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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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6 août 2017 7 06 /08 /août /2017 12:20

Le cas de Sibeth NDIAYE victime d'un lynchage comme au temps de l'esclavage appelle une reaction prompte et vigoureuse.

On se souvient de cette interdiction scandaleuse du concert de Black M, de la tentative, avortée, de s'opposer à la tenue d'une rencontre de femmes noires (NYANSAPO) à Paris 12ème, et de ces combats pour la justice, dans les affaires de jeunes étouffés par les forces de l'ordre, dont le cas d'Adama TRAORÉ, de l'humiliation de CHRISTIANE TAUBIRA qui s'opposait au projet de loi de déchéance de la nationalité, sans parler de ceux qui souffrent en silence contre des traitements injustes assimilables à un harcèlement moral.

Najat VALLAUD BELKACEM et Christiane TAUBIRA sont des exemples de compétence et de probité et pourtant elles en ont bavé. On se souvient aussi de ce lynchage de la nouvelle députée de la France Insoumise, Danièle OBONO. On sait queSibeth NDIAYE a mené une campagne de presse extraordinaire auprès de M. MACRON qui a vaincu, avec une jeune organisation ce "vieux monde" que l'on croyait indéboulonnable.

Dès que quelqu'un émerge, c'est le massacre à la tronçonneuse. Jamais, ils n'oseront le faire des personnes issues de certaines communautés. Il faut arrêter ce lynchage permanent souvent mené insidieusement par le FN avec des collusions contre-nature avec d'autres forces obscures !

Oui, il subsiste encore dans notre pays une certaine mentalité coloniale qui s'acharne, impunément contre les Français issus de l'immigration comme s'ils étaient illégitimes à occuper de hautes fonctions dans ce pays.

On a d'excellents universitaires ou scientifiques issus de l'immigration, et qui ne sont pas recrutés en France, mais il suffit qu'ils obtiennent un poste aux États-Unis pour que les portes s'ouvrent en France. Je ne citerai pas de noms mais j'en connais un paquet
 

Au début pour casser Sibeth ils ont commencé par évoquer ses baskets et ses dreadlocks.

En dépit de son formel démenti, du soit-disant SMS confirmant la disparition de Mme Simone Veil, des posts mal intentionnés continuent de circuler en boucle sur le Net.

Ibrahima Diawando N'DJIM qui est un proche collaborateur de Manuel VALLS a eu raison de réagir et de prendre la défense de Sibeth NDIAYE. «Ce qu’on reproche à Sibeth N’DIAYE c’est d’être une femme noire qui a réussi» dit-il.

Il est temps que les Français issus de l'immigration se réveillent de leur torpeur ; nous avons dépassé le cas des ouvriers de la première génération d'immigrants peu qualifiés et qui s'occupaient des missions ingrates. La deuxième génération ce sont des jeunes diplômés et qualifiés ; et pourtant ils sont encore considérés comme illégitimes à occuper des fonctions valorisantes. Aucun parti aucune association n'a pas en charge ce phénomène de rejet profond issu d'une mentalité colonialiste et esclavagiste.

Nous réagirons également, en temps utile, pour le respect de nos compétences et notre de dignité.
 

Sibeth tiens bon on te soutient !

Paris, le 4 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

"Pour en finir avec la lepénisation des esprits et cette mentalité coloniale : le cas de Mme Sibeth NDIAYE cheffe du service de presse à l'Elysée" par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 18:05

«À travers ses romans, ses essais et de courageuses prises de position, Mongo Béti avait fini par être, pour nous, le symbole même de l’intellectuel libre, prêt à payer pour ses convictions et ne se reconnaissant d’autre maître que sa conscience» dit Boubacar Boris DIOP, un écrivain sénégalais. Mongo BETI, écrivain franco-camerounais, romancier renommé, prolixe, essayiste engagé, enseignant, libraire et éditeur, fait partie des écrivains majeurs du continent africain. Le style de Mongo BETI est «pur et élégant, les mots et les images judicieusement choisis et agencés mélodieusement, l’ensemble souvent assaisonné d’une pincée d’humour ou d’ironie», écrit Yves MINTOOGUE. Il a suscité de nombreuses controverses dans les milieux intellectuels et universitaires en particulier. Sa contribution littéraire, plus que jamais d’actualité, traite des questions liées au colonialisme, au néo-colonialisme, à la survivance identitaire des cultures minoritaires, à la défense et l'affirmation de la culture, aux civilisations et identité négro-africaines, ainsi qu’à l'élaboration d'une civilisation mondiale. L’écriture de Mongo BETI est soutenue par une conscience politique forte. «Un intellectuel, ce n’est pas seulement quelqu’un qui a des diplômes. C’est quelqu’un qui a choisi d’envisager le monde d’une certaine manière façon, en accordant la priorité à un certains nombre de valeurs comme l’engagement, l’abnégation, la réflexion» dit Mongo BETI qui refuse le silence du clerc. MONGO BETI se pose en porte-parole des opprimés et défenseur de la justice sociale qui revendique seulement le droit de parler et d'être entendu. «Je me considère comme un homme qui remet en question tout ce qu’il observe et qui rejette d’un œil critique sur différents événements» dit Mongo BETI. Pour lui, un homme, digne de ce nom, n’a pas le droit de se résigner à l’injustice ; il doit toujours rester debout face à l’oppresseur. Et si trahison il y a, elle se niche, selon lui, dans le refus obstiné de dire l’injustice criante et les manquements aux droits de l’homme. Mongo BETI, un pur produit de l’aliénation coloniale, est décrit dans la biographie de Thomas MELONE comme «un personnage déroutant, ni théiste inconditionnel, ni athée impénitent, solidaire du prolétariat, mais sceptique sur les aptitudes ouvriers, voyant des révoltes partout, mais n’entrevoyant nulle part de révolution, plûtot rêveur que doctrinaire, plus journaliste que philosophe». Agnostique, il considère Jésus comme un prophète, dans une perspective de lutte socio-politique.

Ecrivain réaliste, Mongo BETI a violemment dénoncé certains de ses prédécesseurs qui se livraient à une «littérature rose». L’originalité de la contribution littéraire de Mongo BETI «réside dans le mouvement qui conduit l'écrivain à substituer d'emblée à l'image d'une Afrique ethnologique et immobile, un regard sociologique qui met l'accent sur les tensions et conflits dont l'Afrique est le théâtre depuis le début de la période coloniale» écrit Bernard MOURALIS. En effet, la charge violente de Mongo BETI contre «l’Enfant noir» de Camara LAYE, auquel il reproche de répondre docilement à la soif de pittoresque du lectorat européen, est un épisode célèbre de cette bataille littéraire. «L’enfant noir» est un roman autobiographique, le récit d’une enfance guinéenne, heureuse, de l’atelier du père, en passant par l’école primaire et l’initiation.

Mongo BETI reproche à LAYE de montrer une Afrique tronquée, un village, des familles qui ne se heurtent jamais à la présence du colonisateur, qui ne sont jamais témoins de la moindre brimade, de la moindre injustice colonialiste. «Et maintenant que chantent les Nègres !» avait écrit SENGHOR dans l’introduction de son anthologie, semblant ainsi faire l’apologie d’un paternalisme raffiné ; c’est la case de l’Oncle Tom. Camara LAYE, fut accusé d’apolitisme par l’aile radicale de l’intelligentsia africaine. L’irritation des intellectuels africains trouva en Mongo BETI son meilleur interprète dans un article significativement intitulé : «Afrique noire, littérature rose», et paru dans «Présence Africaine» d’avril-juillet 1955, par lequel il  reprochait à Camara LAYE de s’être laissé aller à un  «pittoresque de pacotille» et d’avoir négligé la réalité du monde nègre. «Car la réalité actuelle de l’Afrique noire, sa seule réalité profonde, c’est avant tout la colonisation et ses méfaits. Il s’ensuit qu’écrire sur l’Afrique noire, c’est prendre parti pour ou contre la colonisation. Impossible de sortir de là» enchaînait-il. Pour Mongo BETI cette «littérature rose» donnait «une image stéréotypée de l'Afrique et des Africains». Mongo BETI regrettait l’absence d’œuvres de qualité inspirées par l’Afrique noire et pose ainsi les termes du débat : si l’écrivain manque de personnalité, il fera ce que lui demande le public. S’il a de la personnalité, il fera de la littérature selon son goût et ses propres conceptions. Or, force est de constater que le romancier africain de l’époque, à quelques exceptions près, écrit pour le public français de la métropole, et s’en tient à une littérature pittoresque, comme au temps des explorateurs. Aussi, Mongo BETI a violemment critiqué, dans «Présence Africaine» de 1954, «L’enfant noir» de Camara LAYE «Laye se complait dans l’anodin et surtout le pittoresque le plus facile, donc le plus payant, érige le poncif en procédé d’art. Malgré l’apparence, c’est l’image stéréotypée, donc fausse, de l’Afrique et des Africains qu’il s’acharne à montrer : un univers idyllique, optimisme de grands enfants, fêtes stupidement interminables, initiations de carnaval, circoncisions, excisions, etc.». «L’enfant noir» est publié en 1953, à une époque dominée en Afrique par les luttes pour l’indépendance, alors que Camara LAYE décrit un bel enfant joyeux qui ignore superbement ces souffrances. Camara LAYE s’investit dans le féérique, alors que tout, autour de lui, est tragique. Or, pour Mongo BETI, «La première réalité de l’Afrique Noire, sa seule réalité  profonde, c’est la colonisation. La colonisation qui imprègne la moindre parcelle du corps africain, qui empoisonne tout son sang, renvoyant à l’arrière plan tout ce qui est susceptible de s’opposer à son action. Il s’ensuit qu’écrire sur l’Afrique Noire, c’est prendre parti pour ou contre la colonisation. (…) Quiconque veut s’en sortir est obligé de tricher. Justement, les bourgeois et les colons demandent à leurs clercs de tricher, d’écrire leurs louanges de chanter leurs bienfaits». Dès son émergence, la littérature africaine de langue française a donc été mise en demeure, notamment par Mongo BETI, de prendre position sur un problème spécifiquement politique et elle s’est ainsi trouvée engagée dans une contestation plus ou moins radicale du système colonial. Comme l’écrivain noir a de la pudeur de s’engager dans la «prostitution» intellectuelle, il fera semblant de ne pas prendre parti «Il se réfugiera parmi les sorciers, les serpents de grand-père, les initiations la nuit tombante les femmes-poissons et tout l’arsenal du pittoresque de pacotille» écrit Mongo BETI. Par conséquent, Mongo BETI en appelle à une littérature africaine authentique. On connaît la formule du colonisateur «Qui ne travaille pas avec toi, travaille contre toi». Entre ces deux blocs opposés dans un antagonisme violent, Mongo BETI pose l’alternative : «si un écrivain n’est engagé ni totalement à gauche, ni totalement à droite, qu’il se taise».

Dans sa contribution littéraire, Mongo BETI dénonce le caractère passéiste de la Négritude, telle qu’elle est conçue et «commercialisée» par Léopold Sédar SENGHOR. Pour Mongo BETI la Négritude, «c’est l’image que le Noir se construit de lui-même en réplique à l’image qui s’est édifiée de lui, sans lui et contre lui, dans l’esprit des peuples à la peau claire, image de lui-même sans cesse reconquise, quotidiennement réhabilitée contre les souillures et les préjugés de l’esclavage, de la domination coloniale et néo-coloniale». Derrière le mot «Négritude», s’ouvre tout un champ idéologique qui est aussi un champ de bataille avec vainqueur et vaincu, orgueil et humiliation. Pour Mongo BETI l’analyse de ce génocide contre le peuple noir ne peut être esquivée. La guerre frontale ou insidieuse risque de se poursuivre tant que la conception senghorienne de la Négritude prévaudra : «aussi longtemps que le mot Négritude sera vidé de son contenu de révolte et de scandale pour en faire l’enseigne d’une boutique de produits exotiques normalisés». L’Afrique actuelle est confrontée aux remèdes de la finance internationale avec un destin à la fois injuste et insensé, un déficit démocratique, des chefs d’Etat autoritaires et élus à vie. Mongo BETI, sans adhérer aux idées de la Négritude de SENGHOR, publie de nombreux articles dans la revue d’Alioune DIOP dont son premier article dans la revue de Présence Africaine de 1953, qui exprime toute sa révolte contre l’injustice. L’article intitulé «Sans haine, sans amour», traite de la révolte des Mau-Mau contre le colonisateur anglais au Keyna. Les Noirs sont exterminés et les Blancs sont épargnés. Les hommes blancs ont le monopole de la puissance matérielle, les honneurs, les dignités, bref de tous les privilèges dans ce monde colonial. Le héros, Momoto, «s’il haïssait les Blancs, il méprisait surtout leurs amis Noirs qui, à ses yeux, étaient des lâches, des traîtres, des gens en qui leurs ancêtres ne se reconnaîtraient pas, s’ils revenaient à la vie».

Alexandre BIYIDI AWALA, de son vrai nom, alias Eza BOTO, alias Mongo BETI, de l’ethnie des Bandas, est né le 30 juin 1932 à Akometam, à 12 kilomètres de M’Balmayo, à 55 km de Douala, la capitale du Cameroun, une ancienne colonie allemande, sous domination française à partir de 1918. C’est à l’intérieur de ce cadre que se meuvent ses personnages. Fils de Régine ALOMO et d’Oscar AWALA, il fit ses études primaires à l’école des missionnaires, une institution réservée aux enfants de notables et d’employés coloniaux. Il fut admis en 6ème au pré-séminaire d’Efok et en 5ème au petit séminaire d’Akolo, en vue de devenir prêtre. En esprit rebelle, il ne voulait pas se confesser et n’appréciait pas de mémoriser le catéchisme ; il fut renvoyé du séminaire : «J’ai été au lycée dans les années 40, d’abord scolarisé chez les missionnaires qui m’ont mis très vite à la porte parce qu’il fallait aller à la confession. A l’époque, j’étais très choqué par l’idée de dire mes péchés à quelqu’un. Le fait d’avoir été expulsé très jeune m’a permis d’entrer dans un établissement secondaire laïque juste après la guerre» dit-il. Tant mieux pour la littérature ! Mongo BETI assume son anticléricalisme sur le ton de la parodie, de l’humour et la dérision, dans ses romans «ville cruelle» et «Le Pauvre Christ de Bomba». En 1946, Mongo BETI fut admis au collège de Yaoundé qui deviendra Lycée Leclerc. Dans la capitale du Cameroun, il est séduit par les idées indépendantistes de Ruben Um NYOBE (1913-1958, assassiné par l’armée française), un dirigeant nationaliste révolutionnaire, à qui il consacrera, plus tard, un ouvrage. «Il y avait chez nous au Cameroun un grand mouvement, l’U.P.C (Union des Populations du Cameroun), qui était anticolonialiste, progressiste, un peu marxiste» dit-il à propos de Ruben Um Noybé. En 1991, Ruben Um NYOBE sera réhabilité pour avoir «œuvré pour la naissance du sentiment national, l'indépendance ou la construction du pays, le rayonnement de son histoire ou de sa culture».

L’empreinte idéologique de Ruben va marquer le jeune Mongo BETI au point que le deuxième moment capital de sa vie en garde les traces de ce qui va influencer tout son positionnement littéraire et existentiel.

Après sa réussite au baccalauréat de l’enseignement secondaire, Mongo BETI se rend, en 1951, en France, pour s’inscrire à la faculté des Lettres d’Aix-en-Provence, afin d’étudier les lettres classiques. En France, Mongo BETI découvre que l’enseignement donné aux colonisés d’Afrique est dévalorisant, avec «pour substrat une certaine conception du Noir et de sa fonction dans la société coloniale. C’était un être inférieur qui devait remplir des fonctions subalternes. Pour ce faire, il fallait un certain bagage qui n’avait rien à voir avec la finalité de l’éducation en France où le système éducatif vise à former un certain type d’homme et à donner à l’enfant le sens critique qui le libère des préjugés et des superstitions» écrit BETI. D’une critique acerbe et d’un humour caustique, irrévérencieux dans sa contribution littéraire, Mongo BETI a rendu hommage au système éducatif français «On dit souvent à mon propos que mon écriture est sarcastique. C’est vrai. Ce type d’écriture, je le dois à ma culture française. Pensons à Molière, à Voltaire. Tous ces grands écrivains français qui contestent la société de leur époque, et la ridiculisent» dit-il. Mongo BETI a été influencé par Honoré de BALZAC, Emile ZOLA et Richard WRIGHT.

Il publie en 1957, «Mission terminée»,  Prix Sainte-Beuve, et en 1958 «Le Roi miraculé». Il travaille alors pour la revue «Preuves», pour laquelle il effectue un reportage en Afrique. Il travaille également comme maître auxiliaire au lycée de Rambouillet. En 1959, il retourne au Cameroun, en pleine guerre d’indépendance. Mais il a été contraint de revenir en France. «Huit ans plus tard, après la fin de mes études, je suis retourné au Cameroun. C’était au moment le plus fort du mouvement indépendantiste. Pour un homme comme moi, qui ose critiquer et dénoncer les circonstances coloniales, c’était bien sûr dangereux. C’est pourquoi j’ai dû m’enfuir et me réinstaller en France. Je n’ai jamais arrêté de suivre le développement de l’Afrique avec attention. J’ai sans cesse fait feu de tout bois pour lutter contre l’injustice prédominante et l’exploitation», écrit BETI.

Mongo BETI est nommé professeur certifié au lycée Henri Avril à Lamballe. Il passe l'Agrégation de Lettres classiques en 1966 et enseigne au lycée Corneille de Rouen de cette date jusqu'en 1994. En 1972 il revient avec éclat à l'écriture. Son livre «Main basse sur le Cameroun, autopsie d'une décolonisation est interdit à sa parution par un arrêté du ministre de l'Intérieur, Raymond MARCELLIN, sur la demande, suscitée par Jacques FOCCART, du gouvernement camerounais, représenté à Paris par l'ambassadeur Ferdinand OYONO. Il publie en 1974 «Perpétue» et «Remember Ruben». Après une longue procédure judiciaire, Mongo BETI et son éditeur François Maspéro obtiennent, en 1976, l'annulation de l'arrêté d'interdiction de «Main basse». En 1978 il lance, avec son épouse Odile TOBNER, la revue bimestrielle Peuples Noirs Peuples africains, qu'il fait paraître jusqu'en 1991. Cette revue décrit et dénonce inlassablement les maux apportés à l'Afrique par les régimes néo-coloniaux. Pendant cette période paraissent les romans «La ruine presque cocasse d'un polichinelle» en 1979, «Les deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama futur camionneur» en 1983, «La revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama» en 1984, également une «Lettre ouverte aux Camerounais ou la deuxième mort de Ruben Um Nyobé» en 1984 et le Dictionnaire de la négritude en 1989, avec Odile TOBNER, professeur agrégé de Lettres classiques, mère de famille, elle fut l’épouse de Mongo BETI.

En 1991, il retourne au Cameroun, après 32 années d’exil, élève des cochons et publie en 1993 «La France contre l’Afrique, retour au Cameroun». En 1994 il prend sa retraite de professeur. Il ouvre alors à Yaoundé la «Librairie des Peuples noirs» et organise dans son village d'Akometam des activités agricoles. Il crée des associations de défense des citoyens, donne à la presse privée de nombreux articles de protestation. Il subit en janvier 1996, dans la rue à Yaoundé, une agression policière. Il est interpellé lors d'une manifestation en octobre 1997. Parallèlement il publie plusieurs romans : «L'histoire du fou» en 1994 puis les deux premiers volumes, «Trop de soleil tue l'amour» en 1999 et «Branle-bas en noir et blanc» en 2000, d'une trilogie restée inachevée. « Ici, le soleil tue l’amour », avait dit le personnage d’Eddie, l’amour qu’il professe à Zam, confirme que les grands mots compâtissent avec la résignation et la mauvaise foi. Eddie, habituée aux exactions et aux turpitudes des autocrates, débusque les pièges qu’on lui tend. Cette société pétrifiée et pourrie par le colonialisme, fait face à toutes les tentatives de la rendre inoffensive, et organise, en conséquence, la riposte.

Mongo BETI est hospitalisé à Yaoundé le 1er octobre 2001 pour une insuffisance hépatique et rénale aiguë qui reste sans soin faute de dialyse. Transporté à l'hôpital de Douala le 6 octobre, il y meurt le 7 octobre 2001. Deux thèmes majeurs ont dominé la contribution littéraire de Mongo BETI : la lutte contre le colonialisme et la question nationale en Afrique.

I – Mongo BETI et sa dénonciation du colonialisme

Mongo BETI dénonce deux types d’oppression : l’oppression coloniale, mais aussi la complicité et la passivité des Africains devant leurs malheurs. «J’ai toujours été incapable de séparer la politique de la littérature» dit-il. En effet, la démarche de Mongo BETI est loin d’être manichéenne ; il n’attaque pas l’ensemble du peuple français, mais uniquement cette minorité oligarchique, avec l’aide de l’Etat, La Françafrique, qui pille les ressources du continent noir ; il  ne se borne pas à fustiger le colonisateur français ; dans ses écrits, il est encore plus sévère avec les Africains qui ont trahi l’idéal d’indépendance, de souveraineté et de démocratie pour le continent noir. «Les quelques leaders qui avaient quelque peu réfléchi aux enjeux idéologiques de la libération nationale en Afrique ont été très vite balayés. Et pas seulement par la méchanceté des Blancs, mais par les Africains eux-mêmes qui n’ont rien fait pour protéger leurs leaders. Qu’est-ce que les Africains ont fait pour protéger Lumumba ?» dit-il.

A – Ville cruelle de Mongo BETI

Ecrit en 1954, à 22 ans, dans ce premier roman publié sous le pseudonyme d'Eza Boto, on découvrira, tracés avec une force qui s'accomplira exemplairement dans les œuvres postérieures, fort célèbres, de Mongo BETI, les drames d'une Afrique dominée, ceux qui opposent les humbles, les simples, les paysans, aux différents types d'exploiteurs du monde politique, économique et religieux. La finition technique et la commercialisation de ce roman par Présence Africaine étant mal assurées, il change d’éditeur et prend un second pseudonyme qu’il gardera jusqu’à la fin de ses jours, Mongo BETI. Le prénom, «Mongo» vient d’une expression Ewondo, qui signifie «le fils du pays des BETI» Le nom «BETI» est celui de son groupe ethnique. Il entend ainsi inscrire sa production littéraire dans la lignée d’une appartenance culturelle intégralement africaine.

L’action se déroule dans un village imaginaire du Sud du Cameroun, Tanga, un espace urbain ségrégatif (centre-ville européen et faubourgs noirs), marqué par l’instabilité, l’avidité, un affrontement entre forts et faibles et une gestion coloniale. Tanga, c’est le lieu par excellence de l’oppression coloniale, à travers le pouvoir économique des Grecs, qui eux-mêmes sont tributaires des Blancs. Les Noirs, victimes de leur ignorance, sont contrôlés par ces puissances. Les troupes coloniales sont noires, pour réprimer leurs frères et le curé fait de la délation, par Noirs interposés. «C’est une répartition raciale des culpabilités» dira Frantz FANON. Jean-François, un diplômé, devenu un «Toubab» au sens péjoratif,  n’a pas «empoigné le javelot flamboyant d’un justicier» pour aider les colonisés noirs. Le héros du roman est un jeune Banda, paysan orphelin, élevé par sa mère, qui a travaillé durement sa plantation de cacao héritée de son père, en vue de se marier pour satisfaire le vœu de sa mère presque mourante. Il lui fallait de l’argent pour la dot de sa fiancée. C’est ainsi qu’il décida de vendre son cacao en ville.

Mais là, l’homme fut confronté aux terribles réalités de la ville marquées par la cruauté, l’exploitation, le vol, le crime. Les commerçants grecs tentent de le gruger, sous prétexte que son cacao n’est pas bien sec, on tente de le jeter au feu, pour mieux le spolier. Mongo BETI dénonce les pratiques discriminantes du colonisateur, son mercantilisme, et surtout, l’apathie du Noir, lui qui se révèle incapable de se rebeller efficacement contre l’occupant.

B – Le Pauvre Christ de Bomba de Mongo BETI

En 1956, Mongo Béti publiait «Le Pauvre Christ de Bomba», «Mission terminée» en 1957 puis «Le Roi miraculé» termineront ce premier cycle de création romanesque. «Le Pauvre Christ de Bomba» est une insurrection littéraire contre le système colonial, qui constitue l’essence même de l’écriture de Mongo BETI. Ici, l’église remplace les commerçants coloniaux décrits dans «Ville Cruelle», ou bien les tractations politiques de «Main Basse Sur le Cameroun». Dans le «Pauvre Christ de Bomba» Mongo BETI met en scène un missionnaire, violent et maladroit, qui ne parvient pas à comprendre ses «ouailles» africaines et dont l'action est décrite par un jeune boy et enfant de choeur qui l'accompagne dans ses pérégrinations prosélytes. Il démystifie le clergé, dévoile ses collusions avec le colonisateur et le révérend père supérieur est décrit comme un homme coléreux, têtu, et «sourd à toute remarque qu’on ose formuler devant lui». Mongo BETI dénonce dans «Le pauvre Christ de Bomba» l’hypocrisie de l’Eglise qui n’est que le suppôt du colonisateur. L’Eglise a tout fait pour que cet ouvrage ne soit pas publié au Cameroun. Les éditions Robert Laffont refuseront sa commercialisation, mais Présence Africaine qui le diffusera.

L’histoire du «Pauvre Christ de Bomba», une tragédie-comédie digne de Don Quichotte, accepte plusieurs niveaux de lectures symbiotiquement unis. C’est d’abord un roman, le roman d’une épopée coloniale vécu à travers la mission évangélisatrice d’un prélat de l’église au cœur de l’Afrique noire. A travers le regard bienveillant de Denis, un jeune boy, garçon de chœur, homme à tout faire, ce livre raconte les péripéties du Révérant Père Supérieure Drumont ou «RPS», curé de la paroisse de Bomba. Immergé dans cet univers désormais familier, le RPS s’emploie à installer, voire à pérenniser la parole de Dieu et les principes du catholicisme à ces populations. Le RPS les connait bien cette région et ses différents «pays», qu’il côtoie depuis vingt ans. Les personnes, les us, les coutumes ne lui sont plus étrangères.

Le second niveau de lecture aborde un aspect plus grave, celui du rôle de l’Eglise dans l’action coloniale et colonisatrice. L’Eglise est présentée comme un instrument au service des puissances colonisatrices pour l’asservissement des populations indigènes. C’est un allier puissant, une force transcendantale, qui  trouve son auditoire dans cette Afrique où les forces mystiques sont aussi redoutées que celles qu’on peut voir ou toucher. Arme redoutable, la peur de Dieu ou plutôt de l’Enfer, bien plus grande que celle qu’inflige fouet ou baïonnette, asservit l’esprit, installe une obéissance docile et pérenne. L’Eglise trouve son allégorie dans la personne du RPS, homme autoritaire, rigoureux, intrépide, imposant, voire majestueux tant l’aura qu’il dégage en impose. Bien au-delà du simple antichristianisme primaire, cette verve de langage de Mongo BETI exprime plutôt de l’anticléricalisme, un discours ouvert à l’institution religieuse en tant que système.

Par ailleurs, Mongo BETI a montré les contradictions qui peuvent exister entre les buts de l'administration coloniale et ceux des missionnaires. C'est pourquoi, ce roman ne peut être réduit à un pamphlet anticlérical : il y a un pathétique profond dans la prise de conscience par le missionnaire de l'échec de son action qui ne reposait en définitive que sur une «mauvaise foi». Mongo BETI dira «Même les missionnaires quand ils te causent de Dieu, c’est pour payer les deniers du culte».

C – Le Roi miraculé, chronique des Essazam

Le personnage principal du «Roi miraculé» est Essomba Mendouga, un vieil homme, ancien militaire, chef de tribu des Essaram, et polygame avec 23 épouses. L’intrigue se déroule autour de sa maladie, son baptême, sa guérison miraculeuse. Essomba Mendouga, malade, qui pour sauver son âme et échapper ainsi à l’Enfer, décide de se convertir au catholicisme. Il est guéri par miracle, mais pour le baptiser, le curé exige qu’il redevienne monogame ; il choisit sa plus jeune épouse ; ce qui déclenche une fronde de la première épouse. Les autorités coloniales s’en mêlent et demandent à ce que chef coutumier puisse conserver ses 29 épouses. La tribu des Essazam se soucie peu que le monde craque de toutes parts, puisque c'est son propre univers, symbolisé par le Chef Essomba Mendouga, qui, dramatiquement, fait naufrage. Qui eût dit que le premier Essazam, l'authentique descendant d'Akomo, défiant la tradition et la polygamie, survivant miraculeusement à une maladie mystérieuse, déciderait de se convertir au christianisme ? Qui eût imaginé cela ?

En fait, Essomba, est un agent du colonialisme qui a décidé d’abdiquer à ses responsabilités ; c’est un homme vide, inquiet, sans adhésion profonde ni à la tradition, ni à la religion nouvelle des colons. Il se laisse aller au plaisir du vin, de la table et des femmes. Les colons font de lui ce qu’ils veulent. Il se heurte à l’hostilité ou l’incompréhension de son peuple. Il est profondément aliéné par la formation acquise au séminaire. Le catéchisme est un modèle d’hypocrisie et certains hommes d’église profitent de la naïveté des femmes. En fait, le «roi miraculé» n’est qu’un roi fantoche. Yosifa est la femme vieille et un peu folle, et Makrita organise la résistance quand Essomba veut chasser toutes ses épouses de la maison, sauf la plus jeune. Devant le vieux chef mourant, les notables se montrent avides, paresseux et ambitieux. La jeunesse se montre fruste, violente et n’a rien appris de ses études. Devant le risque de trouble la cérémonie de conversion au christianisme est annulée.

Dans «Perpétue et l’habitude du malheur», Mongo BETI revient sur le thème de la colonisation. Après avoir passé six années dans un camp de concentration pour opposition au régime de Baba Toura, Essola revient dans son village natal et décide d’enquêter sur la mort de sa sœur, Perpétue, disparue entre temps. À travers les témoignages de ceux qui ont connu la jeune femme pendant ces six années, Essola a la révélation stupéfiée du martyre vécu par Perpétue en son absence. Ce roman, où Mongo BTI fait preuve de son talent de conteur, s’impose par sa dimension politique. L’auteur dénonce de façon souvent féroce la médiocrité des fonctionnaires, leur corruption, le régime de dictature policière qui sévit dans le pays, la grande misère de tout un peuple opprimé par un gouvernement pourri, la condition d’esclave de la femme africaine. Le combat pour l’Indépendance avait fait naître dans le cœur de beaucoup l’espoir d’un monde nouveau. Malheureusement la situation s’est empirée : l’homme noir persécute son frère et le maintient dans un état de sous-développement tant physique qu’intellectuel. À la peinture sans concession d’une époque, se mêle ainsi une méditation sur l’étrange destin du continent noir, victime d’une fatalité dont ses propres fils sont les principaux artisans.

II – Mongo BETI et question nationale en Afrique

A travers la question nationale, Mongo BETI marque, dans sa contribution littéraire,  une ère de la dénonciation et de la contestation de l’ordre postcolonial. «Je suis en guerre contre un système oppressif» dit-il. En effet, il dévoile et persifle un système néocolonial dominé par le jeu d’intérêts entre l’ancien maître qui, en réalité, n’est jamais parti, et ses affidés locaux, les anciens colonisés. Les deux complices sont désormais liés dans l’entreprise de déshumanisation, d’asservissement et de pillage des ressources du continent noir. «Par sa critique acerbe, enveloppée d’un humour caustique Mongo Béti présente l’image d’un Cameroun à la dérive. La dérive du pouvoir postcolonial se caractérise essentiellement par les abus de pouvoirs, l’incompétence, la corruption d’une administration aux ordres, l’effondrement des valeurs socio-économiques et morales. La déchéance sociale est à l’image de la perversion de ses dirigeants, quand elle n’en est pas la conséquence», écrit Ramonu SANOUSI. Mongo BETI montre l’absurdité de la situation dans un article : «Yaoundé, capitale sans eau, où il pleut sans cesse».

A – Mongo BETI et son “Remember Ruben

Dans «Remember Ruben», le héros, Mor-Zamba était un enfant sans racines lorsqu'il arriva à Ekoumdoum. Et la peine qu'il eut à se faire adopter par le village témoigna que l'époque basculait dans un monde nouveau, aux règles brouillées par la colonisation. Raflé par les Blancs avec des milliers d'autres, il découvre Fort-Nègre, l'immense ville coloniale, et son pendant noir, Kola-Kola, fabuleux bidonville où il participera à la lutte contre l'occupant blanc. Recueilli presque de force par un vieillard qui tenait à montrer à quel point son village était chaleureux et hospitalier, le jeune Mor-Zamba grandit dans une atmosphère tantôt chaleureuse tantôt méfiante, voire violente. Il se lie d’amitié avec Abena, un jeune homme aux idées révolutionnaires. L’histoire se construit selon le parcours classique de la figure messianique : étranger à son village, Mor-Zambaest d’abord haï, puis subit une série d’épreuves qui forgent sa résistance physique et morale et se fait adopter par les villageois, avant de partir pour une grande épopée où seront mises en avant les notions de fraternité, de patience, et de délivrance.

Le voici héros anonyme de l'épopée du peuple noir, croisant des figures illuminées déjà par l'éclat des légendes, déchiffrant au jour le jour; dans les larmes souvent, la grande leçon de dignité : survivre sans dévorer ses compagnons de misère, cultiver ardemment l'amitié, ne pas désespérer du voyageur trop longtemps guetté et, quand il le faut, combattre, combattre. Mongo BETI abolit la barrière des couleurs et montre à quel point la guerre sait effacer les frontières. BETI décrit l’importance du facteur psychologique dans un conflit. Il établit un parallèle avec certains passages de «Main Basse sur le Cameroun», où il fustige le manque de perspicacité des stratèges Africains, quand ils tardent à se rendre compte que l’arme psychologique est bien plus efficace dans le temps que l’arme à feu, et bien plus dangereuse.

C’est avec la guerre que l’on reconnaît le pays jusque-là imaginaire que décrit l’auteur, avec le titre aussi : Ruben n’est autre que Ruben Um Nyobé, figure de la lutte camerounaise pour l’indépendance. «La France est  responsable de plusieurs crimes commis contre certains leaders africains. Le chemin de l’indépendance a été marqué par des affrontements sanglants entre les Camerounais et la puissance coloniale française. Le parti indépendantiste et nationaliste de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) était notamment impliqué dans le combat. (…) Beaucoup de personnes y ont perdu la vie dont Ruben Um Nyobé en 1958. Des paysans, des femmes et des enfants sont également morts pendant ces dures années de répression» dit Mongo BETI. Ruben Um Nyobé, leader charismatique de l’UPC, est l’idole de Mongo BETI ; il admirait en lui «le sens du sacrifice, le don absolu de soi et la solitude dans un combat désespéré». Achille M’BEMBE rendra un vibrant hommage à Ruben Um Nyobé : «J’ai grandi au Cameroun au lendemain des indépendances, à une époque où il était interdit de prononcer publiquement le nom de Um Nyobè, de lire ses écrits, de garder chez soi son effigie, ou encore de se souvenir de sa vie, de son enseignement et de son action. Longtemps après son martyre, tout continuait de se passer comme s’il n’avait jamais existé et comme si sa lutte n’avait été qu’une banale entreprise criminelle. (…) Je classe Um Nyobé au premier rang des martyrs africains de l’indépendance. Après sa mort, son souffle a continué de parcourir la pensée et la créativité des meilleurs d’entre nous, tous ceux qui ont inscrit leur œuvre dans la continuité de la tradition critique qu’il inaugura : et d’abord Mongo Beti».

