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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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23 juillet 2017 7 23 /07 /juillet /2017 11:28

«Le Prince est le livre par excellence des républicains», écrit Jean-Jacques ROUSSEAU, car il donnerait de grandes leçons aux peuples, en feignant de conseiller les rois. On a clairement situé le républicanisme de MACHIAVEL dans la lignée de l’humanisme civique de la Renaissance, basé sur la tradition aristotélicienne ; la vertu est la fin suprême de l’homme qu’il atteindra par l’activité civique. Cependant, la vertu politique de MACHIAVEL n’est pas un objectif éthique en soi, mais elle est la prudence, le sens rassis, la justice et le sens puissant de la persuasion, afin de maintenir la stabilité de l’Etat.  Homme de la Renaissance, figure majeure du républicanisme moderne, MACHIAVEL est à la fois acteur et spectateur, politique, historiographe, conseiller du prince, philosophe et patriote. Toutes ces facettes et contradictions rendent compte des innovations majeures de Nicolas MACHIAVEL dans la définition d'un nouvel art politique de gouverner. Pour MACHIAVEL, les hommes ne sont ni bons, ni mauvais : ils aspirent à la sécurité et à la réalisation personnelle, des objectifs qui ne peuvent être atteints que par l’union de tous. Le seul intérêt naturel est le bien privé, l’intérêt public, ou bien commun : la  République. Les gouvernants, qu’il s’agisse de la Monarchie ou de la République, doivent mettre en place des institutions permettant au «bien commun» d’exister. «Ce n’est pas l’intérêt individuel, mais le bien général qui fait la grandeur des cités. Le bien général n’est certainement observé que dans les républiques» écrit MACHIAVEL. Mais le «bien commun» ne devrait pas être confondu avec le service public agissant pour  l’intérêt général, mais c’est la condition morale et politique de la vie publique. MACHIAVEL admirait le mythique législateur, Lycurgue, qui a apporté à Sparte des institutions de qualité et stables. Il a aussi fait l’éloge de la fondation de la République à Rome, qui a été créée, pas à pas, par les luttes entre les nobles patriciens et la plèbe.

Cependant, MACHIAVEL suscite les lectures les plus contradictoires : tantôt on le dénonce comme étant l'initiateur maléfique d'une vision cynique du pouvoir, tantôt, on le révère comme un penseur libéral, un précurseur de la science politique. En effet, Nicolas MACHIAVEL, ne se préoccupant que du «moindre Mal» et non du «meilleur Bien», a médité sur les qualités essentielles, les devoirs mais aussi les travers de l’homme politique, la conception et les arcanes du pouvoir, les moyens de le conquérir et de se maintenir aux plus hautes sphères de la société. Pour MACHIAVEL, il y a, dans un système politique, deux écueils à éviter : d’un côté, ce qu’il appelle la licence, si le peuple gouverne sans contrôle, et de l’autre, la tyrannie, si le prince exerce un pouvoir arbitraire. «Rien ne fait autant estimer un prince que ne le font les grandes entreprises et le fait de donner de soi des exemples exceptionnels», écrit MACHIAVEL. «Il y a une étonnante franchise dans les préceptes machiavéliques. L'honnête homme parle volontiers de droit des peuples, de droit des gens ; en réalité, ces droits, il faut la contrainte pour qu'ils soient respectés ; et même avec la contrainte, la plupart du temps on les tourne» écrit Jean GIONO dans son introduction chez Gallimard sur les Œuvres complètes de MACHIAVEL. Cet écrivain cherche à savoir si l'homme peut être gouverné par l'homme. Par conséquent, la lecture de l'œuvre de MACHIAVEL constitue un passage obligé pour qui veut entrer en politique. François MITTERRAND comme Emmanuel MACRON ont confié avoir «Le Prince» comme livre de chevet. Ce manuel à l'usage des puissants a donc était pris comme tel par toute une génération d'hommes politiques, mais, la plupart du temps, ces hommes ont été qualifiés de machiavéliques, de parvenus, de conspirateurs et d'hommes fourbes et ce, à cause de la mauvaise réputation de l'œuvre de Nicolas MACHIAVEL.

«La vie médiocre de ce grand homme», ce secrétaire florentin, suivant une expression de Charles BENOIST, ne peut être résumée comme suit. Nicolas MACHIAVEL naît le 3 mai 1469 et meurt à Florence le 20 juin 1527, une cité de banques et de métiers. Lors de sa naissance la République est, depuis 35 ans, administrée à leur profit par quelques riches familles, sous l'autorité du chef de la famille des MEDICIS. Du 1er août 1464 au 3 décembre 1469, c'est Pierre, fils de Cosme l'Ancien, qui détient le pouvoir. Après lui, ce sont ses jeunes fils : Julien, qui périra en 1478, victime d'une conjuration, Laurent, qui sera Laurent le Magnifique, et disparaîtra à 43 ans le 8 avril 1492. Le médiocre Pierre, fils de Laurent, sera chassé par les Florentins à l'arrivée de Charles VIII, en novembre 1494. Le moine Savonarole devient alors le chef d'une République théocratique. Mais les Florentins se lassent du rigorisme du dominicain, lui font procès et le brûlent le 23 mai 1498. Florence est libre, et c'est alors qu'apparaît Machiavel. Son père, Bernardo, jurisconsulte et trésorier de la Marche d’Ancône, ainsi que sa mère, Bartholomea NELLI, veuve en première noces de Niccolo BENIZZI, sont de condition modeste, mais d’une qualité d’âme, des notables mêlés aux luttes politiques. C’est une famille libérale en politique, appartenant au parti des Guelfes, mais marquée par la prudence dans l’expression de ses opinions politiques. Le silence, dans une société politique marquée par la méfiance, est considéré, dans sa famille, comme un début de sagesse. Nicolas, même s’il ne taisait pas à travers ses écrits, en garda l’empreinte d’une sorte de retenue ou de discrétion. On dit même qu’il pêcherait par défaut de résolution. Nicolas est confié en 1494 au célèbre professeur de littérature grecque et latine, Marcel VIRGILE (1464-1521) et se marie en 1502 avec Marietta CORSINI, une femme d’un caractère remarquable et d’une grande perspicacité. Mais certains biographes évoquent une femme acariâtre qui peut faire fuir le diable.

 

Le 19 juin 1498 Nicolas MACHIAVEL est, à vingt-neuf ans, nommé secrétaire de la seconde chancellerie puis, le 14 juillet, secrétaire du gouvernement de la République. Il occupera ces fonctions jusqu'à la chute du régime, soit au palais de la Seigneurie, chargé de dizaines de missions tant militaires que diplomatiques, manifestant sans relâche un dévouement total à l'État et à sa patrie. Petit à petit, MACHIAVEL a su, cependant, dépasser les limites subalternes que lui imposait théoriquement sa modeste fonction. Dans l’ombre, il a joué les premiers rôles. Ses compétences et ses qualités d’observation et d’analyse ont vite été remarquées et appréciées par la Seigneurie qui l’a envoyé partout en Italie, comme le voulait sa fonction, mais aussi à la cour de France et en Allemagne. Dans ses «Discours sur la première décade de Tite-Live», un ouvrage d’histoire politique et de réflexion sur la république, qu’il rédige parallèlement au Prince, il est essentiellement question de la sécurité et de la puissance des États, sur fond de cet état de guerre qui va désormais constituer la trame de leurs rapports. Apparaît ainsi ce qui jusque-là n'avait pas encore été pensé, la «politique étrangère», domaine pour la première fois «problématisé» par MACHIAVEL. Il y raconte, également, avec grande admiration, un des hauts faits de Catherine SFORZA, (1463-1509, Comtesse de Forli) une femme de caractère. En 1488, des révoltés tuèrent son mari et prirent ses jeunes enfants en otages, menaçant de les exécuter si elle ne leur livrait pas la ville. Pour toute réponse, Catherine SFORZA monta sur les remparts et releva sa robe pour signifier à ses ennemis que s’ils tuaient ses enfants, elle avait les moyens d’en avoir d’autres, et qu’elle n’était pas prête à la reddition. En 1525, il écrit l’art de la guerre un ouvrage dédié à Laurent STROZZI.

 

Voltaire a dit que pour apprécier les Anciens, il faut se transporter dans les temps et aux lieux où ils ont vécu. En effet, «Le Prince» a été écrit dans une période particulière : Florence, encore tremblante du passage des Français, hantée par de nouvelles invasions ; les Médicis éjectés du pouvoir, la République cherchant à se consolider, avec difficulté au milieu de provinces en convulsion. La noblesse est un ramassis de paresseux, ignares, dissolus, rapaces, capables d’exploiter et non de gouverner le peuple. Face aux nations européennes, entrain de se constituer, munies d’armées solides et unies, l’Italie est morcelée en une multitude d’Etats faibles à la merci du premier envahisseur. L’Eglise de Rome entretient la division pour mieux étendre son pouvoir. «En cette ruine, il nait quelque chose de fort» dit-il. En effet, en grand républicain, la seule chose qui compte pour MACHIAVEL, c’est la grandeur de l’Etat. En 1513, Piero SOLDERINI est tombé et les MEDICIS reviennent. MACHIAVEL est entraîné dans la chute du Gonfalonier et contraint à l’exil jusqu’en 1514, à San-Castiano. Démuni et désoeuvré, MACHIAVEL se retourne vers les MEDICIS et dédie «Le Prince» à Laurent MEDICIS. Dans une célèbre lettre adressée à son ami Francesco VETTORI le 10 décembre 1513, MACHIAVEL désigne «Le Prince» comme étant l’ouvrage qui traite «de ce qu’est un principat, de quelles espèces ils sont, comment ils s’acquièrent, pourquoi ils se perdent». Le Prince que MACHIAVEL appelle de ses vœux, et à qui il enseigne à unifier l'Italie, ce Prince rassemblera en un faisceau toutes les forces italiennes, et c'est à lui qu'il est réservé de chasser ces hordes barbares qui, pillant, violant, massacrant, ne cessent de parcourir l'Italie. «Le Prince de Machiavel pourrait être étudié comme une illustration historique du «mythe» sorélien, c'est-à-dire d'une idéologie politique qui se présente, non pas comme une froide utopie ou une argumentation doctrinaire, mais comme la création d'une imagination concrète qui opère sur un peuple dispersé et pulvérisé pour y susciter et y organiser une volonté collective», écrit Antonio GRAMSCI.

 

On a trop longtemps réduit MACHIAVEL à cette tambouille politique qui permet aux puissants d'assurer leur pouvoir. MACHIAVEL serait donc machiavélique. En réalité, Nicolas MACHIAVEL n’entendait pas écrire un livre mais, disait-il, un opuscule, un vade-mecum, une sorte de guide détaillant les manières de prendre le pouvoir et de le conserver. Le style de MACHIAVEL frappe par sa netteté : sa phrase courte, fortement construite, conduite à la compréhension facile de l’idée qui s’en dégage. Historien et politiste, MACHIAVEL a voulu faire partager aux gouvernants son expérience. Le Prince est divisé en 26 chapitres dont chacun est une sorte de plan-action : Comment on doit gouverner, les Etats ou Principautés qui, avant la conquête vivaient sous leurs propres lois ?  Comment, dans toute espèce de Principauté, on doit mesurer ses forces ? Les fonctions qui appartiennent au Prince par rapport à la milice ; les choses pour lesquelles tous les hommes, et surtout les Princes, sont loués ou blâmés ; De la cruauté ou de la clémence, et s’il vaut mieux être aimé que craint ; Comment les Princes doivent tenir leur parole ? Qu’il faut éviter d’être méprisé et haï, etc.

 

Depuis plus de 5 siècles, on se querelle sur le sens et la signification, le but ou le caractère du «Prince». MACHIAVEL ne cesse de hanter l’histoire de la pensée ; tantôt il est condamné comme le diable, comme le pire des cyniques, tantôt il est loué comme l’un des plus grands politiques pour son audace et la profondeur de sa pensée. En effet, «le Prince» est une leçon, mais à qui ? Au gouvernant de lui apprendre l’art de s’emparer du pouvoir politique et de domestiquer ses administrés ? Aux citoyens, pour leur apprendre à combattre le pouvoir arbitraire ? Homme réaliste, MACHIAVEL a été perçu comme un théoricien cynique du pouvoir et des techniques de manipulation, «celui qui murmurait à l’oreille des tyrans». D’où ces interrogations : Les gouvernants peuvent-il faire l'économie de la force ? Le bien et le mal, en d’autres termes, l’éthique et la morale, ont-ils une place en politique ? Dans quelle mesure les gouvernants doivent-il se préoccuper de leur image ? Comment les gouvernants doivent-ils tenir leur parole ? Par conséquent, il est alors légitime que l'on se pose la question : «Le Prince» fait-il un éloge du Machiavélisme, un bréviaire des gouvernants, ou est-ce un manuel à l’usage du peuple ? «Le Prince» serait-il donc un «manuel pour gangsters», comme l’a désigné le moraliste britannique et prix Nobel de littérature Bertrand RUSSELL (1872-1970) ?

 

En fait, cet ouvrage, «Le Prince», se prête à une double lecture. En effet, les missions diplomatiques menées par Nicolas MACHIAVEL en Italie, en France, en Allemagne, celles menées auprès de César BORGIA, militaient en faveur de compromis. Par ailleurs, dans son ouvrage «Discours sur la première décade de Tite Live», MACHIAVEL ouvre une problématique essentielle. Il souligne que chaque régime repose sur l’opposition fondamentale entre deux grandes classes sociales qui en détermine la forme, le peuple et les grands qui constituent l’élite sociale, économique et politique. Et il précise qu’aucun Etat ne peut faire l’économie de cette division sociale, et le conflit naturel qui en résulte est universel et sans résolution définitive possible. A partir de ce constat, avec pragmatisme il cherche à pacifier le relationnel, en évoquant la forme que peut prendre une république aristocratique ou démocratique. A partir des réalités qu’il a sous les yeux il définit la possibilité d’un ordre nouveau qui ouvrira de réelles perspectives à l’existence de l’homme et de la société. MACHIAVEL, en monstre froid et en génie politique, a développé «une doctrine de vérité objective», «celle des événements qui se déroulent sous nos yeux». Le réalisme, pour lui, n’est pas une perception figée de la réalité. Il s’agit d’appréhender le réel, dans sa dynamique, son mouvement linéaire et sa cursivité. Ce qui fait dire à Maurice BERTRAND «que la charge idéologique positive du mot réalisme, sagesse, bon sens, acceptation de la réalité, défiance de l’utopie pèse fortement en faveur du conservatisme». Le réalisme de MACHIAVEL est une part de création continue, en écartant résolument l’inertie et le déterminisme. «Il s’agit d’établir une éthique de l’incertitude», suivant Edgar MORIN. De ce point de vue, MACHIAVEL est à la fois cynique et un génie politique.

 

I – MACHIAVEL et sa vision cynique du pouvoir politique

 

Ce que recherchait MACHIAVEL, c’est de l’efficacité. Il faut que le gouvernement tienne bon, par vigueur ou par adresse, c’est de l’énergie nécessaire pour sa réussite. MACHIAVEL recommande d’utiliser, en politique, de la force et de la ruse. La fin justifie les moyens. «Le machiavélisme est devenu dans la pensée des hommes, un système indépendant et redoutable qui comporte de funestes agissements» écrit L. COUZINET.

 

A – MACHIAVEL : assurer l’efficacité de l’Etat

 

1 – Gouverner par la force et le courage

 

 «Là où la volonté est grande, les difficultés diminuent» écrit MACHIAVEL. «Le Prince» est écrit, non pas pour les monarques héréditaires, mais pour les monarques qui accèdent au pouvoir dans une cité, qui doivent apprendre à le garder et à qui se pose le problème de leur stabilisation et de leur légitimité. Le prince doit faire preuve de virtù, une capacité d’imposer ses décisions, pour s’adapter aux aléas de la fortuna, c’est-à-dire la vaillance par rapport aux circonstances. Et surtout pour Nicolas MACHIAVEL, la politique n’y est plus essentiellement l’art de bien gérer une cité, mais elle est d’abord un art d’apprendre à se maintenir au pouvoir dans une situation qui n’est pas close, mais susceptible de retournement.

 

Dans la deuxième partie du Prince, la plus célèbre, indique par quels procédés le monarque peut conserver le pouvoir. Et c’est là que figurent les passages que la postérité retiendra et reprochera à MACHIAVEL. C’est-à-dire les passages où il explique, se fondant sur l’exemple de César BORGIA, comment le prince doit user de la cruauté. MACHIAVEL explique notamment que le prince doit savoir «entrer au mal» s’il y a nécessité, par exemple en éliminant les éventuels rivaux qui menacent son autorité.  Des passages où il dit que le prince peut à l’occasion tuer tel ou tel de ses sujets, plutôt que de le priver de sa fortune, parce qu’on pardonne plus facilement qu’on tue votre père que d’être spolié de ses biens. Plus important encore : ce que le prince doit éviter avant tout, c’est d’être méprisé. Il peut être haï, c’est dangereux. Craint, c’est mieux. Aimé, si possible. Mais surtout éviter d’être méprisé. Un homme d’Etat qui s’est attiré le mépris de son peuple a devant lui un avenir politique extrêmement réduit. «Il vaut mieux être aimé que craint. On voudrait être l’un et l’autre ; mais comme il est difficile d’obtenir les deux ensemble, il est beaucoup plus sûr d’être craint qu’aimé» dit MACHIAVEL. Il considère que le pouvoir se conquiert ou se conserve, essentiellement, par la force. César BORGIA est le seul homme en Italie qui, pour Nicolas MACHIAVEL, incarne la presque totalité des qualités qu’il attend d’un prince. D’abord parce qu’il est efficace et rapide dans ses prises de décision. Il ne remet jamais au lendemain ce qu’il peut faire immédiatement. Alors qu’il trouve que la Seigneurie de Florence a trop tendance à la procrastination. César BORGIA ne dit pas toujours ce qu’il fait mais il fait toujours ce qu’il dit. MACHIAVEL est également fasciné par la manière dont le duc use de la cruauté : «Un prince ne doit pas se soucier de l’infamie de passer pour cruel, s’il garde ainsi ses sujets unis et fidèles» écrit-il. César BORGIA, par exemple, n’hésite pas à faire décapiter un de ses capitaines qui, en se conduisant comme un petit tyran local, à Faenza, s’y est attiré une impopularité qui menace de rejaillir sur son maître. MACHIAVEL est le premier à dire les choses froidement, sans préjugés, comme un digne fils de la Renaissance qui observe la réalité politique comme on dissèque un cadavre. Il ne dit pas ce qui aurait été bien voire mieux, il dit ce qui fut. Il décrit les raisons des manœuvres subtiles de tel ou tel prince ou les scélératesses qu’ils ont commises avec succès comme celles de César BORGIA (1475-1507, Duc du Valentinois, réputé pour sa cruauté) à Sinigaglia qui, à la fin d’un repas de réconciliation, fit assassiner tous ses anciens adversaires. «Il y a des cruautés bien pratiquées, et d’autres mal pratiquées. Les bien pratiquées sont celles qui se font une seule fois par nécessité de s’assurer» écrit MACHIAVEL. Les cruautés doivent être commises au commencement du règne.

 

«Les hommes sont toujours ennemis des entreprises où il se présente des difficultés» écrit MACHIAVEL. Un Prince puissant et courageux vaincra toujours les adversités, soit en disant que l’orage passera vite, soit agitant la cruauté des adversaires, soit en s’assurant de la collaboration des plus rétifs. «Les principaux fondements de tous les Etats, sont les bonnes lois et les bonnes armes» dit-il. Le Prince doit montrer l’exemple et savoir faire la guerre, si nécessaire et «savoir lire l’histoire» ;  «il est nécessaire que le Prince sache fuir l’infamie des vices qui lui feraient perdre l’Etat». Il faut savoir gérer ses ressources.

 

Et, en conclusion de son ouvrage, MACHIAVEL lance un appel à «prendre l’Italie et à la délivrer des barbares. Pour réaliser ce vaste projet, il faut un homme d’exception qui ait de la virtu et de la fortuna soit, en simplifiant, un courage exceptionnel moral et physique et la capacité d’utiliser les circonstances favorables, éternels ingrédients du succès politique». Parce que MACHIAVEL a osé dire ce qui fut, il a provoqué l’indignation des hypocrites de tous genres qui n’ont à la bouche que paroles de morale moralisante et qui, le pouvoir conquis, se transforment volontiers en tyrans ou tyranneaux, aux accents parfois démocratiques, car ils enragent de voir la réalité qu’ils ont voulu ignorer se venger.

 

2 – Gouverner par la ruse

 

Pour MACHIAVEL, il est rare de s’élever d’un état médiocre à un rang très élevé, sans employer la force ou la mauvaise foi. Cependant, la force n’a jamais suffi ; il faut de la ruse en politique. MACHIAVEL recommande même parfois l’hypocrisie et la mauvaise foi. Il reste attaché à ce que les hommes politiques respectent leurs engagements. Cependant, tous les hommes ne sont pas bons, et comme il en existe des méchants, le Prince peut être amené à manquer à sa parole par nécessité politique.

 

Dans les Etats conquis par la force, MACHIAVEL préconise «de ne point dépasser l’ordre établi par ses ancêtres, et puis de temporiser avec les accidents». En sorte que, si un tel Prince est d’une habileté ordinaire, il se maintiendra longtemps au pouvoir, et s’il est destitué, provisoirement, par des tyrans, l’usurpateur sera désavoué par le peuple et le Prince pourra reconquérir son trône. «Ceux qui deviennent princes par les voies de la vertu acquièrent le principat avec difficulté, mais le conservent facilement». «L’argent n’est pas le nerf de la guerre» dit-il. On peut commencer la guerre quand on veut, mais on ne sait pas à quel moment on va bien la terminer. Par conséquent, il est du devoir du Prince de bien mesurer ses forces, et de régler d’après elles ses projets, avant d’entreprendre une guerre. «Mieux vaut porter la guerre chez l’ennemi, que de les attendre chez soi», dit-il. En politique, la meilleure défense, c’est l’attaque.

 

«En politique le choix est rarement entre le Bien et le Mal, mais entre le pire et le moindre mal» écrit MACHIAVEL. Entre le souverain bien et le mal radical, MACHIAVEL a choisi la voie médiane : le moindre mal. Le mal devient nécessaire, parce que s’y dérober conduirait au désastre. MACHIAVEL a inauguré la «raison d’Etat», cette parole puissante, qui se résume dans l’unité de l’Italie, condition de son salut. Au sens large, la raison d’Etat peut signifier les devoirs des princes et des sujets, les modes de gouvernement et la conduite à suivre par un bon monarque. Par raison d’Etat, le prince lève les troupes, perçoit les impôts, rend bonne et saine justice, fait face aux nécessités de l’administration. Par raison d’Etat, le prince est humain ou cruel. Mais la raison d’Etat est devenue, au sens péjoratif, symbole de voile emprunté par les souverains pour dissimuler leur abus d’autorité, leur forfaiture, au  nom de l’intérêt de l’Etat. Par conséquent, la raison d’Etat, dans son sens originel, doit signifier que l’Etat peut, dans l’intérêt général, faire face à des circonstances extraordinaires, par des mesures extraordinaires. Pour MACHIAVEL, le Prince fait toujours son devoir en pourvoyant à l’intérêt public, même par des moyens réprouvés par la morale, pourvu que la société soit protégée d’un plus grand mal. Il a l’immense mérite de nous montrer que la politique n’est jamais fondée sur de bons sentiments. MACHIAVEL montre que la politique est fondée sur le mal, que le Prince ne suit que son intérêt bien compris, qu’il peut user de fourberie, ourdir des complots, s’entourer d’aigrefins et cent fois renier sa parole. Qu’il le doit, même, s’il veut se maintenir sur son trône. «De la cruauté à la sévérité de la loi, en passant par les bienfaits de la discorde civile, les usages du mal sont le fil directeur de l’œuvre de Machiavel, ils concernent tout régime politique, quel qu’il soit» écrit Gérald SFEZ, dans son ouvrage «Machiavel, la politique du moindre mal».

 

Nicolas MACHIAVEL nous dit dans son langage et avec l’esprit de son temps qu’il n’y a pas de morale en politique (et dans la vie individuelle) qui ne soit fondée d’abord sur une analyse du réel. La morale est toujours en situation, faute de quoi elle devient une idéologie. Machiavel n’est pas machiavélique. Il nous donne simplement une leçon de réalisme, à partir de laquelle on est invité à faire ce qui est mieux. «Un acte de justice et de douceur a souvent plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie» précise-t-il.

 

«Il  n’est pas nécessaire d’avoir toutes les qualités, mais il est nécessaire de paraître les avoir» dit-il. «Le prince doit éviter soigneusement, ce qui fait odieux et méprisable» dit-il. Ce qui le fait odieux, c’est le fait d’être rapace et usurpateur des biens et des femmes de ses sujets. Ce qui le rend méprisable, c’est d’être réputé changeant, léger, efféminé, pusillanime, irrésolu. «La meilleure forteresse qui soit est de ne pas être haï du peuple» dit-il. Le Prince doit se méfier de cette «peste» que sont les flatteurs «Le prince prudent doit choisir dans son Etat des hommes auxquels il donne la liberté de dire la vérité, seulement les choses où il la leur demande» écrit MACHIAVEL. 

 

 

B – MACHIAVEL, fonder un Etat-national

 

«Le Prince» n’a été publié qu’après la mort de MACHIAVEL, à Rome, en 1532, par Antoine de BLADA. Mais en 1537, le Saint-Siège se ravise, et l’ouvrage est mis à l’index. En 1564, l’Inquisition s’en empara et condamna, à titre posthume, MACHIAVEL qui est considéré comme un être monstrueux, un génie du Mal.

 

Les adversaires de MACHIAVEL ont considéré que «Le Prince » est un manuel d’irreligion, d’impiété et de tyrannie. Il est important de préciser que, depuis sa rédaction, cette œuvre est régulièrement conspuée que ce soit par des personnalités politiques ou religieuses. En raison de ces calomnies et de ces attaques brutales, le nom de MACHIAVEL, devenu modèle de perfidie, est désormais synonyme de fourbe et de scélérat. Ainsi, en France, Innocent GENTILLET qualifie MACHIAVEL, dans un traité rédigé en 1576, de «puant menteur» , de «vrai athéiste», «un être sans religion», «un homme plein d'ignorance et bêtise» et enfin d'écrivain rempli de toute «méchanceté, impiété et ignorance». GENTILLET qui est le premier à sonner la charge affirme que «mon but est de réfuter la détestable doctrine de Machiavel qui est la plus impie, la plus méchante, ne tendant à une autre fin qu’à infecter et empoisonner les hommes (et spécialement les princes), de vices et de corruptions les plus exécrables qui soient».

 

C'est cette conclusion renversante qui vaudra bien vite à MACHIAVEL une réputation de perversité diabolique parmi les moralistes chrétiens. Machiavel suscita même au 18e siècle, la colère du Roi de Prusse, Frédéric II qui écrivit un retentissant «Anti-Machiavel». «J’ose prendre la défense de l’humanité contre ce monstre qui veut la détruire. J’ose opposer la raison et la justice, au sophisme et au crime et j’ai hasardé mes réflexions sur le Prince de Machiavel, chapitre par chapitre, afin que l’antidote se trouve immédiatement auprès du poison. J’ai toujours regardé le Prince de Machiavel comme un des ouvrages les plus dangereux qui soient répandus dans le monde» écrit Frédéric II. Suivant ses adversaires, MACHIAVEL a voulu établir que la cruauté, la fourberie et la force, réussissent toujours dans le monde. Frédéric II fait appel, pour gouverner, aux principes d’honneur, de justice et de modération. Mais une fois arrivé au pouvoir, Frédéric II s’efforça de retirer son Anti-Machiavel. Les observateurs politiques y virent une manœuvre de fourberie diplomatique. «Le plus grand hommage qu’un Prince ait jamais rendu à la doctrine de Machiavel, c’est de l’avoir réfutée, afin de la suivre plus impunément» écrit L.J.A Marquis de BOUILLE dans l’Avant-propos de l’Anti-Machiavel.

 

Les divers courroux et la haine dirigés vers cette œuvre viennent probablement du fait que MACHIAVEL montre les parts d'ombre du pouvoir, un mal nécessaire et tout cela en faisant preuve d'une grande objectivité et en s'appuyant sur de nombreux exemples historiques mais aussi sur les travaux de grands auteurs comme Tacite, Plutarque et Sénèque. MACHIAVEL est inclassable et insaisissable. «On peut pourtant parler de sa solitude si on remarque la division que fait régner la pensée de Machiavel sur tous ceux qui s’intéressent à lui. Qu’il divise à ce point ces lecteurs en partisans et adversaires, et que, les circonstances historiques changeant, il ne cesse de les diviser, prouve qu’on peut difficilement lui assigner un camp, le classer, dire qui il est, et ce qu’il pense» estime Louis ALTHUSSER. En fait, MACHIAVEL est une énigme : est-il monarchiste ou républicain ?

 

En fait, la construction d’un Etat national italien, ne peut être accomplie par aucun des Etats existants, qu’ils soient gouvernés par des princes, qu’ils soient des républiques, ou qu’ils soient enfin les Etats du pape, car ils sont tous anciens, disons-le en termes modernes, tous encore pris dans la féodalité, – même les villes libres. Cette question, Machiavel la pose en termes radicaux en déclarant que seul un «prince nouveau dans une principauté nouvelle». Il faut donc que cet État, une fois fondé, soit capable de durer.  

 

En définitive, «Machiavel a déclenché une véritable révolution dans le mode de penser» écrit Louis ALTHUSSER qui a remis au goût du jour la pensée novatrice de ce florentin. Effet, on dit que MACHIAVEL est le fondateur de la science politique : «Ce que Socrate fut à la philosophie, Machiavel le fut à la politique : il la fit descendre sur terre», écrit François FRANZONI. Suivant Antonio GRAMSCI, Nicolas MACHIAVEL est le théoricien de l’Etat-national, donc de la monarchie absolue, comme Etat de transition entre la féodalité et le capitalisme. Les théories du Moyen-âge, sans tenir compte de la réalité et du bien public, subordonnaient la politique à la morale. Les politiciens, véreux, poursuivaient l’utile sans se soucier du bien souverain. Sans être fataliste, penseur de la Renaissance, MACHIAVEL a jeté sur la politique un regard froid, distancié, fondé sur le réalisme, mais inspiré d’une lumière et d’une énergie capables de déplacer les montagnes. Cependant, la théorie de l’Etat de MACHIAVEL est originale, à plus d’un titre. Ainsi, contrairement à Platon, Nicolas MACHIAVEL fait reposer le pouvoir du politique non sur le savoir vrai mais sur la force, une force qui n’est pas la brutalité ou le simple déploiement de la puissance. Contrairement à Aristote, MACHIAVEL s’intéresse moins aux principes de la communauté la plus excellente, la société civile, qu’aux techniques de prise et de conservation du pouvoir. Contrairement à Saint-Augustin, il ne soucie pas du partage entre la cité de Dieu et la cité terrestre, mais se préoccupe du rôle de l’Eglise et de la papauté comme puissance terrestre en Italie. Enfin, contrairement à son contemporain Luther, il n’invente pas un nouveau concept de la politique en dissociant l’Eglise de l’Etat, tout en fondant la légitimité du prince chrétien dans son rapport personnel à Dieu ; mais il suffit au prince de «paraître de bonne religion». De même que Nicolas MACHIAVEL expliquait que le prince gouverne par la force, la ruse et le consentement des dominés, Antonio GRAMSCI considère que l’État est la combinaison de la coercition et de «l’hégémonie». Ce concept définit la direction politique et intellectuelle de la société. L’hégémonie culturelle est la condition de toute domination. Pour dominer, la classe au pouvoir doit diriger la «société civile», par ses idées. La force ne suffit pas à une classe et à ses alliés pour exercer le pouvoir. Il faut construire et conquérir l’hégémonie, d’où l’importance de la culture, de l’éducation, des médias et des intellectuels et du «Prince moderne» qu’est le parti révolutionnaire, soit le Parti communiste.

 

 

II – MACHIAVEL et sa  part de génie

 

Comment réhabiliter le peuple et le faire participer au pouvoir politique ?

A – La place du peuple dans le jeu politique

 «Machiavel lui-même se fait peuple, se confond avec le peuple, mais non avec un peuple au sens «générique», mais avec le peuple que Machiavel a convaincu par l'exposé qui précède, un peuple dont il devient, dont il se sent la conscience et l'expression, dont il sent l'identité avec lui-même» écrit Antonio GRAMSCI. On peut lire MACHIAVEL comme un philosophe politique, même s’il se considérait davantage comme un praticien que comme un philosophe qui entendait concilier l’héritage de la philosophie classique, c’est-à-dire, l’aspiration aristotélicienne et socratique à la vie bonne, à la justice et à la bonne société régie par de bonnes lois, et l’efficacité de l’Etat dans le monde en évolution et agité de la Renaissance italienne. «Il est nécessaire qu’un Prince ait le peuple pour ami ; autrement, il n’a pas de remède dans l’adversité» dit-il.

Le prince doit comprendre qu’il ne peut pratiquer toutes ces vertus qui rendent les hommes dignes de louanges, puisqu’il lui faut souvent, s’il veut garder son pouvoir  agir contre la foi, contre la charité, contre l’humanité, contre la religion. «Un trait d’humanité eut plus de pouvoir sur les Falisques que toutes les forces de Rome» écrit MACHIAVEL. Souvent un acte de justice et de douceur a plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie.

Parce qu'elle est politique, la vertu ne peut être exclusivement morale. Au contraire, et ce sera le second point, la politique doit se subordonner la morale et non l'inverse ; ce qui fait du mensonge une nécessité politique majeure. Cependant, le prince devra inévitablement tromper sur la réalité de ses actions et de sa nature. Aussi, il n’hésitera pas à passer lui-même pour lésineur ou inspirer la crainte plutôt que l’amour car il perdrait tout entière son autorité, attirant «la haine et le mépris».

Les institutions sont nécessaires pour éduquer aux valeurs civiques et pour la poursuite de l’idéal de la bonne société lorsque ces valeurs ne sont plus présentes dans l’esprit du dirigeant et du peuple. «Le Peuple» n’existe qu’en tant qu’ensemble instruit sur le plan politique sous la direction d’un Prince, un homme à l’intelligence rare qui a l’autorité nécessaire à la poursuite du bien commun, motivée par la vertu morale» écrit MACHIAVEL. Cette tension entre le peuple et le dirigeant (le Prince) est au centre de la pensée de Machiavel qui  a servi une république faible, Florence, qui était censée être l’héritière de la république romaine et considérait cette faiblesse comme un problème de caractère : la capacité de la petite et moyenne bourgeoisie à débattre collectivement au sujet d’affaires publiques et à faire émerger des dirigeants. Le bien commun est le bien du grand nombre, car si c’était le bien du petit nombre, il se réduirait à l’intérêt du Prince et de ses courtisans. Pour résumer : «le bien commun résulte d’une harmonie précaire entre le bien de la multitude et le bien des grands». «Je prétends que ceux qui condamnent les troubles advenus entre les nobles et la plèbe blâment ce qui fut la cause première de la liberté de Rome : ils accordent plus d’importance aux rumeurs et aux cris que causaient de tels troubles qu’aux heureux effets que ceux-ci engendraient. Ils ne considèrent pas le fait que, dans tout Etat, il y a deux orientations différentes, celle du peuple et celle des grands, et que toutes les lois favorables à la liberté procèdent de leur opposition. » (Discours, 1.4.1. 196). Cette idée a été clairement minimisée, ou passée sous silence, dans le cadre de l’interprétation dominante de l’enseignement de Machiavel, qui s’est limité au Prince et a réduit son interprétation à un manuel de cynisme dans l’art du gouvernement. «Le Prince» n’est ni moral, ni immoral : l’ouvrage décrit les choses telles qu’elles sont. MACHIAVEL veut que le pouvoir soit efficace. Quelle est la dimension participative et contestataire du peuple dans cette République ?

Dans le républicanisme de MACHIAVEL, l’État existe en tant que fin en soi, mais il se maintient grâce à la liberté civile et à la participation active du peuple : il y a clairement une co-évolution entre la solidité de l’État et l’activité civique, le vivere politico. MACHIAVEL définit trois concepts qui éclairent les principes de base de la gestion des affaires publiques : la fortuna, ou l’incertitude, la virtù, ou l’alliance de la vertu civique et de la force nécessaire pour maintenir et appliquer un système politique, et la corruptio, qui est la disparition des valeurs civiques face à l’incertitude. Dans l’esprit, l’avenir de la république est déterminé par la vitalité de la vie politique, et par le partage de valeurs civiques parmi les citoyens. Nicolas MACHIAVEL énonce les principaux traits de caractère du leader républicain : avant toute chose, c’est un architecte. Les fondations de l’État doivent être solides, tant dans le domaine institutionnel que dans le domaine physique, et encourager le comportement vertueux. Le leader doit concevoir des institutions adaptées à la culture des citoyens sans se poser la question de la forme du meilleur régime politique. Son souci, c’est le contenu des institutions, et non leur forme. Il ne se contente pas de soigner, mais il prévient aussi et surtout la corruption en adaptant les institutions. Il doit anticiper l’arrivée de l’incertitude de manière à renforcer sa vertu civique. Le diagnostic est propre à chaque situation et aux circonstances, afin de faciliter les capacités adaptatives des institutions.

Il ne souhaite pas bâtir un régime parfait d’harmonie sociale, mais considère que la lutte entre les classes sociales et les intérêts divergents est normale et témoigne d’une vie civique active, qui permet au bien commun du grand nombre de triompher sur l’intérêt privé des puissants.

L’innovation la plus évidente de Machiavel concerne cependant l’intégration du changement dans la dynamique de la vie républicaine : la république parfaite  est capable de modifier ses institutions lorsqu’elle est confrontée à des mutations perturbatrices. Les lois perdent de leur efficacité et doivent être ré-instituées, éventuellement, en cas de crise majeure, en faisant appel à un dictateur provisoire, afin de rétablir les institutions républicaines.

En définitive, le pouvoir s’acquiert ou se conserve que grâce aux vertus du gouvernant, entendons ses capacités, qu’elles soient morales ou non, d’exercice de la décision. De même que le renom de l’État n’est jamais si bien établi que sur ses forces propres, le prince, et surtout le prince nouveau, n’a en fin de compte pour appui que sa virtù, ses qualités personnelles. La vertu de la Renaissance italienne est plus proche de la vertu antique que de la vertu chrétienne, une puissance, presque une capacité physique, de courage et de vitalité, non la bonté et le souci d’autrui.

B – L’aptitude des gouvernants à tenir leur parole.

Dans la traduction Périès,  «Le Prince» comporte en son chapitre XVIII intitulé «Comment les princes doivent tenir leur parole» (...) une question on ne peut plus actuelle ; c’est la structure même de tout contrat et de tout serment, le respect des engagements des souverains. «On fait croire que le machiavélisme est l’art de tromper ; c’est au contraire l’art de ne pas tromper» écrit Jean GIONO. «Si les princes doivent être fidèles à leurs engagements», cette même question (…) paraît inséparable de celle du «propre de l’homme». La question du propre de l’homme est en effet placée au centre d’un débat sur la force de loi, entre la force et la loi. On juge louable la fidélité d’un prince à ses engagements.

