout maître susceptible de créer la haine, l’envie, l’orgueil et la discorde entre les croyants, de revenir à la vérité, de la suivre tout musulman». Cheikh Moussa CAMARA se fondant l’unité de l’islam condamne l’antagonisme développée par les confréries et demande «un amour réciproque» de tous les hommes. Face à cette excitation et ces confrontations «Le meilleur culte que ma communauté puisse rendre à Dieux, c’est la lecture du Coran» dit Cheikh Moussa CAMARA, dans sa grande noblesse d’esprit.

B – Cheikh Moussa CAMARA, ou la noblesse d’esprit

Les Foutankais aiment à inventer des généalogies les dotant d’une origine sociale supérieure. «J’ai constaté que beaucoup de Foutankais contestent leurs liens de parenté avec une partie des leurs. Il arrive que, dans une même famille, certains acquièrent un prestige tel qu’ils contestent leurs liens de parenté avec d’autres moins bien lotis par le sort, parce que ces derniers sont devenus pauvres» dit-il. Ainsi, les Peuls Déniankobé, qui ont régné sur le Fouta-Toro du XVème au XVIIIème siècle, veulent se rattacher, en passant par Soundiata KEITA, (empereur du Mali) à Bilal le muezzin du Prophète Mahomet. «De toute évidence, les Déniankobé sont des gens du Fouta, issus du Fouta. Ils tirent leur origine des Yalalbé. Les Yalalbé portent aussi le nom de BA» souligne CAMARA.

Cheikh Moussa CAMARA part en guerre contre les griots qui ont tendance dans leur flatterie ou dénigrement à inventer des généalogies fictives ; ce qui compte, pour lui, c’est la valeur intrinsèque de l’homme, sa grande d’âme et sa noblesse d’esprit. Il dénonce en ces termes ces pratiques des griots qui, «de par leur habileté à forger des généalogies apocryphes, réussissent à exploiter la naïveté des gens et à leur dérober ainsi de l’argent. Contents de leur butin, ils élèvent leur bienfaiteur au rang des rois ; mécontents, ils le rabaissent, si noble soit-il, au degré des vils. Ils vont même jusqu’à le calomnier auprès du chef de canton, si bien que les gens, par peur ou par timidité, n’osaient pas s’opposer à leurs quêtes».

En définitive, pour Cheikh Moussa CAMARA la noblesse tirée de la richesse, de l’ascendance ou pouvoir, a été totalement prohibée par la loi islamique. La noblesse est un terme indiquant la grandeur ou la noblesse d’esprit. Pour lui, la noblesse découle des vertus de l’homme, par sa religiosité, sa piété : «La noblesse c’est celle qui consiste à obtempérer aux commandements, à éviter les interdictions, à acquérir la science, la piété scrupuleuse, la longanimité, la pudeur envers les hommes, la bonté envers ses semblables ; c’est celle qui consiste à enseigner, à donner des conseils désintéressés, à se montrer bienveillant envers son prochain, à accomplir les œuvres d’utilité publique et à supprimer les causes du désordre» dit Cheikh Moussa. La noblesse c’est faire preuve de de droiture dans toute sa conduite en actes comme en paroles. La figure noble renvoie à ce hadith du Prophète «Les esprits sont des soldats mobilisés» pour le Bien suprême.

II – Cheikh Moussa CAMARA un spécialiste de l’histoire du Fouta-Toro

A – Cheikh Moussa CAMARA et sa biographie d’El Hadji Omar TALL

Cheikh Moussa CAMARA a TALL consacré une biographie à El Hadji Oumar, célèbre les grandes vertus de ce Foutankais. Contrairement aux autres chroniqueurs, il dénonce le fait de rattacher la généalogie d’El Hadji Oumar à celle du Prophète Mohamet. Il réitère le caractère fondamentalement peul d’El Hadji Oumar qui a renversé les royaumes Bambaras, jadis ennemis jurés des Toucouleurs. Pour Cheikh Moussa CAMARA, en dépit de ses grandes qualités, El Hadji Oumar est un mortel.

«La vie d’El Hadji Omar» est un texte arabe traduit par Amar SAMB. Originaire de Halwar est un authentique foutankais. Contrairement à la légende d’Elimane Sawataye, Omar n’est pas originaire de Mauritanie. Dans son livre «Ar-Rimâh (les lances), il n’a pas évoqué qu’il est descendant du Prophète Mohamed. «Si le Cheikh avait su qu’il appartenait à la noblesse parce qu’il descendait du Prophète, il l’aurait mentionné» dit Cheikh Moussa CAMARA.

Cheikh Omar est né l’année de la bataille de Boungôwi qui opposé l’Almamy Abdelkader et le Damel du Cayor Amary N’Goné N’Della FALL, soit en 1798 ou 1799. El Hadji Omar TALL a vécu 70 ans. Il a commencé la guerre sainte à 58 ans. Il a disparu dans les montagnes de Déguimbéré. El Hadji Omar a participé à 74 guerres.

Cheikh Moussa CAMARA reconnaît à El Hadji Omar d’éminentes qualités spirituelles. Pendant son voyage à la Mecque, il s’était engagé sur le chemin par terre fort dangereux et infestés de brigands. Il récitait pendant ses prières «Celui qui a ouvert ce qui avait été fermé» et il a échappé à tous les désagréments. Cependant, Cheik Moussa condamne la guerre sainte d’El Hadji Omar.

Cette contribution de Cheikh Moussa est à rapprocher d’une biographie dithyrambique et partisane de la guerre sainte de Mohammadou Aliou TYAM, traduite par Henri GADEN. THIAM chante le Jihâd à travers la biographie poétique de celui-ci. Cette guerre sainte se déroule dans un contexte de conquête coloniale ; ce qui a valu à El Ehadji Oumar d’être au centre d’une littérature abondante. Le témoignage de Mohammadou Aliou THIAM est encore actuellement une des sources importantes de cette époque, avec un savant mélange de l’oralité et de l’écriture. Né vers 1830 à Dian, près de Haïré Lao, il est issu d’une famille maraboutique. Il appartient à la première génération de Foutankais qui ont rallié la cause d’El Hadji Oumar, vers 1846. En 1862, il est désigné comme missionnaire par El Hadji Oumar, afin d’obtenir la conversion d’Ali D. Monzon, roi fugitif de Ségou. La «Qacida» est un long poème de 1200 vers rimés, composé à la fin du Jihâd, mais rédigé à Ségou entre 1864 et 1880. Le texte embrasse toute la vie d’El Ehadji Oumar : naissance, Jihâd, disparition. Il sublime Ahmadou, le successeur d’El Hadji. On note des héros secondaires, mais haut en couleurs, comme les deux lieutenants d’El Hadji Oumar que sont Alpha Oumar Thierno Baïla et Alpha Oumar Thierno Mollé, symboles de fidélité et d’héroïsme. Les griots ou artisans du verbe sont omni présents ; car El Hadji Oumar était un excellent communicateur, et ces griots lui ont assuré une survie pour la postérité. Imprégnés de la culture islamique, ces griots épicent leurs récits de versets de Coran. El Hadji Oumar est peint sous les traits d’un être extraordinaire, supérieur aux hommes, «un Waliyou», très proche des Dieux païens. Capable de se métamorphoser, il boute la mort à distance. Omar est également un faiseur de miracles, grâce auxquels il sauve d’une situation critique, ou plonge son ennemi dans une position désespérée ou intenable.

B – Cheikh Moussa CAMARA, l’histoire de Ségou et du Boundou

1 – L’histoire de Ségou, ses turpitudes et ses coutumes

Cheikh Moussa CAMARA s’est intéressé à l’histoire des Noirs et en particulier celle des Foutankais qui ont été en contact avec les Maures et les Maliens, notamment au sein de le royaume bambara de Ségou (1712-1861). «L’histoire de Ségou» est un texte en arabe qui a été traduit en français par Moustapha N’DIAYE. Avant qu’il ne fut fondé au XVIIIème siècle, le royaume de Ségou, situé le long du fleuve Niger, faisait partie de l’empire du Mali (Xème – XVème siècle), puis celui de Songhay (XVème – XVIème siècle). Mais les Marocains envahirent le royaume de Ségou et s’emparèrent des principales villes (Gao, Tombouctou et Djénné). Dans son étude, Cheikh Moussa CAMARA rappelle les fondateurs ce royaume, Biton, ainsi que ses successeurs. Un nommé Ali, était roi de Ségou quand El Hadji Omar TALL l’a conquis en 1862 et en confia le commandement à son fils Ahmadou qui y resta longtemps pour l’abandonner à son fils, Madani (règne de 1884 à 1890) qui sera chassé par l’Armée française. Madani se sauva à Mopti.

«Ségou c’est le nom d’un territoire habité par des Noirs, appartenant à l’ethnie des Bambara qui se sacrifient les joues dont chacune porte trois marques de scarification allant de l’oreille jusqu’au menton» dit CAMARA. Biton COULIBALY serait le premier des rois connus qui ont régné sur Ségou. Il était un roi si puissant à tel point que les rois peuls du Macina lui étaient tributaires et lui versait la dîme. C’est parmi ses esclaves que se recrutaient les chefs militaires. Biton fut remplacé à sa mort par un de ses fils Dyékoro-Biton, «un homme de dur caractère et de faible opinion et de mauvaise direction ; il gouvernait mal son pays» dit CAMARA. Ainsi, il demanda aux chefs esclaves commandant ses troupes de lui choisir en particulier cent jeunes filles vierges parmi les plus belles des leurs. Et leurs pères croyaient alors qu’il voulait s’en servir comme concubines et les lui offrirent. Il fut creuser à l’endroit où il s’asseyait un trou dans lequel il les fit toutes enterrer vivantes, et il s’asseyait au dessus d’elles en croyant que cela était pour lui un mérite. Devant un tel grave crime, un vent de révolte s’organisa. Le roi fut assommé d’un coup de hache en pleine tête ; il mourut sur-le-champ et fut remplacé par Koulou Dyogo Dyiri, à sa mort par Nioumantelêtéh, puis par Kafâ Ndyo-gou. La capitale du royaume fut transférée de Ségou-Koro à Ségou-Sikoro, jusqu’à l’intronisation du 6ème chef esclave, Ingothié Ton Mansa qui avait été tué par la suite, étant donné qu’il voulait transférer la capitale dans son village. Il faut fut remplacé par Ngolo qui signifie en bambara la peau tannée, un roi jugé «sagace et raisonnable». N’Golo avait deux enfants dont Dyi et Monzo. Mais Dyi devait mourir jeune, et c’est Monzo qui succéda à son père, N’golo.

Les rois bambara de Ségou sont animistes et célèbrent, chaque année, la «fête du sacrifice». Ils immolent à cette occasion, un homme, un taureau blanc, noir ou roux, exempt de tache, un chien et un coq. L’homme sacrifié devait être un chef de village ou un prince dont le pays était conquis, et on l’emmenait à Ségou pour y être emprisonné jusqu’à la fête du sacrifice. Le cœur de ce prince est donné aux vassaux récalcitrants, à leur insu, qui venaient dans le pays, afin qu’ils deviennent obéissants et fidèles. Ces sacrifices signifient aussi que les bambara ne manquaient pas à leur parole et sont prémunis contre la disette.

Parmi les coutumes bambara, figure le fait qu’en période de disette, on ne devait pas vendre à des prix exorbitants aux affamés d’entre eux, mais on devait leur prêter ; et quand ils auraient récolté, ils rendraient une quantité équivalente, sans surplus. Car, dans leurs croyances, prêter à intérêt la nourriture en période de disette, porte malheur à la famille, la ruine et abrège la longévité de la vie.

2 – L’histoire du Boundou ou la dynasie des SY

«L’histoire du Boundou» est un manuscrit arabe de Cheikh Moussa datant de 1924 et qui a été traduit par Moustapha N’DIAYE. Le Boundou situé au Sénégal oriental, a été un Etat théocratique dirigé par des Torodos, du clan des SY, de 1695 à 1921. Le premier marabout qui a dirigé cet Etat pendant 17 est Malick SY. Le clan des SY habitait auparavant en Mauritanie en un endroit appelé Suyumma. Un Maure les y combattit alors et les contraignit d’immigrer vers le Toro, non loin de Podor. Après ses études coraniques, Malick SY s’arrêta à Kaarta, sous la domination des Diawara, des vassaux du roi mandingue. Ceux-ci prétendent posséder un sabre béni et merveilleux caché dans les coffres de rois en tant que partie de leur patrimoine. Et personne ne saurait le voir si ce n’est celui que Dieu prédispose à être un roi. Ainsi, le décret divin fit-il que Malick SY, par l’intermédiaire de la reine, finit par le voir. Puis, Malick SY poursuivit son chemin, jusqu’à arriver chez le Tounka, roi des Bathily, à Tiyabou. Il servit au roi en qualité de marabout qui finit par lui céder un territoire où il pourra régner, c’est le Boundou. Malick SY s’installa d’abord à Wjini puis à Dyunfung situé au-delà de la Falémé. Le Boundou était alors occupé par des Ouolofs païens et apiculteurs, les Faddoubé, opprimés par le Bourba du Djolof, qui sont venus se réfugier au Boundou avec l’accord du Tounka de Tiyabou.

Malick SY, à sa mort, sera remplacé par son fils Boubou Malick SY. Vingt et un autres rois se succéderont après Boubou Malick ; le dernier roi sera Woppa Bocar SY. Pendant ces deux cent ans de règne, différentes guerres, notamment avec les Bambaras, le Tounka de Tiyabou et l’Almamy du Fouta-Toro, secoueront le Boundou. Certains rois portent le nom de GAYE, celui de leur mère, comme l’Almamy Séga GAYE, premier calife du Boundou. Il a prêté allégeance à l’Almamy Abdoul du Fouta-Toro en s’engageant à ne pas pratiquer des rites païens «Si jamais je pratique un jeu prohibé tel que la danse ou quelque chose de semblable, alors tue-moi, car je suis dans ton obéissance et me range sous ta bannière». Or, il ne tint pas parole. Lors d’une fête il se livra à des danses avec des princes bambaras qui provoquèrent des batailles et pillèrent les villages. L’Almamy Abdoul, ayant appris cet incident, mit à mort Séga GAYE. Un des rois du Boundou, l’Almamy Ahmad, qui a régné de 1852 à 1853, était un personnage fantasque. Lorsqu’il apprit qu’il succédait à Sada, il éclata de rire et pleura. «Je ris pour manifester ma joie de monter sur le trône, et pleure à cause de la perte de celui qui était pour moi aussi bien un frère qu’un cousin» dit-il. Il a élevé un lézard dont il disait être le frère de même père qu’il surnommait «Goundo SY». En compagnie de son armée, il passa devant un baobab et lui adressa un salut. Comme il ne reçut pas de réponse, il ordonna à son armée de tirer sur ce baobab jusqu’à ce qu’il réponde. Il a fallu qu’un soldat se cache derrière le baobab et réplique à ses salutations pour qu’il fasse cesser les tirs. Ce sont les guerres interminables qui ont fini par disloquer le Boundou.

Bibliographie sélective

1 – Contributions de Cheikh Moussa CAMARA,

Camara (Cheikh Moussa), «Analyse du livre de droit musulman», traduction et présentation par Moustapha N’DIAYE, in BULLETIN DE L’IFAN, 1975, série B, (XXXVII), n°2, pages 449-456 ;

Camara (Cheikh Moussa), «Condamnation de la guerre sainte», traduction et présentation d’Amar SAMB, in BULLETIN DE L’IFAN, 1976, série B, (XXXVIII), n°1, pages 158-199 ;

Camara (Cheikh Moussa), «Histoire de Ségou», traduction et présentation de Moustapha N’DIAYE, in BULLETIN DE L’IFAN, 1978, série B, (40), n°3, pages 458-488 ;

Camara (Cheikh Moussa), «Histoire du Boundou», traduction et présentation de Moustapha N’DIAYE, in BULLETIN DE L’IFAN, 1975, série B, (XXXVII), n°1, pages 784-816 ;

Camara (Cheikh Moussa), «L’islam et le christianisme», traduction et présentation d’Amar SAMB, in BULLETIN DE L’IFAN, 1973, série B, (XXXV), n°2, pages 269-322 ;

Camara (Cheikh Moussa), «La vie d’El Hadji Omar », traduction et présentation d’Amar SAMB, in BULLETIN DE L’IFAN, 1970, série B, (XXXII), n°1, pages 44-135, n°2, pages 370-411 et n°3, pages 770-818 ;

Camara (Cheikh Moussa), «Rapports entre Qâdrinites et Tijânites au Fouta-Toro, aux XIXème et XXème siècles, à travers Al-Haqq Al-Mubîn», traduction et présentation par Moustapha N’DIAYE, in BULLETIN DE L’IFAN, 1979, série B, (41), n°1, pages 190-207 ;

CAMARA (Cheikh Moussa), Florilège au jardin sur l’histoire des Noirs, Zuhür Al-Basatin, l’aristocratie peule et la Révolution des clercs musulmans (vallée du Sénégal), traduction de l’Arabe, Tome 1, sous la direction de Jean SCHMITZ, Paris, CNRS éditions, 1998, 460 pages ;

Camara (Cheikh Moussa), L’annonce de bonnes nouvelles au craintif stupéfait pour lui rappeler la grandeur de la clémence de Dieu, généreux et bienfaiteur, autobiographie, Dakar, IFAN, cahier 1.

Camara (Cheikh Moussa), Le salut du musulman est fonction de son renoncement à l’orgueil, au mensonge, et à la rupture des liens de parenté, Dakar cahier IFAN, 10.