B – Mongo BETI et «La ruine presque cocasse d’un polichinelle»

C’est un récit dans la continuité de Remember Ruben, contre le colonialisme, ayant pour toile de fond les luttes politiques du Cameroun. Un devoir qu’il exerce tel un missionnaire avec ses armes que sont le rire, la dérision et une écriture féroce. Il décrit les mécanismes de la violence du pouvoir à l'égard des opposants, mais également la foi de ceux-ci en la victoire, afin d'imposer la démocratie en Afrique. Alors que les combats sont concentrés dans la capitale, le héros légendaire de la résistance, Abena, exige de son ami Mor-Zamba et de deux de ses compagnons de guerre d’en finir avec le colonialisme dans son village natal qui par le passé avait accueilli froidement Mor-Zemba. Ce combat doit être mené sans le recours aux armes. Une fois arrivé à bon port, après des quiproquos et autres malices, le trio décide d’employer la dérision, la farce, dans l’objectif de ridiculiser et faire fuir le représentant stupide d’une puissance coloniale non moins stupide. Pour la réussite de leur combat, le trio doit éviter les fréquentations des hommes qui à l’image de couards seraient les premiers à les dénoncer. Il en est de même pour la chefferie du village qui apporte toute sa confiance au représentant de la puissance coloniale.

Mais contre toute attente, les femmes et les adolescents collaborent avec nos trois individus pour recouvrer l’indépendance et les coutumes du village. Une aide essentielle qui conduit à «la ruine presque cocasse du polichinelle» ! L’administrateur doit abandonner son ministère sous les coups de buttoir du trio et de leurs affiliés. Le village est enfin libéré de sa torpeur maligne dont profitait l’autorité coloniale.

Mongo BETI dénonce ainsi le caractère fortement autocratique du système mis en place par le pouvoir colonial et perpétué par ses hommes de paille, un système tant honni, fait de corruption, de forfaiture, de compromission et de répression des opposants. L’Afrique souffre d’un manque de dirigeants éthiques, moraux, exemplaires et animés d’une compassion pour les faibles et ceux qui souffrent. La démocratie est attendue et espérée, mais la vie en Afrique peut se révéler comme étant un cauchemar «c'est toujours calamiteux, un destin dans une république bananière» écrit-il dans «Trop de soleil, tue l’amour».

C – L’héritage de Mongo BETI – «Main basse sur le Cameroun»

Pourquoi faudrait-il rester attentif au message de Mongo BETI ?

«Nous sommes dans ce moment de transit où l’espace et le temps se croisent pour produire des figures complexes de différence et d’identité, de passé et de présent, d’intérieur et d’extérieur, d’inclusion et d’exclusion» écrit Homi BHABHA, dans son ouvrage «Les lieux de culture». Pendant la dernière tranche de sa vie, de 1991 à 2001 qui se déroule au Cameroun, Mongo BETI va constater que rien n’a changé ; tout ne fait qu’empirer. Par conséquent, les écrits de Mongo BETI n’ont pas pris une ride, et sont même devenus, en raison de leur dimension prophétique, d’une actualité plus que brûlante. Le temps, comme le dit Alphonse de LAMARTINE, dans son «Lac», est ce poison qui hante de manière implacable le quotidien des mortels. Pourtant, ce temps est aussi perçu comme un spectre impuissant devant la force inattaquable de certains immortels au sein desquels figure bien entendu Mongo BETI, «ce Prométhée camerounais qui nous lègue le feu» dit Boniface MONGO MBOUSSA. Mongo BETI, «c’est le loup solitaire ; la fraction saine de notre cerveau malade» dit Thierno MONENEMBO reprenant ainsi une formule de «Remember Ruben». Mongo BETI est «le symbole même de l’écrivain courageux qui refuse d’écouter les sirènes du pouvoir pour mener un combat vengeur dans une liberté totale et dans une solitude totale» écrit Maryse CONDE.

Guerrier insoumis, Mongo BETI est un grand patriote africain qui dissimulait mal ses grandes et nobles ambitions d’une Afrique réellement indépendante. «L’essentiel, ce n’est pas de savoir à quelle date ni de quelle façon les changements vont se produire, c’est d’observer dans la mentalité populaire une attente d’émancipation, de libération. Nous sommes engagés dans un processus où le peuple est conscient qu’il n’est pas libre et qu’il a besoin de liberté, qu’il le veuille ou non, il s’est mis en route pour aller vers elle. Je suis certain que nous sommes engagés dans un processus irréversible» écrit Mongo BETI. Il avait vu de son vivant, les combattants de la liberté massacrés au Cameroun, comme Robert Um NYOBE, Félix-Roland MOUMIE, Ernest OUANDIE et Eog MAKON. «Ce qui caractérise principalement la vie d’un Noir, c’est la souffrance, une souffrance si ancienne et si profonde qu’elle fait partie de presque tous les instants de sa vie», écrivait Martin Luther KING. Mongo BETI a rendu hommage dans deux ouvrages, à ces combattants de la liberté.

Mongo BETI est un adversaire résolu de la Françafrique et il écrit dans la préface de «Main basse sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation» un ouvrage interdit en 1972 en France : «Nous avons fracassé l’arme la plus redoutable de la maffia foccartiste en Afrique, le silence, dont la loi implacable étranglait sans recours le peuple camerounais». Il parle dans cet ouvrage de répression et d’oppression, de la tutelle française, des crimes contre l’humanité, ainsi que d’une guerre sanglante et effroyable. «Mon livre a d’abord été un réquisitoire contre les crimes du président Ahidjo. Mais j’ai voulu également retracer l’histoire occultée et masquée de la décolonisation du Cameroun. (…) La France a tout mis en œuvre pour mettre en place des régimes «sûrs» dans les pays d’Afrique nouvellement indépendants. C’est-à-dire servant les intérêts d’une France qui coopérait avec les dictateurs africains qui ne pensaient qu’à s’enrichir aux dépens d’une population humiliée, abandonnée et trompée. Avec Paul Biya, président camerounais à partir de 1982, le peuple a continué à devoir endurer un ordre fondé sur la terre. En 2000, il y a eu plus de 1000 exécutions extra-judiciaires» dit Mongo BETI. Depuis son indépendance, le 1er janvier 1960, le Cameroun en 57 ans, n’a connu que deux présidents de la République (Amadou AHIDJO de 1960 à 1982 et Paul BYA, président depuis 1982, soit 35 ans). «Depuis De Gaulle, la France semble avoir signé un pacte avec la classe dirigeante camerounaise, selon lequel, pourvu qu'elle témoigne une allégeance indéfectible à Paris, toutes les fantaisies, toutes les turpitudes et toutes les corruptions lui seront pardonnées. C'est ce pacte tacite qui a donné à la corruption cette dimension hallucinante et mortelle que chacun observe, et qui fait de toute stratégie prétendue de développement une comédie cynique, puisque personne n'y croit vraiment, mises à part les misérables populations longtemps bernées, mais qui viennent d'exprimer un rejet péremptoire» écrit Mongo BETI.

Tous les chefs d’Etats africains qui se sont opposés à la France ont été destitués (Barthélémy BOGANDA en RCA, Sylvanus OLYMPIO au Togo, Modibo KEITA au Mali, Hamani DIORI au Niger et Thomas SANKARA au Burkina-Faso). Par conséquent, l’indépendance des colonies africaines ressemble «à la simple poursuite de la colonisation par d’autres techniques» estime Mongo BETT. Les Africains devraient continuer à se battre pour la justice, la dignité et la liberté. En dépit de l’indépendance formelle, il subsiste encore largement une mentalité coloniale, comme en témoigne le  «discours de Dakar» de Nicolas SARKOZY, «l’Homme africain n’est pas entré dans l’histoire», ainsi que la déclaration méprisante d’Emmanuel MACRON qui impute le retard de l’Afrique à ses dictatures, aux détournements de deniers publics et à ces femmes africaines qui font entre 7 et 8 gosses. En résumé, la situation postcoloniale n’est pas la même dans tous les pays. Il y a une spécificité de la colonisation par la France, qui n’est pas terminée. «On peut non seulement dépouiller les gens de leur richesse économique, mais encore de leur cœur et bien sûr de leur espoir. Ne pas intervenir aurait des conséquences dramatiques pour l’avenir» dit Mongo BETI. Il préconise de sortir du FCA «Que la monnaie soit convertible ou inconvertible n’a jamais été la préoccupation du paysan africain. Il a été plongé à son corps défendant dans un système économique contre lequel il est impuissant. (..). Le franc CFA, lié au système monétaire français est une arme de la domination française» dit-il.

Chaque fois qu’un président français est élu, il s’empresse d’annoncer la fin de la Françafrique. Mais le simple fait de parler ainsi est un aveu que ce système de domination est injuste et immoral : «ce n’est jamais le maître qui met fin à la domination, c’est le rôle de la victime, qui doit lutter pour s’affranchir» écrit Boubacar Boris DIOP. En effet, il ne faudrait rien attendre du colonisateur ; chaque Etat défend ses intérêts. Il appartient aux Africains eux-mêmes de prendre en charge leur destin. «Et j’ai pendant longtemps idéalisé mon pays. Il a fallu que je revienne au Cameroun, que j’y vive, pour découvrir l’autre vision de l’Afrique. (…). C’était un peu la Case de l’oncle Tom : le bon Noir opprimé par le méchant Blanc, puisque pour nous, même les chefs d’Etat postcoloniaux étaient des marionnettes des Blancs. Donc la situation coloniale et esclavagiste continuait. Et c’est lorsque je suis retourné en Afrique, que je me suis aperçu que nous sommes pour moitié responsables de nos malheurs» dit BETI. En effet, l’opposition est muselée et bâillonnée au Cameroun et les forces vives du pays sont contraintes à l’exil. «Si un homme n’a pas trouvé quelque chose qui vaut qu’on lui sacrifie la vie, il ne mérite pas de vivre. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce en quoi il croit. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour la justice. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce qui est vrai», dit Martin Luther KING. «L’Afrique n’est pas encore perdue. J’affirme que l’Afrique peut se développer, qu’elle va se développer, si du moins elle a le courage de combattre contre cette humiliation. Il faudra, certes, très longtemps, sans doute plusieurs décennies, pour extirper le cancer de la corruption» dit Mongo BETI.

Bibliographie très sélective :

1 – Contributions de Mongo Béti

BETI (Mongo) ou BETI (Mongo),  «L’enfant noir», Présence Africaine, 1954, n°16, pages 413-420 ;

BETI (Mongo) ou BOTO (Eza),  «Sans Haine, sans amour», Présence Africaine, 1953, n°14 (1), pages 213-220 et 2001, n°163-164, pages 55-60  et Bulletin de la Société des Amis de Mongo Béti, janvier 2016, n°27, pages 2-9 ;

BETI (Mongo), «Afrique noire, littérature rose»,  Présence africaine, avril-juillet 1955, n°1-2, p.133-140 et Bulletin de la Société des Amis de Mongo Béti, janvier juin 2015, n°25, pages 2-6 ;

BETI (Mongo), Africains, si vous parliez, Paris, éditions Homnisphères, 2005, 318 pages ;

BETI (Mongo), BIYIDI (Odile), TOBNER (Odile), DIJJFACK (André), Le rebelle II, préface de Boniface Mongo-M’Boussa, Paris, Gallimard, 2007, 293 pages ;

BETI (Mongo), Branle-bas en noir et blanc, Paris, Pocket, 2002, 351 pages ;

BETI (Mongo), CHOULI (Lila),  Mong Béti à Yaoundé : 1991-2001, Paris, éditions des Peuples noirs, 2005, 457 pages ;

BETI (Mongo), L’histoire du fou, Paris, Julliard, 1994, 210 pages ;

BETI (Mongo), La France contre l’Afrique : retour au Cameroun, préface et postface d’Odile Tobner, Paris, La Découverte, 2006, 218 pages ;

 BETI (Mongo), La pauvre Christ de Bomba, Paris, R. Laffont, 1953, 172 pages ;

BETI (Mongo), La revanche de Guillaume Ismaël, Paris, Buchet-Chastel, 1984, 240 pages ;

BETI (Mongo), La ruine presque cocasse d’un polichinelle Remember Rubben II, Paris, éditions des Peuples noirs, 1979, 200 pages ;

BETI (Mongo), Le roi miraculé : chronique des Essazam, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1958, 1972 et 1983 254 pages ;

BETI (Mongo), Les deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama futur camionneur, Paris, Buchet-Chastel, 1982-83, 320 pages ;

BETI (Mongo), Lettre ouverte aux Camerounais ou la deuxième mort de Rubben Um Nyobé, Paris, éditions des Peuples noirs, 1986, 132 pages ;

BETI (Mongo), Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une décolonisation, Paris, La François Maspéro, 1972 et La Découverte 2003, 269 pages ;

BETI (Mongo), Mission terminée, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1957, 255 pages ;

BETI (Mongo), Mongo Béti parle, interview d’Ambroise Kom, Bayreuth, Bayreuth University, London, Global, 2002, 197 pages ;

BETI (Mongo), Perpétue et habitude du malheur, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1974 et 1989, 303 pages ;

BETI (Mongo), Remember Rubben, Paris, L’Harmattan, 1982 et 1990, collection Encres noires, 320 pages ;

BETI (Mongo), TOBNER (Odile), Dictionnaire de la Négritude, Paris, L’Harmattan, 1989, 245 pages ;

BETI (Mongo), TOBNER (Odile), DIJJFACK (André), Le rebelle III suivi de Les obsèques de Mongo Béti, préface de Boniface Mongo-M’Boussa, postface entretiens Odile Biyidi, Paris, Gallimard, 2008, 388 pages ;

BETI (Mongo), Trop de soleil tue l’amour, Paris, Julliard, 1999, 239 pages ;

BETI (Mongo), Ville cruelle, Paris, Présence Africaine, 1954 et 1991, 269 pages.

2 – Critiques de Mongo Béti

AIT-AARAB (Mohamed), Engagement littéraire et création romanesque dans l’œuvre de Mongo Béti, Thèse sous la direction de Gwenhaël Pollo, Saint-Denis La Réunion, 2010, 502 pages ;

AIT-AARAB (Mohamed), Mongo Béti : un écrivain engagé, préface d’Ambroise Kom, Paris, Khartala, collections Lettres du Sud, 2013, 350 pages ;

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AZEYEH, (Albert), «Biyidi, Beti ou la quête du double heureux», Présence francophone, 1993 n°42, p. 89-105 ;

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BENOT (Yves), «Négritude, socialisme et réalisme africain», La pensée, juin 1965, n°121, pages 22-53, spéc pages 44-45 (polémiques autour de l’enfant noir) ;

BIAKOLO (Margaret), «Entretien avec Mongo Béti», Peuples Noirs, Peuples Africains, juillet-août 1979, n°10, pages 110-111 ;

BOUAKA (Charles-Lucien), Mongo Béti, par le sublime : l’orateur sublime romanesque, Paris, L’harmattan, 2005, 194 pages ;

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FAME-N’DONGO (Jacques), L’esthétique romanesque de Mongo Béti : essai sur les sources traditionnelles de l’écriture moderne africaine, Paris, Présence Africaine, 1985, 387 pages ;

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SAMAKE (Adama), sous la direction de, Mongo Béti : une conscience universelle, de la résistance à la prophétie, Paris, EPU, éditions Publibook Université, 2015, 282 pages ;

TOBNER (Odile), «La vie et l’œuvre de Mongo Beti», in Oscar PFOUMA, sous la direction, Mongo Beti : le proscrit admirable, Yaounde, Menaibuc, 2003, p. 11-18 ;

UMEZINWA (Willy A), «Révolte et création artistique dans l’oeuvre de Mongo Beti», Présence Francophone : Revue Littéraire, 1975 n°10, pages 35-48 ;

WABERI (Abdourahman A.), «Mongo Beti, si près, si loin», in Ambroise KOM (dir.), Remember Mongo Beti, Bayreuth, Thielmann et Breitinger, 2003, pages 109-116 ;

WILBERFORCE (A. Umzinwa), La religion dans la littérature africaine : étude sur Mongo Béti, Benjamin Matip et Ferdinand Oyono, Presses Universitaires du Zaïre, 1978, 185 pages ;

YILA (Antoine), La situation familiale et parentale dans l’œuvre de Mongo Béti, Thèse de 3ème cycle, études africaines, sous la direction de Jean Decottignies, Lille 3, 1987,  531 pages.

Paris, le 2 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
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Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
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Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).

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31 juillet 2017 1 31 /07 /juillet /2017 17:30

La participation est passée de 36% en 2012, à 60% en 2017. Les résultats ont été publiés et donc officiels.

- La coalition du président Macky SALL et ses alliés socialistes (Tanor DIENG et Moustapha NIASSE) sort très largement victorieuse de ces législatives avec 125 députés sur le 165, soit avec 75,75% des sièges. Cette coalition remporte 12 sièges sur les 15 de la Diaspora qui étaient en compétition pour la première fois. Finalement, la coalition a raflé les 7 sièges de Dakar.

Dans l’assemblée de 2012, Benno Bokk Yakkar (Unis pour le même espoir)  119 députés sur les 150. C’est une nette progression et cela est appréciable pour des élections à mi-mandat qui sont souvent difficiles pour le pouvoir en place. Macky a conservé ses forces et renforcé ses positions en raison notamment de son bon bilan. Les autres forces politiques se partagent 25% des sièges restants. Il n’est pas sain, dans une démocratie, qu’il y ait une trop forte concentration de pouvoirs. Le Sénégal confirme ainsi son leadership en matière de démocratie en Afrique.

- en deuxième position, alors que tout le monde attendait à cette place Khalifa SALL, c’est finalement maître Abdoulaye WADE à 91 ans qui prend 19 sièges soit 11,51% de l’assemblée nationale. Il est en progression par rapport à 2012 ; il avait 16 sièges. Cette donne va compliquer la tâche de rassemblement de l’opposition avec les fortes prétentions au trône de Khalifa SALL, d’Aïssata TALL SALL et la déclaration de candidature d’Ousmane SONKO. Maître WADE est frappé par la limite d’âge pour les élections présidentielles, mais il vise seulement à remettre en scelle, en 2019, son fils Karim WADE et il ne s’en cache pas. En sa qualité de doyen d’âge, c’est lui va présider la séance d’ouverture de la 13ème législature ; une bonne tribune pour une meilleure visibilité de son parti ; ce qui ne va pas renforcer la cohésion de l’opposition.

- en troisième position on retrouve Khalifa SALL, maire de Dakar et en détention, maintenu élu et bénéficiaire de l’immunité parlementaire. Son parti recueille 7 députés, soit 4,24% des sièges du Parlement. Cette détention provisoire d’un parlementaire élu et déclaré candidat des présidentielles de 2019 est cocasse ; c’est une épine dans les souliers du président Macky SALL. A mon modeste avis, il serait judicieux que Khalifa SALL sous réserves de garanties de représentation (remettre ses documents de voyage et une caution) soit libéré pour attendre chez lui son procès sur les détourements de deniers publics qu’il a reconnus.

- les autres forces politiques se partagent 9 députés, soit 8,50% des sièges. A noter l’élection de maître Aïssata TALL SALL et de M. Ousmane SONKO qui venaient de fonder un parti politique.

I - Quels enseignements pour ces législatives du 30 juillet 2017 ?

Ces législatives marquent, brusquement, un changement dans les rapports de force et annoncent probablement une recomposition ou un durcissement du jeu politique. La campagne des présidentielles de 2019 vient de démarrer.

1ère observation : Les deux têtes d’affiche pour les présidentielles de 2019 sont à dès à présent connues : Macky SALL, président en exercice et Khalifa Ababacar SALL, maire de Dakar. Comme on l’a dit, maître WADE en raison de son âge ne peut plus être candidat aux présidentielles de 2019. Même avec 7 députés, le Maire de Dakar, en détention, a réalisé une performance ; il a perdu de peu Dakar et ses 7 députés ; il ne faudrait donc pas le sous-estimer. C’est un combat, sans merci, qui va s’engager. Le Sénégal est engagé dans la campagne électorale la plus longue qu’un pays démocratique n’ait jamais expérimentée. La campagne électorale a démarré par le référendum du 20 mars 2016 qui a été d’une rare violence. Les législatives, violentes également, ne sont qu’une étape dans ce marathon électoral qui se terminera par les présidentielles de 2019.

2ème observation : ces élections marquent la marginalisation, plus ou moins accentuée, de certains partis politiques.

Ces  législatives confirment une marginalisation d’Idrissa SECK qui s’estimait être l’héritier d’Abdoulaye WADE. REWMI est devancé par un parti religieux, le P.U.R. M. SECK a une maigre consolation, il a gagné à Thiès. Là aussi, Talla SYLLA maire de la ville a été désavoué.

Le PDS même en deuxième position, n’est plus au centre du jeu politique. Il y avait risque de cohabitation si le PDS s’était allié au maire de Dakar, Khalifa SALL Mais, Abdoulaye WADE, un peu décalé, n’a pas réussi son retour en politique à 91 ans. Son objectif était de remettre en scelle son fils, Karim. Maître WADE, comme au bon vieux temps a voulu la stratégie de la terre brûlée a échoué. Tout au moins, les militants du PDS ont réussi à saccager des bureaux de vote à Touba. Maître Abdoulaye WADE avec sa politique de terre brûlée, a largement contribué à une ethnicisation de la vie politique politique sénégalaise. En effet, il a fait croire aux Mourides que ceux-ci pouvaient faire et défaire nos gouvernants leur guise et en toute impunité. La période de vérité a été le référendum du 20 mars 2016. Des Mourides ont des faits des prêches dans les mosquées pour le Non au référendum qui finalement a été adopté à plus de 65%. Si Abdoulaye WADE a gagné à Touba et à M’Backé il a perdu dans les villes environnantes.

Le Parti socialiste, un solide allié de Macky SALL, depuis 2012, s’enfonce dans les divisions et entame un chemin vers la marginalisation. Il faut dire dans ces législatives, Khalifa Ababacar SALL et maître Aïssata TALL SALL, des dissidents, ont pris des voix au Parti socialiste. Ce qui a sans doute un peu affaibli Macky SALL dans ces législatives.

II  – Quelles perspectives pour les présidentielles de 2019 ?

Le président Macky SALL qui sera, sans nul doute, candidat à sa propre succession, devrait s’attaquer à certaines difficultés :

A - Professionnaliser et discipliner son parti, l’APR, qui est le maillon faible dans ces importantes batailles politiques. Si le président est un stratège et un fin politique, le chef de l’Etat ne peut pas en permanence, suppléer aux carences et aux défaillance de son parti qui sont devenues un vrai handicap pour lui. La bataille des présidentielles de 2019 sera sans doute encore plus violente que les législatives de 2017 et le référendum de 2016. Par conséquent, l’APR aura besoin d’un personnel de qualité pour faire face à ces secousses.

B - élargir la base électorale du gouvernement devant l’effritement et les fissures du Parti socialiste ; Macky SALL a réussi à bâtir une coalition solide et particulièrement loyale, mais Moustapha NIASSE a pris de l’âge et Tanor ne représente plus toute la famille socialiste ;

 

C - régler les graves dysfonctionnements dans l’organisation des élections et renforcer les compétences et la probité des agents publics de nature à éviter des couacs pour les scrutins à venir, notamment en 2019 (cartes, décentraliser les lieux de vote notamment dans la région parisienne, fraude au bac.) ;

D - rationaliser le nombre de partis politiques, dans le respect strict de la laïcité et la diversité. Sur les 155 partis, seules 4 organisations sortent du lot dont partis politiques à eux seuls ont totalisé dans ces législatives 91,5% des sièges. Il est nécessaire d’imposer un minimum de règles à ces partis (tenue de congrès, laïcité, unicité du pays, refus de la violence, de l’ethnicité et tout hégémonisme, finances transparentes, etc.).

E - assurer la cohésion et l’unité du Sénégal face aux dérives religieuses et ethnicistes. Sur le plan religieux on avait déjà vu, sous WADE l’émergence de groupuscules religieux tout puissants qui avaient défié l’Etat républicain, dont le sinistre Sérigne Béthio THIOUNE. Ces dérives ont considérablement nui à cohésion du Sénégal et ethnicisé la vie politique sénégalais, comme si les autres groupes ethniques, notamment les Hal Poularéen, n’étaient plus légitimes à exercer le pouvoir politique.

Dans ces législatives, la montée d’un parti religieux, le Parti de l’Unité et du Rassemblement (P.U.R.) dans un pays à 95% musulman, est inquiétante pour la cohésion de la nation sénégalaise. Ce parti du professeur Issa SALL arrive en 4ème position. Pour ce parti conservateur, le multipartisme aurait mené dans une impasse indescriptible, la politique n’a ni âme, ni conscience, malgré la démocratie on ne sent pas libéré, malgré l’assouplissement des codes moraux, le mal-vivre progresse, l’argent et la presse sacralisent notre quotidien.

L’autre dérive ethniciste pendant ces législatives ont été   les radios nationales qui n’ont émis qu’en Ouolof, alors que le Sénégal est pluriel, avec 7 groupes ethniques. Je ne trouve pas cela normal, pour le respect de la diversité et pour la diaspora qui ne connait pas cette langue. A tout le moins, les radios financées par les deniers publics doivent assurer l’égalité de tous devant le service public, pour le bien-vivre ensemble, dans le respect mutuel.

Mais sans doute, que la fin de la campagne électorale et l’annonce des résultats partiels a été le point culminant, où on a frôlé le pire dans le domaine de l’ethnicisation de la vie politique. Le Sénégal, une nation unie construite savamment par les socialistes, et en particulier par Léopold Sédar SENGHOR a failli voler en éclats, à coups d’injures, le temps d’un scrutin. J’ai été choqué et scandalisé par ces injures, d’où qu’ils viennent et il ne faudrait ni les excuser, ni les minimise ; insulter un Sénégalais, en raison de son appartenance ethnique, c’est insulter tous les Sénégalais qui sont exemplaires en matière de démocratie. On a vu dans certains pays d’Afrique que l’ethnicité (RCI, Libéria, Congo, Nigéria avec le Biafra, etc.) ont des techniques des forces coloniales pour nous dépouiller de nos richesses. Nous avons maintenant du pétrole et du gaz, nous devons nous battre pour que ces ressources soient utilisées dans l’intérêt de tous les Sénégalais, notamment les plus démunis.

L’Etat doit rester très vigilants sur ces dérives ethnicistes et sanctionner, très sévèrement tout écart. En effet, une fois que la haine est enfouie dans le cœur, le mal est fait, il sera difficile de l’en déloger. Le seul critère valable en politique, c’est la pertinence des arguments en fonction de l’intérêt national. Par conséquent, je souhaite que ces présidentielles de 2019 puissent démarrer sur des bases saines, c’est-à-dire programme contre programme. Le Sénégal n’appartient à aucun groupe ethnique, mais à tous les Sénégalais. Ce qui nous intéresse ce sont les solutions que la classe politique envisage d’apporter à nos nombreux problèmes que nous affrontons chaque jour.

F - clarifier et bâtir son projet solide pour l’avenir du pays ; Qu’a à dire aux générations futures, le président Macky SALL, en termes d’espoir et d’espérance, de confiance en leur pays ?

Il faudrait que le président Macky SALL rassure sur le pétrole et gaz, définir une stratégie claire pour l’avenir du CFA ; ces polémiques et procès d’intention ont brouillé le message du gouvernement de Macky SALL ; ces débat oiseux ont nui à la qualité et au bon bilan de Macky SALL.

Les concepts éculés de «Sénégal émergent» sont trop vagues et peu parlants. Les Sénégalais ont besoin de croire en un avenir meilleur, en termes d’éducation, de santé, de logement, de transport, de révolution numérique,  de chaine de froid, d’énergie solaire, de cohésion nationale, de justice sociale, de grands travaux et de partage de la richesse du pétrole et du gaz ; ils ont besoin de pouvoir maîtriser leur destin.

 

 

III – Les résultats des élections législatives de 2017

13ème Législature du Sénégal liste des 165 députés issus du scrutin du 30 juillet 2017 :

A - BENNO BOKK YAKAAR (125)

1 Mahammed Boun Abdallah DIONNE

2 Ndèye Fatou DIOUF

3 Moustapha Cissé LO

4 Aminata GUEYE

5 Abdoulaye Makhtar DIOP

6 Aissatou Sow DIAWARA

7 Aly LO

8 Salimata KORERA

9 Mouhamadou NGOM

10 Ndèye Lucie CISSE

11 Nicolas NDIAYE

12 Sira NDIAYE

13 Cheikh SECK

14 Aminata DlAW

15 Abdou MBOW

16 Marième GUEYE

17 Seydou DIOUF

18 Ndèye Fatou Bineta NDIAYE

19 Bounama SALL

20 Mously DIAKHATE

21 Djibril WAR

22 Aminata LY

23 Abdoulahat SECK

24 Yéya DIALLO

25 Seydina FALL

26 Adji Diarra MERGANE

27 Ndiagne DIOP

28 Marie Louise DIOUF

29 Alla GUENE

30 Ndéye Fatou GUISSE

Dakar

31 Amadou Ba

32 Marie Thérèse Aida Seck

33 Abdoulaye Diouf Sarr

34 Marie Pierre Faye

35 Jean Baptiste Diouf

36 Juliette Zingua (PS)

37 Santi Sène Agne (AFP)

Guédiawaye

38 Mika Ba

39 Anna Gomis

Pikine

40 Awa Niang

41 Pape Sagna Mbaye (AFP)

42 Aissatou Cissokho

43 Moustapha Mbengue

44 Khady Ba

45 Samba Demba Ndiaye

Rufisque

46 Souleymane Ndoye

47 Adama Kadane

Bambey

48 Khalil Ibrahima Fall

49 Bousso Ngom

Diourbel

50 Malick Fall

51 Sadio Diakhaté

Fatick

52 Pape Biram Touré

53 Khady Ndiaye

Foundiougne

54 Saidou Dianko

55 Adama Sylla

Gossas

56 Madické Diao

Kaffrine

57 Abdoulaye Willane

58 Amy Ndiaye

Koungheul

59 Yahya Sow

60 Socé Diop

Malem Hoddar

61 Ali Ndao

Guinguinéo

62 Mandiaye Kebe

Kaolack

63 Mariama Sarr

64 Mouhamed Khouraicky Niasse

Nioro

65 Moustapha Niasse

66 Dje Mandiaye Ba

Salémata

67 El Hadji M. Sall

Kolda

68 Sané Kandé

69 Coumba Baldé

Médina Yoro Foulah

70 Moussa Sabaly

Vélingara

71 Mamadou Oury Diallo

72 Aminata Diao

Kébémer

73 Serigne Mbaye Dia

74 Khadijatou Diallo

Linguère

75 Yoro Sow

76 Khamia Mbengue

Louga

77 Moustapha Diop

78 Rokhaya Diop

Kanel

79 Daouda Dia

80 Néné Marième Kane

Matam

81 Mamadou Diao

82 Coumba Hamidou Dème

Ranérou

83 Aliou Demba Sow

Dagana

84 Amadou Mame Diop

85 Fatim Sall

Podor

86 Cheikh Oumar Hanne

87 Yata Sow

Saint Louis

88 Amadou Mansour Faye

89 Khadidiatou Mbaye

Bounkiling

90 Malang Séni Faty

Goudomp

92 Malamine Gomis

93 Mariama Ndiaye

Sédhiou

94 Abdoulaye Diop

95 Mandiakhouko Sané,

Bakel

96 Ibrahima Baba Sall

97 Mariama Sakho

Goudiry

98 Djimo Souaré

Koumpentoum

99 Sidy Traoré

100 Tening Diao

Tambacounda

101 Sidiki Kaba

102 Awa Diagne

Mbour

103 Pape Sonko Diouf

104 Yacine Ndao

Thiès

105 Siré Dia

106 Fatou Sène

Tivaouane

107 Aymerou Gningue

108 Fatou Sène

Bignona

109 Oulimata Mané

110 Leopold Yancoba Coly

Oussouye

111 Aimé Assine

Ziguinchor :

112 Demba Keita

113 Ramatoulaye Diatta

 

Diaspora

Département Afrique du Nord :

114 Mor Kane NDIAYE ;

Département Afrique Australe :

115 Modou NDIAYE ;

Département Afrique de l’Ouest :

116 Kory NDIAYE ;

117 Marieme BADIANE ;

118 Saybatou AW ;

Département Afrique du Centrale :

119 Aboubacry NGAIDE ;

120 Bineta SECK ;

Département Amérique Océanie :

121 Aboubacry DIALLO ;

Département Moyen Orient et Asie :

122 Abdoul Kader NDIAYE ;

Département Europe de l’Ouest, Centre et Nord :

123 Demba SOW ;

124 Dieynaba SENE ;

125 Hamady GIDIAGA ;


 

 

B – COALITION GAGNANTE/WATTU SENEGAL (19 députés)

126 Abdoulaye Wade

127 Woraye Sarr

128 Pape Diop

129 Marie Sow Ndiaye

130 Mamadou Lamine Diallo

131 Yaye Mané Albis

132 Mamadou Diop (Decroix)

133 Sokhna Astou Mbacké

134 Madické Niang

135 Rokhaya Diouf

Mbacké

136 Serigne Cheikh Mbacké

137 Fatma Diop

138 Cheikh Abdou Mbacké

139 Fatou Mbaye

140 Moustapha Diop

Saraya

141 Mady Danfakha

Diapora

Département Europe du Sud

142 Nango Seck

143 Mame Diarra Fam

144 Mor Kane

C - MANKO TAKHAWOU SENEGAL (7 députés)

145 Khalifa Ababacar Sall

146 Fatou NDIAYE

147 Serigne Mansour Sy Djamil

148 Aminata Kanté

149 Cheikh Mamadou Abiboulaye Dièye

150 Aïssata Sabara

151 Déthié Fall

PUR (3 députés)

152 El Hadji Sall

153 Oulimata Guiro

154 Aboubacar Thiaw

 

D - COALITION CONVERGENCE PATRIOTIQUE/KADDU ASKAN WI (2 députés)

155 Abdoulaye Baldé

Kédougou

156 Moustapha Guirassy

Listes des candidats admis à l'issue des épreuves du 2ème groupe

E - AUTRES (9 députés)

157 Ousmane Sonko

158 Cheikh Tidiane Gadio

159 Aïssata Tall Sall

160 Aïda Mbodji

161 Demba Diopsy

162 Sokhna Dieng

163 Ibrahima Abou Nguette

164 Théodore Cherif Monteil

165 Modou Fada Diagne.

Paris, le 5 août 2017, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

Sénégal : présidentielles de 2019 vers un affrontement Macky SALL - Khalifa SALL
Sénégal : présidentielles de 2019 vers un affrontement Macky SALL - Khalifa SALL

Sénégal : présidentielles de 2019 vers un affrontement Macky SALL - Khalifa SALL

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30 juillet 2017 7 30 /07 /juillet /2017 17:32

La diaspora sénégalaise résidant dans la région parisienne vote au Palais des Congrès, 128 rue de Paris à Montreuil sous Bois dans la région parisienne métro Robespierre ligne 9 sortie rue Barbes à gauche.