Cependant, un gouvernant bien avisé ne peut ni ne doit tenir sa parole si cette fidélité tournait à son détriment, et si les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus.

Un gouvernant, même s’il n’a pas  toutes les qualités nécessaires, il est indispensable qu’il les paraissse avoir. Ainsi, il est bon de sembler clément, fidèle, humain, religieux et intègre.

CONCLUSION

Nicolas MACHIAVEL meurt à Florence le 20 juin 1527 et sur sa tombe il a été inscrit : «Aucun éloge n’égale ce grand nom». L'œuvre politique de MACHIAVEL, dans sa part la plus cynique, nous concerne, à l’aube du XXIème siècle, de façon directe parce qu'elle expose la théorie de l'asservissement des peuples et que nous sommes toujours esclaves des mensonges, des dissimulations et des trahisons de nos gouvernants : «La soif de dominer est celle qui s’éteint la dernière dans le cœur de l’homme» écrit MACHIAVEL. Certes, depuis la Renaissance, les formes de notre servitude ont changé, mais les méthodes qui permettent à la caste des gouvernants de l'imposer sont toujours les mêmes. La vision du monde de MACHIVAL, «ce vieux monde», continue d'imposer une logique de résignation. Relire MACHIAVEL c’est déconstruire le «faux réalisme» qui nous empêche d'y voir clair ; c’est une tâche très urgente afin de nous libérer du joug de la soit-disante impuissance des politiques face à la réalité, mais en fait, ils continuent à défendre leurs privilèges. Sans doute que la Politique reste encore noble et qu’une bonne partie des gouvernants sont honnêtes et ont une vision pour l’avenir. Il faudrait rendre hommage à ces hommes qui ont choisi de servir et non de se servir. Par conséquent, tous ne sont donc pas pourris. Loin de là. En revanche, certains politiciens se complaisent dans la démagogie ; ils flattent les électeurs quand ils sont dans l’opposition, critiquent, sans discernement, de façon exagérée le pouvoir en place. Cependant, une fois au pouvoir, ces politiciens véreux et peu vertueux, commencent par s’abriter derrière le poids du bilan de leurs prédécesseurs comme un prétexte de ne pas honorer leurs engagements. «Les Princes doivent être fidèles à leurs engagements» avait dit MACHIAVEL. En effet, la Politique et c’est sa noblesse, doit rester fondée la volonté pour faire bouger les lignes : «La Fortune est femme, et qu’il est nécessaire, quand on veut la soumettre, de la battre et de la violenter» écrit MACHIAVEL. Quand on veut, on peut. Il faut donc gouverner avec plus d’audace, de créativité, avec justice, bienveillance et compassion. «Cela semble toujours impossible, jusqu'à ce qu'on le fasse" disait Nelson MANDELA.

Bibliographie :

1 – Contributions de Nicolas Machiavel

MACHIAVEL (Nicolas), Le Prince, traduit de l’italien par Jacques Gohory, Paris, Gallimard, Collection Folioplus Philosophie, n°138, 2008, 208 pages ;

MACHIAVEL (Nicolas), Ceux qui désirent acquérir la grâce d’un Prince, traduit de l’italien par Gérard Luciani, Paris, Gallimard, Collection Folio Sagesses, n°6270, 2017, 112 pages ;

MACHIAVEL (Nicolas), L’art de la guerre, traduit de l’italien par Toussaint Guiraudet, Paris, Flammarion, 1991, 282 pages ;

MACHIAVEL (Nicolas), Histoire de Florence, présentation de François Tommy Perrens, Paris, Hachette, 1883, 544 pages ;

MACHIAVEL (Nicolas), Œuvres, traduction de T. Guiraudet, Paris, Pichard, 1803, t 1, 544 pages ;

MACHIAVEL (Nicolas), Œuvres ccomplètes, traduit de l’italien par d’Avenel, Edmond Barincou, Dreux du Radier et Jacques Gohory, introduction de Jean Giono, Paris, Gallimard, Collection bibliothèque de Pléiade, n°92, 1952,  1164 pages ; 

MACHIAVEL (Nicolas), Discours sur la première décade de Tite-Live, traduit de l’italien par Alexandro Fontana et Xavie Tabet, préface d’Alexandro Fontana, Paris, Gallimard, Collection bibliothèque de Philosophie, 2014, 576 pages.

2 – Critiques de Machiavel

ALTHUSSER (Louis), Solitude de Machiavel, Paris, P.U.F., 1998, 328 pages, spéc pages 311-323 ;

ARTAUD (Alexis, François), Machiavel, son génie et ses erreurs, Paris, Firmin Didot, 1833, 537 pages ;

ANDLER (Charles, Philippe, Théodore), Hegel et Machiavel, traduit de l’allemand par Aboucaya et autres, Paris, Louis Conard, 1917, 26 pages ;

AUDIER (Serge), Machiavel, conflit et liberté, Paris, Vrin, 2005, 311 pages ;

BARINCOU (Edmond), Machiavel, Paris, Seuil, Relire, 1978, 174 pages ;

BENOIST (Charles), Le machiavélisme II de Machiavel, Paris, Plon, 1934, 258 pages ;

BERTRAND (Maurice), Machiavel ou l’illusion réaliste, Paris, L’Harmattan, 2014, 156 pages ;

CHRISTIAN (Pituis), Œuvres politiques de Machiavel recueillies et précédées d’un essai sur l’esprit révolutionnaire, Paris, Lavigne, 1842, 380 pages ;

COUZINET (L.), Le Prince de Machiavel et la théorie de l’absolutisme, Paris, Rousseau, 1910, 400 pages ;

MENISSIER (Thierry) ZARKA (Yves, Charles), Machiavel, le Prince ou le nouvel art politique, Paris, PUF, 2001, 256 pages ;

DELTUF (Paul), Essai sur les œuvres et la doctrine de Machiavel, Paris, C. Reinwald, 1867, 533 pages ;

DERRIDA (Jacques), «Le loup oublié de Machiavel» Le Monde diplomatique, n°654, septembre 2008, page 3 ;

DUBRETON (Jean), La disgrâce de Machiavel, Paris, Mercure de France, 1888, 385 pages ;

FARAKLAS (Georges), Machiavel le pouvoir du Prince, Paris, PUF, 1997, 127 pages ;

FERRARI (Giuseppe), Nicolas Machiavel juge les révolutions de notre  temps, Paris, Joubert, 1849, 164 pages ;

FRANZONI (François), La pensée de Nicolas Machiavel, Paris, Payot, 1921, 344 pages ;

GENTILLET (Innocent), Discours contre Machiavel, Casalini Libri, édition de 1575, rééditée en 1974, 582 pages ;

GRAMSCI (Antonio), «Notes rapides sur la politique de Machiavel»,  Cahiers de prison, n°XXX, 13, vol. 2 (Science politique, Etat, Parti, Révolution) ;

GAILLE-NIKODIMOV (Marie), Machiavel et la tradition philosophique, Paris, P.U.F, 2007, 160 pages ;

GIBOIN (Claude), «La vertu de Machiavel», Cahiers philosophiques, 2014, n°139, 4, pages 74-91 ;

ION (Cristina), «Vivre et écrire la Politique chez Machiavel, le paradigme du Ritratto» Archives de Philosophie, 2005, tome 68, 3,

JOLY (Maurice), Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la Politique de Machiavel du XIXème siècle par un contemporain, Bruxelles, A. Mertens et Fils, 1864, 335 pages ;

LUCAS-DUBRETON (Jean), La disgrâce de Nicolas Machiavel, Florence (1469-1527), Paris, Mercure de France, 1913, 402 pages ;

LOUANDRES (Charles), Œuvres politiques de Machiavel, traduction Périès, Paris, G. Charpentier, 1881, 590 pages ;

MAULDE-la-CLAVIERE (René, de), La diplomatie au temps de Machiavel, Paris, Leroux, 1833, t1, 455 pages et 1892 t 2, 408 pages ;

PAYOT (Roger), «Jean-Jacques Rousseau et Machiavel», Les Etudes Philosophiques, n°2, La philosophie italienne, avril juin 1971, pages 209-223 ;

ROCHET (Claude), «Le bien commun comme main invisible. Le leg de Machiavel à la gestion publique», Revue Internationale des Sciences Administratives, 2008, vol 74, n°3, pages 529-553 ;

SEKPONA-MEDJAGO (Tchakie Kodjo), «L’éthique politique machiavélienne du moindre mal : quelle portée, quelle postérité ?» Revue du Cames, 2004, série B, vol 6, n°1-2, pages 141-153 ;

SFEZ (Gérard) SENELLART (Michel), L’enjeu Machiavel, Paris, P.U.F., 2001, 272 pages ;

SFEZ (Gérald), Machiavel, la politique du moindre mal, Paris, 1999, 358 pages ;

VOLTAIRE (Frédérick), AntiMachiavel ou Essai de critique sur le Prince de Machiavel, Amsterdam, Jacques La Caze, 1741, 310 pages.

Paris, le 23 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Nicolas MACHIAVEL, "Le Prince".

Nicolas MACHIAVEL, "Le Prince".

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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 18:41

«Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte» écrit FANON dans «Peau noire, masques blancs». Pour Frantz FANON l’homme est sans cesse une question pour lui-même : «N’ai-je pas, du fait de mes actes ou de mes abstentions, contribué à une dévalorisation de la réalité humaine ?». L’homme se renie lorsqu’il prétend ne plus l’être. Aussi, il doit, constamment, se dire : «Ai-je, en toutes circonstances, exigé l’homme qui est en moi ?». Psychiatre et militant anticolonialiste, Frantz FANON reste l’un des principaux penseurs des conséquences du colonialisme et du racisme sur l’homme, le messianisme paysan et la violence rédemptrice. Pour FANON la société est malade du colonialisme et du racisme et la voie de la guérison est liée irrévocablement au refus de l’assimilation, au faux-moi. Par ailleurs, il affirme que le Juif est une fabrication de l’antisémite, et note que «si le Juif n’existait pas l’antisémite l’inventerait». Dans ces tentatives monstrueuses et permanentes d’opposer les Noirs aux Juifs, la mise en garde de FANON est remarquable : «Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous» écrit-il. Frantz FANON, cet intellectuel majeur du XXème siècle et combattant, qui avait séduit les masses colonisées, demeure encore quasi ignoré en France, probablement à cause de ses idées radicales anticoloniales, tandis que dans le monde anglophone, il est considéré comme un précurseur incontournable des Postcolonial Studies. «Depuis sa mort et sur tous les continents (…) Fanon a été tour à tour considéré comme traître, comme héros, oublié, retrouvé, traduit et importé, incompris et reconnu» dit Nathalie BESSONE dans sa introduction sur les œuvres de FANON. Avec le recul de la perspective révolutionnaire, les études postcoloniales ont remis au goût du jour les travaux de FANON. «La nouvelle question sociale a désormais pour enjeu central la reconnaissance des identités lésées. Ce nouveau paradigme accorde une place privilégiée aux questions de différence et d’altérité», souligne Achille M’BEMBE dans sa préface sur les Œuvres de notre écrivain. Frantz FANON «laisse deviner à travers tous ses pores des boulets rouges, des couteaux sanglant», dans «Les Damnés de la Terre». Pour FANON, qui écrit «Les Damnés de la Terre» en pleine guerre d’Algérie et dont le 1er chapitre traite de la violence, «l’homme se libère dans et par la violence», une violence qui «désintoxique» et «débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité».
FANON se ferait-il «l’apôtre de la violence ?». En fait, FANON est l’apôtre «d’une violence purificatrice» ou cathartique. «Si la violence a commencé ce soir, si l'exploitation ni l'oppression n'ont jamais existé sur terre, peut-être que la non-violence affichée peut apaiser la querelle» écrit Jean-Paul SARTRE.  Frantz FANON a réfléchi aux formes de violence historiques introduites par le colon pour assujettir l’indigène et perpétuer sa domination en le terrorisant, et en l’humiliant, sans cesse. Ainsi, pour échapper à l’exercice programmé de la coercition, il est nécessaire d’opposer cette même violence à celui qui l’a engendrée. Le colon règne par la terreur et la violence. Il ne peut comprendre que le langage de la violence. On ne peut se décoloniser par le dialogue, certes tant demandé par le colonisé mais catégoriquement refusé par le colon. «Qu’il s’agisse de “libération nationale, renaissance nationale, restitution de la nation au peuple (…) quelles que soient les rubriques utilisées ou les formules nouvelles introduites, la décolonisation est toujours un phénomène violent”, écrit FANON.  «Nous ne tendons à rien de moins qu’à libérer l’homme de couleur de lui-même» telle est la mission que s’assigne FANON. Ecrivain essentiel à notre horizon d’homme, FANON pense que «Nous ne sommes rien sur terre, si nous ne sommes pas d’abord l’esclave d’une cause, celle des peuples et celle de la justice et de la liberté» écrit-il dans «Peaux Noires, Masques Blancs». La lutte contre le nazisme, le racisme et le colonialisme «sont les clés de lecture de toute sa vie, de son travail et de son langage. Il surgit tout entier du moule de ces événements  et se tient debout, ferme, dans l’intervalle qui à la fois les sépare et les unit» écrit Achille M’BEMBE.

 

La force des écrits de FANON ne tient pas seulement à leur clairvoyance ou à leur actualité, mais aussi à leur puissance rhétorique exceptionnelle : «Les mots ont pour moi une charge. Je me sens incapable d’échapper à la morsure d’un mot, au vertige d’un point d’interrogation» dit-il. Hannah ARENDT avait souligné, avec mépris, «les formules creuses» de FANON qui serait dans l’incapacité de penser le monde dans lequel il vit. «C’est la force du texte de Fanon, les interprétations passionnées, c’est la preuve de sa richesse, de son intelligence de sa fécondité» écrit Nathalie BESSONE. La parole de Frantz FANON est «semblable dans sa beauté dramatique, sa fulgurance et son lumineux éclat au verbe en croix de l’homme-dieu menacé par la folie et la mort» renchérit Achille M’BEMBE.

 

Frantz FANON est avant tout un militant de la cause des opprimés, et s’estime délivré de toute objectivité : «L’objectivité scientifique m’était interdite, car l’aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père», écrit-il dans «Peau noire, masques blancs». Frantz FANON avait eu pour mentor Aimé CESAIRE ; celui-ci participa à la création du mouvement de la négritude avec son ami Léopold SENGHOR. Mais Frantz FANON était sceptique face à l’affirmation de la négritude, présupposant une conscience noire qui unirait l’Afrique et la diaspora, et rejetait, en particulier, la déclaration de SENGHOR : «l’émotion est nègre, comme la raison est hellène». FANON ambitionnait davantage de détruire l’édifice des préjugés raciaux et du colonialisme en usant d’un français marqué par la rationalité classique. Cependant, malgré ses vifs désaccords avec CESAIRE, il demeura son disciple. Frantz FANON, penseur engagé, fut celui «qui vous empêche de vous boucher les yeux et de vous endormir au ronron de la bonne conscience», écrit Aimé CESAIRE.  «Je dois à Fanon l’idée selon laquelle il y a dans toute personne humaine quelque chose d’indomptable, de foncièrement inapprivoisable, que la domination, peu en importent les formes, ne peut ni éliminer, ni contenir, ni réprimer, du moins totalement» rajoute le professeur Achille M’BEMBE.

 

Atteint d'une leucémie, Frantz FANON décède le 6 décembre 1961, à l'âge de 36 ans. «On est d’abord frappé par l’intensité de cette vie si courte, comme si l’épaisseur en avait compensé la brièveté. (…). La vie de Fanon est brève, son action tranchante et sa pensée, libre» écrit Nathalie BESSONE. FANON aura vécue «une existence, risquée et, finalement, inouïe» rajoute Achille M’BEMBE. «Vie courte mais extraordinaire. Et, brève, mais fulgurante, illuminant une des plus atroces tragédies du XXème siècle et illustrant de manière exemplaire la condition humaine elle-même, la condition de l’homme moderne. Si le mot engagement a son sens, c’est avec Frantz Fanon qu’il le prend. Un violent, a-t-on dit de lui. Et il est bien vrai que Fanon s’institua théoricien de la violence, la seule arme, pensait-il, du colonisé contre la barbarie colonialiste. Mais sa violence était, sans paradoxe, celle du non violent, je veux dire la violence de la justice, de la pureté, de l’intransigeance. Il faut qu’on le comprenne : sa révolte était éthique, et sa démarche de générosité», écrit CESAIRE. Frantz FANON est surtout connu pour ses essais sur la colonisation, et sur les catastrophes psychologiques et psychiatriques engendrées par cette dernière. Médecin, il connaissait la souffrance humaine. Psychiatre, il était habitué à suivre dans le psychisme humain le choc des traumatismes. Et surtout homme «colonial», né et inséré dans une situation coloniale, il le sentait, il la comprenait comme nul autre, l’étudiant scientifiquement, à coup d’introspection comme à coup d’observations. «Le régime colonial est un régime instauré par la violence. C’est toujours par la force que le régime colonial s’est implanté. C’est contre la volonté des peuples que d’autres peuples plus avancés dans les techniques de destruction ou numériquement plus puissants se sont imposés. Violence dans le comportement quotidien, violence à l’égard du passé qui est vidé de toute substance, violence vis-vis de l’avenir» écrit FANON. «J’insiste, nul n’était moins nihiliste, je veux dire moins gratuitement violent que Fanon. Comme ce violent était amour, ce révolutionnaire était humanisme» écrit CESAIRE.

 

Frantz FANON est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France, en Martinique. Son père, Casimir FANON, est inspecteur des douanes et fait partie de la franc-maçonnerie. Sa mère, Eléonore Félicia MEDELICE, est descendante d’une famille originaire d’Autriche, mais établie de longue date à Strasbourg, d’où ce prénom alsacien de «Frantz» qu’elle donne à son fils, elle tient une mercerie. Huit enfants sont nés dont six survivent et font des études secondaires. FANON a la peau plus foncée que ses sept frères et sœurs et il en souffre. Car la société antillaise était soumise à l’époque à la culture européenne. Frantz aura comme professeur Aimé CESAIRE, déjà engagé politiquement à l’extrême gauche et partisan de l’indépendance. En 1943, se sentant Français à part entière, FANON s’engage aux côtés des Forces Françaises libres. Blessé pendant la guerre, il est décoré pour ses faits d’armes. C'est au cours de cet engagement qu'il acquiert sa culture de résistance, mais il y fait également l'expérience du racisme banal, quotidien. À la fin des hostilités, il retourne quelque temps à la Martinique où il participe à la campagne électorale d’Aimé CESAIRE ; c’est son premier contact avec l’action politique.

 

Bachelier en 1946, FANON revient en métropole faire ses études de médecine à la faculté de Lyon, en psychiatrie, mais il se passionne aussi pour la littérature, la philosophie, l’anthropologie et le théâtre. Frantz FANON présente une première fois un sujet de thèse pour le moins peu conforme à l’orthodoxie universitaire de l’époque, sur «la désaliénation du Noir», et qui lui fut refusé. Il reprendra ensuite l’ensemble des idées contenues dans sa thèse dans un essai magistral, «Peau noire, masques blancs», publié en 1952 aux éditions du Seuil, dans lequel il analyse les effets destructeurs du colonialisme sur la personne humaine, avec pour héritage des névroses collectives, des complexes, des peurs et toutes les formes de dégénérescence de l’affectivité dont il faut se débarrasser. Ainsi, conçu initialement comme une thèse, «Peau noire, masques blancs» témoigne d’un style hybride mélangeant une langue scientifique affirmée à un vocabulaire littéraire par le jeu distancié et humoristique. En revanche, les «Damnés de la terre» sont rédigés en 1961, «dans une hâte pathétique, par un esprit qui était à la fois pris par les urgences de la lutte et confronté à l’imminence de la mort» écrit David MACEY. Les élans fougueux de FANON, dans la recherche de la vérité, vont l’amener à lire l’histoire de la traite, de l’esclavage et du colonialisme, connaissances qu’il ne cessera de redéployer dans toute son œuvre future. Frantz FANON écrit un premier article dans la revue «Esprit» en 1952, «Le syndrome nord-africain», dans lequel il s'interroge sur l'ouvrier nord-africain, exilé, souffrant d'être un «homme mort quotidiennement» qui, coupé de ses origines et coupé de ses fins, devient un objet, une chose jetée dans le grand fracas. Il soutient en 1951 sur une thèse sur les «Troubles mentaux et syndromes psychiatriques dans l’hérédo-dégénération spino-cérebelleuse. Un cas de maladie de Friedrich avec délire de possession» et se marie en 1952 avec une blanche, Marie-Josèphe DUBLE dit Josie, qu’il a connue à Lyon. Convertie à l’Islam, elle avait pris le prénom de Nadia. C’est elle qui écrivit, sous la dictée, «Peau noire, masques blancs». Ils auront un enfant en 1955 : Olivier «J’avais la double nationalité. J’ai été confronté à ma francophilie à l’âge de 20 ans. Des gendarmes sont venus chez moi pour me mettre sous les drapeaux en me disant que j’étais un insoumis du service militaire. Je devais être condamné par le tribunal militaire français. La seule échappatoire était de rejeter la nationalité française, je l’ai fait. C’était en 1975. C’était juste après mon premier voyage en Martinique. Donc aujourd’hui, je suis exclusivement Algérien. Je travaille à l’Ambassade d’Algérie. Je m’assume entièrement» dit Olivier FANON. Josie se suicidera le 13 juillet 1989, elle est enterrée en Algérie.

 

Ses études de neuropsychiatrie achevées, nommé médecin des hôpitaux psychiatriques, il assure de septembre à novembre 1953 un intérim à l’hôpital psychiatrique de Pontorson en Normandie. FANON demande à Léopold Sédar SENGHOR, avec qui il entretient des relations épistolaires, un poste de médecin en Afrique, mais il n’obtient pas de réponse. Frantz FANON accepte alors la proposition de Robert LACOSTE (1898-1989), gouverneur général de l’Algérie, et devient médecin-chef de la clinique psychiatrique de Blida-Joinville, le 23 novembre 1953. Il entreprend alors d’appliquer à ses patients des méthodes thérapeutiques destinées à leur permettre une meilleure réinsertion sociale. En 1957, FANON prend la direction journal «El Moudjahid», déplacé en Tunisie, seul organe de presse à l’époque dont les écrits sont en faveur de l’indépendance. Le recueil de ses articles, non signés dans ce journal, sera publié sous le titre «Pour la Révolution africaine». Il est délégué du F.L.N. et rencontre à ce titre d’éminentes personnalités (Patrice LUMUMBA, Kwame N’KRUMAH, Félix MOUMIE, W.E.B du BOIS). Frantz FANON, ainsi engagé dans la lutte contre le colonialisme français, considère qu’il ne lui est alors plus possible d’exercer sa fonction, et il l’exprime dans sa lettre de démission au ministre résident Robert LACOSTE : «La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire que, placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. (…) Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique. Or le pari absurde était de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi-quotidien de l’homme étaient érigés en principes législatifs. (…) Les événements actuels qui ensanglantent l’Algérie ne constituent pas aux yeux de l’observateur un scandale. Ce n’est ni un accident, ni une panne du mécanisme. Les événements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de décérébraliser un peuple».

En 1959, un grave accident de voiture l’empêche pendant quelques mois de poursuivre sa tâche. En décembre 1960, au cours d'un séjour à Tunis, FANON découvre qu'il est atteint d'une leucémie myéloïde. Il lui reste un an à vivre, au cours duquel il écrira Les «Damnés de la terre». Dans une véritable course contre la montre et la mort, Frantz FANON veut adresser un message aux déshérités, qui ne sont plus essentiellement les prolétaires des pays industrialisés de la fin du XIXème siècle chantant «Debout les damnés de la terre, debout les forçats de la faim». C’est un testament politique sur l’état et le devenir du colonisé. Il examine les conséquences de l’asservissement des colonisés, mais aussi les conditions de leur libération. Cet ouvrage sera interdit en France. Cependant, son état de santé se détériore ; il part se faire soigner aux Etats-Unis, et meurt le 6 décembre 1961.

I – Frantz FANON et la dénonciation du racisme

 «Né dans un département français, il se croyait Français et Blanc : gagnant la capitale pour faire des études, il se découvre une douleur : Antillais et Noir, dans une métropole. De rage, il décide qu’il ne serait ni Français, ni Antillais, mais Algérien» écrit Albert MEMMI.

Frantz FANON a décrit lui-même le racisme dans un article «L’expérience du Noir» paru dans la revue Esprit de mai 1951 «Sale Nègre ! Ou simplement « Tiens, un Nègre !». J’arrivai dans le monde, soucieux de faire lever un sens aux choses, mon âme pleine de désir d’être à l’origine du monde et voici que je me découvrais objet au milieu d’autres objets». La dénonciation de FANON du racisme sera, par conséquent, sans concession. FANON reprend certains thèmes de la Négritude, les prolonge et les transfère sur le terrain politique, il affirme aussi que la charge raciste des sociétés ne se hiérarchise pas, le racisme, aussi infirme soit-il, est une menace pour la cohésion sociale.

A – Déconstruire les mécanismes d’infériorisation des Noirs

 «J’étais tout à la fois responsable de mon corps, responsable de ma race, de mes ancêtres» écrit FANON. «L’expérience vécue de l’homme noir» est sans doute l’un des chapitres les plus marquants de «Peau noire, masques blancs» : Frantz FANON y décrit, à la première personne, le vécu du Noir dans le monde blanc et l’expérimentation du racisme européen. «Le colonialisme exerce une violence psychique, son discours : le colonisé est “laid”, “bête”, “paresseux”, a une sexualité “maladive”, écrit Françoise VERGES. Comment atteindre un humanisme universel ? «La «race» est devenue consubstantielle à la subjectivité de l’homme «Noir» souligne Françoise VERGES. «Quel bavardage: liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale raton. (…) Rien de plus conséquent, chez nous, qu'un humanisme raciste puisque l'Européen n'a pu se faire homme qu'en fabriquant des esclaves et des monstres» écrit Jean-Paul SARTRE. Tout au long de «Peau noire, masques blancs», Frantz FANON revient sur cette détermination : comment s’en libérer ?

FANON procède au recensement de l’ensemble des aliénations qui pèsent sur le Noir et le mutilent, presque toutes issues de la relation avec la colonisateur. Frantz FANON emploie les termes «imbécile» et «imbécilité» parce que ce sont ceux qui conviennent parfaitement au Noir et au Blanc, victimes de l’esprit colonial. Car quel que soit le domaine qu’il a sérieusement analysé, psychanalysé, une chose l’a définitivement frappé le racisme est une maladie : «le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité, se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique». Tout d’abord le langage et le comportement du Noir sont viciés par le poids de la culture coloniale ; ce qui génère en lui «un nouveau type d’homme qu’il impose à ses camarades, à ses parents». Ensuite, la femme antillaise n’aspire qu’à une chose : s’unir à un homme blanc pour blanchir sa négritude. «De la blancheur à tout prix» est donc son credo. Enfin, si la négresse veut blanchir sa «race» en s’unissant à un Blanc, le Noir, «incapable de s’évader de sa race […] par son intelligence et son travail assidu» va à son tour chercher son salut dans une union avec une femme blanche. Le nègre n’échappe pas non plus à la tentation de s’élever jusqu’au Blanc.   

Dans un article intitulé «Antillais et Africains» et paru dans la revue Esprit de février 1955, Frantz FANON constatait que «souvent l’ennemi du Noir n’est pas le Blanc, mais son congénère». Il invitait à la dissolution des complexes affectifs susceptibles d’opposer les Antillais aux Africains. Par ailleurs, il fait remarquer que l’histoire de Nègres est une sale histoire à vous couper l’estomac. Pour lui, il n’existe pas de peuple noir : «Qu’il y ait un peuple africain,  je le crois ; qu’il y ait un peuple Antillais, je le crois. Mais quand on me parle de peuple noir, j’essaie de comprendre» écrit-il. Aux Antilles, le problème racial est occulté par la discrimination économique et les relations ne seraient pas altérées par les accentuations épidermiques ou «la peau sauvée». Les fonctionnaires coloniaux issus des Antilles, servant dans les unités européennes en Afrique, se caractérisent par «un sentiment irréductible de supériorité sur l’Africain. (…) L’Africain est un Nègre et l’Antillais est un Européen. (…) Non content d’être supérieur à l’Africain, l’Antillais le méprisait.» dit FANON. L’Antillais était un Noir, mais le Nègre était en Afrique. Lorsqu’un patron réclamait un trop lourd effort à un Martiniquais, qui se sentait plus évolué que le Guadeloupéen, celui-ci lui répondait souvent : «Si vous voulez un Nègre, allez le chercher en Afrique». Aimé CESAIRE fut le premier à proclamer «qu’il est beau et bon d’être Nègre». Ce fut un choc pour les Antillais aussi les Mulâtres que les Noirs. «Les Mulâtres parce qu’ils s’étaient échappé de la nuit, et  les Nègres parce qu’ils aspiraient à en sortir». Pendant la deuxième guerre mondiale, de nombreux navires furent bloqués durant quatre ans aux Antilles. Cette présence européenne massive, avec leurs préjugés raciaux, fut un choc pour les Antillais. «L’Antillais, devant ces hommes qui le méprisaient, se mit à douter de ses valeurs» écrit FANON. Et Aimé CESAIRE, chantre de la Négritude, de dire : «On a beau de peindre en blanc le tronc de l’arbre, les racines en dessous demeurent noires». Ce fut un début d’une prise de conscience politique. Les Antillais arrivés en Afrique après la guerre «avaient le cœur chargé d’espoir, désireux de retrouver leur source, de se nourrir aux authentiques mamelles africaines» dit-il. Mais les Africains n’ont pas la mémoire courte. Ils se souviennent de ce passé récent où l’Antillais était du côté des Blancs. L’Antillais en Afrique sombra dans le désespoir «Hanté par l’impureté, accablé par la faute, sillonné par la culpabilité, il vécut le drame de n’être ni Blanc, ni Noir».

FANON souhaite entreprendre une «interprétation psychanalytique du problème noir». Frantz FANON entend déconstruire les mécanismes d’infériorisation qui sous-tendent les relations entre Noirs et Blancs, afin de «rendre possible pour le Noir et le Blanc une saine rencontre». «En redonnant à la colonie son rôle dans la construction de la nation, de l'identité nationale et de la République française, Fanon fait apparaître comment la notion de race n'est pas extérieure au corps républicain et comment elle le hante», écrit Françoise VERGES. Face aux perversions de la société coloniale, la lutte anticoloniale passe nécessairement par tout un «travail d’anamnèse» ; il y a urgence pour les groupes opprimés qui la composent de se réapproprier leur histoire. Le repli sur les valeurs du passé est, selon FANON, une fausse solution, car suite à la colonisation ces valeurs ont été dégradées au niveau du folklore, si bien que le colonisé se trouve placé dans une double situation d’extériorité, par rapport à la société des Blancs, mais également par rapport à sa propre société privée de son dynamisme interne.

Face à l’aliénation du colonisé par  un système d’oppression inhumain, Frantz FANON a pu diagnostiquer de l’intérieur les maux de la société coloniale, à travers les conditions socioculturelles dans le traitement des maladies psychiques. En effet, pour Frantz FANON, son travail psychiatrique et son engagement politique sont extrêmement liés. En ce qu’il utilise des méthodes qui sont toutes nouvelles à l’époque, tels la social-thérapie, les thérapies de groupe, les jeux de rôles. Très vite après son arrivée en Algérie, en tant que psychiatre, il dénonce le racisme de l’École psychiatrique d’Alger, une référence en matière d’incrimination de l’indigène algérien et de son classement dans la catégorie des attitudes impulsives et des instincts criminels. La différenciation structurelle opérée par ces pseudo-connaissances médicales entre l’Européen, intelligent et supérieur, face à un indigène, infantilisé et de condition inférieure, a rebuté le jeune FANON fraîchement débarqué dans cette ambiance asilaire aux allures carcérales, où sévissent, dans le sillage du docteur Antoine POROT (1876-1965 adepte de la théorie du primitivisme), le camisolage, les cellules de force, l’enchaînement et la séparation des malades selon leurs origines ethniques. Le relativisme culturel, une invention de la philosophie coloniale au début du XXème siècle, tend à enfermer chacun dans sa propre culture, qu’il chosifie. La prise en considération de l’environnement culturel, la manière dont on conçoit et gère la folie dans un environnement précis, est fort utile. «Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue (…). La structure sociale existante en Algérie a été hostile à toute tentative de rendre l’individu à son lieu d’origine», écrit FANON.

 

En définitive, pour FANON, l’aliénation est double : il y a celle qui correspond à un enfermement mental, mais aussi celle qui est produite par le système colonial, qui est un système d’enfermement physique, d’empêchement de création du moi et de ses projets. «Vous faites de nous des monstres, votre humanisme nous prétend universel et vos pratiques racistes nous particularisent» écrit Jean-Paul SARTRE.

B – Restituer au colonisé sa condition humaine

Frantz FANON s’est attaché à restituer au Noir sa dignité, sa forme spécifiquement humaine. Il faut dépasser l’antagonisme entre colons et colonisés, entre Blancs et Noirs, afin que l’humanité soit une. Cette universalité de la condition humaine est l’un des points important de la pensée de FANON. Au nom de celle-ci, il dit prendre garde tout autant aux Noirs qui veulent devenir Blancs qu’aux Noirs qui exaltent des valeurs noires supérieures. «Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi “malade” que celui qui les exècre», écrit-il dans «Peau noire, masques blancs», estimant que «le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc». Exalter la race noire contre le Blanc, n’est-ce pas encore pour le Noir s’enfermer «dans sa noirceur», alors que le but est justement d’en sortir ?

Frantz FANON insiste le rôle de la culture dans la libération de l’homme à la fois de l’aliénation et de la domination. Le racisme est une disposition visant l’infériorisation émotionnelle, affective et intellectuelle de certains hommes, correspondant à un système déterminé d’organisation de l’exploitation économique et de l’asservissement de certains hommes. Le racisme n’est pas donc une attitude individuelle ou une passion irrationnelle, il est systématiquement produit comme l’idéologie correspondant à des rapports inégalitaires. En tant qu’idéologie, il est mis en place et expression de la destruction de la culture des aliénés qui produit une momification de cette culture. Par conséquent, la culture doit se réinventer dans l’action de libération.

Guerrier en blouse blanche, Frantz FANON estime que la seule porte de sortie de l'aliénation est la décolonisation, pas seulement celle du territoire, mais aussi celle des esprits. Elle doit permettre au colonisé d'accomplir pleinement son humanité. Cette idée, déjà en germe dans «Peau noire, masques blancs», est pleinement explicitée dans «Les Damnés de la Terre»  : «La décolonisation est très simplement le remplacement d'une espèce d'hommes par une autre espèce d'hommes». La décolonisation doit ainsi créer une «nouvelle espèce d'hommes», en supprimant le clivage de la race, socle du système colonial.

II – Frantz FANON : décoloniser, réhabiliter et faire triompher l’Homme.

Frantz FANON «connut la colonisation, son atmosphère sanglante, sa structure asilaire, son lot de blessures, ses manières de ruiner son rapport au corps, au langage et à la loi, ses états inouïs, la guerre d’Algérie» écrit le professeur Achille M’BEMBE.

Avec son phrasé sobre, mais tranchant, sans concession, FANON s’insurge contre le colonialisme : «Présentée dans sa nudité, la décolonisation laisse deviner à travers tous ces pores, des boulets rouges, des couteaux sanglants. Car si les derniers doivent être les premiers, ce ne peut être qu’à la suite d’un affrontement décisif et meurtrier des deux protagonistes». L’analyse du traumatisme du colonisé, dans le cadre du système colonial et le projet utopique d’un tiers monde révolutionnaire porteur d’un «homme neuf», sont les thèmes majeurs développés notamment dans les «Damnés de la terre».

A – La colonisation : le refus d’attribuer à l’autre une humanité 

Frantz FANON définit la colonisation  comme étant «une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité». «La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser ses limites. C’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par des meutes de voitures qui ne me rattrapent jamais» écrit-il dans les «Damnés de la terre», cette phrase libère l’énergie que l’ordre empêche. Dans son constat sur le colonialisme, Frantz FANON note ceci «Les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes».

La contribution de Frantz FANON dévoile l’étendue des souffrances psychiques causées par le racisme et la présence vive de la folie dans le système colonial. En effet, en situation coloniale, le travail du racisme vise, en premier lieu, à abolir toute séparation entre le moi intérieur et le regard extérieur. Il s’agit d’anesthésier les sens et de transformer le corps du colonisé en chose dont la raideur rappelle celle du cadavre. À l’anesthésie des sens s’ajoute la réduction de la vie elle-même à l’extrême dénuement du besoin. Les rapports de l’homme avec la matière, avec le monde, avec l’histoire deviennent de simples «rapports avec la nourriture», affirmait FANON. Pour un colonisé, ajoutait-il, «vivre, ce n’est point incarner des valeurs, s’insérer dans le développement cohérent et fécond d’un monde». Vivre, c’est tout simplement «ne pas mourir», c’est  maintenir la vie» dit FANON. C’est pour cela qu’Achille M’BEMBE qualifie le racisme «d’annexion de l’Homme».

Dans sa brillante préface sur les «Damnés de la terre» Jean-Paul SARTRE, qui soutient la lutte des Algériens, écrit : «Européens, ouvrez ce livre, entrez-y. Après quelques pas dans la nuit vous verrez des étrangers réunis autour d’un feu, approchez, écoutez : ils discutent du sort qu’ils réservent à vos comptoirs, aux mercenaires qui les défendent. Ils vous verront peut-être, mais ils continueront de parler entre eux, sans même baisser la voix. Cette indifférence frappe au cœur». SARTRE radicalise le discours de FANON et pose la violence comme une fin en soi et interpelle directement l’Occident : «Vous, si libéraux, si humains, qui poussez l’amour de la culture jusqu’à la préciosité, vous faites semblant d’oublier que vous avez des colonies  et qu’on y massacre en votre nom». Jean-Paul SARTRE va encore plus loin dans la surenchère verbale : «Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre». Noureddine LAMOUCHI parle d’un discours sartrien «injonctif, performatif et hégémonique», voire paternaliste. Mais FANON avait lu et apprécié «Orphée Noir», la préface que Jean-Paul SARTRE avait rédigée pour «L’anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française» qu’avait réunie Léopold-Sédar SENGHOR : «Qu’est-ce donc que vous espériez quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? Ces têtes, que nos pères avaient courbées jusqu’à terre par la force, pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans leurs yeux ?».