Camara (Cheikh Moussa), Purification des idées sur les incertitudes des préjugés, Dakar, IFAN, cahier 7 ;

Camara (Cheikh Moussa), Recueil précieux sur l’histoire de quelques chefs maures et peul, Dakar, IFAN, cahiers 5 et 6.

2 – Critiques de Cheikh Moussa CAMARA

BONTE (Pierre) «Shaykh Muusa Kamara, Florilège au jardin de l’histoire des Noirs. Zuhûr al-Basâtîn. I : L’aristocratie peule et la révolution des clercs musulmans (Vallée du Sénégal)», in L’Homme, 2000 (156), pages 278 à 280 ;

BOULEGUE (Jean), «A la naissance de l’histoire écrite sénégalaise : Yoro Dyao et ses modèles, deuxième moitié du XIXème, début du XXème», in History in Africa, 1988, (15), pages 395 à 405 ;

BOUSBINA (Said) «Musa Kamara, le savant autodidacte», in Islam et Sociétés au Sud du Sahara, 1992 (6) pages 75 à 81 ;

KAMARA (Moussa), BOUSBINA (Said) (trad.), SCHMITZ Jean (prés.) 1993 «L’histoire de l’Almaami Abdul (1727/8-1806) par Shaykh Muusa Kamara», Islam et Sociétés au Sud du Sahara, 1993 (7), pages 59-95 ;

PONDOPOULO, (Anna), «Une traduction “mal partie” (1923-1945) : le Zuhûr al-basâtîn de Cheikh Moussa Kamara», Islam et Sociétés au sud du Sahara, 1993, 7 pages 95-110 ;

ROBINSON (David, Wallace), «Un historien et un anthropologue sénégalais : Shaikh Musa Kamara», in CAHIERS D’ETUDES AFRICAINES, 1988, (XXVIII), vol. I, pages 89-116 ;

ROBINSON (David Wallace), «Abdul Qadir and Shaykh Umar : a continuing tradition of Islamic leadership in Futa Toro», The International Journal of African Historical Studies, 1973 vol. 6, n° 2, pages 286-303 ;

SAMB (Amar), «L’école de Ganguel ou Cheikh Moussa Kamara (1864-1945)», in Essai sur la contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe, thèse, Dakar, IFAN, 1972, 534 pages, spéc pages 107-128 ;

SCHMITZ (Jean), «L’historiographie des Peuls musulmans d’Afrique de l’Ouest : Shaykh Muusa Kamara (1864-1945), Saint et Savant», in BECKER (Charles), M’BAYE (S) THIOUB (I), sous la direction de, AOF : réalités et héritages, sociétés ouest-africaines et ordre colonial 1895-1960, Dakar, Direction des Archives nationales du Sénégal, 1997, pages 862-872.

3 – Autres références

ARNAUD (R), «L’islam et la politique musulmane française en Afrique occidentale française», Bulletin du Comité de l’Afrique française, Renseignements coloniaux, 1912, 1 (3-20) 3 pages 115-127 et 142-154 ;

BINGER (Louis-Gustave), Esclavage, islamisme et christianisme, Paris, société éditions scientifique, 1891, 112 pages ;

MARTY (Paul), Etudes sur l’islam au Sénégal, Paris, Leroux, vol. 1 «Les personnes», 1917, 412 pages sur Cheikh Saadibou, un des maîtres à penser de Cheikh Moussa, pages 27 – 36 ; vol 2 «les doctrines et les institutions», Paris, Leroux, 1917, spéc sur la guerre sainte, pages 27-28 ;

MARTY (Paul), Etudes sur l’islam et les tribus maures : les Braknas, Paris, Larose, 1921, 390 pages ;

MARTY (Paul), L’islam maure : Cheikh Sidïa, les Fadelïa, les Ida ou Ali, Paris, Leroux 1916, 252 pages ;

MONTEIL (Vincent), L’islam noir Paris, Seuil, collection Esprit, Frontière ouverte, 367 pages ;

PONDOPOULO (Anna), «Une histoire aux multiples visages. La reconstitution coloniale de l’histoire du Fuuta Sénégalais au début du XXème siècle», Outre-mers, 2006, (93) pages 57-77 ;

TRIAUD (Jean-Louis), «L'islam au sud du Sahara. Une saison orientaliste en Afrique occidentale. Constitution d'un champ scientifique, héritages et transmissions», Cahiers d'études africaines 2010 2 n°198-199-200, p. 907-950 ;

TYAM (Mohammadou Aliou), La vie d’El hadji Omar, Qacida en Poular, Paris, Institut d’ethnologie, transcription, traduction, notes et glossaire d’Henri GADEN, 1935, 289 pages ;

WANE (Baïla), «Le Fuuta Tooro de ceerno Suleymaan Baal à la fin de l’Almamiyat (1770-1880», Revue Sénégalaise d'Histoire, 1981, 2,1 pages 38-50 ;

WANE (Yaya), «Ceerno Muhamadou Sayid BA ou le Soufisme intégral de Madina Gounass (Sénégal), Cahiers d’études africaines, 1974, XIV (4) 56, pages 671-698.

Paris, le 7 août 2016 par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/

Cheikh Moussa CAMARA, un érudit de Ganguel, partisan d'un islam humaniste et tolérant (Sénégal).
Cheikh Moussa CAMARA, un érudit de Ganguel, partisan d'un islam humaniste et tolérant (Sénégal).

Cheikh Moussa CAMARA, un érudit de Ganguel, partisan d'un islam humaniste et tolérant (Sénégal).

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31 juillet 2016 7 31 /07 /juillet /2016 15:29

Ce post a été publié dans le journal FERLOO édition du 31 juillet 2016.

«Justice et vérité pour Adama TRAORE, mort à la suite d’une interpellation de gendarmerie», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Ce post a été publié dans le journal FERLOO édition du 31 juillet 2016.

Ce samedi 30 juillet 2016, à Paris, à la Gare du Nord, dans le 10ème arrondissement, il y avait une foule nombreuse et particulièrement déterminée qui réclamait vérité et justice, pour Adama TRAORE (24 ans), ce jeune d'origine malienne, mort lors d’une interpellation de gendarmerie, le 19 juillet 2016.


Une pancarte indiquait : «Pas de justice, pas de paix». Cela rappelle le titre d'un célèbre ouvrage d'un auteur noir américain, James BALDWIN "La Prochaine fois, le feu". Cet auteur, confronté au problème du racisme aux Etats-Unis, a exposé que sans l'égalité la justice et la compassion, un Etat ne peut escompter une paix sociale durable.


Cette affaire sombre ressemble de plus en plus à un mensonge d'Etat. En effet, les rapports des services d'urgence (SAMU et pompiers) ont disparu du dossier ; ce qui constitue une dissimulation de preuves. Par ailleurs le procureur de la République a ouvert une enquête contre Adama TRAORE pour rébellion alors qu'il est déjà mort. Cet acharnement n'est pas à l'honneur d'une république que l'on veut exemplaire.


Que s'est-il passé dans cette affaire Adama TRAORE ?


Alors qu'Adama marchait avec son frère Baguy dans les rues de Beaumont-sur-Oise, des gendarmes surviennent pour interpeller ce dernier. Sorti sans ses papiers, Adama prend la fuite. Rattrapé et frappé à la tête, il est placé dans un fourgon de gendarmerie. On ne sait pas ce qu'il se passe dans le fourgon, mais quand son frère arrive menotté à la gendarmerie, il aperçoit le corps de son frère sans vie, posé à même le sol. Le procureur Yves JANNIER s'empressera évidemment de déclarer qu'Adama est mort d'un arrêt cardiaque, suite à une «grave infection touchant plusieurs de ses organes». Il ajoutera également qu'il est mort suite à un «malaise durant le trajet», mais qu'il n'y a «pas de traces de coups». Comme toujours, un jeune en pleine forme meurt d'un arrêt cardiaque juste au moment où il est entre les mains des forces de l'ordre.


Une première autopsie mentionnait un arrêt cardiaque, mais une deuxième autopsie contredit cette thèse et fait état «d’asphyxie». Devant ces graves flottements, la famille a réclamé, sans succès, une contre-expertise.


Alors que le cortège du 30 juin 2016 commençait à bouger en direction de République, la Police a bloqué les manifestants devant la Gare du Nord. Les manifestants sont restés calmes en scandant : "justice pour Adama !"


La mort résulte-t-elle d’une compression thoracique, à la suite d’une arrestation musclée ? En effet, lors de contrôles d’identité, ou d’interpellations, les forces de l'ordre appliquent une méthode d’immobilisation qui, dans sa pratique, peut provoquer la mort : cette méthode “au corps à corps” consiste à ce qu’un fonctionnaire de police étrangle la personne qui se trouve au sol, pendant qu’un autre lui comprime la cage thoracique en appuyant fortement son genou dans le dos. Cette pratique appelée aussi “clé d’étranglement” entraine l’immobilité, la suffocation, de graves lésions qui peuvent provoquer alors des conséquences irréversibles, quand ce n’est pas la mort.


Nous avons maintenant la confirmation que non seulement cette méthode de placage a été utilisée par les gendarmes mais qu'en plus ils ne lui ont pas prodigué les premiers gestes de secours avant l'arrivée des secours et Adama a été laissé face contre terre ce qui est formellement interdit. Les gendarmes qui n'ont pas prévenu sa famille de la mort ont estimé qu'il simulait. En raison de ces graves défaillances et de son rapport mensonger, le Procureur de la République, Yves JANNIER, a été muté. Ce Procureur aurait être révoqué. A quand la justice pour Adama TRAORE ?


En raison de ces méthodes on constate que des jeunes, souvent issus de l'immigration sont, de plus de plus, morts, dans des conditions particulièrement suspectes, lors de leur interpellation par les forces de l'ordre. Ces jeunes sont traités comme des citoyens de seconde zone. La liste des décès à la suie d'une interpellation est maintenant longue (103 décès suspects). On peut citer, à titre illustratif :


- Lamine DIENG (mort le 17 juin 2007, à Paris 20ème),


- Hakim AJIMI, interpellé à Grasse, en 2008, traîné par les pieds jusqu’à la voiture de secours. Les policiers, reconnus coupables d’homicide involontaire, ont été condamnés avec du sursis ; leur avocat a déclaré qu’il est "convaincu que les policiers n'ont fait qu’appliquer ce qui leur avait été enseigné à l'école de police, (...) même si on a compté à l'occasion de cette affaire un certain nombre de carences dans l'enseignement et dans les instructions qui sont dispensées» ;


- Wissam EL-YAMNI, interpellé le 1er janvier 2012, à Clermon-Ferrand, dans des conditions musclées allait décéder 9 jours plutard.


- Ali ZIRI (69 ans), décédé le 11 juin 2009, deux jours après son interpellation à Argenteuil,


- Amadou KOUMé (33 ans père de 2 enfants et originaire de l’Aisne), 5 avril 2015, au commissariat du Xème arrondissement, etc.


En 2005, j’ai été traumatisé par la mort fort injuste de ces jeunes, Ziad et Bouna, qui ont provoqué les plus graves violences urbaines que M. SARKOZY préfère oublier.


Je n’oublierai jamais ces familles africaines qui résidaient dans des squats à Paris, et un bidon d’essence, des vies sont parties en fumée, sans que les commanditaires, apparemment des promoteurs immobiliers, ne soient, à aucun moment, inquiétés. Aucune enquête sérieuse et pourtant plus de 55 morts, dont des enfants. Le plus grave c'est qu'aucune autorité de l'Etat n'a daigné rendre visite aux survivants.


Aux Etats-Unis, un mouvement est né, appelé «Black Lives Matter» (La vie des Noirs cela compte) faisant suite à ces Noirs, même parfois menottés, qui ont été tués par la Police. Ta-Néhési COATES qui séjourne depuis le mois de juillet 2015 en France, en a fait un best-seller, intitulé : «la colère noire» (voir mon post).


Communiqué du Conseil représentatifs des associations noires (CRAN) du 27 juillet 2016, dont Louis-Georges TIN est président : «Pour Adama TRAORE, l’appel contre la violence policière en Europe».


Pendant que tout le monde s'indigne à juste titre des violences policières aux Etats-Unis, des faits semblables se déroulent en Europe, mais sans couverture médiatique - là est la principale différence.


En France, récemment, le 19 juillet 2016, un jeune homme d'origine malienne, Adama Traoré, a été arrêté par les gendarmes à Persan, en banlieue parisienne. Quelques heures plus tard, il décédait -une crise cardiaque selon les autorités.


Mais selon le frère d'Adama, "ils l'ont embarqué ensuite à la gendarmerie de Persan. Là-bas, je l'ai retrouvé entouré de cinq ou six gendarmes. Il était au sol, les mains menottées dans le dos. Il ne respirait plus, il était sans vie. Il avait du sang sur le visage. J'ai vu un gendarme qui faisait partie de ceux qui nous ont interpellés. Il avait un t-shirt blanc et je l'ai vu revenir après avec un t-shirt plein de sang, celui de mon frère. Ma compagne était là, elle l'a vu aussi. Adama n'a pas eu de crise cardiaque, ils l'ont tabassé."


Adama est mort le jour de son 24e anniversaire.


Mais ce fait n'est pas isolé. Le rapport de l’ACAT (Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture) montre qu’entre 2005 et 2015, plus de 80 % des personnes victimes de violences policières mortelles en France étaient issues des minorités ethniques. En d'autres termes, les Noirs et les Arabes ont 7 à 8 fois plus de risques d'être tués du fait des violences policières. De même qu'ils sont 7 à 8 fois plus exposés au contrôle de police, en raison de leur faciès, comme l'ont montré les travaux scientifiques dans ce domaine. Par ailleurs, selon une autre association, Urgence notre police assassine, entre 2005 et 2015, au moins 103 jeunes gens noirs ou arabes ont trouvé la mort du fait de la violence policière. Il semble que les jeunes noirs et arabes en France ont une fâcheuse tendance à mourir de crise cardiaque dès qu'ils sont arrêtés par la police.


Dans un contexte marqué par les attentats terroristes, la confiance est d'autant plus nécessaire entre les forces de l'ordre et la société civile. C'est pourquoi nous demandons :


1° -aux autorités françaises de mener une enquête juste et indépendante sur cette affaire,

2° - aux gouvernements d'Europe de prendre les mesures nécessaires contre le profilage ethnique et la violence policière en général (en mettant en place les attestations de contrôle contre le délit de faciès, en utilisant les caméras dans les commissariats et sur les vêtements des policiers, en intégrant les associations issues de la société civile dans les instances de contrôle, en interdisant les armes léthales et les techniques d'arrestations pouvant causer la suffocation, en dispensant plus de formation sur les discriminations, en produisant des données ethniques sur l'activité policière, etc.),


3° - à l'Union européenne, au Conseil de l'Europe, à l'OCDE et au Conseil des Droits de l'Homme des Nations Unies d'enquêter davantage sur le profilage ethnique et les violences policières en Europe, et d'obliger les Etats européens à prendre les mesures nécessaires pour évaluer l'importance du problème et mettre en place les solutions nécessaires dès que possible.


Paris, le 30 juillet 2016 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

«Justice et vérité pour Adama TRAORE, mort à la suite d’une interpellation de gendarmerie», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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29 juillet 2016 5 29 /07 /juillet /2016 21:46

Montauban, dans le Tarn-et-Garonne, en région Occitanie, la cité de Jean-Auguste-Dominique INGRES et d’Antoine BOURDELLE, a une très ancienne histoire et un patrimoine architectural exceptionnel. Montauban a été fondée par Alfonse JOURDAIN, Comte de Toulouse et lui donna le nom de Montalba, le "Mont des Saules" ou "Mont Blanc", par opposition au nom de l'abbaye voisine de Montauriol, le "Mont Doré". La ville fût construite, comme toutes les bastides, sur un plan régulier dont les rues coupées à angle droit se rejoignent au coeur de la ville sous les "Couverts", l'actuelle Place Nationale ou Place Royale. La charte de 1135 donne une municipalité annuelle à la ville. Tentée par le catharisme, Montauban reste fidèle au Comte de Toulouse, lors de la croisade contre les Albigeois, malgré une période d'occupation par Simon de Monfort.

C'est à partir du Moyen Âge que Montauban connaît à la fois un premier essor économique et ses premiers déchirements religieux, avec la crise albigeoise. La Guerre de Cent ans n'épargne pas non plus la cité, ainsi que les épidémies telle la célèbre peste noire de 1348 et ses nombreuses résurgences. Mais Montauban entre surtout dans l'histoire avec l'avènement du protestantisme. «Montauban a été un de ces morceaux les plus réfractaires, les plus tard venus à la famille française» dit UTHANE. Ville protestante, le huguenot désigne un homme qui va droit son chemin, simple et stoïque, féru de la sainteté de la discipline et en même passionné des libertés traditionnelles. Les Montalbanais ont possédé ces qualités dès la fondation de leur ville, et en révolte contre les moines despotes et l’autorité du comte de Toulouse. Lorsque les remparts ont été démolis la ville a perdu ses privilèges et s’est soumise aux lois françaises.

La seconde moitié du XIIIème siècle est une époque de prospérité qui confirme l'essor commercial déjà présent au XIIème siècle : Le riche bourgeois Guillaume AMIEL commerce avec l'Angleterre, et les marchands montalbanais sont en relation avec les foires de Champagne.