L'affluence est telle que les 66 bureaux de vote installés dans le palais des Congrès de Montreuil ne seront pas suffisants pour une fermeture du scrutin à 18 heures. Si tous ceux qui sont présents doivent voter la clôture du scrutin ne pourrait pas avoir lieu avant 22 heure de Paris 20 heure du Sénégal. La police française est mobilisée. Le scrutin se déroule dans un grand calme. Cependant il y a eu de nombreux malaises qui ont nécessité l'intervention des pompiers. Les femmes et les personnes âgées étaient assis à même le sol en attendant le vote. Les vendeurs de maïs ont fait une bonne affaire ; leur chiffre d'affaire a explosé.

La région parisienne compte 8 départements mais les ressortissants sénégalais sont fortement concentrés dans les Yvelines et Paris.

Dans les Yvelines, deux villes les Mureaux et Mantes la Jolie sont la place forte des Peuls appelés Toucouleurs.

La ville de Paris abrite à elle seule 24 foyers de travailleurs immigrés dont les 40% sont concentrés dans le 19ème et le 20ème arrondissements.

Deux communautés dominent l'immigration sénégalaise : les Peuls et les Soninkes. Ce sont ces populations qui sont convoitées par la classe politique.

Les Peuls qui étaient présents dans les files d'attente votent traditionnellement pour Macky SALL. Il est vrai que c'est la première fois que maître Aissata TALL SALL présentait des candidats quel va être son poids politique ?

Au sein de la diaspora, les Ouolofs sont largement minorité ; ils sont acquis à la cause Abdoulaye WADE et de Khalifa Ababacar SALL. Il y a une dimension ethnique dans les choix électoraux même si elle n'est pas déterminante. Le Sénégal, et grâce à Léopold Sedar SENGHOR a édifié une vraie nation qui a réussi, jusqu'ici à transcender le démon odieux du tribalisme.

Il existe d’autres motivations dans la forte mobilisation : les moyens matériels et financiers dont disposer les partis, notamment en termes de location de cars, ainsi que les achats de conscience. En effet, les électeurs souvent éloignés de l’unique centre de vote, sont peu motivés à se déplacer. De ce point de vue l’argent devient, dans une certaine mesure, le nerf de la guerre.

Mais ces moyens financiers ou la dimension ethnique n’expliquent pas tout. Ces législatives sont une étape importante pour le scrutin présidentiel de 2019. Celui gagnera les législatives du 30 juillet 2017, créera en sa faveur une dynamique importante pour les présidentielles de 2019. C’est à mon sens l’enjeu majeur, qui mobilise les électeurs ce dimanche 30 juillet. Le parlement sénégalais reste largement folklorique et a peu de pouvoirs et de légitimité. C’est le chef de l’Etat qui détient réellement les rennes du pouvoir et concentre en  lui toutes les convoitises.

En effet, le Sénégal est engagé dans la campagne électorale la plus longue qu’un pays démocratique n’ait jamais expérimentée. La campagne électorale a démarré par le référendum du 20 mars 2016 (voir mon post) qui a été d’une rare violence. Les législatives, violentes également, ne sont qu’une étape dans ce marathon électoral qui se terminera par les présidentielles de 2019.

Paris, le 30 juillet 2017, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Sénégal Législatives du 30 juillet 2017 très forte affluence de la diaspora au bureau de vote de Montreuil sous Bois», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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28 juillet 2017 5 28 /07 /juillet /2017 18:07

Mon appel à voter pour le président Macky SALL allié aux socialistes de Tanor DIENG et de Moustapha NIASSE se fonde sur plusieurs raisons.

Tout d'abord le président SALL, avec une coalition solide, a engagé des travaux d'ampleur et innovants pour le bien-être des populations.

Ensuite, il a fermement lutté contre la vie chère et la dégradation des moeurs publiques constatées sous l'Ancien régime. L'Etat, jadis folklorique et phagocyte par des groupements quasi mafieux a été rétabli dans ses fonctions régaliennes, un État de droit respectueux de tous.

Avec le référendum du 20 mars 2016, le président SALL a modernisé les règles du jeu politiques, et fait entrer le Sénégal dans une démocratie vivante et apaisée. Nous avons maintenant un juge constitutionnel indépendant et compétent, qui tranche les questions que lui soumet le gouvernement. Sous l’Ancien Régime, les décisions du Constitutionnel étaient des mesures d’évitement : cette institution se déclarait à chaque fois qu’elle est saisie incompétente.  Finalement, Macky SALL a rendu à la justice, garante de la liberté de tous, son honneur et son prestige. C’est là un point fondamental en démocratie pour se prémunir contre l’arbitraire.


Enfin, et en raison de ces fortes garanties démocratiques qui ont renforcé la vigilance des Sénégalais, je suis persuadé que le gaz et le pétrole seront exploités dans l'intérêt de tous.

Dans ce débat politique de la campagne des législatives, l'opposition fortement divisée n'a pas donné une bonne image d'elle même ; elle s'est cantonnée dans l'invective à la limite de l'injure ou de la calomnie, sans proposer une alternative crédible, si ce n'est "ôte-toi que je m'y mette". Le retour aux errements monarchiques et dispendieux de l'Ancien régime n'est souhaité par personne. On se souvient, jadis, sous Abdou DIOUF, des marches, et parfois des crimes commis à l'occasion de manifestations violentes, au nom de la liberté de manifester. Ainsi policiers ont perdu de leur vie, sans que justice ne soit rendue. Malick SALL est un authentique démocrate, la violence du débat dans les réseaux sociaux l’atteste de manière indubitable. Le Sénégal reste encore l’un des rares pays du Tiers-monde où l’on peut vilipender le chef de l’Etat et aller domir, tranquillement, chez soi. Cependant, la démocratie n'est ni la faiblesse, ni la pagaille ; la force restera à la loi républicaine en cas de trouble à l'ordre public.

Je compatis à la détention du Maire de Dakar, qui, s'il présentait des garanties nécessaires, pourrait, de mon modeste point de vue, attendre son procès chez lui. Mais sur le fond, quand on a des ambitions présidentielles et qu'on commence par taper dans la caisse de la ville qu'on gère, cela n'augure rien de bon au plan national. Compte tenu de nos faibles ressources, nous resterons particulièrement attachés à la probité et à l'intégrité, ainsi qu'à l'éthique en politique, seuls principes capables de protéger le Sénégal de la patrimonialisation du pouvoir. Le rôle de la corruption et de l’argent facile avaient coûté à son poste au Pape du Sopi.

Macky SALL a un projet et une vision pour l'avenir ainsi qu'une ambition pour un Sénégal Emergent, moderne, respectueux du pluralisme politique, ethnique et religieux.

Par ailleurs, l'attention, de plus en plus soutenue, par Macky SALL appuyée par maître Malick SALL avocat et son équipe (Alassane DIALLO, Harouna BAL, Abdoulaye N'DIAYE, Amadou Harouna N'DIAYE je ne peux pas les citer tous) aux Foutankais, et au plus près de leurs besoins, est un élément majeur de cette campagne. Il n'a échappé à personne que c'est la première fois que la Diaspora aura ses 15 députés à l'assemblée nationale.


Je souhaite plein succès dans ces législatives à Macky SALL et à sa coalition pour un Sénégal uni, prospère et démocratique.

Paris, le 27 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

"Legislatives du 30 juillet au Sénégal : Appel à voter pour le président Macky SALL et sa coalition" par M. Amadou Bal BA baamadou.overblog.fr
"Legislatives du 30 juillet au Sénégal : Appel à voter pour le président Macky SALL et sa coalition" par M. Amadou Bal BA baamadou.overblog.fr
"Legislatives du 30 juillet au Sénégal : Appel à voter pour le président Macky SALL et sa coalition" par M. Amadou Bal BA baamadou.overblog.fr

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25 juillet 2017 2 25 /07 /juillet /2017 23:29

Albert MEMMI vient de nous quitter le 22 mai 2020, à Paris, à l’âge de 100 ans, à la rue Saint Merri ; il est né le 15 décembre 1920, à la Hara de Tunis. Albert MEMMI, cet intellectuel Juif franco-tunisien, dans ses écrits, s’est toujours illustré par sa défense résolue de tous les dominés et par sa lutte contre le préjugé, d’où qu’il vienne. Ce brillant auteur a bien compris que tous les faibles, au lieu de se combattre, vainement et stérilement, devraient s’unir contre leur ennemi commun, les forces du Chaos. Albert MEMMI a constamment recherché la solidarité de tous, érigeant ainsi une puissante cathédrale de fraternité «Quel artiste né n’a pas rêvé de cathédrale et n’y a pas renoncé avec désespoir ? Nos cathédrales à nous sont dorénavant nos vies , à condition d’en avoir la grandeur et le foisonnement» écrit Albert MEMMI, dans sa préface sur «Ce que je crois». En effet, toute l'œuvre d'Albert MEMMI, contemporaine du nationalisme arabe et des indépendances, vise à approfondir et à théoriser les notions d'«identité», d'«aliénation», de «dépendance» : «L’identité se trouble dès lors qu’on la considère, et n’y songe que lorsqu’elle est menacée» écrit Albert MEMMI. Cette œuvre «engagée, fortement enracinée dans ces événements,  exprime le dynamisme, les interrogations et les révoltes, (…) un encouragement non dissimulé à la lutte, un réquisitoire contre l’oppression coloniale » écrit Guy DUGAS, dans «Albert Memmi, écrivain de la déchirure». Dans son avant-propos du livre «Albert MEMMI, prophète de la décolonisation», le professeur Edmond JOUVE écrit : «Nous étions jeunes, et l’Algérie était en guerre. En vain, nous cherchions à comprendre. Et voici que, comme une étoile dans la nuit, un nom s’inscrivit dans notre ciel : celui d’Albert Memmi. Et qu’un livre s’imposa à nous, qui nous délivra de nos peurs : portrait du colonisé». En effet, Albert MEMMI, décrivant avec précision la physionomie et la conduite du Colonisateur et le Colonisé, le drame liant l’un à l’autre, était parvenu à la conclusion irrémédiable qu’il n’y avait pas d’issue à la colonisation, sinon son éclatement et l’indépendance des Colonisés. En effet, Albert MEMMI a révélé, définitivement, les mécanismes communs à la plupart des oppressions, n’importe où dans le monde. «Celui qui souffre, s’il prend conscience de soi, s’il connaît ses complicités, peut éclairer les autres, en parlant de soi-même» écrit Jean-Paul SARTRE, dans la préface de «Portrait du Colonisateur et du Colonisé».

Juif et Arabe, romancier et essayiste, Tunisien et Français, l'essentiel de l’œuvre d’Albert MEMMI est une recherche des tréfonds de l'âme humaine, la compréhension des cris, des fureurs et les espérances de l’homme dominé, pour accéder à son émancipation. Sa contribution littéraire est capitale dans la prise de conscience des colonisés de l’oppression dont ils sont victimes, notamment à travers le portrait du colonisé et celui du colonisateur, le portrait du Juif et, plus généralement, celui de l'homme dominé, le prolétaire, la femme, le domestique, du décolonisé arabo-musulman, les Noirs africains ou américains. L’œuvre de MEMMI est une étude qui se veut exhaustive de l'aliénation de l'homme par son semblable, une démarche salvatrice et thérapeutique, un outil de combat. «Voici un écrivain français de Tunisie qui n'est ni français, ni tunisien. Il est juif, de mère berbère, ce qui ne simplifie rien, et sujet tunisien. Cependant, il n'est pas réellement tunisien, le premier pogrome où les Arabes massacrent les juifs le lui démontre. Sa culture est française. Cependant, la France de Vichy le livre aux Allemands, et la France libre, le jour où il veut se battre pour elle, lui demande de changer la consonance judaïque de son nom. Il ne lui resterait plus que d'être vraiment juif si, pour l'être, il ne fallait partager une foi qu'il n'a pas et des traditions qui lui paraissent ridicules. Que sera-t-il donc pour finir ? On serait tenté de dire un écrivain» écrit Albert CAMUS dans la préface du roman «La statue de sel» paru en 1953. Les trois ouvrages d’Albert MEMMI (La statue de sel, Agar et le Portrait du colonisé) serviront de livre de chevet à tous les combattants pour l’indépendance – Peaux noires, masques blancs de Frantz FANON  et «Discours sur le colonialisme» d’Aimé CESAIRE.

Albert MEMMI, né le 15 décembre 1920 dans une Tunisie, sous protectorat, mais en fait colonisée par la France, d’une mère berbère, Maïra SERFATI et d’un père juif d’origine italienne, Fraj MEMMI, l’un et l’autre arabophone, incarne une identité très fragmentée : «Je suis né en Tunisie, à Tunis, à deux pas de l’important ghetto de cette ville. Mon père artisan-bourrelier, était pieux avec modération», écrit Albert MEMMI dans la préface de «portrait d’un Juif». C’est une société coloniale hiérarchisée. Albert MEMMI, au carrefour de plusieurs cultures, est un écrivain de combat : «Il y a eu la colonisation, la guerre, la décolonisation. Disons alors les choses autrement : je suis le premier des garçons d’une famille de huit enfants ; mon père, artisan bourrelier, eut quelque mal à nous procurer le nécessaire. En outre, nous étions juifs, ce qui, en pays arabe, même sous protectorat français, posait quelques problèmes. Nous étions enfin tunisiens, donc colonisés et citoyens de seconde zone» dit-il. En effet, dans la stratification sociale, au sommet, le colonisateur bénéficie de privilèges importants et inspire à la fois crainte et soumission. Maltais et Italiens, quoique pauvres, glanent quelques modestes privilèges. L’autochtone, le plus démuni, le plus exploité, au bas de l’échelle, constitue la vaste majorité de la population. En 1920, la communauté musulmane comptait 12 millions de personnes et les Juifs, 200 000, marqués par des rapports d’infériorisation, de sujétion, de mépris ou de xénophobie.

 

La colonisation française apporte une légère amélioration, le décret Crémieux du 24 octobre 1870, accorde la nationalité française aux Juifs d’Algérie, de Tunisie et du Maroc. «Je suis né à Tunis, Afrique du Nord, et je ne me suis guère éloigné de ma ville natale à plus de 100 km jusqu'à vingt ans. Et comme la ville était divisée en quartiers hostiles et méfiants, j'évitais de m'aventurer longtemps ailleurs que dans la nôtre. Ainsi, chacun vivait pour soi, dans ses traditions, ses préjugés, ses peurs et ses haines, Arabes, Juifs, Français, Italiens, Maltais, Grecs, Russes» écrit Albert MEMMI. Son père, Fraji dit François, était bourrelier illettré, installé à la lisière du ghetto juif de la Médina de Tunis, La Hara, peuplé de personnes défavorisées, mais attachées aux traditions mosaïques et au culte. La Tunisie, ancien protectorat de l’Empire Otman, a été placée sous tutelle de la France en 1881. La présence des Juifs en Tunisie est mentionnée depuis la destruction du premier temps et lors des occupations phéniciennes et romaines. L’installation de sa famille dans La Hara n’était pas le fruit du hasard, mais plutôt celui d’attaches communautaires et d’intérêts commerciaux. Les licols que fabriquait François avec son ouvrier italien Peppino, étaient vendus à des cochers maltais ou à des charretiers de Gabès. Son épouse était une Berbère de pure souche qui ne parlait que le judéo-arabe; quant à François, il pratiquait l’arabe, le maltais et l’italien et il possédait également quelques notions de français. Sa mère, Maïra SARFATI, a fait 13 enfants, dont 8 ont survécu. "Memmi serait un antique patronyme kabyle, qui signifie «le petit homme» ou, autre hypothèse, le vocatif de Memmius, membre de la gens romaine Memmia" écrit Albert MEMMI. En raison de son appartenance multiple, "j'étais une sorte de métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde, parce qu'il n'était totalement de personne", dit MEMMI.

Albert étudiera, de 1924 à 1927, au Koutab, à l’école juive, où il apprendra aussi le français, qui deviendra sa langue d’écriture. «Je ne pouvais pas m'exprimer profondément et rigoureusement dans la langue de ma mère, qui n'a jamais parlé qu'en patois tunisois», souligne-t-il, évoquant l'arabe dialectal. Elève brillant, il parvint à décrocher une bourse qui lui ouvrira, en 1932, les portes du lycée Français de Tunis. Cet évènement, dira Albert MEMMI, «sera l’évènement majeur de ma vie», puisque le voilà en possession de la clé qui l’aidera dans la maitrise de la langue française, l’instrument essentiel de son périple d’intellectuel et d’écrivain français. Au lycée il rencontre Aimé PATRI (1904-1983) et Jean AMROUCHE (1906, Algérie, 1962, Paris), écrivain, journaliste littéraire, homme de radio et négociateur des accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie ; ce dernier l’a fortement influencé : «J'ai connu Jean Amrouche, qui était un excellent poète et qui fut mon professeur de littérature en première puis en classe de philo. Lui ne croyait qu'à la poésie : elle était la clef du savoir, l'intuition du monde, il y avait quelque chose de mystique dans cette approche. À mon avis, il allait trop loin ; mais j'ai subi cette influence, j'ai donc éprouvé le besoin de rendre compte d'une manière littéraire de la vie, du vécu» écrit Albert MEMMI. En 1939, il obtient son baccalauréat au lycée Carnot de Tunis. Il s’inscrit en philosophie, tout en restant surveillant d’internat, mais démissionne de son poste en raison de la politique de Vichy. De 1941 à 1943, parallèlement à ses études, il fait du journalisme. En 1943, il est renvoyé de l’université d’Alger, parce que Juif et fait l’expérience d’un camp de travail obligatoire, dans l’Est tunisien.

En 1946, il partit pour Paris, étudier la philosophie à la Sorbonne. «Lorsque je suis arrivé à Paris, la première fois, pour faire mes études, je ne connaissais strictement personne. Par commodité, je logeais à 200 mètres de la Sorbonne, à l'Hôtel Molière, aujourd'hui disparu. J'espérais bien trouver Jean Amrouche, mais il était en voyage» écrit Albert MEMMI.  A la Sorbonne, ses enseignants, Daniel LAGACHE (1903-1972) et Georges GURVITCH (1894-1965) l’incitent à s’intéresser à la sociologie. A Paris, Albert MEMMI épousa, le 24 décembre 1946, Marie Germaine DUBACH, une Lorraine, catholique, agrégée d’Allemand, rencontrée à la Cité Universitaire, «une française, blonde aux yeux bleus» ; ce mariage mixte va inspirer son roman «Agar». Le couple aura trois enfants (Daniel né en 1951, Dominique née en 1953 et Nicolas, né en 1961). Germaine est affectée à Amiens, et c’est là qu’Albert MEMMI entreprend d’écrire «La statue de sel»  pour faire le bilan de sa vie. En 1949, il retourna à Tunis, avec elle, pour enseigner la philosophie au Lycée Carnot avant d’être nommé directeur d’un centre de psychopédagogie et sa femme obtient un poste d’enseignante au lycée des jeunes filles à Tunis. Il se rend compte qu’il n’est pas fait pour ce métier de psychopédagogie, mais cette expérience lui permet de recueillir de précieux renseignement sur le racisme, la xénophobie, le mariage mixte ou les conflits de civilisations. Le couple se fait construire une belle villa à Beausite, dans la banlieue de Tunis. En 1954, quand la Révolution algérienne éclate, il s’inspire des débats pour écrire «Portrait du colonisé» ; il est persuadé que les jours du colonialisme sont comptés. Il est en charge des pages culturelles du journal l’Action, un hebdomadaire nationaliste de langue française, créé par Bachir Ben YAHMED, membre fondateur de Jeune-Afrique. Cette initiative est à l’origine de la systématisation du phénomène dit de «Littérature maghrébine» et la montée de la francophonie. Il fondera une collection chez François MASPERO, dite «Littérature maghrébine d’expression française». Mais cette littérature francophone est balbutiante ; il avait annoncé la montée de la littérature arabe avec la décolonisation imminente. Albert MEMMI vit alors du dedans la décolonisation au Maghreb, en intellectuel militant, mais avec cette différence majeure qu’il n’est pas un intellectuel ou un militant comme les autres, parce qu’il est un juif arabe. Le choc des cultures s’impose : Germaine doit se fondre dans un milieu partagé entre judaïsme et islam; nous avons là la trame de son second roman «Agar», dont le pivot sera le mariage mixte.

En 1956, Albert MEMMI, retournera, de façon définitive, à Paris, à la rue Saint-Merri, dans le 4ème arrondissement, car, il avouera lui-même, «j’ai aidé les nationalistes en sachant que je n’aurai pas ma place dans cette aventure». Ses aspirations intellectuelles ainsi que son profond désir de faire une carrière littéraire lui feront choisir la France. Il enseigne la psychiatrie sociale à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, et est également attaché de recherche au C.N.R.S et membre de l'Académie des Sciences d'Outre-mer. Il dirige aussi la collection «Domaine maghrébin» aux éditions Maspero. En 1967, il établit dans les «Cahiers de sociologie de la connaissance», un parallèle entre la Judéité et la Négritude. De 1968 à 1971, il enseigne à l’Institut de psychanalyse de Paris, les relations entre la psychanalyse et la littérature. Entre 1971 et 1972, il enseigne la sociologie à Paris X, puis il a été professeur-invité, puis «Fellow», à l’université de Seattle, et il rédige pour l’Enclopaedia Universalis, les définitions des concepts de racisme et de colonisation.

Il établit une relation très étroite entre le racisme et l’oppression, notamment coloniale : «Le racisme est la dévalorisation profitable d'une différence» ou, plus techniquement, «le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l'accusateur et au détriment de sa victime, afin de légitimer une agression», écrit-il. Naturalisé français, en 1973, il est titulaire du prix de Carthage (Tunis, 1953), du prix Fénéon (Paris, 1954) et du prix Simba (Rome) et enseigne à l’Université de Nanterre.

I – Albert MEMMI et les identités fragmentées

Toute la vie d’Albert MEMMI, «à cheval sur deux civilisations», est un combat pour clarifier les identités multiples, un long chemin de quête de soi. «Chacun de mes livres aura été une étape d’un même itinéraire (…). J’aurai passé la majeure partie de ma vie à écrire. L’écriture m’a souvent servi de béquille ; chacun a la sienne, de sorte que ma vie et mon travail se répondent» écrit Albert MEMMI. L’autobiographie étant l’art de «s’éveiller à soi-même par l’écriture» suivant Germaine BREE. Par le biais de l’autographie, Albert MEMMI «on accumule livre sur livre pour essayer de se construire et de se reconstruire».

A– Albert MEMMI et son roman La statue de sel

Dans «La statue de sel», son premier roman autobiographique, Albert MEMMI a choisi de dénoncer l’oppression familiale et coloniale, en dégageant les mécanismes de l’aliénation. Le narrateur, faisant le bilan de sa vie, y raconte la découverte de sa différence et de son exclusion. Rompant peu à peu avec l'Orient natal, mais mal accepté par un Occident lui-même peu respectueux de ses propres valeurs, il conclut à «l'impossibilité d'être quoi que ce soit de précis pour un juif tunisien de culture française». Pendant toute son enfance, le héros du roman, Alexandre Mordekhai Benillouche, s’est senti protégé par la structure famille. Mais son nom, rappelle une identité multiple : «Mordekhaï» renvoyant à son identité juive, «Alexandre» au monde occidental et «Benillouche» rappelle non seulement sa judéité mais aussi le monde indigène et berbère. Dans l’épreuve de sa confrontation au monde, Mordekhaï fait l’apprentissage de sa différence. Ce sont les autres qui relèvent son moi. Pour lui, l’autre, c’est le colonisateur. Au lycée, avec le contact des Européens imprégnés de préjugés sur les indigènes, il découvre sa situation de colonisé. Il prend conscience de sa différence, la modestie de ses origines et le ridicule de son nom «Ne pourrais-je dire que mon nom renferme déjà le sens de ma vie ?» écrit Albert MEMMI. La triple identité (française, juive et berbère) provoque chez lui un tiraillement permanent. «Voilà que ma vie me remonte à la gorge : je ne suis pas simplifiable», écrit Albert MEMMI. Partout, il se sent sempiternellement étranger : «indigène dans un pays de colonisation, juif dans un univers antisémite, Africain dans un monde où triomphe l’Europe» écrit MEMMI dans «la statue de sel». Il développe une sensibilité ou susceptibilité face à l’autre «J’ai appris à interpréter les sourires, à deviner aux chuchotements, à lire dans les yeux, à reconstituer le raisonnement au hasard d’une phrase, d’un mot saisi au vol» dit-il. Juif, habitant le ghetto et pauvre, cette fragmentation identitaire développe et intériorise en lui une agressivité ; il se sent persécuté : «Quand on parle de moi, à priori, je me sens agressé, mon poil hérisse, et j’ai envie de mordre» écrit-il dans «La statue de sel». Albert MEMMI «a honte parce qu'il révèle les trois identités qu'il porte en lui et qui le fracturent et lui pèsent parce qu'aucune d'elles ne lui va», écrit Joëlle STRIKE.

Albert MEMMI exprime constamment ce mal-être, ce décalage du Juif dans un monde musulman : «J'ai détesté l'école primaire, où j'étais sujet à de brusques angoisses parce que je ne comprenais pas le français; j'ai détesté le lycée, parce que je m'y sentais, parce que j'y étais un étranger parmi les enfants de la bourgeoisie; j'ai détesté l'université, parce que j'y étais désespérément déçu par des maîtres que j'admirais de loin, par la philosophie, élitaire et abstraite, de la Sorbonne, qui ne me concernait pas» écrit MEMMI dans «Le nomade immobile». Face à une telle identité brouillée comment parvenir à la réadaptation de soi ? Comment être d’un peuple et de tous ? Comment faire une synthèse polie, comme un son de flûte de toutes ces dissonances ?

Dans sa vocation littéraire d’Albert MEMMI a pour ambition d’examiner «la condition humaine de notre temps», en vue d’essayer «de voir clair en soi» et de recoller ainsi tous ces morceaux épars. Il veut étudier les différentes manières de se libérer. «Devant l'impossible union des deux parties de moi-même, je décidai de choisir. Entre l'Orient et l'Occident, entre les croyances africaines et la philosophie, entre le patois et le français, il me fallait choisir : je choisissais Poinsot, ardemment, vigoureusement. Un jour, entrant dans un café, je me suis vu en face de moi-même; j'eus une peur atroce. J'étais moi et je m'étais étranger. C'était un miroir qui couvrait tout un mur, si net qu'on ne le devinait pas. Je me devenais étranger tous les jours davantage. Il me fallait cesser de me regarder, sortir du miroir» écrit Albert MEMMI. Pour son inspiration littéraire MEMMI puise dans sa «terre intérieure», dans son vécu : «Un écrivain ne peut continuer à écrire que s’il puise dans ce que j’ai appelé quelque part la terre intérieure, s’il ne se coupe pas de ce terreau fondamental, cela est vrai. Inversement, s’il a besoin, pour vivre, d’y puiser, mais ce terreau, il peut le promener avec lui, il peut en disposer même sur une île déserte. Je suis devenu une espèce de chroniqueur de La Hara, le dépositaire de la mémoire collective de La Hara, qui me le rend au centuple» écrit Albert MEMMI. Mais ce monde du ghetto juif à Tunis, est disparu, il ne reste que des débris «Une vie ne se raconte pas. On la rêve, on la réinvente à mesure qu’on la raconte, on la revit, sans cesse de manière différente» dit MEMMI et il ajoute, «pour m’alléger du poids du monde, je le mis sur le papier, je commençais à écrire». Romancier et essayiste, Albert MEMMI souhaite «concilier la rigueur de la pensée de l’essai avec la richesse, la complexité du réel, de sauvegarder la saveur du vécu, sans se laisser tenter par la facilité de la fantaisie». Il ne se définit pas comme un philosophe, mais comme un écrivain : «Un écrivain est quelqu'un qui ne pose pas les problèmes d'abord, à la différence du philosophe. Il se trouve que j'ai aussi une formation philosophique et je comprends que l'on puisse poser d'emblée les questions de façon conceptuelle. Toutefois, ce qui fait la spécificité de l'écriture, c'est que les problèmes pour l'écrivain sont d'abord vécus. Et c'est parce qu'il a vécu un certain nombre d'expériences qu'il a ensuite théorisé, formalisé» écrit Albert MEMMI.

B – Albert MEMMI et son roman Agar

Dans «Agar» paru en 1955, Albert MEMMI se livre également à une étude autobiographie : «C'est dans mon deuxième roman, "Agar", que se trouve peut-être la clef de mon existence actuelle. Deux mois après avoir quitté Tunis et mon quartier, qui me paraît aujourd'hui un simple rêve d'une vie antérieure, j'épousais une fille blonde aux yeux bleus, catholique de l'Est de la France, de cette France qui ressemble si fort à l'Allemagne. Un autre rêve étrange, que je n'aurais jamais pu même concevoir : les difficultés du mariage mixte, le choc de deux cultures à l'intérieur du couple, les déchirements qui en résultent pour les époux, jusqu'au délire et à la catastrophe».

Agar est le nom de l'épouse étrangère d'Abraham, celle qu'il prit, désespérant d'avoir une progéniture issue de sa cousine et première épouse Sarah. Agar, c'est Marie, jeune étudiante alsacienne qui a épousé en France le narrateur du roman, médecin juif tunisien qui, rentrant au pays pour s'y installer, la ramène avec lui, partagé entre l'espoir et la crainte. Le roman raconte la dégradation constante des rapports de ces deux êtres, confrontés quotidiennement à ce qui les sépare et que la vie parisienne occultait. Peu à peu la gêne se transmue en haine et en mépris et l'amour qui survit par bribes ne fait qu'accentuer le déchirement. Agar est donc le roman d'un échec et cet échec, au delà de celui du couple, dit celui du dialogue problématique entre l'Orient et l'Occident. Le couple est alors confronté à une recherche éperdue d’identité qui mène à un inéluctable conflit de cultures conduisant les héros à s’enfoncer chacun dans une solitude des plus profondes. Ne retirant aucun bénéfice symbolique ou matériel de cette nouvelle culture, Marie semble se fermer hermétiquement. Progressivement, elle sera encline à ne plus «subir» et semblera de plus en plus lutter intérieurement, vivant une contre-acculturation silencieuse. «Le couple mixte n’implique pas seulement la différence, mais aussi une distance sociale, un rapport qui place l’autre en étranger, dans une terre étrangère» écrit Emira GHERIB. Marie, l’héroïne du roman Agar, sent une tension et des divergences avec sa belle-famille : «je n’ai pas quitté les préjugés et les superstitions de chez moi pour tomber dans cette barbarie» dit-il. En effet, pour Claude LEVI-STRAUSS l’homme est porteur de plusieurs cultures, «le barbare, c’est l’homme qui croit à la barbarie». Marie ne semble aucunement prête à faire des efforts d’ouverture, de curiosité envers les normes et les valeurs de son nouveau milieu. «Cette quête de l'identité est souvent doublée de la peur de l'incompréhension d'autrui, de déchoir à ses yeux pour avoir pris un parti plutôt qu'un autre, crainte d'être mal vu des siens, pour avoir choisi l'exil et souci d'être marginalisé par les autres pour avoir affirmé ses distances vis-à-vis d'eux» écrit Afifa MARZOUKI. C’est un couple qui s’installe dans la fuite et la solitude. La solidité de cette union est mise à rude épreuve quand il s’agira de choisir le prénom de leur enfant, un garçon, et le soumettre à la circoncision par la suite, ce qui cristallisera son identité future. Marie est Française, Alsacienne et chrétienne ; son mari est Juif tunisien. «Ayant voulu comprendre pourquoi le couple mixte échouait si souvent, si misérablement, ce fut l'occasion d'un autre livre. Dans le "Portrait du Colonisé", j'ai cru découvrir, outre ce que je cherchais à propos du mariage mixte et de moi-même, le drame de la colonisation, et son retentissement sur les deux partenaires de la colonie : le colonisateur et colonisé. Comment leurs vies entières, leurs figures, leurs conduites se trouvent commandées par cette relation fondamentale qui les unit l'un à l'autre, dans un duo inexorable» écrit Albert MEMMI.

Cette crise identitaire réveille les démons du racisme : «Dans l’exclusion de l’autre, c’est un peu soi-même qu’on exclut» écrit Tahar Ben JELLOUN. Albert MEMMI a bien expliqué ce déchirement devant le choc culturel : «Mes héros échouent parce qu’ils ont manqué, tous les deux, de force et de liberté ; parce que l’héroïne n’a pas été assez ouverte et généreuse, parce que le héros n’a pas été assez courageux, assez révolutionnaire» écrit-il dans la préface d’Agar. Mais Albert MEMMI a aussi saisi le concept d’altérité et ne perd pas de vue la question des racines : «C'est dans son douloureux effort d'universalisme, de connaissance du monde et des horizons autres, que l'écrivain voit le mieux l'impossibilité de rompre les amarres avec son passé, de rester indifférent à ses attaches», écrit-il. En dépit de cet échec, Albert MEMMI fonde les plus grands espoirs sur le couple «l’un des plus solides bonheurs de l’homme ; peut-être la solution véritable à la solitude».

II – Albert MEMMI et la question de l’oppression

 

A – L’oppression des Juifs

 

Suivant l’Ecclésiaste, une Bible hébraïque, Albert MEMMI a réfléchi sur le concept de l’oppression, dans ses différentes manifestations, le Noir, le Juif, le Pauvre, la Femme et le Handicapé, sont des dominés de quelqu’un. «Les pauvres sont les Nègres de l’Europe» selon Sébastien-Roch NICOLAS dit Chamfort (1741-1794). «Les femmes sont les prolétaires de l’homme» selon Karl MARX (1818-1883). «Je pense au problème africain, seul un Juif en comprendre la profondeur» dit Théodore HERZEL (1860-1904). «Il suffirait de rappeler, à n’importe qui, que l’humiliation, la souffrance et la révolte, sont le lot de la grande majorité d’entre nous. (…) Souviens-toi que tu as été esclave en Egypte» écrit Albert MEMMI, dans «Les Dominés».

 

Sociologue des «conditions impossibles» Albert MEMMI a longuement réfléchi sur la situation des Juifs, «figures majeures de l’oppression contemporaine». Le mythe veut que le Juif soit différent, et de là peut-être tout l’ostracisme dont il est l’objet. Etre Juif, c’est avoir conscience d’appartenir à une culture. «Ce qui ne me paraît pas dramatique, si je n’avais pas découvert en même temps qu’il s’agissait de la conscience d’un malheur, d’une condition d’oppression, d’une culture aliénée» écrit Albert MEMMI.  Il invite les Juifs à faire valoir le bilan positif qu’ils représentent en termes d’héritage culturel, de savoir-vivre et de solidarité, et au centre de cet héritage la religion. Finalement, l’acceptation, par le Juif, de sa différence, est le chemin de leur libération.