La préface de Jean-Paul SARTRE sonne la fin d’une époque, celle du colonialisme européen. Elle est une longue méditation sur la relation dialectique qui lie le colon et l’indigène. C’est la parole du colonisé qui doit désormais guider l’Europe : «Européen, je vole le livre d’un ennemi et j’en fais un moyen de guérir l’Europe. Profitez-en». Quant à Frantz FANON : «Nous avons été les semeurs de vent, la tempête c’est lui […] Nous étions hommes à ses dépens, il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité».

«Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait 2 milliards d’habitants, soit 500 millions d’hommes et 1 milliard 500 millions d’indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres l’empruntaient» écrit SARTRE. La première violence coloniale a consisté à déshumaniser l’indigène : «Ordre est donné de ravaler les habitants du territoire annexé au niveau du singe supérieur pour justifier le colon de les traiter en bêtes de somme». Cette déshumanisation passe par plusieurs stades. On les déclare d’une humanité inférieure. On détruit la langue, la culture, les traditions. On les abrutit de fatigue. On les dénutrit. On veille, cependant, à ne pas les détruire totalement pour qu’ils gardent leur force de productivité : «Pour cette raison, les colons sont obligés d’arrêter le dressage à la mi-temps : le résultat, ni homme ni bête, c’est l’indigène. Battu, sous-alimenté, malade, apeuré, mais jusqu’à un certain point seulement, il a, jaune, noir ou blanc, toujours les mêmes traits de caractère : c’est un paresseux, sournois et voleur, qui ne vit de rien et ne connaît que la force». Ce sera le talon d’Achille de la colonisation. C’est «l’implacable logique [qui] mènera jusqu’à la décolonisation» : ne pouvant pousser le massacre jusqu’au génocide, ni la servitude jusqu’à l’abêtissement, le colon permet à l’indigène de se préserver une certaine force qu’il saura retourner contre lui. Comment guérir le colonisé de son aliénation ?

Si dans le dernier chapitre du livre, FANON dresse contre l’Europe un réquisitoire passionné. Ce n’est pas par sous-estimation de l’Europe, par manque d’admiration pour la pensée européenne. Au contraire, c’est pour s’être montrée «parcimonieuse avec l’homme, mesquine, carnassière avec l’homme». Et ce n’est pas par hasard que le chapitre consacré précisément à la violence débouche sur cette phrase insolite : «Réhabiliter l’homme, faire triompher l’homme partout une fois pour toutes, réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total».

B – Décoloniser les esprits et mettre sur pied un homme neuf

Le colon n’a pas laissé au colonisé d’autre choix que la violence pour acquérir son indépendance : toute autre voie est récupérée par le lien colonial. «L’indigène n’a qu’un choix : la servitude ou la souveraineté» estime Jean-Paul SARTRE. «La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes d’apparence, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée s’engouffrera dans les villes interdites. Faire sauter le monde colonial est désormais une image d’action très claire, très compréhensible et pouvant être reprise par chacun des individus constituant le peuple colonisé» dit-il. Frantz FANON en appelle à la mobilisation pour la libération nationale. «La mobilisation des masses, quand elle se réalise à l’occasion de la guerre de libération, introduit dans chaque conscience la notion de cause commune, de destin national, d’histoire collective. […] La construction de la nation, se trouve […] facilitée par l’existence de ce mortier travaillé dans le sang et la colère» écrit-il.

La violence de la révolte du colonisé sera l’expression de son «inconscient collectif», le retour  du refoulé qu’il a dû opérer pendant plusieurs générations. Cette révolte n’est pas une violence instinctuelle sauvage : elle est une acquisition d’humanité : «c’est l’homme lui-même se recomposant». Dans sa rage, le colonisé retrouve son humanité, c’est son arme : «Fils de la violence, il puise en elle son humanité […] elle libère en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales […] Il se connaît dans la mesure même où il se fait». C’est cette révolte qui va lui permettre de constituer une nation.

L’une des armes de la colonisation a été la division : le colon a su diviser les territoires, forger des rivalités de classe et de race. Il peut continuer à jouer de ces divisions pour détourner l’expression de la violence des indigènes dans des guerres fratricides. Toute lutte d’émancipation sera donc aussi une lutte contre ses propres aliénations : le danger de luttes internes en est une, le mythe du retour à sa propre culture en est une autre. L’indigène peut croire y retrouver son indépendance, mais Frantz FANON juge ces voies dangereuses. «Je ne me trouble plus en sa présence. Pratiquement, je l’emmerde. Non seulement sa présence ne me gêne plus, mais déjà je suis en train de lui préparer de telles embuscades qu’il n’aura bientôt d’autre issue que la fuite» écrit FANON. Le colon sait d’ailleurs combien il a intérêt à les entretenir. La seule culture qui peut fonder la nouvelle nation des indigènes sera celle de la révolution. «Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf» écrit FANON.

A l’aube des indépendances africaines, Frantz FANON a été marqué par l’assassinat de Patrice LUMUMBA : «L’ONU n’a jamais été capable de régler valablement un seul des problèmes posés à la conscience de l’homme par le colonialisme, et chaque fois qu’elle est intervenue, c’était pour venir concrètement au secours de la puissance colonialiste du pays oppresseur. […] En réalité l’ONU est la carte juridique qu’utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force brute a échoué» écrit-il.  Et il rajoute : «Le grand succès des ennemis de l’Afrique, c’est d’avoir compromis les Africains eux-mêmes. [Ils] étaient directement intéressés par le meurtre de LUMUMBA. Chefs de gouvernements fantoches, au sein d’une indépendance fantoche, confrontés jour après jour à une opposition massive de leurs peuples, ils n’ont pas été longs à se convaincre que l’indépendance réelle du Congo les mettrait personnellement en danger».

En définitive, la question de l’humain traverse toute l’œuvre de Frantz FANON. «Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf» dit-il dans les «Damnés de la terre». «C’est par un effort de reprise sur soi et de dépouillement, c’est par une tension permanente de leur liberté que les hommes peuvent créer les conditions d’existence idéales d’un monde humain» écrit-il dans «Peau noire, masques blancs».  Pour lui, l’humain ne peut être justement pensé que si l’on tient compte de l’expérience de l’inhumain ; c’est-à-dire des conditions indignes dans lesquelles sont tenues de vivre les habitants du Tiers-monde et les diasporas racialisées dans les pays occidentaux. «Nous luttons pour être reconnus en tant qu’êtres humains. (…)  En vérité, nous luttons aujourd’hui pour des droits plus importants que les droits civiques, nous luttons pour les droits de l’homme» avait dit Malcom X.  Frantz FANON est dans cette droite ligne qui redonne à la revendication pour l’égalité réelle et la dignité, toute sa force et son actualité, plus que brûlante

 

 CONCLUSION

«Mon ultime prière : o mon corps, fais de moi toujours un homme  qui interroge !»  écrit FANON dans «Peau noire, masques blancs». En effet, il y a des vies qui constituent des appels à vivre. Des «paraclets», de consolateur, disait le poète anglais HOPKINS. On peut appliquer le mot à  Frantz FANON en le dépouillant de son contexte religieux et mystique. «Celui qui réveille, et celui qui encourage. Et, celui qui somme l’homme d’accomplir sa tâche d’homme et de s’accomplir lui-même, en accomplissant sa propre pensée. Dans ce sens Frantz FANON fut un «paraclet». Et c’est pourquoi sa voix n’est pas morte. Par delà la tombe, elle appelle encore les peuples à la liberté et l’homme à la dignité» écrit Aimé CESAIRE.

Plus on s’éloigne de sa mort, survenue le 6 décembre 1961, plus Frantz FANON semble d’actualité. «Prendre en charge la souffrance de l’homme qui lutte, la décrire et la comprendre de telle manière que de ce savoir et de cette lutte jaillisse un homme nouveau, tel fut en effet le projet de Fanon» écrit Achille M’BEMBE. Ainsi conçue, l’œuvre de Frantz FANON, inscrite au patrimoine culturel de l’Homme noir, demeurera une résonance pure et renouvelée parce qu’elle échappe au conformisme de la pensée académique et au penchement révérencieux. «Je t’énonce Fanon, tu rayes le fer. Tu rayes le barreau des prisons. Tu rayes le regard des bourreaux. Guerrier-silex vomi par la gueule du serpent de la mangrove» écrit Aimé CESAIRE.

Les écrits de FANON attestent qu’il faut encore continuer à lutter contre le racisme, la bête immonde n’est pas morte. «Ses réflexions sur la folie, le racisme et sur un universalisme confisqué par les puissants, à peine audibles en son temps, ne cessent de nous atteindre et de nous concerner» dit Alice CHERKI.

La contribution de Frantz FANON nous conforte dans la lutte résolue contre la mentalité coloniale et son mépris souverain. En effet, après avoir dit à Alger que la colonisation était un «crime contre l’humanité», requalifié aussitôt en «crime contre l’humain», une fois élu, le président Emmanuel MACRON ne cesse d’accumuler des dérapages verbaux à caractère raciste. La politique n’est pas le cynisme de Machiavel qu’affectionne tant le président MACRON dont les improvisations, l’immaturité, les revirements et l’autoritarisme commencent à nous inquiéter. L’Afrique n’a pas besoin de charité, mais une coopération juste et équitable. Les Africains veulent en finir avec la FrançAfrique et cet esprit colonial. «Il faut affronter ce spectacle inattendu : le strip-tease de notre humanisme. Le voici tout nu, pas beau: ce n'était qu'une idéologie menteuse, l'exquise justification du pillage ; ses tendresses et sa préciosité cautionnaient nos agressions» écrit SARTRE.

FANON lance aussi un puissant appel à l’unité africaine : «Porte-parole des combattants, il a réclamé l'union, l'unité du continent africain contre toutes les discordes et tous les particularismes» écrit Jean-Paul SARTRE.

Pour le professeur Achille M’BEMBE, il est impérieux de relire aujourd’hui Frantz FANON, et cela pour deux raisons :

- c’est d’une part apprendre à restituer sa vie, son travail et son langage dans l’histoire qui l’a fait naître et qu’il s’est efforcé, par la lutte et par la critique, de transformer. Pour FANON, penser, c’est d’abord s’arracher à soi. C’est mettre sa vie dans la balance.

- c’est aussi traduire dans la langue de notre époque les grandes questions qui l’obligèrent à se mettre debout, à s’arracher à ses origines, à cheminer avec d’autres, des compagnons sur une route neuve que les colonisés devaient tracer par leur force propre, leur inventivité propre, leur irréductible volonté.

Bibliographie très sélective

1 – Contributions de Frantz FANON

FANON (Frantz), Œuvres, préface d’Achille M’Bembé, introduction de Magalie Bessone, Paris, La Découverte, 2011, 884 pages ;

FANON (Frantz), Ecrits sur l’aliénation et la liberté, Œuvres II, Jean Kalfa et Robert Young, éditeurs scientifiques, Paris, La Découverte, 2015, 677 pages ;

FANON (Frantz) Pour la Révolution africaine, Écrits politiques, Paris, 1956, F. Maspéro, Cahiers libres, 1964  et 1969, 199 pages ;

FANON (Frantz), Les damnés de la terre, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, F. Maspéro, Cahiers libres, 1961 et 1974 et La Découverte, 2003, préface d’Alice Cherki et postface de Mohamed Harbi, 313 pages ;

FANON (Frantz), Peau noire, masques blancs, préface Francis Jeanson, Paris, Le Seuil, coll. «Esprit», nouvelle édition coll. «Points», 1952, 1971 et 2015, 240 pages ;

FANON (Frantz), Sociologie d’une Révolution (L’an V de la Révolution algérienne), Paris, F. Maspéro,  1959, 1966 et 1968, 178 pages ;

FANON (Frantz), «La plainte du Noir, l’expérience vécue du Noir», Esprit, mai 1951, n°179, pages 657-750 ;

FANON (Frantz), «Africains et Antillais», Esprit, février 1955, pages 261-269 ;

FANON (Frantz), «Je ne suis pas esclave de l’esclavage», Esprit, février 1955, et 2006, 1 pages 172-173.   

2 – Critiques de Frantz FANON

AJARI (Imudia, Norman), Race et violence, Frantz Fanon à l’épreuve du postcolonial, Thèse sous la direction de Jean-Christophe Goddard, Toulouse 2, Le Mirail, soutenue le 20 septembre 2014, 343 pages ;

ANDOCHE (Jacqueline), Etude idéologique de l’œuvre de Frantz Fanon, Mémoire de maîtrise Histoire contemporaine, Toulouse 2, 1979, 169 pages ;

BASTO (Maria-Benedita), «Le Fanon de Homi Bhabah : ambivalence de l’identité et dialectique dans une pensée postcoloniale», Tumultes, 2008, 2, n°31, pages 47-66 ; 

BENARAB (Abdelkader), Frantz Fanon, homme de rupture, Paris, Alfabarre éditions, 2010, 85 pages ;

BENCHARIF (M. A.) RIDOUH (Bachir), «Docteur Fanon à votre arrive à la psychiatrie ?», V.S.T., Vie Sociale et Traitements, 2006, 1 n°89, pages 30-36 ;

BHABHA (Homi), «“Race », temps et révision de la modernité», in Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale (trad. de l’anglais), Paris, Payot, 2007 (1994), pp. 357-385 ;

BOUKMAN (Daniel), Frantz Fanon : traces d’une vie exemplaire, Paris, L’Harmattan, 2016, 48 pages ;

BOUVIER (Pierre), Fanon, Paris, éditions universitaires, 1971, 129 pages ;

CANONE (Justine), «Frantz Fanon, contre le colonialisme», Sciences Humaines, 2012, n°233, pages 58-63 ;

CAULET (Emeline), «Présence de Fanon, une pensée toujours en acte», Revue de l’association de culture berbère, 2009, n°62-63, pages 26-57 ;

CAUTE (David), Frantz Fanon, Paris, Seghers, 1970, 175 pages ;

CESAIRE (Aimé), «Hommage à Frantz Fanon», Jeune Afrique, édition des 13-19 décembre 1961 ;

CHAULET-ACHOUR (Christiane), Frantz Fanon : l’importun, préface Behja Traversac, Montpellier, Chèvre-feuille étoilée, 2004, 80 pages ;

CHERKI (Alice), Frantz Fanon, portrait, Paris, Seuil, 2000, 313 pages ;

CHEVRIER (Jacques), «La décolonisation et les dangers de la Négritude», Jeune Afrique, 6 décembre 2011 ;

CONFIANT (Raphaël), L’insurrection de l’âme : Vie et mort du guerrier-silex, Caraïbéditions, 2017, 392 pages ;

DELAS (Daniel), FRAITURE (Pierre Philippe), GENESTRE (Elsa), «A propos des œuvres de Frantz Fanon», Etudes Littéraires Africaines, 2012, 33, pages 81-99 ;

GENDZIER (Irène L.), Frantz Fanon. A critical Study, New York, Pantheon Books, Random House, 1973, traduction Edouard Deliman, Paris, Seuil, 1976, 285 pages ;

HADDAB (Mustapha), sous la direction de, Frantz Fanon, actes du colloque international, Alger,  6 et 7 juillet 2009, Alger, CNRPAH, 2011, 294 pages ;

HADDOUR (Azzedine), “Fanon dans la théorie postcoloniale”, Les temps modernes, 2006, 1, n°635-636, pages 136-138 ;

KALFA (Jean), YOUNG (Robert), Ecrits sur l’aliénation et la liberté, Paris, La Découverte, 688 pages ;

LONGUET (Adam), Frantz Fanon, un héritage à partager, Paris, L’Harmattan, 2013, 206 pages ;

MACEY (David), Frantz Fanon, une vie, Traduit de l’anglais par Christophe Jaquet et Marc Saint-Upéry. Paris : La Découverte, 2011, 600 pages ;

MEMMI (Albert), «La vie impossible de Frantz Fanon», Esprit, 9 septembre 1971, page 248 ;

MORNET (Jean), «Commentaire à la préface de Jean-Paul Sartre pour les damnés de la terre de Frantz Fanon», VST Vie Sociale et Traitements, 2006, 1, n°89, pages 148-153 ;

MOURAD (Yelles), «Fanon et la création artistique» Portulan : littératures, sociétés, cultures des Caraïbes et des Amériques noires, 1er octobre 2000, n° 3,  pages 235-250 ;

PHILIPPE (Pierre-Charles), Frantz Fanon l’héritage, suivi de Aimé Césaire, Frantz Fanon : portraits de décolonisés, Fort-de-France, K. éditions, 2010, 183 pages ;

RAZANAJAO (Claudine), L’œuvre psychiatrique de Frantz Fanon, thèse méd., Paris, Broussais, 1974, 52 pages ronéotypées ;

RAZANAJAO (Claudine), POSTEL (Jacques), «La vie et l'œuvre psychiatrique de Frantz Fanon», Sud/Nord, 2007 1 n° 22), pages 147-174 ;

RENAULT (Matthieu), Frantz Fanon : de l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Thèse de philosophie, sous la direction d’Etienne Tassin et de Sandro Mezzadra, Université de Paris 7 et de Bologne, 2011, 370 pages ;

VERGES (Françoise), «Nègre n’est pas. Pas plus que Blanc, Frantz Fanon, esclavage, race et racisme», Actuel Marx, 2005, 2, n°38, pages 45-63 ;

ZAHAR (Renate), L’œuvre de Frantz Fanon, colonialisme et aliénation, Paris, Maspéro, 1970, 124 pages.

Paris, le 19 juillet 2017, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
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Frantz FANON (1925-1961).

Frantz FANON (1925-1961).

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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 13:05

 «Je suis entré dans la littérature comme un météore, j’en sortirai par un coup de foudre» rongé par la syphilis ainsi se confiait en novembre 1890, Guy de MAUPASSANT à José Maria de HEREDIA (1842-1905). Guy de MAUPASSANT nous a légué une contribution littéraire énormément riche et presque sans précédent. En 1880, il fait paraître «Boule de Suif» qui connaît le succès. «Ce chef-d’œuvre profondément humain lui vaudra de la gloire» avait écrit Gustave FLAUBERT. Abandonnant l’Administration, Guy de MAUPASSANT partage sa vie entre les mondanités, d'innombrables conquêtes féminines, les croisières à bord de son yacht, le «Bel-Ami» et les voyages en Corse, en Algérie, en Italie, en Angleterre et en Tunisie.  De 1880 à 1890, il a écrit en moyenne trois livres par an, des contes, des romans, des nouvelles et plus de 200 chroniques en qualité de journaliste. Puis, une maladie du cerveau s’est abattue sur lui ; à demi fou, il a erré entre Paris et la Côte-d’Azur, avant d’être interné dans une maison de santé à Paris. Destinée angoissée à la fin prématurée, il meurt à 43 ans.

Écrivain fécond et particulièrement prolifique, disciple de Gustave FLAUBERT (1821-1880), Guy de MAUPASSANT a pu trouver sa voie. «Il s’agit de regarder tout ce qu’on veut exprimer assez longtemps et avec assez d’attention pour en découvrir un aspect qui n’ait été vu et dit par personne. Il y a tout dans l’inexploré.» lui disait son maître FLAUBERT pour le soumettre à un apprentissage de la nouveauté. Guy de MAUPASSANT a reconnu sa dette à l’égard de son mentor, tant sur le plan humain qu’artistique : «Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n’en est rien resté. Le Maître lisait tout, puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait ses critiques et enfonçait en moi, peu à peu, deux ou trois principes : «Si on a une originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager ; si on n’en a pas, il faut en acquérir une». Car la littérature est un dépassement, un véritable sacrifice : l’écrivain doit savoir rejeter tout ce qui ne lui est pas propre» écrit Guy de MAUPASSANT dans «Pierre et Jean». MAUPASSANT, écrivain de la réalité, qui se situe au confluent du réalisme de FLAUBERT et du naturalisme d’Emile ZOLA (1840-1902), toujours à la recherche d'un réalisme qui donne une vision personnelle du monde sans aucune attitude moraliste, emprunte certains procédés littéraires à chacun de ces grands maîtres. Ainsi, «Boule de Suif» est tiré d’un fait divers. En effet, il s’inspire souvent de faits qui ont existé ; il les modifie et les vivifie à son expression. «Son oeil est comme une pompe qui absorbe tout, comme la main d’un voleur toujours en travail. Rien ne lui échappe ; il cueille et il ramasse sans cesse ; il cueille les mouvements, les gestes, les intentions, tout ce qui se passe et passe devant lui ; il ramasse les moindres paroles, les moindres actes, les moindres choses» écrit MAUPASSANT «Sur l’eau». A ces données brutes, il y ajoute ses émotions, ses sensations, et surtout sa grande intelligence. On dit qu’il a manqué, parfois, à MAUPASSANT la tendresse, la fantaisie et les douces illusions. En tout cas, il a appris de ses maitres trois règles : regarder, observer et disséquer du regard avant d'écrire, le conteur rejette avec force, comme eux, le romantisme ainsi que le symbolisme avec ses excès de psychologisme. FLAUBERT se sépare des réalistes en ce que ceux-ci ne s’occupent que du fait brutal, tandis qu’il trouve, lui, qu’un fait par lui-même, ne signifie rien, que ce qui importe, c’est de comprendre la cause qui a amené l’effet. Observateur privilégié de la paysannerie normande, de ses malices et de sa dureté, MAUPASSANT élargit son domaine à la société moderne tout entière, vue à travers la vie médiocre de la petite bourgeoisie des villes, mais aussi le vice qui triomphe dans les classes élevées. Le déclin de sa santé mentale, avant même l’âge de trente ans, le porte à s’intéresser aux thèmes de l'angoisse et de la folie. Passant du réalisme au fantastique, Guy de MAUPASSANT refuse les doctrines littéraires. Comptant parmi les écrivains majeurs du XIXème siècle, il se rattache à une tradition classique de mesure et d’équilibre et s'exprime dans un style limpide, sobre et moderne. «Sa langue forte, simple, naturelle, a un goût de terroir qui nous la fait aimer chèrement. Il possède les trois grandes qualités de l’écrivain français, d’abord la clarté, puis encore la clarté, et enfin la clarté. Il écrit comme un bon propriétaire normand, avec économie et joie. Madré, matois, bon enfant, assez gabeur, un peu faraud, n’ayant pas honte de sa large bonté native, attentif à cacher ce qu’il y a d’exquis dans son âme, pleine de ferme et haute raison, point rêveur, peu curieux des choses d’outre-tombe, ne croyant qu’à ce qu’il voit, ne comptant que sur qu’il touche, il est de chez nous, celui-là ; c’est un pays» écrit Anatole France sur MAUPASSANT. Conteur inégalé, Guy de MAUPASSANT est un des écrivains français les plus lus. «Cette popularité dont jouit ainsi l´écrivain auprès d'un large public à travers le monde est sans doute due à la clarté et à la vivacité de la langue dénuée de tout maniérisme et de toute vulgarité» écrit Sven KELLER. Soucieux de garder son indépendance, l´écrivain s'est toujours refusé à se lier à quelque groupe politique, religieux ou social que ce soit.

Guy de MAUPASSANT a tenté de cacher sa vie en élevant un mur entre les hommes et lui. Il ne se mettait pas en scène dans ses livres, même s’il laisser percer ses émotions. Il ne dévoilait rien de ses méthodes de travail. Il avait une conception «hautaine» du métier d’écrivain, suivant René DOUMIC. MAUPASSANT pense que l’écrivain n’appartient au public que par son œuvre, indépendamment même des origines où elle sortie. Ainsi, il n’aimait pas la divulgation de ses photographies : «Je me suis fais une loi absolue, de ne jamais publier mes portraits toutes les fois que je peux l’empêcher. Les exceptions n’ont eu lieu que par surprise. Nos œuvres appartiennent au public, pas nos visages» écrit MAUPASSANT. Nous avons de nombreuses biographies sur cet auteur, dont les «Souvenirs de Guy de MAUPASSANT» recueillis avec l’aide de sa mère ; certains médecins, trahissant le secret médical, ont même publié des ouvrages sur sa maladie. Son valet de chambre de 1883 à 1893, François TASSART a écrit ses souvenirs sur son maître. TOURGUENIEV a ramené en Russie en 1881, un exemplaire de la «Maison Tellier» à TOLTSOI qui s’enthousiasma pour MAUPASSANT : «Malgré l’inconvenance et l’insignifiance du sujet traité, je ne pus ne pas constater chez son auteur l’existence ce qu’on appelle le talent ». Pour lui, le talent de MAUPASSANT «c’est un don d’attention qui lui permettait de découvrir dans les choses et dans les manifestations de la vie, les côtés qui leur sont propres qui restent invisibles aux autres hommes. Il possédait la beauté de la forme, c’est-à-dire, il exprimait clairement, simplement et artistiquement ce qu’il voulait dire». Cependant, TOLSTOI estime que MAUPASSANT est dépourvu du «don moral», c’est-à-dire cette faculté de distinguer le Bien du Mal. Les masses populaires sont décrites comme un ramassis de demi-brutes, mues seulement par la sensualité, l’animosité et la cupidité. Il faudrait associer l’idée sociale au perfectionnement de l’individu. TOLSTOI fait remarquer que MAUPASSANT ne décrit, dans ses récits, avec sympathie que les hanches et les gorges des servantes bretonnes, et avec le dégoût de la vie des travailleurs. Mais la lecture de «Une vie» fera changer d’avis au Comte TOLSTOI «une vie est un roman de premier ordre ; non seulement c’est la meilleure œuvre de Maupassant, mais aussi c’est le meilleur roman français depuis les Misérables». MAUPASSANT semble avoir répondu, par avance, aux objections de TOLSTOI le talent n’est pas une affaire de morale. Il faut tenter des voies nouvelles «le talent provient de l’originalité, qui est une manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et de juger» dit-il dans son «Pierre et Jean».

I – Maupassant, ses influences familiales et littéraires

Guy de MAUPASSANT naquît le 5 août 1850 au Château de Miromesnil, Tourville-sur-Arques, près de Dieppe (Seine-Maritime, Normandie), qui n’appartient pas à sa famille, mais que Mme Laure de MAUPASSANT (1821-1903) avait pris en location. Il décrira ce château dans «Une vie». Guy qui n’est né ni à Fécamp, ni à Sotteville, contrairement aux affabulations. Son frère, Hervé, né le 19 mai 1856, à Grainville-Tourville, est mort, à Antibes, le 13 novembre 1889, d’une insolation. Laure LE POITTEVIN, originaire de Fécamp, avait épousé le 9 novembre 1846, à Rouen, Gustave MAUPASSANT (1821-1900) d’une ancienne famille lorraine anoblie par l’empereur François, et établie en Normandie au milieu du XVIIIème siècle. En 1669, un certain Claude de MAUPASSANT, un officier de cavalerie d’un tempérament aventureux, se fait remarquer au siège Candie, et meurt en 1700 ; il est anobli. Gustave, le père de Guy, est un agent de change. De par ses origines nobiliaires, il n’en fait pas grand cas ; il a surtout fréquenté la petite bourgeoisie. «Ces petits bourgeois reparaîtront dans son œuvre, figures disgracieuses, âmes rétrécies par les préoccupations d’une vie mesquine et difficile» dira René DOUMIC.

Les parents se séparent en 1860. «En voila un de perdu pour moi, et doublement, puis qu’il se marie d’abord et ensuite va vivre ailleurs» écrit Gustave FLAUBERT, un ami de la famille. Après ses couches, Laure de MAUPASSANT alla s’installer à ETRETAT, un village de pêcheurs devenu une station balnéaire. C’est dans ce village mondain que le jeune Guy grandit. Guy parlait couramment le patois normand et cette connaissance du langage l’a certainement aidé à pénétrer ce peuple de pêcheurs et de paysans qui lui a tant inspiré de belles œuvres. «Je suis un paysan et un vagabond fait pour les cotes et les bois, et non pour les rues» dit MAUPASSANT. Les hommes, comme la nature, notamment les prairies, les falaises, la mer se prêtaient à développer en lui des qualités littéraires. Sa mère a été l’amie d’enfance entre 1830 et 1840, de Gustave FLAUBERT ; elle jouait avec son frère, Alfred, des comédies qu’écrivait cet auteur ; ce qui lui a donné une solide culture. Elle aimait les belles lettres et tenait à ce que Guy en prit aussi le goût. La Normandie et sa mère sont ses premiers éducateurs. La plupart de ses histoires normandes qui ont si forte saveur du terroir ont été suggérées par sa mère. «J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts et ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense, à ce qu’on mange, aux usages, comme aux nourritures, aux locutions locales, aux odeurs du sol, des villages et de l’air même» écrit Guy de MAUPASSANT dans «Le Horla». Laure l’arracha à ses galets, à ses poissons, et l’envoya à Yvetot, dans une institution religieuse. Mais Guy s’ingénia à tomber à tomber malade pour ne pas quitter sa mère. Guy deviendra pensionnaire au Lycée de Rouen. Elève conscient, il fut encouragé par Louis-Hyacinthe BOUILHET (1822-1869), poète, ami et conscience critique de FLAUBERT en lui suggérant Madame Bovary à partir d’un fait divers. A cette période, il compose des poèmes corrects, mais sans grande originalité.

Alors qu’il voulait entreprendre des études de droit à Paris, à la guerre de 1870, et quand la ville fut envahie, Guy de MAUPASSANT s’enrôla et marcha contre les Prussiens. Il recueillit pendant la campagne des impressions dont il allait tirer grand profit sur le plan littéraire (Boule de Suif, Madame Fifi). «Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d’armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n’était point de la troupe, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d’une allure molle, sans drapeau, sans régiment» écrit-il dans «Boule de Suif». La paix étant rétablie, Guy de MAUPASSANT, bachelier, accepte en 1872 un emploi au Ministère de la Marine et des Colonies. Voici défiler les bureaucrates malchanceux, défiants et potiniers, courbés par la besogne ingrate, ployés sous la terreur du chef, rattachés au seul espoir d’un avancement ou d’une revalorisation salariale, produits d’une dictature du pouvoir mesquin et despotique de la hiérarchie. Pendant près d’une dizaine d’années, alors que murît sa vocation d’écrivain réaliste, il mène une vie de plaisirs, fréquente les guinguettes et le milieu des canotiers des bords de Seine. Séducteur, il multiplie les aventures féminines. En 1877, il apprend qu’il est atteint de syphilis. En 1878, il sera employé au Ministère de l’Instruction publique. Il utilise les loisirs que lui accorde l’administration et le papier qu’elle lui confie à griffonner des sonnets que corrige Gustave FLAUBERT, son mentor. «Tu ne saurais croire, comme je le (Guy) trouve charmant, intelligent, bon enfant, sensé et spirituel. Bref, sympathique ! Malgré la différence de nos âges, je le regarde comme un ami, et puis il me rappelle mon pauvre Alfred (oncle de Guy) ! J’en suis même parfois effrayé, surtout qu’il baisse la tête en récitant des vers» écrit FLAUBERT en 1873 à Laure de MAUPASSANT. L’affection que porte Guy de MAUPASSANT à Gustave FLAUBERT, en raison de cette parenté intellectuelle est très grande : «il m’avait pris le cœur d’une façon inexprimable» disait-il. Garçon expansif, jovial et bon vivant, pourtant ses écrits dégagent le pessimisme, la tristesse et le dégoût de l’humanité. Aucun symptôme n’annonçait à l’époque, de façon précoce la catastrophe où sa raison a sombré. Il n’avait ressenti aucun trouble avant la maladie et la disparition de son frère Hervé. Son roman, «Le Horla» n’est pas une première manifestation de la folie, mais une pure imagination littéraire. En revanche, «Sur l’eau» qui suivit la maladie de son frère, trahit une bonne partie de son angoisse. MAUPASSANT, après une croisière en Méditerranée, et sans prétention de raconter, dit : «J’ai vu de l’eau, du soleil, des nuages et des roches une histoire, je ne puis vous raconter autre chose, et j’ai pensé simplement, comme on pense quand les flots vous berce, vous engourdit et vous promène».

Par son génie, Guy de MAUPASSANT a administré que l’image caricaturale d’un écrivain plus physique qu’intellectuel, véhiculée par Léon BLOY, Jean LORRAIN, Léon DAUDET et Jacques-Émile BLANCHE, a perduré. «Si ce gars normand à la forte encolure, au teint fleuri de gros cidre, m’avait consulté, comme tant d’autres, je lui aurai répondu : n’écrivez pas.» disait Léon DAUDET (1867-1942). En fait, et contrairement à ces préjugés sur les journalistes qui ne pourraient pas êtres des intellectuels, Guy de MAUPASSANT avait reçu une solide culture classique et possédait une importante bibliothèque. L’écrivain journaliste est incarné dans le roman «Bel-Ami». Chez MAUPASSANT, le protagoniste, Georges Duroy, n’est plus un écrivain, c’est à peine s’il parvient à rédiger un article. Il n’a pas non plus la naïveté attachante d’un Lucien de Rubempré. Duroy est un arriviste, un froid calculateur pleinement conscient que sa gloire et sa fortune ne peuvent être acquises qu’à force de ruse, d’impostures et par des moyens peu moraux. Avant «Bel-Ami», l’écrivain devient journaliste un peu malgré lui, il est entraîné dans cette carrière et le mode de vie qui lui est associé essentiellement par souci alimentaire, l’écriture journalistique s’avérant plus lucrative que ce que peut offrir le marché de la librairie à un jeune écrivain dont le nom demeure encore inconnu de la sphère littéraire parisienne. C’est cette fonction de la presse purement orientée vers la satisfaction des besoins matériels qui a entre autres contribué à dénuer de noblesse le travail de l’écrivain-journaliste. La pratique journalistique est envisagée métaphoriquement sous l’angle de la prostitution ; l’écriture monnayée, marchandée, devenant le symbole de la perdition des talents de l’homme de Lettres.

Par ailleurs, les écrits de Maupassant sont bien ancrés dans le XIXe siècle. Le journaliste, grand reporter, a en effet porté un regard critique sur son époque qui a inspiré la majeure partie de sa production littéraire. Son oeuvre n’est pas coupée de toute référence à l’Histoire et aux littératures française et étrangères. En particulier, Guy de MAUPASSANT a entretenu une relation ambiguë avec le Moyen Âge, qui l’a fasciné dans sa jeunesse au point qu’il y fit référence dans plusieurs poèmes et qu’il le prit pour cadre d’un drame historique en vers : La trahison de la comtesse de Rhune. Écrivain confirmé, il discrédite l’époque médiévale dans ses chroniques et ses contes, la représentant comme une période pleine de légendes stupides et d’obscurantisme religieux et l’exploitant comme un repoussoir et une source de comique et de parodie. Cependant, sa poétique s’est imprégnée du Moyen Âge et ses récits courts sont héritiers du fabliau, de la farce et de la sottie.

Hommes à femmes, comme ses contemporains du XIXème siècle, MAUPASSANT s’est arrogé le droit de tout dire et de tout écrire. Dans «Notre Cœur», notre écrivain considérerait la femme «comme un objet d’utilité pour ceux qui veulent une maison bien tenue et des enfants ; comme un objet d’agrément relatif pour ceux qui cherchent des passe-temps d’amour». Si la femme n’existait pas, Guy de MAUPASSANT l’aurait inventée pour la joie d’en être victime. «Les Gustave Flaubert, Guy de Maupassant et Emile Zola ont donc peint les amours moins nobles, celles qui se paient, comme celles, capricieuses, qui n’ont d’autre but que de tromper l’ennui et le mari» écrit Chantale GINGRAS. Tout comme son maître, FLAUBERT, Guy de MAUPASSANT aimait les maisons closes ainsi que les femmes mariées. MAUPASSANT rejetait farouchement l’idée du mariage : «Plus que jamais, je me sens incapable d’aimer une femme parce que j’aimerai toujours trop les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille lèvres et mille tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de ces êtres charmants et sans importance» écrit-il à Gisèle d’ESTOC, une bisexuelle qui ne craint pas d’afficher sa part de masculinité. Misogyne avoué, il ne cachait pas son mépris pour la gent féminine. Aussi, la littérature de Guy de MAUPASSANT reflète parfaitement sa joie de vivre et la femme n’est pas mise en valeur. Aussi, MAUPASSANT n’a eu pour les femmes qu’un regard affamé. «La gourmandise et l’amour sont les deux passe-temps les plus délicieux que nous ait donnés la nature» dit-il. Ainsi dans son «Saint-Antoine», le héros est bon vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il eût plus de soixante ans. Par conséquent, les femmes sont belles à croquer. Dans «Boule de Suif», la nourriture et les plaisirs charnels sont intimement liés. L’intrigue est essentiellement bâtie sur le rapport unissant la chair à la bonne chère. La femme devient un mets que l’on consomme et le repas se voit rattaché à l’acte sexuel, soit parce qu’il sert de prélude, soit parce qu’il en constitue la mise en abyme. «J’ai mangé de la chair de femme, c’est exquis, j’en ai redemandé» écrit MAUPASSANT à Mme LECONTE du NOUY. Dans «Pierre et Jean», la plage prend des airs d’étal où l’on expose la marchandise «Cette plage n’était qu’une halle d’amour où les unes se vendaient, les autres se donnaient» écrit MAUPASSANT. La prostituée ne demande pas à être cuisinée longuement, puisqu’elle cède ses faveurs à qui veut bien délier sa bourse. Ainsi, l’officier prussien trouve Boule de Suif, belle à croquer : «la femme, une de celles appelées galantes, était célèbre pour son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif. (…). Elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge».

II – Maupassant et son réalisme,

 

La contribution littéraire de Guy de MAUPASSANT est riche et variée : «Il est le grand peintre de la grimace humaine. Il peint sans haine et sans amour, sans colère et sans pitié, les paysans avares, les matelots ivres, les filles perdues, les petits employés abêtis par le bureau et tous les humbles en qui l’humilité est sans beauté comme sans vertu» écrit Anatole FRANCE. Ainsi, le «père Milon» est un recueil est riche en «contes cruels», qui abordent les gouffres noirs de l'être humain. On y rencontre aussi des histoires comiques. Les femmes y sont décrites comme menteuses, entièrement soumises à leur physiologie, et à leur intérêt amoureux. Les deux sexes sont incapables de se comprendre, affirme Guy de MAUPASSANT, grand lecteur d’Arthur SCHOPENHAUER. Les hommes ne sont pas présentés de manière plus optimiste : brutaux, naïfs, odieux. Il y a aussi les exclus de la vie ou de la société : vieilles filles, enfants naturels, drogués, prêtres, femme défigurée, aveugle, paralytique : l'homme est cruel envers les faibles. La guerre est l'expression favorite de cette cruauté, que dénonce la nouvelle «Le Père Milon». Il a une bonne connaissance de l’âme mondaine (Pierre et Jean, Notre Cœur, Fort comme la mort). Ses héros sont de petites gens, des artisans ou ruraux, des bureaucrates ou des boutiquiers, des filles ou des rôdeurs.

 

Guy de MAUPASSANT avait participé au «Groupe Médan» qui se réunissait chez Emile ZOLA, qui, dès 1860, avait eu l’idée de réunir autour de lui quelques amis, de former une société «artistique». «Un homme qui s’est institué artiste n’a pas le droit de vivre comme les autres» disait FLAUBERT. Les six écrivains concernés (ZOLA, MAUPASSANT, HUYSMANS, CEARD, HENNIQUE, ALEXIS), inspirés par le naturalisme, n’ont en commun entre eux que «la sincérité, le culte des lettres et l’amour des lettres» écrivent Léon DEFFOUX et Emile ZAVIE. Les soirées de Médan entretenaient une fière intellectuelle, et cette excitation, pensait Guy de MAUPASSANT,  «le préparait pour comprendre, pénétrer, exprimer la vie, notre vie si tourmentée et si courte». Certains contes de MAUPASSANT ont été présents devant le Groupe de Médan.