C'est alors que sont lancés de grands travaux publics : l'église Saint-Jacques achevée en 1280 et le Pont Vieux bâti de 1304 à 1335. Au début du XIVème siècle, Montauban est en pleine expansion économique. La guerre de Cent Ans et le peste noire vont freiner brutalement cet essor. "Clef de Pays et chef de duché de Guyenne", Montauban est une ville frontière qu'Anglais et Français vont se disputer âprement. Dès 1368, la ville, à nouveau française, ne garde plus qu'un souvenir de l'occupation : la belle salle du Prince Noir aux immenses voûtes d'ogives situées dans l'actuel Musée Ingres.

A partir de 1561, au temps des guerres de religions, la ville devient une des capitales du protestantisme français avec La Rochelle. Henry de Navarre, le futur Henri IV, y fera de fréquents séjours. La ville affirme sa grandeur en reconstruisant à partir de 1614, les couverts de la belle Place Nationale. Mais, en 1629, après la prise de La Rochelle, Montauban doit se soumettre: Richelieu entre dans la ville et rétablit le culte catholique à l'église Saint-Jacques.


La ville devient alors une capitale régionale, chef-lieu d'intendance en 1633 et d'un tribunal des Finances, la cour des Aides en 1661. Elle atteint son apogée économique au XVIIIème: minoteries, tissages de la soie et de la laine.

L'apogée économique des XVIIème et XVIIIème siècles, qui suit la période trouble des guerres de religion au cours de laquelle Montauban s'illustre comme place forte du protestantisme français, est l'occasion d'une reconstruction générale et du développement des faubourgs.

Le XIXe siècle est, pour Montauban, le commencement du déclin économique et administratif. À l'instar d'un certain nombre de villes méridionales, industrielles ou commerçantes, qui ont connu un brillant XVIIIe siècle, la ville connaît également un déclin démographique au siècle suivant. À l'écart de la révolution industrielle, Montauban subit tout au contraire une lente mais irréversible désindustrialisation : le textile est en crise, le chômage provoque des émeutes, la disette menace. L'arrivée du chemin de fer en 1857 ne changera rien : la deuxième moitié du XIXe siècle ne fait que confirmer, voire amplifier la désindustrialisation de Montauban. Déclin agricole et déclin industriel vont, d'ailleurs, de pair : l'absence de banques, la stagnation des mentalités sont également des facteurs à ne pas négliger. Elle compte alors 30 000 habitants face aux 48 000 toulousains. Pourtant, il faudra attendre 1808, pour que Napoléon crée un nouveau département, le Tarn et Garonne, dont Montauban devient le chef-lieu.

La ville est demeurée un centre administratif et agricole. Ville d'art et de culture, souriante cité de briques roses, Montauban voit ses vieux quartiers restaurés, sa population augmenter et de nouvelles implantations naître, saisissant les opportunités économiques de sa position de carrefour régional et européen.

De son riche et tumultueux passé, Montauban a hérité d'un remarquable patrimoine architectural, dont la brique, omniprésente, lui vaut l'appellation de "plus rose des villes roses". Servis par une brillante culture architecturale, édifices civils et religieux rivalisent de splendeur : la Place Nationale ou Place Royale, sa double rangée d'arcades et ses façades harmonieuses ; le Palais des Evêques ; le Collège des Jésuites ; les Hôtels Particuliers des riches bourgeois et, exception symbolique de pierre et de cuivre, la Cathédrale, affirmation de la reconquête catholique et royale.

Le musée d’Ingres abrite des œuvres de Bourdelle. Je vous propose un post que j’avais consacré à Ingres, un peintre, dessinateur et musicien, qui est au cœur de la renaissance de la ville de Montauban.

«INGRES Jean-Auguste-Dominique, (29 août 1780 Montauban, 14 janvier 1867 à Paris), peintre du néo-classicisme et symbole de la modernité», par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/.

Ingres fut-il un homme hors normes et, comme sa création, irréductible aux schémas traditionnels en cours au XIXe siècle ? Ou bien une image fabriquée de son vivant, ensuite au fil des décennies, puis après sa mort par une historiographie abondante et zélée?

Ce qui caractérise cette gloire de France, dont la longue vie a été entièrement vouée à l’art, c’est la finesse du contour ; INGRES est un dompteur infatigable de la forme, et un modèle d’une justesse et d’une fermeté extraordinaire. «A toutes les pages, presque à toutes les lignes, il rejette la nécessité de copier scrupuleusement la nature», souligne Raymond COGNIAT. Pour INGRES, être artiste c’est un sacerdoce : «l’art n’est pas seulement une profession, c’est aussi un apostolat», dit-il. «Les œuvres d’INGRES sont de telle nature qu’elles commandent le respect. C’est la forme la plus exquise trouvée par un esprit éminent pour la révélation de sa fantaisie», s’exclame Gustave PLANCHE un critique d’art.

Le prestige d'Ingres s'impose de façon définitive sous le règne de Louis-Philippe (cartons des vitraux de la chapelle Saint-Ferdinand à Paris) comme sous le Second Empire (composition pour l'Hôtel de Ville). Il fait figure de peintre officiel.

À l'Exposition universelle de 1855, une salle entière est consacrée à ses œuvres et marque l'apogée de sa gloire. Les somptueux portraits de cette époque, la Baronne de Rothschild (1848), Madame Moitessier (1856), ont une richesse un peu lourde, une incroyable perfection technique, mais reflètent l'ennui qu'éprouve le peintre à ces travaux. Son unique apport dans le domaine de la décoration murale, l'Âge d'or, commandé par le duc de Luynes pour Dampierre, est resté inachevé, mais témoigne de ce goût exclusif pour les «formes pures du bel âge», dont la Source (1856) fut en son temps l'exemple le plus apprécié.

Durant cette dernière période, outre ces commandes de décorations monumentales et de portraits, INGRES peint aussi des tableaux religieux, mais surtout, trois tableaux de nus couronnent son oeuvre : Vénus Anadyomène, commencée à Rome dès 1808 mais seulement achevée en 1848, à Paris, la Source et le Bain turc (1862).

La reconnaissance est venue du vivant même d’INGRES. Louis-Philippe a demandé à ce que INGRES fasse le portrait de son fils, le duc d’Orléans. INGRES fut nommé Chevalier de la Légion d’honneur en 1824, membre de l’Institut en 1826, officier de la Légion d’honneur en 1841, Commandeur en 1845, Grand officier en 1855, sénateur en 1862, membre du conseil impérial de l’Instruction publique.

Les artistes des générations suivantes, Degas, Seurat, Matisse, indifférents à la grande querelle du romantisme et du classicisme, apprécieront chez Ingres non pas les compositions historiques et religieuses, Jeanne d'Arc, Vierge à l'hostie, tant admirées par les contemporains, mais la géométrie de Virgile lisant l'Énéide (1819), la musicalité de l'Odalisque à l'esclave (1839), l'érotisme intellectuel du Bain turc, testament esthétique où s'affirment l'amour de l'arabesque et la recherche de l'abstraction.

L'art d'Ingres a doublement influencé la peinture en agissant d'une part, à court terme, sur les élèves de son atelier (le plus important du siècle après celui de David) et sur des imitateurs médiocres, d'autre part, à plus longue échéance, sur tous ceux qui rêvent d'ascèse et de style.

L'autorité de son enseignement, «le dessin est la probité de l'art», ou «il faut vivre des antiques», aboutit à un système où la doctrine ingriste impose sa froideur, mais non cette étrangeté qui faisait son génie et dont seul Chassériau, disciple infidèle bientôt attiré par le romantisme d'un Delacroix, utilisera les charmes ambigus.

La plupart des élèves d'Ingres (Victor Mottez, 1809-1897 ; Hyppoylite Flandrin ; Jean-Louis Janmot, 1814-1892) seront des portraitistes appréciés, mais participeront surtout à un renouveau de la peinture murale religieuse, encouragé par la présence à l'Inspection des beaux-arts de l'architecte Victor Baltard leur condisciple à la Villa Médicis. Parallèlement à cette peinture à tendance idéaliste se développe un courant néogrec représenté par des artistes tels que Léon Gérome et Charles Glyere avec lesquels s'édulcorent les grands principes «ingristes».

Mais la véritable filiation d'Ingres se trouve chez ceux qui surent assimiler son obsession de la ligne, comme Puvis de Chavanes et Degas, sa volonté de synthèse, comme Gauguin et Maurice Denis, sa méthode intellectuelle, comme les peintres cubistes, qui, de Picasso à La Fresnaye et Lhote, ont toujours admiré la rigueur de son vocabulaire plastique.

Les tableaux et les dessins d'Ingres, souvent admirés pour leur apparente fidélité à la réalité, contiennent, dans les déformations plastiques qu'ils suggèrent, la simplification de leur modelé, l'audace de leurs coloris, des ferments novateurs qui choquèrent à son époque et dont s'emparèrent les créateurs de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle. Successivement les fauves (Derain, Matisse), les cubistes (Picasso) et les surréalistes (Dali, Mirô, Man Ray) empruntent au maître. Le domaine du nu et celui du portrait sont les plus favorisés, avec des interprétations tantôt fidèles, tantôt audacieuses. Les artistes les plus exigeants de la seconde moitié du xxe siècle, Larry Rivers, Francis Bacon, Robert Rauschenberg, Martial Raysse, s'emparent aussi des créations d'Ingres. Les contemporains, y compris les plus jeunes, se passionnent aujourd'hui pour le maître de Montauban dans tous les pays, jusqu'à la Russie, la Corée et le Japon. Tous font partie de ces " modernes " qui, passionnés par le travail d'Ingres, en donnent des images parfois violentes ou bien ludiques, délibérément érotiques, contestataires ou revendicatives, en particulier pour ce qui concerne les combats raciaux ou féministes.

Ingres est le défenseur d'une permanence classique, face aux violences cérébrales et plastiques du romantisme. Son art apparaît cependant curieusement diversifié selon que l'on étudie les tableaux d'histoire, les portraits ou les nus. Si les premiers obéissent à une inspiration souvent académique, les seconds atteignent, au-delà d'une ressemblance parfaite, le caractère psychologique du sujet, affirmation de l'individualité accompagnée pourtant d'une soumission du modèle à l'idéal ingresque, où la souplesse de la ligne dessine des gestes arrondis, des plis moelleux, des yeux en amande. Les nus sont l'aboutissement de cette fascination de la ligne qui semble la substance même de l'art d'Ingres.

Ingres a laissé un ensemble d'écrits et de propos, rédigés ou recueillis au fil des circonstances, qui constituent un précieux témoignage de sa pensée artistique et de sa personnalité. Il y exprime ses "bonnes doctrines" avec une foi ardente et ce ton tour à tour impérieux, naïf ou batailleur qui le caractérise. Elève de David, Ingres se conforme à la tradition d'un art classique idéaliste, fondé sur l'imitation des Anciens, le primat de la peinture d'histoire et du dessin sur la couleur. Dès ses débuts, cependant, il renouvelle et subvertit cette tradition en se référant non au "beau idéal", mais à une conception personnelle de la beauté, nourrie de références nouvelles, notamment à l'art de la Renaissance italienne et surtout inspirée de l'étude éblouie des formes vivantes. Ces textes permettent de suivre la complexité d'une pensée partagée entre la tentation doctrinale et la vivante réflexion issue de la pratique. Ils sont assortis de commentaires critiques dus à Baudelaire, Théophile Silvestre ou André Lhote, tour à tour virulents ou admiratifs, mais toujours éclairants. INGRES est à la fois un symbole du classicisme et, paradoxalement, une figure tutélaire de la modernité.

I – INGRES, une longue vie vouée à l’art

INGRES est né le 29 août 1780, à Montauban, dans le Tarn, de Jean-Baptiste INGRES, originaire de Toulouse, sculpteur et musicien et d’Anne MOULON. A 5 ans, son père l’inscrivit à l’Institut des Frères de la doctrine chrétienne, pour son enseignement religieux. «Il était docile, laborieux, intelligent et d’une régularité de conduite peu commune à son âge», écrit Rey BARTHELEMY.

1 – INGRES, un admirateur de Raphaël

Son père, Joseph INGRES (1755-1814), peintre, sculpteur, ornemaniste, aussi habile à modeler des statues pour les parcs languedociens qu'à décorer un plafond ou à réaliser les grandes mises en scène des fêtes publiques, prend très tôt conscience des dispositions artistiques de son fils. Il lui enseigne le violon, le dessin, lui donne à copier des estampes, puis le confie à ses confrères toulousains : le sculpteur Jean-Pierre Vigan († 1829), le paysagiste Jean Briant (1760-1799), organisateur du musée des Grands-Augustins, Joseph Roques (1754-1847), ancien condisciple de David. Ce dernier règne alors sur les beaux-arts européens, auxquels il impose la théorie du «beau idéal».

INGRES savait jouer de la musique. En effet, il avait une seconde passion artistique, puisqu'il consacrait ses moments libres à jouer du violon, et avec un certain talent, puisqu'il devint même deuxième violon à l'orchestre du Capitole de Toulouse. C'est ainsi que, depuis le début du XXe siècle, avoir un violon d'Ingres s'emploie à propos d'une personne qui pratique une activité non professionnelle avec une certaine passion. Charles Gounod qui avait fait la connaissance d'Ingres à Rome; relate la passion d’Ingres pour la musique : "Monsieur Ingres était fou de musique ; il aimait par-dessus tout Haydn, Mozart, Beethoven et peut être plus particulièrement Glück... Nous restions souvent une partie de la nuit à nous entretenir des grands maîtres".

INGRES fréquentait les petits théâtres de Montauban. Il étudia les rôles de César, de Mahomet et de Britanicus.

A 12 ans, INGRES obtient le grand prix de l’Académie. «J'ai été élevé dans le crayon rouge. Mon père me destinait à la peinture, tout en m'enseignant la musique comme passe-temps», dit-il. INGRES est un grand admirateur de Raphaël. «Mes progrès en peinture furent rapides. Une copie de la Vierge à la chaise ramenée d’Italie par mon maître, fît tomber le voile de mes yeux ; Raphaël m’était révélé. Je fondis en larmes», souligne Ingres.

Né sous Louis XVI, INGRES arrive à Paris au lendemain de la Révolution. INGRES séjournera à Paris sur trois périodes de 1796 à 1806, de 1824 à 1834 et de 1841 à sa mort. En 1796, INGRES se rend à Paris et s’inscrit à l’atelier de Louis DAVID, chargé, à l’époque, de restaurer l’art en France, en y faisant revivre le goût des beautés antiques. David s’est fait remarquer par ses ardeurs républicaines. Il se fait remarquer par «la candeur de son caractère et sa disposition à l’isolement», MONTROND un de ses biographes. Il a un fond d’honnêteté rude qui «ne transige rien d’injuste et de mal», précise l’auteur. L'atelier de David est alors partagé en plusieurs factions : les «romains», partisans d'un strict néoclassicisme ; les « muscadins », royalistes, catholiques et adeptes d'une peinture historique à caractère national ; les «barbus» ou «primitifs», dont le chef Maurice Quay (1779-1804) prône le style « procession », c'est-à-dire le linéarisme des figures tracées sur les vases grecs, dont s'inspire John Flaxman Outre-Manche. L'Iliade illustrée par celui-ci connaît un grand succès en France. INGRES sera rempli de fierté lorsque l'artiste anglais déclarera trouver «préférable à tout ce qu'il a vu de l'école française contemporaine » les Ambassadeurs d'Agamemnon (1801, École nationale des beaux-arts), tableau très davidien avec lequel Ingres vient de remporter le premier prix de Rome. Ingres sembla d'abord destiné à reprendre le flambeau de son maître David, dans l'art à la fois du portrait et de la peinture historique. En 1799, il remporta au concours général, le 2ème prix de peinture. Il conquit le 1er prix en 1802. . Les difficultés financières du gouvernement retarderont jusqu'en 1806 le départ des lauréats pour la Ville éternelle.

Pour son premier voyage, INGRES séjournera en Italie, de 1806 à 1820. Le deuxième voyage s’étalera de 1834 à 1841. En Italie, il commença par étudier, de façon approfondie, son peintre favori, Raphaël, maître de la rectitude idéale de la ligne. Mais Ingres s'émancipa très vite. Il n'avait que 25 ans lorsqu'il peignit les portraits de la famille Rivière. Ils révèlent un talent original et un goût pour la composition non dépourvu d'un certain maniérisme, mais celui-ci est plein de charme, et le raffinement des lignes ondulantes est aussi éloigné que possible du réalisme simple et légèrement brutal qui fait la force des portraits de David. Ses rivaux ne se laissèrent pas abuser : ils tournèrent en dérision son style archaïque et singulier en le surnommant «Le Gothique » ou «Le Chinois ». Cependant, durant le Salon de 1824 qui suivit son retour d'Italie, Ingres fut promu chef de file du style académique, par opposition au nouveau courant romantique mené par Delacroix. En 1834, il fut nommé directeur de l'Ecole française de Rome, où il demeura 7 ans. Puis, à peine rentré au pays, il fut à nouveau acclamé comme le maître des valeurs traditionnelles, et s'en alla finir ses jours dans sa ville natale du Sud de la France. La plus grande contradiction dans la carrière d'Ingres est son titre de gardien des règles et des préceptes classiques, alors qu'une certaine excentricité est bien perceptible dans les plus belles de ses oeuvres. Un cuistre, observant le dos de la Grande Odalisque et diverses exagérations de forme dans Le Bain turc, fit remarquer les indignes erreurs commises par le dessinateur. Mais ne sont-elles pas simplement le moyen par lequel un grand artiste, doté d'une sensibilité extrême, interprète sa passion pour le corps magnifique de la femme ? Lorsqu'il voulut réunir un grand nombre de personnages dans une oeuvre monumentale telle que L'Apothéose d'Homère, Ingres n'atteignit jamais l'aisance, la souplesse, la vie ni l'unité que nous admirons dans les magnifiques compositions de Delacroix. Il procède par accumulation et juxtaposition. Pourtant, il sait faire preuve d'une grande assurance, d'un goût original et d'une imagination fertile lorsqu'il s'agit de tableaux n'impliquant que deux ou trois personnages, et mieux encore dans ceux où il glorifie un corps féminin, debout ou allongé, qui fut l'enchantement et le doux tourment de toute sa vie.