 

B – L’oppression du colonisé

 

En 1957 Albert MEMMI publie son essai le plus connu et le plus traduit, «Portrait du colonisé», précédé de «Portrait du colonisateur». La colonisation est définie comme étant une exploitation politico-économique, «l’une des oppressions majeures de notre temps». Pour Jean-Paul SARTRE «Le racisme est inscrit dans le système : la colonie vend à bon marché des denrées alimentaires, des produits bruts, elle achète très cher des produits manufacturés à la colonie. Cet étrange commerce n’est profitable aux deux parties que si l’indigène travaille pour rien, ou presque». Albert MEMMI explique qu’il a écrit ce livre «pour me comprendre moi-même et identifier ma place au milieu des autres hommes». L’humiliation quotidienne du colonisé et son écrasement s’explique aussi par le fait que le colonisateur pauvre se croyait supérieur au colonisé.  «Je suis inconditionnellement contre toutes les oppressions, je vois dans l’oppression le fléau majeur de la condition humaine, qui détourne et vicie les meilleures forces de l’homme ; opprimés et oppresseurs (…). Si la colonisation détruit le colonisé, elle pourrit le colonisateur» écrit Albert MEMMI. «Le colonialisme refuse les droits de l’homme à des hommes qu’il a soumis par la violence, qu’il maintient dans la force et l’ignorance, donc, comme dirait Marx, en état de sous-humanité» écrit SARTRE.

 

Le colonisateur a développé le «complexe de Néron» ; s’accepter comme colonisateur, ce serait s’accepter comme privilégié non légitime, c’est-à-dire comme usurpateur. Ainsi, l'usurpateur tendrait à faire disparaître l'usurpé, dont la seule existence le pose en usurpateur, dont l'oppression de plus en plus lourde le rend lui-même de plus en plus oppresseur. Néron, figure exemplaire de l'usurpateur, est ainsi amené à persécuter rageusement Britannicus, à le poursuivre. Mais plus il lui fera de mal, plus il coïncidera avec ce rôle atroce qu'il s'est choisi.

 

Le livre explicite la relation d’interdépendance existant entre colonisateur et colonisé et apparaît à l’époque comme un soutien aux mouvements indépendantistes. C’est un inventaire de la condition du colonisé, d’une «objectivité calme, c’est de la souffrance et de la colère dépassée», écrit dans la préface, Jean-Paul SARTRE. Albert MEMMI a tenté de comprendre ce qu’est le colonisé. «Né à Tunis dans un environnement dont il sera toujours difficile d’affirmer qu’il (MEMMI) était colonisateur ou colonisé» souligne Jacques DERRIDA. Dans son ouvrage «Portrait du colonisé», MEMMI observe que  «la relation coloniale transforme le colonial en colonisateur ou colonialiste et fait souhaiter l’assimilation au colonisé, puis le pousse à la révolte». Ecrit en pleine guerre d’Algérie, Albert MEMMI concluait qu’il n’y avait pas d’issue à la colonisation, sinon son éclatement et l’indépendance des colonisés. «C'est le colonialisme qui crée le patriotisme des colonisés. Maintenus par un système oppressif au niveau de la bête, on ne leur donne aucun droit, pas même celui de vivre, et leur condition empire chaque jour : quand un peuple n'a d'autre ressource que de choisir son genre de mort, quand il n'a reçu de ses oppresseurs qu'un seul cadeau, le désespoir, qu'est-ce qui lui reste à perdre ? C'est son malheur qui deviendra son courage ; cet éternel refus que la colonisation lui oppose, il en fera le refus absolu de la colonisation» écrit SARTRE. La partie conservatrice de la société française avait vu de cette conclusion lucide, comme une lubie d’un philosophe idéaliste. Pourtant, ce qu’avait prédit et décrit Albert MEMMI se réalisa. «Le livre d’Albert MEMMI constituera un document auquel les historiens de la colonisation auront à se référer» dit le président Léopold Sédar SENGHOR. «Celui qui souffre, s’il prend conscience de soi, peut éclairer les autres en parlant de soi» écrit Jean-Paul SARTRE dans la préface.

 

C – L’oppression des Noirs

Albert MEMMI s’est intéressé à la question des Noirs victimes du racisme aux Etats-Unis et il a préfacé l’ouvrage «Nous, les Nègres». «La violence de l’opprimé n’est que le reflet de celle de l’oppresseur. […] Il n’existe pas plusieurs visages d’opprimés. King, Baldwin et Malcolm X jalonnent le même et implacable itinéraire de la révolte, dont il est rare que le ressort, une fois lâché, ne se détendra pas jusqu’au bout», écrivait Albert MEMMI dans la préface. «Il n’y a pas de bonne violence, la nôtre, et une mauvaise, celle des autres», précise Albert MEMMI. Le racisme est défini par Albert MEMMI comme étant «la valorisation, généralisée et définitive, de différences, réelles ou imaginaires, au profit de l'accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier ses privilèges ou son agression».

 

Albert MEMMI décrit et se révolte contre un monde confronté aux inégalités fondamentales, et qui tournent autour des concepts de «racisme», de «colonisé» et de «dépendance».  Comme l’a souligné Albert CAMUS : «Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression». Le racisme consiste en la totalisation des différences dévalorisantes pour la victime et valorisantes pour l’accusateur, et cette totalisation est profitable. La colonisation est une entreprise socio-économique qui fait appel, pour se justifier, pour se légitimer, à une construction raciste.

 

La colonisation n’est pas le produit du racisme, mais le racisme est l’alibi idéologique de toute colonisation. La colonisation traverse plusieurs phases. Tout d’abord, celle de l’acceptation ou de la conciliation (Cas de Martin Luther KING), mais cela s’accompagne de la dévalorisation de soi. Puis, suit la phase de révolte, le dominé attaque son agresseur (Malcom X, Mandela) et enfin la phase de reconnaissance, de dépendance.

 

Dans «La prochaine fois, le feu», en lisant la préface d’Albert MEMMI, une sourde frayeur s’empare de vous.  «Tous les opprimés se ressemblaient. (…). Tous, ils subissent un joug qui laisse des traces analogues dans leur âme et imprime un gauchissement similaire dans leurs conduites» souligne MEMMI. «La prochaine fois, le feu» est la mise en scène de la dénonciation de la ségrégation raciale et la prétendue supériorité des Blancs qui serait conforme à la volonté divine, en raison de la malédiction de Cham. «Le monde est blanc et ils sont noirs» dit-il. Tout ce qui fait que «bien avant que l’enfant noir ne le perçoive et plus longtemps encore avant qu’il ne la comprenne, il a commencé à en subir les effets, à être conditionné par elle», à se mépriser. «Chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition» dit Michel MONTAIGNE. Mais, pour ce qui est de l'homme noir, BALDWIN démonte qu'il porte en plus de cela la condition que l’homme blanc lui a assignée dans la société des hommes. Partout, en effet, les Noirs ne comprennent pas pourquoi les Blancs les traitent comme ils le font. Cette persécution, incompréhensible, qui confine le Noir dans son ghetto, rend la communication difficile ou impossible avec les autres, en raison d’une absence de mixité. «Je savais comment lutte en moi, la tendresse et l’ambition, la douleur et la colère et l’horrible écartèlement que je subis entre ces extrêmes» écrit James BALDWIN. La peinture qu'il fait alors des Noirs opprimés donne la sensation d'entendre gronder une sourde colère. «C’est une terrible découverte de l’opprimé lorsqu’il comprend qu’il n’a plus rien à perdre» dit Albert MEMMI. En effet, James BALDWIN a posé correctement le problème : l’Amérique doit accepter de devenir une nation multiraciale ou c’est la confrontation, c’est la guerre. En effet, BALDWIN nous rappelle cette prophétie de la Bible : "Et Dieu dit à Noé, vois l'arc en ciel bleu. L'eau ne tombera plus. Il me reste le feu".

 

Conclusion

Suivant le journal «Le Monde», Albert MEMMI est un «Marabout sans tribu». Il a vécu sa particularité en la dépassant  vers l’universel «non pas vers l’Homme qui n’existe pas encore, mais vers une Raison rigoureuse, qui s’impose à tous» écrit Jean-Paul SARTRE «Je meurs pour m’être retourné sur moi-même. Il est interdit de se voir et j’ai fini de me connaître. Comme la femme de Loth, que Dieu changea en statut de sel, puis-je encore vivre au-delà de mon regard ?» écrit Albert MEMMI dans «la statue de sel». «Je n'ai jamais fait jusqu'ici que le bilan de ma vie. Or, depuis le bonheur irréel des premières années, les jeux dans l'Impasse Tarfoune, à Tunis, long conduit désert qui tournait deux fois sur lui-même pour aboutir dans un trou de silence et d'ombre, jusqu'à la vie abstraite des grandes capitales, en passant par la guerre, les camps, et la décolonisation, le chemin est trop long, trop chaotique : le héros ne se reconnaît plus. Je passe mon temps à essayer de combler le fossé, ces ruptures multiples, de signer au moins l'armistice avec moi-même, en attendant une impossible paix» écrit Albert MEMMI.

Dans la recherche obstinée du bonheur, Albert MEMMI a une réponse imparable : «Vous voulez qu’on vous aime ? Il existe une recette magique : commencez par aimer. Ne demandez pas, donnez ; il vous sera suffisamment rendu. Si on ne vous offre rien, il vous reste le plaisir du don. Quelle qu’en soit la manière, il est exquis d’aimer. Aimer les gens, c’est de les prendre tels qu’ils sont, non selon notre attente ou notre philosophie» écrit Albert MEMMI dans «Le Bonheur».

Bibliographie sélective

1 – Contributions d’Albert MEMMI

MEMMI (Albert), «Albert Memmi : autoportrait», Souffles, 1967, n°6, 2ème trimestre, pages 8-9 ;

MEMMI (Albert), «Emergence d’une littérature maghrébine d’expression française», entretien avec Mireille Calle-Gruber, Etudes Littéraires, Automne 2001, vol. 33, n°3, pages 13-20 ;

MEMMI (Albert), «Etes-vous professeur ou écrivain ou les deux ?», L’Education nationale, 16 avril 1959, pages 13-15 ;

MEMMI (Albert), «La situation de l’écrivain colonisé», Esprit, 25 janvier 1957, pages 805-807 ;

MEMMI (Albert), «La tolérance est devant nous», Entre Orient et Occident. Juifs et Musulmans en Tunisie, Paris, éditions de l’Eclat, 2007, 384 pages, spéc pages 371-374 ;

MEMMI (Albert), «Sociologie des rapports entre colonisateurs et colonisés», Cahiers internationaux de sociologie, juillet-décembre 1957, vol 23, pages 85-96 ;

MEMMI (Albert), Agar, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1955, 251 pages ;

MEMMI (Albert), Bonheurs : 52 semaines, Paris, Arléa, 1997, 187 pages ;

MEMMI (Albert), Ce que je crois, dominant et dominé, Paris, Grasset, 1985, 223 pages ;

MEMMI (Albert), CHAVARDES (Maurice), KASBI (François), Le Juif et l’autre, lieu de publication inconnu, C. de Barthillat, 1995, 222 pages ;

MEMMI (Albert), Entretiens avec Robert Davies, suivi de l’itinéraire : de l’expérience vécue à la théorie de la domination, Québec, Outremont, éditions l’Etincelle, 1975, 52 pages ;

MEMMI (Albert), L’écriture colorée, ou, je vous aime en rouge :essai sur une dimension nouvelle de l’écriture, la couleur, Paris, Périple, Distribution Distique, 1986, 100 pages ;

MEMMI (Albert), L’homme dominé : le Noir, colonisé, le Juif, le prolétaire, la femme, le domestique, Paris, Gallimard, 1968 et 2010, 292 pages ;

MEMMI (Albert), La dépendance : esquisse du portrait du dépend, Paris, Gallimard, 181, 216 pages ;

MEMMI (Albert), La statue de sel, préface d’Albert Camus, Paris, Gallimard, 1999, 379 pages ;

MEMMI (Albert), La terre intérieure, entretiens avec Victor Malka, Paris, Gallimard, 1976, 277 pages ;

MEMMI (Albert), Le mirliton du ciel, Paris, éditions Chemins de traverse, Bouquinéo, 2011, 168 pages ;

MEMMI (Albert), Le nomade immobile, Paris, Arléa, 2003, 258 pages ;

MEMMI (Albert), Le Pharaon, Paris, Félin, 2001, 357 pages ;

MEMMI (Albert), Le racisme, description, définition, Paris, Gallimard, Collection Idées, 1982 et 1994, 248 pages ;

MEMMI (Albert), Le scorpion ou la confession imaginaire, Paris, Gallimard, 2001, 319 pages ;

MEMMI (Albert), MAUCORPS (Paul), HELD (Jean-François), Les Français et le racisme, Paris, Payot, 1965, 290 pages ;

MEMMI (Albert), Portrait d’un Juif, l’impasse, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, 1957 et 1962, 309 pages ;

MEMMI (Albert), Portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur, Paris, Buchet-Chastel, Corréa, 1957, 199 pages ;

MEMMI (Albert), préface de, Anthologie du roman maghrébin de langue française, éditeurs scientifiques Germaine Memmi et Jean Déjeux, Paris, Nathan, 1987, 191 pages ;

MEMMI (Albert), présentation et préface, Nous, les Nègres : entretiens avec Kenneth B Clarke James Baldwin, Malcom X, Martin Luther King, traduit de l’anglais par André Chassigneux, Paris, La Découverte, 2008, 101 pages ;

MEMMI (Albert), Testament insolent, Paris, Odile Jacob, 2009, 256 pages.

2 – Critiques d’Albert MEMMI

Agence de Coopération Culturelle et Technique, Albert Memmi prophète de la décolonisation, avant-propos Edmond Jouve, Paris, SEPEG International, 1993, 211 pages ;

BALDWIN (James), La prochaine fois, le feu, préface d’Albert Memmi, traduction de Michel Sciama, Paris, Gallimard, 1963 et 1996, 144 pages ;

BAUDY (Nicolas), «La complainte d’Albert Memmi», Preuves, décembre 1962, pages 82-85 ;

BORDELEAU (Francine), «Albert Memmi, portrait d’un humaniste», Nuit Blanche, 1991 (45), pages 52-53 ;

BOSSUET (Camille), «Albert Memmi, vie et œuvre», La plume francophone, 1er septembre 2008 ;

BUTLEN (Max), «Sartre préfacier d’Albert Memmi et de Frantz Fanon», Itinéraires intellectuels entre la France et les rives Sud de la Méditerranée, Paris, Karthala, 2010, 360 pages, spéc pages 259-271 ;

DECOUX (Maxime), «Portrait de l’écrivain colonisé en statut de sel», Revue d’Histoire Littéraire de la France, 2014, 4, vol 114, pages 897-909 ;

DUGAS (Guy), BROZGAL (Lia), RIFFARD (Claire), SANSON (Hervé), Albert Memmi, portraits, Paris, C.N.R.S., 2015, 1294 pages ;

DEJEUX (Jean), «Albert Memmi ou l’homme dominé», in Littérature maghrébine de langue française, Sherbrooke, Naaman, 1973, chapitre X, pages 301-326 ;

DUGAS (Guy), Albert Memmi, écrivain de la déchirure, Sherbrooke (Canada), éditions Naaman, 1984, 171 pages ;

ELBAZ (Robert), Le discours maghrébin : dynamique textuelle chez Albert Memmi, Québec, Longueuil, Le Préambule, 1988,  158 pages ;

GASTAUT (Yvan), «Albert Memmi, un regard postcolonial», Ruptures postcoloniales, 2010, pages 88-95 ;

GHARIBA (Agri), Le motif de l’impasse dans la statue de sel, Agar et le Scorpion, Thèse sous la direction de Jacques Poirier, Université de Bourgogne, 2003, 111 pages ;

GUERIN (Jean-Yves), Albert Memmi, écrivain et sociologue, Actes du colloque de Paris Nanterre, 15 et 16 mai 1988, Paris, L’Harmattan, 1990, 180 pages ;

HAZAN (Haïm), La condition du Juif Nord-Africain dans les romans d’Albert Memmi, MacGill University, août 1971, 155 pages ;

HORNUNG (Alfred), RUHE (Ernstpeter), éditeurs scientifiques, Post-colonialisme et autobiographie : Albert Memmi, Assia Djebar, Daniel Maximim, Amsterdam, Atlanta, Rodopi, 1998, 257 pages ;

HOUSSI (Majid), Albert Memmi : l’aveu, le plaidoyer, préface Sergio Zoppi, Roma, Bulzoni éd, 2004, 129 pages ;

IMAM BOUCHET (Marie-Pierre), La recherche de l’identité dans l’œuvre d’Albert Memmi, thèse sous la direction de Robert Jouanny, Paris La Sorbonne, 1991, 391 pages et 319 pages ;

MARZOUKI (Afifa), Agar d’Albert Memmi, Paris, L’Harmattan, collection classiques francophone, 2007, 72 pages ;

MARZOUKI (Afifa), MARZOUKI (Samir), Individus et communautés dans l’œuvre littéraire d’Albert Memmi, préface d’Albert Memmi, Paris, L’Harmattan, collection classiques francophones, 2010, 178 pages ;

OHANA (David), SITBON (Claude), MENDELSON (David), Lire Albert Memmi, déracinement, exil, identité, Paris, éditions Factuel, 2002, 242 pages ;

PEYRE (Christiane), Une société anonyme, préface Albert Memmi, Montrouge, Julliard, 1962, 213 pages ;

POIZAT (Denis), «Nos sociétés font appel à des réponses magiques. Entretien avec Albert Memmi», Reliance, 2005, 2, n°16, pages 9-12 ;

SIMON (Catherine), «Albert Memmi, un écrivain et essayiste», Le Monde, 24 mai 2020 ;

SEBAG (Paul), L’évolution d’un ghetto Nord-Africain, La Hara de Tunis, Paris, PUF, collection Mémoires du Centre d’Etudes des Sciences Humaines, Vol V, 1959, 94 pages ;

STRIKE (Joëlle), Albert Memmi autobiographie et autographie, Paris, L’Harmattan, 2003, 221 pages ;

VITTORINI (Valerio), L’image du monde arabe dans la littérature française et italienne du XIXème siècle, Thèse sous la direction d’Odile Gannier, Université de Nice Sophia Antipolis, soutenue le 13 juin 2015, 433 pages.

Paris, le 26 juillet 2017, actualisé le 24 mai 2020,  par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Albert MEMMI (1920-2020) et sa grande solidarité avec les dominés», par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr 
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23 juillet 2017 7 23 /07 /juillet /2017 11:28

«Le Prince est le livre par excellence des républicains», écrit Jean-Jacques ROUSSEAU, car il donnerait de grandes leçons aux peuples, en feignant de conseiller les rois. On a clairement situé le républicanisme de MACHIAVEL dans la lignée de l’humanisme civique de la Renaissance, basé sur la tradition aristotélicienne ; la vertu est la fin suprême de l’homme qu’il atteindra par l’activité civique. Cependant, la vertu politique de MACHIAVEL n’est pas un objectif éthique en soi, mais elle est la prudence, le sens rassis, la justice et le sens puissant de la persuasion, afin de maintenir la stabilité de l’Etat.  Homme de la Renaissance, figure majeure du républicanisme moderne, MACHIAVEL est à la fois acteur et spectateur, politique, historiographe, conseiller du prince, philosophe et patriote. Toutes ces facettes et contradictions rendent compte des innovations majeures de Nicolas MACHIAVEL dans la définition d'un nouvel art politique de gouverner. Pour MACHIAVEL, les hommes ne sont ni bons, ni mauvais : ils aspirent à la sécurité et à la réalisation personnelle, des objectifs qui ne peuvent être atteints que par l’union de tous. Le seul intérêt naturel est le bien privé, l’intérêt public, ou bien commun : la  République. Les gouvernants, qu’il s’agisse de la Monarchie ou de la République, doivent mettre en place des institutions permettant au «bien commun» d’exister. «Ce n’est pas l’intérêt individuel, mais le bien général qui fait la grandeur des cités. Le bien général n’est certainement observé que dans les républiques» écrit MACHIAVEL. Mais le «bien commun» ne devrait pas être confondu avec le service public agissant pour  l’intérêt général, mais c’est la condition morale et politique de la vie publique. MACHIAVEL admirait le mythique législateur, Lycurgue, qui a apporté à Sparte des institutions de qualité et stables. Il a aussi fait l’éloge de la fondation de la République à Rome, qui a été créée, pas à pas, par les luttes entre les nobles patriciens et la plèbe.

Cependant, MACHIAVEL suscite les lectures les plus contradictoires : tantôt on le dénonce comme étant l'initiateur maléfique d'une vision cynique du pouvoir, tantôt, on le révère comme un penseur libéral, un précurseur de la science politique. En effet, Nicolas MACHIAVEL, ne se préoccupant que du «moindre Mal» et non du «meilleur Bien», a médité sur les qualités essentielles, les devoirs mais aussi les travers de l’homme politique, la conception et les arcanes du pouvoir, les moyens de le conquérir et de se maintenir aux plus hautes sphères de la société. Pour MACHIAVEL, il y a, dans un système politique, deux écueils à éviter : d’un côté, ce qu’il appelle la licence, si le peuple gouverne sans contrôle, et de l’autre, la tyrannie, si le prince exerce un pouvoir arbitraire. «Rien ne fait autant estimer un prince que ne le font les grandes entreprises et le fait de donner de soi des exemples exceptionnels», écrit MACHIAVEL. «Il y a une étonnante franchise dans les préceptes machiavéliques. L'honnête homme parle volontiers de droit des peuples, de droit des gens ; en réalité, ces droits, il faut la contrainte pour qu'ils soient respectés ; et même avec la contrainte, la plupart du temps on les tourne» écrit Jean GIONO dans son introduction chez Gallimard sur les Œuvres complètes de MACHIAVEL. Cet écrivain cherche à savoir si l'homme peut être gouverné par l'homme. Par conséquent, la lecture de l'œuvre de MACHIAVEL constitue un passage obligé pour qui veut entrer en politique. François MITTERRAND comme Emmanuel MACRON ont confié avoir «Le Prince» comme livre de chevet. Ce manuel à l'usage des puissants a donc était pris comme tel par toute une génération d'hommes politiques, mais, la plupart du temps, ces hommes ont été qualifiés de machiavéliques, de parvenus, de conspirateurs et d'hommes fourbes et ce, à cause de la mauvaise réputation de l'œuvre de Nicolas MACHIAVEL.

«La vie médiocre de ce grand homme», ce secrétaire florentin, suivant une expression de Charles BENOIST, ne peut être résumée comme suit. Nicolas MACHIAVEL naît le 3 mai 1469 et meurt à Florence le 20 juin 1527, une cité de banques et de métiers. Lors de sa naissance la République est, depuis 35 ans, administrée à leur profit par quelques riches familles, sous l'autorité du chef de la famille des MEDICIS. Du 1er août 1464 au 3 décembre 1469, c'est Pierre, fils de Cosme l'Ancien, qui détient le pouvoir. Après lui, ce sont ses jeunes fils : Julien, qui périra en 1478, victime d'une conjuration, Laurent, qui sera Laurent le Magnifique, et disparaîtra à 43 ans le 8 avril 1492. Le médiocre Pierre, fils de Laurent, sera chassé par les Florentins à l'arrivée de Charles VIII, en novembre 1494. Le moine Savonarole devient alors le chef d'une République théocratique. Mais les Florentins se lassent du rigorisme du dominicain, lui font procès et le brûlent le 23 mai 1498. Florence est libre, et c'est alors qu'apparaît Machiavel. Son père, Bernardo, jurisconsulte et trésorier de la Marche d’Ancône, ainsi que sa mère, Bartholomea NELLI, veuve en première noces de Niccolo BENIZZI, sont de condition modeste, mais d’une qualité d’âme, des notables mêlés aux luttes politiques. C’est une famille libérale en politique, appartenant au parti des Guelfes, mais marquée par la prudence dans l’expression de ses opinions politiques. Le silence, dans une société politique marquée par la méfiance, est considéré, dans sa famille, comme un début de sagesse. Nicolas, même s’il ne taisait pas à travers ses écrits, en garda l’empreinte d’une sorte de retenue ou de discrétion. On dit même qu’il pêcherait par défaut de résolution. Nicolas est confié en 1494 au célèbre professeur de littérature grecque et latine, Marcel VIRGILE (1464-1521) et se marie en 1502 avec Marietta CORSINI, une femme d’un caractère remarquable et d’une grande perspicacité. Mais certains biographes évoquent une femme acariâtre qui peut faire fuir le diable.

 

Le 19 juin 1498 Nicolas MACHIAVEL est, à vingt-neuf ans, nommé secrétaire de la seconde chancellerie puis, le 14 juillet, secrétaire du gouvernement de la République. Il occupera ces fonctions jusqu'à la chute du régime, soit au palais de la Seigneurie, chargé de dizaines de missions tant militaires que diplomatiques, manifestant sans relâche un dévouement total à l'État et à sa patrie. Petit à petit, MACHIAVEL a su, cependant, dépasser les limites subalternes que lui imposait théoriquement sa modeste fonction. Dans l’ombre, il a joué les premiers rôles. Ses compétences et ses qualités d’observation et d’analyse ont vite été remarquées et appréciées par la Seigneurie qui l’a envoyé partout en Italie, comme le voulait sa fonction, mais aussi à la cour de France et en Allemagne. Dans ses «Discours sur la première décade de Tite-Live», un ouvrage d’histoire politique et de réflexion sur la république, qu’il rédige parallèlement au Prince, il est essentiellement question de la sécurité et de la puissance des États, sur fond de cet état de guerre qui va désormais constituer la trame de leurs rapports. Apparaît ainsi ce qui jusque-là n'avait pas encore été pensé, la «politique étrangère», domaine pour la première fois «problématisé» par MACHIAVEL. Il y raconte, également, avec grande admiration, un des hauts faits de Catherine SFORZA, (1463-1509, Comtesse de Forli) une femme de caractère. En 1488, des révoltés tuèrent son mari et prirent ses jeunes enfants en otages, menaçant de les exécuter si elle ne leur livrait pas la ville. Pour toute réponse, Catherine SFORZA monta sur les remparts et releva sa robe pour signifier à ses ennemis que s’ils tuaient ses enfants, elle avait les moyens d’en avoir d’autres, et qu’elle n’était pas prête à la reddition. En 1525, il écrit l’art de la guerre un ouvrage dédié à Laurent STROZZI.

 

Voltaire a dit que pour apprécier les Anciens, il faut se transporter dans les temps et aux lieux où ils ont vécu. En effet, «Le Prince» a été écrit dans une période particulière : Florence, encore tremblante du passage des Français, hantée par de nouvelles invasions ; les Médicis éjectés du pouvoir, la République cherchant à se consolider, avec difficulté au milieu de provinces en convulsion. La noblesse est un ramassis de paresseux, ignares, dissolus, rapaces, capables d’exploiter et non de gouverner le peuple. Face aux nations européennes, entrain de se constituer, munies d’armées solides et unies, l’Italie est morcelée en une multitude d’Etats faibles à la merci du premier envahisseur. L’Eglise de Rome entretient la division pour mieux étendre son pouvoir. «En cette ruine, il nait quelque chose de fort» dit-il. En effet, en grand républicain, la seule chose qui compte pour MACHIAVEL, c’est la grandeur de l’Etat. En 1513, Piero SOLDERINI est tombé et les MEDICIS reviennent. MACHIAVEL est entraîné dans la chute du Gonfalonier et contraint à l’exil jusqu’en 1514, à San-Castiano. Démuni et désoeuvré, MACHIAVEL se retourne vers les MEDICIS et dédie «Le Prince» à Laurent MEDICIS. Dans une célèbre lettre adressée à son ami Francesco VETTORI le 10 décembre 1513, MACHIAVEL désigne «Le Prince» comme étant l’ouvrage qui traite «de ce qu’est un principat, de quelles espèces ils sont, comment ils s’acquièrent, pourquoi ils se perdent». Le Prince que MACHIAVEL appelle de ses vœux, et à qui il enseigne à unifier l'Italie, ce Prince rassemblera en un faisceau toutes les forces italiennes, et c'est à lui qu'il est réservé de chasser ces hordes barbares qui, pillant, violant, massacrant, ne cessent de parcourir l'Italie. «Le Prince de Machiavel pourrait être étudié comme une illustration historique du «mythe» sorélien, c'est-à-dire d'une idéologie politique qui se présente, non pas comme une froide utopie ou une argumentation doctrinaire, mais comme la création d'une imagination concrète qui opère sur un peuple dispersé et pulvérisé pour y susciter et y organiser une volonté collective», écrit Antonio GRAMSCI.

 

On a trop longtemps réduit MACHIAVEL à cette tambouille politique qui permet aux puissants d'assurer leur pouvoir. MACHIAVEL serait donc machiavélique. En réalité, Nicolas MACHIAVEL n’entendait pas écrire un livre mais, disait-il, un opuscule, un vade-mecum, une sorte de guide détaillant les manières de prendre le pouvoir et de le conserver. Le style de MACHIAVEL frappe par sa netteté : sa phrase courte, fortement construite, conduite à la compréhension facile de l’idée qui s’en dégage. Historien et politiste, MACHIAVEL a voulu faire partager aux gouvernants son expérience. Le Prince est divisé en 26 chapitres dont chacun est une sorte de plan-action : Comment on doit gouverner, les Etats ou Principautés qui, avant la conquête vivaient sous leurs propres lois ?  Comment, dans toute espèce de Principauté, on doit mesurer ses forces ? Les fonctions qui appartiennent au Prince par rapport à la milice ; les choses pour lesquelles tous les hommes, et surtout les Princes, sont loués ou blâmés ; De la cruauté ou de la clémence, et s’il vaut mieux être aimé que craint ; Comment les Princes doivent tenir leur parole ? Qu’il faut éviter d’être méprisé et haï, etc.

 

Depuis plus de 5 siècles, on se querelle sur le sens et la signification, le but ou le caractère du «Prince». MACHIAVEL ne cesse de hanter l’histoire de la pensée ; tantôt il est condamné comme le diable, comme le pire des cyniques, tantôt il est loué comme l’un des plus grands politiques pour son audace et la profondeur de sa pensée. En effet, «le Prince» est une leçon, mais à qui ? Au gouvernant de lui apprendre l’art de s’emparer du pouvoir politique et de domestiquer ses administrés ? Aux citoyens, pour leur apprendre à combattre le pouvoir arbitraire ? Homme réaliste, MACHIAVEL a été perçu comme un théoricien cynique du pouvoir et des techniques de manipulation, «celui qui murmurait à l’oreille des tyrans». D’où ces interrogations : Les gouvernants peuvent-il faire l'économie de la force ? Le bien et le mal, en d’autres termes, l’éthique et la morale, ont-ils une place en politique ? Dans quelle mesure les gouvernants doivent-il se préoccuper de leur image ? Comment les gouvernants doivent-ils tenir leur parole ? Par conséquent, il est alors légitime que l'on se pose la question : «Le Prince» fait-il un éloge du Machiavélisme, un bréviaire des gouvernants, ou est-ce un manuel à l’usage du peuple ? «Le Prince» serait-il donc un «manuel pour gangsters», comme l’a désigné le moraliste britannique et prix Nobel de littérature Bertrand RUSSELL (1872-1970) ?

 

En fait, cet ouvrage, «Le Prince», se prête à une double lecture. En effet, les missions diplomatiques menées par Nicolas MACHIAVEL en Italie, en France, en Allemagne, celles menées auprès de César BORGIA, militaient en faveur de compromis. Par ailleurs, dans son ouvrage «Discours sur la première décade de Tite Live», MACHIAVEL ouvre une problématique essentielle. Il souligne que chaque régime repose sur l’opposition fondamentale entre deux grandes classes sociales qui en détermine la forme, le peuple et les grands qui constituent l’élite sociale, économique et politique. Et il précise qu’aucun Etat ne peut faire l’économie de cette division sociale, et le conflit naturel qui en résulte est universel et sans résolution définitive possible. A partir de ce constat, avec pragmatisme il cherche à pacifier le relationnel, en évoquant la forme que peut prendre une république aristocratique ou démocratique. A partir des réalités qu’il a sous les yeux il définit la possibilité d’un ordre nouveau qui ouvrira de réelles perspectives à l’existence de l’homme et de la société. MACHIAVEL, en monstre froid et en génie politique, a développé «une doctrine de vérité objective», «celle des événements qui se déroulent sous nos yeux». Le réalisme, pour lui, n’est pas une perception figée de la réalité. Il s’agit d’appréhender le réel, dans sa dynamique, son mouvement linéaire et sa cursivité. Ce qui fait dire à Maurice BERTRAND «que la charge idéologique positive du mot réalisme, sagesse, bon sens, acceptation de la réalité, défiance de l’utopie pèse fortement en faveur du conservatisme». Le réalisme de MACHIAVEL est une part de création continue, en écartant résolument l’inertie et le déterminisme. «Il s’agit d’établir une éthique de l’incertitude», suivant Edgar MORIN. De ce point de vue, MACHIAVEL est à la fois cynique et un génie politique.

 

I – MACHIAVEL et sa vision cynique du pouvoir politique

 

Ce que recherchait MACHIAVEL, c’est de l’efficacité. Il faut que le gouvernement tienne bon, par vigueur ou par adresse, c’est de l’énergie nécessaire pour sa réussite. MACHIAVEL recommande d’utiliser, en politique, de la force et de la ruse. La fin justifie les moyens. «Le machiavélisme est devenu dans la pensée des hommes, un système indépendant et redoutable qui comporte de funestes agissements» écrit L. COUZINET.

 

A – MACHIAVEL : assurer l’efficacité de l’Etat

 

1 – Gouverner par la force et le courage

 

 «Là où la volonté est grande, les difficultés diminuent» écrit MACHIAVEL. «Le Prince» est écrit, non pas pour les monarques héréditaires, mais pour les monarques qui accèdent au pouvoir dans une cité, qui doivent apprendre à le garder et à qui se pose le problème de leur stabilisation et de leur légitimité. Le prince doit faire preuve de virtù, une capacité d’imposer ses décisions, pour s’adapter aux aléas de la fortuna, c’est-à-dire la vaillance par rapport aux circonstances. Et surtout pour Nicolas MACHIAVEL, la politique n’y est plus essentiellement l’art de bien gérer une cité, mais elle est d’abord un art d’apprendre à se maintenir au pouvoir dans une situation qui n’est pas close, mais susceptible de retournement.