 

Cependant, le véritable début littéraire de Guy de MAUPASSANT date d’avril 1880 quand il publie «Des Vers», avec une préface de Gustave FLAUBERT : «C’est donc vrai ? J’avais d’abord cru à une farce. Mais, non je m’incline. (…) ; La moralité dans l’art. Ce qui est beau est moral ; voila tout selon moi» écrit FLAUBERT. Dans son recueil «Au bord de l’eau», il relate une idylle réaliste et sensuelle entre un canotier et une blanchisseuse :

«J’ai pris de l’eau et je baisai ses doigts ; elle trembla

Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande

Et de thym dont son linge était tout embaumé.

Sous ma bouche ses seins avaient un goût d’amende

Comme un laurier sauvage ou le lait fumé

Qu’on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres

Elle se débattait ; mais je trouvais ses lèvres !

Ce fut un baiser long comme une éternité

Qui tendit nos deux corps dans l’immobilité».

Gustave FLAUBERT est enthousiaste pour «Boule de Suif» et dira «Cela est d’un maître. C’est bien original de conception, entièrement bien compris et d’un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la conception est forte. Bref, je suis ravi». Gustave FLAUBERT meurt le 8 mai 1880, mais son poulain a déjà prit de l’envol. Gustave FLAUBERT, avec son approche désabusée du monde, a révélé à MAUPASSANT les ridicules de la société bourgeoise contemporaine, devant lesquels l’artiste n’a d’autre choix que d’observer et de raconter, d’être celui «qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut» écrit FLAUBERT. Guy de MAUPASSANT quitte l’Administration, et comme son «Bel-Ami », on peut dire : «il se sentait dans les membres d’une vigueur surhumaine, dans l’esprit une révolution invincible et une espérance infinie». «Boule de Suif»  marque l’aboutissement d’une première période. Guy de MAUPASSANT trouve une tonalité singulière, celle du conteur. Son engagement dans la forme littéraire de la nouvelle paraît d’autant plus définitif qu’elle lui permet en fait de recycler une part essentielle de ce qu’il a appris dans ses essais poétiques et au théâtre. L’écrivain désormais renonce à ajuster des rimes et des strophes, à construire des pièces.  Mais il développe un accent lyrique dans la description des paysages, il cisèle des dialogues et fonde la fiction romanesque sur une succession de courtes scènes.

Guy de MAUPASSANT a écrit 6 romans qui ont marqué la littérature française (Une vie, 1883 ; Bel-Ami, 1886 ; Mont-Oriol, 1887 ; Pierre et Jean, 1888 ; Fort comme la mort, 1889 ; Notre cœur, 1890). Dans «une vie», sans doute un de ses meilleurs romans, MAUPASSANT relate une vie détruite, la vie d’une femme innocente et charmante, et détruite par sa sensualité et sa beauté qui suscite la convoitise. Le fiancé trompe et abuse de la jeune fille en idéalisant le discours le plus grossier. Dans sa contribution littéraire, Guy de MAUPASSANT se passionne pour la petite bourgeoisie d’employés, ces gens médiocres et bornés, dévorés par la convoitise et l’héritage. Les héros de MAUPASSANT, petits bourgeois, paysans, fêtards ou gens du monde, manquent complètement de ressort. La psychologie de l’auteur fouille dans nos pauvres désirs, nos mesquines aspirations. Dans son roman majestueux «Une vie», et composé de 14 chapitres, il relate les rêves et les désillusions de Jeanne, la fille d'un baron  qui n'a longtemps imaginé sa vie qu'au travers du prisme idéalisant de ses rêves. A 17 ans, Jeanne quitte le couvent de Rouen où elle est rentrée à l’âge de 12 ans et regagne en compagnie de son père et sa mère, le château des Peuples, sur la côte normande, près  d’Yport, l’ancienne propriété familiale où elle a passé son enfance. Un soir, un pêcheur travaillant pour le baron propose à Jeanne et à Julien une promenade en mer jusqu’à Etretat. Pour la première fois, Jeanne et le vicomte échangent des propos intimes. Le soir, Jeanne repense à cette journée et aux sensations nouvelles qu’elle a connues au contact du vicomte. Elle se prend à rêver au jeune homme. La nuit de noces offre à Jeanne ses premières désillusions. Julien la possède avec brutalité puis s’endort grossièrement. Jeanne, elle, médite seule, choquée et désenchanté. a vie de Jeanne est monotone. Elle s’ennuie et se dit que le bonheur tant désiré est déjà du passé. Julien décide d'abandonner le lit conjugal. Jeanne le regarde maintenant comme un étranger. Il règne en despote et se montre perfide, avare et vaniteux. Jeanne qui attend un enfant découvre que son mari la trompe avec la domestique et tente de se suicider. Les amants se suicident et Jeanne, ruinée, est contrainte de vendre le château.

Pour son second roman, «Bel-Ami», paru en 1885, MAUPASSANT brosse cette figure d’homme sans scrupules, ces arrivistes heureux sur terre, brillants et bruyants, mais il nous montre aussi, sous leur sourire imposé, la grimace de l’inquiétude, l’angoisse de voir s’écrouler la façade derrière laquelle ils dissimulent la misère de leur existence de luttes et de mensonges. «Bel-Ami» est publié d’abord sous forme de feuilleton dans «Le Gil-Blas», et MAUPASSANT paraissait au début pessimiste pour son succès : «Ce livre m’a empêché d’aller à Etretat, car je me remue beaucoup pour en activer la vente, mais sans grand succès. La mort de Victor Hugo lui a porté un coup terrible» dit-il dans une lettre de juillet 1885 à sa mère. Pour certains journalistes qui se sont sentis visés «Bel-Ami» est un roman «répugnant» ou «un océan de boue». D’autres critiques sont plus enthousiastes : «Guy de Maupassant est un artiste, et son roman, une œuvre d’art». «Bel-Ami, c’est moi» avait lancé à la cantonade, MAUPASSANT, romancier de soi-même. MAUPASSANT face aux critiques s’explique sur son héros «Ce n’est pas la vocation (de journaliste) qui l’a poussé. J’ai soin de dire qu’il ne sait rien, qu’il est simplement affamé d’argent et privé de conscience. (…). La presse est une sorte d’immense République qui s’étend de tous les côtés, où l’on trouve de tout, où on peut tout faire, où il est facile d’être un honnête homme que d’être un fripon. (…). Il n’a aucun talent. C’est par les femmes seuls qu’il arrive». Ce roman brillant et animé brosse ses premières années de vie parisienne et littéraire, le jeu des ambitions discrètes et des convoitises brutales. A la croisée du réalisme et du naturalisme, «Bel-Ami», le parcours du héros de ce roman, Duroy, dans le milieu du journalisme, de la politique et des affaires, est fidèle au contexte littéraire, historique et culturel du XIXème siècle. Les deux thèmes fondamentaux du roman sont le comportement prédateur de Duroy à l’égard des femmes qui semblent toutes succomber à son charme, et sa préoccupation principale est la réussite par l’argent. Le héros utilise les femmes pour son plaisir et sa réussite. C’est un être sans morale, un être de désir, encore et toujours. «Tout ce qui est bon a péri et périt dans notre société qu’elle est débauchée, insensée et horrible» dit-il. Guy de MAUPASSANT définit son esthétique, fondée sur une observation minutieuse qui ne refuse cependant pas une interprétation personnelle : «Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même» dit-il. «Le but du romancier n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des choses» dit MAUPASSANT.

Guy de MAUPASSANT est un conteur hors pair : «Nous avons cru plus juste de le considérer surtout comme un conteur. (…) Les qualités que nous reconnaissons au faiseur de roman se retrouvent chez le nouvellier, il en est d’autres, inhérentes à cette forme raccourcie et intensifiée de la fiction que Maupassant posséda à un degré exceptionnel ; en sort que cet art particulier multiplie les aspects de son talent. On peut dire en résumé, que la clarté et la force, la simplicité et le naturel, la sobriété et la netteté, l’originalité et la saveur de terroir, l’intelligence ironique et pittoresque des choses, la brièveté, l’impersonnalité et la précision narrative, et enfin l’art serré et savant de la composition donnent à ses récits quelque chose de définitif et d’achevé qui est le propre de l’art de conter» dit Eugène GILBERT. Il a écrit plus de trois cents contes qu'il réunit en une quinzaine de recueils (la Maison Tellier, 1881 ; les Contes de la bécasse, 1883 ; Miss Harriet, 1884 ; la Petite Roque, 1886). Ainsi, dans les «Contes de la bécasse» il raconte l’histoire d’un vieux baron, roi des chasseurs, devenu infirme, il ne pouvait plus que tirer des pigeons de sa fenêtre. Le reste du temps, il lisait. Mais, homme aimable, devenu lettré, il adorait les contes, les petits contes polissons que lui racontait ses visiteurs. Chaque année lors de la saison des chasses, il réunit ses amis et met sur le col d'une bouteille un tourniquet sur lequel il ajoute le crâne d'une bécasse, en faisant pivoter la bouteille, le bec de l'oiseau désigne un de ses amis qui doit raconter une histoire, un «conte de la bécasse». La «Maison Tellier» rendit encore plus célèbre MAUPASSANT. Il y a ainsi, dans la carrière de tous les grands écrivains, un chef-d’œuvre qui les révèle tout à coup. Sans doute «La Maison Tellier» n’est pas un livre pour les âmes prudes, et le sujet en est scabreux, mais c’est une étude poignante et profondément humaine, écrite avec toute la  finesse et la beauté du langage français. Madame Tellier, appelée Madame dans le texte, est une veuve sans enfants qui a hérité de la maison de prostitution qui porte son nom, qu’elle dirige sans aucune honte : «Elle avait accepté cette profession absolument comme elle serait devenue modiste ou lingère». Elle a su donner un air respectable à son établissement et fait régner la paix entre les pensionnaires grâce à «sa sagesse conciliante et à son intarissable bonne humeur». Malgré son physique avenant, elle refuse toutes les propositions masculines. Dans «Miss Harriet», c’est histoire de l'amour tragique d'une anglaise échouée on ne sait pourquoi dans un bourg de Normandie où elle fait de longues promenades, et témoigne de son amour pour Dieu et pour la nature. Des 12 contes de Maupassant surgit un pays, la Normandie de son adolescence. "Ces coins du monde délicieux qui ont pour ses yeux un charme sensuel" sont les falaises du Pays de Caux, la jetée du port du Havre, un lever de soleil éclatant sur la mer, les rives de la Seine. Ces paysages sont animés : paysans, bourgeois, fonctionnaires y vivent et meurent de trop aimer ou d'être mal aimés. Ils traînent comme des boulets leurs regrets ou leur avarice. L'égoïsme est roi. Le peintre en admiration devant BENOUVILLE ne s'aperçoit pas de l'amour qui mine le cœur de Miss Harriet. On renvoie le beau Maze, quand on a obtenu de lui ce que l'on voulait : un enfant, pour hériter. Chaque conte est un drame. L'issue n'est pas toujours malheureuse, mais la conscience de chacun a été mise à nu avec l'ironie et la lucidité des grands conteurs.

 

Les écrits de Guy de MAUPASSANT témoignent d’un imaginaire historique, celui de la guerre franco-prussienne de 1870. Avec une dose d’ironie, on désigne l’ennemi à tuer. MAUPASSANT met en scène «des identités hybrides où se mêlent qualités et défauts des dominés et des dominants, le romancier va en effet quitter l’échiquier ethnique et dépasser la question des identités nationales pour s’attaquer non pas aux Allemands ou aux Français en particulier, mais à la nature humaine en général et à sa propension à la barbarie» écrit, Véronique CNOKAERT. Boule de suif et Saint-Antoine, représentent respectivement une bourgeoisie et une paysannerie françaises pleutres et soumises, ces classes sociales n’épousant pas le patriotisme français de l’époque. «Boule de Suif», une histoire authentique, raconte la mésaventure de quelques citoyens normands décidés à se rendre au Havre et retenus contre leur gré dans une auberge lors d’une halte par un officier allemand qui leur interdit de partir aussi longtemps que Boule de suif, prostituée de son état, refuse de se donner à lui. Boule de suif ait mis de côté sa «résistance indignée» et qu’elle ait cédé, pour libérer ses compatriotes, aux avances sexuelles de l’officier assimilables à un viol, la glorification promise n’arrivera pas et la jeune femme se verra, par l’ensemble des protagonistes, rejetée et ignorée comme «une chose malpropre et inutile». À leurs yeux, la jeune femme est deux fois coupable : d’une part, d’être prostituée et d’autre part, de s’être «salie» au contact de l’ennemi. La nouvelle «Saint-Antoine» met en scène un paysan prénommé Antoine qui, pour mieux prouver son opposition à l’occupation prussienne, considère, avec tout le village d’ailleurs, le jeune soldat prussien qui loge chez lui comme un cochon, et s’autorise ce faisant à le gaver, transformant par le fait même le militaire en «bête à tuer». La cohabitation entre Antoine et le Prussien se termine le jour où, à la suite du refus du jeune Prussien de manger davantage, s’engage une lutte entre les deux hommes, au terme de laquelle le paysan assassine le soldat. Par peur des représailles, Antoine cache son crime, mais alors que jusque-là il faisait figure de résistant, sa crainte de la mort le transforme en ennemi de la nation puisqu’il laissera un innocent, «un vieux gendarme en retraite», se faire fusiller à sa place.

 

Ami d’Emile ZOLA et disciple de Gustave FLAUBERT, Guy de MAUPASSANT fait partie de l’école naturaliste et réaliste. Son récit se fait remarquer par la profondeur de l’analyse, la vérité des caractères, pris sur le vif de la nature, l’originalité de la forme qui la distinguait des autres nouvelles. Il avait une connaissance du cœur humain hautaine et impitoyable. «Le trait dominant et le plus précieux du talent de Guy de MAUPASSANT, la personnalité, surtout, s’est manifestée de suite, dès ce début et a aussitôt été apprécié du public. Une connaissance du cœur humain empreinte d’une étonnante maturité, du cœur humain avec ses bassesses, son égoïsme, ses faiblesses,  rayonnait déjà dans le premier récit du jeune auteur (Boule de Suif)», écrit Stanislas RZEWUSKI. Ainsi, dans son roman, «Une vie», l’héroïne, Jeanine de Vaux, vient de finir ses études dans un pensionnat : elle revient chez ses parents, des propriétaires normands de la moyenne bourgeoisie. Son âme est remplie des roses espoirs de la jeunesse. Comme un oiseau échappé à la cage, Jeanine aspire à la vie, à l’action, au printemps souriant du monde. Mais elle est animée de passions si vraies, si pathétiques et déchirantes que ses rêves sont menacés. Dans certaines nouvelles, comme «Madame Tellier», Guy de MAUPASSANT utilise la même technique littéraire : il prend la créature la plus déchue moralement ou matériellement ; il esquisse toute l’horreur de sa chute ; et, puis, en elle, il découvre quelque chose de plus pur, quelque chose qui fait grandir l’âme humaine. Jeanine, dans «une vie» est fille de gens ruinés, mais d’une condition matérielle encore assez indépendante, de gens excellents, mais nuls au point de vue moral. Elle se marie avec un voisin qu’elle connaît fort peu. Mais tout n’est que bigotisme, égoïsme et étroitesse d’esprit.

 

 

III – Maupassant et son pessimisme

Les livres de MAUPASSANT sont le reflet de sa vie. Lorsqu’on parcourt l’œuvre de MAUPASSANT on est saisi par un sentiment d’effroi, d’angoisse ou par cette peur irrationnelle. «J’ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste. D’où ces influences mystérieuses qui changent en découragement notre bonheur et notre confiance en détresse. On dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux. Je m’éveille plein de gaité, avec des envies de chanter dans la gorge. Pourquoi ? Je descends le long de l’eau, et soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait chez moi» «dit-il dans «Le Horla».  MAUPASSANT a vu la peur ; il l’a bien comprise et intégrée dans sa fantaisie d’artiste, avec un talent d’observateur génial. Mais cette brillante prestation sur la peur est aussi de l’évolution de sa vie pathologique de l’écrivain que sa contribution littéraire reflète. En effet, toute l’œuvre de cet auteur est dominée par la hantise de la mort. Derrière tout ce qu’on regarde, c’est la Mort qu’on aperçoit. «Si on y songeait, si on n’était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fou» écrit-il dans «Fort comme la mort». L’angoisse de la mort s’impose finalement comme un thème dominant et qui résume les autres, de la hantise du vice féminin à la piété pour les êtres faibles (Miss Harriet, 1884), de la fascination de la débauche à la dénonciation de l’hypocrisie (Bel-Ami). Ses personnages partagent le goût de la solitude et de la nuit et apparaissent comme des sages désenchantés et sereins que l'angoisse va lentement ravager. Mais ce pessimisme est aussi un appel à la vie, pour rendre le monde meilleur. Ayant suivi les cours de Jean-Martin CHARCOT, Guy de MAUPASSANT étudie si bien les diverses aberrations de l'esprit qu'on dira qu'il brosse dans ses contes un tableau complet de nosographie psychiatrique. Guy de MAUPASSANT admet que la volonté des hommes se plie à une fatalité qui lui est supérieure, suivant le principe d’une illusion universelle. Il a repris à son compte la doctrine du pessimisme formulée par Arthur SCHOPENHAUER, dans son ouvrage majeur, «Le monde comme volonté et représentation». Dans une nouvelle (Auprès d’un mort, 1883), l’écrivain raconte une veille imaginaire auprès du cadavre du philosophe allemand : «Il a renversé les croyances, les espoirs, les poésies, les chimères, détruit les aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué l’amour, abattu le culte idéal de la femme, crevé les illusions des cœurs, accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite». Le sentiment du néant, s’il naît chez MAUPASSANT d’une déception infligée par les autres et l’univers extérieur, se retourne finalement contre celui qui l’éprouve. La solitude conduit le personnage principal du «Horla» à douter de sa propre existence, suivant un processus de dédoublement dont l’écrivain peut avoir observé les progrès sur lui-même «J’ai envoyé aujourd’hui le manuscrit du Horla (…). Vous verrez que tous les journaux publieront que je suis fou. A leur ais, ma foi, je suis saint s’esprit, et je savais bien ce que je faisais. C’est une œuvre d’imagination qui frappera le lecteur et lui fera passer plus d’un frisson dans le dos, car c’est étrange» dit MAUPASSANT à François TASSART, son valet de chambre.

Les angoisses de Guy de MAUPASSANT sont cependant bien réelles. «Né avec la plus admirable organisation qui fût, pour penser, aimer, agir, dans le sens de ce que nous appelons (..) l’Idéal, Maupassant aurait pu être heureux. Mais la maladie est intervenue. Congénitale ou adventice, elle a faussé les touches délicates de ce puissant clavier cérébral qui était le sien. Elle a assombri son âme, en troublant sa vie» écrit Léon GESTUCCI. Souffrant de migraines nerveuses et de la syphilis, abusant de l'éther pour combattre ses maux de tête, l'écrivain alterne périodes de grande fatigue et dépressions. À partir de 1891, il cesse d'écrire, en proie à des hallucinations visuelles qui le conduisent à la folie. Tentant de se trancher la gorge dans la nuit du 1er au 2 janvier 1892, il meurt le 6 juillet 1893 de paralysie générale, après avoir été interné dans la clinique du docteur Emile BLANCHE, à Passy, maintenant rattaché à Paris 16ème. Il repose au cimetière de Montparnasse, à 26ème division, à Paris.

Ne sachant plus où est-ce qu’il habite, Guy de MAUPASSANT s’interroge dans son «Bel-Ami» : A quoi se rattacher ? Vers qui jeter des cris de détresse ? Il invoque MONTESQUIEU : «Toutes nos croyances ne viennent que des conditions d’existence où nous nous trouvons depuis le simple préjugé mondain jusqu’à ce que nous appelons «les Vérités Eternelles ». Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. (…). Rien n’est vrai, rien n’est sûr. Et encore nous n’avons pour observer ces instruments trompeurs, qu’un point insignifiant dans l’espace, sans notion de tout ce qui l’entoure, et qu’au moment insaisissable dans la durée sans soupçon de ce que fut ou de ce qui sera ! Et penser qu’un être humain, si songeur, si tourmenté, n’est qu’un imperceptible grain de la poussière de vie semée sur notre petite terre qui n’est elle-même qu’un grain dans la poussière des mondes». A sa question à quoi pouvons-nous croire ? MAUPASSANT répond : «Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs promesses égoïstes, monstrueusement bêtes. La mort seule est certaine».

Emile ZOLA, ayant connu en 1874, Guy de MAUPASSANT chez FLAUBERT, vantera sur sa tombe «la santé triomphante» de son oeuvre et de rajouter : «Et, dans la suite des temps, ceux qui ne le connaîtront que par ses œuvres l'aimeront pour l'éternel chant d'amour qu'il a chanté à la vie».

Bibliographie très sélective

1 – Contributions de Guy de Maupassant

MAUPASSANT (Guy) de, Au soleil, Paris, Victor-Havard, 1884, 297 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Bel-Ami, Paris, Louis Conard, 1885 et 1910, 587 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Boule de suif, composition de François Thévenot, gravures sur bois de A. Romagnol, Paris, Armand Magnier, 1897, 110 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Clair de lune, Paris, éditions Monnier, 1884, 117 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Contes choisis, illustrations G. Jeanniot, Paris, Librairie Illustrée, 1886, 278 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Contes de la bécasse, Paris, Victor-Havard, 1894, 298 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Contes du jour et de la nuit, illustration P. Cousturier, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, Non daté, 354 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Des Vers, préface de Gustave Flaubert, Paris, Victor-Havard, 1884, 214 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Etudes sur Gustave Flaubert, Paris, éditeur non indiqué, 1900, 64 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Fort comme la mort, Paris, Paul Ollendorff, 1889, 353 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, L’inutile beauté, Paris, Victor-Havard, 1890, 338 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, La main gauche, Paris, Paul Ollendorff, 1889, 315 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, La maison Tellier, Paris, Victor-Havard, 1881, 308 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, La vie errante, Paris, Paul Ollendorff, 1890, 233 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le colporteur, Paris, Paul Ollendorff, 1900, 344 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le Horla, Paris, Paul Ollendorff, 1887, 354 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le père Milon et autres histoires, bibliothèque électronique du Canada, 2011, 191 pages et Paris, Gallimard, Folio, 2003, 240 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le rosier de Madame Husson, Paris, Librairie Moderne, 1888, 312 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Les dimanches d’un bourgeois de Paris, dessins Géo Dupuis, gravures en bois de G. Lemoine, Paris, Société d’études Littéraires et Artistiques, Paul Ollendorf, 1901, 188 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Les sœurs Rondoli, illustrations René Lelong, gravures en bois de G. Lemoine, Paris, Société d’éditions Littéraires et Artistiques, Paul Ollendorff, 1904, 304 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Mademoiselle Fifi, nouveaux contes, Paris, Paul Ollendorff, 1898, 314 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Miss Harriet, Paris, Victor-Havard, 1884, 348 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Monsieur Parent, Paris, Paul Ollendorff, 1886, 315 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Mont-Oriol, Paris, Victor-Havard, 1887, 359 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Notre Coeur, Paris, Louis Conard, 1890, 311 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Petite Roque, la peur, les caresses, Paris, Louis Conard, 1886, 288 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Pierre et Jean, Paris, Paul Ollendorff, 1888, 275 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Sur l’eau, Paris, Paul Ollendorff, 1904, 240 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Toine, Le père Judas, Paris, Louis Conard, 1888, 279 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Une vie, Paris, Victor-Havard, 1883, 337 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Yvette, Paris, Victor-Havard, 1885, 291 pages.

2– Critiques de Guy de Maupassant

ALBALAT (Antoine), Souvenirs de la vie littéraire, Paris, G. CRES, 1924, 234 pages, spéc 183-193 ;

ANATOLE (France), La vie littéraire, Paris, Calmann-Lévy, non daté, 372 pages, spéc. pages 47-58 ;

BENHAMOU (Noëlle), «Le Moyen-Age dans l’œuvre de Guy de Maupassant, histoire, légende, poétique», Etudes Littéraires, 2006, vol 37, n°2, 133-149 pages ;

BOREL (Pierre), FONTAINE (Léon), Le destin tragique de Guy de Maupassant (la trahison de la Comtesse de Rhune, pièce en 3 actes), Paris, éditions de France, 1927, 212 pages ;

BURY (Mariane), La poétique de Maupassant, Paris, S.E.D.E.S. (Littérature), 1994, 304 pages ;

CLOUZET (Gabriel), «Guy de Maupassant», Portrait d’Hier, 15 novembre 1910, n°41, pages 130-160 ;

CNOKAERT (Véronique), «Portrait de l’ennemi : le Prussien, la prostituée et le cochon», Etudes Françaises, 2013, vol 49, n°3, pages 33-46 ;

COUTURE (Maude), «L’écrivain journaliste au XIXème siècle : un être duel», Québec Français, 2012, 166, pages 22-24 ;

DEFFOUX (Léon), ZAVIE (Emile), Le groupe de Médan, suivi de deux essais sur le naturalisme, Paris, Payot, 1920, 310 pages, spéc «Guy de Maupassant, romancier de soi-même», pages  51-76 ;

DOUMIC (René), Portraits d’écrivains, Paris, Perrin, 1909, 316 pages, spéc pages 44-83 ;

FLAUBERT (Gustave), Correspondances (1877-1880), Paris, Le Club de l’Honnête Homme, 1975, 588 pages (correspondances avec Laure et Guy de Maupassant) ;

GICQUEL (Alain-Claude), Maupassant, tel un météore, Paris, Le Castor Astral, 1993, 265 pages ;

GILBERT (Eugène), Le roman en France pendant le XIXème siècle, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1900, 470 pages, spéc pages 437-442 ;

GILLE (Philippe), La bataille littéraire, Paris, Victor-Havard, 1894, 349 pages, spéc. sur Maupassant pages 1-10 ;

GINGRAS (Chantale), «Bonne table, bonne chair, Guy de Maupassant et l’appétit sexuel»Québec Français, 2002, 126, pages 43-47 ;

GISTUCY (Léon), Le pessimisme de Maupassant, Lyon, L’office Social, 1909, 35 pages ;

GRANGIER (Louis), L’œuvre de Maupassant, Paris, G. Camproger, 1893, 46 pages ;

HERMANT (Abel), Essai de critiques, Paris, Bernard Grasset, 1913, 404 pages ;

HOLLIER (Robert, Docteur), La peur et les états qui s’y rattachent dans l’œuvre de Maupassant, Lyon, Imprimeries Réunies, 1912, 90 pages ;

KELLER (Sven), Maupassant, un météore dans le ciel littéraire de l’époque, Paris, Publibook, 2012, 246 pages ;

LACASSAGNE (Zacharie, docteur), La folie de Maupassant, Toulouse, Gimet-Pisseau, 1907, 52 pages ;

LEROY-JAY (Hubert), Guy de Maupassant, mon cousin, éditions Bertout, La Mémoire Normande, 1993, 77 pages ;

LUMBROSO (Albert) Comte de, Souvenirs sur Maupassant, Rome, Bocca Frères, 1905, 708 pages ;

MEYNIAL (Edouard), La vie et l’œuvre de Guy de Maupassant, Paris, 1906, société du Mercure de France, 312 pages ;

MILLET (Claude) «Le légendaire dans l’oeuvre de Maupassant», Études normandes, 1994, 43ème année, n°2, pages 82-90 ;

NEVEUX (Pol), Guy de Maupassant, étude, Paris, Louis Conard, 1908, 92 pages ;

NORMANDY (Guy),  Une anthologie de l’oeuvre de Guy de Maupassant : étude bio-bibliographique, anecdotique, critique et documentaire, Paris, non daté, Albert Mericant, 187 pages ;

PILLET (Maurice, le docteur), Le mal de Guy de Maupassant, Paris, Lyon, Librairie, médicale, scientifique et industrielle, 1911, 206 pages ;

RZEWUSKI (Stanislas), Etudes littéraires, Paris, Librairie de la Revue Indépendante, 1888, 285 pages, spéc 195-285 ;

TASSART (François), Souvenirs sur Guy de Maupassant, de François, son valet de chambre (1883-1893), Paris, Plon-Nourrit, 1911, 314 pages ;

TOLSTOI (Léon), Zola, Dumas, Maupassant, traduction E. Halperine-Kaminsky, Paris, Léon Chailley, 252 pages, spéc pages 93-168.

Paris, le 14 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

«Guy de MAUPASSANT (1850-1893), conteur, écrivain réaliste et pessimiste, grand peintre de la grimace humaine», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 19:46

Les 18 et 19 décembre 1964, les cendres de Jean MOULIN sont transférées au Panthéon et André MALRAUX l'intronise comme héros éponyme de la Résistance. Jean MOULIN, arrêté par Klaus BARBIE, à Caluire, le 21 juin 1943, meurt de ses tortures qu’il a subies le 8 juillet 1943. Chef respecté, il est mort en martyre sans avoir parlé «Max (nom de résistant de Jean Moulin), pur et bon compagnon de ceux qui n’avaient foi qu’en la France, a su mourir héroïquement, pour elle» écrira le général de GAULLE. Il a accepté de mourir pour une grande et belle idée de la France. En ne parlant pas sous la torture, il a racheté les lâchetés et trahisons de nombreux Français pendant cette période noire de notre Histoire qu'a été l'Occupation. «Que ce pays de liberté et de justice sache qu’il est urgent que le sens du devoir civique l’emporte sur l’esprit de parti» écrit Laure MOULIN. Le cercueil est d’abord transféré au Panthéon, de GAULLE honore son représentant en France en 1942 et 1943 ; cet homme de gauche, républicain et grand serviteur de l’Etat. Le cercueil est veillé. André MALRAUX prononce son célèbre discours conclu par le Chant des Partisans. André MALRAUX a immortalisé Jean MOULIN et en a fait un héros mythique et inaccessible, mais a libéré en même temps des énergies destructrices.  «Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Jean Moulin avec ton terrible cortège.  Avec ceux qui sont morts dans les caves, sans avoir parlé, comme toi ; et, même, ce qui est peut-être le plus atroce, en ayant parlé, avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombés sous les crosses. (…). Aujourd’hui, jeunesse puisse-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ces lèvres qui n’ont jamais parlé ; ce jour-là elle était le visage de la France» dit MALRAUX. Dans un contexte de rassemblement après la guerre d’Algérie et de pré-campagne électorale, le général de GAULLE voulait se souvenir du combat de la Résistance contre l’oppresseur nazie. Le nom de Jean MOULIN restera à jamais vivant malgré un long procès en diffamation, qui tente de détrôner le héros. Avec plus de 300 établissements scolaires portant son nom, des centaines de plaques et des monuments, le souvenir de Jean MOULIN demeure.

I – Jean MOULIN, une jeunesse méridionale et républicaine

Jean MOULIN est le 20 juin 1899 à Béziers, dans le département de l’Hérault. Son père Antoine-Emile MOULIN (1857-1938) dit Antonin, y enseigne les lettres classiques, puis l’histoire au lycée Henri IV. Radical-socialiste, dreyfusard, fondateur de la société biterroise des droits de l’homme et membre du Grand Orient de France, Antoine MOULIN est un élu local (conseiller municipal et adjoint au maire de Béziers, puis conseiller général en 1913). Antonin défend les valeurs d’égalité entre tous les citoyens et de solidarité envers les plus démunis face à une monarchie jugée élitiste et dépassée. L’énergie que le père de famille met à diffuser ses idées lors des réunions publiques pour le compte du parti républicain radical et radical-socialiste a pour ses enfants valeur d’exemple. «Je porte en moi un atavisme républicain, que m’ont transmis, à défaut d’autre héritage, ceux des miens, qui dans la plus grande dignité, m’ont précédé dans la vie publique. Je n’oublierai pas que mon arrière grand-père paternel était (en 1851) traîné en prison par les sbires du prince-président, pour avoir protesté avec indignation contre l’infâme coup de force» dit Jean MOULIN. Sa famille, originaire de Saint-Andiol, près d’Avignon, (Bouches-du-Rhône), est liée au poète Frédéric MISTRAL (1830-1914), défenseur de la culture et de la langue provençales.

C’est la maman, Blanche PEGUE (1867-1947), qui gère le foyer, s’occupant des comptes, des travaux de ménage et des séjours réguliers dans son village natal de Saint-Andiol.

Dernier d’une famille de quatre enfants, doué pour le dessin, Jean s’inscrit en 1917 à la faculté de droit de Montpellier et entre au cabinet du Préfet de l’Hérault pour financer ses études. Mobilisé le 17 avril 1918, il reprendra ses études en 1919 ainsi que le cabinet préfectoral. Jean MOULIN devient en mars 1922, chef de cabinet du préfet de Savoie, à Chambéry. Il est nommé sous-préfet, le 25 octobre 1925, à Albertville. Passionné de montagne et attaché aux valeurs républicaines, il se lie d’amitié avec Pierre COT (1895-1977), radical-socialiste et député en 1928 de Savoie. Les deux hommes partagent des idées communes, celles du parti radical-socialiste, lequel mené à partir de 1931 par Édouard Herriot, connaît alors son apogée ; cheval de bataille de la formation, la défense d’une République loin des extrêmes révolutionnaires ou réactionnaires correspond aussi à la culture politique de Jean MOULIN.

Le 27 septembre 1926, il épouse Nelly CERRUTY, fille d’un trésorier-payeur général, mais l’union se solde par un échec. Le jeune homme, après l’échec d’une première union, ne s’est pas remarié ni même remis en ménage, s’affranchissant par là des conventions en usage dans son milieu professionnel : il utilise cette grande liberté de mouvements pour passer du temps avec ses proches et s’adonner à ses différentes passions artistiques. Profitant de sa position financière avantageuse, Jean MOULIN entreprend également, au cours de la même période, de devenir collectionneur d’art.

Jean MOULIN demande sa mutation en 1930, à Châteaulin, dans le Finistère. Il se lie d’amitié avec Max JACOB (1876-1944, poète moderniste et romancier, originaire de Quimper) et découvre la poésie de Tristan CORBIERE (1845-1875).

Entre 1932 et 1938, Jean MOULIN occupe des postes plus politiques, tour à tour comme chef-adjoint du cabinet de Pierre COT, sous-secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, puis comme chef de cabinet du ministre de l’Air et du ministre du commerce et de l’industrie. En raison de l’instabilité ministérielle, il retrouve son poste à la sous-préfecture à Châteaulin, puis il est affecté à Thonon-les-Bains, mais il est rappelé par Pierre COT au  ministère de l’Air. Il est promu Secrétaire général de la Préfecture de la Somme en juillet 1934. Le gouvernement du Front populaire lui confie le poste de préfet de l’Aveyron, le 26 janvier 1937. Paul RAMADIER (1888-1961) qui, en tant que député du département, est amené à le fréquenter tout au long de l’année 1938 à Rodez évoque alors une personnalité «pour qui l’administration était un gouvernement  des hommes qui cherchait toujours le chemin de la raison et le chemin du cœur».

Jean MOULIN rejoint Chartres, comme Préfet de l’Eure-et-Loir, le 21 janvier 1939.

II – Jean MOULIN, lutter pour la dignité humaine et résister

Le parcours de Jean MOULIN pose la question de l'engagement résistant. Pourquoi lui et pas les autres ?

«Fervent défenseur des idées républicaines, amoureux des libertés, ennemi de toute dictature, Jean Moulin fait preuve partout de tact, d’impartialité et de hauteur de vues […] Étonnamment jeune d’allure et de manières, artiste et homme d’action, aimant la vie et ne craignant pas la mort, il cachait son énergie sous une souriante séduction», tel est, selon Frédéric MANHES (1889-1959), l’un de ses amis proches, le préfet d’Eure-et-Loir Jean MOULIN au moment où la guerre éclate.

Le 17 juin 1940. Chartres, submergée par la foule des réfugiés du Nord, s’est simultanément vidée de ses propres habitants. Quelques unités combattantes en retraite la traversent encore, bientôt suivies par les premiers détachements de la Wehrmacht. Resté à peu près seul à son poste, le jeune préfet est convoqué par le vainqueur, qui veut le contraindre à signer un document mensonger portant atteinte à l’honneur de l’armée française. Les Allemands accusent, à tort, des Tirailleurs Sénégalais de s’être livrés à des massacres et des viols.  Jean MOULIN refuse de signer ce document et évoque cette période

Il est battu et emprisonné. Il refuse et il tente de se suicider en se tranchant la gorge. Il est soigné et libéré. Jean MOULIN, à qui le Ministère de l’Intérieur venait à deux reprises de refuser l›engagement dans l’Armée française, vient d’entrer en résistance par un acte isolé. Quelques jours plus tard, celui qui est encore officiellement le préfet de Chartres porte une écharpe pour dissimuler ses blessures au soldat chargé de le photographier aux côtés du major von Gütlingen. C’est depuis le Sud de la France, où il trouve refuge après sa révocation par Vichy en novembre 1940, que Jean MOULIN racontera par la suite, dans un style sobre et détaillé, son premier combat.

Jean MOULIN est révoqué le 2 novembre 1940, car le gouvernement de Vichy n’a pas confiance en lui à cause de ses idées de partisan du Front Populaire. «Je vous ai estimé comme Français, vous m’avez estimé comme officier allemand, chacun de nous devait servir sa patrie»  dit le Major Allemand. Jean MOULIN décide alors de continuer la lutte dans la Résistance. Il s’installe dans la propriété familiale à Saint-Andiol et se déclare agriculteur. Avant de quitter Chartres, il se fait délivrer une fausse pièce d’identité au nom de Joseph MERCIER afin de poursuivre ses activités de résistance dans la clandestinité.

En 1941, Jean MOULIN se rend à Londres. Le général de Gaulle lui demande d’unifier tous les mouvements de la Résistance du pays. Le 2 janvier 1942, il est parachuté en Provence, dans la nuit, pour accomplir la mission d’unification des réseaux de la Résistance, sous les ordres du général de Gaulle. En un an, il parviendra à unifier les trois principaux mouvements de Résistance français. Il fonde ainsi «le MUR», Mouvements Unis de la Résistance. Mais ce n’est pas chose facile car ces mouvements ont l’habitude de décider eux-mêmes de ce qu’ils font et n’apprécient pas d’être commandés par un chef.

En mai 1943, il met en place une entité politique qui représente chaque mouvement : c’est le Conseil National de la Résistance (le C.N.R.) ; cela renforce la Résistance française. Il y a toujours de nombreux conflits entre les différents mouvements mais Jean MOULIN.

Le 21 juin 1943, Jean MOULIN, est dénoncé et arrêté. Il sera identifié par Klaus BARBIE (1913-1991), le chef de la Gestapo de Lyon, comme étant le chef du Conseil National de Résistance.