Il ne faut pas négliger ces années d'attente. Le jeune artiste vit difficilement, mais sa réputation grandit, attestée par les commandes d'un portrait du Premier Consul (1803), destiné à la ville de Liège, et d'un Napoléon Ier sur son trône (1806) pour le Corps législatif.

Ingres se détache de David, se lie plus intimement avec des préromantiques comme Antoine Gros et François Granet, partage l'admiration de son ami, le sculpteur florentin Lorezo Bartolini, pour le quattrocento, fréquente le salon de François Gérard où il retrouve toute l'intelligentsia de sa génération et se passionne comme celle-ci pour les poèmes prétendument ossianiques de Macpherson.

Enfin, il a l'occasion de pouvoir étudier au Louvre les nombreux chefs-d'œuvre soustraits aux galeries européennes par les troupes de Bonaparte : « C'est en se rendant familières les inventions des autres qu'on apprend à inventer soi-même », assurera-t-il plus tard.

2 - INGRES et les influences italiennes.

Dans les portraits de la famille Rivière, œuvres majeures de cette première période parisienne, se lisent ses admirations : reproduction de la Vierge à la chaise de Raphaël, négligemment posée près du bras de Monsieur Rivière, utilisation d'un fragment de paysage emprunté à l'Amour sacré et l'Amour profane de Titien dans le fond du portrait de Mademoiselle Rivière, celle-ci ayant d'ailleurs la pose d'un autre Titien (la Dame à la fourrure), mais se détachant à mi-corps en clair sur clair comme la Vierge à la prairie de Raphaël.

L'autorité picturale d'Ingres, tempérament peu imaginatif et toujours dépendant du modèle, vivant ou peint, est cependant telle que les emprunts s'amalgament totalement à son propre style. Au Salon de 1806, le public et la critique reprochent aux portraits des Rivière et à l'autoportrait du musée de Chantilly d'imiter Van Eyck avec extravagance. De Rome, Ingres s'indigne : « Du gothique dans Madame Rivière, sa fille, je me perds, je ne les entends plus… ».

Les carnets du maître, sa correspondance, les souvenirs recueillis plus tard par ses élèves dévoilent son caractère intransigeant (« l'admiration tiède d'une belle chose est une infamie ») ; ses lectures (Dante, Homère, Ossian, lady Montagu) trahissent ses passions : « les Grecs divins », Raphaël, Poussin, Masaccio, mais aussi les maniéristes toscans et les primitifs (il possédait un panneau de Masolino da Panicale).

Respectueux de la hiérarchie des genres, Ingres n'exploite pas ses dons de paysagiste, mais le Casino de Raphaël (1806-1807) et les fonds des portraits dessinés ont une concision et une clarté qui préludent à celles des Corots d'Italie.

3 – INGRES, un artiste sensible

INGRES est un artiste pudique, mais d’une grande sensibilité. On a le sentiment que ses premiers biographes n’ont connu sa vie que la façade. «Celui qu’on a accusé de froideur, fut un homme, entre tous, sensible», dit Henri LAPAUZE, un de ses biographes.

La vie d’INGRES est mouvementée, fertile en imprévus. En 1802, INGRES remporte le prix de Rome, mais il ne pourra regagner l’Italie qu’en 1806. C’est pendant cette période qu’il fréquenta la famille d’un magistrat parisien qui résidait au quai Malaquais, dans le 6ème arrondissement. Anne-Marie Julie Forestier avait 17 ans, et lui 26 ans. INGRES déclare à sa Julie, sa fougue : «Je vous aime beaucoup pour être raisonnable. Je vous aime, tour à tour, comme épouse, sœur et amie», dit-il.

La tradition de l’époque voulait que le père demande, pour le compte de son fils, les fiançailles.

INGRES aimait sa Julie, mais il adore son art. Il part en Italie, et y séjourne trop longtemps et les fiançailles seront rompues. Julie Forestier ne se mariera jamais : «quan on a eu l’honneur d’être fiançée à INGRES, on ne se marie pas».

Avant de se marier, à sa première épouse Madeleine Chapelle, INGRES aimait en Italie, Laure Zoëga, une fille d’antiquaire. Mais Laure aimait danser. Un jour elle disparut avec un cuirassier.

Ce sont des amis d’INGRES qui l’ont mis en relation avec sa future épouse. Madeleine Chapelle qui tenait un magasin de mode et de lingerie, à Guéret, en Creuse, consentie de rejoindre INGRES en Italie. Le mariage est célébré le 4 décembre 1813. Madeleine décédera le 27 juillet 1849.

A 72 ans, INGRES se remarie, à Paris, avec Delphine Ramel (43 ans), le jeudi 15 avril 1852.

II – Ingres, peintre du réalisme et de la nudité

1 – INGRES, la nudité et la recherche de la ligne juste :

Entre ses deux envois officiels de la Villa Médicis Œdipe et le Sphinx (1808), où le modèle a la pose de l'un des Bergers d'Arcadie de Poussin, et Jupiter et Thétis (1811), où la déesse est inspirée d'un dessin de Flaxman, mais avec une volupté très personnelle, l'imagerie ingresque se précise, atteint une étrangeté linéaire qui déroute les contemporains.

Dix-huit ans d'Italie (il ne quittera pas Rome à la fin de son séjour à la Villa Médicis) isolent Ingres de l'évolution parisienne. Il n'est cependant pas insensible au romantisme : allure byronienne du portrait de Granet (1807), surréalité du Songe d'Ossian (1812-1813) commandé par le préfet de Rome pour la chambre de Napoléon au Quirinal, style troubadour de Paolo et Francesca (1819), à propos duquel, à la fin du siècle, Odilon Redon s'étonnera : « Mais c'est Ingres qui fait des monstres». La première version de ce tableau date de 1814 ; il en existe quatre autres, Ingres aimant reprendre à de longues années d'intervalle ses thèmes favoris, qui, pour la plupart, apparaissent au cours de ce premier séjour romain : Vénus Anadyomène, Stratonice, les odalisques.

La Baigneuse de dos (1807) et la Baigneuse de la collection Valpinçon (1808) inaugurent un jeu subtil entre la ligne et le ton local, dont l'allongement maniériste et la pâleur élégante de la Grande Odalisque (1814) sont l'apothéose. Exposée en 1819, 1846, 1855, cette dernière œuvre fut incomprise d'un public insensible à ses beautés intellectuelles.

2 – INGRES, portraitiste, réaliste et champion du néoclassicisme.

Un réalisme plus accessible apparaît dans les nombreux portraits commandés par les fonctionnaires impériaux avec lesquels il s'est lié : les Marcotte, les Bochet, les Panckouke, les Lauréal (dont il épousera en 1813 une cousine, Madeleine Chapelle, modiste à Guéret). En 1815, la chute de l’Empire le prive de cette clientèle, mais Ingres, qui a travaillé pour Napoléon, pour les Murat, pour Lucien Bonaparte, n'est pas pressé de regagner Paris. Les admirables portraits à la mine de plomb évoquant si souvent les traits de ses amis (individuellement : Charles François Mallet, 1809 ; ou collectivement : la Famille Stamaty, 1818) deviennent sa principale ressource jusqu'à son départ pour Florence (1820), où l'attire la présence de Bartolini.

Ingres passe quatre ans en Toscane, très occupé par la conception et la réalisation du Vœu de Louis XIII, commandé pour la cathédrale de Montauban grâce à l'intervention de son ami Jean-François Gilibert. Il rentre en France pour présenter au Salon de 1824 cette œuvre assez magistrale malgré la disparité des sources (Raphaël et Champaigne). Le succès fut général et l'approbation unanime, même de la part du jeune Delacroix qui expose les Massacres de Scio.

INGRES se conforme à la tradition d'un art classique idéaliste, fondé sur l'imitation des Anciens, le primat de la peinture d'histoire et du dessin sur la couleur. Dès ses débuts, cependant, il renouvelle et subvertit cette tradition en se référant non au "beau idéal", mais à une conception personnelle de la beauté, nourrie de références nouvelles, notamment à l'art de la Renaissance italienne et surtout inspirée de l'étude éblouie des formes vivantes. « INGRES est un élève de David. Or, tous ceux qui ont étudié l’histoire de la peinture, il est hors de doute que l’élève est supérieur à son maître», souligne Gustave PLANCHE.

Charles X décore INGRES de la légion d’honneur. En effer, de 1824 à 1835, une pluie d'honneurs s'abat sur l'artiste : Légion d'honneur, fauteuil à l'Institut, professorat à l'École nationale des beaux-arts, dont il devient président en 1834. La Monarchie de Juillet lui accorde des égards à sa mesure : il peint le Duc d’Orléans, chez lui. Louis-Philippe le nommera Directeur de l’Académie à Rome.

Simultanément, ses amis commencent à l'imposer comme le champion du classicisme face au romantisme, et lui-même adopte cette attitude intransigeante. Avec austérité, il enseigne aux élèves de son atelier (créé en 1825) une stylisation, une simplification inspirées de Raphaël et de Poussin, qu'illustrent le schéma pyramidal et les attitudes figées de l'Apothéose d'Homère (1827) et du Martyre de saint Symphorien (cathédrale d'Autun).

Le portrait de Monsieur Bertin (1832), symbole de la bourgeoisie triomphante, échappe à cette doctrine par son caractère sociologique, comme lui échappe en un autre sens la mise en page décentrée de l'Intérieur de harem (1828).

Parti étudier les grands maîtres italiens, il se fixe à Rome puis à Florence, d’où il produit notamment Raphaël et la Fornarina, Le sommeil d’Ossian ou L’Odalisque couchée, ce dernier tableau, commandé par la reine de Naples, lui valant un retour en grâce auprès des critiques français. Ingres revient à Paris en novembre 1824 ; suite à un discret complot des cercles d’influence de l’art parisien, défenseurs du classicisme, Ingres apparaît alors comme le sauveur de la tradition qui renouvelle l’art sans le détruire ce qui l’oppose aux jeunes romantiques. Il expose au Salon quelques sujets «Troubadours» et le Vœu de Louis XIII, grand tableau commandé pour la cathédrale de Montauban.

Décoré de la Légion d’honneur en 1824, Ingres est admis en 1825 à l’Institut. Mais son travail continue de déchaîner les passions et il repart pour Rome prendre la direction de la Villa Médicis en 1834. Son second retour de Rome sera celui de la gloire officielle. Les commandes affluent, parmi lesquelles des peintures destinées à la Chambre des Pairs de la Monarchie de Juillet. Survient le Second Empire. Ingres, qui avait en 1804 composé un Portrait du Premier Consul et un Portrait de l’Empereur représente au plafond de l’Hôtel de Ville de Paris l’Apothéose de Napoléon 1er, avec cette légende: In nepote redivivus (Réincarné dans le neveu - Napoléon III était le neveu de Napoléon 1er). Appelé en mai 1862 à siéger au Sénat impérial, Ingres y vote jusqu’à sa mort pour la ligne gouvernementale".

Le tableau, «Le Vœu de Louis XIII» dont les sources d’inspiration sont à chercher tant chez Raphaël que dans la tradition baroque française et italienne étudiée à Toulouse mêle théâtralité et réalisme, est un abandon temporaire aux références antiques.

L’influence d’INGRES sur l’art français est considérable. Elle débute de sa nomination en 1825. Son tableau « L’Apothéose d’Homère», déchaîne les passions. «Non seulement la jeune génération subit l’ascendant du maître, mais les maîtres eux-mêmes n’y purent échapper», dit Gustave PLANCHE.

Il s’empresse de retrouver ces références antiques dans cette commande pour un plafond du Louvre qui reprend le schéma classique de L‘Ecole d’Athènes de Raphaël au Vatican. Tout y apparaît comme une démonstration de ses convictions esthétiques : Homère est couronné au milieu d’un choix d’artistes, écrivains, poètes, musiciens, peintres, philosophes, se réclamant tous de la tradition homérique : les grands auteurs et penseurs grecs, Eschyle, Hérodote, Sophocle, Euripide, Aristote, Socrate, Platon et Hésiode ; quelques Romains comme Horace et Virgile ; les grands auteurs classiques français, tels Molière, Racine, Corneille, Boileau, La Fontaine, Fénelon ; un Anglais, Shakespeare, deux Italiens, Dante et Le Tasse. Les beaux-arts sont quant à eux représentés par un nombre peu élevé de personnalités : Apelle et Phidias pour l’Antiquité, Poussin et Raphaël pour les temps modernes - David, envisagé un moment, a disparu ; et seulement deux musiciens : Mozart et Gluck.

Le Martyre de saint Symphorien : Pendant près de 10 ans, Ingres travaillera à la réalisation de ce tableau pour la cathédrale d’Autun. Il a multiplié les études au crayon et à l’huile de la composition, des personnages et des accessoires. Il s’attache à restituer la plus grande réalité historique et archéologique, s’arrêtant même à Autun pour étudier les lieux et l’architecture locale. Exposé au Salon de 1834, cette œuvre incomprise sera fortement critiquée.

Il peint le 1er Consul en habits rouges et cette peinture est exposée en 1855, puis cédée à la ville de Liège.

INGRES est l’artiste le plus chrétien de son époque. «Nulle part la réaction d’INGRES ne s’est accomplie avec plus de grandeur et d’utilité que dans la peinture religieuse », souligne Gustave Planche.

INGRES représente l’harmonie linéaire, la pureté des formes ; chez lui l’expression du beau et du vrai, est l’essence de l’art.

INGRES meurt le 14 janvier 1867, dans son appartement Quai Voltaire, à Paris. « J’ai beaucoup connu INGRES et sereine vieillesse. Il avait conservé toute sa lucidité et la maîtrise suprême de son art, dont il parlait avec un enthousiasme juvénile», confiera la Comtesse Georges Mniszech, née Hanska, fille de Mme Honoré de Balzac.

BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE

1 – Sur l’histoire de Montauban

LICOU (Daniel), sous la direction de, Histoire de Montauban, Toulouse, Privat, 1984, 354 pages ;

UTHANE (Urbain), Essai sur Montauban et le Tarn et Garonne, géographique, historique, économique, Montauban, Georges Forestier, 1908, 421 pages, spéc sur Montauban, pages 191-305 ;

MARY-LAFON (Jean-Bernard, Marie), Histoire d’une ville protestante, Paris, Amiot, 1862, 316 pages ;

LE BRET (Henri), Histoire de Montauban, Montauban, Chez Rethoré, 1841, vol 1 432 pages ;

ROME (Catherine), Bourgeois de Montauban au XVIIème siècle, thèse sous la direction de Jean-Pierre Amalric, Toulouse, 1997, 2 vol 622 pages ;

2 – Contributions d’INGRES

INGRES (Jean-Auguste-Dominique), Les cahiers littéraires inédits de JAD Ingres, Paris, PUF, 1956, 96 pages ;

INGRES (J.A.D.), Ingres raconté par lui-même et par ses amis, Venesav Genève, P. Cailler, vol. I, 1947, 190 pages ;

INGRES (JAD), Pensées, éditions de la Sirène, 1922, 172 pages ;

INGRES (J.A.D), Catalogue des tableaux, études peintes, dessins et croquis, Paris, typographie de A D Laine et J. Havard, 1867, 67 pages ;

INGRES (JAD), Ecrits sur l’art : dessins d’Ingres, Paris, la Bibliothèque des Arts, 1994, 99 pages ;

2 – Contributions sur INGRES :

AMAURY-DUVAL, L’atelier d’Ingres, souvenirs, Paris, Charpentier, 1878, 288 pages (doc BNF, cote 8V) ;

BARBILLON (Claire), DUREY (Philippe), FLEKNER (Uwe), Ingres, homme à part ? : une carrière et un mythe : actes du colloque, Ecole de Louvre, 25-28 avril 2009, Paris, Ecole du Louvre, 2009, 453 pages.