 

Dans la deuxième partie du Prince, la plus célèbre, indique par quels procédés le monarque peut conserver le pouvoir. Et c’est là que figurent les passages que la postérité retiendra et reprochera à MACHIAVEL. C’est-à-dire les passages où il explique, se fondant sur l’exemple de César BORGIA, comment le prince doit user de la cruauté. MACHIAVEL explique notamment que le prince doit savoir «entrer au mal» s’il y a nécessité, par exemple en éliminant les éventuels rivaux qui menacent son autorité.  Des passages où il dit que le prince peut à l’occasion tuer tel ou tel de ses sujets, plutôt que de le priver de sa fortune, parce qu’on pardonne plus facilement qu’on tue votre père que d’être spolié de ses biens. Plus important encore : ce que le prince doit éviter avant tout, c’est d’être méprisé. Il peut être haï, c’est dangereux. Craint, c’est mieux. Aimé, si possible. Mais surtout éviter d’être méprisé. Un homme d’Etat qui s’est attiré le mépris de son peuple a devant lui un avenir politique extrêmement réduit. «Il vaut mieux être aimé que craint. On voudrait être l’un et l’autre ; mais comme il est difficile d’obtenir les deux ensemble, il est beaucoup plus sûr d’être craint qu’aimé» dit MACHIAVEL. Il considère que le pouvoir se conquiert ou se conserve, essentiellement, par la force. César BORGIA est le seul homme en Italie qui, pour Nicolas MACHIAVEL, incarne la presque totalité des qualités qu’il attend d’un prince. D’abord parce qu’il est efficace et rapide dans ses prises de décision. Il ne remet jamais au lendemain ce qu’il peut faire immédiatement. Alors qu’il trouve que la Seigneurie de Florence a trop tendance à la procrastination. César BORGIA ne dit pas toujours ce qu’il fait mais il fait toujours ce qu’il dit. MACHIAVEL est également fasciné par la manière dont le duc use de la cruauté : «Un prince ne doit pas se soucier de l’infamie de passer pour cruel, s’il garde ainsi ses sujets unis et fidèles» écrit-il. César BORGIA, par exemple, n’hésite pas à faire décapiter un de ses capitaines qui, en se conduisant comme un petit tyran local, à Faenza, s’y est attiré une impopularité qui menace de rejaillir sur son maître. MACHIAVEL est le premier à dire les choses froidement, sans préjugés, comme un digne fils de la Renaissance qui observe la réalité politique comme on dissèque un cadavre. Il ne dit pas ce qui aurait été bien voire mieux, il dit ce qui fut. Il décrit les raisons des manœuvres subtiles de tel ou tel prince ou les scélératesses qu’ils ont commises avec succès comme celles de César BORGIA (1475-1507, Duc du Valentinois, réputé pour sa cruauté) à Sinigaglia qui, à la fin d’un repas de réconciliation, fit assassiner tous ses anciens adversaires. «Il y a des cruautés bien pratiquées, et d’autres mal pratiquées. Les bien pratiquées sont celles qui se font une seule fois par nécessité de s’assurer» écrit MACHIAVEL. Les cruautés doivent être commises au commencement du règne.

 

«Les hommes sont toujours ennemis des entreprises où il se présente des difficultés» écrit MACHIAVEL. Un Prince puissant et courageux vaincra toujours les adversités, soit en disant que l’orage passera vite, soit agitant la cruauté des adversaires, soit en s’assurant de la collaboration des plus rétifs. «Les principaux fondements de tous les Etats, sont les bonnes lois et les bonnes armes» dit-il. Le Prince doit montrer l’exemple et savoir faire la guerre, si nécessaire et «savoir lire l’histoire» ;  «il est nécessaire que le Prince sache fuir l’infamie des vices qui lui feraient perdre l’Etat». Il faut savoir gérer ses ressources.

 

Et, en conclusion de son ouvrage, MACHIAVEL lance un appel à «prendre l’Italie et à la délivrer des barbares. Pour réaliser ce vaste projet, il faut un homme d’exception qui ait de la virtu et de la fortuna soit, en simplifiant, un courage exceptionnel moral et physique et la capacité d’utiliser les circonstances favorables, éternels ingrédients du succès politique». Parce que MACHIAVEL a osé dire ce qui fut, il a provoqué l’indignation des hypocrites de tous genres qui n’ont à la bouche que paroles de morale moralisante et qui, le pouvoir conquis, se transforment volontiers en tyrans ou tyranneaux, aux accents parfois démocratiques, car ils enragent de voir la réalité qu’ils ont voulu ignorer se venger.

 

2 – Gouverner par la ruse

 

Pour MACHIAVEL, il est rare de s’élever d’un état médiocre à un rang très élevé, sans employer la force ou la mauvaise foi. Cependant, la force n’a jamais suffi ; il faut de la ruse en politique. MACHIAVEL recommande même parfois l’hypocrisie et la mauvaise foi. Il reste attaché à ce que les hommes politiques respectent leurs engagements. Cependant, tous les hommes ne sont pas bons, et comme il en existe des méchants, le Prince peut être amené à manquer à sa parole par nécessité politique.

 

Dans les Etats conquis par la force, MACHIAVEL préconise «de ne point dépasser l’ordre établi par ses ancêtres, et puis de temporiser avec les accidents». En sorte que, si un tel Prince est d’une habileté ordinaire, il se maintiendra longtemps au pouvoir, et s’il est destitué, provisoirement, par des tyrans, l’usurpateur sera désavoué par le peuple et le Prince pourra reconquérir son trône. «Ceux qui deviennent princes par les voies de la vertu acquièrent le principat avec difficulté, mais le conservent facilement». «L’argent n’est pas le nerf de la guerre» dit-il. On peut commencer la guerre quand on veut, mais on ne sait pas à quel moment on va bien la terminer. Par conséquent, il est du devoir du Prince de bien mesurer ses forces, et de régler d’après elles ses projets, avant d’entreprendre une guerre. «Mieux vaut porter la guerre chez l’ennemi, que de les attendre chez soi», dit-il. En politique, la meilleure défense, c’est l’attaque.

 

«En politique le choix est rarement entre le Bien et le Mal, mais entre le pire et le moindre mal» écrit MACHIAVEL. Entre le souverain bien et le mal radical, MACHIAVEL a choisi la voie médiane : le moindre mal. Le mal devient nécessaire, parce que s’y dérober conduirait au désastre. MACHIAVEL a inauguré la «raison d’Etat», cette parole puissante, qui se résume dans l’unité de l’Italie, condition de son salut. Au sens large, la raison d’Etat peut signifier les devoirs des princes et des sujets, les modes de gouvernement et la conduite à suivre par un bon monarque. Par raison d’Etat, le prince lève les troupes, perçoit les impôts, rend bonne et saine justice, fait face aux nécessités de l’administration. Par raison d’Etat, le prince est humain ou cruel. Mais la raison d’Etat est devenue, au sens péjoratif, symbole de voile emprunté par les souverains pour dissimuler leur abus d’autorité, leur forfaiture, au  nom de l’intérêt de l’Etat. Par conséquent, la raison d’Etat, dans son sens originel, doit signifier que l’Etat peut, dans l’intérêt général, faire face à des circonstances extraordinaires, par des mesures extraordinaires. Pour MACHIAVEL, le Prince fait toujours son devoir en pourvoyant à l’intérêt public, même par des moyens réprouvés par la morale, pourvu que la société soit protégée d’un plus grand mal. Il a l’immense mérite de nous montrer que la politique n’est jamais fondée sur de bons sentiments. MACHIAVEL montre que la politique est fondée sur le mal, que le Prince ne suit que son intérêt bien compris, qu’il peut user de fourberie, ourdir des complots, s’entourer d’aigrefins et cent fois renier sa parole. Qu’il le doit, même, s’il veut se maintenir sur son trône. «De la cruauté à la sévérité de la loi, en passant par les bienfaits de la discorde civile, les usages du mal sont le fil directeur de l’œuvre de Machiavel, ils concernent tout régime politique, quel qu’il soit» écrit Gérald SFEZ, dans son ouvrage «Machiavel, la politique du moindre mal».

 

Nicolas MACHIAVEL nous dit dans son langage et avec l’esprit de son temps qu’il n’y a pas de morale en politique (et dans la vie individuelle) qui ne soit fondée d’abord sur une analyse du réel. La morale est toujours en situation, faute de quoi elle devient une idéologie. Machiavel n’est pas machiavélique. Il nous donne simplement une leçon de réalisme, à partir de laquelle on est invité à faire ce qui est mieux. «Un acte de justice et de douceur a souvent plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie» précise-t-il.

 

«Il  n’est pas nécessaire d’avoir toutes les qualités, mais il est nécessaire de paraître les avoir» dit-il. «Le prince doit éviter soigneusement, ce qui fait odieux et méprisable» dit-il. Ce qui le fait odieux, c’est le fait d’être rapace et usurpateur des biens et des femmes de ses sujets. Ce qui le rend méprisable, c’est d’être réputé changeant, léger, efféminé, pusillanime, irrésolu. «La meilleure forteresse qui soit est de ne pas être haï du peuple» dit-il. Le Prince doit se méfier de cette «peste» que sont les flatteurs «Le prince prudent doit choisir dans son Etat des hommes auxquels il donne la liberté de dire la vérité, seulement les choses où il la leur demande» écrit MACHIAVEL. 

 

 

B – MACHIAVEL, fonder un Etat-national

 

«Le Prince» n’a été publié qu’après la mort de MACHIAVEL, à Rome, en 1532, par Antoine de BLADA. Mais en 1537, le Saint-Siège se ravise, et l’ouvrage est mis à l’index. En 1564, l’Inquisition s’en empara et condamna, à titre posthume, MACHIAVEL qui est considéré comme un être monstrueux, un génie du Mal.

 

Les adversaires de MACHIAVEL ont considéré que «Le Prince » est un manuel d’irreligion, d’impiété et de tyrannie. Il est important de préciser que, depuis sa rédaction, cette œuvre est régulièrement conspuée que ce soit par des personnalités politiques ou religieuses. En raison de ces calomnies et de ces attaques brutales, le nom de MACHIAVEL, devenu modèle de perfidie, est désormais synonyme de fourbe et de scélérat. Ainsi, en France, Innocent GENTILLET qualifie MACHIAVEL, dans un traité rédigé en 1576, de «puant menteur» , de «vrai athéiste», «un être sans religion», «un homme plein d'ignorance et bêtise» et enfin d'écrivain rempli de toute «méchanceté, impiété et ignorance». GENTILLET qui est le premier à sonner la charge affirme que «mon but est de réfuter la détestable doctrine de Machiavel qui est la plus impie, la plus méchante, ne tendant à une autre fin qu’à infecter et empoisonner les hommes (et spécialement les princes), de vices et de corruptions les plus exécrables qui soient».

 

C'est cette conclusion renversante qui vaudra bien vite à MACHIAVEL une réputation de perversité diabolique parmi les moralistes chrétiens. Machiavel suscita même au 18e siècle, la colère du Roi de Prusse, Frédéric II qui écrivit un retentissant «Anti-Machiavel». «J’ose prendre la défense de l’humanité contre ce monstre qui veut la détruire. J’ose opposer la raison et la justice, au sophisme et au crime et j’ai hasardé mes réflexions sur le Prince de Machiavel, chapitre par chapitre, afin que l’antidote se trouve immédiatement auprès du poison. J’ai toujours regardé le Prince de Machiavel comme un des ouvrages les plus dangereux qui soient répandus dans le monde» écrit Frédéric II. Suivant ses adversaires, MACHIAVEL a voulu établir que la cruauté, la fourberie et la force, réussissent toujours dans le monde. Frédéric II fait appel, pour gouverner, aux principes d’honneur, de justice et de modération. Mais une fois arrivé au pouvoir, Frédéric II s’efforça de retirer son Anti-Machiavel. Les observateurs politiques y virent une manœuvre de fourberie diplomatique. «Le plus grand hommage qu’un Prince ait jamais rendu à la doctrine de Machiavel, c’est de l’avoir réfutée, afin de la suivre plus impunément» écrit L.J.A Marquis de BOUILLE dans l’Avant-propos de l’Anti-Machiavel.

 

Les divers courroux et la haine dirigés vers cette œuvre viennent probablement du fait que MACHIAVEL montre les parts d'ombre du pouvoir, un mal nécessaire et tout cela en faisant preuve d'une grande objectivité et en s'appuyant sur de nombreux exemples historiques mais aussi sur les travaux de grands auteurs comme Tacite, Plutarque et Sénèque. MACHIAVEL est inclassable et insaisissable. «On peut pourtant parler de sa solitude si on remarque la division que fait régner la pensée de Machiavel sur tous ceux qui s’intéressent à lui. Qu’il divise à ce point ces lecteurs en partisans et adversaires, et que, les circonstances historiques changeant, il ne cesse de les diviser, prouve qu’on peut difficilement lui assigner un camp, le classer, dire qui il est, et ce qu’il pense» estime Louis ALTHUSSER. En fait, MACHIAVEL est une énigme : est-il monarchiste ou républicain ?

 

En fait, la construction d’un Etat national italien, ne peut être accomplie par aucun des Etats existants, qu’ils soient gouvernés par des princes, qu’ils soient des républiques, ou qu’ils soient enfin les Etats du pape, car ils sont tous anciens, disons-le en termes modernes, tous encore pris dans la féodalité, – même les villes libres. Cette question, Machiavel la pose en termes radicaux en déclarant que seul un «prince nouveau dans une principauté nouvelle». Il faut donc que cet État, une fois fondé, soit capable de durer.  

 

En définitive, «Machiavel a déclenché une véritable révolution dans le mode de penser» écrit Louis ALTHUSSER qui a remis au goût du jour la pensée novatrice de ce florentin. Effet, on dit que MACHIAVEL est le fondateur de la science politique : «Ce que Socrate fut à la philosophie, Machiavel le fut à la politique : il la fit descendre sur terre», écrit François FRANZONI. Suivant Antonio GRAMSCI, Nicolas MACHIAVEL est le théoricien de l’Etat-national, donc de la monarchie absolue, comme Etat de transition entre la féodalité et le capitalisme. Les théories du Moyen-âge, sans tenir compte de la réalité et du bien public, subordonnaient la politique à la morale. Les politiciens, véreux, poursuivaient l’utile sans se soucier du bien souverain. Sans être fataliste, penseur de la Renaissance, MACHIAVEL a jeté sur la politique un regard froid, distancié, fondé sur le réalisme, mais inspiré d’une lumière et d’une énergie capables de déplacer les montagnes. Cependant, la théorie de l’Etat de MACHIAVEL est originale, à plus d’un titre. Ainsi, contrairement à Platon, Nicolas MACHIAVEL fait reposer le pouvoir du politique non sur le savoir vrai mais sur la force, une force qui n’est pas la brutalité ou le simple déploiement de la puissance. Contrairement à Aristote, MACHIAVEL s’intéresse moins aux principes de la communauté la plus excellente, la société civile, qu’aux techniques de prise et de conservation du pouvoir. Contrairement à Saint-Augustin, il ne soucie pas du partage entre la cité de Dieu et la cité terrestre, mais se préoccupe du rôle de l’Eglise et de la papauté comme puissance terrestre en Italie. Enfin, contrairement à son contemporain Luther, il n’invente pas un nouveau concept de la politique en dissociant l’Eglise de l’Etat, tout en fondant la légitimité du prince chrétien dans son rapport personnel à Dieu ; mais il suffit au prince de «paraître de bonne religion». De même que Nicolas MACHIAVEL expliquait que le prince gouverne par la force, la ruse et le consentement des dominés, Antonio GRAMSCI considère que l’État est la combinaison de la coercition et de «l’hégémonie». Ce concept définit la direction politique et intellectuelle de la société. L’hégémonie culturelle est la condition de toute domination. Pour dominer, la classe au pouvoir doit diriger la «société civile», par ses idées. La force ne suffit pas à une classe et à ses alliés pour exercer le pouvoir. Il faut construire et conquérir l’hégémonie, d’où l’importance de la culture, de l’éducation, des médias et des intellectuels et du «Prince moderne» qu’est le parti révolutionnaire, soit le Parti communiste.

 

 

II – MACHIAVEL et sa  part de génie

 

Comment réhabiliter le peuple et le faire participer au pouvoir politique ?

A – La place du peuple dans le jeu politique

 «Machiavel lui-même se fait peuple, se confond avec le peuple, mais non avec un peuple au sens «générique», mais avec le peuple que Machiavel a convaincu par l'exposé qui précède, un peuple dont il devient, dont il se sent la conscience et l'expression, dont il sent l'identité avec lui-même» écrit Antonio GRAMSCI. On peut lire MACHIAVEL comme un philosophe politique, même s’il se considérait davantage comme un praticien que comme un philosophe qui entendait concilier l’héritage de la philosophie classique, c’est-à-dire, l’aspiration aristotélicienne et socratique à la vie bonne, à la justice et à la bonne société régie par de bonnes lois, et l’efficacité de l’Etat dans le monde en évolution et agité de la Renaissance italienne. «Il est nécessaire qu’un Prince ait le peuple pour ami ; autrement, il n’a pas de remède dans l’adversité» dit-il.

Le prince doit comprendre qu’il ne peut pratiquer toutes ces vertus qui rendent les hommes dignes de louanges, puisqu’il lui faut souvent, s’il veut garder son pouvoir  agir contre la foi, contre la charité, contre l’humanité, contre la religion. «Un trait d’humanité eut plus de pouvoir sur les Falisques que toutes les forces de Rome» écrit MACHIAVEL. Souvent un acte de justice et de douceur a plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie.

Parce qu'elle est politique, la vertu ne peut être exclusivement morale. Au contraire, et ce sera le second point, la politique doit se subordonner la morale et non l'inverse ; ce qui fait du mensonge une nécessité politique majeure. Cependant, le prince devra inévitablement tromper sur la réalité de ses actions et de sa nature. Aussi, il n’hésitera pas à passer lui-même pour lésineur ou inspirer la crainte plutôt que l’amour car il perdrait tout entière son autorité, attirant «la haine et le mépris».

Les institutions sont nécessaires pour éduquer aux valeurs civiques et pour la poursuite de l’idéal de la bonne société lorsque ces valeurs ne sont plus présentes dans l’esprit du dirigeant et du peuple. «Le Peuple» n’existe qu’en tant qu’ensemble instruit sur le plan politique sous la direction d’un Prince, un homme à l’intelligence rare qui a l’autorité nécessaire à la poursuite du bien commun, motivée par la vertu morale» écrit MACHIAVEL. Cette tension entre le peuple et le dirigeant (le Prince) est au centre de la pensée de Machiavel qui  a servi une république faible, Florence, qui était censée être l’héritière de la république romaine et considérait cette faiblesse comme un problème de caractère : la capacité de la petite et moyenne bourgeoisie à débattre collectivement au sujet d’affaires publiques et à faire émerger des dirigeants. Le bien commun est le bien du grand nombre, car si c’était le bien du petit nombre, il se réduirait à l’intérêt du Prince et de ses courtisans. Pour résumer : «le bien commun résulte d’une harmonie précaire entre le bien de la multitude et le bien des grands». «Je prétends que ceux qui condamnent les troubles advenus entre les nobles et la plèbe blâment ce qui fut la cause première de la liberté de Rome : ils accordent plus d’importance aux rumeurs et aux cris que causaient de tels troubles qu’aux heureux effets que ceux-ci engendraient. Ils ne considèrent pas le fait que, dans tout Etat, il y a deux orientations différentes, celle du peuple et celle des grands, et que toutes les lois favorables à la liberté procèdent de leur opposition. » (Discours, 1.4.1. 196). Cette idée a été clairement minimisée, ou passée sous silence, dans le cadre de l’interprétation dominante de l’enseignement de Machiavel, qui s’est limité au Prince et a réduit son interprétation à un manuel de cynisme dans l’art du gouvernement. «Le Prince» n’est ni moral, ni immoral : l’ouvrage décrit les choses telles qu’elles sont. MACHIAVEL veut que le pouvoir soit efficace. Quelle est la dimension participative et contestataire du peuple dans cette République ?

Dans le républicanisme de MACHIAVEL, l’État existe en tant que fin en soi, mais il se maintient grâce à la liberté civile et à la participation active du peuple : il y a clairement une co-évolution entre la solidité de l’État et l’activité civique, le vivere politico. MACHIAVEL définit trois concepts qui éclairent les principes de base de la gestion des affaires publiques : la fortuna, ou l’incertitude, la virtù, ou l’alliance de la vertu civique et de la force nécessaire pour maintenir et appliquer un système politique, et la corruptio, qui est la disparition des valeurs civiques face à l’incertitude. Dans l’esprit, l’avenir de la république est déterminé par la vitalité de la vie politique, et par le partage de valeurs civiques parmi les citoyens. Nicolas MACHIAVEL énonce les principaux traits de caractère du leader républicain : avant toute chose, c’est un architecte. Les fondations de l’État doivent être solides, tant dans le domaine institutionnel que dans le domaine physique, et encourager le comportement vertueux. Le leader doit concevoir des institutions adaptées à la culture des citoyens sans se poser la question de la forme du meilleur régime politique. Son souci, c’est le contenu des institutions, et non leur forme. Il ne se contente pas de soigner, mais il prévient aussi et surtout la corruption en adaptant les institutions. Il doit anticiper l’arrivée de l’incertitude de manière à renforcer sa vertu civique. Le diagnostic est propre à chaque situation et aux circonstances, afin de faciliter les capacités adaptatives des institutions.

Il ne souhaite pas bâtir un régime parfait d’harmonie sociale, mais considère que la lutte entre les classes sociales et les intérêts divergents est normale et témoigne d’une vie civique active, qui permet au bien commun du grand nombre de triompher sur l’intérêt privé des puissants.

L’innovation la plus évidente de Machiavel concerne cependant l’intégration du changement dans la dynamique de la vie républicaine : la république parfaite  est capable de modifier ses institutions lorsqu’elle est confrontée à des mutations perturbatrices. Les lois perdent de leur efficacité et doivent être ré-instituées, éventuellement, en cas de crise majeure, en faisant appel à un dictateur provisoire, afin de rétablir les institutions républicaines.

En définitive, le pouvoir s’acquiert ou se conserve que grâce aux vertus du gouvernant, entendons ses capacités, qu’elles soient morales ou non, d’exercice de la décision. De même que le renom de l’État n’est jamais si bien établi que sur ses forces propres, le prince, et surtout le prince nouveau, n’a en fin de compte pour appui que sa virtù, ses qualités personnelles. La vertu de la Renaissance italienne est plus proche de la vertu antique que de la vertu chrétienne, une puissance, presque une capacité physique, de courage et de vitalité, non la bonté et le souci d’autrui.

B – L’aptitude des gouvernants à tenir leur parole.

Dans la traduction Périès,  «Le Prince» comporte en son chapitre XVIII intitulé «Comment les princes doivent tenir leur parole» (...) une question on ne peut plus actuelle ; c’est la structure même de tout contrat et de tout serment, le respect des engagements des souverains. «On fait croire que le machiavélisme est l’art de tromper ; c’est au contraire l’art de ne pas tromper» écrit Jean GIONO. «Si les princes doivent être fidèles à leurs engagements», cette même question (…) paraît inséparable de celle du «propre de l’homme». La question du propre de l’homme est en effet placée au centre d’un débat sur la force de loi, entre la force et la loi. On juge louable la fidélité d’un prince à ses engagements.

Cependant, un gouvernant bien avisé ne peut ni ne doit tenir sa parole si cette fidélité tournait à son détriment, et si les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus.

Un gouvernant, même s’il n’a pas  toutes les qualités nécessaires, il est indispensable qu’il les paraissse avoir. Ainsi, il est bon de sembler clément, fidèle, humain, religieux et intègre.

CONCLUSION

Nicolas MACHIAVEL meurt à Florence le 20 juin 1527 et sur sa tombe il a été inscrit : «Aucun éloge n’égale ce grand nom». L'œuvre politique de MACHIAVEL, dans sa part la plus cynique, nous concerne, à l’aube du XXIème siècle, de façon directe parce qu'elle expose la théorie de l'asservissement des peuples et que nous sommes toujours esclaves des mensonges, des dissimulations et des trahisons de nos gouvernants : «La soif de dominer est celle qui s’éteint la dernière dans le cœur de l’homme» écrit MACHIAVEL. Certes, depuis la Renaissance, les formes de notre servitude ont changé, mais les méthodes qui permettent à la caste des gouvernants de l'imposer sont toujours les mêmes. La vision du monde de MACHIVAL, «ce vieux monde», continue d'imposer une logique de résignation. Relire MACHIAVEL c’est déconstruire le «faux réalisme» qui nous empêche d'y voir clair ; c’est une tâche très urgente afin de nous libérer du joug de la soit-disante impuissance des politiques face à la réalité, mais en fait, ils continuent à défendre leurs privilèges. Sans doute que la Politique reste encore noble et qu’une bonne partie des gouvernants sont honnêtes et ont une vision pour l’avenir. Il faudrait rendre hommage à ces hommes qui ont choisi de servir et non de se servir. Par conséquent, tous ne sont donc pas pourris. Loin de là. En revanche, certains politiciens se complaisent dans la démagogie ; ils flattent les électeurs quand ils sont dans l’opposition, critiquent, sans discernement, de façon exagérée le pouvoir en place. Cependant, une fois au pouvoir, ces politiciens véreux et peu vertueux, commencent par s’abriter derrière le poids du bilan de leurs prédécesseurs comme un prétexte de ne pas honorer leurs engagements. «Les Princes doivent être fidèles à leurs engagements» avait dit MACHIAVEL. En effet, la Politique et c’est sa noblesse, doit rester fondée la volonté pour faire bouger les lignes : «La Fortune est femme, et qu’il est nécessaire, quand on veut la soumettre, de la battre et de la violenter» écrit MACHIAVEL. Quand on veut, on peut. Il faut donc gouverner avec plus d’audace, de créativité, avec justice, bienveillance et compassion. «Cela semble toujours impossible, jusqu'à ce qu'on le fasse" disait Nelson MANDELA.

Bibliographie :

1 – Contributions de Nicolas Machiavel

MACHIAVEL (Nicolas), Le Prince, traduit de l’italien par Jacques Gohory, Paris, Gallimard, Collection Folioplus Philosophie, n°138, 2008, 208 pages ;

MACHIAVEL (Nicolas), Ceux qui désirent acquérir la grâce d’un Prince, traduit de l’italien par Gérard Luciani, Paris, Gallimard, Collection Folio Sagesses, n°6270, 2017, 112 pages ;

MACHIAVEL (Nicolas), L’art de la guerre, traduit de l’italien par Toussaint Guiraudet, Paris, Flammarion, 1991, 282 pages ;

MACHIAVEL (Nicolas), Histoire de Florence, présentation de François Tommy Perrens, Paris, Hachette, 1883, 544 pages ;

MACHIAVEL (Nicolas), Œuvres, traduction de T. Guiraudet, Paris, Pichard, 1803, t 1, 544 pages ;

MACHIAVEL (Nicolas), Œuvres ccomplètes, traduit de l’italien par d’Avenel, Edmond Barincou, Dreux du Radier et Jacques Gohory, introduction de Jean Giono, Paris, Gallimard, Collection bibliothèque de Pléiade, n°92, 1952,  1164 pages ; 

MACHIAVEL (Nicolas), Discours sur la première décade de Tite-Live, traduit de l’italien par Alexandro Fontana et Xavie Tabet, préface d’Alexandro Fontana, Paris, Gallimard, Collection bibliothèque de Philosophie, 2014, 576 pages.

2 – Critiques de Machiavel

ALTHUSSER (Louis), Solitude de Machiavel, Paris, P.U.F., 1998, 328 pages, spéc pages 311-323 ;

ARTAUD (Alexis, François), Machiavel, son génie et ses erreurs, Paris, Firmin Didot, 1833, 537 pages ;

ANDLER (Charles, Philippe, Théodore), Hegel et Machiavel, traduit de l’allemand par Aboucaya et autres, Paris, Louis Conard, 1917, 26 pages ;

AUDIER (Serge), Machiavel, conflit et liberté, Paris, Vrin, 2005, 311 pages ;

BARINCOU (Edmond), Machiavel, Paris, Seuil, Relire, 1978, 174 pages ;

BENOIST (Charles), Le machiavélisme II de Machiavel, Paris, Plon, 1934, 258 pages ;

BERTRAND (Maurice), Machiavel ou l’illusion réaliste, Paris, L’Harmattan, 2014, 156 pages ;

CHRISTIAN (Pituis), Œuvres politiques de Machiavel recueillies et précédées d’un essai sur l’esprit révolutionnaire, Paris, Lavigne, 1842, 380 pages ;

COUZINET (L.), Le Prince de Machiavel et la théorie de l’absolutisme, Paris, Rousseau, 1910, 400 pages ;

MENISSIER (Thierry) ZARKA (Yves, Charles), Machiavel, le Prince ou le nouvel art politique, Paris, PUF, 2001, 256 pages ;

DELTUF (Paul), Essai sur les œuvres et la doctrine de Machiavel, Paris, C. Reinwald, 1867, 533 pages ;

DERRIDA (Jacques), «Le loup oublié de Machiavel» Le Monde diplomatique, n°654, septembre 2008, page 3 ;

DUBRETON (Jean), La disgrâce de Machiavel, Paris, Mercure de France, 1888, 385 pages ;

FARAKLAS (Georges), Machiavel le pouvoir du Prince, Paris, PUF, 1997, 127 pages ;

FERRARI (Giuseppe), Nicolas Machiavel juge les révolutions de notre  temps, Paris, Joubert, 1849, 164 pages ;

FRANZONI (François), La pensée de Nicolas Machiavel, Paris, Payot, 1921, 344 pages ;

GENTILLET (Innocent), Discours contre Machiavel, Casalini Libri, édition de 1575, rééditée en 1974, 582 pages ;

GRAMSCI (Antonio), «Notes rapides sur la politique de Machiavel»,  Cahiers de prison, n°XXX, 13, vol. 2 (Science politique, Etat, Parti, Révolution) ;

GAILLE-NIKODIMOV (Marie), Machiavel et la tradition philosophique, Paris, P.U.F, 2007, 160 pages ;

GIBOIN (Claude), «La vertu de Machiavel», Cahiers philosophiques, 2014, n°139, 4, pages 74-91 ;

ION (Cristina), «Vivre et écrire la Politique chez Machiavel, le paradigme du Ritratto» Archives de Philosophie, 2005, tome 68, 3,

JOLY (Maurice), Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la Politique de Machiavel du XIXème siècle par un contemporain, Bruxelles, A. Mertens et Fils, 1864, 335 pages ;

LUCAS-DUBRETON (Jean), La disgrâce de Nicolas Machiavel, Florence (1469-1527), Paris, Mercure de France, 1913, 402 pages ;

LOUANDRES (Charles), Œuvres politiques de Machiavel, traduction Périès, Paris, G. Charpentier, 1881, 590 pages ;

MAULDE-la-CLAVIERE (René, de), La diplomatie au temps de Machiavel, Paris, Leroux, 1833, t1, 455 pages et 1892 t 2, 408 pages ;

PAYOT (Roger), «Jean-Jacques Rousseau et Machiavel», Les Etudes Philosophiques, n°2, La philosophie italienne, avril juin 1971, pages 209-223 ;

ROCHET (Claude), «Le bien commun comme main invisible. Le leg de Machiavel à la gestion publique», Revue Internationale des Sciences Administratives, 2008, vol 74, n°3, pages 529-553 ;

SEKPONA-MEDJAGO (Tchakie Kodjo), «L’éthique politique machiavélienne du moindre mal : quelle portée, quelle postérité ?» Revue du Cames, 2004, série B, vol 6, n°1-2, pages 141-153 ;

SFEZ (Gérard) SENELLART (Michel), L’enjeu Machiavel, Paris, P.U.F., 2001, 272 pages ;

SFEZ (Gérald), Machiavel, la politique du moindre mal, Paris, 1999, 358 pages ;

VOLTAIRE (Frédérick), AntiMachiavel ou Essai de critique sur le Prince de Machiavel, Amsterdam, Jacques La Caze, 1741, 310 pages.

Paris, le 23 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Nicolas MACHIAVEL, "Le Prince".

Nicolas MACHIAVEL, "Le Prince".

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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 18:41

«Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte» écrit FANON dans «Peau noire, masques blancs». Pour Frantz FANON l’homme est sans cesse une question pour lui-même : «N’ai-je pas, du fait de mes actes ou de mes abstentions, contribué à une dévalorisation de la réalité humaine ?». L’homme se renie lorsqu’il prétend ne plus l’être. Aussi, il doit, constamment, se dire : «Ai-je, en toutes circonstances, exigé l’homme qui est en moi ?». Psychiatre et militant anticolonialiste, Frantz FANON reste l’un des principaux penseurs des conséquences du colonialisme et du racisme sur l’homme, le messianisme paysan et la violence rédemptrice. Pour FANON la société est malade du colonialisme et du racisme et la voie de la guérison est liée irrévocablement au refus de l’assimilation, au faux-moi. Par ailleurs, il affirme que le Juif est une fabrication de l’antisémite, et note que «si le Juif n’existait pas l’antisémite l’inventerait». Dans ces tentatives monstrueuses et permanentes d’opposer les Noirs aux Juifs, la mise en garde de FANON est remarquable : «Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous» écrit-il. Frantz FANON, cet intellectuel majeur du XXème siècle et combattant, qui avait séduit les masses colonisées, demeure encore quasi ignoré en France, probablement à cause de ses idées radicales anticoloniales, tandis que dans le monde anglophone, il est considéré comme un précurseur incontournable des Postcolonial Studies. «Depuis sa mort et sur tous les continents (…) Fanon a été tour à tour considéré comme traître, comme héros, oublié, retrouvé, traduit et importé, incompris et reconnu» dit Nathalie BESSONE dans sa introduction sur les œuvres de FANON. Avec le recul de la perspective révolutionnaire, les études postcoloniales ont remis au goût du jour les travaux de FANON. «La nouvelle question sociale a désormais pour enjeu central la reconnaissance des identités lésées. Ce nouveau paradigme accorde une place privilégiée aux questions de différence et d’altérité», souligne Achille M’BEMBE dans sa préface sur les Œuvres de notre écrivain. Frantz FANON «laisse deviner à travers tous ses pores des boulets rouges, des couteaux sanglant», dans «Les Damnés de la Terre». Pour FANON, qui écrit «Les Damnés de la Terre» en pleine guerre d’Algérie et dont le 1er chapitre traite de la violence, «l’homme se libère dans et par la violence», une violence qui «désintoxique» et «débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité».
FANON se ferait-il «l’apôtre de la violence ?». En fait, FANON est l’apôtre «d’une violence purificatrice» ou cathartique. «Si la violence a commencé ce soir, si l'exploitation ni l'oppression n'ont jamais existé sur terre, peut-être que la non-violence affichée peut apaiser la querelle» écrit Jean-Paul SARTRE.  Frantz FANON a réfléchi aux formes de violence historiques introduites par le colon pour assujettir l’indigène et perpétuer sa domination en le terrorisant, et en l’humiliant, sans cesse. Ainsi, pour échapper à l’exercice programmé de la coercition, il est nécessaire d’opposer cette même violence à celui qui l’a engendrée. Le colon règne par la terreur et la violence. Il ne peut comprendre que le langage de la violence. On ne peut se décoloniser par le dialogue, certes tant demandé par le colonisé mais catégoriquement refusé par le colon. «Qu’il s’agisse de “libération nationale, renaissance nationale, restitution de la nation au peuple (…) quelles que soient les rubriques utilisées ou les formules nouvelles introduites, la décolonisation est toujours un phénomène violent”, écrit FANON.  «Nous ne tendons à rien de moins qu’à libérer l’homme de couleur de lui-même» telle est la mission que s’assigne FANON. Ecrivain essentiel à notre horizon d’homme, FANON pense que «Nous ne sommes rien sur terre, si nous ne sommes pas d’abord l’esclave d’une cause, celle des peuples et celle de la justice et de la liberté» écrit-il dans «Peaux Noires, Masques Blancs». La lutte contre le nazisme, le racisme et le colonialisme «sont les clés de lecture de toute sa vie, de son travail et de son langage. Il surgit tout entier du moule de ces événements  et se tient debout, ferme, dans l’intervalle qui à la fois les sépare et les unit» écrit Achille M’BEMBE.