Après son transfert à Paris, il est torturé. Il meurt le 8 juillet 1943 dans le train qui l’emmène en Allemagne. Soumis à la torture, il n’a rien dévoilé des actions du CNR. Le jour où, au Fort Montluc, à Lyon, après l’avoir fait torturer, l’agent de la Gestapo lui tend de quoi écrire, puisqu’il ne peut plus parler. Jean MOULIN dessine la caricature de son bourreau. «Son rôle est joué et son calvaire commence. Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limite de la souffrance humaine, sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous», écrit sa sœur, Laure MOULIN.

«Le nom de Jean Moulin, qui fut d’abord celui d’un obscur préfet de la République, est devenu l’un des plus prestigieux dans l’histoire de notre temps. Jean Moulin ? Je l’invoque, ce nom, comme un exorcisme contre la lâcheté, contre le désespoir, contre la petitesse, contre l’abandon» dit le Jean CHADEL, préfet d’Eure-et-Loir, le 11 novembre 1945.

Bibliographie très sélective :

1 – Contribution de Jean Moulin

MOULIN (Jean), Premier combat, préface de Charles de Gaulle et de Laure Moulin, Paris, éditions Minuit, 1947 et 2013, 174 pages.

2 – Critiques de Jean Moulin

AZEMA (Jean-Pierre) BEDARIDA (François), Jean Moulin et le Conseil National de la Résistance Paris, CNRAS, 1983, 192 pages ;

AZEMA (Jean-Pierre), Jean Moulin, face à l’histoite ; actes du colloque, Paris, 10-11-1999, Paris, Flammarion, 2000, 417 pages ;

AZEMA (Jean-Pierre), Jean Moulin, le rebelle, le politique, le résistant, Paris, Perrin, 2003, 507 pages ;

BAYNAC (Jacques), Jean Moulin : 17 juin 1940 – 21 juin 1943, esquisse d’une histoire de la Résistance, Paris, Hachette Littératures, 2006, 920 pages ;

BAYNAC (Jacques), L’amie inconnue de Jean Moulin, Paris, Grasset, 2011, 144 pages ;

CORDIER (Daniel),  Jean Moulin l'inconnu du Panthéon, Tome 1 : Une ambition pour la République (juin 1889-juin 1936), Paris, J.C. Lattès, 1989, 896 pages ;

CORDIER (Daniel), Jean Moulin La république des catacombes, Paris, Gallimard, 1999, 999 pages ;

CORDIER (Daniel), Jean Moulin l'inconnu du Panthéon, Tome 2 : Le Choix d'un destin (juin 1936-novembre 1940) Paris J.C. Lattès, 1989, 762 pages ;

CORDIER (Daniel), Jean Moulin, choix d’un destin, juin 1936 - novembre 1940, Paris, Jean-Claude Lattès, 1993,

CORDIER, Daniel, Jean Moulin l'inconnu du Panthéon, Tome 3 : De Gaulle, capitale de la Résistance (novembre 1940-décembre 1941, Paris, J.C. Lattès, 1993,1480 pages ;

ETEVENAUX (Jean), Jean Moulin (1899-1943) et l’organisation de la Résistance, Lyon, éditions lyonnaises d’art et d’histoire, 1994, 111 pages ;

FRATISSIER (Michel), Jean Moulin ou la fabrique d’un héros, Paris, L’Harmattan, 2011, 758 pages ;

GRASSET (Jean-Paul), Jean Moulin : préfet, artiste et homme d’action, Paris, Institut Jean Moulin, 1994, 124 pages ;

MICHEL (Henri), Moulin l’unificateur, Paris, Hachette 1964, réédition collection Pluriel 1993, 252 pages ;

PEAN (Pierre), Vies et morts de Jean Moulin, Paris, Fayard, 1998, 716 pages.

Paris, le 10 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

 

«Jean MOULIN (1899-1943), chef de la Résistance intérieure», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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8 juillet 2017 6 08 /07 /juillet /2017 23:23

Une université, créée à Saint-Louis, dont SENGHOR avait posé la première pierre le 14 janvier 1975, et inaugurée en 1990 par le président Abdou DIOUF, porte le nom de Gaston BERGER. C’est l’ancien président du Conseil, Mamadou DIA, qui avait eu l’idée de créer cette université en compensation du transfert de la capitale à Dakar. Ce philosophe, industriel et administrateur, peu connu du grand public, réunissait pourtant en lui des qualités antinomiques : «l’action et la réflexion, les affaires et la philosophie, l’idéalisme et le pragmatisme, le mysticisme et la raison» dit Paul LOMBARD dans son dictionnaire des amoureux de Marseille. Homme d’action de très haute culture, curieux et humaniste, Gaston BERGER était attaché à construction d’un monde meilleur. Les études qu’il a menées attestent un intérêt vif pour tout ce qui touche à la connaissance de l’être humain. La riche expérience accumulée l’avait convaincu de l’urgente nécessité de solutions neuves aux problèmes humains de son temps. La réalité de demain dépend de nous : «Regarder un atome le change, regarder un homme le  transforme, regarder l’avenir le bouleverse» écrit-il dans «Phénoménologie du temps et de la prospective». Face à la crise philosophique et historique que traverse la première moitié du XXème siècle, Gaston BERGER envisage de restaurer la conduite de la raison humaine. Il éprouve la nécessité de redonner du sens aux choses et aux trajectoires humaines dans leur rapport au monde. En humaniste, Gaston BERGER a pour souci d’améliorer l’esprit humain, pour un monde meilleur. D’une part, son œuvre étudie les fondements de la connaissance dans la philosophie et dans la science. Gaston BERGER pense que la philosophie doit être à même de mettre en perspective les connaissances issues de la science et notamment de la science appliquée, dont le développement accroît la puissance entre les mains des hommes. D’autre part, son action administrative se concentre principalement sur l’amélioration de l’éducation dans l’enseignement supérieur et de façon complémentaire sur la culture.

 

Gaston BERGER est un métis né le 1er octobre 1896 à Saint-Louis du Sénégal, centre de l’élégance et du bon goût, ville également d’Aminata SOW FALL et d’Ousmane Socé DIOP, écrivains sénégalais. Il était, dès son enfance, placé sous le signe de la diversité, du multiculturalisme, de la coopération des races et de l'universalité de la culture. Son père, Etienne BERGER, né en 1866 à Gorée, était officier de tirailleurs sénégalais et vivait avec Emilie ROUSSEAU «Amélie, ma grand-mère paternelle (..), avait reporté tout son amour sur son fils unique et ses petits-enfants, ma sœur Claude et moi. Elle avait un côté sacrificiel. Sans métier ni ressources, elle dépendait de nous. Amélie était née à Nantes dans une famille de petits employés des postes, des Rousseau. Jeune, elle avait suivi ses parents en Indochine. (…). Je n’ai jamais compris comment elle était arrivée au Sénégal pour épouser un militaire mulâtre. Elle ne parlait pas de cet homme dont elle avait divorcé. Mais elle évoquait l’Afrique» écrit Maurice BEJART. Etienne BERGER était né lui-même d’un sous-officier qui avait épousé une femme sénégalaise, originaire de Gorée, Fatou DIAGNE. «Mon grand-père paternel, Etienne Michel Félix Berger, était un mulâtre. Il était né d’un militaire français et d’une Sénégalaise de culture portugaise, Fatou Diagne. Voilà l’origine de mon ascendance africaine. Quand mon père riait, quand il chantait, son côté africain était évident» écrit Maurice BEJART. Gaston BERGER «n’a jamais renié son héritage sénégalais, et c’est en venant à un pèlerinage aux sources, qu’il a révélé aux étudiants sénégalais médusés, qui étaient en grève : ma grand-mère Fatou DIAGNE était une négresse de Gorée. Il a fait plus : il nous a tracé le chemin, en nous rappelant, par sa vie et par son œuvre, que toute civilisation est un métissage biologique et culturelle» dit SENGHOR dans une interview à la Revue des Deux Mondes.

Inventeur de la prospective, il est aussi le père du célèbre danseur et chorégraphe marseillais, Maurice-Jean BERGER, alias Maurice BEJART (1927-2007). «Mon sang noir est de plus en plus important pour moi. Quand on vieillit on retombe en enfance» dit Maurice BEJART qui a crée un Mudra-Afrique à Dakar. BEJART témoigne de son ouverture au monde. Pour lui, la danse transcende les cultures et doit pouvoir réunir des gens d’origines diverses et des pays opposés. «Je suis né sept ans après le mariage de mes parents, en 1927. Avant de fonder une famille, mon père, Gaston Berger, voulait sortir de sa condition d’ouvrier. Jusque-là, il n’avait eu ni le temps, ni les moyens d’étudier. A 18 ans, en 1914, il s’était porté volontaire et avait fait la guerre. C’est donc à 25 ans qu’il a passé son bac. Puis, il a fait ses études de philosophie avant de fonder la Société de Philosophie du Sud-Est. Il était devenu philosophe, mais pendant toute mon enfance, il a travaillé dans une usine d’engrais, à deux pas de chez nous, rue Ferrari, à Marseille. Il allait vendre des engrais en campagne, dans sa camionnette» dit Maurice BEJART.

Etienne BERGER prit sa retraite à Perpignan. Le divorce de ses parents obligea le jeune Gaston à quitter le lycée au moment d’entrer en classe de première. C’est alors que sa mère et sa tante s’installèrent à Marseille, et que devant les nécessités de la vie, le jeune Gaston dut trouver un emploi dans une fabrique d’huile.

La première guerre mondiale arrive, Gaston s’engage le 1er octobre 1914. Il reste cinq sous l’armée et revient avec la Croix de guerre. Démobilisé, il reprend sa place dans l’entreprise où il avait débuté, laquelle est devenue une fabrique d’engrais. Son patron reconnaît ses mérites et admire le courage de ce jeune homme qui décide de ré-entreprendre seul, des études difficiles ; il lui laisse volontiers du temps pour son travail personnel ; un jour viendra où il lui proposera de devenir son associé dans l’affaire. Entre temps, Gaston se marie avec Germaine CAPPELLIERES, une marseillaise. Devenu père de famille, il accepte l’association. Mais son rêve est de devenir professeur de philosophie et décide de préparer deux baccalauréats. Le baccalauréat en poche à 23 ans, il s’inscrivit à la Faculté d’Aix pour approfondir son vif intérêt pour la philosophie. En 1924, il obtint successivement un certificat d’études supérieures en philosophie et une licence qui récompensait une étude sur le thème «Liberté individuelle et solidarité sociale». Il continua ses études de philosophie en soutenant un mémoire en 1925 sur la question de la contingence, «Les conditions de l’intelligibilité et le problème de la contingence», et valida parallèlement un diplôme d’études supérieures de physiologie à la Faculté des Sciences de Marseille. Tenté un moment par des études de médecine, il resta fidèle à la philosophie et créa l’année suivante la première Société d’études philosophiques à son domicile de la rue Ferrari à Marseille. Au cours des années 1930, Gaston BERGER étudia la philosophie auprès de maîtres idéalistes, René LE SENNE (1882-1954), Maurice BLONDEL (1861-1949), qui «parièrent» sur BERGER pour en faire leur continuateur. Puis auprès de Léon BRUNSCHVICG (1869-1944) qui fut le directeur de sa thèse soutenue le 23 mai 1941 à la Faculté des Lettres d’Aix, sous le titre «Recherches sur les conditions de la connaissance. Essai d’une théorétique pure». La thèse complémentaire, Le cogito dans la philosophie de Husserl, fut dirigée par Emile BREHIER (1876-1952), qui qualifia son auteur de la manière suivante : «La solidité du style, la fermeté et la cohérence de la pensée, la nouveauté de la méthode font de cette thèse une œuvre distinguée, qui classe son auteur parmi les penseurs de valeur».

Gaston BERGER est successivement chargé de cours en 1941, maître de conférences en 1945, professeur dès 1946 à la faculté des Lettres à Aix et Visiting professor à Buffalo, au Etats-Unis de 1948 à 1949. Alors qu’il était directeur général adjoint de l’Enseignement supérieur, Gaston BERGER mit en place l’Institut National des Sciences Appliquées (I.N.S.A.) qui porte maintenant son nom. Ce projet de formation répondait à une forte demande : la France manquait d’ingénieurs et avait besoin de techniciens pour reconstruire le pays. Il existe des INSA à Rennes, Strasbourg Toulouse et Rouen. Membre de l’Institut en 1955, il a été Directeur de l’Enseignement supérieur de 1953 à 1960.

I  – Gaston BERGER, un philosophe humaniste, inspiré par la clarté

Si l’on cherche à embrasser d’ensemble la carrière, l’œuvre, la personnalité de Gaston BERGER, on peut dire qu’avant tout il fut un humaniste. Eveilleur d’idées, organisateur, administrateur méthodique, il l’a été. Mais on doit préciser que cet industriel-philosophe fut autre chose qu’un technicien supérieur. A travers les questions d’organisation, d’administration, il voyait l’homme. Il pensait même que la plupart des difficultés qui surgissent dans la marche d’une affaire, dans la conduite d’une institution, sont des problèmes de relations humaines. Il excellait à les résoudre parce qu’il se préoccupait d’abord de saisir la psychologie des autres.

Philosophe, Gaston BERGER s’est attaché à méditer un seul mystère : celui de la clarté. Si l’angoisse des profonds est parfois supérieure, disait-il, à la trahison des clairs, la joie la plus pure est de comprendre et la question qui mérite le plus de fixer l’attention est : «Qu’est-ce que comprendre ?».

Gaston BERGER a introduit «la théorétique», conçue comme une science de la compréhension. L’objectif de cette philosophie était de fournir des «outils» susceptibles d’aider à la compréhension du monde. Dans sa démarche du connaître, Gaston BERGER avait deux maîtres pour cela : un maître allemand, Edmund HUSSERL, qui fut surtout un logicien de la perception ; un maître français, René DESCARTES, qu’il cite abondamment et pour qui il éprouvait une véritable ferveur. S’il pense souvent comme Edmund HUSSERL, il s’exprime à la manière cartésienne. Il n’accueille que des idées claires et distinctes. Et il a la chance, ou le mérite, de les traduire dans des formules simples, parfois chaleureuses, toujours nettes. Constamment, il donne une leçon de précision, d’ordre et d’élégance qui font de lui un maître à écrire autant qu’un maître à penser.

Gaston BERGER condamne la manière traditionnelle de poser le problème de la connaissance : c'est un problème sans signification puisque, pour pouvoir juger de la valeur, des limites et des conditions de la connaissance, il faut savoir ce qu'elle est. Mais s'il est impossible de l'analyser directement, on peut l'étudier indirectement grâce à la manière dont elle répond à l'appel de tout ce qui s'offre à elle. Or, la théorétique est une possibilité de la connaissance ; il convient donc de l'interroger en recourant à des symboles et à des relations intérieures au monde pour exprimer ce qui dépasse le monde.

Sa recherche philosophique est restée centrée sur les grandes réalités de la conscience. Ses thèmes préférés sont la valeur de la connaissance, la présence de l’être, l’appel de l’art et de la poésie, la situation du moi, l’engagement, le dialogue, l’amour, le temps, le courage. Mais la phénoménologie ne l’a pas détourné de la métaphysique. Ses convictions spiritualistes, son goût pour les études mystiques où il retrouvait une clarté supérieure, car à ses yeux le mysticisme n’était pas une expérience sans structure, sa fidélité au théisme chrétien où il voyait une exigence permanente de conversion, il les doit sans conteste à ce qu’il appelait l’Ecole d’Aix.

Comme philosophe, il a été le principal introducteur de la philosophie husserlienne en France ; il a secondé René Le SENNE dans l'approfondissement théorique et la mise en application pédagogique de la caractérologie de l'École hollandaise ; il a esquissé une phénoménologie de la mémoire, dans laquelle le devenir est une donnée concrète et le temps une notion construite, voire un mythe collectif, une illusion, qui permet aux hommes «de s'unir, d'espérer ensemble, de trembler ensemble, d'aimer ensemble, de travailler ensemble» dit-il. Gaston BERGER a joué un rôle décisif dans l’introduction intellectuelle, mais aussi matérielle et institutionnelle, de la phénoménologie d’Edmond HUSSERL (1859-1938) en France. «J’existe, c’est bien évident. Mais qui suis-je ? Je dirai que je suis un homme, et plus précisément cet homme-ci, engagé dans une situation unique ; ou du moins je suis cette intimité secrète et douce qui échappe au regard d’autrui et n’existe que pour soi... De ceux qui sourient des longues dissertations husserliennes sur l’ego, combien en est-il qui se sont distingués de leur vie intérieure ?» écrit Gaston BERGER dans son ouvrage «Les thèmes principaux de la phénoménologie».

En 1925, Gaston BERGER avait fondé la Société d’études philosophiques et la revue Etudes Philosophiques. Cette société savante lui permit alors d’entrer en contact avec un grand nombre de philosophes et d’organiser dès 1938 le premier congrès des Sociétés de philosophie de langue française. «Études philosophiques» est une revue d’abord publiée à Marseille, la revue fut initialement le Bulletin d’une société philosophique régionale, et maintenant diffusée par les Presses Universitaires de France. Il s’agissait de rendre compte des travaux locaux tout en assurant la communication des orientations et des résultats de la recherche au plan international. La revue s’est attachée à maintenir cette double vocation, ancrage dans la tradition philosophique et ouverture sur l’actualité de la philosophie en train de se faire. Elle est un lieu d’élaboration et d’échange de la recherche philosophique ; elle donne un état de la recherche française et internationale, en publiant des études d’histoire de la philosophique mais aussi bien des articles de percée rédigés par de jeunes chercheurs ou des philosophes de réputation internationale.

II – Gaston BERGER, l’inventeur de la prospective ou avoir un coup d’avance.

Si Gaston BERGER souhaitait comprendre le monde dans lequel il vivait, il voulait aussi pouvoir en connaître l’avenir. C’est pour cette raison, qu’il fonda en complément à la théorétique, le mouvement «Prospective». Gaston BERGER défendra formellement dès 1955 la naissance d’une science de «l’homme à venir», d’une «anthropologie prospective» qui serait chargée d'étudier les différentes situations dans lesquelles l’homme pourrait se trouver dans l’avenir. Le philosophe appelle ainsi à anticiper les circonstances qui existeront lorsque se développeront les actions préparées au moment de leur détermination, pour ne pas «manquer demain les buts que nous poursuivons, plus sûrement encore que nous n'avons manqué aujourd'hui ceux que nous nous proposions hier». Cette idée de prospective s’est construite à partir de deux mondes, celui de la pensée et celui de l’action, celui du «voir» et celui du «faire». La prospective s’est inspirée de nombreux engagements et de nombreux philosophes, parmi lesquels René Le SENNE, Léon BRUNSCHVICG, Edmund HUSSERL. Mais, elle est surtout étroitement associée à la pensée de Maurice BLONDEL, et plus particulièrement à sa philosophie de l’action. «Gaston Berger, c’était un métis franco-sénégalais. (…) C’est précisément sa situation de métis, la nécessité pour lui de faire la symbiose entre ses différents héritages qui l’a poussé à scruter l’avenir et à créer la science de la prospective» dit SENGHOR. Gaston BERGER est l’un des rares philosophes à s’intéresser à l’avenir. Comme tous les agents économiques, l'Etat a du mal à prévoir l’avenir. Gaston BERGER s'intéresse à la capacité des savants à faire comprendre leurs recherches et à celle des hommes à prévoir de façon rationnelle leur avenir et à utiliser cette prévision pour orienter leurs décisions, notamment économiques. Son projet sur la prospective, «épuré par la philosophie, et précisé dans l’action, habitait ce noble esprit, préoccupé du temps et épris de l’éternité» écrit François PERROUX.

Selon lui, l’avenir a été oublié par les philosophes.  Les décisions s’inspirent trop du passé, qui pourtant ne contient, ni ne préfigure l’avenir. L’idée de départ est la suivante : «L’avenir n’est pas ce qui vient après le présent, mais ce qui est différent de lui». En cela, Gaston BERGER s’éloigne de la prévision en en soulignant les limites, avertissement qui résonne étrangement bien à notre époque. La «prospective» ainsi pensée par Gaston BERGER était une science du «comprendre en avant», avoir un coup d’avance et plus exactement «une science de la compréhension de l’avenir pour participer à sa réalisation». Ce projet se concrétisa par la création du Centre international de Prospective et par des réflexions interdisciplinaires qui avaient comme objectif principal de prévoir les besoins de demain tant d’un point culturel et moral que philosophique ou matériel. La prospective demandait une «imagination créatrice». En conséquence, cet avenir doit être construit, d’où la célèbre citation de Gaston BERGER : «Demain ne sera pas comme hier. Il sera nouveau et dépendra de nous. Il est moins à découvrir qu’à inventer». Gaston BERGER, qui comptait naturellement beaucoup sur l’enseignement pour inventer cet avenir aime à citer Paul VALERY qui écrit, à propos de l’enseignement : «Il s’agit de faire de vous des hommes prêts à affronter ce qui n’a jamais été». Pour lui, agir à long terme suppose "de comprendre l'avenir et non pas de l'imaginer".

Le 13 novembre 1960, Gaston BERGER a trouvé la mort dans un accident de voiture sur l’autoroute du Sud, à Longjumeau, à quelque 20 kilomètres de Paris. En 1949, avant de partir pour l’Amérique du Sud en avion, il avait écrit un testament remis Mme BERGER. On y retrouve son amour pour sa famille, son désir de l’harmonie entre ceux qui l’avaient entouré : «Je ne regretterai de la vie terrestre ni la puissance, qui est méprisable, ni les plaisirs, qui sont fragiles. Je ne puis m’empêcher de songer avec regret aux êtres. Il n’y a sur terre que deux choses précieuses : la Première, c’est l’amour. La seconde, bien loin derrière, c’est l’intelligence. Amour et intelligence ne se séparent d’ailleurs pas à qui en entend bien le sens. En dehors de cela, il n’y a rien».

Bibliographie

1 – Contributions de Gaston Berger

BERGER (Gaston), BEJART (Maurice) La mort subite, journal intime, Paris, Séguier, 1990, 240 pages ;

BERGER (Gaston), BOURBON BUSSET, de (Jacques), MASSE (Pierre), De la prospective : textes fondamentaux de la prospective française, 1955-1966, Paris, L’Harmattan,  2007, 209 pages ;

BERGER (Gaston), Caractère et personnalité, Paris, PUF, 1956, 111 pages ;

BERGER (Gaston), CHEVALIER (Jean-Jacques), DURAND (Charles) Le fédéralisme, Paris, P.U.F. 1956, 411 pages ;

BERGER (Gaston), DARCET (Jean), Prospective : rapport de l’Occident avec le reste du monde, avant-propos de Marcel Demonque,  Paris, P.U.F. 1959, 99 pages ;

BERGER (Gaston), Etapes de la prospective, préface Jean Darcet, Paris, P.U.F. 1967, 343 pages ; 

BERGER (Gaston), L’homme moderne et son éducation, préface de Edouard Morot-Sir, Paris, P.U.F. 1962, 368 pages ;

BERGER (Gaston), L’idée d’avenir et la pensée de Teilhard de Chardin, Paris, P.U.F. 1961, 131 pages ;

BERGER (Gaston), Le cogito dans la philosophie de Husserl, Paris, Aubier, éditions Montaigne, 1941, 156 pages ;

BERGER (Gaston), MOROT-SIR (Edouard) Phénoménologie du temps et prospective, Paris, P.U.F. 1964, 278 pages ;

BERGER (Gaston), OPPENHEIMER (Robert), LEVY (Maurice), Le progrès technique et scientifique et la condition de l’homme,  Paris, P.U.F. 1960, 135 pages ;

BERGER (Gaston), Phénoménologie du temps et prospective, préface Edouard Morot-Sir, Paris, PUF, 1964, 278 pages ;

BERGER (Gaston), Questionnaire caractérologique, Paris, P.U.F. 1973, 16 pages ;

BERGER (Gaston), Recherches sur les conditions de la connaissance ; essai d’une théorétique pure, Aix-en-Provence, Faculté des Lettres et Sciences humaines, 1941, 193 pages ;

BERGER (Gaston), Traité pratique et d’analyse du caractère, Paris, P.U.F. 1955, 251 pages.

2 – Critiques de Gaston Berger

BAYEN (Maurice), «Gaston Berger, 1896-1960», Revue de l’Enseignement supérieur, n°4, octobre-décembre 1960, pages 5-10 ;

BRAUDEL Fernand, «Gaston Berger 1896-1960», Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1961, 16ème année, n°1, pages 210-211 ;

BOISDEFFRE (Pierre), «Avec Léopold Sédar Senghor», La Nouvelle Revue des Deux Mondes, mars 1981, pages 513-529, spéc. page 524 ;

D’HOMBRES (Emmanuel), DURANCE (Philippe), GABELLIERI (Emmanuel), sous la direction de, Gaston Berger : humanisme et philosophie de l’action, Paris, L’Harmattan, collection prospective, 2012, 108 pages ;

DURANCE (Philippe), «Aux origines de la prospective : l’influence de Maurice Blondel sur la pensée initiale de Gaston Berger»,  novembre 2010, 14 pages ;

ESCUDIE (Marie-Pierre), Gaston Berger, les sciences humaines et les sciences de l’ingénieur. Un projet de réforme de la société, Thèse en science politique, sous la direction de Jacques Michel Faucheux, Université Lumière, Lyon II, 6 décembre 2013, 414 pages ;

GINISTI (Bernard), Conversion spirituelle et engagement prospectif pour une relecture de Gaston Berger, préface Georges Bastid, Paris, éditions Ouvrières, collection Points d’appui, 1966, 264 pages ;

GOUHIER (Henri), Notice sur la vie et les travaux de Gaston Berger (1896-1960), Paris, Firmin Didot, 1962, 29 pages ;

JAUVIN (Raymonde, soeur), Gaston Berger, philosophe et éducateur, Thèse de doctorat, Grenoble, Université des sciences sociales de Grenoble, 1971, 355 pages ;

LIVIO (Antonio), Béjart, Lausanne, Paris, 1970, réédition 2004, éditions L’âge d’homme, 280 pages ;

LOMBARD (Paul), Dictionnaire des amoureux de Marseille, Paris, EDI 18, 2013, 365 pages ;

MONSEU (Nicolas), «Gaston Berger, lecteur de Husserl, l’élégance française», Etudes philosophiques, 2002 (62) 2, pages 293-315 ;

SENGHOR (Léopold, Sédar), préface de, Hommage à Gaston Berger, Dakar, Université de Dakar, 1962, 51 pages ;

Hommage à Gaston Berger : colloque du 17 février 1962, Aix-Marseille, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, éditions Ophrys, 1964, 134 pages ;

MESNARD (Pierre), «Gaston Berger, 1896-1960» Cahiers de civilisations médiévales, 1960, n°3, vol 12, pages 430-432 ;

PERROUX (François), «Gaston Berger, 1896-1960», Revue du Tiers-Monde, 1960, t1, n°4, pages 397-398 ;

TOURNIER (Gilbert), Le coeur des hommes. Essai sur le monde actuel et la prospective de Gaston Berger, Paris, A. Fayard, 1965, 278 pages ;

VARET (Gilbert), La Philosophie française 1958-1961. Hommage à la mémoire de Gaston Berger, Paris, Jean Vrin, 1961, 290 pages ;

VIRIEUX-REYMOND (Antoinette), «Hommage à Gaston Berger», Revue de théologie et de philosophie, 1961, 1, pages 60-63 ;

WENIN (Christian), «In Memoriam, Gaston Berger», Revue Philosophique de Louvain, 1960, 58, n°60, 652-653.

Paris, le 9 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Gaston Berger (1896-1960), un Saint-Louisien, un philosophe franco-sénégalais humaniste et père de la prospective», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 21:45

Initialement, le jazz instrumental était encore proche des fanfares, que l'improvisation sur un thème donné, une des caractéristiques essentielles de cet art, se déployait surtout collectivement et à l'intérieur de cadres assez étroits, Louis ARMSTRONG inaugura le règne du soliste, donnant l'exemple, par son imagination créatrice, d'une liberté et d'une richesse d'expression jusqu'alors inconnues. Par la puissance de sa musique, Louis ARMSTRONG aura contribué, de façon décisive, à rendre audible la culture des Noirs américains et libérer leurs forces créatrices, pour en faire un outil de promotion sociale. Des hommes, comme Louis ARMSTRONG ou Duke ELLINGTON ont réussi, avec des armes pacifiques, à faire vaciller la chapelle du racisme aux Etats-UnisLa musique a ainsi abattu des siècles de frontières raciales. Louis ARMSTRONG n’a pas, certes, inventé le jazz ; ce mouvement musical vient de loin. En effet, même s’il a été colonisé et domestiqué par le Blancs, le jazz reste une musique de tension, de divisions et de blessures non refermées. L'esclavage aura des conséquences profondes et irréversibles sur l'histoire de la musique. En effet, les chants religieux ont permis aux Noirs d'Amérique de préserver leur unité et leur culture, d'assurer, face à l'esclavage, puis à la ségrégation raciale, leur autonomie, d'affirmer leur différence et leur fierté. En effet, le jazz trouve ses origines dans les musiques des anciens esclaves : les «Work Songs» (chants de travail), les Negro-Spirituals (Chants religieux d’inspiration chrétienne), le Gospel (God Spell, parole de Dieu), le Blues (avoir le cafard) et le Ragtime (littéralement temps déchiqueté). Des millions d’esclaves d’Afrique déportés vers l’Amérique sont privés de leur identité et de leur liberté, la musique restant le seul lien avec leur terre d’origine. Les esclaves mêlent alors leurs traditions africaines aux musiques de leurs maîtres Blancs. Par conséquent, le jazz est une contreculture, l’essence identitaire et culturelle des Noirs d’Amérique. Le jazz est le drapeau de la population noire, un de ses moyens d'expression privilégiée, une manifestation de son intelligence, de son génie, reconnue dans le monde, une garantie de sa dignité, de son devenir social, de son histoire, de son combat et de ses souffrances. L’avènement du jazz sur la scène musicale, fut celle d’un bouleversement qui ressemble à une irruption volcanique. Au début le jazz était un art mineur soumis aux nécessités économiques. Les Noirs ne pouvaient se livrer qu’aux «Minstrel Show» (spectacles à relent raciste dans lesquels ils sont présentés comme des bouffons), mais la prohibition, et notamment à Chicago, donnera au jazz ses lettres de noblesse.

Louis ARMSTRONG est à l’Amérique ce que William SHAKESPEARE est à l’Angleterre. Il est l’un des brillants représentants du Mouvement Harlem Renaissance, et tient un rôle capital dans cette histoire du jazz. ARMSTRONG s’est produit dans cette salle mythique, Apollo, construite en 1934 et destinée à accueillir un public mixte.  Le mouvement Harlem Renaissance, appelé aussi New Negro, né à Harlem, est une réponse culturelle au besoin de reconnaissance et de légitimité des Noirs américains.

Dirigé par des intellectuels et des artistes (Duke ELLINGTON, Langston HUGUES, Marcus GARVEY, W.E.B du BOIS), Harlem Renaissance revendique, pour les Noirs, l’appropriation de leur héritage africain, leur identité américaine et la dénonciation du racisme. Si l’esclavage est aboli, en dépit de l’attrait de New York, le racisme quotidien persiste. La marginalisation devient une force et Harlem devient attractif. C’est ce mouvement qui va fondamentalement inspirer la Négritude de Léopold Sédar SENGHOR et d’Aimé CESAIRE.

C'est ARMSTRONG qui révolutionne et popularise le jazz tel que nous le connaissons aujourd'hui. Trompettiste virtuose et chanteur à la voix si particulière, il est le premier véritable soliste improvisateur à se mettre au premier plan. «A l'exception de Charlie Parker, mais vingt ans avant lui et plus que lui, aucun musicien n'aura exercé dans le jazz une influence aussi considérable et bénéfique ; aucun en dehors de Duke Ellington n'a produit hors du jazz un tel rayonnement» écrit Jacques REDA. ARMSTRONG rencontrera notamment Charlie PARKER, Duke ELLINGTON et Ella FITGERALD. «La musique, c’est votre propre expérience, vos pensées, votre sagesse. Si vous ne la vivez pas, elle ne sortira pas de votre instrument» dit Charlie PARKER. Sur le plan esthétique, grâce à Louis ARMSTRONG, le jazz acquiert ses lettres de noblesses, son unité, sa dimension d'universalité et ses moyens originaux, à partir desquels deviendront possibles création et évolution, bref, les apports successifs des individualités qui jalonnent son histoire. «La position de Louis Armstrong dans l’histoire du jazz est incontestable. S’il n’avait existé nous ne serions pas ici» déclare en 1970, Dizzy GILLPESIE (1917-1993). «S’il y eut jamais un Monsieur de jazz, ce fut Louis Armstrong. Il était, et sera toujours, l’essence du jazz», déclare Duke ELLINGTON (1899-1974). Imprégné des traditions de La Nouvelle-Orléans, Louis ARMSTRONG a été pendant plus d'un demi-siècle le porte-drapeau du jazz classique.

Les artistes authentiques du jazz, comme Louis ARMSTRONG, sont animés d’une puissance créatrice originale.  Ainsi, ARMSTRONG, surnommé «Satchmo», de «satchelmouth», ou «bouche en forme de besace», codifie l'improvisation telle qu'elle sera toujours pratiquée en jazz par-delà les styles et les générations. Son génie consiste à donner à chaque note une attaque, une durée, une hauteur, une intensité, un timbre et une couleur qui en font un instantané de l'émotion, tout en maîtrisant à la perfection la logique de ses «phrases». Sa force émotive doit assurément beaucoup à une virtuosité qui ne sera guère dépassée. Le rôle que Louis ARMSTRONG a joué, en donnant au soliste toute la place que mérite l’improvisation.  Instrumentiste d’abord au cornet à pistons, puis trompettiste, Louis ARMSTRONG apparaît, dans l'histoire du jazz, comme le premier soliste véritable : avant lui, en effet, les formations se vouaient essentiellement à une polyphonie improvisée. Si, dans les groupes auxquels il appartient, la musique se recentre autour de lui, c'est qu'il en impose par une virtuosité sans précédent. C'est qu'ARMSTRONG, aussi, affirme très rapidement un langage personnel, plus complet et plus complexe que celui des jazzmen de son temps, et que sert, en outre, une sonorité demeurée, aujourd'hui encore, absolument unique, sonorité ample, éclatante et majesté.

Louis ARMSTRONG est né le 4 août 1901 à la Nouvelle-Orléans, aux Etats-Unis. La Nouvelle-Orléans, ville joyeuse et remplie de musique, est le berceau du jazz. Les musiciens travaillaient dans tous les endroits où l’on s’amusait. Mais on les demandait aussi dans les circonstances exceptionnelles, les bals, les soirées, les banquets, les mariages, les enterrements, les baptêmes, les premières communions catholiques, les confirmations, les pique-niques au bord du lac, les parties de campagne et les défilés publicitaires. Au moment du carnaval du Mardi gras, la plus petite affaire tenait à s’assurer leurs services et chaque quartier engageait ses musiciens favoris, de même que ses créations légendaires font de lui, encore aujourd'hui, une figure dominante de cette musique. «Être seconde trompette du Tuxedo Brass Band, c’était le paradis, et ils avaient des marches funéraires qui vous allaient droit au coeur, elles étaient tellement belles» dit ARMSTRONG. Il ne cache pas son bonheur pendant cette période «J’ai connu de grandes ovations de mon temps et j’ai eu de beaux moments. Mais il me semble que j’étais plus heureux quand je grandissais à la Nouvelle-Orléans, et je jouais avec les «Oldtimers» dit-il. ARMSTRONG ne se considérait pas comme un jazzman, mais comme un musicien de rue. «Mon homme avait cette force heureuse qui sait faire plier les Dieux» écrit sa femme Lucille, dans son journal intime. «La plus grande force de Louis est d’aimer la musique comme il avait aimé son arbre, comme il aimait les plaisirs simples, d’un amour si vrai qu’il n’avait pas à se demander si ce qu’il faisait était bon ou mauvais. Il aimait, alors c’était bon», ajoute Lucille.

Abandonné par son père, Maryann, sa mère, vit de ses charmes et son père William, a quitté le domicile conjugal. «De tous les jazzmen, Louis était le plus mal né, celui qui au départ, était le plus défavorisé. Pourtant, malgré une mère domestique, blanchisseuse et prostituée, et un père trop occupé à courir les putes, pour lui apprendre quoi que ce soit, Louis a vécu une enfance malheureuse (..), de manière heureuse. La misère était sa seule abondance», dit Lucille ARMSTRONG (1914-1983), dans son journal intime. Sa grand-mère, Joséphine, l'adopte. Louis ARMSTRONG passa sa jeunesse dans l’agitation du vieux quartier créole du grand port de la Nouvelle-Orléans, à Storyville. Les limites symboliques de ce quartier étaient constituées par une prison, une église, une école pour les pauvres, une salle de danse et de nombreux bordels. Il connait une enfance difficile et sera placé dans de nombreux foyers. Comme il est d'usage à La Nouvelle-Orléans, les rues se remplissent de vacarme la nuit de la Saint-Sylvestre. Le jeune Armstrong y participa à sa manière en ce 31 décembre 1913 lorsqu'il tira un coup de feu en l'air avec le revolver de son beau-père. Placé en maison de correction, il y fit la connaissance d'un surveillant qui donnait des leçons de musique. Admis dans la chorale, puis dans l'orchestre de l'établissement, ARMSTRONG devint alors chef de la fanfare. Il se perfectionne sous la férule de Peter Davis, moniteur de l'orphelinat. Sa vocation était née. C'est dans l'un de ces foyers qu'il va apprendre à jouer du cornet à pistons, un instrument offert par une famille juive, les KARNOFSKY, qui s’est prise d’affection pour lui. ARMSTRONG joue du cornet à pistons dans le quartier chaud de Storyville : «Je suis persuadé que tous les jeunes fanatiques des Hot-Clubs qui entendent prononcer le nom de Storyville n’ont pas la moindre idée de ce que c’était : le rendez-vous des plus grandes prostituées de la planète. Sur le pas de leurs portes  la nuit, dans de ravissants négligés, elles appelaient doucement les gars qui passaient devant leurs piaules» raconte ARMSTRONG.

À sa sortie de la maison de correction, quelques mois plus tard, il commença sa carrière de musicien sous l'aile protectrice de King OLIVER. Il assiste aux parades des Brass-band à la Nouvelle-Orléans et s'inspire des vieux musiciens pour apprendre. «Il avait une oreille et une mémoire merveilleuses. Il suffisait de lui fredonner ou de lui siffler un air nouveau pour qu'il le connaisse par cœur» dira Kid ORY. Adolescent, il commence à jouer sur les bateaux à vapeur qui naviguent sur le Mississippi. Toutefois, il a l'occasion de s'initier au cornet à pistons et il se découvre un goût pour le chant ; Louis entre alors dans un quatuor vocal qui se produit dans le quartier et attire l'attention de Sidney BECHET (1897-1959).