BLANC (Charles, critique d’art) et FLAMENG (Léopold), Ingres, sa vie et ses ouvrages, Paris, J. Renouard, 1870, 247 pages ;

BROETEG (Michael), Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1969, 164 pages ;

COGNIAT (Raymond), Ecrits sur l’art, la Jeune Parque, 1947, 85 pages ;

Contributions en langue anglaise :

CUZIN (Jean-Pierre), SALMON (Dimitri), VIGIER-DUTHEIL (Florence), Ingres et les modernes, Musée national des beaux-arts de Québec, Musée Ingres, Somogy, 2008, 335 pages ;

DELABORDE (Le Vte Henri), Ingres : sa vie, ses travaux, sa doctrine, d’après les notes manuscrites et les lettres du maître, Paris, Plon, 1870, 379 pages (doc. BNF cote 8Ln27 25452) ;

GOETZ (Adrien), préface de, Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867), Paris, Grasset, 2013, 133 pages ;

GRIMME (Karin H), Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1780-1867, Taschen, 2006, 96 pages (texte en anglais) ;

JOVER (Manuel), Ecrits et propos sur l’art, Jean-Auguste-Dominique Ingres, éditions Herman, 2006, 177 pages ;

Laboratoire secret CRDP de l’Académie d’Aix-Marseille, Ingres et l’Antique, 2006, 62 pages ;

LAPAUZE (Henri), Ingres, sa vie, son œuvre, (1780-1867), d’après des documents inédits, Paris, G Petit, 1911, 584 pages ;

LAPAUZE (Henri), Le roman d’amour de M. Ingres, Paris, Pierre Lafitte, 1910, 336 pages ;

MEOPHLE (Sylvestre), Jean-Auguste-Dominique Ingres, Paris, Litres, 2014 80 pages ;

MERSON (Olivier), Ingres : sa vie, son œuvre, J. Hetzel, 1867, 123 pages ;

MERSON (Olivier), Ingres, sa vie et ses œuvres, son portrait photographie par Légé et Bergeron, et le catalogue des œuvres du maîtres par Emile Bellier de la Chavignerie, Paris, J. Hetzel, 1867, 123 pages ;

MICHEL (André), Notes sur l’art moderne (Corot, Ingres, Eugène Delacroix, Raffet Meissonnier, Puvis de Chavannes, à travers les salons), Paris, Armand Colin, 1896, 320 pages ;

MIRECOURT (Eugène), Ingres, 1856, G Havard, 95 pages ;

MIRECOURT de (Eugène), Ingres, Paris, Gustave Havard, 1856, 95 pages (doc. BNF);

MONTROND de (Maxime), Ingres, étude biographique et historique, Lille, Paris, Librairie Gérant, 1868, 138 pages (doc BNF, cote Ln 27 24S26 – 13293) ;

PICON (Gaëtan), Jean-Aguste-Dominique Ingres, Genève, 1980, éditions d’art Albert Srika, collection découverte du XXème siècle, 156 pages ;

PLANCHE (Gustave), «Les œuvres d’Ingres», Revue des Deux Mondes, 1851 (tome 12), pages 119-1135 ;

REY (M. Barthélémy), Biographie d’Ingres : hommage au conseil général de Tarn-et-Garonne et au conseil municipal de la ville de Montauban, Toulouse, Montauban, Paris, éditions J B Dumoulin, 1867, 12 pages ;

RITKIN (Adrien), Ingres : Then, and Now, Routledge, 2005, 176 pages.

ROSENBLUM (Robert), Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1990, Harry N Abrahms, 128 pages ;

TOUSSAINT (Hélène), Les portraits d’Ingres : peinture des musées nationaux, Paris, Ministère de la Culture, éditions Réunions des Musées nationaux, 1985, 141 pages ;

Albi, le 26 juillet 2016 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

«Montauban, cité d’histoire et d’art», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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25 juillet 2016 1 25 /07 /juillet /2016 17:58

Lisle-sur-Tarn domine la rivière qui a donné son nom au département. Au Moyen-Age, le village s'appelait Lisle-en-Albigeois. La cité médiévale comptait alors deux ports. Le commerce du vin et du pastel, les droits de passage, ont assuré la prospérité de cette ville nouvelle. Raymond VII, comte de Toulouse, a fondé Lisle-sur-Tarn en 1248 et il en fut son seigneur. Des chartes de 1192 et 1228 mentionnent plusieurs chevaliers portant le nom de Insula ou Illa. Au milieu du XIIIe siècle, Lisle-sur-Tarn était déjà administrée par quatre consuls et sa fondation remontait à plusieurs années. L’abbé de Moissac se plaint en effet en 1249 que le village et l’église de Lapeyrière soient depuis quinze ans gouvernés par le bayle de l’Isle-sur-Tarn. L’incendie de 1535 des archives communales explique sans doute la perte de la charte de coutumes et des documents qui nous auraient permis de connaître avec certitude la date de fondation de l’Isle-sur-Tarn. Jusqu'à présent, on estimait que Lisle était née immédiatement après le démantèlement de Montégut, en 1229, par les croisés de Simon de Montfort. Gérard VEYRIES indique lui que Montégut a survécu à son démantèlement et qu'à partir de 1234 et surtout 1248, les deux sites, la ville haute, Montégut et la ville basse, Lisle, se sont développés.

Première bastide du Tarne, mot désignant un centre de peuplement fortifié, fut bâtie, après la croisade des Albigeois, probablement à partir de 1229. Elle en possède les attributs essentiels, un plan géométrique articulé autour d’une place centrale, lieu de marché. En effet, Lisle possède la plus grande place à couverts du Sud-ouest. Au milieu, un joyau: le Griffoul, la fontaine offerte par Jeanne de Toulouse et Alphonse de Poitiers.

En déambulant dans les rues, le visiteur peut admirer de multiples maisons, à pans de bois, à encorbellement. Certaines ont conservé les «pountets», des passages couverts permettant de communiquer, à partir du premier étage, entre les maisons. Etonnantes aussi les quelques maisons en terre crues. Citons également ses hôtels particuliers - la mairie est installée dans l'un d'eux qui a appartenu à la famille Boisset - l'église Notre Dame de La Jonquière. Par conséquent, les principaux monuments sont la place Paul Saissac, l’hôtel de ville, le «Griffoul», l’église Notre-Dame, le musée Raymond Lafage ainsi que celui de la chocolaterie.

La place aux couverts, (place Paul Saissac), autour de laquelle fut organisé le tracé en «damier» des rues, est le cœur de la bastide. C’est la plus grande place à couverts du Sud Ouest (4425m²). Elle était et reste le centre économique et social de la cité : Hôtel de Ville, Office de Tourisme, salle des fêtes, musée du chocolat, banques, commerces, marché dominical, animations.

L’Hôtel de ville – Construit au XVIIIe siècle par la famille de Boisset, ce bel édifice appartient à la commune depuis 1936.

Le Griffoul (au centre de la place) est une fontaine, classée monument historique, offerte à la ville par Jeanne de Toulouse (Fille de Raimond VII) et son époux Alphonse de Poitiers (Frère de Louis IX). La frise qui orne la vasque, en alliage de plomb de 8m de circonférence, est parfois interrompue par la croix occitane et la fleur de lys qui symbolisaient l’union du comté de Toulouse et de la couronne de France.Cette vasque, datant du XIIIème siècle est surplombée d'une fontaine à Angelots, en bronze, fondue en 1611.

L’église Notre Dame de la Jonquière d’art gothique fut construite, au XIIIe et XIVe siècles, sur l’emplacement d’une église d’art roman dont subsistent seulement un portail et quelques fenêtres sur la façade latérale. Elle a été classée monument historique le 12 juillet 1886.

Lisle, c'est aussi Raymond LAFAGE, célébre dessinateur du XVIIe siècle a son musée. On peut y voir des dessins et gravures de l'enfant terrible et doué du pays lequel a croqué de multiples scènes de bacchanales. Il est vrai que l'on se trouve ici dans une terre de vignoble. Une autre salle présente une collection de verres de la Grésigne. Parmi ces verres, citons quelques curiosités : une cloche à melon, un tire-lait, un gobe-mouches.

Ouvert il y a peu, le musée du chocolat propose de délicieuses gourmandises artistiques. Le chocolatier Michel THOMASO-DEFOS et l'artiste Casimir FERRER ont uni leur talent pour la réalisation de superbes sculptures en chocolat. En fait, le cacao est produit à plus de 52% en Afrique (Côte-d’Ivoire, Ghana, Nigéria), mais ce sont les chocolatiers belges, suisses et français qui ont raflé la mise. Il est vrai que leur savoir-faire relève de l’art.

La palette des plaisirs offerte par Lisle s'enrichit avec le lac de Bellevue et ses multiples activités nautiques et de plein air: pédalos, bateaux électriques, pêche, VTT, randonnée, découverte de la faune et de la flore dans la forêt de Sivens complètent ces loisirs de pleine nature.

Indications bibliographiques

VEYRIES (Gérard), De Montégut à Lisle en Albigeois, remise en question d’un mythe historique à partir de documents inédits, Lisle-sur-Tarn, mairie de Lisle-sur-Tarn, 1998, 239 pages ;

VEYRIES (Gérard), Les guerres de religions en terre albigeoise : Lisle-sur-Tarn aux XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles, Toulouse, Les Auteurs de l’Occitanie, 2007, 330 pages ;

HIGOUNET (Charles), Paysages et villages neufs du Moyen Age, préface Charles Samaran, Bordeaux, Fédération historique du Sud-Ouest, 1975, 492 pages, spéc sur les bastides pages 243-397 ;

ROSSIGNOL (Elie-A), Monographies communales ou études statistique, historique et monumentale du Tarn, Toulouse, Delboy, Paris, E. Dentu, Albi, Chaillol, 1864-1866, vol 1, 288 pages, vol 2 239 pages, vol 3 429 pages et spéc sur Lisle sur Tarn, vol. 383 pages ;

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«LISLE sur TARN, son éblouissante bastide et ses belles maisons», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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«LISLE sur TARN, son éblouissante bastide et ses belles maisons», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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25 juillet 2016 1 25 /07 /juillet /2016 16:41

La ville de Gaillac ou Galhac en occitan, est à une vingtaine de kilomètres d’Albi. L’étymologie de Gaillac semble issue «d’Ager Gallacus», nom d’origine romaine signifiant le champ de Gallacus. Nous trouvons le nom de Gaillac, en 972, mentionné dans le testament de Raymond 1er, comte du Rouergue. «Le testament de Saint-Didier, évêque de Cahors, qui donne à son église le lieu de Gaillac est le plus ancien titre qui soit parlé de cette ville» dit Alfred CRAVEN-CACHIN (1839-1903). Selon lui, les sarcophages du cimetière de Gravas, découverts en 1887, datent de l’époque franque et de la période mérovingienne.

Ce qui domine, au loin, c’est son abbaye, Saint-Michel qui remonte au Xème siècle. Situé sur la rive droite du Tarn, le monastère Saint-Michel surplombant le Tarn est doté d’une église qui a été consacrée en 972, par Frotaire, évêque d’Albi. Gaillac étant devenu un gros bourg, les moins créent au XIIème siècle, une nouvelle paroisse dans l’église abbatiale. Les guerres de religions dévastèrent les églises de Gaillac. Durant les croisades contre les Albigeois, la victoire royale imposa à la ville la reconstruction des églises Saint-Pierre et Saint-Michel en 1271 et celle d’un pont sur le Tarn. Pendant, la Renaissance, Gaillac, seconde ville de l’Albigeois, enrichie par le vin, le pastel et le commerce sur le Tarn, connaît un début de siècle brillant, malgré une épidémie de peste. Les abbés de Saint-Michel s’employèrent à restaurer l’abbatiale durant les XVIIème et XVIIIème siècles. Avec la Révolution de 1789 ; l’abbaye fut de nouveau saccagée. Au XIXème siècle, sous la Restauration, on donne à la nef un aspect néo-classique, les murs sont peints en trompe-l’œil, et en 1849, un portail néo-roman est plaqué sur la façade occidentale.

Gaillac est situé au centre d’une plaine qui paraît-il produit d’excellents vins forts et puissants, avec une appellation d’origine contrôlée (A.O.C.), Gaillac. On raconte aussi que François 1er (1494-1547) fit cadeaux de cinquante barriques à Henri VIII d’Angleterre qui prit l’habitude de s’approvisionner en vin de Gaillac. Un musée, dédié au vin, jouxte l’abbaye de Saint-Michel. Gaillac est un des plus anciens vignobles de Gaule. La culture de la vigne, importée en Gaule par les Phéniciens quatre siècles avant J-C. Suite à la chute de l'empire romain, la ville de Gaillac est détruite, les campagnes sont dépeuplées par les expéditions de capture d'esclaves, la forêt regagne du terrain et les cultures deviennent essentiellement vivrières. La refondation de Gaillac, pour se doter la nouvelle abbaye Saint-Michel, de nouveaux moyens de subsistance, s’organise autour de la production de vin, par les moines bénédictins. L’essor du vin de Gaillac s’explique par les conditions climatiques très favorables au développement de la vigne, la confirmation de la présence très ancienne de vitis vinifera sauvage dans la forêt voisine de Grésigne, et enfin un facteur essentiel : la situation géographique. La ville de Gaillac est implantée sur la partie inférieure du Tarn au début de la zone navigable qui, rejoignant la Garonne, conduit à Bordeaux. Elle est également au carrefour de routes importantes, notamment celle de Toulouse-Rodez, vers Lyon. A la Révolution, le domaine ecclésiastique de l’abbaye Saint-Michel de Gaillac est vendu comme bien national. Mais la démocratisation du vin au début du XIXème et sa vente aux commerçants locaux fera repartir les affaires. Robert PLAGEOLES explorant les cépages gaillacois historiques (Le Mauzac), aux cépages d'appoint d'origine non gaillacoise, les cépages blancs, et les cépages noirs, rouges ou gris, nous retrace, avec photos à l’appui, une histoire riche des vignobles de ce pays.

Gaillac abrite un Musée des Beaux Arts et un Muséum d’Histoire Naturelle. Le musée des Beaux-Arts possède des peintures dont de nombreuses œuvres de Firmin Salabert, un élève d'Ingres et des sculptures des XIXe et XXe siècles. Il est installé dans le Château de Foucaud, conçu comme une villa dans la seconde moitié du XIIème. Il est entouré de magnifiques jardins à la française et à l’italienne qui descendent vers le Tarn.

Le Muséum d’Histoire Naturelle ou Musée Philadelphe Thomas a été créé à partir des collections du docteur Jacques Julien PHILADELPHE-THOMAS (1826-1912). Il se trouve dans sa propre maison et présente des collections de zoologie, paléontologie, géologie, botanique et préhistoire.

Venant du XIXème, avec une rue d’Hautpoul, non loin du parc des Buttes-Chaumont, je découvre une place dédiée à Gaillac à ce héros de la Révolution et de l’Empire. En effet, Jean-Joseph Ange d’Hautpoul est le 13 mai 1754, à Cahuzac-sur-Vère (Tarn). Il fait ses études à Albi. Engagé volontaire dans la légion corse de la cavalerie, il se fait distinguer à la bataille de Valmy qui lui valut le grade de colonel et quand la Convention le suspecte et le menace d'arrestation en février 1794, ses hommes obtiennent son maintien au cri de «point d'Hautpoul, point de 6e chasseurs». Austerlitz, où il charge à la tête de ses 4.000 cavaliers et écrase l'infanterie russe, ce qui lui vaut un titre de sénateur et la Grand Croix de la Légion d'honneur. Blessé d’Eylau, il meurt à Vornen, en février 1807, en Pologne.

Des manifestations ont eu lieu contre le barrage de Sivens, dans le Tarn, notamment à Gaillac, à la suite du décès de Rémi FRAISSE, un militant écologiste, tué le 26 novembre 2014, par une grenade offensive. Grégoire SOUCHAY et Marc LAIME ont exposé cette histoire qui a secoué la France et mobilisé le Tarn.

Indications bibliographiques

CARAVEN-CACHIN (Alfred), Les origines de Gaillac : le cimetière mérovingien de Grave, Gaillac, imprimerie P. Dugourc, 1891, 60 pages ;

COUSTEAUX (Fernand), Les vins de Gaillac : 2000 ans d’histoire, Toulouse, Privat, 2000, 125 pages ;

PLAGEOLES (Robert), La saga des cépages gaillacois et tarnais en 2000 ans d’histoire, Paris, J.-P Rocher, 2009, 130 pages ;

BOILEAU, Eloge historique du général d’Hautpoul, Paris, A Bertrand, 1807.

SOUCHAY (Grégoire) LAIME (Marc), Sivens : le barrage de trop, préface Hervé Kempf, Paris, Seuil, 2015, 134 pages.

Albi, le 23 juillet par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Gallaic, dans le Tarn, ses musées et soon vin.
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23 juillet 2016 6 23 /07 /juillet /2016 22:47

Ile de 28 hectares, à 3,5 km de Dakar, la capitale, Gorée est une déformation du néerlandais «Goede Reede» ou «bonne rade». Ce sont les Portugais, en 1444, avec Denis DIAZ, qui font escale l’île, appelée alors Bézéguiche (nom d’un chef du Cayor) et qu’ils surnomment île Palma (des palmes). Les Hollandais ont commencé à occuper l’île de Gorée en 1588, pour réparer leurs bateaux et assembler leurs petites barques. Jean-Baptiste LABAT (1663-1738) précise que cette petite île est ce qu’il y a de meilleur, de bon ; elle est tout à fait fertile. Gorée fait partie d'une contrée avec une quantité d’arbres toujours verts dont elle est couverte, d’où cette appellation de Cap-vert. Gorée dispose d’un port naturel avec un mouillage excellent. La rade de Gorée est bien protégée avec une plage facile d’accès. En raison de son emplacement stratégique, l’île de Gorée sera l’objet de convoitises, pendant des siècles, des puissances européennes. Les Portugais, qui l’avaient occupé momentanément, la reprirent en 1629 et 1645. Gorée sera attaquée en février 1664 par les Anglais, puis gagnée par les Français en novembre 1664. Les Anglais attaquèrent de nouveau Gorée en 1665 et 1667. Le 1er décembre 1667, l’amiral d’Estrées s’empare de Gorée et Jean DUCASSE, directeur du Comptoir du Sénégal, en prit possession. En 1727, les Français font creuser un fossé de 5 mètres de large sur deux mètres de profondeur, autour de Gorée et par crainte d’une nouvelle attaque des Anglais. En 1780, l’île de Gorée fut abandonnée par les Français. Les Anglais l’occupent en 1782, mais la restituent au traité de Versailles en 1783. En 1800, les Anglais s’emparèrent, à nouveau, de l’île de Gorée qui sera sous la juridiction française avec le traité de Paris de 1814. Mais pendant quatre années, les Anglais refusèrent de rendre Gorée à la France.