 

La force des écrits de FANON ne tient pas seulement à leur clairvoyance ou à leur actualité, mais aussi à leur puissance rhétorique exceptionnelle : «Les mots ont pour moi une charge. Je me sens incapable d’échapper à la morsure d’un mot, au vertige d’un point d’interrogation» dit-il. Hannah ARENDT avait souligné, avec mépris, «les formules creuses» de FANON qui serait dans l’incapacité de penser le monde dans lequel il vit. «C’est la force du texte de Fanon, les interprétations passionnées, c’est la preuve de sa richesse, de son intelligence de sa fécondité» écrit Nathalie BESSONE. La parole de Frantz FANON est «semblable dans sa beauté dramatique, sa fulgurance et son lumineux éclat au verbe en croix de l’homme-dieu menacé par la folie et la mort» renchérit Achille M’BEMBE.

 

Frantz FANON est avant tout un militant de la cause des opprimés, et s’estime délivré de toute objectivité : «L’objectivité scientifique m’était interdite, car l’aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père», écrit-il dans «Peau noire, masques blancs». Frantz FANON avait eu pour mentor Aimé CESAIRE ; celui-ci participa à la création du mouvement de la négritude avec son ami Léopold SENGHOR. Mais Frantz FANON était sceptique face à l’affirmation de la négritude, présupposant une conscience noire qui unirait l’Afrique et la diaspora, et rejetait, en particulier, la déclaration de SENGHOR : «l’émotion est nègre, comme la raison est hellène». FANON ambitionnait davantage de détruire l’édifice des préjugés raciaux et du colonialisme en usant d’un français marqué par la rationalité classique. Cependant, malgré ses vifs désaccords avec CESAIRE, il demeura son disciple. Frantz FANON, penseur engagé, fut celui «qui vous empêche de vous boucher les yeux et de vous endormir au ronron de la bonne conscience», écrit Aimé CESAIRE.  «Je dois à Fanon l’idée selon laquelle il y a dans toute personne humaine quelque chose d’indomptable, de foncièrement inapprivoisable, que la domination, peu en importent les formes, ne peut ni éliminer, ni contenir, ni réprimer, du moins totalement» rajoute le professeur Achille M’BEMBE.

 

Atteint d'une leucémie, Frantz FANON décède le 6 décembre 1961, à l'âge de 36 ans. «On est d’abord frappé par l’intensité de cette vie si courte, comme si l’épaisseur en avait compensé la brièveté. (…). La vie de Fanon est brève, son action tranchante et sa pensée, libre» écrit Nathalie BESSONE. FANON aura vécue «une existence, risquée et, finalement, inouïe» rajoute Achille M’BEMBE. «Vie courte mais extraordinaire. Et, brève, mais fulgurante, illuminant une des plus atroces tragédies du XXème siècle et illustrant de manière exemplaire la condition humaine elle-même, la condition de l’homme moderne. Si le mot engagement a son sens, c’est avec Frantz Fanon qu’il le prend. Un violent, a-t-on dit de lui. Et il est bien vrai que Fanon s’institua théoricien de la violence, la seule arme, pensait-il, du colonisé contre la barbarie colonialiste. Mais sa violence était, sans paradoxe, celle du non violent, je veux dire la violence de la justice, de la pureté, de l’intransigeance. Il faut qu’on le comprenne : sa révolte était éthique, et sa démarche de générosité», écrit CESAIRE. Frantz FANON est surtout connu pour ses essais sur la colonisation, et sur les catastrophes psychologiques et psychiatriques engendrées par cette dernière. Médecin, il connaissait la souffrance humaine. Psychiatre, il était habitué à suivre dans le psychisme humain le choc des traumatismes. Et surtout homme «colonial», né et inséré dans une situation coloniale, il le sentait, il la comprenait comme nul autre, l’étudiant scientifiquement, à coup d’introspection comme à coup d’observations. «Le régime colonial est un régime instauré par la violence. C’est toujours par la force que le régime colonial s’est implanté. C’est contre la volonté des peuples que d’autres peuples plus avancés dans les techniques de destruction ou numériquement plus puissants se sont imposés. Violence dans le comportement quotidien, violence à l’égard du passé qui est vidé de toute substance, violence vis-vis de l’avenir» écrit FANON. «J’insiste, nul n’était moins nihiliste, je veux dire moins gratuitement violent que Fanon. Comme ce violent était amour, ce révolutionnaire était humanisme» écrit CESAIRE.

 

Frantz FANON est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France, en Martinique. Son père, Casimir FANON, est inspecteur des douanes et fait partie de la franc-maçonnerie. Sa mère, Eléonore Félicia MEDELICE, est descendante d’une famille originaire d’Autriche, mais établie de longue date à Strasbourg, d’où ce prénom alsacien de «Frantz» qu’elle donne à son fils, elle tient une mercerie. Huit enfants sont nés dont six survivent et font des études secondaires. FANON a la peau plus foncée que ses sept frères et sœurs et il en souffre. Car la société antillaise était soumise à l’époque à la culture européenne. Frantz aura comme professeur Aimé CESAIRE, déjà engagé politiquement à l’extrême gauche et partisan de l’indépendance. En 1943, se sentant Français à part entière, FANON s’engage aux côtés des Forces Françaises libres. Blessé pendant la guerre, il est décoré pour ses faits d’armes. C'est au cours de cet engagement qu'il acquiert sa culture de résistance, mais il y fait également l'expérience du racisme banal, quotidien. À la fin des hostilités, il retourne quelque temps à la Martinique où il participe à la campagne électorale d’Aimé CESAIRE ; c’est son premier contact avec l’action politique.

 

Bachelier en 1946, FANON revient en métropole faire ses études de médecine à la faculté de Lyon, en psychiatrie, mais il se passionne aussi pour la littérature, la philosophie, l’anthropologie et le théâtre. Frantz FANON présente une première fois un sujet de thèse pour le moins peu conforme à l’orthodoxie universitaire de l’époque, sur «la désaliénation du Noir», et qui lui fut refusé. Il reprendra ensuite l’ensemble des idées contenues dans sa thèse dans un essai magistral, «Peau noire, masques blancs», publié en 1952 aux éditions du Seuil, dans lequel il analyse les effets destructeurs du colonialisme sur la personne humaine, avec pour héritage des névroses collectives, des complexes, des peurs et toutes les formes de dégénérescence de l’affectivité dont il faut se débarrasser. Ainsi, conçu initialement comme une thèse, «Peau noire, masques blancs» témoigne d’un style hybride mélangeant une langue scientifique affirmée à un vocabulaire littéraire par le jeu distancié et humoristique. En revanche, les «Damnés de la terre» sont rédigés en 1961, «dans une hâte pathétique, par un esprit qui était à la fois pris par les urgences de la lutte et confronté à l’imminence de la mort» écrit David MACEY. Les élans fougueux de FANON, dans la recherche de la vérité, vont l’amener à lire l’histoire de la traite, de l’esclavage et du colonialisme, connaissances qu’il ne cessera de redéployer dans toute son œuvre future. Frantz FANON écrit un premier article dans la revue «Esprit» en 1952, «Le syndrome nord-africain», dans lequel il s'interroge sur l'ouvrier nord-africain, exilé, souffrant d'être un «homme mort quotidiennement» qui, coupé de ses origines et coupé de ses fins, devient un objet, une chose jetée dans le grand fracas. Il soutient en 1951 sur une thèse sur les «Troubles mentaux et syndromes psychiatriques dans l’hérédo-dégénération spino-cérebelleuse. Un cas de maladie de Friedrich avec délire de possession» et se marie en 1952 avec une blanche, Marie-Josèphe DUBLE dit Josie, qu’il a connue à Lyon. Convertie à l’Islam, elle avait pris le prénom de Nadia. C’est elle qui écrivit, sous la dictée, «Peau noire, masques blancs». Ils auront un enfant en 1955 : Olivier «J’avais la double nationalité. J’ai été confronté à ma francophilie à l’âge de 20 ans. Des gendarmes sont venus chez moi pour me mettre sous les drapeaux en me disant que j’étais un insoumis du service militaire. Je devais être condamné par le tribunal militaire français. La seule échappatoire était de rejeter la nationalité française, je l’ai fait. C’était en 1975. C’était juste après mon premier voyage en Martinique. Donc aujourd’hui, je suis exclusivement Algérien. Je travaille à l’Ambassade d’Algérie. Je m’assume entièrement» dit Olivier FANON. Josie se suicidera le 13 juillet 1989, elle est enterrée en Algérie.

 

Ses études de neuropsychiatrie achevées, nommé médecin des hôpitaux psychiatriques, il assure de septembre à novembre 1953 un intérim à l’hôpital psychiatrique de Pontorson en Normandie. FANON demande à Léopold Sédar SENGHOR, avec qui il entretient des relations épistolaires, un poste de médecin en Afrique, mais il n’obtient pas de réponse. Frantz FANON accepte alors la proposition de Robert LACOSTE (1898-1989), gouverneur général de l’Algérie, et devient médecin-chef de la clinique psychiatrique de Blida-Joinville, le 23 novembre 1953. Il entreprend alors d’appliquer à ses patients des méthodes thérapeutiques destinées à leur permettre une meilleure réinsertion sociale. En 1957, FANON prend la direction journal «El Moudjahid», déplacé en Tunisie, seul organe de presse à l’époque dont les écrits sont en faveur de l’indépendance. Le recueil de ses articles, non signés dans ce journal, sera publié sous le titre «Pour la Révolution africaine». Il est délégué du F.L.N. et rencontre à ce titre d’éminentes personnalités (Patrice LUMUMBA, Kwame N’KRUMAH, Félix MOUMIE, W.E.B du BOIS). Frantz FANON, ainsi engagé dans la lutte contre le colonialisme français, considère qu’il ne lui est alors plus possible d’exercer sa fonction, et il l’exprime dans sa lettre de démission au ministre résident Robert LACOSTE : «La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire que, placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. (…) Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique. Or le pari absurde était de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi-quotidien de l’homme étaient érigés en principes législatifs. (…) Les événements actuels qui ensanglantent l’Algérie ne constituent pas aux yeux de l’observateur un scandale. Ce n’est ni un accident, ni une panne du mécanisme. Les événements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de décérébraliser un peuple».

En 1959, un grave accident de voiture l’empêche pendant quelques mois de poursuivre sa tâche. En décembre 1960, au cours d'un séjour à Tunis, FANON découvre qu'il est atteint d'une leucémie myéloïde. Il lui reste un an à vivre, au cours duquel il écrira Les «Damnés de la terre». Dans une véritable course contre la montre et la mort, Frantz FANON veut adresser un message aux déshérités, qui ne sont plus essentiellement les prolétaires des pays industrialisés de la fin du XIXème siècle chantant «Debout les damnés de la terre, debout les forçats de la faim». C’est un testament politique sur l’état et le devenir du colonisé. Il examine les conséquences de l’asservissement des colonisés, mais aussi les conditions de leur libération. Cet ouvrage sera interdit en France. Cependant, son état de santé se détériore ; il part se faire soigner aux Etats-Unis, et meurt le 6 décembre 1961.

I – Frantz FANON et la dénonciation du racisme

 «Né dans un département français, il se croyait Français et Blanc : gagnant la capitale pour faire des études, il se découvre une douleur : Antillais et Noir, dans une métropole. De rage, il décide qu’il ne serait ni Français, ni Antillais, mais Algérien» écrit Albert MEMMI.

Frantz FANON a décrit lui-même le racisme dans un article «L’expérience du Noir» paru dans la revue Esprit de mai 1951 «Sale Nègre ! Ou simplement « Tiens, un Nègre !». J’arrivai dans le monde, soucieux de faire lever un sens aux choses, mon âme pleine de désir d’être à l’origine du monde et voici que je me découvrais objet au milieu d’autres objets». La dénonciation de FANON du racisme sera, par conséquent, sans concession. FANON reprend certains thèmes de la Négritude, les prolonge et les transfère sur le terrain politique, il affirme aussi que la charge raciste des sociétés ne se hiérarchise pas, le racisme, aussi infirme soit-il, est une menace pour la cohésion sociale.

A – Déconstruire les mécanismes d’infériorisation des Noirs

 «J’étais tout à la fois responsable de mon corps, responsable de ma race, de mes ancêtres» écrit FANON. «L’expérience vécue de l’homme noir» est sans doute l’un des chapitres les plus marquants de «Peau noire, masques blancs» : Frantz FANON y décrit, à la première personne, le vécu du Noir dans le monde blanc et l’expérimentation du racisme européen. «Le colonialisme exerce une violence psychique, son discours : le colonisé est “laid”, “bête”, “paresseux”, a une sexualité “maladive”, écrit Françoise VERGES. Comment atteindre un humanisme universel ? «La «race» est devenue consubstantielle à la subjectivité de l’homme «Noir» souligne Françoise VERGES. «Quel bavardage: liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale raton. (…) Rien de plus conséquent, chez nous, qu'un humanisme raciste puisque l'Européen n'a pu se faire homme qu'en fabriquant des esclaves et des monstres» écrit Jean-Paul SARTRE. Tout au long de «Peau noire, masques blancs», Frantz FANON revient sur cette détermination : comment s’en libérer ?

FANON procède au recensement de l’ensemble des aliénations qui pèsent sur le Noir et le mutilent, presque toutes issues de la relation avec la colonisateur. Frantz FANON emploie les termes «imbécile» et «imbécilité» parce que ce sont ceux qui conviennent parfaitement au Noir et au Blanc, victimes de l’esprit colonial. Car quel que soit le domaine qu’il a sérieusement analysé, psychanalysé, une chose l’a définitivement frappé le racisme est une maladie : «le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité, se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique». Tout d’abord le langage et le comportement du Noir sont viciés par le poids de la culture coloniale ; ce qui génère en lui «un nouveau type d’homme qu’il impose à ses camarades, à ses parents». Ensuite, la femme antillaise n’aspire qu’à une chose : s’unir à un homme blanc pour blanchir sa négritude. «De la blancheur à tout prix» est donc son credo. Enfin, si la négresse veut blanchir sa «race» en s’unissant à un Blanc, le Noir, «incapable de s’évader de sa race […] par son intelligence et son travail assidu» va à son tour chercher son salut dans une union avec une femme blanche. Le nègre n’échappe pas non plus à la tentation de s’élever jusqu’au Blanc.   

Dans un article intitulé «Antillais et Africains» et paru dans la revue Esprit de février 1955, Frantz FANON constatait que «souvent l’ennemi du Noir n’est pas le Blanc, mais son congénère». Il invitait à la dissolution des complexes affectifs susceptibles d’opposer les Antillais aux Africains. Par ailleurs, il fait remarquer que l’histoire de Nègres est une sale histoire à vous couper l’estomac. Pour lui, il n’existe pas de peuple noir : «Qu’il y ait un peuple africain,  je le crois ; qu’il y ait un peuple Antillais, je le crois. Mais quand on me parle de peuple noir, j’essaie de comprendre» écrit-il. Aux Antilles, le problème racial est occulté par la discrimination économique et les relations ne seraient pas altérées par les accentuations épidermiques ou «la peau sauvée». Les fonctionnaires coloniaux issus des Antilles, servant dans les unités européennes en Afrique, se caractérisent par «un sentiment irréductible de supériorité sur l’Africain. (…) L’Africain est un Nègre et l’Antillais est un Européen. (…) Non content d’être supérieur à l’Africain, l’Antillais le méprisait.» dit FANON. L’Antillais était un Noir, mais le Nègre était en Afrique. Lorsqu’un patron réclamait un trop lourd effort à un Martiniquais, qui se sentait plus évolué que le Guadeloupéen, celui-ci lui répondait souvent : «Si vous voulez un Nègre, allez le chercher en Afrique». Aimé CESAIRE fut le premier à proclamer «qu’il est beau et bon d’être Nègre». Ce fut un choc pour les Antillais aussi les Mulâtres que les Noirs. «Les Mulâtres parce qu’ils s’étaient échappé de la nuit, et  les Nègres parce qu’ils aspiraient à en sortir». Pendant la deuxième guerre mondiale, de nombreux navires furent bloqués durant quatre ans aux Antilles. Cette présence européenne massive, avec leurs préjugés raciaux, fut un choc pour les Antillais. «L’Antillais, devant ces hommes qui le méprisaient, se mit à douter de ses valeurs» écrit FANON. Et Aimé CESAIRE, chantre de la Négritude, de dire : «On a beau de peindre en blanc le tronc de l’arbre, les racines en dessous demeurent noires». Ce fut un début d’une prise de conscience politique. Les Antillais arrivés en Afrique après la guerre «avaient le cœur chargé d’espoir, désireux de retrouver leur source, de se nourrir aux authentiques mamelles africaines» dit-il. Mais les Africains n’ont pas la mémoire courte. Ils se souviennent de ce passé récent où l’Antillais était du côté des Blancs. L’Antillais en Afrique sombra dans le désespoir «Hanté par l’impureté, accablé par la faute, sillonné par la culpabilité, il vécut le drame de n’être ni Blanc, ni Noir».

FANON souhaite entreprendre une «interprétation psychanalytique du problème noir». Frantz FANON entend déconstruire les mécanismes d’infériorisation qui sous-tendent les relations entre Noirs et Blancs, afin de «rendre possible pour le Noir et le Blanc une saine rencontre». «En redonnant à la colonie son rôle dans la construction de la nation, de l'identité nationale et de la République française, Fanon fait apparaître comment la notion de race n'est pas extérieure au corps républicain et comment elle le hante», écrit Françoise VERGES. Face aux perversions de la société coloniale, la lutte anticoloniale passe nécessairement par tout un «travail d’anamnèse» ; il y a urgence pour les groupes opprimés qui la composent de se réapproprier leur histoire. Le repli sur les valeurs du passé est, selon FANON, une fausse solution, car suite à la colonisation ces valeurs ont été dégradées au niveau du folklore, si bien que le colonisé se trouve placé dans une double situation d’extériorité, par rapport à la société des Blancs, mais également par rapport à sa propre société privée de son dynamisme interne.

Face à l’aliénation du colonisé par  un système d’oppression inhumain, Frantz FANON a pu diagnostiquer de l’intérieur les maux de la société coloniale, à travers les conditions socioculturelles dans le traitement des maladies psychiques. En effet, pour Frantz FANON, son travail psychiatrique et son engagement politique sont extrêmement liés. En ce qu’il utilise des méthodes qui sont toutes nouvelles à l’époque, tels la social-thérapie, les thérapies de groupe, les jeux de rôles. Très vite après son arrivée en Algérie, en tant que psychiatre, il dénonce le racisme de l’École psychiatrique d’Alger, une référence en matière d’incrimination de l’indigène algérien et de son classement dans la catégorie des attitudes impulsives et des instincts criminels. La différenciation structurelle opérée par ces pseudo-connaissances médicales entre l’Européen, intelligent et supérieur, face à un indigène, infantilisé et de condition inférieure, a rebuté le jeune FANON fraîchement débarqué dans cette ambiance asilaire aux allures carcérales, où sévissent, dans le sillage du docteur Antoine POROT (1876-1965 adepte de la théorie du primitivisme), le camisolage, les cellules de force, l’enchaînement et la séparation des malades selon leurs origines ethniques. Le relativisme culturel, une invention de la philosophie coloniale au début du XXème siècle, tend à enfermer chacun dans sa propre culture, qu’il chosifie. La prise en considération de l’environnement culturel, la manière dont on conçoit et gère la folie dans un environnement précis, est fort utile. «Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue (…). La structure sociale existante en Algérie a été hostile à toute tentative de rendre l’individu à son lieu d’origine», écrit FANON.

 

En définitive, pour FANON, l’aliénation est double : il y a celle qui correspond à un enfermement mental, mais aussi celle qui est produite par le système colonial, qui est un système d’enfermement physique, d’empêchement de création du moi et de ses projets. «Vous faites de nous des monstres, votre humanisme nous prétend universel et vos pratiques racistes nous particularisent» écrit Jean-Paul SARTRE.

B – Restituer au colonisé sa condition humaine

Frantz FANON s’est attaché à restituer au Noir sa dignité, sa forme spécifiquement humaine. Il faut dépasser l’antagonisme entre colons et colonisés, entre Blancs et Noirs, afin que l’humanité soit une. Cette universalité de la condition humaine est l’un des points important de la pensée de FANON. Au nom de celle-ci, il dit prendre garde tout autant aux Noirs qui veulent devenir Blancs qu’aux Noirs qui exaltent des valeurs noires supérieures. «Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi “malade” que celui qui les exècre», écrit-il dans «Peau noire, masques blancs», estimant que «le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc». Exalter la race noire contre le Blanc, n’est-ce pas encore pour le Noir s’enfermer «dans sa noirceur», alors que le but est justement d’en sortir ?

Frantz FANON insiste le rôle de la culture dans la libération de l’homme à la fois de l’aliénation et de la domination. Le racisme est une disposition visant l’infériorisation émotionnelle, affective et intellectuelle de certains hommes, correspondant à un système déterminé d’organisation de l’exploitation économique et de l’asservissement de certains hommes. Le racisme n’est pas donc une attitude individuelle ou une passion irrationnelle, il est systématiquement produit comme l’idéologie correspondant à des rapports inégalitaires. En tant qu’idéologie, il est mis en place et expression de la destruction de la culture des aliénés qui produit une momification de cette culture. Par conséquent, la culture doit se réinventer dans l’action de libération.

Guerrier en blouse blanche, Frantz FANON estime que la seule porte de sortie de l'aliénation est la décolonisation, pas seulement celle du territoire, mais aussi celle des esprits. Elle doit permettre au colonisé d'accomplir pleinement son humanité. Cette idée, déjà en germe dans «Peau noire, masques blancs», est pleinement explicitée dans «Les Damnés de la Terre»  : «La décolonisation est très simplement le remplacement d'une espèce d'hommes par une autre espèce d'hommes». La décolonisation doit ainsi créer une «nouvelle espèce d'hommes», en supprimant le clivage de la race, socle du système colonial.

II – Frantz FANON : décoloniser, réhabiliter et faire triompher l’Homme.

Frantz FANON «connut la colonisation, son atmosphère sanglante, sa structure asilaire, son lot de blessures, ses manières de ruiner son rapport au corps, au langage et à la loi, ses états inouïs, la guerre d’Algérie» écrit le professeur Achille M’BEMBE.

Avec son phrasé sobre, mais tranchant, sans concession, FANON s’insurge contre le colonialisme : «Présentée dans sa nudité, la décolonisation laisse deviner à travers tous ces pores, des boulets rouges, des couteaux sanglants. Car si les derniers doivent être les premiers, ce ne peut être qu’à la suite d’un affrontement décisif et meurtrier des deux protagonistes». L’analyse du traumatisme du colonisé, dans le cadre du système colonial et le projet utopique d’un tiers monde révolutionnaire porteur d’un «homme neuf», sont les thèmes majeurs développés notamment dans les «Damnés de la terre».

A – La colonisation : le refus d’attribuer à l’autre une humanité 

Frantz FANON définit la colonisation  comme étant «une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité». «La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser ses limites. C’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par des meutes de voitures qui ne me rattrapent jamais» écrit-il dans les «Damnés de la terre», cette phrase libère l’énergie que l’ordre empêche. Dans son constat sur le colonialisme, Frantz FANON note ceci «Les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes».

La contribution de Frantz FANON dévoile l’étendue des souffrances psychiques causées par le racisme et la présence vive de la folie dans le système colonial. En effet, en situation coloniale, le travail du racisme vise, en premier lieu, à abolir toute séparation entre le moi intérieur et le regard extérieur. Il s’agit d’anesthésier les sens et de transformer le corps du colonisé en chose dont la raideur rappelle celle du cadavre. À l’anesthésie des sens s’ajoute la réduction de la vie elle-même à l’extrême dénuement du besoin. Les rapports de l’homme avec la matière, avec le monde, avec l’histoire deviennent de simples «rapports avec la nourriture», affirmait FANON. Pour un colonisé, ajoutait-il, «vivre, ce n’est point incarner des valeurs, s’insérer dans le développement cohérent et fécond d’un monde». Vivre, c’est tout simplement «ne pas mourir», c’est  maintenir la vie» dit FANON. C’est pour cela qu’Achille M’BEMBE qualifie le racisme «d’annexion de l’Homme».

Dans sa brillante préface sur les «Damnés de la terre» Jean-Paul SARTRE, qui soutient la lutte des Algériens, écrit : «Européens, ouvrez ce livre, entrez-y. Après quelques pas dans la nuit vous verrez des étrangers réunis autour d’un feu, approchez, écoutez : ils discutent du sort qu’ils réservent à vos comptoirs, aux mercenaires qui les défendent. Ils vous verront peut-être, mais ils continueront de parler entre eux, sans même baisser la voix. Cette indifférence frappe au cœur». SARTRE radicalise le discours de FANON et pose la violence comme une fin en soi et interpelle directement l’Occident : «Vous, si libéraux, si humains, qui poussez l’amour de la culture jusqu’à la préciosité, vous faites semblant d’oublier que vous avez des colonies  et qu’on y massacre en votre nom». Jean-Paul SARTRE va encore plus loin dans la surenchère verbale : «Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre». Noureddine LAMOUCHI parle d’un discours sartrien «injonctif, performatif et hégémonique», voire paternaliste. Mais FANON avait lu et apprécié «Orphée Noir», la préface que Jean-Paul SARTRE avait rédigée pour «L’anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française» qu’avait réunie Léopold-Sédar SENGHOR : «Qu’est-ce donc que vous espériez quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? Ces têtes, que nos pères avaient courbées jusqu’à terre par la force, pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans leurs yeux ?».

La préface de Jean-Paul SARTRE sonne la fin d’une époque, celle du colonialisme européen. Elle est une longue méditation sur la relation dialectique qui lie le colon et l’indigène. C’est la parole du colonisé qui doit désormais guider l’Europe : «Européen, je vole le livre d’un ennemi et j’en fais un moyen de guérir l’Europe. Profitez-en». Quant à Frantz FANON : «Nous avons été les semeurs de vent, la tempête c’est lui […] Nous étions hommes à ses dépens, il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité».

«Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait 2 milliards d’habitants, soit 500 millions d’hommes et 1 milliard 500 millions d’indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres l’empruntaient» écrit SARTRE. La première violence coloniale a consisté à déshumaniser l’indigène : «Ordre est donné de ravaler les habitants du territoire annexé au niveau du singe supérieur pour justifier le colon de les traiter en bêtes de somme». Cette déshumanisation passe par plusieurs stades. On les déclare d’une humanité inférieure. On détruit la langue, la culture, les traditions. On les abrutit de fatigue. On les dénutrit. On veille, cependant, à ne pas les détruire totalement pour qu’ils gardent leur force de productivité : «Pour cette raison, les colons sont obligés d’arrêter le dressage à la mi-temps : le résultat, ni homme ni bête, c’est l’indigène. Battu, sous-alimenté, malade, apeuré, mais jusqu’à un certain point seulement, il a, jaune, noir ou blanc, toujours les mêmes traits de caractère : c’est un paresseux, sournois et voleur, qui ne vit de rien et ne connaît que la force». Ce sera le talon d’Achille de la colonisation. C’est «l’implacable logique [qui] mènera jusqu’à la décolonisation» : ne pouvant pousser le massacre jusqu’au génocide, ni la servitude jusqu’à l’abêtissement, le colon permet à l’indigène de se préserver une certaine force qu’il saura retourner contre lui. Comment guérir le colonisé de son aliénation ?

Si dans le dernier chapitre du livre, FANON dresse contre l’Europe un réquisitoire passionné. Ce n’est pas par sous-estimation de l’Europe, par manque d’admiration pour la pensée européenne. Au contraire, c’est pour s’être montrée «parcimonieuse avec l’homme, mesquine, carnassière avec l’homme». Et ce n’est pas par hasard que le chapitre consacré précisément à la violence débouche sur cette phrase insolite : «Réhabiliter l’homme, faire triompher l’homme partout une fois pour toutes, réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total».

B – Décoloniser les esprits et mettre sur pied un homme neuf

Le colon n’a pas laissé au colonisé d’autre choix que la violence pour acquérir son indépendance : toute autre voie est récupérée par le lien colonial. «L’indigène n’a qu’un choix : la servitude ou la souveraineté» estime Jean-Paul SARTRE. «La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes d’apparence, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée s’engouffrera dans les villes interdites. Faire sauter le monde colonial est désormais une image d’action très claire, très compréhensible et pouvant être reprise par chacun des individus constituant le peuple colonisé» dit-il. Frantz FANON en appelle à la mobilisation pour la libération nationale. «La mobilisation des masses, quand elle se réalise à l’occasion de la guerre de libération, introduit dans chaque conscience la notion de cause commune, de destin national, d’histoire collective. […] La construction de la nation, se trouve […] facilitée par l’existence de ce mortier travaillé dans le sang et la colère» écrit-il.

La violence de la révolte du colonisé sera l’expression de son «inconscient collectif», le retour  du refoulé qu’il a dû opérer pendant plusieurs générations. Cette révolte n’est pas une violence instinctuelle sauvage : elle est une acquisition d’humanité : «c’est l’homme lui-même se recomposant». Dans sa rage, le colonisé retrouve son humanité, c’est son arme : «Fils de la violence, il puise en elle son humanité […] elle libère en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales […] Il se connaît dans la mesure même où il se fait». C’est cette révolte qui va lui permettre de constituer une nation.

L’une des armes de la colonisation a été la division : le colon a su diviser les territoires, forger des rivalités de classe et de race. Il peut continuer à jouer de ces divisions pour détourner l’expression de la violence des indigènes dans des guerres fratricides. Toute lutte d’émancipation sera donc aussi une lutte contre ses propres aliénations : le danger de luttes internes en est une, le mythe du retour à sa propre culture en est une autre. L’indigène peut croire y retrouver son indépendance, mais Frantz FANON juge ces voies dangereuses. «Je ne me trouble plus en sa présence. Pratiquement, je l’emmerde. Non seulement sa présence ne me gêne plus, mais déjà je suis en train de lui préparer de telles embuscades qu’il n’aura bientôt d’autre issue que la fuite» écrit FANON. Le colon sait d’ailleurs combien il a intérêt à les entretenir. La seule culture qui peut fonder la nouvelle nation des indigènes sera celle de la révolution. «Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf» écrit FANON.

A l’aube des indépendances africaines, Frantz FANON a été marqué par l’assassinat de Patrice LUMUMBA : «L’ONU n’a jamais été capable de régler valablement un seul des problèmes posés à la conscience de l’homme par le colonialisme, et chaque fois qu’elle est intervenue, c’était pour venir concrètement au secours de la puissance colonialiste du pays oppresseur. […] En réalité l’ONU est la carte juridique qu’utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force brute a échoué» écrit-il.  Et il rajoute : «Le grand succès des ennemis de l’Afrique, c’est d’avoir compromis les Africains eux-mêmes. [Ils] étaient directement intéressés par le meurtre de LUMUMBA. Chefs de gouvernements fantoches, au sein d’une indépendance fantoche, confrontés jour après jour à une opposition massive de leurs peuples, ils n’ont pas été longs à se convaincre que l’indépendance réelle du Congo les mettrait personnellement en danger».

En définitive, la question de l’humain traverse toute l’œuvre de Frantz FANON. «Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf» dit-il dans les «Damnés de la terre». «C’est par un effort de reprise sur soi et de dépouillement, c’est par une tension permanente de leur liberté que les hommes peuvent créer les conditions d’existence idéales d’un monde humain» écrit-il dans «Peau noire, masques blancs».  Pour lui, l’humain ne peut être justement pensé que si l’on tient compte de l’expérience de l’inhumain ; c’est-à-dire des conditions indignes dans lesquelles sont tenues de vivre les habitants du Tiers-monde et les diasporas racialisées dans les pays occidentaux. «Nous luttons pour être reconnus en tant qu’êtres humains. (…)  En vérité, nous luttons aujourd’hui pour des droits plus importants que les droits civiques, nous luttons pour les droits de l’homme» avait dit Malcom X.  Frantz FANON est dans cette droite ligne qui redonne à la revendication pour l’égalité réelle et la dignité, toute sa force et son actualité, plus que brûlante

 

 CONCLUSION

«Mon ultime prière : o mon corps, fais de moi toujours un homme  qui interroge !»  écrit FANON dans «Peau noire, masques blancs». En effet, il y a des vies qui constituent des appels à vivre. Des «paraclets», de consolateur, disait le poète anglais HOPKINS. On peut appliquer le mot à  Frantz FANON en le dépouillant de son contexte religieux et mystique. «Celui qui réveille, et celui qui encourage. Et, celui qui somme l’homme d’accomplir sa tâche d’homme et de s’accomplir lui-même, en accomplissant sa propre pensée. Dans ce sens Frantz FANON fut un «paraclet». Et c’est pourquoi sa voix n’est pas morte. Par delà la tombe, elle appelle encore les peuples à la liberté et l’homme à la dignité» écrit Aimé CESAIRE.

Plus on s’éloigne de sa mort, survenue le 6 décembre 1961, plus Frantz FANON semble d’actualité. «Prendre en charge la souffrance de l’homme qui lutte, la décrire et la comprendre de telle manière que de ce savoir et de cette lutte jaillisse un homme nouveau, tel fut en effet le projet de Fanon» écrit Achille M’BEMBE. Ainsi conçue, l’œuvre de Frantz FANON, inscrite au patrimoine culturel de l’Homme noir, demeurera une résonance pure et renouvelée parce qu’elle échappe au conformisme de la pensée académique et au penchement révérencieux. «Je t’énonce Fanon, tu rayes le fer. Tu rayes le barreau des prisons. Tu rayes le regard des bourreaux. Guerrier-silex vomi par la gueule du serpent de la mangrove» écrit Aimé CESAIRE.

Les écrits de FANON attestent qu’il faut encore continuer à lutter contre le racisme, la bête immonde n’est pas morte. «Ses réflexions sur la folie, le racisme et sur un universalisme confisqué par les puissants, à peine audibles en son temps, ne cessent de nous atteindre et de nous concerner» dit Alice CHERKI.