En 1914, il fait ses débuts d'instrumentiste dans les beuglants. ARMSTRONG jouait dans les tripots de son quartier «À l’époque, un orchestre qui jouait dans ces boîtes n’avait pas à s’en faire question fric. Les musiciens recevaient de tels pourboires qu’ils ne s’occupaient même pas de toucher leurs cachets. D’ailleurs la plupart des établissements les payaient chaque soir au lieu d’attendre la fin de la semaine. Ils risquaient en effet toujours d’être fermés sur l’heure et personne ne voulait prendre de risques» dit-il.

En 1918, Armstrong entre dans l'orchestre d’Edward «Kid» ORY, (1886-1973)  et joue sur les River Boats, avant de rejoindre Joe «King» OLIVER (1881-1938)  à Chicago en 1922, puis, en 1925, Fletcher HENDERSON, à New York. Louis ARMSTRONG est déjà l'une des idoles de Harlem : "Personne n'avait rien entendu de pareil. Il n'y a pas de mots pour décrire le choc que produisit cet orchestredira Duke ELLINGTON. Il accompagne aussi des chanteuses de blues comme Ma RAINEY et Bessie SMITH. Revenu à Chicago, il est pris dans l'orchestre de la pianiste Lil HARDIN (1898-1971), qu'il épouse en secondes noces en 1927. C'est elle qui va faire de lui le premier grand soliste de jazz.

À partir de 1925, Louis ARMSTRONG réalise ses premiers enregistrements sous son nom. Louis fait ses débuts comme vocaliste. L'année clef est 1925. Louis donne ses lettres de noblesse au scat en remplaçant les paroles de la chanson par des onomatopées. Cette période est l'apogée d'une invention musicale unique, autour d'un soliste sûr de lui, à la technique insurpassable, maître absolu du tempo. Quand Louis exprime une note, c'est au millionième de seconde exactement là où il fallait l'attaquer, sans hésitation, sans états d'âme, sans recherche d'effets bizarres. C'est là et pas ailleurs. Le phrasé est cartésien, limpide. On ne peut ni retirer ni ajouter un son. Il y a l'exposé, le développement, le clin d'oeil, la conclusion dans l'euphorie et la satisfaction. Le tout, bien sûr, avec l'ivresse de cette impondérable qualité du jazz: le swing. Le balancement sur le temps, l'incitation à danser, à remuer du pied, à claquer des doigts. Avec le concours de Lil HARDIN, il a alors fondé son Hot Five ensuite le Hot Seven. Avec l'appui indéfectible de l'imprésario Joe GLASER (1896-1969), ARMSTRONG est d'abord l'invité des plus fameux Home-bands (orchestres de clubs), puis  fait plusieurs tournées en Europe (1934-1936) et joue dans divers films. Cette période s'achève en apothéose sur la scène du Metropolitan Opera en 1944. En 1947, ARMSTRONG donne naissance à son All Stars, sextuor qui mêle brillamment la spontanéité du jazz New Orléans et les riffs typiques des Big Bands.

Révolutionnant la technique de la trompette, ARMSTRONG brode des solos limpides, prolongés par un vibrato nuancé. Sa voix chaude, au timbre voilé, sert à merveille une expression tour à tour pathétique et drôle. Son génie consiste à donner à chaque note une attaque, une durée, une hauteur, une intensité, un timbre et une couleur qui en font un instantané de l'émotion, tout en maîtrisant à la perfection la logique de ses «phrases». Sa force émotive doit assurément beaucoup à une virtuosité qui ne sera guère dépassée.  

Entre 1932 et 1933, ARMSTRONG se rend au London Palladium, en Scandinavie, en Belgique et à Paris. Le jazz, ce bruit nouveau, reçoit un accueil passionné et enthousiaste en France, sauf à Montpellier «sa musique a du choquer l’oreille bourgeoise des auditeurs qui, en signe de désapprobation, se sont mis à le siffler et à lui lancer des pièces de monnaie à la tête» écrit sa femme Lucille dans son journal intime. En revanche, les lettrés de Saint-Germain-des-Prés, notamment les intellectuels et musiciens de gauche (Boris VIAN, Claude NOUGARO), ont associé le jazz à la modernité américaine, liée à l’hédonisme, mais également à l’expression des Noirs victimes du racisme. Aussi, lors de son séjour en Europe, Louis ARMSTRONG prend conscience de l’importance de sa musique : «Pendant mes trois ans d'expérience en Angleterre et sur le Continent, les critiques musicaux venaient me rendre visite dans ma loge ou me relançaient à l'hôtel pour discuter avec moi de l'importance de notre musique et de ce qu'ils croyaient qu'elle signifiait, ce qui ne m'était jamais arrivé aux Etats-Unis» dit-il. Cependant, Louis ARMSTRONG reste mal accueilli dans le Sud des Etats-Unis : «C'est vraiment infernal pour un Noir de se produire dans le Sud. En tournée, impossible de trouver un endroit convenable pour manger, dormir ou aller aux toilettes» dit-il. S'il est reconnu comme le plus grand par ses pairs et quelques musicologues, le monde blanc s'en approche avec des pincettes. Il s'en moque. «Quand on a livré à 5 ans du charbon dans les bas quartiers de La Nouvelle-Orléans, quand on s'est réfugié sous les amples jupes de sa grand-mère pendant une partie de cache-cache et qu'on a perdu parce qu'elle avait eu des flatulences, ce qui l'a obligé à fuir»  dit-il dans son autobiographie. Il sait être musicalement et humainement à l'aise, sans complexe, sans prétention ni tentation, ni envie, ni haine, que souhaiter de mieux ? Jouer et jouer encore.

Louis ARMSTRONG disparaît le 6 juillet 1971 à New York, des suites d'une attaque cardiaque. Un stade, servant de court de tennis, porte son nom à New York. Il avait vécu près du site, jusqu’à sa mort. «Louis était intelligent, brillant même. Mais son esprit fonctionnait en mode lunaire. Pour lui, la vie n’était pas faite d’opposition, comme le bon et le mauvais, le bien et le mal. Pour lui, la vie c’était un cercle et le but du jeu, c’était de faire entrer dans ce cercle le plus de lumière possible, de la faire passer du quartier de lune à la pleine lune, si je puis dire. Après quoi, il s’agissait surtout de garder la pleine lune et de la faire briller jusqu’au jour de la mort» écrit Lucille ARMSTRONG. 

Bibliographie sélective

1 – Textes en langue française

ARMSTRONG (Louis), Satchmo, ma vie à la Nouvelle-Orléans, New York, Da Capo Press, 1955, traduction Françoise Thibaut, Paris, Coda, P.U.F., réédition en 1986 et 2006, 232 pages ;

BARENDT (Joachim-Ernst), Le grand livre du jazz, traduit par Paul Couturiau, Paris, Librairie générale française, 1988 et éditions du Rocher, 1994, 525 pages ;

BERGEROT (Franck), MERLIN (Arnaud), L’épopée du jazz, Paris, Gallimard, Découverte, 1991 et 2000, tome 1, 160 pages et tome 2,  160 pages ;

BOUJUT (Michel), Pour Armstrong, Paris, Fillipachi, 1976, 128 pages ;

BOUJUT (Michel), Louis Armstrong, Rizzoli, 1998, 143 pages ;

COLLIER (James, Lincoln), RICHARD (Daniel), Louis Armstrong : un génie américain, traduction de Jean-Louis Houdebine, Paris, Denoël, 1986, 473 pages ;

LEDUC (Jean-Marie), MULLARD (Christine), Armstrong, Paris, Seuil, 1994, 282 pages ;

MEDIONI (Franck), BACKES (Michel), Louis Armstrong : enchanter le jazz, Paris, éditions A Dos d’Ane, 2013, 46 pages ;

PANASSIE (Hugues), Louis Armstrong, Paris, Nouvelles éditions latines, 1969, 220 pages ;

REDA (Jacques), Autobiographie du jazz, accompagnée de 150 solistes, Castelnau-le-Lez, Climats, 2002, 312 pages ;

SHAPIRO (Nat), HENTOF (Nat), Ecoutez-moi ça, l’histoire du jazz racontée par ceux qui l’ont faite (Hear me Talking to Ya), traduit par François Mallet, édition de 1955 révisée par Guy Cosson, présentation de Jacques Réda, Paris, Genève, Buchet, Chastel, 2015, 528 pages.

2 Biographies en langue anglaise :

BERGREEN (Laurence), Louis Armstrong : An Extravagant Life, London, Harper Collins Publisher, 1998, 564  pages ;

BROWN (Standford), Louis Armstrong, New York, F. Watts, 1993, 154 pages ;

CORNELL (Jean, Gay), MAYS (Victor), Louis Armstrong, Ambassador Satchmo, Champaign, Illinois, Garrad Publishing Company, 1972, 106 pages ;

Federal Bureau of Investigation (FBI), Louis Armstrong, 29 pages ;

GIDDINS (Gary), Satchmo : The Genius of Louis Armstrong, New York, Da Capo Press, 2001, 222 pages ;

JONES (Max), CHILTON (John), Louis : The Louis Armstrong Story, 1901-1971, Boston, Little, Brown, 1971, 266 pages ;

McCarthy (Albert, J.), Louis Armstrong, London, Cassell, 1960, 110 pages ;

MILLER (Marc, H.) BOGLE (Donald), Louis Armstrong : A Cultural Legacy, Seattle, Queen’s Museum of Art, University of Washington Press, 1994, 258 pages ;

OLD (Wendie, C.), Louis Armstrong : King of Jazz, Springfield, NJ : Enslow Publishers, 1998, 136 pages ;

PARNASSIE (Hugue), Louis Armstrong, New York, Da Capo Press, 1980, 202 pages ;

PINFOLD (Mike), Louis Armstrong, His Life and Times, New York, Universe Books, 1987, 150 pages ;

RICHARDS (Kenneth, G.), People Destiny : Louis Armstrong, Chicago, Children’s Press, 1967, 102 pages ;

SANDERS (Ruby, Wilson), SOLIE (John, Illus), Jazz Ambassador, Louis Armstrong, Chicago, Children’s Press, 1973, 90 pages ;

TANENHAUS (Sam), Louis Armstrong, 1989, New York, Chelsea Publishers, 1989, 134 pages.

Paris, le 5 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 20:05

Grand Soufi, saint et érudit, poète et maître de la prosodie en matière coranique, Cheikh Ahmadou Bamba BA, un nationaliste et résistant au colonialisme, a inspiré, après El Hadji Omar TALL et Maba Diakhou BA, mais de façon pacifique, le réveil de l’Islam, à la fin du XIXème siècle. Humaniste, à travers les principes émancipateurs de dignité et de valeur travail, de l’avis unanime de ses contemporains, Cheikh Ahmadou Bamba jouissait de l’estime de tous, y compris parfois des colons. On s’accorde donc à le considérer comme «un saint homme, pieux, charitable, de mœurs très pures, convaincu de la réformation islamique dont il était investi» écrit Paul MARTY dans son rapport sur le Mouridisme. Authentique et convaincu croyant, Cheikh Ahmadou Bamba ne s’intéressait pas aux affaires de ce monde, et ne recherchait d’autre gloire que celle de la Vérité divine : «Ahmadou Bamba est la meilleure incarnation moderne de la mystique minimiste, de l’Amour et l’imitation du Prophète» écrit Fernand DUMONT. Dans sa vie privée indiquant une discipline familiale et religieuse, teintée d’un ascétisme et d’une grande rectitude, il n’avait que quatre femmes, en accord avec la loi islamique. Dans sa résidence, à Diourbel, son installation est plus que sommaire ; il habitait une case dans laquelle il trouvera la mort. Par ailleurs, il est à la base d’un puissant théocratique agrarien, Cheikh Tidjane SY considérant que le Mouridisme est une réponse à un monde opprimé, celui du Sénégal rural, une sorte de nationalisme africain, une idéologie de l’indépendance, de la culture nationale et de la valeur du développement :  «Il ne reste au paysan mouride, à insérer son action, non plus dans le cadre de sa communauté religieuse, mais dans le cadre national, plus nettement, conscience de son rôle d’artisan de la construction d’un Sénégal nouveau» dit le président SENGHOR, le 7 juin 1963, lors de l’inauguration de la Grande mosquée de Touba. «Le cultivateur devient une simple unité productive dans la famille Mouride» écrit Paul MARTY. En fait, Cheikh Ahmadou Bamba est l’initiateur de la sanctification par le travail, une des valeurs à la base du Mouridisme : «Travaille comme si tu ne devais jamais mourir, et prie comme si tu devais mourir demain», telle est sa devise. Le marabout se consacre à la prière et le Talibé travaille : «Le Mouridisme et le Protestantisme sont les deux seules religions qui définissent une telle attitude à l’égard de l’économie» écrit Abdoulaye WADE. «C’est autour du travail, plus exactement de la solidarité qu’il a su créer que la solidarité se réalise et se perpétue chez les Mourides» écrit Cheikh Tidjane SY.

Paul MARTY a tenté de modérer ses éloges en écrivant que Cheikh Ahmadou Bamba aurait ravalé ses ambitions personnelles, parce qu’arrivé trop tard, au moment où le colonialisme est triomphant. En fait, Cheikh Ahmadou Bamba ayant vécu 75 ans, dont 33 ans en privation de liberté, a subi de graves persécutions du colon, vainement. En effet, le colonisateur français croyait, par ses vexations, l’anéantir, mais l’humiliation peut être une source de résistance et d’affirmation de soi. Le règne de l’arbitraire, quand il touche aux choses de l’esprit, n’ayant fait que renforcer la détermination des populations qui ont pris conscience de leur honneur bafoué. En effet, en raison de ses hautes qualités morales, de sa grande probité, sa rigueur, son goût du travail bien fait, Cheikh Ahmadou Bamba a triomphé face aux adversités.

A côté des confréries Tidjane et Qadriyya, le Mouridisme, une création de toute pièce de Bamba, prêche la non-violence. Cette doctrine, «une guerre Sainte aux Ames», suivant «La clef qui ouvre le Paradis et ferme l’Enfer» de Bamba,  a été une arme contre le colon par la douceur, la persuasion et l’exemplarité : «Et qui donc, mieux que lui, aurait mieux fait preuve de courage et de caractère, en subissant les pires chocs de la Fortune, sans perdre la foi, ni sa dignité d’homme, et surtout sans haine, sans violence» écrit Fernand DUMONT. En effet, bien avant que le Mahatma GANDHI (1869-1944) n’ait théorisé et pratiqué la non-violence, contrairement à El Hadji Omar TALL (1797-1864) et à Maba Diakhou BA, partisans de la guerre sainte, Cheikh Ahmadou Bamba, en pacifique émancipateur, a refusé tout recours à la violence. «Même si le Mahdi descend sur terre, je ne l'aiderai pas. Je ne tuerai ni scorpion, ni serpent ni âme qui vit. Avec la route que j'ai prise  (…) si je prends des armes ma mission sera perdue» dit Cheikh Ahmadou Bamba.  En effet, comme El Hadji Malick SY (1855-1922), le guide spirituel des Mourides a fait aussi appel au «Jihad du cœur». Tirant les conséquences des guerres saintes passées, Bamba a opté pour une autre voie, en libérant le Sénégal par la voie pacifique, par la foi, le travail et la discipline. Ainsi, Bamba inaugure, avant l’heure, une forme de désobéissance civile, à la Mahatma GANDHI (1869-1944). «Par sa vie exemplaire et par son œuvre écrite édifiante, Cheikh Ahmadou Bamba nous a démontré une chose d'une importance vitale pour notre temps  que la non-violence n'est pas incompatible avec l'Islam, mais qu'elle en constitue l'essence première ainsi que son expression la plus parfaite, à l'opposé des fanatismes qui tendent à réduire toute religion à un simple outil temporel, voir uniquement politique» écrivent Didier HAMONEAU et El Hadji Alioune M’BACKE. En raison du charisme de Cheikh Bamba, les fidèles ne suivant que ses recommandations, les chefs de canton se plaignirent de n’être plus obéis, ni écoutés par les Mourides, et une partie de la population refusa de payer l’impôt. «Le groupement dans une seule main de plusieurs milliers d’hommes entièrement soumis à leur Cheikh local et au Serigne suprême, et qui, sur un mot d’ordre de ce chef, pourraient troubler très gravement la tranquillité publique, aboutirait à l’anarchie publique» estime le colonisateur.

Le Mouride signifie «l’aspirant», le «postulant», en somme le «Talibé» désirant être uni à Dieu, est un corps de prescriptions morales, religieuses et culturelles. Par extension, les Mourides sont les adeptes de la confrérie de Cheikh Ahmadou Bamba. On appelle Cheikh Bamba soit «Serigne Touba» (le Marabout de Touba) soit «Khadimoul Rassoul» (le Serviteur du Prophète). Par conséquent, le Mouridisme reposant tout entier sur la personne d’Ahmadou Bamba, par sa sainteté, par sa science et ses valeurs morales, continue de drainer des foules à Touba, notamment lors du Grand Magal, célébrant l’exil au Gabon. Dès le début, le colonisateur s’est méfié du Mouridisme qu’il a persisté à baptiser comme une «secte». «Nous ne devons négliger aucune occasion de combattre un prosélytisme ardent, hostile à notre influence, et en général, à la domination européenne» écrit le gouverneur de l’A.O.F. dans son rapport de 1911.

Il existe une importante documentation orale et écrite, en arabe, en français et en anglais, sur la vie et l’œuvre de Cheikh Ahmadou Bamba. Grand érudit, certains de ses ouvrages en arabe, sont accessibles en langue française : «Il faudrait toute une vie pour évaluer les écrits  du fondateur du Mouridisme qui a semblé passer toute son existence à taquiner les Muses» écrit Amar SAMB. «Chacun s’accorde à reconnaître que pour un Noir, il est remarquablement instruit en Arabe et a des connaissances surprenantes sur les œuvres des auteurs arabes, pour un indigène du Sénégal qui n’est pour ainsi dire pas sorti de son pays» écrit le 22 octobre 1915, A LASSELVES, administrateur de Diourbel. Les disciples de Bamba ont produit des contributions laudatrices ou dithyrambiques, manquant ainsi de distance critique ou des stéréotypes. Ainsi, certaines sources orales attribuent à Bamba de nombreux miracles. On dit que lors de ses exils, Amadou Bamba pria sur les eaux alors que les colons voulaient l’empêcher de s’exécuter sur le navire qui le menait au Gabon ; il réussit également à endormir un lion, que les colons avaient envoyé dans sa cellule à Saint-Louis, en lui récitant des prières. Le témoignage d’un militaire français est, cependant, troublant : «Au cours d’une nouvelle visite à Cheikh Bamba, il me fut donné l’occasion d’éprouver la valeur de son gris-gris. A mon retour au poste (militaire), je fus accueilli par une vive fusillade de deux goumiers révoltés. Bien que les énergumènes m’aient envoyé une centaine de balles à 30 mètres de distance, pas une ne nous toucha» écrit Eugène DEVAUX dans les «Annales Coloniales» du 20 octobre 1927.  Il est difficile d’ignorer totalement la tradition orale, mais celle-ci est faite souvent d’exagération et de fanatisme, de nature à faire douter de sa fiabilité. En conséquence, je privilégierai donc les écrits de Cheikh Ahmadou Bamba qui, en homme humble, a refusé toute forme d’idolâtrie de sa personne. Oumar BA, un archiviste, a publié un important ouvrage collectif sur Bamba, fouillé, rigoureux et documenté. Le rapport sur le Mouridisme, publié en 1913, de Paul MARTY, Chargé du Service des Affaires musulmanes, est un document de référence que les chercheurs pompent sans le citer. Comme très souvent, les écrits des coloniaux, à défaut de minimiser l’action de Cheikh Ahmadou Bamba, recèlent parfois de graves erreurs, des calomnies ou même des injures : «Il a enthousiasmé des foules ferventes qui lui ont rendu un véritable culte ; mais il a été dénoncé comme un charlatan grossier, voire un malfaiteur. On lui a reproché son entêtement doctrinaire, mais des hommes de science et de mérite ont mis entre ses mains les intérêts de leur vie terrestre et future. En réalité, c’est un vrai toucouleur : obstiné, avare, bonasse, du reste nullement dépourvu d’intelligence, ni même de finesse» écrit Alphonse GOUILLY dans son «Islam en AOF». Paul MARTY, même s’il est plus équilibré, considère Bamba comme un «Illuminé», d’un «mysticisme vague», le Mouridisme, serait une secte «sortie de l’Islam», «d’hérésie» et «l’ardeur des illettrés, l’extravagance des néophytes et la mentalité des Noirs» ayant fait le reste : «La seule chose qui soit vraiment à déplorer du Mouridisme, vue du côté économique, c’est l’exploitation des indigènes» écrit Paul MARTY. En réalité, les dons que recevait Bamba sont redistribués aux nécessiteux.

Le colonisateur a fini par réaliser, mais tardivement, que les mesures de restrictions de la liberté de Cheikh Bamba sont contreproductives pour l’économie arachidière. Il fallait un compromis entre le politique et le religieux. A partir de l’installation de Cheikh Bamba à Diourbel, en 1913, les relations avec le colon se sont progressivement apaisées «L’administration coloniale venait de comprendre qu’Ahmadou Bamba n’était nullement engagé dans une épreuve de force contre elle, mais aussi, elle était consciente des avantages qu’elle pouvait tirer d’une collaboration politique» écrit Djibril SENE. Le colonisateur a fini par reconnaître les qualités morales, intellectuelles et religieuses de Cheikh Ahmadou Bamba, les circulaires des 22 septembre 1909 et 26 décembre 1911 énoncent la liberté du culte pour les Mourides, sous réserve de s’abstenir d’un prosélytisme à l’égard des autres groupes ethniques, ils restent sous une surveillance étroite. Bamba est élevé, en janvier 1919, au rang de Chevalier de la Légion d’Honneur «Dans le domaine religieux, je crois qu’Amadou Bamba est «un convaincu». Elevé dans un milieu familial où la cuture est de tradition, il est très versé dans les lettres et sciences musulmanes. Ces études ont eu, pour résultat, de l’affermir dans sa foi, en le nourrissant de preuves de la Vérité et de l’Islam» écrit Paul MARTY. Bamba, qui n’a pas été consulté pour cette distinction, a manifesté sa volonté de recevoir le diplôme et non pas la croix, un insigne caractéristique de la religion chrétienne. En novembre 1925, l’autorisation de construire la grande mosquée de Touba lui est accordée, qui ne sera inaugurée qu’en 1963. Une nouvelle grande mosquée a été inaugurée le jeudi 26 septembre 2019, à la commune de Colobane, à Dakar, «Massilikul Jinaan» (les itinéraires du Paradis), en référence à un ouvrage de Bamba sur le Soufisme.

La recherche concernant Cheikh Ahmadou Bamba, et notamment son héritage, est toujours passionnée, ne laissant jamais indifférent. A certains égards, les héritiers de Cheikh Ahmadou Bamba ont entretenu la flamme (Grandes mosquées de Touba et de Dakar, Magal de Touba, Touba est devenu une grande nécropole, ferveur religieuse, discipline et attachement aux enseignements de Bamba), mais à d’autres égards, ils ont perverti, voire trahi, le message du Saint Homme, à travers un affairisme et une politisation de son œuvre qui fait désormais partie du patrimoine culturel du Sénégal. En définitive, Cheikh Ahmadou Bamba est un vrai Saint, un nationaliste irréductible, mais l’héritage est contrasté.

I – Cheikh Ahmadou Bamba, un nationaliste irréductible

 

A – Cheikh Ahmadou Bamba est un Soufi nationaliste

 

Cheikh Ahmadou Bamba est un nationaliste, son opposition politique à la domination coloniale prit alors une coloration religieuse. «Le captif de Dieu et ne reconnaissait d'autre maître que lui et ne rendait hommage qu'à lui seul» écrit Bamba. En effet si toute obéissance va à Dieu, et ne peut aller qu'à lui, car lui seul a droit de commandement sur terre, Bamba en conclut «qu'il n'est d'autre autorité que celle de Dieu. Et s'il faut obéir à ceux qui détiennent le commandement on doit toujours ajouter que c'est à condition que l'ordre soit en parfaite conformité avec la loi coranique». Dès lors comment obéir à des autorités coloniales dont la légitimité ne repose que sur la force brutale alors que fondamentalement l'islam rejette ce qui s'appuie sur le despotisme. Tous ceux qui étaient en quête d'absolu ou refusaient de s'accommoder de la situation coloniale  choisirent Bamba comme maître spirituel. On y trouvait des marabouts, d'anciens guerriers Tieddos au chômage du fait de la conquête, des chefs destitués, des esclaves en rupture de ban, des anciens cadres de la société traditionnelle, bref la plupart des individus que l'ordre colonial avait plongés dans une profonde détresse. La présence de ces mécontents dans le mouvement donna à la confrérie mouride l'aspect d'un abri où se réfugièrent tous les ennemis de l'administration coloniale. C'est eux, anciens cadres de la société traditionnelle, qui infléchirent le mouvement dans cette direction au point de rendre possible l'équation selon laquelle l'appartenance à la confrérie impliquait l'hostilité à la France.

 

Cheikh Ahmadou Bamba aura refusé tout compromission ou toute compromission avec le colon, son Mouridisme, un mouvement religieux, est également une opposition nationale. En effet, avant lui, ce sont les Peuls qui sont à la base de l’Islamisation du Sénégal, d’abord par le contact avec les caravanes des Touaregs, puis avec la retentissante Révolution des Almamy du Fouta-Toro, sous l’égide de Thierno Sileymane BAL  (1720-1776), ensuite, il y aura eu El Hadji Omar TALL (1794-1864) et Maba Diakhou BA  (1809-1867). Ils ont fait émerger les notions d’égalité, de fraternité, de justice, de fierté, de dignité et de probité dans la société sénégalaise. Abdoul Bocar KANE qui avait accordé l’asile à Alboury N’DIAYE, le Bourba du Djolof, verra le Fouta-Toro, qui avait opposé la plus grande résistance, démantelé par le colon. Les puissants royaumes du Sine et du Saloum, ainsi que celui du Cayor sont marqués par des pratiques esclavagistes ou animistes. En raison de leur proximité des côtes, leur contact avec les Européens a corrompu les mœurs, notamment l’usage des alcools forts et la corruption. La communauté Ouolof n’ayant jamais eu de Marabout de grand renom, Cheikh Ahmadou Bamba émerge, après les défaites des marabouts peuls jihadistes, la dislocation progressive des anciens royaumes. Le colonisateur, avec sa machine de guerre, la prétendue supériorité de sa culture et sa religion chrétienne, semblait triomphant, mais le peuple sénégalais recherchait un leader charismatique, un refuge le guidant sur le chemin de la dignité et de la gloire d’antan. «Il fut un temps favorable, après 1886, où la disparition des chefs politiques du Sénégal d’antan laissait la place libre à des hommes nouveaux, où le prestige des royautés et des aristocraties  qui succombaient sous les coups de la puissance française, était éclipsé par la force et la vérité de l’Islam croissant, par la vertu et la sainteté des marabouts, ses représentants. Amadou Bamba a cru, ce jour-là, et il en est longtemps persuadé, qu’il était appelé à restaurer, à son profit, l’autorité locale» écrit Paul MARTY, soulignant ainsi toute la méfiance des colons. Aussi, l’ascension de Cheikh Ahmadou Bamba, bien que pacifique, a été suivie, de la part du colonisateur avec une grande appréhension, une méfiance, voire une hostilité. Certains colons extrémistes pensaient que Cheikh Ahmadou Bamba pourrait mener une guerre sainte pour «jeter les Français à la mer». Cependant, les colons estiment que même si Bamba est pacifique, il ne serait pas sans danger «Le regroupement, dans une seule main, de plusieurs milliers d’hommes, qui paraissent entièrement soumis à leur chef, et au Serigne, et qui, sur un mot d’ordre de ce chef, pourraient très gravement nuire à la tranquillité générale. C’est le péril de l’anarchisme mystique ou religieux, aboutissant à l’anarchie publique» écrit Paul MARTY.

 

Cheikh Ahmadou Bamba M’BACKE a su déterminer une nouvelle vision, aux yeux de ses contemporains, en formulant d'une façon très claire des idées novatrices capables de soulever les foules. Pour Bamba, le temporel ne saurait ruiner le spirituel, et donc le pouvoir colonial qui recherche l’évangélisation des Sénégalais, finira par être vaincu. Le Mouridisme, contrairement à ce que le colonisateur décrit comme «une secte», est une école de spiritualité, une conquête des âmes, un viatique pour la liberté, un chemin pour la richesse de la culture africaine. Considéré comme un Saint par ses talibés, et d’une grande sobriété, pour Bamba, Dieu doit être la seule préoccupation. Aussi, la grande dévotion et le fanatisme des Mourides à l’égard de leur guide spirituel est légendaire : «Il s’entoure d’un rigoureux protocole. Il fait réciter journellement plusieurs fois le Coran et de nombreuses formalités précèdent les prières : c’est le seul moment où Amadou soit visible. Les audiences privées constituent les rares faveurs, et quand, par hasard, il parle, c’est toujours an nom d’Allah.  Il donne sa bénédiction en crachant sur la tête et les mains de ses adorateurs prosternés. L’eau de ses ablutions est précieusement recueillie, et le sable qui en absorbe les éclaboussures sert d’amulettes revendues par les talibés», écrit le 27 septembre 1907, l’administrateur de Louga. 

 

Cheikh Ahmadou Bamba est un soufi qui appelait à la rénovation des valeurs morales, seule susceptible de régénérer la société sénégalaise. «Le Soufisme dans le fait de n’avoir que Dieu comme unique préoccupation et de considérer comme absolument inutile tout ce qui n’est Lui», disent les tenants de cette doctrine. La vie terrestre, «le Bas-monde», est illusoire, ce serait de la folie que de s’y accrocher : «Il y a ce monde vil qui n’a aucune valeur, qui est méprisable. Il faut s’en laver les mains pour acquérir la qualité du détachement du cœur qui purifie tes adorations. N’éprouve ni joie, ni chagrin pour l’obtention ou la perte d’un bien mondain. La passion de ce bas monde est la cause ou, du moins, le fondement de tout péril» écrit Cheikh Ahmadou Bamba, dans son traité sur le Soufisme, «Les itinéraires du Paradis». Pour être Soufi, il faut donc avoir une bonne connaissance de la théologie et l’enseigner  à ses disciples. «Je n’ai jamais de toute ma vie accompli un acte dont mon discipline puisse avoir honte, aussi n’aimerais-je pas que mes disciples se comportent d’une façon qui me fasse honte» dit-il «Evitez l’autosatisfaction et la vanité», ajoute Bamba. Cheikh Ahmadou Bamba est un Saint reconnu de tous avec une dimension mystique amplifiée par la tradition orale. «Ahmadou Bamba ayant posé les bases, ses disciples immédiats, les Cheikhs consacrés par lui, les ont développés avec l’ardeur et l’extravagance des néophytes ; la mentalité noire a fait le reste» écrit dédaigneusement Paul MARTY (administrateur colonial, 1882-1938). Mais cette doctrine n’est pas accessible au néophyte ; le guide spirituel est un intercesseur pour les disciples : «Celui qui s’enfonce dans les jungles du Soufisme, sans la compagnie d’un Maître spirituel, s’enfonce, à coût sûr, dans les profondeurs du péril et n’y tirera jamais du profit» dit Bamba, exigeant ainsi une fidélité, sans failles, à ses talibés. «Ce qu’on appelle, communément, le Mouridisme, est l’ensemble du phénome de l’attirance des populations vers un guide religieux, et de l’acquisition, par ces populations, d’un système de rites d’entrainement spirituel, et de prescriptions particulières, édictées, précisément, pour donner de la cohésion à ce rassemblement de populations» écrit Fernand DUMONT. Par conséquent, la pensée de Cheikh Ahmadou est un savant dosage entre l’ascétisme, le mysticisme et l’action vers Dieu : «Ces Noirs, teintés de mahométisme, retournent à leurs antiques croyances, à l’adoration d’un homme, l’homme fétiche, au culte des Saints» écrit Paul MARTY, assimilant ainsi le Mouridisme à l’animisme. Loin d’être un agitateur, au sens politicien du terme, il n’avait pas les ambitions que lui prêtait le colonisateur. Cheikh Ahmadou Bamba n’était l’ami ou l’ennemi de personne. Il n’était que l’ennemi de ceux qui se détournaient de la Vérité, même s’il s’agissait de Sénégalais. Se détournant, avec intransigeance de toutes les jouissances terrestres, le désintéressement, le but ultime de sa vie était l’adoration de Dieu, et être au service du Prophète : «Le bonheur consiste dans l’oubli de l’existence» dit Sidy Abdel-Kader, un maître à penser de Bamba.

 

B – Cheikh Ahmadou Bamba est un Peul de culture Ouolof

 

De son patronyme BA, comme les Peulhs Dényankobé, les ascendants de Cheikh Ahmadou Bamba sont des Foutankais, même s’il est lui-même de culture Ouolof. Cheikh Ahmadou Bamba, en raison de ses origines peules, a un lien de parenté avec El Hadji Malick SY et El Hadji Omar Foutiyou TALL. «La tradition conserve le souvenir d’une lointaine ascendance : à la quatrième génération, l’aïeul portait le nom d’honneur de BA qui dénote des origines de Peuls noirs. Bien entendu ce fut un Toucouleur Wolofisé, fixé, marié, naturalisé en pays Ouolof» dit Vincent MONTEIL. «Le quatrième ascendant d’Ahmadou Bamba était un Toucouleur et originaire du Fouta. C’est lui le premier qui vient s’établir en pays Ouolof, s’y maria avec une femme du pays et adopta les mœurs et usages du pays» écrit Paul MARTY, un contemporain de Cheikh Ahmadou Bamba. Sa mère, Mariame Diarra Bousso LY (1833-1866), une peule originaire de Golléré, dans le département de Podor, est décédée à Porokane, dans le Nioro du Rip, dans la région de Kaolack, dans le fief de Maba Diakhou BA. D’une piété incommensurable, surnommée «Jâratu-I-Lah», la «Voisine de Dieu», les Mourides lui vouent un grand culte : «Celui qui, ayant acquis le savoir, ne s’emploie pas à conformer ses comportements et conduites à ses connaissances, est comparable à un âne qui ploie sous le faix d’un lourd chargement de livres savants  et qui, bien entendu, ne saurait profiter de tant de sciences» écrit Bamba. Aussi, un pèlerinage annuel des Mourides est dédié à Diarra Bousso LY. Ce sont des marabouts Toucouleurs, issus de la famille de sa mère,  qui ont donné une éducation religieuse à Cheikh Ahmadou : Mohamadou Bousso et Samba KA.  Cheikh Bamba a eu également une grande proximité avec Cheikh Sidya, un marabout mauritanien.  

 

Le patronyme «M’Backé» est, en fait, tiré du nom village fondé par ses ancêtres dans le Baol en 1802, dans une parcelle de terre donnée à Maharam, par le 2ème Damel du Cayor, Amary N’Goné Sobel FALL. Le grand-père de Cheikh Ahmadou Bamba, Balla M’Backé, fonda à la fin du XVIIIème siècle le village de M’Backé. C’est là que naquit son fils, Momar Anta Saly qui fit ses études avec un grand marabout nommé Ahmadou Bamba. C’est pour cela que Momar donna le nom d’Ahmadou Bamba, à son deuxième fils né vers 1852, qui deviendra le guide des Mourides ; Oumar BA, archiviste et Serigne Sam M’BAYE, traducteur des «Itinéraires du Paradis», situent sa naissance en 1855. Ahmadou Bamba porte le prénom d’un ami de son père, Amadou SALL, un marabout peul qui aurait instruit Momar Anta Sally. Par conséquent, Bamba est né sous Auguste Léopold PROTET, gouverneur du Sénégal de 1850 à 1854. Le jeune Bamba, pétri de pudeur, de chasteté et piété familiale, est d’abord confié à son oncle Mouhamadou BOUSSO et à Samba Toucouleur KA, pour son initiation au Coran. Tafsir M’Backé reprendra, par la suite, le relais. Dans ce monde peul de son enfance, Bamba est constamment en lutte contre les vices comme la jalousie, l’orgueil, l’avidité et l’égoïsme, il prêchait, par la parole et les actes, l’humilité, l’esprit de sacrifice, la solidarité, la générosité et le dépassement de soi. Grand humaniste, animé d’une grande compassion, Cheikh Ahmadou Bamba recherchait en permanence, dans son combat contre le colon, tout ce qui élevait la dignité de l’homme sénégalais. Il «était brave, mais il ne précipitait rien sur un excès de colère ou fanatisme, et ne s’enorgueillissait pas. Loin de l’abaissement et de l’avilissement, il ignorait la peur, la frayeur et la petitesse d’âme» écrit Serigne M’Backé Bassirou, un de ses biographes.

 

Au cours des invasions de Maba Diakhou BA (1809-1867), un disciple de El Hadji Omar TALL, la région du Baol fut dévastée, le grand-père, Balla M’Backé fut tué et son père Momar Anta Saly fut déporté au Saloum, à Prokhane. Momar Anta Saly, pour assurer sa survie, donne des enseignements coraniques et devient le percepteur des enfants de Maba Diakhou BA, dont Saër Maty, et assure les fonctions de Cadi. C’est là, vers 1865 que le jeune Ahmadou Bamba fit la connaissance du Damel du Cayor, Lat-Dior, qui maria sa sœur Thioro DIOP à Momar Anta Saly. Dans son Jihad, Maba Diakhou avait accueilli Lat-Dior DIOP, l’a converti à l’Islam en 1864, et a refusé de le remettre aux autorités coloniales. Mais avec la duplicité du Bour du Sine, Coumba N’Doffène DIOUF, Maba Diakkou fut tué à Somb, le 18 juillet 1867.  N’ayant plus de protecteur, Lat-Dior avec sa soumission au colonisateur fut réintégré comme Damel du Cayor en 1871 et la famille de Cheikh Ahmadou le suivi. Le père Bamba devait mourir dans le Cayor en 1882, à M’Backé Cayor. Bamba refusa le poste de Cadi c'est-à-dire chef du service judiciaire du Cayor en disant : «j'ai honte que les anges me voient porter mes pas auprès d'un roi autre qu'Allah». En effet, Cheikh Bamba refusant de se placer sous la protection de Lat-Dior : «Ils m’ont dit réfugies-toi auprès des Sultans tu auras des cadeaux enrichissants en permanence ; j’ai dit : «Je me réfugie auprès de mon Seigneur, me suffis de Lui et ne me satisfais que du savoir et de la religion» dit-il. Cette conduite irréprochable vis-à-vis des détenteurs du pouvoir temporel lui attira l'affection de beaucoup d'éléments de la population.