Jean-Baptiste LABAT précise que l’île de Gorée n’a pas, cependant, d’eau potable et ses habitants sont obligés de se ravitailler, pour les vivres, en faisant appel au continent ; ce qui donne un important pouvoir de pression ou de négociation aux turbulentes royautés notamment du Cayor, du Sine et du Baol. Ainsi, à la suite d’un différend qui a opposé Jean-Baptiste DUCASSE (1646-1715) aux Damels du Cayor, du Sine et du Saloum, un blocus de l’île est opéré, privant pendant de longs mois, Gorée de son ravitaillement en eau et vivres. André BRUE (1654-1738), directeur de la compagnie royale de France, à Gorée, sera arrêté en 1701 par Lat Soukabbé FALL, Damel du Cayor. Il sera libéré 12 jours après contre rançon. Des traités seront conclus avec les Damels du Cayor les 9 avril 1764 et 5 juin 1765.


L’île de Gorée rappelle à «la conscience humaine le plus grand génocide de l’histoire que fut la traite négrière» souligne Léopold Sédar SENGHOR. La Compagnie des Indes, avec des succursales de maison de Rouen et Dieppe, gérant le Sénégal, avait le commerce exclusif de la traite négrière. Les Maures et les royautés africaines fournissent la gomme arabique contre des esclaves. La traite des esclaves sera rendue difficile, en certaines périodes, en raison de l’instabilité relatée ci-haut.


Désert au départ, le rocher va se peupler peu à peu. Un personnel auxiliaire se fixe dans Gorée : des manœuvres, interprètes, auxiliaires, matelots, cuisiniers et autres domestiques. Des unions entre le personnel de la compagnie et femmes africaines donneront naissance à des métis, à ces fameuses Signares.

En 1749, Gorée comptait 66 habitants libres et 131 esclaves, la population avoisinait le millier vers 1767, 1300 en 1774, et environ 2144 en 1786. Diverses catégories de personnes vivent dans l’île : les Européens, les métis, les Noirs libres, les esclaves de case traités avec bienveillance et les esclaves destinés à la vente, dont le sort est peu enviable.


Gorée évoque, dans bien des esprits, la période tragique de la traite des nègres, mais aussi le charme d’une époque riche en couleurs et en histoire. En définitive, l'histoire de Gorée oscille entre splendeurs et tragédie.


I – Gorée : une fastueuse et douloureuse histoire.

 

A – Gorée, un enjeu militaire sur fond de traite des esclaves


Gorée, au Sénégal, «sanctuaire africain de la douleur noire», a acquis une célébrité de par le rôle qu'elle a tenu du XVème au XIXème siècle dans la traite négrière. Sur la route maritime des différentes nations négrières, Gorée était très convoitée. À partir du XVIIIe siècle, Gorée devient l'enjeu de deux siècles de rivalité franco-anglaise.


Jusqu’à l’abolition de la traite négrière par les Anglais en 1807, Gorée servit d’entrepôt d’esclaves. L’histoire de Gorée, à certaines époques, coïncide avec l’histoire du Sénégal. Ile occupée à partir de 1444, sera jusqu’en 1677, date de stabilisation de l’occupation française, est un enjeu de rivalités entre les puissances européennes. Avec l’article 10 du Traité définitif de Paix et d’alliance, entre la Grande-Bretagne, la France et l’Espagne, de Paris du 10 février 1763, naît, officiellement, la colonie du Sénégal : «Sa Majesté Britannique restituera à la France l'Ile de Gorée, dans l'état, où elle s'est trouvée, quand elle a été conquise». En contrepartie, une liberté de commerce et de circulation est garantie aux Anglais dans les possessions françaises. En effet, pendant les premières périodes, avec l’expansion des voies maritimes à partir de la Renaissance, Gorée en raison de la sécurité qu’elle offre, n’est pour les Portugais, les Hollandais, les Anglais et les Français, qu’une escale sur la route des épices, qu’ils se disputeront, âprement, sans victoire décisive et durable.


L’amiral d’Estrées s’empare de Gorée le 1er décembre 1677. La paix de Nimègue (traités des 16 août 1678, 17 septembre 1678 et des 5 février 1679, signés aux Pays-Bas, mettant fin à la guerre de Hollande) en fera un comptoir français.

 

De 1677 à 1763, l’histoire de Gorée est dominée par des Compagnies maritimes, souvent très mal gérées, qui s’efforcent de conserver le monopole de commerce. Un troc est mis en place : les Européens fournissent des verroteries, tissus, alcools, armes, barres de fer, et en échange les Africains donnent le cuir, l’ivoire, la cire, la gomme, mais surtout des esclaves.


Etienne-François CHOISEUL (1719-1785), ministre des affaires étrangères, a pris conscience que le commerce de l’or de N’Galam, de la gomme du Nord et des esclaves, sont indispensables à la Martinique. Mais les Anglais occupent de nouveau, Gorée et Saint-Louis. CHOISEUL met fin au monopole de la compagnie des Indes et crée une colonie dépendant du Ministère de la marine. Après plusieurs tumultes, l’île de Gorée ne sera rendue aux Français que le 15 février 1817.

Stanislas Jean de BOUFFLERS, marquis de Rémiencourt, dit Chevalier de BOUFFLERS (1738-1815), initialement affecté à Saint-Louis vient s’installer à Gorée. Il estime que la barre à Saint-Louis, rend les conditions de vie difficile. En revanche, Gorée est jugée agréable à vivre : «Je trouve ici (à Gorée) un séjour délicieux. Il y a une montagne, une fontaine, des arbres verts un air pur. Tout m’y plaît» dit-il. Le port d’attache de la station navale et l’administration sont transférés à Gorée. Il construit, pour Anne PEPIN, une belle maison à étage, et regagnera la France en 1787.

L’esclavage est définitivement interdit par le traité de Paris de 1815, mais la loi interdisant la vente d’esclaves est détournée : les captifs sont désormais des «engagés à temps» qui ne pourront se libérer qu’au bout de 16 ans. En 1847, trois cent esclaves capturés sur le Brick négrier «L’Illizia», sont envoyés au Gabon, pour former la ville de Libreville. Un décret du 23 juin 1848 de Victor SCHOELCHER, promulgué à Gorée le 23 août 1848, supprime l’esclave de case. Tout esclave qui pose le pied sur le sol de Gorée devient libre.


En 1859, Louis FAIDHERBE (1818-1889) est nommé gouverneur de Saint-Louis et Gorée. Il sera remplacé par PINET-LAPRADE, commandant de Gorée de 1859 à 1864.

B – Gorée, la «Joyeuse» et le règne de ses Signares

Sous l’Ancien régime, les mulâtres et plus particulièrement les «Signares» (femmes métisses), jouèrent un rôle important. C'est l'époque de Gorée «La joyeuse» où les «Signares» dont la plus célèbre est Anne PEPIN (1747-1837), amie du chevalier de BOUFLLERS, animent l'île de nombreuses fêtes. François Ferdinand d’Orléans (1818-1900), prince de Joinville, troisième fils du roi Louis Philippe est passé deux fois à Gorée : une première fois, en 1840, pour le rapatriement des cendres de Napoléon 1er, et une seconde fois, pour aller au Brésil, en 1842. Les «Signares» se font construire des maisons dont l'architecture fait la synthèse de diverses expressions culturelles.

Emile PINET-LAPRADE (1822-1869), originaire de l’Ariège, polytechnicien et administrateur colonial, commandant de Gorée, adjoint au général FAIDHERBE, a construit le fort d’Estrées, à Gorée. On dit qu’il est le «bâtisseur» de Dakar et de son port. Il rencontre, Marie ASSAR, une sénégalaise, à Gorée, en 1849, Émile, 27 ans, est capitaine du Génie dans l’armée française ; Marie, près de dix de moins, est une esclave fraîchement libérée par la loi Schœlcher. Leur liaison durera vingt ans, jusqu’à la mort, par le choléra, d’Émile devenu gouverneur de la colonie par la grâce de l’empereur Napoléon III. A la fin de l’année 1873, c’est-à-dire au début de la IIIème République, on ne sait pas comment, Marie est venue devant le tribunal civil de Pamiers, sous-préfecture du département de l’Ariège, pour faire trancher son litige contre les époux Clavel, notables de Mirepoix, chef-lieu du canton voisin. Marie, plaignante, réclame ce qu’elle estime sa part de l’héritage d’Émile PINET-LAPRADE, Mme Eugénie Clavel, sœur de PINET-LAPRADE, et son époux, Eugène, contestent absolument la revendication de Marie ASSAD.

Jacques CARIL et François SAVAING, sous le titre «Le gouverneur et sa gouvernante», et en se fondant sur les correspondances de PINET-LAPRADE, ont fait revivre cette belle histoire d’amour. Les auteurs exploitant les correspondances de PINET-LAPRADE, qui s’étalent sur vingt c’est-à-dire la durée de son séjour au Sénégal, ont insidieusement fait remarquer, que le nom de Marie ASSAR n’apparaîtra qu’en 1859 dans une correspondance où elle constituera dès lors une récurrente exception : presque aucun ou aucune autre Noir(e) n’y est désigné(e) par son nom ou prénom. Cela résume bien ce qu’est, fondamentalement, le colonialisme.

Jean-Luc ANGRAND raconte la fabuleuse histoire des Signares, dans son livre «Céleste ou le temps des Signares». Elles ont institué une «mini civilisation matriarcale». Cette dynastie dont il descend, a su faire valoir ses relations avec les Européens et les souverains locaux, afin de faire fructifier ses affaires. Ainsi, Léopold ANGRAND, (1859-1906) est un notable métis qui a joué un rôle important dans la vie politique, culturelle et économique de Gorée et de la colonie du Sénégal. C'est le fils de Pierre ANGRAND (1820-?), négociant, armateur et grand propriétaire, et de la Signare Hélène de SAINT-JEAN (1826-1859), petite-fille du gouverneur Blaise ESTOUPAN de SAINT-JEAN et de la Signare Marie Thérèse ROSSIGNOL. Léopold ANGRAND épouse Mathilde FAYE, une noble de l'ethnie sérère, nièce du roi de Sine, Coumba N’Doffène DIOUF. Après avoir commencé l'école chez les Frères de Ploërmel à Gorée, il est envoyé par son père faire des études secondaires puis commerciales à Bordeaux et Paris. Ayant obtenu de brillants résultats, il revient à Gorée seconder son père dans l'entreprise familiale, puis en prendre la direction. Né en 1906, Léopold Sédar SENGHOR, a reçu son prénom en l'honneur de Léopold ANGRAND, dont son père Basile Diogoye SENGHOR avait été un ami intime et un collaborateur à JOAL. L'école primaire de Gorée porte le nom de Léopold ANGRAND.


Armand Pierre ANGRAND (1892-1964), maire de Gorée et de Dakar, de 1934 à 1936, a été fondateur du Parti socialiste. Proche du mouvement de Marcus GARVEY et fondateur des journaux «L'Indépendant» et «Le Progrès», ANGRAND légua à l'Institut fondamental d'Afrique noire une importante bibliothèque sur l'histoire de l'Afrique. Il a écrit un guide élémentaire destiné aux Européens, un manuel français-ouolof destiné à fournir aux expatriés européens des éléments de base sur lesquels ils pourront, le cas échéant, asseoir leurs acquisitions ultérieures. Dans «Les Lébous de la presqu'île du Cap-vert», il fait une approche sur les coutumes des Lébous et leurs parentés avec les anciens Égyptiens nilotiques.

C – Gorée tête de pont de la conscientisation du peuple sénégalais

«Tant que les lions n'auront pas leur propre histoire, l'histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur» disait, à juste titre, Chinua ACHEBE, un écrivain nigérian. C’est à Gorée et à Saint-Louis, que divers mouvements autour de l’administration communale, de l’enseignement, de la citoyenneté et du droit de vote, vont conduire à l’éveil du peuple sénégalais. Les Anglais étant partis de Gorée, l’administration avait besoin d’une sorte d’interface avec la population. En 1763, le gouverneur Pierre Guillaume François PONCET de la RIVIERE (1671-1730) eut l’idée de nommer un maire à Gorée, un certain Kiaka. Le rôle du maire se développera, progressivement, avec une classe sociale aisée composée de commerçants et de boutiquiers. A partir de 1817, le maire est choisi parmi les notables de Gorée, connaissant les réalités locales et accepté de la population.

Alors que les autres habitants du Sénégal sont des sujets français, et sont régis par un Code de l’indigénat, les natifs des quatre communes que sont Gorée, Dakar, Rufisque et Saint-Louis, deviennent des citoyens français, avec la loi du 29 septembre 1916. Gorée a développé l’enseignement et formé une élite qui conduira plus tard, à l’émancipation du Sénégal. En 1819, la mère Anne-Marie JAVOUHEY (1779-1851) envoya au Sénégal, les premières sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Celles-ci créeront les premières écoles primaires, en 1822 à Gorée. En 1843, les frères de Ploërmel arrivent au Sénégal et sous l’impulsion de Louis FAIDHERBE, l’enseignement secondaire commence à s’organiser. En 1903 le gouverneur Jean-Baptiste CHAUDIE a créé à Saint-Louis l’école normale, avant qu’elle soit déplacée à Gorée à 1913 et nommée William PONTY. De nombreux cadres et élites africaines y furent formés (Félix Houphouët-Boigny, Hamani Diori, Mamadou Dia, Maurice Yaméogo, Ouezzin Coulibaly, Modibo Kéïta, Diallo Telli, Boubou Hama, Bernard Dadié, etc.), mais aussi des anonymes, instituteurs, «médecins africains» et secrétaires d’administration, tous des «pontins», comme on les appelle. En 1938 elle fut à nouveau déplacée à Sébikotane, à une quarantaine de kilomètres de Dakar.

Depuis 1848, le Sénégal a le droit d’envoyer un député à l’assemblée nationale française. Il s’agira, jusqu’au début du XXème siècle de députés blancs ou métis. Sous l’effet de l’éducation et des luttes d’émancipation, le 10 mai 1914, et en pleine coloniale, Blaise DIAGNE, un Noir natif de Gorée, est élu député. Né le 13 octobre 1872 à Gorée, au Sénégal, Blaise DIAGNE est issu d’une famille très modeste. Fils de Niokhor, un Sérère de Gorée qui était cuisinier et marin, et de Gnagna Antoine PEREIRA, une Mandjaque originaire de la GUINEE-BISSAU, de son vrai nom, Galaye M’Baye DIAGNE.


Par ailleurs, il faut signaler que le Fort d’Estrées, à Gorée, édifié par PINET-LAPRADE entre 1856 et 1856, démilitarisé après la Première guerre mondiale, il servait jusqu’en 1976, sous la présidence de Léopold Sédar SENGHOR, de cachot ses opposants politiques. C’est cet ancien quartier de haute sécurité où en 1971, Omar Blondin DIOP a perdu la vie à l’âge de 26 ans. En effet, avec deux autres jeunes (Dialo DIOP et Ousmane POUYE), Omar DIOP, se réclamant des «Blacks Panthers», un mouvement extrémiste noir des Etats-Unis, a été condamné à une lourde peine, pour avoir gravement perturbé la visite du président français Georges POMPIDOU, et ami du président SENGHOR (incendie du Centre culturel français de Dakar à la veille de son arrivée et projet avorté de lancer des cocktails Molotov sur son cortège). La citadelle de l'île de Gorée est ensuite devenue, à partir de 1989, le musée de l’historique du Sénégal, des temps préhistoriques jusqu’à l’indépendance.

Vers 1840, avec la découverte de l’arachide venue de Sierra-Léone et l’intensification de l’agriculture ainsi que l’aménagement, par la suite, au début du XXème siècle, la ville de Dakar et de son port, Gorée entre lentement en déclin. La ville de Gorée est frappée de temps à autre par des épidémies (fièvre jaune, choléra) ou incendies. Les épidémies de 1778, 1859, 1866, et surtout celle de 1927-28 vont causer beaucoup de morts. En 1860, un cimetière est créé à l’anse Bernard, reporté au Plateau, pour se fixer à la pointe de Bel-Air. La fièvre jaune de 1878-1879 provoque encore des ravages à Gorée. Le gouverneur BRIERE de L’ISLE, de 1876-1881, décide alors de transférer les services coloniaux à Rufisque et Dakar.

II – Gorée, un haut lieu, symbolique, de mémoire et contre l’oubli

«Celui qui vous dit que Gorée est une île, celui-là vous a menti. Cette île n’est pas une île. Cette île est un continent de l’esprit» souligne Jean-Louis ROY, le 6 novembre 1999. Construite vers 1780 par Nicolas PEPIN, frère de la Signare Anne PEPIN et maîtresse du Chevalier de BOUFFLERS, la maison des esclaves demeure un lieu qui revêt une portée symbolique en tant qu'emblème de la traite négrière. Cette maison aurait été la dernière esclaverie en date à Gorée. La première remonterait à 1536, construite par les Portugais, premiers Européens à fouler le sol de l'île en 1444. Classé par l’UNESCO, en 1978, patrimoine commun de l’humanité, Gorée, site touristique par excellence, est un haut de mémoire pour l’humanité en raison de la tragédie de la traite négrière qui a durée plus de quatre siècles. La Maison des Esclaves est située dans la rue Saint-Germain, sur le côté est de l’île. Les «marchandises», dans l’attente d’un voyage, sans retour, sont marquées au fer rouge, à l’emblème du propriétaire et enchaînées. Côté mer, percée de meurtrières, la maison dispose d’une porte ouvrant directement sur l’océan. Il est impossible de s’échapper par la nage, Dakar étant à trois kilomètres, et l’océan étant, à l’époque infesté de requins. Ces conditions dures de détention ont provoqué en octobre 1724, une révolte durement réprimée dans le sang.