La contribution de Frantz FANON nous conforte dans la lutte résolue contre la mentalité coloniale et son mépris souverain. En effet, après avoir dit à Alger que la colonisation était un «crime contre l’humanité», requalifié aussitôt en «crime contre l’humain», une fois élu, le président Emmanuel MACRON ne cesse d’accumuler des dérapages verbaux à caractère raciste. La politique n’est pas le cynisme de Machiavel qu’affectionne tant le président MACRON dont les improvisations, l’immaturité, les revirements et l’autoritarisme commencent à nous inquiéter. L’Afrique n’a pas besoin de charité, mais une coopération juste et équitable. Les Africains veulent en finir avec la FrançAfrique et cet esprit colonial. «Il faut affronter ce spectacle inattendu : le strip-tease de notre humanisme. Le voici tout nu, pas beau: ce n'était qu'une idéologie menteuse, l'exquise justification du pillage ; ses tendresses et sa préciosité cautionnaient nos agressions» écrit SARTRE.

FANON lance aussi un puissant appel à l’unité africaine : «Porte-parole des combattants, il a réclamé l'union, l'unité du continent africain contre toutes les discordes et tous les particularismes» écrit Jean-Paul SARTRE.

Pour le professeur Achille M’BEMBE, il est impérieux de relire aujourd’hui Frantz FANON, et cela pour deux raisons :

- c’est d’une part apprendre à restituer sa vie, son travail et son langage dans l’histoire qui l’a fait naître et qu’il s’est efforcé, par la lutte et par la critique, de transformer. Pour FANON, penser, c’est d’abord s’arracher à soi. C’est mettre sa vie dans la balance.

- c’est aussi traduire dans la langue de notre époque les grandes questions qui l’obligèrent à se mettre debout, à s’arracher à ses origines, à cheminer avec d’autres, des compagnons sur une route neuve que les colonisés devaient tracer par leur force propre, leur inventivité propre, leur irréductible volonté.

Bibliographie très sélective

1 – Contributions de Frantz FANON

FANON (Frantz), Œuvres, préface d’Achille M’Bembé, introduction de Magalie Bessone, Paris, La Découverte, 2011, 884 pages ;

FANON (Frantz), Ecrits sur l’aliénation et la liberté, Œuvres II, Jean Kalfa et Robert Young, éditeurs scientifiques, Paris, La Découverte, 2015, 677 pages ;

FANON (Frantz) Pour la Révolution africaine, Écrits politiques, Paris, 1956, F. Maspéro, Cahiers libres, 1964  et 1969, 199 pages ;

FANON (Frantz), Les damnés de la terre, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, F. Maspéro, Cahiers libres, 1961 et 1974 et La Découverte, 2003, préface d’Alice Cherki et postface de Mohamed Harbi, 313 pages ;

FANON (Frantz), Peau noire, masques blancs, préface Francis Jeanson, Paris, Le Seuil, coll. «Esprit», nouvelle édition coll. «Points», 1952, 1971 et 2015, 240 pages ;

FANON (Frantz), Sociologie d’une Révolution (L’an V de la Révolution algérienne), Paris, F. Maspéro,  1959, 1966 et 1968, 178 pages ;

FANON (Frantz), «La plainte du Noir, l’expérience vécue du Noir», Esprit, mai 1951, n°179, pages 657-750 ;

FANON (Frantz), «Africains et Antillais», Esprit, février 1955, pages 261-269 ;

FANON (Frantz), «Je ne suis pas esclave de l’esclavage», Esprit, février 1955, et 2006, 1 pages 172-173.   

2 – Critiques de Frantz FANON

AJARI (Imudia, Norman), Race et violence, Frantz Fanon à l’épreuve du postcolonial, Thèse sous la direction de Jean-Christophe Goddard, Toulouse 2, Le Mirail, soutenue le 20 septembre 2014, 343 pages ;

ANDOCHE (Jacqueline), Etude idéologique de l’œuvre de Frantz Fanon, Mémoire de maîtrise Histoire contemporaine, Toulouse 2, 1979, 169 pages ;

BASTO (Maria-Benedita), «Le Fanon de Homi Bhabah : ambivalence de l’identité et dialectique dans une pensée postcoloniale», Tumultes, 2008, 2, n°31, pages 47-66 ; 

BENARAB (Abdelkader), Frantz Fanon, homme de rupture, Paris, Alfabarre éditions, 2010, 85 pages ;

BENCHARIF (M. A.) RIDOUH (Bachir), «Docteur Fanon à votre arrive à la psychiatrie ?», V.S.T., Vie Sociale et Traitements, 2006, 1 n°89, pages 30-36 ;

BHABHA (Homi), «“Race », temps et révision de la modernité», in Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale (trad. de l’anglais), Paris, Payot, 2007 (1994), pp. 357-385 ;

BOUKMAN (Daniel), Frantz Fanon : traces d’une vie exemplaire, Paris, L’Harmattan, 2016, 48 pages ;

BOUVIER (Pierre), Fanon, Paris, éditions universitaires, 1971, 129 pages ;

CANONE (Justine), «Frantz Fanon, contre le colonialisme», Sciences Humaines, 2012, n°233, pages 58-63 ;

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VERGES (Françoise), «Nègre n’est pas. Pas plus que Blanc, Frantz Fanon, esclavage, race et racisme», Actuel Marx, 2005, 2, n°38, pages 45-63 ;

ZAHAR (Renate), L’œuvre de Frantz Fanon, colonialisme et aliénation, Paris, Maspéro, 1970, 124 pages.

Paris, le 19 juillet 2017, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
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Frantz FANON (1925-1961).

Frantz FANON (1925-1961).

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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 13:05

 «Je suis entré dans la littérature comme un météore, j’en sortirai par un coup de foudre» rongé par la syphilis ainsi se confiait en novembre 1890, Guy de MAUPASSANT à José Maria de HEREDIA (1842-1905). Guy de MAUPASSANT nous a légué une contribution littéraire énormément riche et presque sans précédent. En 1880, il fait paraître «Boule de Suif» qui connaît le succès. «Ce chef-d’œuvre profondément humain lui vaudra de la gloire» avait écrit Gustave FLAUBERT. Abandonnant l’Administration, Guy de MAUPASSANT partage sa vie entre les mondanités, d'innombrables conquêtes féminines, les croisières à bord de son yacht, le «Bel-Ami» et les voyages en Corse, en Algérie, en Italie, en Angleterre et en Tunisie.  De 1880 à 1890, il a écrit en moyenne trois livres par an, des contes, des romans, des nouvelles et plus de 200 chroniques en qualité de journaliste. Puis, une maladie du cerveau s’est abattue sur lui ; à demi fou, il a erré entre Paris et la Côte-d’Azur, avant d’être interné dans une maison de santé à Paris. Destinée angoissée à la fin prématurée, il meurt à 43 ans.

Écrivain fécond et particulièrement prolifique, disciple de Gustave FLAUBERT (1821-1880), Guy de MAUPASSANT a pu trouver sa voie. «Il s’agit de regarder tout ce qu’on veut exprimer assez longtemps et avec assez d’attention pour en découvrir un aspect qui n’ait été vu et dit par personne. Il y a tout dans l’inexploré.» lui disait son maître FLAUBERT pour le soumettre à un apprentissage de la nouveauté. Guy de MAUPASSANT a reconnu sa dette à l’égard de son mentor, tant sur le plan humain qu’artistique : «Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n’en est rien resté. Le Maître lisait tout, puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait ses critiques et enfonçait en moi, peu à peu, deux ou trois principes : «Si on a une originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager ; si on n’en a pas, il faut en acquérir une». Car la littérature est un dépassement, un véritable sacrifice : l’écrivain doit savoir rejeter tout ce qui ne lui est pas propre» écrit Guy de MAUPASSANT dans «Pierre et Jean». MAUPASSANT, écrivain de la réalité, qui se situe au confluent du réalisme de FLAUBERT et du naturalisme d’Emile ZOLA (1840-1902), toujours à la recherche d'un réalisme qui donne une vision personnelle du monde sans aucune attitude moraliste, emprunte certains procédés littéraires à chacun de ces grands maîtres. Ainsi, «Boule de Suif» est tiré d’un fait divers. En effet, il s’inspire souvent de faits qui ont existé ; il les modifie et les vivifie à son expression. «Son oeil est comme une pompe qui absorbe tout, comme la main d’un voleur toujours en travail. Rien ne lui échappe ; il cueille et il ramasse sans cesse ; il cueille les mouvements, les gestes, les intentions, tout ce qui se passe et passe devant lui ; il ramasse les moindres paroles, les moindres actes, les moindres choses» écrit MAUPASSANT «Sur l’eau». A ces données brutes, il y ajoute ses émotions, ses sensations, et surtout sa grande intelligence. On dit qu’il a manqué, parfois, à MAUPASSANT la tendresse, la fantaisie et les douces illusions. En tout cas, il a appris de ses maitres trois règles : regarder, observer et disséquer du regard avant d'écrire, le conteur rejette avec force, comme eux, le romantisme ainsi que le symbolisme avec ses excès de psychologisme. FLAUBERT se sépare des réalistes en ce que ceux-ci ne s’occupent que du fait brutal, tandis qu’il trouve, lui, qu’un fait par lui-même, ne signifie rien, que ce qui importe, c’est de comprendre la cause qui a amené l’effet. Observateur privilégié de la paysannerie normande, de ses malices et de sa dureté, MAUPASSANT élargit son domaine à la société moderne tout entière, vue à travers la vie médiocre de la petite bourgeoisie des villes, mais aussi le vice qui triomphe dans les classes élevées. Le déclin de sa santé mentale, avant même l’âge de trente ans, le porte à s’intéresser aux thèmes de l'angoisse et de la folie. Passant du réalisme au fantastique, Guy de MAUPASSANT refuse les doctrines littéraires. Comptant parmi les écrivains majeurs du XIXème siècle, il se rattache à une tradition classique de mesure et d’équilibre et s'exprime dans un style limpide, sobre et moderne. «Sa langue forte, simple, naturelle, a un goût de terroir qui nous la fait aimer chèrement. Il possède les trois grandes qualités de l’écrivain français, d’abord la clarté, puis encore la clarté, et enfin la clarté. Il écrit comme un bon propriétaire normand, avec économie et joie. Madré, matois, bon enfant, assez gabeur, un peu faraud, n’ayant pas honte de sa large bonté native, attentif à cacher ce qu’il y a d’exquis dans son âme, pleine de ferme et haute raison, point rêveur, peu curieux des choses d’outre-tombe, ne croyant qu’à ce qu’il voit, ne comptant que sur qu’il touche, il est de chez nous, celui-là ; c’est un pays» écrit Anatole France sur MAUPASSANT. Conteur inégalé, Guy de MAUPASSANT est un des écrivains français les plus lus. «Cette popularité dont jouit ainsi l´écrivain auprès d'un large public à travers le monde est sans doute due à la clarté et à la vivacité de la langue dénuée de tout maniérisme et de toute vulgarité» écrit Sven KELLER. Soucieux de garder son indépendance, l´écrivain s'est toujours refusé à se lier à quelque groupe politique, religieux ou social que ce soit.

Guy de MAUPASSANT a tenté de cacher sa vie en élevant un mur entre les hommes et lui. Il ne se mettait pas en scène dans ses livres, même s’il laisser percer ses émotions. Il ne dévoilait rien de ses méthodes de travail. Il avait une conception «hautaine» du métier d’écrivain, suivant René DOUMIC. MAUPASSANT pense que l’écrivain n’appartient au public que par son œuvre, indépendamment même des origines où elle sortie. Ainsi, il n’aimait pas la divulgation de ses photographies : «Je me suis fais une loi absolue, de ne jamais publier mes portraits toutes les fois que je peux l’empêcher. Les exceptions n’ont eu lieu que par surprise. Nos œuvres appartiennent au public, pas nos visages» écrit MAUPASSANT. Nous avons de nombreuses biographies sur cet auteur, dont les «Souvenirs de Guy de MAUPASSANT» recueillis avec l’aide de sa mère ; certains médecins, trahissant le secret médical, ont même publié des ouvrages sur sa maladie. Son valet de chambre de 1883 à 1893, François TASSART a écrit ses souvenirs sur son maître. TOURGUENIEV a ramené en Russie en 1881, un exemplaire de la «Maison Tellier» à TOLTSOI qui s’enthousiasma pour MAUPASSANT : «Malgré l’inconvenance et l’insignifiance du sujet traité, je ne pus ne pas constater chez son auteur l’existence ce qu’on appelle le talent ». Pour lui, le talent de MAUPASSANT «c’est un don d’attention qui lui permettait de découvrir dans les choses et dans les manifestations de la vie, les côtés qui leur sont propres qui restent invisibles aux autres hommes. Il possédait la beauté de la forme, c’est-à-dire, il exprimait clairement, simplement et artistiquement ce qu’il voulait dire». Cependant, TOLSTOI estime que MAUPASSANT est dépourvu du «don moral», c’est-à-dire cette faculté de distinguer le Bien du Mal. Les masses populaires sont décrites comme un ramassis de demi-brutes, mues seulement par la sensualité, l’animosité et la cupidité. Il faudrait associer l’idée sociale au perfectionnement de l’individu. TOLSTOI fait remarquer que MAUPASSANT ne décrit, dans ses récits, avec sympathie que les hanches et les gorges des servantes bretonnes, et avec le dégoût de la vie des travailleurs. Mais la lecture de «Une vie» fera changer d’avis au Comte TOLSTOI «une vie est un roman de premier ordre ; non seulement c’est la meilleure œuvre de Maupassant, mais aussi c’est le meilleur roman français depuis les Misérables». MAUPASSANT semble avoir répondu, par avance, aux objections de TOLSTOI le talent n’est pas une affaire de morale. Il faut tenter des voies nouvelles «le talent provient de l’originalité, qui est une manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et de juger» dit-il dans son «Pierre et Jean».

I – Maupassant, ses influences familiales et littéraires

Guy de MAUPASSANT naquît le 5 août 1850 au Château de Miromesnil, Tourville-sur-Arques, près de Dieppe (Seine-Maritime, Normandie), qui n’appartient pas à sa famille, mais que Mme Laure de MAUPASSANT (1821-1903) avait pris en location. Il décrira ce château dans «Une vie». Guy qui n’est né ni à Fécamp, ni à Sotteville, contrairement aux affabulations. Son frère, Hervé, né le 19 mai 1856, à Grainville-Tourville, est mort, à Antibes, le 13 novembre 1889, d’une insolation. Laure LE POITTEVIN, originaire de Fécamp, avait épousé le 9 novembre 1846, à Rouen, Gustave MAUPASSANT (1821-1900) d’une ancienne famille lorraine anoblie par l’empereur François, et établie en Normandie au milieu du XVIIIème siècle. En 1669, un certain Claude de MAUPASSANT, un officier de cavalerie d’un tempérament aventureux, se fait remarquer au siège Candie, et meurt en 1700 ; il est anobli. Gustave, le père de Guy, est un agent de change. De par ses origines nobiliaires, il n’en fait pas grand cas ; il a surtout fréquenté la petite bourgeoisie. «Ces petits bourgeois reparaîtront dans son œuvre, figures disgracieuses, âmes rétrécies par les préoccupations d’une vie mesquine et difficile» dira René DOUMIC.

Les parents se séparent en 1860. «En voila un de perdu pour moi, et doublement, puis qu’il se marie d’abord et ensuite va vivre ailleurs» écrit Gustave FLAUBERT, un ami de la famille. Après ses couches, Laure de MAUPASSANT alla s’installer à ETRETAT, un village de pêcheurs devenu une station balnéaire. C’est dans ce village mondain que le jeune Guy grandit. Guy parlait couramment le patois normand et cette connaissance du langage l’a certainement aidé à pénétrer ce peuple de pêcheurs et de paysans qui lui a tant inspiré de belles œuvres. «Je suis un paysan et un vagabond fait pour les cotes et les bois, et non pour les rues» dit MAUPASSANT. Les hommes, comme la nature, notamment les prairies, les falaises, la mer se prêtaient à développer en lui des qualités littéraires. Sa mère a été l’amie d’enfance entre 1830 et 1840, de Gustave FLAUBERT ; elle jouait avec son frère, Alfred, des comédies qu’écrivait cet auteur ; ce qui lui a donné une solide culture. Elle aimait les belles lettres et tenait à ce que Guy en prit aussi le goût. La Normandie et sa mère sont ses premiers éducateurs. La plupart de ses histoires normandes qui ont si forte saveur du terroir ont été suggérées par sa mère. «J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts et ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense, à ce qu’on mange, aux usages, comme aux nourritures, aux locutions locales, aux odeurs du sol, des villages et de l’air même» écrit Guy de MAUPASSANT dans «Le Horla». Laure l’arracha à ses galets, à ses poissons, et l’envoya à Yvetot, dans une institution religieuse. Mais Guy s’ingénia à tomber à tomber malade pour ne pas quitter sa mère. Guy deviendra pensionnaire au Lycée de Rouen. Elève conscient, il fut encouragé par Louis-Hyacinthe BOUILHET (1822-1869), poète, ami et conscience critique de FLAUBERT en lui suggérant Madame Bovary à partir d’un fait divers. A cette période, il compose des poèmes corrects, mais sans grande originalité.

Alors qu’il voulait entreprendre des études de droit à Paris, à la guerre de 1870, et quand la ville fut envahie, Guy de MAUPASSANT s’enrôla et marcha contre les Prussiens. Il recueillit pendant la campagne des impressions dont il allait tirer grand profit sur le plan littéraire (Boule de Suif, Madame Fifi). «Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d’armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n’était point de la troupe, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d’une allure molle, sans drapeau, sans régiment» écrit-il dans «Boule de Suif». La paix étant rétablie, Guy de MAUPASSANT, bachelier, accepte en 1872 un emploi au Ministère de la Marine et des Colonies. Voici défiler les bureaucrates malchanceux, défiants et potiniers, courbés par la besogne ingrate, ployés sous la terreur du chef, rattachés au seul espoir d’un avancement ou d’une revalorisation salariale, produits d’une dictature du pouvoir mesquin et despotique de la hiérarchie. Pendant près d’une dizaine d’années, alors que murît sa vocation d’écrivain réaliste, il mène une vie de plaisirs, fréquente les guinguettes et le milieu des canotiers des bords de Seine. Séducteur, il multiplie les aventures féminines. En 1877, il apprend qu’il est atteint de syphilis. En 1878, il sera employé au Ministère de l’Instruction publique. Il utilise les loisirs que lui accorde l’administration et le papier qu’elle lui confie à griffonner des sonnets que corrige Gustave FLAUBERT, son mentor. «Tu ne saurais croire, comme je le (Guy) trouve charmant, intelligent, bon enfant, sensé et spirituel. Bref, sympathique ! Malgré la différence de nos âges, je le regarde comme un ami, et puis il me rappelle mon pauvre Alfred (oncle de Guy) ! J’en suis même parfois effrayé, surtout qu’il baisse la tête en récitant des vers» écrit FLAUBERT en 1873 à Laure de MAUPASSANT. L’affection que porte Guy de MAUPASSANT à Gustave FLAUBERT, en raison de cette parenté intellectuelle est très grande : «il m’avait pris le cœur d’une façon inexprimable» disait-il. Garçon expansif, jovial et bon vivant, pourtant ses écrits dégagent le pessimisme, la tristesse et le dégoût de l’humanité. Aucun symptôme n’annonçait à l’époque, de façon précoce la catastrophe où sa raison a sombré. Il n’avait ressenti aucun trouble avant la maladie et la disparition de son frère Hervé. Son roman, «Le Horla» n’est pas une première manifestation de la folie, mais une pure imagination littéraire. En revanche, «Sur l’eau» qui suivit la maladie de son frère, trahit une bonne partie de son angoisse. MAUPASSANT, après une croisière en Méditerranée, et sans prétention de raconter, dit : «J’ai vu de l’eau, du soleil, des nuages et des roches une histoire, je ne puis vous raconter autre chose, et j’ai pensé simplement, comme on pense quand les flots vous berce, vous engourdit et vous promène».

Par son génie, Guy de MAUPASSANT a administré que l’image caricaturale d’un écrivain plus physique qu’intellectuel, véhiculée par Léon BLOY, Jean LORRAIN, Léon DAUDET et Jacques-Émile BLANCHE, a perduré. «Si ce gars normand à la forte encolure, au teint fleuri de gros cidre, m’avait consulté, comme tant d’autres, je lui aurai répondu : n’écrivez pas.» disait Léon DAUDET (1867-1942). En fait, et contrairement à ces préjugés sur les journalistes qui ne pourraient pas êtres des intellectuels, Guy de MAUPASSANT avait reçu une solide culture classique et possédait une importante bibliothèque. L’écrivain journaliste est incarné dans le roman «Bel-Ami». Chez MAUPASSANT, le protagoniste, Georges Duroy, n’est plus un écrivain, c’est à peine s’il parvient à rédiger un article. Il n’a pas non plus la naïveté attachante d’un Lucien de Rubempré. Duroy est un arriviste, un froid calculateur pleinement conscient que sa gloire et sa fortune ne peuvent être acquises qu’à force de ruse, d’impostures et par des moyens peu moraux. Avant «Bel-Ami», l’écrivain devient journaliste un peu malgré lui, il est entraîné dans cette carrière et le mode de vie qui lui est associé essentiellement par souci alimentaire, l’écriture journalistique s’avérant plus lucrative que ce que peut offrir le marché de la librairie à un jeune écrivain dont le nom demeure encore inconnu de la sphère littéraire parisienne. C’est cette fonction de la presse purement orientée vers la satisfaction des besoins matériels qui a entre autres contribué à dénuer de noblesse le travail de l’écrivain-journaliste. La pratique journalistique est envisagée métaphoriquement sous l’angle de la prostitution ; l’écriture monnayée, marchandée, devenant le symbole de la perdition des talents de l’homme de Lettres.

Par ailleurs, les écrits de Maupassant sont bien ancrés dans le XIXe siècle. Le journaliste, grand reporter, a en effet porté un regard critique sur son époque qui a inspiré la majeure partie de sa production littéraire. Son oeuvre n’est pas coupée de toute référence à l’Histoire et aux littératures française et étrangères. En particulier, Guy de MAUPASSANT a entretenu une relation ambiguë avec le Moyen Âge, qui l’a fasciné dans sa jeunesse au point qu’il y fit référence dans plusieurs poèmes et qu’il le prit pour cadre d’un drame historique en vers : La trahison de la comtesse de Rhune. Écrivain confirmé, il discrédite l’époque médiévale dans ses chroniques et ses contes, la représentant comme une période pleine de légendes stupides et d’obscurantisme religieux et l’exploitant comme un repoussoir et une source de comique et de parodie. Cependant, sa poétique s’est imprégnée du Moyen Âge et ses récits courts sont héritiers du fabliau, de la farce et de la sottie.

Hommes à femmes, comme ses contemporains du XIXème siècle, MAUPASSANT s’est arrogé le droit de tout dire et de tout écrire. Dans «Notre Cœur», notre écrivain considérerait la femme «comme un objet d’utilité pour ceux qui veulent une maison bien tenue et des enfants ; comme un objet d’agrément relatif pour ceux qui cherchent des passe-temps d’amour». Si la femme n’existait pas, Guy de MAUPASSANT l’aurait inventée pour la joie d’en être victime. «Les Gustave Flaubert, Guy de Maupassant et Emile Zola ont donc peint les amours moins nobles, celles qui se paient, comme celles, capricieuses, qui n’ont d’autre but que de tromper l’ennui et le mari» écrit Chantale GINGRAS. Tout comme son maître, FLAUBERT, Guy de MAUPASSANT aimait les maisons closes ainsi que les femmes mariées. MAUPASSANT rejetait farouchement l’idée du mariage : «Plus que jamais, je me sens incapable d’aimer une femme parce que j’aimerai toujours trop les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille lèvres et mille tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de ces êtres charmants et sans importance» écrit-il à Gisèle d’ESTOC, une bisexuelle qui ne craint pas d’afficher sa part de masculinité. Misogyne avoué, il ne cachait pas son mépris pour la gent féminine. Aussi, la littérature de Guy de MAUPASSANT reflète parfaitement sa joie de vivre et la femme n’est pas mise en valeur. Aussi, MAUPASSANT n’a eu pour les femmes qu’un regard affamé. «La gourmandise et l’amour sont les deux passe-temps les plus délicieux que nous ait donnés la nature» dit-il. Ainsi dans son «Saint-Antoine», le héros est bon vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il eût plus de soixante ans. Par conséquent, les femmes sont belles à croquer. Dans «Boule de Suif», la nourriture et les plaisirs charnels sont intimement liés. L’intrigue est essentiellement bâtie sur le rapport unissant la chair à la bonne chère. La femme devient un mets que l’on consomme et le repas se voit rattaché à l’acte sexuel, soit parce qu’il sert de prélude, soit parce qu’il en constitue la mise en abyme. «J’ai mangé de la chair de femme, c’est exquis, j’en ai redemandé» écrit MAUPASSANT à Mme LECONTE du NOUY. Dans «Pierre et Jean», la plage prend des airs d’étal où l’on expose la marchandise «Cette plage n’était qu’une halle d’amour où les unes se vendaient, les autres se donnaient» écrit MAUPASSANT. La prostituée ne demande pas à être cuisinée longuement, puisqu’elle cède ses faveurs à qui veut bien délier sa bourse. Ainsi, l’officier prussien trouve Boule de Suif, belle à croquer : «la femme, une de celles appelées galantes, était célèbre pour son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif. (…). Elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge».

II – Maupassant et son réalisme,

 

La contribution littéraire de Guy de MAUPASSANT est riche et variée : «Il est le grand peintre de la grimace humaine. Il peint sans haine et sans amour, sans colère et sans pitié, les paysans avares, les matelots ivres, les filles perdues, les petits employés abêtis par le bureau et tous les humbles en qui l’humilité est sans beauté comme sans vertu» écrit Anatole FRANCE. Ainsi, le «père Milon» est un recueil est riche en «contes cruels», qui abordent les gouffres noirs de l'être humain. On y rencontre aussi des histoires comiques. Les femmes y sont décrites comme menteuses, entièrement soumises à leur physiologie, et à leur intérêt amoureux. Les deux sexes sont incapables de se comprendre, affirme Guy de MAUPASSANT, grand lecteur d’Arthur SCHOPENHAUER. Les hommes ne sont pas présentés de manière plus optimiste : brutaux, naïfs, odieux. Il y a aussi les exclus de la vie ou de la société : vieilles filles, enfants naturels, drogués, prêtres, femme défigurée, aveugle, paralytique : l'homme est cruel envers les faibles. La guerre est l'expression favorite de cette cruauté, que dénonce la nouvelle «Le Père Milon». Il a une bonne connaissance de l’âme mondaine (Pierre et Jean, Notre Cœur, Fort comme la mort). Ses héros sont de petites gens, des artisans ou ruraux, des bureaucrates ou des boutiquiers, des filles ou des rôdeurs.

 

Guy de MAUPASSANT avait participé au «Groupe Médan» qui se réunissait chez Emile ZOLA, qui, dès 1860, avait eu l’idée de réunir autour de lui quelques amis, de former une société «artistique». «Un homme qui s’est institué artiste n’a pas le droit de vivre comme les autres» disait FLAUBERT. Les six écrivains concernés (ZOLA, MAUPASSANT, HUYSMANS, CEARD, HENNIQUE, ALEXIS), inspirés par le naturalisme, n’ont en commun entre eux que «la sincérité, le culte des lettres et l’amour des lettres» écrivent Léon DEFFOUX et Emile ZAVIE. Les soirées de Médan entretenaient une fière intellectuelle, et cette excitation, pensait Guy de MAUPASSANT,  «le préparait pour comprendre, pénétrer, exprimer la vie, notre vie si tourmentée et si courte». Certains contes de MAUPASSANT ont été présents devant le Groupe de Médan.

 

Cependant, le véritable début littéraire de Guy de MAUPASSANT date d’avril 1880 quand il publie «Des Vers», avec une préface de Gustave FLAUBERT : «C’est donc vrai ? J’avais d’abord cru à une farce. Mais, non je m’incline. (…) ; La moralité dans l’art. Ce qui est beau est moral ; voila tout selon moi» écrit FLAUBERT. Dans son recueil «Au bord de l’eau», il relate une idylle réaliste et sensuelle entre un canotier et une blanchisseuse :

«J’ai pris de l’eau et je baisai ses doigts ; elle trembla

Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande

Et de thym dont son linge était tout embaumé.

Sous ma bouche ses seins avaient un goût d’amende

Comme un laurier sauvage ou le lait fumé

Qu’on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres

Elle se débattait ; mais je trouvais ses lèvres !

Ce fut un baiser long comme une éternité

Qui tendit nos deux corps dans l’immobilité».

Gustave FLAUBERT est enthousiaste pour «Boule de Suif» et dira «Cela est d’un maître. C’est bien original de conception, entièrement bien compris et d’un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la conception est forte. Bref, je suis ravi». Gustave FLAUBERT meurt le 8 mai 1880, mais son poulain a déjà prit de l’envol. Gustave FLAUBERT, avec son approche désabusée du monde, a révélé à MAUPASSANT les ridicules de la société bourgeoise contemporaine, devant lesquels l’artiste n’a d’autre choix que d’observer et de raconter, d’être celui «qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut» écrit FLAUBERT. Guy de MAUPASSANT quitte l’Administration, et comme son «Bel-Ami », on peut dire : «il se sentait dans les membres d’une vigueur surhumaine, dans l’esprit une révolution invincible et une espérance infinie». «Boule de Suif»  marque l’aboutissement d’une première période. Guy de MAUPASSANT trouve une tonalité singulière, celle du conteur. Son engagement dans la forme littéraire de la nouvelle paraît d’autant plus définitif qu’elle lui permet en fait de recycler une part essentielle de ce qu’il a appris dans ses essais poétiques et au théâtre. L’écrivain désormais renonce à ajuster des rimes et des strophes, à construire des pièces.  Mais il développe un accent lyrique dans la description des paysages, il cisèle des dialogues et fonde la fiction romanesque sur une succession de courtes scènes.

Guy de MAUPASSANT a écrit 6 romans qui ont marqué la littérature française (Une vie, 1883 ; Bel-Ami, 1886 ; Mont-Oriol, 1887 ; Pierre et Jean, 1888 ; Fort comme la mort, 1889 ; Notre cœur, 1890). Dans «une vie», sans doute un de ses meilleurs romans, MAUPASSANT relate une vie détruite, la vie d’une femme innocente et charmante, et détruite par sa sensualité et sa beauté qui suscite la convoitise. Le fiancé trompe et abuse de la jeune fille en idéalisant le discours le plus grossier. Dans sa contribution littéraire, Guy de MAUPASSANT se passionne pour la petite bourgeoisie d’employés, ces gens médiocres et bornés, dévorés par la convoitise et l’héritage. Les héros de MAUPASSANT, petits bourgeois, paysans, fêtards ou gens du monde, manquent complètement de ressort. La psychologie de l’auteur fouille dans nos pauvres désirs, nos mesquines aspirations. Dans son roman majestueux «Une vie», et composé de 14 chapitres, il relate les rêves et les désillusions de Jeanne, la fille d'un baron  qui n'a longtemps imaginé sa vie qu'au travers du prisme idéalisant de ses rêves. A 17 ans, Jeanne quitte le couvent de Rouen où elle est rentrée à l’âge de 12 ans et regagne en compagnie de son père et sa mère, le château des Peuples, sur la côte normande, près  d’Yport, l’ancienne propriété familiale où elle a passé son enfance. Un soir, un pêcheur travaillant pour le baron propose à Jeanne et à Julien une promenade en mer jusqu’à Etretat. Pour la première fois, Jeanne et le vicomte échangent des propos intimes. Le soir, Jeanne repense à cette journée et aux sensations nouvelles qu’elle a connues au contact du vicomte. Elle se prend à rêver au jeune homme. La nuit de noces offre à Jeanne ses premières désillusions. Julien la possède avec brutalité puis s’endort grossièrement. Jeanne, elle, médite seule, choquée et désenchanté. a vie de Jeanne est monotone. Elle s’ennuie et se dit que le bonheur tant désiré est déjà du passé. Julien décide d'abandonner le lit conjugal. Jeanne le regarde maintenant comme un étranger. Il règne en despote et se montre perfide, avare et vaniteux. Jeanne qui attend un enfant découvre que son mari la trompe avec la domestique et tente de se suicider. Les amants se suicident et Jeanne, ruinée, est contrainte de vendre le château.

Pour son second roman, «Bel-Ami», paru en 1885, MAUPASSANT brosse cette figure d’homme sans scrupules, ces arrivistes heureux sur terre, brillants et bruyants, mais il nous montre aussi, sous leur sourire imposé, la grimace de l’inquiétude, l’angoisse de voir s’écrouler la façade derrière laquelle ils dissimulent la misère de leur existence de luttes et de mensonges. «Bel-Ami» est publié d’abord sous forme de feuilleton dans «Le Gil-Blas», et MAUPASSANT paraissait au début pessimiste pour son succès : «Ce livre m’a empêché d’aller à Etretat, car je me remue beaucoup pour en activer la vente, mais sans grand succès. La mort de Victor Hugo lui a porté un coup terrible» dit-il dans une lettre de juillet 1885 à sa mère. Pour certains journalistes qui se sont sentis visés «Bel-Ami» est un roman «répugnant» ou «un océan de boue». D’autres critiques sont plus enthousiastes : «Guy de Maupassant est un artiste, et son roman, une œuvre d’art». «Bel-Ami, c’est moi» avait lancé à la cantonade, MAUPASSANT, romancier de soi-même. MAUPASSANT face aux critiques s’explique sur son héros «Ce n’est pas la vocation (de journaliste) qui l’a poussé. J’ai soin de dire qu’il ne sait rien, qu’il est simplement affamé d’argent et privé de conscience. (…). La presse est une sorte d’immense République qui s’étend de tous les côtés, où l’on trouve de tout, où on peut tout faire, où il est facile d’être un honnête homme que d’être un fripon. (…). Il n’a aucun talent. C’est par les femmes seuls qu’il arrive». Ce roman brillant et animé brosse ses premières années de vie parisienne et littéraire, le jeu des ambitions discrètes et des convoitises brutales. A la croisée du réalisme et du naturalisme, «Bel-Ami», le parcours du héros de ce roman, Duroy, dans le milieu du journalisme, de la politique et des affaires, est fidèle au contexte littéraire, historique et culturel du XIXème siècle. Les deux thèmes fondamentaux du roman sont le comportement prédateur de Duroy à l’égard des femmes qui semblent toutes succomber à son charme, et sa préoccupation principale est la réussite par l’argent. Le héros utilise les femmes pour son plaisir et sa réussite. C’est un être sans morale, un être de désir, encore et toujours. «Tout ce qui est bon a péri et périt dans notre société qu’elle est débauchée, insensée et horrible» dit-il. Guy de MAUPASSANT définit son esthétique, fondée sur une observation minutieuse qui ne refuse cependant pas une interprétation personnelle : «Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même» dit-il. «Le but du romancier n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des choses» dit MAUPASSANT.