 

Samba Laobé FALL et Lat-Dior DIOP seront vaincus définitivement par le colonisateur en octobre 1886 et le Cayor démembré ; ce qui oblige Ahmadou Bamba à revenir s’installer à M’Backé dans le Baol, un village fondé par son grand-père. Ahmadou Bamba va lui-même ériger un nouveau village du nom de Touba. Mais à cette époque, le Baol est une province livrée à l’anarchie et au désordre, en raison de son chef, Thieyacine FALL. Les chefs du parti Tiéddo furent mis à mort ; Tanor Gogne DIENG, un ami et protecteur de Cheikh Ahmadou Bamba, devient le Tègne du Baol de 1890 à 1894. Cheikh Ahmadou Bamba entretient toujours des relations cordiales, avec Saër Maty, le fils de Maba Diakhou BA, qui voulait continuer la guerre sainte de son père, avec l’appui des Anglais, installés en Gambie. A partir de fin 1888, le colonisateur commence à s’inquiéter des activités de Cheikh Ahmadou et le surveille de très près. «L’installation de Serigne à distance égale des deux fleuves Sénégal et Gambie, pouvait devenir, très facilement, le centre d’un groupement hostile à notre influence» écrit Paul MARTRY, dans son rapport. Le gouverneur, Clément THOMAS, en 1889, demande à Bamba, de «prêcher le calme à ses adeptes». En effet, Bamba a créée sa voie du Mouridisme «Quiconque m’accompagne pour la seule et simple raison de s’instruire, peut désormais chercher ailleurs, mais quiconque partage mon ambition et ma volonté peut me suivre dans la nouvelle Voie que j’ai tracée».

 

C – Cheikh Ahmadou Bamba a organisé une résistance passive

 

En 1895, avec la mort du Tègne du Baol, Tanor DIENG, la dislocation de cette province désormais sous administration directe du colonisateur, Alboury N’DIAYE, le Bourba du Djolof étant malade, faible et déconsidéré, Cheikh Ahmadou Bamba fonda un nouveau village, dans le canton de Bakkal, dans le Djolof, avec 500 de ses talibés qu’il appela Touba (Djolof). Aussitôt, ses anciens amis, les soldats de Lat-Dior et du Bourba Alboury, les déserteurs, les chefs révoqués, les Peulhs fanatisés affluent auprès de Bamba. En mai 1895, Samba Laobé FALL, le Damel du Cayor, déclare sa conversion au mouridisme. Les populations rechignent à payer l’impôt au colonisateur français. Cheikh Ahmadou, qui s’est rapproché des Tidjanes, censés être des Jihadistes, comme Maba Diakhou, Bamba est arrêté le 10 août 1895. Condamné à l’internement politique par décision du 5 septembre 1895, Cheikh Ahmadou Bamba fut déporté de 1895 à 1902, à la forêt inhospitalière de Mayumba, au Gabon. «Si l’on n’a pas pu relever contre Amadou Bamba aucun fait de prédication de guerre sainte bien évident, son attitude, ses agissements, surtout ceux de ses principaux élèves sont de tous points suspects» dit le Conseil privé qui «après avoir entendu la lecture des rapports de Messieurs Merlin et Leclerc et fait comparaitre Ahmadou Bamba a été d'avis, à l'unanimité, qu'il y avait lieu de l'interner au Gabon, jusqu'à ce que l'agitation causée par ses enseignements soit oubliée au Sénégal», séance du 5 septembre 1895. Le Directeur des Affaires politiques considère que l’ambition d’Amadou Bamba était de devenir, par personne interposée, le véritable chef du Baol, puis du Djolof. «Ahmadou Bamba nous a échappés en 1892 en protestant de ses bonnes intentions mais en réalité comme tous les chefs musulmans c’est un djihadiste et cette fois-ci il ne faut pas qu’il nous échappe, il faut qu’on s’empare de lui et qu’on règle son problème définitivement» dit LECLERC. Lors de ce procès, Cheikh Ahmadou Bamba fit une prière de deux rakkas dans le bureau du Gouverneur avant d'adresser la parole au Conseil pour lui signifier sa ferme intention de ne se soumettre qu'à Dieu. Par cette prière symbolique et cette prise de position téméraire devant le colonisateur, Cheikh Ahmadou Bamba venait de commencer sa résistance passive.


Cheikh Ahmadou Bamba voit dans son exil, une volonté de Dieu en vue de réaliser une mission qui lui est assignée : «Le motif de mon départ (en exil), est la volonté que Allah a eu d’élever mon rang et de faire de moi l’intercesseur des miens et le Serviteur du Prophète». Le colonisateur pensait, avec l’éloignement de Cheikh Ahmadou Bamba, son influence sur les populations allait disparaître. Cheikh Ahmadou Bamba embarqua pour le Gabon le samedi 21 septembre 1895 à bord du paquebot «Ville de Pernambouc» sur lequel il aura à affronter d’autres épreuves dont : l’hostilité affichée de l’équipage, la ruée d’un taureau déchaîné vers sa sainte personne et dont il fut miraculeusement préservé. Il sera contraint, suivant la tradition orale, de faire la prière sur la mer. «Ils m’ont jeté sur la mer par refus de la volonté divine et par haine, Le Généreux m’y a incontestablement comblé de grâce. Ils ont voulu m’humilier en me jetant sur la mer, heureusement que mon Seigneur a dompté pour moi la houleuse des mers» écrit Cheikh Ahmadou Bamba, dans son autobiographie.

 

Durant son exil au Gabon, Cheikh Ahmadou Bamba a rencontré de nombreuses personnalités dont Blaise DIAGNE (1872-1934), alors fonctionnaire des douanes. Blaise DIAGNE lui demande de prier afin que l’homme noir puisse recouvrer, un jour, sa liberté et sa dignité. Bamba s’investira dans la campagne victorieuse de 1914 de Blaise DIAGNE ; c’est la première fois qu’un Africain noir est élu député du Sénégal à l’Assemblée nationale française. Son frère et disciple Mame Cheikh Anta M’Backé a entrepris un périlleux voyage au Gabon pour lui rendre visite. Cheikh Ahmadou Bamba a entretenu une importante correspondance avec le résistant guinéen, Samory TOURE (1830-1902), déporté également à Noja au Gabon de 1899 au 2 juin 1900, date de sa mort. Lorsqu’il apprit la nouvelle, Cheikh Ahmadou Bamba effectua la prière des morts à son intention depuis Lambaréné. Il retrouva l’ex-Bourba du Djolof qui l’avait soutenu, Samba Laobé Peinda N’DIAYE, exilé au Gabon pour 5 mois.  La décision d’exil de Cheikh Ahmadou Bamba était censée définitive et perpétuelle, mais plusieurs faits joueront en sa faveur. Ainsi, Cheikh Sidia est intervenu en sa faveur auprès du colon. Cheikh Ibrahima FALL (1855-1930) réussit à convaincre le député du Sénégal, François CARPOT (1862-1936, député du Sénégal de 1902 à 1914) de l’innocence de Cheikh Ahmadou Bamba. Celui-ci s’engagea à réhabiliter Cheikh Bamba après son élection.  Il est vrai aussi que depuis le départ de Bamba, avec la révolte des talibés, la production arachidière avait drastiquement baissé ; ce qui mettait en péril les affaires de la bourgeoisie saint-louisienne. L’exil de Bamba a eu un effet non escompté pour les colons, à son retour en novembre 1902 au Sénégal, il est auréolé de grâce et de sainteté, les talibés accourent de partout, des dons énormes lui sont versés. En mai 1903, convoqué respectivement par le commandant du cercle de Thiès et par le gouverneur à Saint-Louis, Cheikh Ahmadou Bamba refusa d’y déférer : «Je vous fais savoir que je suis le captif de Dieu, et ne reconnaît pas d’autres autorités que lui» dit-il aux colons.

 

Sur instigation de l’administrateur, Allys, et avec la complicité du Bour Sine, Cheikh Ahmadou Bamba BA est arrêté à nouveau le 13 juin 1903 et déporté en Mauritanie dans l’une des Zaouia de Cheikh Sidya, un de ses amis, à Souet El Ma. Cependant, les talibés continuèrent de le suivre, même en Mauritanie et veulent organiser une violente révolte. Cheikh Ahmadou Bamba s’y oppose en ces termes : «Je n’espère le soutien d’aucun ami, ni ne crains l’agression d’un ennemi, je me suis entièrement soumis à Dieu». En avril 1907, le Commissaire du gouvernement général en Mauritanie, ayant fait remarquer l’attitude correcte de Bamba depuis 4 ans et sa conduite irréprochable, demanda et obtint son retour au Sénégal. En avril 1907, Bamba est assigné à résidence à Thiéyène (Diolof, Louga). Un domaine de 4 km2 lui est concédé, pour son installation, celle de sa famille et leur culture. Mais cet endroit isolé échappe en fait à la surveillance du colonisateur et les visites des talibés ainsi que leurs dons n’ont fait que doubler. C’est pour cela que le colonisateur fixa une nouvelle résidence à Diourbel à partir du 16 janvier 1912. Sur son chemin les talibés scandaient «Notre Allah revient». A Diourbel, Bamba est soumis au départ à un régime sévère : «Amadou Bamba paraît avoir renoncé à retourner dans son village, M’Backé. La surveillance étroite à laquelle il était soumis était, dans la réalité peu efficace, mais avait, par contre, des côtés vexatoires qui, joint au caractère provisoire des paillotes qu’il habitait» note le rapport général du gouverneur de 1913. Les conditions de surveillance ont été par la suite assouplies : «Un libre accès auprès de lui a été accordé à tous ; notre surveillance s’est faite discrète ; ce qui ne l’empêche pas de s’exercer. En même temps, un vaste emplacement limitrophe de l’escale de Diourbel a été affecté au Serigne. Il s’y est fait construire une maison en pierres». Contrairement à ses héritiers, Cheikh Ahmadou Bamba a toujours refusé le luxe et le superflu. Ainsi, il ne demandait qu’une chose au gouverneur : des terrains et des habitations pour ses cultures ; il n’avait pas besoin, en ce bas monde, de larges emplacements, non essentiels.

II  – Cheikh Ahmadou Bamba, une autorité spirituelle

A – La morale et la doctrine de Bamba : une rénovation de l’Islam

1 – Le Jihad du cœur, la guerre sainte aux âmes

Cheikh Ahmadou Bamba a écrit une vingtaine d’ouvrages dont certains ont été traduits en langue française, dont la «Barque de la confiance», «Les clés qui ferment l’Enfer et ouvrent le Paradis», «Les Jardins des Vertus», ainsi que des poèmes à la gloire de Dieu et des louanges au Prophète Mohamed. Il recommande les prières nocturnes, de fuir les réunions des gens négligents et d’adorer, sans limites, Dieu. «Je n’ai pas été plus particulièrement frappé par le fanatisme dont vous estimez que sont empreints les écrits attribués à Amadou Bamba. Ils ne m’ont pas paru présenter un caractère d’hostilité plus marqué que la plupart des écrits de ce genre. Le vocabulaire imagé et symbolique et toujours abscons, dont se servent, avec une recherche laborieusement étudiée, les musulmans engagés dans une Voie, doit, sans doute, retenir notre attention, mais je ne pense pas qu’il faille en exagérer la portée» écrit William PONTY le 8 novembre 1912. En fait, «tous s’accordent à le considérer comme un saint homme, pieux, charitable, de mœurs très pures, convaincu de la mission de réformation islamique dont il est investi» écrit Paul MARTY.

Cheikh Ahmadou Bamba a exposé sa morale, en particulier, dans son ouvrage «Les verrous de l’enfer et les clés du paradis» : «Apprends à prier pour plaire à Dieu ; apprends à prier sans le faire avec ostentation. Celui qui garde pour lui tout seul ses biens et ne fait pas charité aux pauvres, celui-là sera malheureux avant sa mort. Il faut faire la guerre sainte aux âmes» ou encore dit-il «Et que tout homme sensé ou sot sache que quiconque se rebelle contre la Vérité, est un maudit». Pour les qualités intellectuelles et morales, Bamba recommande la pudeur, le scrupule et la générosité, et prohibe le mensonge, la médisance, la calomnie, l’orgueil, la cupidité, l’ostentation, l’amour du renom, la haine, la jalousie et la précellence. Bamba condamne la sécheresse des cœurs et la corruption des esprits. Il consacre des thèmes sur le savoir afin d’obtenir le salut par la droiture, et les objectifs de la connaissance sont de sortir de l’ignorance et d’être utile aux autres. Il faut respecter, servir et honorer son maître. Bamba recommande d’abandonner les choses vaines et insignifiantes et de «s’adonner, continuellement, à la contemplation de Dieu, car cela mène à une fin heureuse».

 

Dans son «Viatique à la jeunesse» Bamba exhorte la jeunesse de se hâter vers la recherche du savoir et de combattre ses âmes charnelles. Dans les «Itinéraires du Paradis», Bamba revient sur les défauts graves que sont l’orgueil, la fierté, la méchanceté, la pleurnicherie, la passion pour ce bas monde, le mauvais caractère et le défaut d’impatience. A ceux qui sont tentés par la violence, Bamba est très clair : «il est interdit de l’écrire, de l’écouter quand on en parle, notamment de la pratiquer, ainsi que de verser le sang ou d’utiliser illégitimement le bien d’un musulman ou d’un semblable». Il incite de «fréquenter les gens du Bien en suivant leur exemple».

 

Cheikh Moussa CAMARA (1864-1945), El Hadji Malick SY (1855-1922) ainsi que Seydina Limamou Laye THIAW (1843-1909) rejettent le recours à la violence et prônent, comme Ahmadou Bamba, le Jihad du cœur. Cependant, contrairement au guide spirituel des Mourides, El Hadji Malick SY prêchait la collaboration avec le colonisateur : «Les Français se sont imposés à nous par leurs bienfaits de justice, la sécurité intérieure, la paix générale, le développement des transactions et du bien-être, et le respect de notre religion» dit El Hadji Malick. Conquis par ses talents d’éducateur et sa probité, Alboury N’DIAYE, le roi du Djolof, invite Bamba à prendre les armes contre le colonisateur français. «Je ne suis pas venu sur terre pour verser le sang de mes semblables. Je suis le serviteur du Prophète (Paix soit sur lui), le vivificateur de son enseignement et le libérateur des Hommes. J’extirperai la haine des cœurs et j’affranchirai mon peuple des chaînes de l’esclavage, des tentations de Satan et des futilités de ce bas monde. Chaque homme sera le frère de l’autre et le culte ne sera rendu qu’à Dieu» répond Cheikh Ahmadou Bamba.

Cette doctrine du Jihad du cœur de Cheikh Ahmadou Bamba, nous interpelle plus que jamais à notre époque. En effet, Felwin SARR, un professeur à l’université Gaston Berger de Saint-Louis, a eu raison, dans son ouvrage «Dahij», de rappeler ce que signifie réellement le Jihad au XXIème siècle : «Ce livre est un Jihad. Une guerre intérieure. Un Jihad pour sortir de moi-même, de ma race, de mon sexe, de ma religion, de mes déterminations. Un Jihad pour aller vers moi-même. C’est un désir de naissance, donc de mort». M. SARR précise encore sa pensée, le Jihad est : «maîtrise de soi», «effort intense. Endurer l’exigence vis-à-vis de soi à chaque instant». Cette doctrine du Jihad du cœur est à rapprocher du Soufisme que professait Cheikh Bamba : «J’affirme continuellement l’Unité Divine, la Jurisprudence islamique et le Soufisme très glorieux» dit-il. En effet, sans être affilié aux Quadri ou aux Tidjanes, Cheikh Ahmadou Bamba a ouvert une troisième voie. «Le Soufisme, c’est la science qui concerne tout ce qui s’attache à la relation entre Dieu et l’être humain, en prenant en compte le cœur comme moyen d’étude et d’analyse» dit Bamba. Pour les Soufis, «le vrai bonheur consiste dans l’oubli de soi». Cheikh Ahmadou pense que les vertus essentielles du Mouride sont la purification, le renoncement aux satisfactions «Soit comme le petit âne qui ne mangera pas la charge qu’il porte» ou «apprends à prier pour plaire à Dieu, n’apprends pas à prier, pour le faire avec ostentation».

En 1886, Cheikh Bamba fait une déclaration de fondation du Mouridisme «J’ai reçu de mon Seigneur l’ordre de mener les Hommes vers Dieu. Ceux qui veulent prendre cette voie n’ont qu’à me suivre. Quant aux autres qui ne désirent que l’instruction, le pays dispose assez de lettrés. Allez auprès de qui vous voulez !». ll veut réhabiliter les valeurs culturelles de base de l’Islam : «Je n’ai point fondé une confrérie, j’ai plutôt trouvé la voie qu’avait scrupuleusement suivie le Prophète, je l’ai défrichée plus proprement je l’ai rénovée dans toute son originalité» dit Bamba. La seule chose qui soit à la portée de l’homme n’est pas de «devenir»  un avec Dieu, mais seulement de se sentir «un» avec son Seigneur. La société occidentale a tué Dieu et l’homme est devenu son propre Dieu. C’est pendant cette période faste et à partir de 1888, que les disciples affluent autour de Cheikh Ahmadou Bamba, et cela commence à inquiéter le colonisateur français. Si certains Mourides, sous la direction d’Ibra SARR, appellent à la guerre sainte, Cheikh Ahmadou Bamba écrit au gouverneur en juillet 1889, pour lui dire qu’il «n’avait besoin de rien en ce bas monde futile et périssable». De 1891 à 1895, le Baol jouit d’une tranquillité absolue.

 

2 – La prière par le travail ou la religion de l’effort

La valeur travail a été incorporée à la doctrine mystique de Cheikh Ahmadou Bamba. «Travailler, c’est prier. Travaillez pour moi, je prierai pour vous», cette citation a été attribuée à Bamba. En tout cas quelle que soit l’authenticité de cette formule, celle-ci sanctifie le travail, valorise l’esprit d’initiative et condamne, par la même occasion, l’oisiveté. Pour Abdoulaye WADE : «Le Mouridisme et le protestantisme sont les deux seules religions qui définissent une telle attitude (sanctification du travail) à l’égard de l’économie» et WADE ajoute «travailler fait partie de l’action de suivre Dieu». Il en conclut que «le potentiel doctrinal du Mouridisme est un important capital capable de nourrir un interminable bond en avant». Les Mourides sont initialement des agriculteurs ; ils cultivent l’arachide, une denrée servant à nourrir les esclaves et qui a été introduite au Sénégal en 1840. Les Mourides travaillent leurs champs en psalmodiant des prières. Pour Bamba, le «travail fait partie de la religion». Le Mouridisme s’inspire dans sa valeur travail de la tradition musulmane, d’un Hadith du Prophète : «Nul n’a jamais consommé une meilleure nourriture que celle qu’il a gagnée par le travail de sa main. Travaille pour ce monde comme si tu devais vivre éternellement, et travaille pour l’Au-delà, comme si tu devais mourir demain !».  Il n'était pas indigne d'un homme, quel que fût son statut social, de gagner sa nourriture à la sueur de son corps et par le travail de ses mains. Les Mourides acquirent progressivement la religion de l'effort, car ils finirent par se rendre compte que seul l'amour du travail pouvait leur permettre de créer la personnalité appropriée à leurs besoins.

 

B – Cheikh Ahmadou Bamba : un héritage contrasté et ambivalent

Le message de Cheikh Ahmadou est resté, plus que jamais vivant, puisque sa descendance est assurée. Depuis 1927, soit en 90 ans, 7 Khalifes des Mourides se sont succédé après la disparition de Cheikh Ahmadou Bamba : Modou Moustapha de 1927 à 1945, Fallou de 1945 à 1968, Abdoul Ahad, de 1968 à 1989, Abdoul Khadre de 1989 à 1990, Salihou de 1990 à 2007 et Mouhamadou Lamine Bara, de 2007 à 2010 et depuis 2010, Sidy Mokhtar de 2010 à 2018 et Cheikh Mouhamadou Mountakha depuis 2018. L’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba oscille entre une grande fidélité à la tradition, et dans une certaine mesure, une trahison à son message.

1 – Une grande fidélité des héritiers à la mémoire de Bamba

A bien des égards, les héritiers de Cheikh Bamba ont été fidèles à sa mémoire, par de puissants actes symboliques. Ainsi, ils ont continué et terminé la grande mosquée de Touba entamée en 1925. Une autre grande et somptueuse mosquée, «Massikul Jinan» en référence aux «Perles du Paradis» de Cheikh Bamba, a vu le jour en 2019, à Dakar, la capitale du Sénégal, mettant ainsi le Mouridisme au centre de la vie citoyenne de ce pays. Cet édifice «constitue un symbole indéniable de la puissance de la foi des disciples mourides, une victoire pour l’islam et tous les musulmans» dit le président Macky SALL. «Le vrai Mouride, c’est celui qui aime toujours son chef», Cheikh Ahmadou Bamba est un personnage charismatique «la simple vue d’Ahmadou Bamba en prières ou bénissant, le jet de sa salive sur les fidèles prosternés, plongent certains dans des crises hystériques où tous veulent participer. On se roule aux pieds du Saint, on baise ses babouches, le bas de son boubou, on lui tend les mains» écrit Paul MARTY. C’est surtout le Magal, créée en mémoire d’Ahmadou Bamba, ce grand pèlerinage annuel de Touba, qui est le plus grand rassemblement Mouride du monde, avec plus de 5 millions de fidèles, le pèlerinage à la Mecque ne touchant que 3 millions de personnes. C’est Mamadou Moustapha qui l’a inauguré en 1928 ; il est fixé en 1946 par le Khalife Falilou au 18 du mois lunaire de Safar, anniversaire du retour de Cheikh Bamba à Diourbel et sa vision prophétique décisive.

 

Cheikh Ahmadou Bamba rejetait le culte de la personnalité et demandait d’adorer exclusivement Dieu. «Celui qui se retranche loin des vanités, est du nombre de ceux qui sont intelligents» dit Cheikh Bamba. Certaines dérives du Magal soulèvent des interrogations. Pendant cette cérémonie le Sénégal est bloqué et l’Etat n’a aucun droit de regard (drogue ou prostitution, marchandises illicites) de tout ce qui se passe dans Touba, la capitale religieuse. On observe le décalage entre les agissements de certains Mourides fanatisés et les enseignements de Cheikh Ahmadou Bamba.

 

2 – Les entorses ou graves interrogations concernant l’héritage de Bamba

La relation des successeurs d’Ahmadou Bamba avec le pouvoir politique et le rapport à l’argent. L’irruption de la politique est apparue lors du Califat de Falilou M’Backé, un frère de Bamba, dont la légitimité a été contestée par Cheikh Ahmadou M’Backé, le fils de Bamba. Falilou a recherché l’appui du colon, contre son neveu classé à gauche, puisqu’à la fin de sa vie ; celui-ci avait même soutenu Cheikh Anta DIOP, l’éminent égyptologue. Initialement, et après la loi Lamine Guèye du 7 mai 1946, lors des élections du 17 juin 1951, Falilou avait soutenu le BDS de SENGHOR, contre Lamine GUEYE, parce qu’il s’était engagé à terminer les travaux de la Grande mosquée de Touba, entamée depuis 1925. Mais le grand saut dans la vie politique des Mourides a été l’année 1962, Falilou a aidé SENGHOR pour destituer Mamadou DIA, président du Conseil. Depuis, lors Abdou DIOUF s’est rapproché de Abdou Lahat en sollicitant le «N’Diguël» (consigne de vote). Durant sa magistrature, maître Abdoulaye WADE (président de 2000 à 2012) un Mouride, est allé se prosterner devant le Khalife «Je suis allé à Touba en disciple mouride, et non en ma qualité de chef de l’État» dit-il. En 2012, les campagnes électorales de Macky SALL et Abdoulaye WADE ont démarré à Touba. Sous Macky SALL (président depuis 2012), au cours du référendum du 20 mars 2012 certains Mourides, lors des prêches du vendredi, avaient appelé à voter contre ce projet de loi constitutionnelle, et saccagé des bureaux de vote.

De nos jours, les Dahiras ou autres évènements religieux sont devenus un moyen de soutirer de l’argent à l’Etat. Dans ces dérives, les héritiers de Bamba ont contaminé les autres familles maraboutiques se partageant le gâteau : les Kounta à N’Diassène, les SY à Tivaoune, les Thiaw (Layène) dans le Cap-Vert, les Niasse à Kaolack, les BA à Madina Gounasse, les SECK à Thiénaba, les SALL à Louga. Parmi les 36 associations religieuses reconnues, aucune n’opère dans le domaine social ou culturel, mais elles organisent des chants religieux, comme un moyen d’obtenir des financements. Cette recherche, active de financements, des Mourides et des autres religieux, est manifestement en contradiction avec la pensée de Bamba : «Quant aux détenteurs de pouvoir, je ne les approche pas, je n’ai aucun désir à leur monde et je ne chercherai grandeur qu’auprès d’Allah le Roi des rois» dit Cheikh Ahmadou Bamba. En effet, durant toute sa vie, Cheikh Ahmadou Bamba s’est tenu à l’écart du pouvoir politique et des choses de ce «bas monde» ; il n’a cherché d’autre gloire que celle d’un saint de l’Islam, en pratiquant la générosité et la charité. Fuyant la lumière et le pouvoir politique, d’une grande intégrité et probité, Bamba est resté désintéressé des choses matérielles.

Depuis l’indépendance, il n’y a ni écoles, ni forces de l’ordre ou de gouverneur à Touba, les Mourides ayant pris le pouvoir, défient l’autorité de l’Etat. D’autres dérives, non imputables directement aux Mourides (Modou Kara, N’Diguël, Béthio THIOUNE) ont vu naître de graves collusions, dans un pays laïc, entre le pouvoir religieux et l’Etat. En 2020, bien que recevant des subsides de l’Etat, le Khalife général des Mourides a appliqué, avec réticence, les mesures de l’Etat d’urgence concernant la pandémie du Coronavirus. Tout semble indiquer le Magal d’octobre 2020 serait maintenu, le virus circule encore activement dans le pays.

Cheikh Ahmadou Bamba est mort le 19 juillet 1927, à Diourbel, dans une case. Un rapport mentionne ainsi les circonstances de ce décès : «Le marabout s’éteignit, sans témoin, à une heure qui n’a pas été déterminée. Il fut découvert, étendu sans vie, sur le sable d’une case où il aimait à se retirer pour ses méditations, par son fils et héritier de prédication, Mamadou Moustapha. (…). L’administrateur jugea plus prudent de faire transporter le corps à Touba, aussi discrètement que possible et de l’y faire ensevelir provisoirement». Même mort, le colon le redoutait. Mais les talibés, dans la douleur de cette grande perte de leur guide spirituel, sont restés dignes et calmes.

En définitive, nous avons plus que jamais besoin des enseignements de Cheikh Ahmadou Bamba, une conscience morale et un extraordinaire nationaliste. La religion devrait nous libérer de l’obscurantisme et nous guider vers la Lumière. Le peuple sénégalais aspire à maîtriser davantage son destin, et pour une répartition équitable de ces nouvelles richesses. Dans ces conditions, le nationalisme et le Mouridisme, tels que le concevait Cheikh Ahmadou revêt toute son importance. Par conséquent, il faudrait redonner au Mouridisme son message initial, un appel pour l’éthique et la morale. Pour ma part, Cheikh Ahmadou Bamba BA n’appartient pas seulement qu’à la communauté Mouride, il fait désormais partie du patrimoine culturel et religieux de l’ensemble du Sénégal. J’espère qu’en 2027, lors du 100ème anniversaire de sa disparition, l’ensemble des Sénégalais, qu’ils soient croyants ou non, lui rendront un hommage exceptionnel. Paix soit Cheikh Ahmadou Bamba BA, et «A Diaraama !».

 

Bibliographie sélective :

1 – Contribution de Cheikh Ahmadou Bamba

1 - 1 Ouvrages généraux

M’BACKE (Cheikh, Ahmadou Bamba), Le Wird Mouride (Ma’Houz), traduction Serigne Sam M’Baye, Dakar, Drouss, Lectures numériques Mourides, 2013, 45 pages ;

M’BACKE (Cheikh, Ahmadou Bamba), Les itinéraires du paradis, traité du soufisme (Massalik Al Jinan), traduction Serigne Sam M’Baye, Dakar, Drouss, Lectures numériques Mourides, Maroc, Dar-El-Kitab, 1984, 136 pages ;

M’BACKE (Cheikh, Ahmadou, Bamba), La prière sur la mer, par Serigne Sam M’Baye, traduit et transcrit par Papa Sall, préface de Mody Niang, Dakar, 1995 et 2014, 73 pages ;

 M’BACKE (Cheikh, Ahmadou, Bamba), Les verrous de l’Enfer et les clés du Paradis (Maghâliqu-N-Nîrân wa Mafâtihul Jinan, Perfectionnement spirituel), par Serigne Saam M’Baye, Dakar, non daté, 14 pages ;

M’BACKE (Cheikh, Ahmadou, Bamba), Le viatique de la jeunesse : Traité de théologie, de jurisprudence, de perfectionnement spirituel (Tazawwudu-Sh-Shubban), traduction de Serigne Sam M’Baye, Maroc, Dar-El-Kitab, année non précisée, 44 pages.

2 – 2 - Poésie

 M’BACKE (Cheikh, Ahmadou Bamba), Recueil des poèmes en sciences religieuses de Cheikh Ahmadou Bamba : Tazauwud As-Sagar, le joyau précieux, le viatique des adolescents, 1989, vol 1, 462 pages ;

M’BACKE (Cheikh, Ahmadou, Bamba), Poèmes : Gabd al-qulub, Dakar, éditions Hilal, 42 pages ;

M’BACKE (Cheikh, Ahmadou, Bamba), Poèmes : Innani Houztou, Dakar, éditions Hilal, 23 pages ;

M’BACKE (Cheikh, Ahmadou, Bamba), Poèmes : Innani Houztou, traduction d’Amar Samb, Dakar, éditions Hilal, 23 pages ;

M’BACKE (Cheikh, Ahmadou, Bamba), Poèmes : Jaawartou, Dakar, éditions Hilal, 1976, 14 pages ;

M’BACKE (Cheikh, Ahmadou, Bamba), Poèmes : Sabhoune Taqi Nafahani, traduction d’Amar Samb, Dakar, éditions Hilal, 16 pages ;

M’BACKE (Cheikh, Ahmadou, Bamba), Poèmes : Wajjhatou, traduction d’Amar Samb, Dakar, éditions Hilal, 16 pages.

2 – Critiques de Cheikh Ahmadou Bamba

AN (Mamadou, Moustafa), Vie du Cheikh Ahmadou Bamba, Dakar, (texte en arabe) 2 fascicules, 65 et 51 pages ;

ARNAUD (Robert), «L’islam et la politique française en AOF», Afrique française, Renseignements coloniaux, 1912, pages 3-20 et pages 115-154 ;

AUDRAIN, (Xavier), «Du “Ndigueul avorté” au parti de la vérité. Évolution du rapport religion/ politique à travers le parcours de Cheikh Modou Kara (1999-2004)», Politique africaine, 2004, vol. 96, pages 99-118 ;

BA (Oumar), Cheikh Ahmadou Bamba et la France, Verf, 1932, 32 pages ;

BA (Oumar), éditeur, Ahmadou Bamba face aux autorités coloniales (1889-1927), préface de Abdou Ahat M’Backé, Dakar, Archives du Sénégal et Abbeville, Imprimerie F. Paillard, 198, 250 pages (doc UCAD Rès L. 396) ;

BABOU (Cheikh Anta), Le Jihad de l’âme, Ahmadou Bamba et la fondation de la Mouridiyya au Sénégal (1853-1913), traduction de Geneviève Kniebiehler, Paris, Karthala, 2011, 344 pages ;

BABOU (Cheikh, Anta) et GUEYE (Cheikh), «Autour de la genèse du Mouridisme», Islam et Sociétés au Sud du Sahara, novembre 1997, n°11, pages 3-58 ;

BABOU (Cheikh, Anta), Fighting the Greater Jihad : Amadu Bamba and the Founding of the Muridiyya of Senegal 1853-1913, Athens, Ohio University Press, collection “New African History Series”, 2007, 294 pages ;

BABOU (Cheikh, Anta), Le Mouridisme des origines à 1912, mémoire de maîtrise, Dakar, UCAD, Département Histoire, 1991, 106 pages ;

BAVA (Sophie) et GUEYE (Cheikh), «Le grand Magal de Touba. Exil prophétique, migration et pèlerinage au sein du mouridisme», Social Compass, 2001, vol. 48, n°3, pages 421-438 ;

BAVA (Sophie), «Le Dahira, lieu de pouvoir et d’émergence de nouvelles élites au sein du mouridisme», in M. GOMEZ-PEREZ (dir.), L’Islam politique au sud du Sahara : identités, discours et enjeux, Paris, Karthala, pages 159-175 ;

BEHRAM, (Lucy, Creevey), The Political Influence Brotherhoods in Senegal, Harvard University Press, 1970 et 2013, 248 pages ;

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MARTY (Paul), L’Islam au Sénégal, Paris, Ernest Leroux, 1917, vol 1, chapitre 5, pages 219-232 ;

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NEKKACH (Lucien, lieutenant), Le Mouridisme depuis 1912, Saint-Louis 1952, rapport dactylographié, 35 pages ;

ROBERTS (Allen et Mary), «The Aura of Amadou Bamba», Anthropologie et Sociétés, 1998, n°22, pages 15-38 ;

ROBINSON (David), TRIAUD (Jean-Louis), Le temps des marabouts : itinéraires et stratégies islamiques en Afrique Occidentale Française 1880-1960, Paris, Karthala, 2012, 584 pages ;

SAMB (Amadou), «L’humanisme dans les œuvres de Cheikh Ahmadou Bamba», in BA (Oumar), éditeur, Ahmadou Bamba face aux autorités coloniales (1889-1927), pages 210-212 ;

SAMB (Amar), Essai sur la contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe, Dakar, IFAN, 1972, 534 pages, spéc pages

SAMB (Mustapha), Ahmadou Bamba : le missionnaire universel, Paris, Nègre international éditions, 2010, 138 pages ;

SENE (Djibril), Cheikh Ahmadou M’Backé, une figure religieuse de la confrérie Mouride, mémoire de maîtrise sous la direction d’Ibrahima Thioub, Dakar, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Département d’Histoire, 2008, 136 pages, doc UCAD 3976 ;

SOW (Cheikh, Mar), La pensée de Cheikh Ahmadou Bamba face aux défis africains, Paris, L’Harmattan, 2016, 235 pages ;

SOW (El Hadji, Amadou), Biographie de Khadimoul Rassoul et connaissance du Mouridisme, Dakar, éditions Al-Azhar, 137 pages ;

SY (Cheikh Tidjane), L’odyssée extraordinaire du soufi Ahmadou Bamba, fondateur de la confrérie du Sénégal des Mourides, Congrès international des Africanistes, 1967, 27 pages ;

SY (Cheikh Tidjane), La confrérie sénégalaise des Mourides, Dakar, Présence africaine, 1969, 353 pages ;

SY (Cheikh, Tidjane), «Le travail dans la pensée de Cheikh Ahmadou Bamba», in BA (Oumar), éditeur, Ahmadou Bamba face aux autorités coloniales (1889-1927), pages 220--224 ;

SYLLA (Ahmadou, Khadim), La doctrine de Cheikh Ahmadou Bamba : Origines et enseignements, Paris, L’Harmattan, 2015, 234 pages ;

THIAM (Médoune), «Qui était Ahmadou Bamba ? Qu’est-ce que le Mouridisme ? La relation avec le colonisateur», in BA (Oumar), éditeur, Ahmadou Bamba face aux autorités coloniales (1889-1927), pages 16-204 ;

THIAM (Médoune), Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du Mouridisme : 1850-1927, Imprimerie Nationale Patrice Lumumba, 1964, 32 pages ;

THIOUNE (Birahim), Cheikh Ahmadou Bamba, 1895, destination Mayumbé et Lambaréné, les discours coloniaux de l’exil, Paris, Dakar, L’Harmattan du Sénégal, 2016, 76 pages ;

VILLENEUVE (Michelle), «Une société musulmane d’Afrique Noire : La confrérie des Mourides», Revue des Belles Lettres Arabes, 1965, Vol 28, n°2, pages 127-166 ;

WADE (Abdoulaye), La doctrine économique du Mouridisme, Paris, L’Interafricaine éditions, 1970, 35 pages ;

WADE (Madiké), Le destin du Mouridisme, éditeur non précisé, 337 pages ;

WANE (Colonel, Birane), L’islam au Sénégal, le poids des confréries, l’émiettement de l’autorité spirituelle, Thèse de sociologie et d’anthropologie, sous la direction de Papa Samba Diop et Boubacar Ly, Université de Paris-Est, 2010, 280 pages, spéc pages 152-157 et pages 213-234.

Paris, le 2 juillet 2017, actualisé le 17 août 2020 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Cheikh Ahmadou Bamba (1852-1927), le guide spirituel des Mourides, pacifique et subversif», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr
«Cheikh Ahmadou Bamba (1852-1927), le guide spirituel des Mourides, pacifique et subversif», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr
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26 juin 2017 1 26 /06 /juin /2017 20:45

Comment faire entendre les voix inaudibles ? Tel est le combat d’une vie d’Elikia M’BOKOLO. Le principal champ de recherche de M. M’BOKOLO est l’histoire moderne et contemporaine de l’Afrique. Le professeur M’BOKOLO est un historien rigoureux qui a su garder une distance critique : «Chez un historien, il y a beaucoup de ressenti, comme on dit, de surprise, d’étonnement. Il faut toujours essayer de tenir la bride à ces sentiments, expliquer, structurer les choses, même quand c’est tout à fait atroce. Comment, qui, pourquoi ? Les généralisations du genre «Les Blancs ou les Belges nous ont fait ça» n’éclairent pas l’histoire. Il y a un travail de tri, de raffinement. Il y a tellement d’atrocités,  qu’on en devient, non pas cynique, mais on parvient à mettre de la distance, à aborder les événements froidement» dit-il. Il a mis l’accent est mis sur l’évolution et les transformations politiques, en relations étroites avec les processus intellectuels, culturels et sociaux. Plus qu’aux péripéties du temps présent et à leur interprétation, l’attention est accordée à l’ensemble des phénomènes de durée plus longue, permanences et récurrences, ruptures et innovations, captations et réappropriations, dans leur interaction avec les dynamiques contemporaines. «La mémoire sera toujours l’objet d’une manipulation de la part des pouvoirs mais c’est à nous qu’il appartient de la restituer aux gens qui en ont besoin» écrit M’BOKOLO qui s’intéresse aussi aux problèmes et enjeux de mémoire, à l’histoire des «diasporas» africaines, en particulier en Europe et dans les Amériques, et à sa place, trop souvent méconnue et sous-estimée, dans l’histoire moderne et contemporaine de l’Afrique. A deux reprises, notre mouvement Equité qui lutte pour la diversité en politique, nous avons invité à l’Assemblée nationale, le professeur M’BOKOLO. Je découvre un homme à la fois savant, mais modeste et accessible, et surtout un grand militant de la cause africaine, «un passeur d’histoire».