Au XVIIème siècle, c’est entre 500 et 1000 esclaves qui transitaient par an, à Gorée. Le commerce transatlantique a bénéficié de complicité de rois nègres. Même si c’est à la marge, il faut avoir l’honnêteté de reconnaître, à l’instar de nos dictatures du XXIème siècle, dans le passé des Noirs ont vendu des Noirs. L'esclavage est caractérisé par le droit de propriété qu'un homme peut avoir sur un autre. Cette «chose» n'est plus une personne juridique. Cela n’a pas manqué d’interpeller la conscience d’un grand humaniste suédois, explorateur en Afrique, Carl Bernhard WADSTROM (1746-1799) considérant que «c’est un commerce infâme, avec des bénéfices médiocres». Les Africains vendaient des esclaves pour se procurer des armes, de la pacotille ou de l’alcool fort. Pour Carl Bernhard WADSTROM, membre de Société des Amis des Noirs, a loué les qualités de Thierno Sileymane BAL, partisan de l’abolition de l’esclavage, «homme dont l’esprit a été plus cultivé que celui des autres princes noirs, qui s’est rendu tout à fait indépendant des Blancs». WADSTROM préconisait de développer l’agriculture en Afrique afin d’échanger avec l’Europe sur des bases plus humaines et justes. Cet odieux commerce, impliquant notamment de grandes maisons de Bordeaux, Nantes et la Rochelle, a été qualifié par la loi numéro 2001-434 du 21 mai 2001, dite loi TAUBIRA, de «crime contre l’humanité», et institue une journée de mémoire. Ce texte est une belle bataille victorieuse, contre l'amnésie et pour la mémoire, en souvenir de la plus grande déportation que les nations européennes aient jamais organisée, avec plus de 70 millions de victimes sur quatre siècles. «Il ne s’agit pas de se morfondre, ni de se mortifier, mais d’apprendre à connaître et à respecter une histoire forgée dans la souffrance. D’appréhender les pulsions de vie qui ont permis à ces millions de personnes réduites à l’état de bêtes de somme de résister ou simplement de survivre» souligne Mme TAUBIRA. Entre histoire, mémoire et loi, Mme TAUBIRA s’est évertuée à défendre l’honneur des vivants et la mémoire des morts.

Face au déni, à l’oubli ou l’indifférence, c’est l’occasion de rendre un hommage vibrant, à Boubacar Joseph N’DIAYE qui a le premier conservateur et guide de ce musée de Gorée. Boubacar Joseph N’DIAYE, né à Rufisque, a effectué ses études primaires à Gorée, puis a rejoint l'École professionnelle PINET-LAPRADE de Dakar. Nommé conservateur du musée de Gorée à partir de 1962, les récits d’un légendaire guide, Boubacar Joseph NDIAYE (1922-2009), ont contribué à faire connaître ce lieu dans le monde entier. Jusqu'à sa mort en février 2009, inlassablement, Boubacar N’DIAYE reprenait son récit, plusieurs fois par jour, bien déterminé à éveiller la conscience de son auditoire, et son message de compassion. Au rez-de-chaussée se trouvent les cellules des esclaves qui sont catégorisées : hommes, enfants, chambre de pesage, jeunes filles, inapte temporaire. Dans celles réservées aux hommes, faisant chacune 2,60 m sur 2,60 m, on mettait jusqu’à 15 à 20 personnes, assis le dos contre le mur, des chaînes les maintenant au cou et aux bras. L'effectif dans cette petite maison variait entre 150 à 200 esclaves. L'attente de départ durait parfois près de trois mois. Un peu à l'écart, à droite du porche d'entrée, se trouve le bureau du maître des lieux, tapissé de documents et de citations humanistes, que l’on doit à Boubacar Joseph NDIAYE. «Un regard au-delà de l’océan et on retrouve tout le drame des peuples africains dont Gorée est le symbole», écrit M. N’IAYE. Ou encore, «Seigneur donnez à mon peuple, qui a tant souffert, la force d’être grand». On trouve également la célèbre exclamation de l'illustre érudit, écrivain et ethnologue malien, Amadou Hampâté BA, dans son ardent plaidoyer pour préserver et recourir aux sources de la tradition orale : «En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle !». La porte du «voyage sans retour» est l’endroit où les esclaves embarquent vers les colonies. Un large escalier à double flèche conduit à l'étage, qui sert surtout aujourd'hui de salle d'exposition. Dans les temps anciens c’était un salon pour les réceptions. «Comment peuvent-ils rire aux éclats là-haut, vu les drames d’en-bas !» s’exclame Joseph N’DIAYE.

Un article d’Emmanuel de ROUX, journaliste du quotidien français, «Le Monde», du 27 décembre 1996, intitulé «Le mythe de la Maison des esclaves qui résiste à la réalité» a suscité quelques remous au-delà de la communauté des spécialistes. Une autre polémique a éclaté au sujet de la paternité réelle du livre de Joseph NDIAYE destiné aux enfants, «Il fut un jour à Gorée». Par ailleurs, Jean-Luc ANGRAND, dans un article du 22 février 2013, intitulé «Petite note sur la fausse maison des esclaves de Gorée», affirme, sans l’étayer, que cette institution remonterait à 1950. Selon lui, la maison des esclaves réactivée en 1950, par Pierre-André CARIOU, médecin-chef breton. M. N’DIAYE, qui était son employé, a repris l’affaire l’aurait mise au service du tourisme. D’autres polémiques ont tenté de salir sa mémoire et des études prétendues historiques voudraient montrer que la Maison des Esclaves n'aurait joué qu'un rôle mineur dans la traite des Noirs. Certains chercheurs, dont Anne GAUGE, s’interrogent sur la fonction mémorielle en Afrique. Dans sa thèse, Mme GAUGE estime que le musée peut être un espace de représentation politique, et peut, de ce fait, être détourné de sa fonction première de mise en valeur culturelle, pour devenir un espace de propagande politique. Patrick DRAME évoque même le concept de «monumentalisation du passé colonial et esclavagiste».

Pour l'essentiel, les chefs d'Etat occidentaux, avec des exceptions notables comme Georges BUSH, Bill CLINTON, Barack OBAMA, François HOLLANDE, Jean-Paul II, boudent la Maison des esclaves de Gorée. «C'est un témoignage de ce qui peut survenir quand nous ne sommes pas vigilants dans la défense des droits de l'homme» dit le président OBAMA. En revanche, les artistes noirs américains, comme James BROWN, Michael JACKSON, Will SMITH, en ont fait un haut lieu de pèlerinage.

Le professeur Alain MABANCKOU a pris la défense, de manière énergique, du travail de mémoire accompli par Joseph N’DIAYE qualifié de «symbole même de la conservation de la mémoire du peuple noir. Et s’il n’en reste qu’un, il sera celui-là, avec la fierté d’avoir posé sa petite pierre contre l’oubli et l’indifférence, maux qu’il ne cesse de fustiger de sa voix tonique, l’index bien levé». Joseph N’DIAYE est un homme d’une «sérénité de baobab». Il ne peut être sérieusement contesté que l’île de Gorée a été le siège d’un important trafic d’esclaves qui étaient «entreposés» soit dans la maison de leur maître ou à la Maison des esclaves. Ils étaient attachés deux par deux et la nuit enfermés dans l’esclaverie. Ainsi, GOLBERRY, missionné par le chevalier de Boufflers et qui a séjourné au Sénégal en relate dans son livre «Fragments d’un voyage en Afrique», la vie à Gorée. Un ancien manuscrit de la bibliothèque nationale de France «Mémoire sur le Sénégal et l’Ile de Gorée» du 28 juillet 1894, fait état un trafic d’esclaves. Hamady BOCOUM et Bernard TOULIER ont établi de façon incontestable, qu’au moins depuis 1918, des écrits ou documents font référence directement à une maison d’esclaves, avec des appellations différentes. En 1918, le Père BRIAULT nous donne une aquarelle d’un «ancien cabanon à esclaves» établi dans l’actuel presbytère. Selon le Guide du tourisme de 1926, une excursion à l’île de Gorée à partir de Dakar s’impose pour visiter les anciennes «captiveries» où étaient parqués les esclaves en attendant le retour des négriers, venus à Gorée charger le «bois d’ébène». Dans un article sur «Gorée la moribonde» paru en 1928, la revue L’Illustration nous présente une reproduction photographique d’une des maisons à cour portant la légende : «au rez-de-chaussée logement des esclaves ; au premier étage, salle à manger du traitant». En 1929, le docteur P. BRAU décrit les «cachots antiques, longs et étroits, des maisons de Gorée qui puent encore la chair esclave torturée». Dès 1932, dans son guide de visite Gorée, capitale déchue, Robert GAFFIOT nous dessine la cour de l’une de ces anciennes «maisons négrières». Il précise dans la légende du dessin l’usage de cette maison où «les esclaves étaient parqués dans le bas-enclos, à l’obscurité, sous les pièces réservées à l’habitation des trafiquants. Le couloir central dessert, à droite et à gauche, une douzaine de longues et étroites cellules, dans lesquelles les malheureux étaient entassés et, bien souvent, enchaînés».

L’emblème de la ville de Gorée c’est le phénix, un oiseau mythique qui a su renaître de ses cendres : revit Gorée, toujours. Le tourisme se porte bien à Gorée. Faisant suite à la loi du 25 janvier 1971, un arrêté n°012771 du 17 novembre 1975, classe l’Ile de Gorée au titre de monument historique. Le colonisateur l’avait déclaré en 1944, «site historique» mais aucune mesure de sauvegarde. Le 28 décembre 1976, un plan de rénovation est présenté, en raison de la dégradation avancée des maisons. Gorée est déclaré, en 1978, par l’Unesco, patrimoine mondial de l’humanité.

Michel ROCARD (1930-2016) a laissé, le 23 décembre 1981, dans le livre d’or de la Maison des esclavages, une inscription pathétique qui fait taire toutes les polémiques stériles et mesquines : «Il est difficile à un homme blanc, qui se veut honnête, de visiter la maison des esclaves, sans un vif soulèvement de malaise. Que notre lutte pour un avenir meilleur contribue à faire disparaître toute trace de cette longue et dure histoire».

Bibliographie sélective :

ANGRAND (Armand-Pierre), Les Lébous de la presqu'île du Cap-vert : essai sur leur histoire et leurs coutumes, 1946 et 1951, Dakar, E. Gensul, Paris, La Maison du livre, 142 pages ;

ANGRAND (Armand-Pierre), Les tabous de la presqu’Ile du Cap-Vert : essai sur leur histoire et leurs coutumes, préface de G. Poirier, Dakar, E. Gensul, 1946, 144 pages ;

ANGRAND (Armand-Pierre), Manuel français Ouolof, avant-propos Théodore Monod, Paris, Dakar, Fernand Nathan, Maison du livre, 1952, 112 pages ;

ANGRAND (Jean-Luc), Céleste ou le temps des Signares, Sarcelles, éditions Anne Pépin, 2006, 288 pages ;

ANGRAND (Jean-Luc), «Petite note sur la fausse maison des esclaves de Gorée», du 22 février 2013, inédit ;

BENOIST (Joseph-Roger, de) CAMARA (Abdoulaye), Histoire de Gorée, Paris, Maisonneuve et Larose, 2003, 155 pages ;

BINGER (Louis-Gustave), Considérations sur la priorité des découvertes maritimes sur la côte occidentale d’Afrique aux quatorzième et quinzième siècles, Paris, Imprimerie du Journal des débats, Bulletin du Comité de l’Action Française,  1900, 48 pages ;

BOCOUM (Hamady) et TOULIER (Bernard), «Fabrication du patrimoine : l’exemple de Gorée (Sénégal)» in Situ revue des patrimoines, 2013 (20) ;

BOUREL de la RONCIERE, (Charles), Nègres et Négriers, Paris, éditions Portiques, 1933, 254 pages, spéc pages 27-70 ;

BRAU, P. (Dr). «L’île du sortilège». Bull. Comité d’Études historiques et scientifiques de l’Afrique Occidentale Française, t. XI, n°4, oct.-déc. 1928, tiré à part, p. 63 ;

CARIOU (Pierre-André), Promenade à Gorée (Sénégal), manuscrit provisoire dactylographié, 1948, 288 pages ;

CAROL (Jacques) SALVAING (François), Le gouverneur et sa gouvernante, d’après une correspondance franco-sénégalaise, Toulouse, éditions Le Pas d’Oiseau, 2015, 260 pages ; cet article l’histoire d’amour entre Emile PINET-LADRADE et une sénégalaise, Marie ASSAR ;

DELCOUR (Jean), La turbulente histoire de Gorée, préface de Léopold Sédar Senghor, Dakar, Clairafrique, 1982, 102 pages ;

DESCAMPS (Cyr), «Historique du Fort d’Estrée de Gorée», Mélanges en hommage au professeur M’Baye Guèye, Dakar, janvier 2009, pages 309-315 ;

DRAME (Patrick), «La monumentalisation du passé colonial et esclavagiste : controverse et rejet  de la Renaissance africaine», in Revue de la société historique du Canada, 2011 vol. 22 (2) pages 237-265 ;

DURAND (Jean-Baptiste, Léonard), Voyage au Sénégal, fait dans les années 1785 et 1786, Paris, Dente, vol. 359 pages, spéc sur Gorée, pages 63- 80 ;

GAFFIOT (Robert), Gorée : capitale déchue, Paris, Fournier, 1933, 271 pages ;

GANGE (Anne), Les Etats africains et leurs musées. La mise en scène de la Nation, Paris, L’Harmattan, collection géo et cultures, 1997, 230 pages ;

GOLBERRY (Silv. Meinrad, Xavier), Fragments d’un voyage en Afrique, Strasbourg, Treuttel et Würtz, 1802, tome 1, 512 pages, spéc. sur Gorée, pages   68-72  et vol. 2, 510 pages, spéc sur Gorée, pages 54-72 ;

FAURE (Claude), Histoire de la presqu’île du Cap-Vert et des origines de Dakar, Paris, Larose, 1914, 192 pages, spéc sur Gorée, pages 1-15 ;

HOMET (Jean-Marie), «Gorée, l'île aux esclaves», L'Histoire, avril 2001, n° 253, pages 84-89 ;

Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN), Gorée : guide de l’île et du musée, Dakar, IFAN, 1993, 67 pages ;

JEZEQUEL (Jean-Hervé), «Grammaire de la distinction coloniale, l’organisation des cadres d’enseignement en A.O.F (1903-1930», Genèses, 2007, 4 n°69, pages 4-25 ; cet article traite, largement, de l’école William Ponty, à Gorée ;

JORE (Léonce), «Etablissements français sur la côte occidentale d’Afrique de 1758 à 1809», Revue française d’Outre-mer, 1964, vol 51, n°184-185, pages 253-478 ;

KNIGHT-BAYLAC (Marie-Hélène), «La vie à Gorée de 1677 à 1789», in Revue française d’Outre-mer, 1970, vol 57 n°209, pages 377-420 ;

LABAT (Jean-Baptiste), Nouvelle relation de l’Afrique occidentale contenant une description exacte du Sénégal, Paris, Guillaume Cavelier, 1728, vol 4, spéc Gorée, pages 103-129 ;

LY (Abdoulaye), La Compagnie du Sénégal, Paris, Karthala, 1993, 379 pages, spéc pages 136-152 ;

MABANCKOU (Alain), «Joseph N’DIAYE, gardien de la mémoire», Blog d’Alain MABANCKOU, 8 mai 2006 ;

MASSON (Paul) «Une double énigmne : André Brue», Revue d’histoire des colonies, 1932, vol 20, n°85, pages 9-31 ;

Mémoires sur le Sénégal et l’île de Gorée, document manuscrit du 28 juillet 1894, non signé de 31 pages, BNF cote FR 12079 ;

N’DIAYE (Joseph), Il fut un jour Gorée. L’esclavage raconté à nos enfants, Paris, Michel Lafon, 2006, 96 pages ;

PARENT (Michel), Avenir de Gorée, Paris, Unesco, 1977, rapport RP 1975-76 4.128.8, 26 pages ;

PASQUIER (Roger), «A propos de l’émancipation des esclaves au Sénégal en 1848», Revue française d’histoire d’Outre-mer, 1967, vol 54, n°194, pages 188-208 ;

PRIEZ (Marie-Aude), Gorée, mémoire du Sénégal, ASA, 2000, 128 pages ;

ROUX de (Emmanuel) «Le mythe de la Maison des esclaves qui résiste à la réalité», Le Monde, édition du 27 décembre 1996 ;

TANELLA BONI (S), Gorée : île baobab, Paris, Bruits des autres, 2004, 107 pages ;

THILMANS (Guy), Histoire militaire de Gorée, éditions du Musée historique du Sénégal, 2006, 256 pages ;

SAMB (Djibril), sous la direction de, «Gorée et l’esclavage. Actes du Séminaire sur Gorée dans la traite atlantique : mythes et réalités», (Gorée, 7-8 avril 1997), Dakar, IFANCAD, in Initiations et Études Africaines n° 38, 1997, «Discours d’ouverture», p. 11-17 ;

UNESCO, Gorée, île de mémoire, 1985, 56 pages ;

ZUCARELLI (François), «L’entrepôt fictif de Gorée entre 1822 et 1852», Annales Africaines, 1959, pages 261-282.