Guy de MAUPASSANT est un conteur hors pair : «Nous avons cru plus juste de le considérer surtout comme un conteur. (…) Les qualités que nous reconnaissons au faiseur de roman se retrouvent chez le nouvellier, il en est d’autres, inhérentes à cette forme raccourcie et intensifiée de la fiction que Maupassant posséda à un degré exceptionnel ; en sort que cet art particulier multiplie les aspects de son talent. On peut dire en résumé, que la clarté et la force, la simplicité et le naturel, la sobriété et la netteté, l’originalité et la saveur de terroir, l’intelligence ironique et pittoresque des choses, la brièveté, l’impersonnalité et la précision narrative, et enfin l’art serré et savant de la composition donnent à ses récits quelque chose de définitif et d’achevé qui est le propre de l’art de conter» dit Eugène GILBERT. Il a écrit plus de trois cents contes qu'il réunit en une quinzaine de recueils (la Maison Tellier, 1881 ; les Contes de la bécasse, 1883 ; Miss Harriet, 1884 ; la Petite Roque, 1886). Ainsi, dans les «Contes de la bécasse» il raconte l’histoire d’un vieux baron, roi des chasseurs, devenu infirme, il ne pouvait plus que tirer des pigeons de sa fenêtre. Le reste du temps, il lisait. Mais, homme aimable, devenu lettré, il adorait les contes, les petits contes polissons que lui racontait ses visiteurs. Chaque année lors de la saison des chasses, il réunit ses amis et met sur le col d'une bouteille un tourniquet sur lequel il ajoute le crâne d'une bécasse, en faisant pivoter la bouteille, le bec de l'oiseau désigne un de ses amis qui doit raconter une histoire, un «conte de la bécasse». La «Maison Tellier» rendit encore plus célèbre MAUPASSANT. Il y a ainsi, dans la carrière de tous les grands écrivains, un chef-d’œuvre qui les révèle tout à coup. Sans doute «La Maison Tellier» n’est pas un livre pour les âmes prudes, et le sujet en est scabreux, mais c’est une étude poignante et profondément humaine, écrite avec toute la  finesse et la beauté du langage français. Madame Tellier, appelée Madame dans le texte, est une veuve sans enfants qui a hérité de la maison de prostitution qui porte son nom, qu’elle dirige sans aucune honte : «Elle avait accepté cette profession absolument comme elle serait devenue modiste ou lingère». Elle a su donner un air respectable à son établissement et fait régner la paix entre les pensionnaires grâce à «sa sagesse conciliante et à son intarissable bonne humeur». Malgré son physique avenant, elle refuse toutes les propositions masculines. Dans «Miss Harriet», c’est histoire de l'amour tragique d'une anglaise échouée on ne sait pourquoi dans un bourg de Normandie où elle fait de longues promenades, et témoigne de son amour pour Dieu et pour la nature. Des 12 contes de Maupassant surgit un pays, la Normandie de son adolescence. "Ces coins du monde délicieux qui ont pour ses yeux un charme sensuel" sont les falaises du Pays de Caux, la jetée du port du Havre, un lever de soleil éclatant sur la mer, les rives de la Seine. Ces paysages sont animés : paysans, bourgeois, fonctionnaires y vivent et meurent de trop aimer ou d'être mal aimés. Ils traînent comme des boulets leurs regrets ou leur avarice. L'égoïsme est roi. Le peintre en admiration devant BENOUVILLE ne s'aperçoit pas de l'amour qui mine le cœur de Miss Harriet. On renvoie le beau Maze, quand on a obtenu de lui ce que l'on voulait : un enfant, pour hériter. Chaque conte est un drame. L'issue n'est pas toujours malheureuse, mais la conscience de chacun a été mise à nu avec l'ironie et la lucidité des grands conteurs.

 

Les écrits de Guy de MAUPASSANT témoignent d’un imaginaire historique, celui de la guerre franco-prussienne de 1870. Avec une dose d’ironie, on désigne l’ennemi à tuer. MAUPASSANT met en scène «des identités hybrides où se mêlent qualités et défauts des dominés et des dominants, le romancier va en effet quitter l’échiquier ethnique et dépasser la question des identités nationales pour s’attaquer non pas aux Allemands ou aux Français en particulier, mais à la nature humaine en général et à sa propension à la barbarie» écrit, Véronique CNOKAERT. Boule de suif et Saint-Antoine, représentent respectivement une bourgeoisie et une paysannerie françaises pleutres et soumises, ces classes sociales n’épousant pas le patriotisme français de l’époque. «Boule de Suif», une histoire authentique, raconte la mésaventure de quelques citoyens normands décidés à se rendre au Havre et retenus contre leur gré dans une auberge lors d’une halte par un officier allemand qui leur interdit de partir aussi longtemps que Boule de suif, prostituée de son état, refuse de se donner à lui. Boule de suif ait mis de côté sa «résistance indignée» et qu’elle ait cédé, pour libérer ses compatriotes, aux avances sexuelles de l’officier assimilables à un viol, la glorification promise n’arrivera pas et la jeune femme se verra, par l’ensemble des protagonistes, rejetée et ignorée comme «une chose malpropre et inutile». À leurs yeux, la jeune femme est deux fois coupable : d’une part, d’être prostituée et d’autre part, de s’être «salie» au contact de l’ennemi. La nouvelle «Saint-Antoine» met en scène un paysan prénommé Antoine qui, pour mieux prouver son opposition à l’occupation prussienne, considère, avec tout le village d’ailleurs, le jeune soldat prussien qui loge chez lui comme un cochon, et s’autorise ce faisant à le gaver, transformant par le fait même le militaire en «bête à tuer». La cohabitation entre Antoine et le Prussien se termine le jour où, à la suite du refus du jeune Prussien de manger davantage, s’engage une lutte entre les deux hommes, au terme de laquelle le paysan assassine le soldat. Par peur des représailles, Antoine cache son crime, mais alors que jusque-là il faisait figure de résistant, sa crainte de la mort le transforme en ennemi de la nation puisqu’il laissera un innocent, «un vieux gendarme en retraite», se faire fusiller à sa place.

 

Ami d’Emile ZOLA et disciple de Gustave FLAUBERT, Guy de MAUPASSANT fait partie de l’école naturaliste et réaliste. Son récit se fait remarquer par la profondeur de l’analyse, la vérité des caractères, pris sur le vif de la nature, l’originalité de la forme qui la distinguait des autres nouvelles. Il avait une connaissance du cœur humain hautaine et impitoyable. «Le trait dominant et le plus précieux du talent de Guy de MAUPASSANT, la personnalité, surtout, s’est manifestée de suite, dès ce début et a aussitôt été apprécié du public. Une connaissance du cœur humain empreinte d’une étonnante maturité, du cœur humain avec ses bassesses, son égoïsme, ses faiblesses,  rayonnait déjà dans le premier récit du jeune auteur (Boule de Suif)», écrit Stanislas RZEWUSKI. Ainsi, dans son roman, «Une vie», l’héroïne, Jeanine de Vaux, vient de finir ses études dans un pensionnat : elle revient chez ses parents, des propriétaires normands de la moyenne bourgeoisie. Son âme est remplie des roses espoirs de la jeunesse. Comme un oiseau échappé à la cage, Jeanine aspire à la vie, à l’action, au printemps souriant du monde. Mais elle est animée de passions si vraies, si pathétiques et déchirantes que ses rêves sont menacés. Dans certaines nouvelles, comme «Madame Tellier», Guy de MAUPASSANT utilise la même technique littéraire : il prend la créature la plus déchue moralement ou matériellement ; il esquisse toute l’horreur de sa chute ; et, puis, en elle, il découvre quelque chose de plus pur, quelque chose qui fait grandir l’âme humaine. Jeanine, dans «une vie» est fille de gens ruinés, mais d’une condition matérielle encore assez indépendante, de gens excellents, mais nuls au point de vue moral. Elle se marie avec un voisin qu’elle connaît fort peu. Mais tout n’est que bigotisme, égoïsme et étroitesse d’esprit.

 

 

III – Maupassant et son pessimisme

Les livres de MAUPASSANT sont le reflet de sa vie. Lorsqu’on parcourt l’œuvre de MAUPASSANT on est saisi par un sentiment d’effroi, d’angoisse ou par cette peur irrationnelle. «J’ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste. D’où ces influences mystérieuses qui changent en découragement notre bonheur et notre confiance en détresse. On dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux. Je m’éveille plein de gaité, avec des envies de chanter dans la gorge. Pourquoi ? Je descends le long de l’eau, et soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait chez moi» «dit-il dans «Le Horla».  MAUPASSANT a vu la peur ; il l’a bien comprise et intégrée dans sa fantaisie d’artiste, avec un talent d’observateur génial. Mais cette brillante prestation sur la peur est aussi de l’évolution de sa vie pathologique de l’écrivain que sa contribution littéraire reflète. En effet, toute l’œuvre de cet auteur est dominée par la hantise de la mort. Derrière tout ce qu’on regarde, c’est la Mort qu’on aperçoit. «Si on y songeait, si on n’était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fou» écrit-il dans «Fort comme la mort». L’angoisse de la mort s’impose finalement comme un thème dominant et qui résume les autres, de la hantise du vice féminin à la piété pour les êtres faibles (Miss Harriet, 1884), de la fascination de la débauche à la dénonciation de l’hypocrisie (Bel-Ami). Ses personnages partagent le goût de la solitude et de la nuit et apparaissent comme des sages désenchantés et sereins que l'angoisse va lentement ravager. Mais ce pessimisme est aussi un appel à la vie, pour rendre le monde meilleur. Ayant suivi les cours de Jean-Martin CHARCOT, Guy de MAUPASSANT étudie si bien les diverses aberrations de l'esprit qu'on dira qu'il brosse dans ses contes un tableau complet de nosographie psychiatrique. Guy de MAUPASSANT admet que la volonté des hommes se plie à une fatalité qui lui est supérieure, suivant le principe d’une illusion universelle. Il a repris à son compte la doctrine du pessimisme formulée par Arthur SCHOPENHAUER, dans son ouvrage majeur, «Le monde comme volonté et représentation». Dans une nouvelle (Auprès d’un mort, 1883), l’écrivain raconte une veille imaginaire auprès du cadavre du philosophe allemand : «Il a renversé les croyances, les espoirs, les poésies, les chimères, détruit les aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué l’amour, abattu le culte idéal de la femme, crevé les illusions des cœurs, accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite». Le sentiment du néant, s’il naît chez MAUPASSANT d’une déception infligée par les autres et l’univers extérieur, se retourne finalement contre celui qui l’éprouve. La solitude conduit le personnage principal du «Horla» à douter de sa propre existence, suivant un processus de dédoublement dont l’écrivain peut avoir observé les progrès sur lui-même «J’ai envoyé aujourd’hui le manuscrit du Horla (…). Vous verrez que tous les journaux publieront que je suis fou. A leur ais, ma foi, je suis saint s’esprit, et je savais bien ce que je faisais. C’est une œuvre d’imagination qui frappera le lecteur et lui fera passer plus d’un frisson dans le dos, car c’est étrange» dit MAUPASSANT à François TASSART, son valet de chambre.

Les angoisses de Guy de MAUPASSANT sont cependant bien réelles. «Né avec la plus admirable organisation qui fût, pour penser, aimer, agir, dans le sens de ce que nous appelons (..) l’Idéal, Maupassant aurait pu être heureux. Mais la maladie est intervenue. Congénitale ou adventice, elle a faussé les touches délicates de ce puissant clavier cérébral qui était le sien. Elle a assombri son âme, en troublant sa vie» écrit Léon GESTUCCI. Souffrant de migraines nerveuses et de la syphilis, abusant de l'éther pour combattre ses maux de tête, l'écrivain alterne périodes de grande fatigue et dépressions. À partir de 1891, il cesse d'écrire, en proie à des hallucinations visuelles qui le conduisent à la folie. Tentant de se trancher la gorge dans la nuit du 1er au 2 janvier 1892, il meurt le 6 juillet 1893 de paralysie générale, après avoir été interné dans la clinique du docteur Emile BLANCHE, à Passy, maintenant rattaché à Paris 16ème. Il repose au cimetière de Montparnasse, à 26ème division, à Paris.

Ne sachant plus où est-ce qu’il habite, Guy de MAUPASSANT s’interroge dans son «Bel-Ami» : A quoi se rattacher ? Vers qui jeter des cris de détresse ? Il invoque MONTESQUIEU : «Toutes nos croyances ne viennent que des conditions d’existence où nous nous trouvons depuis le simple préjugé mondain jusqu’à ce que nous appelons «les Vérités Eternelles ». Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. (…). Rien n’est vrai, rien n’est sûr. Et encore nous n’avons pour observer ces instruments trompeurs, qu’un point insignifiant dans l’espace, sans notion de tout ce qui l’entoure, et qu’au moment insaisissable dans la durée sans soupçon de ce que fut ou de ce qui sera ! Et penser qu’un être humain, si songeur, si tourmenté, n’est qu’un imperceptible grain de la poussière de vie semée sur notre petite terre qui n’est elle-même qu’un grain dans la poussière des mondes». A sa question à quoi pouvons-nous croire ? MAUPASSANT répond : «Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs promesses égoïstes, monstrueusement bêtes. La mort seule est certaine».

Emile ZOLA, ayant connu en 1874, Guy de MAUPASSANT chez FLAUBERT, vantera sur sa tombe «la santé triomphante» de son oeuvre et de rajouter : «Et, dans la suite des temps, ceux qui ne le connaîtront que par ses œuvres l'aimeront pour l'éternel chant d'amour qu'il a chanté à la vie».

Bibliographie très sélective

1 – Contributions de Guy de Maupassant

MAUPASSANT (Guy) de, Au soleil, Paris, Victor-Havard, 1884, 297 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Bel-Ami, Paris, Louis Conard, 1885 et 1910, 587 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Boule de suif, composition de François Thévenot, gravures sur bois de A. Romagnol, Paris, Armand Magnier, 1897, 110 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Clair de lune, Paris, éditions Monnier, 1884, 117 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Contes choisis, illustrations G. Jeanniot, Paris, Librairie Illustrée, 1886, 278 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Contes de la bécasse, Paris, Victor-Havard, 1894, 298 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Contes du jour et de la nuit, illustration P. Cousturier, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, Non daté, 354 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Des Vers, préface de Gustave Flaubert, Paris, Victor-Havard, 1884, 214 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Etudes sur Gustave Flaubert, Paris, éditeur non indiqué, 1900, 64 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Fort comme la mort, Paris, Paul Ollendorff, 1889, 353 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, L’inutile beauté, Paris, Victor-Havard, 1890, 338 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, La main gauche, Paris, Paul Ollendorff, 1889, 315 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, La maison Tellier, Paris, Victor-Havard, 1881, 308 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, La vie errante, Paris, Paul Ollendorff, 1890, 233 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le colporteur, Paris, Paul Ollendorff, 1900, 344 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le Horla, Paris, Paul Ollendorff, 1887, 354 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le père Milon et autres histoires, bibliothèque électronique du Canada, 2011, 191 pages et Paris, Gallimard, Folio, 2003, 240 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Le rosier de Madame Husson, Paris, Librairie Moderne, 1888, 312 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Les dimanches d’un bourgeois de Paris, dessins Géo Dupuis, gravures en bois de G. Lemoine, Paris, Société d’études Littéraires et Artistiques, Paul Ollendorf, 1901, 188 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Les sœurs Rondoli, illustrations René Lelong, gravures en bois de G. Lemoine, Paris, Société d’éditions Littéraires et Artistiques, Paul Ollendorff, 1904, 304 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Mademoiselle Fifi, nouveaux contes, Paris, Paul Ollendorff, 1898, 314 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Miss Harriet, Paris, Victor-Havard, 1884, 348 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Monsieur Parent, Paris, Paul Ollendorff, 1886, 315 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Mont-Oriol, Paris, Victor-Havard, 1887, 359 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Notre Coeur, Paris, Louis Conard, 1890, 311 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Petite Roque, la peur, les caresses, Paris, Louis Conard, 1886, 288 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Pierre et Jean, Paris, Paul Ollendorff, 1888, 275 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Sur l’eau, Paris, Paul Ollendorff, 1904, 240 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Toine, Le père Judas, Paris, Louis Conard, 1888, 279 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Une vie, Paris, Victor-Havard, 1883, 337 pages ;

MAUPASSANT (Guy) de, Yvette, Paris, Victor-Havard, 1885, 291 pages.

2– Critiques de Guy de Maupassant

ALBALAT (Antoine), Souvenirs de la vie littéraire, Paris, G. CRES, 1924, 234 pages, spéc 183-193 ;

ANATOLE (France), La vie littéraire, Paris, Calmann-Lévy, non daté, 372 pages, spéc. pages 47-58 ;

BENHAMOU (Noëlle), «Le Moyen-Age dans l’œuvre de Guy de Maupassant, histoire, légende, poétique», Etudes Littéraires, 2006, vol 37, n°2, 133-149 pages ;

BOREL (Pierre), FONTAINE (Léon), Le destin tragique de Guy de Maupassant (la trahison de la Comtesse de Rhune, pièce en 3 actes), Paris, éditions de France, 1927, 212 pages ;

BURY (Mariane), La poétique de Maupassant, Paris, S.E.D.E.S. (Littérature), 1994, 304 pages ;

CLOUZET (Gabriel), «Guy de Maupassant», Portrait d’Hier, 15 novembre 1910, n°41, pages 130-160 ;

CNOKAERT (Véronique), «Portrait de l’ennemi : le Prussien, la prostituée et le cochon», Etudes Françaises, 2013, vol 49, n°3, pages 33-46 ;

COUTURE (Maude), «L’écrivain journaliste au XIXème siècle : un être duel», Québec Français, 2012, 166, pages 22-24 ;

DEFFOUX (Léon), ZAVIE (Emile), Le groupe de Médan, suivi de deux essais sur le naturalisme, Paris, Payot, 1920, 310 pages, spéc «Guy de Maupassant, romancier de soi-même», pages  51-76 ;

DOUMIC (René), Portraits d’écrivains, Paris, Perrin, 1909, 316 pages, spéc pages 44-83 ;

FLAUBERT (Gustave), Correspondances (1877-1880), Paris, Le Club de l’Honnête Homme, 1975, 588 pages (correspondances avec Laure et Guy de Maupassant) ;

GICQUEL (Alain-Claude), Maupassant, tel un météore, Paris, Le Castor Astral, 1993, 265 pages ;

GILBERT (Eugène), Le roman en France pendant le XIXème siècle, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1900, 470 pages, spéc pages 437-442 ;

GILLE (Philippe), La bataille littéraire, Paris, Victor-Havard, 1894, 349 pages, spéc. sur Maupassant pages 1-10 ;

GINGRAS (Chantale), «Bonne table, bonne chair, Guy de Maupassant et l’appétit sexuel»Québec Français, 2002, 126, pages 43-47 ;

GISTUCY (Léon), Le pessimisme de Maupassant, Lyon, L’office Social, 1909, 35 pages ;

GRANGIER (Louis), L’œuvre de Maupassant, Paris, G. Camproger, 1893, 46 pages ;

HERMANT (Abel), Essai de critiques, Paris, Bernard Grasset, 1913, 404 pages ;

HOLLIER (Robert, Docteur), La peur et les états qui s’y rattachent dans l’œuvre de Maupassant, Lyon, Imprimeries Réunies, 1912, 90 pages ;

KELLER (Sven), Maupassant, un météore dans le ciel littéraire de l’époque, Paris, Publibook, 2012, 246 pages ;

LACASSAGNE (Zacharie, docteur), La folie de Maupassant, Toulouse, Gimet-Pisseau, 1907, 52 pages ;

LEROY-JAY (Hubert), Guy de Maupassant, mon cousin, éditions Bertout, La Mémoire Normande, 1993, 77 pages ;

LUMBROSO (Albert) Comte de, Souvenirs sur Maupassant, Rome, Bocca Frères, 1905, 708 pages ;

MEYNIAL (Edouard), La vie et l’œuvre de Guy de Maupassant, Paris, 1906, société du Mercure de France, 312 pages ;

MILLET (Claude) «Le légendaire dans l’oeuvre de Maupassant», Études normandes, 1994, 43ème année, n°2, pages 82-90 ;

NEVEUX (Pol), Guy de Maupassant, étude, Paris, Louis Conard, 1908, 92 pages ;

NORMANDY (Guy),  Une anthologie de l’oeuvre de Guy de Maupassant : étude bio-bibliographique, anecdotique, critique et documentaire, Paris, non daté, Albert Mericant, 187 pages ;

PILLET (Maurice, le docteur), Le mal de Guy de Maupassant, Paris, Lyon, Librairie, médicale, scientifique et industrielle, 1911, 206 pages ;

RZEWUSKI (Stanislas), Etudes littéraires, Paris, Librairie de la Revue Indépendante, 1888, 285 pages, spéc 195-285 ;

TASSART (François), Souvenirs sur Guy de Maupassant, de François, son valet de chambre (1883-1893), Paris, Plon-Nourrit, 1911, 314 pages ;

TOLSTOI (Léon), Zola, Dumas, Maupassant, traduction E. Halperine-Kaminsky, Paris, Léon Chailley, 252 pages, spéc pages 93-168.

Paris, le 14 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

«Guy de MAUPASSANT (1850-1893), conteur, écrivain réaliste et pessimiste, grand peintre de la grimace humaine», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 19:46

Les 18 et 19 décembre 1964, les cendres de Jean MOULIN sont transférées au Panthéon et André MALRAUX l'intronise comme héros éponyme de la Résistance. Jean MOULIN, arrêté par Klaus BARBIE, à Caluire, le 21 juin 1943, meurt de ses tortures qu’il a subies le 8 juillet 1943. Chef respecté, il est mort en martyre sans avoir parlé «Max (nom de résistant de Jean Moulin), pur et bon compagnon de ceux qui n’avaient foi qu’en la France, a su mourir héroïquement, pour elle» écrira le général de GAULLE. Il a accepté de mourir pour une grande et belle idée de la France. En ne parlant pas sous la torture, il a racheté les lâchetés et trahisons de nombreux Français pendant cette période noire de notre Histoire qu'a été l'Occupation. «Que ce pays de liberté et de justice sache qu’il est urgent que le sens du devoir civique l’emporte sur l’esprit de parti» écrit Laure MOULIN. Le cercueil est d’abord transféré au Panthéon, de GAULLE honore son représentant en France en 1942 et 1943 ; cet homme de gauche, républicain et grand serviteur de l’Etat. Le cercueil est veillé. André MALRAUX prononce son célèbre discours conclu par le Chant des Partisans. André MALRAUX a immortalisé Jean MOULIN et en a fait un héros mythique et inaccessible, mais a libéré en même temps des énergies destructrices.  «Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Jean Moulin avec ton terrible cortège.  Avec ceux qui sont morts dans les caves, sans avoir parlé, comme toi ; et, même, ce qui est peut-être le plus atroce, en ayant parlé, avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombés sous les crosses. (…). Aujourd’hui, jeunesse puisse-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ces lèvres qui n’ont jamais parlé ; ce jour-là elle était le visage de la France» dit MALRAUX. Dans un contexte de rassemblement après la guerre d’Algérie et de pré-campagne électorale, le général de GAULLE voulait se souvenir du combat de la Résistance contre l’oppresseur nazie. Le nom de Jean MOULIN restera à jamais vivant malgré un long procès en diffamation, qui tente de détrôner le héros. Avec plus de 300 établissements scolaires portant son nom, des centaines de plaques et des monuments, le souvenir de Jean MOULIN demeure.

I – Jean MOULIN, une jeunesse méridionale et républicaine

Jean MOULIN est le 20 juin 1899 à Béziers, dans le département de l’Hérault. Son père Antoine-Emile MOULIN (1857-1938) dit Antonin, y enseigne les lettres classiques, puis l’histoire au lycée Henri IV. Radical-socialiste, dreyfusard, fondateur de la société biterroise des droits de l’homme et membre du Grand Orient de France, Antoine MOULIN est un élu local (conseiller municipal et adjoint au maire de Béziers, puis conseiller général en 1913). Antonin défend les valeurs d’égalité entre tous les citoyens et de solidarité envers les plus démunis face à une monarchie jugée élitiste et dépassée. L’énergie que le père de famille met à diffuser ses idées lors des réunions publiques pour le compte du parti républicain radical et radical-socialiste a pour ses enfants valeur d’exemple. «Je porte en moi un atavisme républicain, que m’ont transmis, à défaut d’autre héritage, ceux des miens, qui dans la plus grande dignité, m’ont précédé dans la vie publique. Je n’oublierai pas que mon arrière grand-père paternel était (en 1851) traîné en prison par les sbires du prince-président, pour avoir protesté avec indignation contre l’infâme coup de force» dit Jean MOULIN. Sa famille, originaire de Saint-Andiol, près d’Avignon, (Bouches-du-Rhône), est liée au poète Frédéric MISTRAL (1830-1914), défenseur de la culture et de la langue provençales.

C’est la maman, Blanche PEGUE (1867-1947), qui gère le foyer, s’occupant des comptes, des travaux de ménage et des séjours réguliers dans son village natal de Saint-Andiol.

Dernier d’une famille de quatre enfants, doué pour le dessin, Jean s’inscrit en 1917 à la faculté de droit de Montpellier et entre au cabinet du Préfet de l’Hérault pour financer ses études. Mobilisé le 17 avril 1918, il reprendra ses études en 1919 ainsi que le cabinet préfectoral. Jean MOULIN devient en mars 1922, chef de cabinet du préfet de Savoie, à Chambéry. Il est nommé sous-préfet, le 25 octobre 1925, à Albertville. Passionné de montagne et attaché aux valeurs républicaines, il se lie d’amitié avec Pierre COT (1895-1977), radical-socialiste et député en 1928 de Savoie. Les deux hommes partagent des idées communes, celles du parti radical-socialiste, lequel mené à partir de 1931 par Édouard Herriot, connaît alors son apogée ; cheval de bataille de la formation, la défense d’une République loin des extrêmes révolutionnaires ou réactionnaires correspond aussi à la culture politique de Jean MOULIN.

Le 27 septembre 1926, il épouse Nelly CERRUTY, fille d’un trésorier-payeur général, mais l’union se solde par un échec. Le jeune homme, après l’échec d’une première union, ne s’est pas remarié ni même remis en ménage, s’affranchissant par là des conventions en usage dans son milieu professionnel : il utilise cette grande liberté de mouvements pour passer du temps avec ses proches et s’adonner à ses différentes passions artistiques. Profitant de sa position financière avantageuse, Jean MOULIN entreprend également, au cours de la même période, de devenir collectionneur d’art.

Jean MOULIN demande sa mutation en 1930, à Châteaulin, dans le Finistère. Il se lie d’amitié avec Max JACOB (1876-1944, poète moderniste et romancier, originaire de Quimper) et découvre la poésie de Tristan CORBIERE (1845-1875).

Entre 1932 et 1938, Jean MOULIN occupe des postes plus politiques, tour à tour comme chef-adjoint du cabinet de Pierre COT, sous-secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, puis comme chef de cabinet du ministre de l’Air et du ministre du commerce et de l’industrie. En raison de l’instabilité ministérielle, il retrouve son poste à la sous-préfecture à Châteaulin, puis il est affecté à Thonon-les-Bains, mais il est rappelé par Pierre COT au  ministère de l’Air. Il est promu Secrétaire général de la Préfecture de la Somme en juillet 1934. Le gouvernement du Front populaire lui confie le poste de préfet de l’Aveyron, le 26 janvier 1937. Paul RAMADIER (1888-1961) qui, en tant que député du département, est amené à le fréquenter tout au long de l’année 1938 à Rodez évoque alors une personnalité «pour qui l’administration était un gouvernement  des hommes qui cherchait toujours le chemin de la raison et le chemin du cœur».

Jean MOULIN rejoint Chartres, comme Préfet de l’Eure-et-Loir, le 21 janvier 1939.

II – Jean MOULIN, lutter pour la dignité humaine et résister

Le parcours de Jean MOULIN pose la question de l'engagement résistant. Pourquoi lui et pas les autres ?

«Fervent défenseur des idées républicaines, amoureux des libertés, ennemi de toute dictature, Jean Moulin fait preuve partout de tact, d’impartialité et de hauteur de vues […] Étonnamment jeune d’allure et de manières, artiste et homme d’action, aimant la vie et ne craignant pas la mort, il cachait son énergie sous une souriante séduction», tel est, selon Frédéric MANHES (1889-1959), l’un de ses amis proches, le préfet d’Eure-et-Loir Jean MOULIN au moment où la guerre éclate.

Le 17 juin 1940. Chartres, submergée par la foule des réfugiés du Nord, s’est simultanément vidée de ses propres habitants. Quelques unités combattantes en retraite la traversent encore, bientôt suivies par les premiers détachements de la Wehrmacht. Resté à peu près seul à son poste, le jeune préfet est convoqué par le vainqueur, qui veut le contraindre à signer un document mensonger portant atteinte à l’honneur de l’armée française. Les Allemands accusent, à tort, des Tirailleurs Sénégalais de s’être livrés à des massacres et des viols.  Jean MOULIN refuse de signer ce document et évoque cette période

Il est battu et emprisonné. Il refuse et il tente de se suicider en se tranchant la gorge. Il est soigné et libéré. Jean MOULIN, à qui le Ministère de l’Intérieur venait à deux reprises de refuser l›engagement dans l’Armée française, vient d’entrer en résistance par un acte isolé. Quelques jours plus tard, celui qui est encore officiellement le préfet de Chartres porte une écharpe pour dissimuler ses blessures au soldat chargé de le photographier aux côtés du major von Gütlingen. C’est depuis le Sud de la France, où il trouve refuge après sa révocation par Vichy en novembre 1940, que Jean MOULIN racontera par la suite, dans un style sobre et détaillé, son premier combat.

Jean MOULIN est révoqué le 2 novembre 1940, car le gouvernement de Vichy n’a pas confiance en lui à cause de ses idées de partisan du Front Populaire. «Je vous ai estimé comme Français, vous m’avez estimé comme officier allemand, chacun de nous devait servir sa patrie»  dit le Major Allemand. Jean MOULIN décide alors de continuer la lutte dans la Résistance. Il s’installe dans la propriété familiale à Saint-Andiol et se déclare agriculteur. Avant de quitter Chartres, il se fait délivrer une fausse pièce d’identité au nom de Joseph MERCIER afin de poursuivre ses activités de résistance dans la clandestinité.

En 1941, Jean MOULIN se rend à Londres. Le général de Gaulle lui demande d’unifier tous les mouvements de la Résistance du pays. Le 2 janvier 1942, il est parachuté en Provence, dans la nuit, pour accomplir la mission d’unification des réseaux de la Résistance, sous les ordres du général de Gaulle. En un an, il parviendra à unifier les trois principaux mouvements de Résistance français. Il fonde ainsi «le MUR», Mouvements Unis de la Résistance. Mais ce n’est pas chose facile car ces mouvements ont l’habitude de décider eux-mêmes de ce qu’ils font et n’apprécient pas d’être commandés par un chef.

En mai 1943, il met en place une entité politique qui représente chaque mouvement : c’est le Conseil National de la Résistance (le C.N.R.) ; cela renforce la Résistance française. Il y a toujours de nombreux conflits entre les différents mouvements mais Jean MOULIN.

Le 21 juin 1943, Jean MOULIN, est dénoncé et arrêté. Il sera identifié par Klaus BARBIE (1913-1991), le chef de la Gestapo de Lyon, comme étant le chef du Conseil National de Résistance.

Après son transfert à Paris, il est torturé. Il meurt le 8 juillet 1943 dans le train qui l’emmène en Allemagne. Soumis à la torture, il n’a rien dévoilé des actions du CNR. Le jour où, au Fort Montluc, à Lyon, après l’avoir fait torturer, l’agent de la Gestapo lui tend de quoi écrire, puisqu’il ne peut plus parler. Jean MOULIN dessine la caricature de son bourreau. «Son rôle est joué et son calvaire commence. Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limite de la souffrance humaine, sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous», écrit sa sœur, Laure MOULIN.

«Le nom de Jean Moulin, qui fut d’abord celui d’un obscur préfet de la République, est devenu l’un des plus prestigieux dans l’histoire de notre temps. Jean Moulin ? Je l’invoque, ce nom, comme un exorcisme contre la lâcheté, contre le désespoir, contre la petitesse, contre l’abandon» dit le Jean CHADEL, préfet d’Eure-et-Loir, le 11 novembre 1945.

Bibliographie très sélective :

1 – Contribution de Jean Moulin

MOULIN (Jean), Premier combat, préface de Charles de Gaulle et de Laure Moulin, Paris, éditions Minuit, 1947 et 2013, 174 pages.

2 – Critiques de Jean Moulin

AZEMA (Jean-Pierre) BEDARIDA (François), Jean Moulin et le Conseil National de la Résistance Paris, CNRAS, 1983, 192 pages ;

AZEMA (Jean-Pierre), Jean Moulin, face à l’histoite ; actes du colloque, Paris, 10-11-1999, Paris, Flammarion, 2000, 417 pages ;

AZEMA (Jean-Pierre), Jean Moulin, le rebelle, le politique, le résistant, Paris, Perrin, 2003, 507 pages ;

BAYNAC (Jacques), Jean Moulin : 17 juin 1940 – 21 juin 1943, esquisse d’une histoire de la Résistance, Paris, Hachette Littératures, 2006, 920 pages ;

BAYNAC (Jacques), L’amie inconnue de Jean Moulin, Paris, Grasset, 2011, 144 pages ;

CORDIER (Daniel),  Jean Moulin l'inconnu du Panthéon, Tome 1 : Une ambition pour la République (juin 1889-juin 1936), Paris, J.C. Lattès, 1989, 896 pages ;

CORDIER (Daniel), Jean Moulin La république des catacombes, Paris, Gallimard, 1999, 999 pages ;

CORDIER (Daniel), Jean Moulin l'inconnu du Panthéon, Tome 2 : Le Choix d'un destin (juin 1936-novembre 1940) Paris J.C. Lattès, 1989, 762 pages ;

CORDIER (Daniel), Jean Moulin, choix d’un destin, juin 1936 - novembre 1940, Paris, Jean-Claude Lattès, 1993,

CORDIER, Daniel, Jean Moulin l'inconnu du Panthéon, Tome 3 : De Gaulle, capitale de la Résistance (novembre 1940-décembre 1941, Paris, J.C. Lattès, 1993,1480 pages ;

ETEVENAUX (Jean), Jean Moulin (1899-1943) et l’organisation de la Résistance, Lyon, éditions lyonnaises d’art et d’histoire, 1994, 111 pages ;

FRATISSIER (Michel), Jean Moulin ou la fabrique d’un héros, Paris, L’Harmattan, 2011, 758 pages ;

GRASSET (Jean-Paul), Jean Moulin : préfet, artiste et homme d’action, Paris, Institut Jean Moulin, 1994, 124 pages ;

MICHEL (Henri), Moulin l’unificateur, Paris, Hachette 1964, réédition collection Pluriel 1993, 252 pages ;

PEAN (Pierre), Vies et morts de Jean Moulin, Paris, Fayard, 1998, 716 pages.

Paris, le 10 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

 

«Jean MOULIN (1899-1943), chef de la Résistance intérieure», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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