Né le 23 décembre 1944, à Léopoldville (Kinshasa) en République démocratique du Congo, Elikia M’BOKOLO est un normalien, agrégé des universités de Paris. Elikia grandit un pays où règne la diversité où cohabitent diverses nationalités des Sénégalais, des «Popos» (Togolais, Ghanéens, Béninois, Nigérians,  bref les gens Golfe de Guinée)  des Swahilis. «L’Afrique noire de note enfance est celle des pères Blancs ou des missions étrangères qui venaient dans les écoles réciter l’Ave Maria en Swahili, en Ouolof ou encore celle de Tarzan incarné par Johny WESTMELLER», dit-il. Les livres étaient rares, il n’y avait que des extraits d’ouvrages. La relation avec les Etats-Unis était ancienne, avec de grands classiques de Hollywood, du Jazz et des négrospirituals. Son enfance baigne dans une atmosphère culturelle. En effet, sa mère institutrice et son père assistant médical, c’est le grade le plus élevé en médecine que les Noirs pouvaient obtenir pendant la période coloniale. Pendant la deuxième guerre mondiale, le Congo étant occupé par la Grande-Bretagne a participé à la guerre en Birmanie de 1944 à 1946, puis il s’est retrouvé à la fin de la guerre en Inde, pays qui venait de devenir indépendant. Il est revenu au Congo complètement transformé. A l’indépendance du Congo, les Belges étant partis précipitamment,  et avec un programme de l’Organisation mondiale de la santé, et afin d’acquérir un diplôme de médecine, son père est venu en 1961 avec sa famille en France. Sa mère étant restée au Congola, Elikia correspondait avec elle en Lingala. Sa grand-mère faisait du commerce d’alcool, mais ne savait pas écrire. Son grand-père était aveugle et lui demandait de décrire ce qu’il voyait. Aussi, dit-il «je savais parler et écrire pour les autres». Le jeune Elikia, alors lycéen à Léopoldville, avait un jour entendu le message de Patrice LUMUMBA, une référence intellectuelle : «une histoire écrite par les Congolais, pour les Congolais». Et c’est devenu une vocation de toute une vie. «Si j'ai opté finalement pour cette discipline plutôt que pour le droit ou la médecine, c'est qu'il y avait quelque part une réminiscence de ces propos», confie-t-il. Dérobé dans la bibliothèque paternelle, un ouvrage comme «Nations nègres et culture», de Cheikh Anta DIOP, fait aussi partie, des éblouissements du jeune. Il en tire en même temps la conviction que l'histoire de l'Afrique est encore à écrire. Admirateur de Cheikh Anta DIOP, le professeur M’BOKOLO a fait l’éloge de ce savant. «L’Afrique a produit, depuis plus d’un siècle, un nombre significatif et une variété remarquable  de talentueux historiens professionnels et philosophes de l’histoire. Mais aucun, assurément, n’a connu de son vivant, ni après sa mort, la notoriété de Cheikh Anta DIOP» écrit Elikia M’BOKOLO.

Le jeune Elikia s’installe en 1962 à Villeurbanne, près de Lyon, ville où règne un grand bouillonnement intellectuel et politique. «Je vis à Lyon, en France. Dans cette ville, la Deuxième Guerre mondiale est un point d’ancrage très fort, mais il n’efface pas les autres. Il y a le Lyon romain, le Lyon catholique, le Lyon qui a vécu de près la fin de la guerre d’Algérie où cohabitait une immigration ouvrière algérienne, arabe et kabyle, avec le retour des Français d’Algérie, en majorité juifs. Le tout dans une ville où la collaboration a été très active. Et puis, pour la jeunesse militante de gauche notamment, Lyon est aussi le terrain de luttes ouvrières très importantes au 19e siècle, avec des massacres terribles. On le voit, la mémoire est multiple. Comment la gérer ? C’est très compliqué. C’est à la fois une bombe à retardement et un lieu de rencontre» écrit M’BOKOLO. C’est là que résident de nombreux réfugiés espagnols qui ont la guerre civile et la dictature de Franco. On compte également dans cette ville de nombreux Algériens, partisans du FLN et du PCF et des Juifs français dont l’identité est forte, Lyon ayant été la base arrière de la Gestapo. Frantz FANON a séjourné dans cette ville, l’Union des Populations du Cameroun (U.P.C.), contre Amadou AHIDJO (1924-1989) du Cameroun y a installé ses bases. La Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) est fortement représentée dans cette ville.

Une fois le baccalauréat obtenu, en 1967, ses parents hésitent pour son orientation, mais finiront par lui dire «tu auras tout ce que tu voudras, tant que tu rechercheras l’excellence».

A Paris, il rencontre notamment Alpha CONDE (né le 4 mars 1938, président actuel de la Guinée), à la faculté de droit et Abdoulaye Yoro DIA vice-président du RDC. A la bibliothèque de l’école normale, il y avait d’excellents livres dont celui Onwuka K. DIKE «Trade and Politics in the Niger Delta 1830-1885». «Je suis tombé, un jour, sur le livre d'Onwuka Dike, le premier titulaire de la chaire d'histoire à l'université d'Ibadan, au Nigeria, qui n'a toujours pas été traduit en français cinquante ans après sa publication. J'ai passé trois jours et trois nuits à le dévorer littéralement. On y voit comment les Anglais et les Africains ont noué des relations de sympathie et de conflictualité, on y voit aussi la complexité des sociétés africaines. Ce n'est pas une Afrique des royaumes qu'il décrit, mais une Afrique de petites cités indépendantes dominées par une aristocratie marchande et se livrant au commerce de l'huile de palme. Ce n'est pas un livre de vulgate, c'est un modèle d'étude historique, un travail d'une grande minutie mêlant la connaissance du terrain, la voix des traditions orales et celle des archives» dit Elikia a comme professeurs Georges BALANDIER (1920-2016) et Paul MERCIER (1922-1976). Il aura comme enseignant Louis ALTHUSSER. Jacques Le GOFF et Denis WORONOFF l’encourage dans ses études. C’est la période agitée de mai 1968, la guerre au Vietnam, l’assassinat de Ché Guevara. La librairie François Maspéro étant ouverte jusqu’à 22 heures, le jeune Elikia y dévore tous les journaux qui lui tombent sous la main et achètent de nombreux livres : «je suis un homme, rien ne m’est étranger, je dois me cultiver». Dans sa grande boulimie de lecture, il dévore Henri de MONTHERLANT, François de MAURIAC et Jean-Paul SARTRE. «Je crois pouvoir dire que j'ai lu pratiquement toute la Comédie humaine» dit-il.

En 1971, Elikia réussit au concours d’agrégation d’histoire, il est le quatrième africain à l’obtenir après Joseph KI-ZERBO (1922-2006, Burkina), Christophe WONDJI (mort en 2015, ivorien) et Ibrahima Baba KAKE. C’est Ibrahima Baba KAKE (1932-1994) qui le coopte pour la radio, l’émission «Mémoire pour un continent». «Ibrahima m’a appris à causer, non pas comme un savant, mais comme un journaliste dans le bon sens du terme, à faire des phrases courtes et aller droit au but» dit-il. C’est l’époque un virage important se produit. L’éditeur François Maspéro voulait des gens compétents, en lien avec les questions du temps. L’Harmattan publie de jeunes auteurs. La problématique n’est plus aux grands débats stériles, mais qu’est-ce que nous avons à dire aux sociétés africaines actuelles.

 A l’école des hautes études en sciences Elikia a comme professeurs, Jacques LE GOFF (1924-2014) et Georges DUBUIS (1919-1996). Il soutient sa thèse en 1975 et va voir l’ambassadeur du Congo qui est un ami de son père ; celui-ci lui demande de rentrer au pays, «car il y a de l’argent à se faire», mais Elikia veut devenir un chercheur et écrire des livres.

L’université de Libreville venait d’ouvrir. Elikia est reçu à l’ambassade du Gabon. Il patiente d’abord, puisque ce sont les Blancs qui sont reçus par le diplomate gabonais. A 18 heures, l’ambassadeur recommande aux 6 candidats africains qui attendaient encore de venir directement au Gabon ; ce ne que ne fera pas naturellement Elikia qui va solliciter son directeur de thèse et obtient un poste d’assistant dans l’attente de trouver un emploi dans une université africaine.

Parallèlement à cet enseignement à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, il a formé des jeunes qui préparaient sciences politiques et l’ENA.  Puis, Sciences politiques lui demandera de faire des cours d’histoire. A Lyon, il connaissait les enfants de la bourgeoisie à qui il donnait des cours particuliers qui se déroulaient au salon, mais il  devait entrer par la porte de service réservée aux domestiques. A Sciences politiques, M’BOKOLO se retrouve professeur noir des enfants de la haute bourgeoisie. Il faut une approche critique et précise de l’histoire. «II faut montrer aux étudiants que l‘histoire n’est pas un fastfood où  l’on vient chercher une connaissance emballée qui ne prête pas à discussion et qui serait connue par tout le monde» dit M’BOKOLO.

 

Elikia M’BOKOLO est le Directeur du Comité scientifique composé de 39 historiens et plus de 350 spécialistes, qui a coordonné l’histoire générale de l’Afrique commandée par l’UNESCO. L’Afrique est le berceau de l’humanité, mais son histoire est méconnue. La colonisation c’est la défense de l’œuvre civilisatrice qui va de pair avec l’image qu’on donne des pays à civiliser. Les colons prétendent également avoir mis fin à l’esclavage. Effectivement, on nous présente cette Terre sauvage qui est, en outre, «ensauvagée» par les «Arabes». Et la propagande coloniale s’est beaucoup servie de cette question. Cette inégalité n’est pas explicitée à la manière de Gobineau, mais elle est sous-entendue. Ainsi, l’Africain est toujours ramené au rang d’animal, de quelqu’un à qui on peut faire un tas de choses. On se souvient de ce discours à Dakar, de Nicolas SARKOZY, «l’homme africain n’est pas entré dans l’histoire». Un ouvrage collectif dirigé par Philippe REY y a répondu. Elikia M’BOKOLO dans un retentissant article a dégagé «les voies de l’émancipation». Le professeur M’BOKOLO a aussi produit un article de référence «Afrique, colonisation, décolonisation et post-colonialisme » dans l’ouvrage collectif «Qu’est-ce que la culture ?» d’Yves MICHAUD. Derrière «l’humanisme civilisateur» du colonisateur se cachait un appétit économique qui introduit la hiérarchisation des races : certaines seraient supérieures, d’autres inférieures.

 

Pourquoi l’Afrique doit écrire son histoire ? «Si tu ne sais pas d’où viens, comme sais-tu où tu dois aller» dit un dicton africain. «L'histoire de l'Afrique a été longtemps racontée sous le couvert de la colonisation, alignant une chronologie, une géographie ou encore une ethnologie, forcément réductrices. Je cherche à repenser l'histoire coloniale et à dépasser la manière dont elle est transmise. Mon travail se situe donc au coeur du débat actuel sur la mémoire de l'esclavage» dit Elikia M’BOKOLO. Les Etats africains estimaient qu'il fallait lutter contre l’amnésie et réparer une très grande injustice. «L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité», disait Patrice LUMUMBA, dans une lettre de novembre 1960 à sa femme Pauline. Pour la première fois, une Organisation intellectuelle et scientifique mondiale, l’UNESCO, détachée de toute contingence politique, se lance dans une aventure qui concerne un continent pour lequel beaucoup pensaient qu'il n'avait pas d'histoire. Le Comité devait répondre à deux préoccupations qui peuvent être antinomiques : donner la possibilité aux historiens africains de faire prévaloir la perspective qu'ils avaient de leur propre histoire sans pour autant tomber dans le piège de la ghettoïsation où seule la vision africaine seraient présente. Face au désastre de la grande guerre Paul VALERY avait dit : «Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles».  Il fallait la faire confronter avec la celle d'autres historiens venus d'ailleurs. Les Africains et les personnes d'ascendance africaine continuaient d'être les victimes d'au moins trois types de déni, hérités du temps de l'esclavagisme : le déni de dignité et d'humanité (pour les réduire à l'esclavage, il a fallu les bestialiser); le déni d'histoire et de culture (pour les bestialiser, il a fallu leur enlever ce qui faisait leur humanité, c'est-à-dire une histoire et une culture); le déni de citoyenneté (les afro-descendants n'avaient pas de statut de citoyen dans les pays où ils vivaient). Pour surmonter ces dénis, il fallait préparer une réponse scientifique, de manière méthodique et rigoureuse. L’objectif est de rompre avec l'ethnographie coloniale et avec la perspective historique coloniale. Il s’agissait aussi de faire appel à des historiens africains nourris avec toutes les traditions de lutte d'émancipation, et aux experts et des spécialistes non Africains qui voulaient rompre avec une certaine tradition européocentrique. C'est la jonction de ces dynamiques qui a donné naissance entre 1964 et 1999 à 10 000 pages réparties en 8 volumes. L’ambition est d’embrasser toute l'histoire de l'Afrique dans son ensemble, du Caire au Cap et de Djibouti à Dakar, sans oublier les îles des océans Indien et Atlantique, ni les extensions de l'Afrique vers les Caraïbes, les Amériques et au-delà de l'océan Indien. L'unité du continent africain repose avant tout sur son histoire et que l'identité africaine. En effet, les expériences de la traite négrière et de l'esclavage, et l'expérience de la colonisation sont devenues des facteurs d'unité qui ont facilité cette approche globale de l'histoire de l'Afrique. La colonisation, plus que d'un changement, il s'agit de la mort de civilisations, de cultures, de sociétés dans ce qu'elles avaient jusqu’alors d'original.

 

En dépit de cet immense travail sur l’histoire africaine, Elikia M’BOKOLO a formulé deux critiques. D’une part, plus de 57 ans après les indépendances, dans les faits, les Etats africains restent solidement amarrés aux anciennes puissances coloniales aussi bien financièrement et économiquement, que militairement et culturellement. Les savoirs faire ont été discrédités, les savoirs modernes distribués avec parcimonie. L’autoritarisme des puissances coloniales a engendre des économies de traite tournées vers l’Europe et des sociétés de pauvreté. Il a fallu diviser pour régner et faire croire aux peuples que leur principal ennemi était leur voisin, inoculer le virus de l’ethnicisme. «Mais qu’avons-nous fait de l’indépendance ?» s’interroge le professeur Elikia M’BOKOLO. Pendant la période coloniale, les élites africaines, au-delà du débat entre tradition et modernité, avec un consensus populaire autour d’un Etat national conçu comme l’émanation du peuple entier. Mais ce message a été trahi, dans les faits. Dans son ouvrage «l’Afrique convoitée», M’BOKOLO examine les causes du sous-développement persistant. C’est d’une part, une petite bourgeoisie régnante qui cherche à perpétuer ses privilèges, et d’autre part, la dispersion et l’inorganisation des exclus qui retardent le processus de maturation politique et la prise de conscience du pouvoir dont ils sont investis, pour la lutte et la conquête du pouvoir. Dans les esprits, c’est un mélange d’étonnement, de nostalgie, de perplexité et de désenchantement. D’autre part, « Il est frappant qu'aujourd'hui encore, malgré les avancées impressionnantes de la recherche historique, une bonne partie de notre documentation sur les quatre ou cinq derniers siècles de l'histoire de 1 'Afrique soit encore d'origine étrangère. Ce n'est pas, bien sûr, que les Africains aient été silencieux pendant cette période, ni qu'aucune de leurs voix ne nous soit parvenue» écrit le professeur M’BOKOLO.

 

Cependant, M. M’BOKOLO reste fondamentalement optimiste. Il nous a appris à ne pas désespérer du continent noir : «A Paris, on devait plus africain. Je suis de ceux qui croient à l’Afrique, c’est le continent le plus jeune et le moins exploité du monde. Il faut le dire aux jeunes, l’Afrique est un continent d’avenir» dit-il. Tous les processus de renaissance reposent sur une connaissance et une appropriation de l’histoire. Il s’intéresse à l’histoire immédiate et à la contribution de l’histoire au développement de l’Afrique. L’Histoire du temps présent ce n’est pas seulement l’histoire qui est en train de se passer aujourd’hui. C’est une histoire par rapport à laquelle nous, les historiens, sommes impliqués ou l’histoire par rapport à laquelle les gens qui vivent dans notre temps sont impliquées. L’histoire est une donnée fondamentale parce que les Etats africains sont des Etats jeunes qui veulent devenir des nations. Or on sait qu’il n’y a pas de nation s’il n’y a pas un minimum d’identité commune. Cette identité ne repose pas sur la race encore moins sur les ethnies parce qu’on sait que les ethnies sont des productions historiques qui changent avec le temps. Ça exige la connaissance de l’histoire pour inventer des choses nouvelles sans répéter simplement le passé même s’il a été glorieux. «Quand on parle de renaissance africaine, on suppose que l’Afrique a été grande dans le passé et qu’elle peut renaitre aujourd’hui. Tous les processus de renaissance (Europe, Japon, Chine, Brésil) reposent sur une très bonne connaissance et une appropriation de l’histoire. En ce sens, l’histoire n’est pas seulement les choses du passé qu’on connait. C’est également un savoir qu’on s’approprie, on le prend comme un bien qu’on peut utiliser, comme un outil qu’on peut mettre au service du développement» écrit M’BOKOLO.

Il faut libérer la parole collective et amplifier le pro­ces­sus de conti­nuité de l’afri­ca­nité. L’Afrique ne nous déce­vra pas. François RABELAIS, déjà le disait : «Toujours l’Afrique apporte quel­que chose de nou­veau».

Bibliographie sélective :

1 – Contributions de M. Elikia M’BOKOLO

M’BOKOLO (Elikia), Affonso 1er : le roi chrétien de l’ancien Congo,   Paris, ABC, Afrique Biblio-Club, 1975, 95 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), Afrique noire : histoire et civilisations, Paris, Hâtier, Agence universitaire de la francophonie, tome 1, des origines jusqu’au XVIIIème, 2008, 496 pages ; tome 2, XIXème et XXème siècles, Paris, Hâtier, AUPELF, 1992, 576 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), AMSELLE (Jean-Loup), Au cœur de l’ethnie : ethnies, tribalisme et Etat en Afrique, Paris, La Découverte, 1985, 225 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), GARRAUD (Jean-Marie), Mirambo : un grand chef contre les trafiquants d’esclaves, Paris, ABC, 1976, 90 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), GRENIER (Isabelle), Résistances et messianismes : l’Afrique centrale au XIXème et au XXème siècle, Paris, Présence africaine, ACCT, 1988, 123 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), KABE (Ibrahima, Baba), Des missionnaires aux explorateurs, Paris, A.B.C., Afrique Biblio Club, 1977, 109 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), KABE (Ibrahima, Baba), L’Afrique coloniale de la conférence de Berlin, 1885, aux indépendances, Paris, A.B.C., Afrique Biblio Club, 1977, 135 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), KABE (Ibrahima, Baba), L’Afrique moderne : L’Afrique centrale et orientale du XVIème au XVIIIème siècles, Paris, A.B.C., Afrique Biblio Club, 1977, 125 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), KABE (Ibrahima, Baba), L’Afrique, berceau de l’humanité : préhistoire et Antiquité, Paris, A.B.C., Afrique Biblio Club, 1977, 112 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), KABE (Ibrahima, Baba), L’éveil du nationalisme : L’Est africain du XIXème au XXème siècle, Paris, A.B.C., Afrique Biblio Club, 1977, 131 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), KABE (Ibrahima, Baba), La dispersion des Bantous, Paris, A.B.C., Afrique Biblio Club, 1977, 135 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), L’Afrique dans tous ses états, Fontenay-sous-Bois, Sides, Ema, 2005 ;

M’BOKOLO (Elikia), L’Afrique au XXème siècle, le continent convoité, Paris, Seuil, 1980, 393 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), L’ère des calamités : l’Afrique australe au XIXème et au XXème siècle, Paris, Présence Africaine, ACCT, 1978, 127 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), LE CAELLENEC (Sophie), Afrique noire, histoire et civilisations jusqu’au XVIIIème siècle, Shaba, Paris, Hâtier, 1995, 496 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), Médiations africaines : Omar Bongo et les défis diplomatiques d’un continent, Paris, Archipel, 2009, 400 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), Msiri, bâtisseur de l’ancien royaume du Kantaga, Shaba, Paris, ABC, 1976, 94 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), Noirs et Blancs en Afrique Equatoriale : les sociétés côtières et la pénétration française, vers 1820-1874, Paris, Ecoles des hautes études en sciences sociales, 1981, 302 pages ; 

M’BOKOLO (Elikia), SABAKINU (Kivilu), sous la direction de, Simon Kimbangu. Le Prophète de la Libération de l'Homme noir, Paris, L'Harmattan, t. 1, 2014 496 pages et t 2, 502 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), ROUZET (Bernard), Le roi Denis et la première tentative de modernisation du Gabon, Paris, ABC, Afrique Biblio-Club, 1977, 94 pages.

    1. – Autres contributions d’Elikia M’BOKOLO

2- 1 Articles, préfaces ou postfaces

M’BOKOLO (Elikia), «L’Afrique colonisation, décolonisation, post-colonialisme», in  MICHAUD (Yves), Qu’est-ce que la culture ?, Paris, Odile Jacob, 2006, 840 pages, spéc pages 128-145 ;

M’BOKOLO (Elikia),  «L’Afrique noire», in Y. Fauchois, T. Grillet et T. Todorov sous la direction de, Lumières ! Un héritage pour demain, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2006, pages 174-179 ;

M’BOKOLO (Elikia),  «Historiens d’Afrique», Notre librairie. Revue des littératures du Sud (Histoire, vues littéraires), 2006  mars-mai, n°161, n°3, pages 2-6 ;

M’BOKOLO (Elikia), «Travail forcé et esclavage», L’Histoire, Paris, 2005 nov. n°302, pages 66-71 ;

M’BOKOLO (Elikia), «Les régimes politiques africains et La Baule», Afrique Annales, 2005, (La Baule ! Et puis après ?), 1e trim., n°8, pages 44-54 ;

M’BOKOLO (Elikia),  «Conflictualités et conflits africains : une radioscopie», in I. Ndaywel E. NZIEM et J. Kilanga Musinde, sous la direction,  Mondialisation, cultures et développement, Paris, Maisonneuve et Larose, 2005, pages 273-281 ;

M’BOKOLO (Elikia), «Quand les États africains contribuaient à la traite», Manière de voir, 2005 août-sept., n°82 pages 32-35 ;

M’BOKOLO (Elikia), 2005, «Le bâtisseur d’empire. Louis-Gustave Binger dans l’enfer vert de la forêt ivoirienne, 1887-1893» in  P. FOURNIE et S. de SIVRY, sous la direction de, Aventuriers du monde, Paris, Gallimard, 2005, pages 89-98 ;

M’BOKOLO (Elikia), «Les problèmes de l’Afrique et du Mozambique», in, Latitudes. Cahiers Lusophones, Paris, n°25, 2005, pages 7-11 ;

M’BOKOLO (Elikia),  «Introduction», in Le mouvement panafricaniste du XXe siècle. Textes de référence , Paris, Agence internationale de la francophonie, 2004, pages 2-22 ;

M’BOKOLO (Elikia),  «Le visage changeant du racisme» in J. BINDE (dir.), Où vont les valeurs ?, Paris, Éd. de l’Unesco, Éd. Albin Michel, 2004, pages 119-122 ;

M’BOKOLO (Elikia), «Traites et esclavages», in L’Afrique, Les Rendez-vous de l’Histoire, Nantes, Éd. Pleins Feux, 2004, pages 27-66 ;

M’BOKOLO (Elikia), «Afrique centrale. Le temps des massacres», pp. 433-451 et “Les pratiques de l'apartheid »,  in M. Ferro (dir.), Le Livre noir du colonialisme. XVIe–XXIe siècles : De l'extermination à la repentance, Paris, Éd. Robert Laffont, 2003, pages 469-478 ;

M’BOKOLO (Elikia), «Préface» in M. Turano et P. Vandepitte (dir.),  Pour une histoire de l’Afrique. Douze parcours, Lecce, ARGO, 2003, pages 4-7 ;

M’BOKOLO (Elikia), «Césaire, penseur du politique», in TSHITENG LUBABU, Muitubile K., (dir.), Césaire et nous. Une rencontre entre l’Afrique et les Amériques au XXIe siècle, Paris, Cauris Éditions, 2003, pages 92-101 ;

M’BOKOLO (Elikia), «Postface» in HACHEZ-LEROY, Florence, éditrice,   «Jacques Foccart, entre France et Afrique», Paris, Cahiers du Centre de Recherches Historiques, CRH-EHESS, n° 30, octobre 2002, 200 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), Préface, FAUVELLE, François-Xavier, L’Afrique de Cheikh Anta Diop, histoire et idéologie, Paris, Karthala, Centre de Recherches Africaines, 1996, 237 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), Préface, COLIN, Roland, Sénégal, notre pirogue : au soleil de la liberté, journal de bord, 1955-1980, Paris, Présence Africaine, 2007, 405 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), Préface, BA, Konaré Adama et CLEMENT Catherine, Précis de remise à niveau sur l’histoire africaine, à l’usage du président Sarkozy, Paris, La Découverte, 2008, 347 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), Préface, MPISI, Jean, Antoine Gizenga, le combat de l’héritier de Patrice Lumumba, Paris, L’Harmattan, 2008, 750 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), «Postface» in  WESTERMANN Diedrich (éd.), Onze autobiographies, Paris, Lomé, Éd. Karthala, Haho-Les Presses de l’Université du Bénin, première éd. 1938, nouvelle éd. 2001, 321 pages, spéc pages 305-313 ;

M’BOKOLO (Elikia),  «L’Afrique et le XXème siècle : dépossession, renaissance et incertitudes», Politique étrangère numéro spécial : «1900-2000 : Cent ans de relations internationales», Paris, 2000, n°3-4/2 pages 717-729 ;

M’BOKOLO (Elikia),  «L'Afrique entre deux millénaires. Conférence Marcel Mauss 2000», Journal des africanistes, Paris, 2000, 1-2, 70 pages 357-372 ;

M’BOKOLO (Elikia), «Introduction», in Bugomil Jewsiewcki (dir.), Naître et mourir au Zaïre : un demi-siècle d'histoire au quotidien, Paris, Karthala, Les Afriques, 261, spéc pages 17-41 ;

M’BOKOLO (Elikia) «Entretien avec Jean Copans», in Politique africaine, Paris, n°46, 1992, pages 155-159 ;

M’BOKOLO (Elikia), La France noire. Trois siècles de présences des Afriques, des Caraïbes, de l’océan indien et d’Océanie, sous la direction de Pascal Blanchard, en collaboration avec Sylvie Challaye, Eric Deroo et Dominic Thomas, préface d’Alain Mabanckou, Paris, La Découverte, 2011, 359 pages ;

M’BOKOLO (Elikia), «Préface», dans Philippe Biyoya Makutu Kahandja, Diplomatie congolaise régionale. Nouveaux fondements, défis et enjeux, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 7-15 ;

REY (Philippe) sous la direction, L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar, 544 pages.

2- 2  - Productions audiovisuelles ou enregistrées

Productions audiovisuelles

  • 1990,  Grandes voix de l’histoire : Kwame Nkrumah, Barthélemy Boganda, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral. Paris, Radio France Internationale, 1990.

  • 2004-2006, Mémoire d'un Continent, Émission d'histoire africaine (Producteur), hebdomadaire, Radio France Internationale.

  • 2003, Conférence Traites et esclavage. Diffusion de la 6e édition des Rendez-vous de l’Histoire à Blois 15-19.10. Vidéo en ligne. Production Université Louis Pasteur. Strasbourg. Durée : 1h7mn.

Interventions et communications enregistrées

  • 2006,  «Le panafricanisme et les études africaines : bilan et perspectives», Communication enregistrée. 1ère Rencontre nationale du Réseau des études africaines en France, Paris, CNRS, 29-30 novembre-1er décembre.

  • 2000, «Colonisation, décolonisation, post-colonialisme», Université de tous les savoirs. Vidéoconférence, le 3 novembre 86 min.

Paris, le 26 juin 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Elikia M’BOKOLO, un passeur d’Histoire, la quête du savoir et l’excellence contre l’amnésie et pour la réhabilitation de l’histoire africaine», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/5
«Elikia M’BOKOLO, un passeur d’Histoire, la quête du savoir et l’excellence contre l’amnésie et pour la réhabilitation de l’histoire africaine», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/5

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25 juin 2017 7 25 /06 /juin /2017 11:29

Le professeur Alain MABANCKOU a carte blanche les 24 et 25 juin 2017 à la Fondation Louis VUITTON pour "penser, dire, raconter et jouer l'Afrique". Pour lui, "pendant longtemps l'Afrique aura été perçue comme un espace des ténèbres portant le poids des préjugés les plus désobligeants tandis que le foisonnement de son imaginaire était sous-estimé. Faut-il se contenter de clamer haut et fort que l'Afrique est le berceau de l'humanité". Alain MABANCKOU de par son action, à Paris, aura sorti la culture africaine de sa vacuité.

J'ai été époustouflé par la brillante prestation de l'artiste et conteur Gabriel KINSA qui a mis à l'honneur Birago DIOP avec son poème "le souffle des ancêtres». Une exposition sur l'art contemporain africain se tient à la Fondation Louis VUITTON du 26 avril 2017 au 28 août 2017. Dimanche 25 juin des poèmes de Léopold Sedar SENGHOR et de Birago DIOP seront lus. Modeste Dela NZAPASSARA a joué «Black Bazar» une adaptation théâtrale d’une pièce d’Alain MABANCKOU. Abd Al Malik a slamé et poétisé sur le monde sur le thème «Albert Camus hip hop : littérature et diaspora». Trois femmes fortes ont fait entendre leur voix : Kidi BEBEY, la fille du chanteur Francis BEBEY, Caroline BLACHE, Nadia Yala KISUKIDI et Lucy MUSHITA. Criss NIANGOUNA a déclamé les poèmes de Tchicakaya U TAM'SI et de Bernard DADIE sur fond de musique congolaise.

Le président SENGHOR dans les années 30 avait lancé à Paris avec CÉSAIRE le mouvement de la Négritude. Alioune DIOP a fondé la revue et la maison d'édition Présence Africaine. Depuis lors, et pendant longtemps, la Diaspora s'est assoupie. Alain MABANCKOU a secoué le tapis poussiéreux en 2016 lors de ses interventions au Collège de France. Cette année il poursuit sa conquête de la scène culturelle parisienne à travers ses cartes blanches d'abord à l'institut du Monde Arabe et maintenant à la Fondation Louis VUITTON.

Depuis quelques temps, sur la scène politique, on ne nous renvoie des images négatives. La lepénisation des esprits a libéré, grandement, la parole raciste. Les associations de défense de la communauté noire ou de lutte contre le racisme ont échoué dans leur mission. On nous demande de nous intégrer mais à chaque fois on nous renvoie à nos origines ethniques «tu viens d’où ?». Nous vivons dans une société racisée et ethnicisée. Les idées colonialistes prônent l’intégration pure et simple, c’est-à-dire une capitulation sans conditions. Mais si on ne sait pas qui on est, on ne saura jamais où est ce qu’on va. Dans ces conditions la bataille idéologique de reconnaissance de notre identité culturelle et contre ces stigmatisations permanentes et ces hiérarchisations des valeurs culturelles. La différence n’est pas un mal, mais une immense richesse. Nous réclamons l’altérité, c’est-à-dire, la reconnaissance de l’autre dans sa différence, qu'elle soit ethnique, sociale, culturelle ou religieuse. De ce point de vue, le travail que fait Alain MABANCKOU est gigantesque ; il contribue à apaiser les esprits et rapprocher les hommes au-delà de leurs différences. «Ce qui diffère de moi, loin de me léser m’enrichit» dit SAINT-EXPURY dans son «Petit Prince».

Le président MACRON a terrassé, momentanément, au cours des élections présidentielles le FN et mis de la couleur à l’Assemblée nationale. Il considère le colonialisme comme un crime contre l’humanité et l’Afrique n’est pas une menace, mais une chance, une terre d’opportunité.

Par conséquent, l'Afrique à travers sa diaspora a un message à délivrer à cette France républicaine et métissée. Un des défis majeurs en France c'est de considérer les écrivains francophones comme faisant partie de la culture française. "La littérature francophone est perçue comme une littérature des marges, celle qui virevolte autour de la littérature française génératrice. Or avec une telle hiérarchisation nous établissons un classement qui, au fond, dessert la littérature française" écrit Alain MABANCKOU.

Compte tenu du grand engouement que suscitent ces rencontres littéraires et artistiques les Français issus de l’immigration ont des exigences à formuler pour une politique culturelle qui ressemble à la France dans toute sa diversité :


- la création de chairs de littérature africaine dans toutes les universités françaises ;


- le financement d'une maison des arts et la culture africaine à Paris ; la fermeture du musée Dapper nous a rendu inconsolables ;


- la prise en compte de la diversité dans toutes les activités culturelles.

Je crois au pouvoir des mots et à la force magique de la littérature pour contribuer à rendre le monde meilleur.

Paris, le 24 juin 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017
"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017

"Alain MABANCKOU, penser, dire, raconter et jouer l'Afrique", Fondation Louis VUITTON, Paris 24 et 25 mai 2017

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21 juin 2017 3 21 /06 /juin /2017 22:06

Le résultat des élections législatives de 2017 est connu : 350 députés pour la majorité présidentielle (308 députés La République En Marche, 42 MODEM), 130 députés pour la Droite, dont 17 pour l’UDI, 7 divers Droite, 30 députés socialistes, 3 Radicaux, 12 divers Gauche, 17 députés pour la France Insoumise, 10 députés Communistes et 8 députés du FN.

Pendant longtemps, la composition de l’Assemblée nationale française est restée marquée par le grand communautarisme de nos ancêtres Gaulois. Pour être député, il faut Blanc et Blanc. En 2015, seuls 9 des 577 députés siégeant à l’Assemblée étaient d’origine étrangère. Dans ces législatives de 2017, il a été recensé 35 députés issus de l’immigration africaine ou maghrébine :

- 23 élus En Marche

- 4 élus MODEM

- 4 élus PS PRG, Divers Gauche, EELV

- 1 France Insoumise

- 1 UDI.

- 0 FN, PCF et Les Républicains.

Le souci de renouvellement de la vie politique se traduit par conséquent en 2017, chez M. MACRON par une diversité En Marche, qui progresse notablement. Mais dans le gouvernement on ne compte aucun Ministre issu de l’immigration.

Parmi les nouveaux députés il faut signaler Hervé BERVILLE né au Rwanda, un économiste de 27 ans. Diplômé de Science-Po Lille et de la London School of Economics, et nouveau député des Côtes-d’Armor Herce BERVILLE explique ce renouveau à l’assemblée : "J'ai été attiré par la vision progressiste d'Emmanuel Macron, sa méthode de travail quand il était ministre de l'économie, mais aussi son rapport à la politique, bienveillant, qui ne cible aucune catégorie de population» dit-il.

On a recensé deux députés dont les parents sont d’origine sénégalaise. Ainsi, Mme Sira SYLLA, avocate en droit du travail, a été élue députée de LREM, de la 4ème circonscription de Seine-Maritime avec 60.73% des suffrages et a battu son rival du Front national (FN) Nicolas GOURY. Âgée de 37 ans, Mme Sira SYLLA, née à Rouen en Seine-Maritime au sein d’une famille modeste, a passé une bonne partie de son enfance à Saint-Étienne-du-Rouvray. Son père venu du Sénégal, un chauffeur de bus, a onze enfants. Un autre député de la République en Marche, né à Dakar, Jean François M'BAYE, un juriste en droit de la santé, chargé de cours à l’université de Paris 8, représente le Val-Marne sous l’étendard de La République en Marche.

Deux députés de En Marche sont originaires du Togo. Il s’agit d’une part, de Patrice ANATO, né à Lomé, résidant à Noisy-le-Grand, de formation de juriste, il a fondé son entreprise de consulting en Transaction de fonds de commerce. ANATO est élu député de la troisième circonscription de Seine-Saint-Denis avec 57,09 %. D’autre par Laetitia AVIA est élue à Paris, avec un score de 65% contre Sandrine MAZETIER. Issue d’un milieu modeste Laetitia AVIA est avocate d’affaires.

Née en 1979 au Gabon, Mme Danièle OBONO, bibliothécaire et militante associative, altermondialiste, est élue de la France Insoumise à Paris.

C’est sans doute c’est l’élection de Mounir MAHJOUBI, dans le 19ème arrondissement à Paris qui a marqué les esprits. Il a battu le 1er secrétaire du Parti socialiste, Jean-Christophe CAMBADELIS. Né à Paris, dans une famille ouvrière marocaine dont les parents ont immigré en France, Mounir MAHJOUBI fut syndicaliste au sein de la CFDT. Proche du parti socialiste, il avait été nommé par François Hollande président du Conseil national du numérique en 2016.

Par ailleurs, Mme George PAU-LANGEVIN, membre fondateur de notre groupe Equité ; a sauvé l’honneur des socialistes parisiens. Le mouvement Equité se bat depuis 2004 pour la diversité en politique.

Dans le gouvernement de M. MACRON il n’existe aucun représentant issu de l’immigration africaine. Pourtant, Blaise DIAGNE, sous la IIIème République a été le 1er Secrétaire africain en France. Sous la IVème République de nombreux ministres africains ont occupé des fonctions prestigieuses dans le gouvernement. C’est le cas de Léopold Sédar SENGHOR et Félix HOUPHOUET-BOIGNY. La Vème République, en dehors exceptionnel de Koffi YAMGNANE, sous MITTERRAND, a renoué avec la nostalgie coloniale.

Dans ces législatives, il s’agit d’un progrès appréciable que l’ancien monde n’avait pas intégré dans sa stratégie, et le vent du «dégagisme» les a balayés. Nous sommes aussi la République. Nous voulons sortir de la stigmatisation permanente, quitter le statut d’indigène de la République et faire intégrante de la société française. C’est aussi un des enjeux majeurs de la recomposition politique en cours. A mon sens, sans partage du pouvoir, l’intégration est une véritable escroquerie. «Etre libre c’est participer au pouvoir», disait Cicéron. Notre revendication légitime, mais non négociable est la suivante : la France républicaine, comme l’ont fait les Etats-Unis de Martin Luther KING, devrait assumer, enfin, son statut de pays multiculturel, si dénié et refoulé. L’intégration, c’est aussi le partage du gâteau. Dans ces conditions les perspectives sont pourraient être une juste représentation dans tous les lieux de décisions :

- au sein des collectivités locales

- dans la Haute administration, y compris dans les administrations parisiennes et les entreprises d’Etat où l’on pratique l’entre-soi à haute dosse

- des postes à responsabilité dans les partis politiques, et cesser d’être ravalés aux colleurs d’affiches ou gardes du corps

- passer les concours administratifs

- intégrer le Commerce et le business

- S’épanouir et rechercher l’excellence, fuir la médiocrité.


Au Sénégal et dans les législatives du 30 juillet 2017, 15 députés ont été ouverts pour la première fois, pour la Diaspora.


Paris, le 21 juin 2017, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Résultats des législatives de 2017 : La Diversité En Marche», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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