Albi, le 23 juillet 2016 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 11:43

Je ne voudrais pas, en cette année 2016, et 240 ans après, commettre le sacrilège d’oublier un haut fait accompli par un mes ancêtres pour l’histoire du Sénégal : la révolution des Torodos de Thierno Sileymane BAL. En effet, c’est au Fouta-Toro, dans le Nord du Sénégal, en 1776 que le parti des marabouts, dirigé par Thierno Souleymane BAL a renversé le dernier Satigui, Soulèye N’DIAYE, et a instauré un Etat théocratique, électif, que l’on a appelé l’Almamiyat entre 1776 et 1890. En effet, Thierno Sileymane BAL a fondé une État théocratique inspiré d’un idéal de justice, de compassion et d’égalité, s'opposant notamment aux Maures pratiquant l’esclavage et abolissant les castes ainsi que toutes formes de servitudes. Cet Etat théocratique s’étendait de Dagana à l’ouest, jusqu’à Dembankani, à l’Est. Toutes provinces du Fouta-Toro sont incluses dans cet Etat, comme le Dimat, le Toro, le Halaybé, le Lao, le Yirlaabé Yebbiayabé, le Bosséya, le N’Guénaar et le Damga.

Chef de guerre et lettré musulman, Thierno Souleymane BAL, «Mouddo Horma», a fait ses études coraniques en Mauritanie, au Boundou, au Fouta Djallon et à Pire, est fils de Racine Samba Boubacar Ibrahima et de Maïmouna Oumou DIENG. Thierno Sileymane BAL dans sa stratégie de prise de pouvoir commença d’abord à consulter les grandes familles du Fouta-Toro. Il réussit notamment à convaincre Tafsirou Boggué, Amadou LY de Diaaba, Thierno Mollé, Mamadou Aly LY de Thilogne, El Féki MATT de Gaol. Il réussit à fédérer l’ensemble des notables et intellectuels arabisants du Fouta-Toro, dont Abdoul Khadiri KANE de Kobbilo, qui sera désigné le premier Almamy. En raison de son leadership charismatique, en grand stratège, intègre, pieux et humble, Thierno Sileymane BAL, dans la construction de son parti maraboutique, gagna la cause des Peuls et les Sebbé Colyyaabé, grands guerriers et alliés traditionnels de la dynastie des Satigui. C’est cette lame de fond qui  va constituer le Parti qui renversera la dynastie des Satiguis largement discréditée par son pouvoir abusif. Il mit fin à ce racket des Maures et réactiva l’islamisation du Fouta-Toro. Souleymane Baal était un homme de grande taille, bien bâti, le teint très noir. Il portait initialement le patronyme BA. Il changea son nom de famille BA pour prendre celui de BAL, car les membres de la dynastie «Ceddo Dénianké» portaient le nom BA, il voulait ainsi se démarquer d'eux, en raison de leur cruauté et du caractère arbitraire de leur pouvoir.

Le chef de cet Etat, doté à la fois d’un pouvoir temporel est religieux est désigné, démocratiquement, par l’assemblée générale des notables du Fouta-Toro : «Le battou». Le régime des Almamy étant un Etat théocratique, démocratique, fondé sur principes et valeurs morales, notamment de probité, il en résulte que le vrai pouvoir est détenu par le «Baatou», l’assemblée des notables du Fouta-Toro. Les décisions sont prises après la concertation au sein d’une instance des grands notables ; les décisions sont prises après consultations des Ministres, de l’assemblée des délégués et des grands dignitaires représentant les différentes couches sociales.

L’Almany, qui est à la fois chef politique et religieux, était élu ; ce n’était pas un simple héritage familial, le titre devait revenir au musulman le plus noble, le plus intègre et donc le plus méritant. On ne connaissait pas le système de déclaration de patrimoine, mais l’Almamy qui s’enrichissait de trop était évincé du pouvoir et ses biens confisqués.

En définitive, cet Etat est fondé outre sur les principes de démocratie, mais aussi et surtout des valeurs morales et éthiques, comme la probité, la prohibition du conflit d’intérêts, le critère de compétence, le sens du service public, de l’intérêt général et l’égalité de tous, et de chaque province, devant les charges publiques. En effet, c’est Thierno Sileymane BAL, lui-même qui a fixé ces règles de fonctionnement de l’Etat, fondées sur une action presque désintéressée. Sentant sa fin prochaine, il laisse aux populations du Fouta-Toro les huit recommandations suivantes, comme pour la Charte du Mandé (Mali) qui sont encore d’une grande actualité à l’aube du XXIème siècle :

- détronnez tout imâm dont vous voyez la fortune s’accroître et confisquez l’ensemble de ses biens ; combattez-le et expulsez-le s’il s’entête ;

- veillez bien à ce que l’imâmat ne soit pas transformé en une royauté héréditaire où seuls les fils succèdent à leurs pères ;

- l’imâm peut être choisi dans n’importe quelle caste ;

- choisissez toujours un homme savant et travailleur ;

- il ne faut jamais limiter le choix à une seule et même province ;

- fondez-vous toujours sur le critère de l’aptitude

- l’impôt, le produit des amendes et tous les revenus de l’Etat doivent être utilisés pour des actions d’intérêt général.

Cette révolution des Torodos, bien avant la révolution française, était une réaction énergique contre le pouvoir arbitraire des Satiguis Peuls, qui étaient animistes et violents. En effet, le Royaume du Tékrour (Fouta-Toro, au Nord du Sénégal) avait été fondé avant le Xème siècle. Il fut d’abord dirigé par la dynastie des Dia Ogo. A la fin du Xème siècle, le dernier roi de cette dynastie fut tué par War Diabi, qui prit le pouvoir et donna naissance à une nouvelle dynastie, celle des Manna. War Diabi se convertit à l’Islam et lança la guerre sainte contre ses voisins non-musulmans. Le Tékrour était alors la première région islamisée du Sénégal. Bien situé sur les routes transsahariennes et grâce au fleuve Sénégal navigable, le Tékrour participait activement au commerce de l’or et des esclaves. Il devint un pays riche et puissant mais tomba sous la domination successive du Ghana (XIème siècle), du Mali (XIIIème siècle) puis du Djolof (XIVème siècle).

A la fin du XVème siècle, le Tékrour fut conquis par Coly Ténguélla BA, un chef peul venu du Sud, qui lui redonna son indépendance et créa un nouveau royaume, le Fouta Toro, et une nouvelle dynastie, les Déniankobé. Au XVIème siècle, le Fouta Toro se lança dans des guerres de conquête et agrandit son territoire aux dépens de ses voisins : le Djolof et le Cayor. Par la suite, la dynastie des Déniankobé dut faire face à des guerres de succession et à des attaques extérieures. Le Fouta-Toro devenu faible et la dynastie des «Déninankobé» fondée sur le pillage et le pouvoir arbitraire, livra le pays aux Maures.

Parti venger la mort injuste de Mohamadou Aly Racine, l’Almamy Souleymane BAL fut lui aussi tué lors de la deuxième expédition en Mauritanie, en 1776, à Ulad Abdallah, dans le Diowol. L’imposition du turban est le rite principal intronisant chaque nouvel Almamy. Abdoulkader KANE succéda à Thierno Souleymane BAL. Parti poursuivre le Damel du Cayor, Amary N’Goné, qui a assassiné par surprise Hamady Ibrahima (il faisait la prière), Abdelkader fut fait prisonnier, pendant un an. Les gens de Bossoya qui l’accompagnaient se sont enfui la nuit et l’ont lâché. Pendant cette capture, il fut remplacé par Hamady Lamine BAL. Les gens du village d’Ogo contestèrent, un certain temps, sa légitimité, et il avait plus de 80 ans. Il fut tué le jeudi 4 avril 1807, au village de Gouriki. Il fut remplacé, à titre intérimaire, par Moctar Koudédié TALLA de Dionto, par Hamady Lamine BAL de Pire jusqu’en 1810.

On a recensé 85 désignations d’un Almamy, entre (1776-1890) ou «La Révolution des Torodo» avec de courtes périodes de vacance du pouvoir. La durée moyenne de règne de chaque Almamy est entre 3 mois et un an et demi. Chacun a le droit de postuler au titre d’Almamy ; ce qui en renforce l’aspect démocratique. On est loin de certains régimes africains actuels, de président à vie, fondés sur la cupidité, l’arbitraire et l’autoritarisme. En conséquence, les grandes familles du Fouta-Toro sont accédé à l’Almamat (KANE, BAL, BA, ANNE, TOURE, DIA, SY, THIAM, TALLA, BARRO, LY, WANE, N’DIACK). Mais deux familles qui ont dominé cette dsynatie : le LY ont été 30 fois au pouvoir et les WANE 23 fois, tandis que les BAL, à l’origine de cet Etat, n’ont été désignés que 4 fois Almamy. Les différents Almamy sont issus de différents villages, notamment de Bodé, Ogo, N’Guidjilone, Haïré Lao, M’Boumba, Diaba, Sinthiou Bamambé, etc. Certains Almamy ont été 2 ou 3 fois au pouvoir. Il est vrai qu’un certain Youssoufa a été 13 fois Almamy, mais à chaque fois, c’est à la suite d’une élection. Lorsqu’El Hadji Omar TALL tenta d’inférer dans ce jeu de désignation de l’Almamy, ce fut une grave crise.

Siré Abbas SOH cite la liste, sans qu’elle soit exhaustive, sans établir une chronologie précise, des Almamy suivants : Youssoufou Siré Demba LY de Diaba, Aboubacry Lamine BAL de Bodé, retour de Youssoufa, puis Siré Amadou Siré Aly d’Ogo, Youssoufa Siré, Aly Thierno Ibrahima de M’Boumba, Youssoufa Siré encore lui, il engagea une guerre contre Bocar Lamine BAL, Siré Lamine Hassane de Haïré, retour de Youssoufa, Bocar Modibo Soulèymane de Dondou, retour de Youssoufa, Ibra Diattar Attoumane de Gawol, Mohamadou Tapsirou Siré ANNE de N’Guidjilone, Youssoufa, Birane Thierno Ibra de M’Boumba, Mamadou Siré Malick BA d’Agniam Thiodaye, Mahmoudou Siré Malick d’Agniam Wouro Siré, Amadou Bouba LY d’Ogo, Siré Amadou Siré de Diama Halwaly, Youssoufa Siré LY (13ème fois Almamy), Almany Birane de Horé Fondé. Le Fouta-Toro resta un certain temps sans Almamy, en raison d’une grande famine. Ensuite ce furent, à partir de 1836, Baba LY Tapsirou Bogguel de Diaba, Mohamadou Birane WANE de M’Boumba, Mohamadou Mamoudou Siré d’Agniam Wouro Siré, Mohamadou Birane, Siré Aly Thierno Ibra WANE de M’Boumba, Amadou Hamat Samba SY de Pété, Racine Mahmoudou Hamady Ibra, de Médina N’Diatibé, Mohamadou Birane et ce fut l’avénèment d’El Hadji Oumar qui l’envoya avec Thierno Mollé Ibra pour une mission dans le Fouta. Ce furent ensuite Sibaway Siré Ahmadou d’Ogo, Amadou Hamat Samba, Racine Mahmoudou Hamady, Mahamadou Birane (vers 1859, fort de Matam). Ce dernier accompagna El Hadji Oumar à N’DIOUM qui recommandait aux Foutankais la nomination d’Amadou Thierno Demba, comme nouvel Almamy, contre Moustapha, pendant un certain au Fouta-Toro. Ensuite, les Foutankais élirent : Mahmoudou Elimane Malick de Bababé, Ahmady Thierno Demba de Diaba, Hamat N’DIAYE dit Alhassane de Haïré, (construction du fort de Haïré), Racine Mahamadou de Sinthiou Bamambé, Sada Ibra Amadou de M’Bolo Birane, Mohamadou Mamadou Aliou Tacko de Haïré (incursion d’une armée des Foutanakais, avec Demba War, chez Lat-Dior pour délivrer Ibra, le fils de l’Almamy Mohamadou), Malick Mohamadou de Diaba Deklé, Racine Mamadou pour la seconde fois. Le dernier Almamy est Boubou Abba LY de 1884 à 1890.

Les contemporains de Thierno Sileymane BAL ont loué ses qualités morales, intellectuelles et d’organisation. Ainsi, Jérôme PETION de VILLENEUVE (3 janvier 1756-20 juin 1794), un girondin, un des acteurs de la révolution française et élu maire de Paris, en succession de BAILLY en novembre 1791, souligne que «ce roi (Thierno Sileymane BAL), ayant été élevé dans la classe des prêtres, a apporté sur le trône plus de lumière que ses prédécesseurs». Pour Carl Bernhard WADSTROM (1746-1799), humaniste suédois mort à Paris, explorateur en Afrique et partisan de l’abolition de l’esclavage, Thierno Sileymane BAL est «homme dont l’esprit a été plus cultivé que celui des autres princes noirs, qui s’est rendu tout à fait indépendant des Blancs». En contraste avec ce régime éclairé de la dynastie des Almamy, WADSTROM est très sévère à l’égard des Rois abusant de leur pouvoir, et qui ne font que «partager leur temps entre les femmes et la table». Ces rois honnis se livrent à un commerce infâme (l’esclavage) avec un bénéfice et un usage médiocres (achat d’alcool). On sait que Thierno Sileymane BAL, partisan d’un Etat modeste, a interdit justement l’esclavage.

240 ans après que m’inspire encore cette révolution de Thierno Sileymane BAL ?

Thierno Sileymane BAL avait une conception particulière de l’Etat qu’il voulait instaurer : un Etat démocratique, éthique, fondé sur des valeurs morales, un pouvoir religieux inspiré par la compassion, le respect de l’individu et la compassion. A l’aube du XXIème siècle, mon ancêtre à certains égards serait fier de son héritage, à d’autres points, il serait carrément en colère. Thierno Sileymane BAL sera ravi d’apprendre que la nation sénégalaise, à plus de 95% de musulmans, est un pays tolérant, pacifique dans la diversité des croyances religieuses. Naturellement, je n’ai pas de photos de Thierno Sileymane BAL. Cependant, j’ai mis en illustration de ce post deux images de ses descendants : Ibrahima BAL et Badara BAL (disparu en automne 2015), qui sont mes oncles. Grands mabarouts, ils sont modestes, honnêtes et très religieux, à l’image de la grande majorité des Sénégalais que Thierno Sileymane BAL a fait islamiser.

Cependant, Thierno Sileymane BAL serait, je crois, particulièrement triste d’apprendre, même si c’est à la marge, le détournement des principes religieux par certains marabouts du Sénégal (Egocentriques, grands parasites cupides et affairistes, immixtion arbitraire dans la politique, exploitation d’enfants réduits à la mendicité, etc.). Thierno Sileymane BAL, qui voulait fonder un Etat inspiré par la compassion et abolir l’esclavage, condamnerait, probablement, sans réserve, les malades mentaux qui tuent des innocents, au nom de l’Islam. Pour Thierno Sileymane BAL, Dieu est amour. La religion c’est avant dans le cœur, les actes et la pensée ; une religion dépourvue de compassion n’est que mystification et barbarie. «Je suis plus proche de vous que votre nœud gordien» dit une sourate du Coran. L’individu n’est religieux que s’il est inspiré par la justice, l’équité et la liberté, bref par l’humanisme, c’est-à-dire tout ce qui fait que l’individu est déclaré par le Seigneur comme un être sacré qu’il faut honorer et protéger.

Mort en martyr, Thierno Sileymane BAL ainsi que ses descendants n'avaient pas cette forme actuelle de patrimonialisation du pouvoir de certains présidents africains à vie qui préparent la succession de leur progéniture. Cet affaissement des valeurs éthiques et morales, à travers notamment toutes les formes de corruption, de népotisme et de pouvoir arbitraire et violent, sont la honte de notre continent noir. Le Fouta-Toro n'a pas encore aboli les castes tel que le préconisait Thierno Sileymane BAL ; cet objectif d'égalité réel devrait poursuivi et consolidé. Jusqu'à preuve du contraire et en dépit de ma faiblesse en mathématiques, je reste convaincu que Un égale Un.

A titre personnel, je considère que Thierno Sileymane BAL est le grand oublié de l’histoire au Sénégal. Peu d’institutions, de places ou rues significatives portent son nom. Les jeunes générations, notamment les éColyers, ignorent son nom. On connaît de faux héros dont l’histoire a été montée en épingle afin de les transformer en grand résistant. Mais Thierno Sileymane BAL, lui, dont l’action a été décisive dans la construction de la nation sénégalaise, est resté le grand inconnu de son pays, confiné à la confidentialité. Il n’est jamais trop tard, même 240 ans, de réparer cette injustice.

Albi, le 20 juillet 2016 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Les marabouts, Ibrahima et Badara BAL, de Danthiady, descendants de Thierno Sileymane BAL.
Les marabouts, Ibrahima et Badara BAL, de Danthiady, descendants de Thierno Sileymane BAL.

Les marabouts, Ibrahima et Badara BAL, de Danthiady, descendants de Thierno Sileymane BAL.

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