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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
  • : Ce blog personnel de M. Amadou Bal BA est destiné à l'échange en politique, littérature, histoire, faits de société et le bien-vivre ensemble. Google News BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE ISSN 2555-3003 BNF GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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25 août 2011 4 25 /08 /août /2011 21:49

Portrait :  M. Amadou Bal BA, "un parisien de Danthiady"  - Cet article a été publié dans le journal FERLOO

De Danthiady au Quartier Latin de Paris, en passant par la Corrèze, les provinces chinoises du Xinjiang et du Shandong Portrait : Amadou Bal Bâ ou l’histoire d'un «Foutanké» de Paris 19ème racontée par lui-même.

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 Mes origines

Torodo, de tradition orale, de culture paysanne, nomade, peule, musulmane et occidentale, il revendique fortement son attachement aux valeurs de la famille, de la démocratie et de la République ; c’est-à-dire aux principes d’égalité, de fraternité et de justice. Né à Danthiady, au Fouta Toro, dans la région de Matam, dans le nord du Sénégal, à 20 km de la frontière mauritanienne, sur la route de Linguère, dans le Nguénar, aux portes du Ferlo, il est d’origine Peule ou haal pularèn, marié et père de deux enfants. «Mes parents n’ont jamais été à l’école ; ils ne savent pas ma date exacte de naissance. Cependant, ma mère m’a donné des indications : je suis venu au monde au printemps, l’année qui suit l’arrivée de la semoule de farine au village, un samedi matin, à la maison, dans le «Taroddé» (sorte de toilettes) à l’heure où le berger doit conduire le troupeau de chèvres et de moutons aux pâturages, rappelle-t-il non sans fierté. 

Mes origines ethniques, ainsi que celles de mon patronyme ont retenu l’attention des chercheurs et des conteurs. Un historien sénégalais, Cheikh Anta Diop avance, dans son ouvrage «Nations Nègres et Culture» en 1954, la thèse généralement admise que les Peuhls descendraient des Égyptiens. Les Peuhls connurent une grande période d’extension entre le XVème et le XVIème siècles et se convertirent à l’Islam au XVIIIème siècle. Leur organisation sociale a pour traits dominants : la filiation patrilinéaire et l’endogamie. Fortement hiérarchisée, la société peuhle est inégalitaire, aristocratique et fondée sur des castes.

Sur mon patronyme on raconte que les «BAL» viendraient des «BA». La légende veut qu’un Roi du Fouta, à qui un sorcier avait prédit qu’un garçon BA, qui naîtra dans l’année en cours, allait le détrôner, s’est mis à assassiner tous les garçons du village. Avant de partir en voyage, un homme avisé confia sa femme enceinte à son voisin ; à la naissance du garçon, lorsque les sbires du Roi se présentèrent pour l’étouffer, il répondit fort intelligemment : «ce n’est pas un BA, mais un BAL». Ainsi naquit, un nouveau patronyme, celui des «BAL». Quant aux deux patronymes accolés "Bal et BA" que je porte, l’histoire est moins mythologique ; c’est une erreur administrative non rectifiée. L’Etat civil au Sénégal est essentiellement fondé sur des jugements supplétifs, donc sur des témoignages. A la veille du passage du certificat d’études primaires, il fallait avoir un extrait de naissance pour le dossier. Un oncle, Demba Doro N’DIAYE, (Ndlr : Notable du village de Danthiady et ancien Président de la Communauté rurale de Ogo) est allé à Ouro-Sogui, alors chef lieu d’arrondissement, me chercher ce sésame ; Quand l’officier d’Etat Civil lui a demandé l’orthographe de mon patronyme, faisant référence à l’histoire que je viens de relater, il lui a répondu «BA» ou «BAL» c’est la même chose. Ainsi, je me retrouvais, comme dans les temps anciens, avec mon patronyme d’origine «BA», mais le nom «BAL» est devenu mon deuxième prénom.

 Je n’en ai pas la preuve généalogique, il semblerait que nous descendrions de Thierno Souleymane BAL (décès en 1777) celui qui a renversé le Satigui, roi animiste de la dynastie des peuhls, pour établir un Etat théocratique au Fouta–Toro fondé sur un idéal de justice, et cela bien avant la révolution américaine. Cette révolution des «Torodos» (les nobles) a encore des fortes résonances au Fouta-Toro. Mon oncle, Badara, comme son fils aîné, Khaly (Mohamed El Ghaly Bal), sont allés apprendre l’enseignement coranique en Mauritanie. Moi-même, comme les enfants de notre maison, nous avons été le soir, et très tôt le matin, sous la férule de ce maître, parfois sévère, mais équitable. De grande religiosité des Foutanké, je puis, sans conteste, que je crois aux forces de l'esprit.

Contrairement à une idée reçue, ces origines nobles des Torodo ne confèrent aucune une position privilégiée dans la société Hal Pulaar. En fait, ce statut ne procure que des obligations, notamment à l’égard des griots qui vivent aux dépens des Torodos. Les griots n’hésitent d’user de la calomnie ou des injures à l’encontre des nobles qui refuseraient de les couvrir de cadeaux. «La différence entre un chien et un élève (lettré) réside seulement dans la taille», m’avait, un jour, asséné un soit-disant griot qui ne savait pas chanter, et qui ne connaissait pas ma généalogie, et à qui j’avais refusé de donner de l’argent.

Certaines traditions issues de cette caste de Torodos sont encore vivaces. En dépit du principe d’égalité, les nobles ne se marient qu’entre eux, et sont très conservateurs ; ils considèrent le sens de l’honneur et de la fierté comme étant des vertus cardinales. Les Anciens, dont El Hadji Moussa AW de Pikine (Paix à son âme), m’ont raconté que j’avais des origines, non seulement sénégalaises, mais aussi maliennes et mauritaniennes. En effet, une bonne partie des peulhs, qu’on appelle les Hal Pulaarèn avaient suivi, au milieu du XIXème siècle, El Hadji Omar TALL au Mali dans sa guerre sainte, pour la poursuite de l’islamisation de l’Afrique de l’Ouest.

En février 1864 la suite de la défaite d’El Hadji Omar TALL, à Bandiagara au Mali, son fils, Ahmadou Séckou reprit le flambeau, mais le Lieutnant-colonel Louis Archinard a conquis le Nioro, le 1er janvier 1891 ; ce qui obligea, une bonne partie, des Foutanké, qui avaient suivi El Hadji vers 1850 au Mali (Fergoo), à retourner au Sénégal. Ainsi, mon arrière grand-mère Khady BA, je me situe au niveau de la 6ème génération de cet ancêtre, s’est enfui du Mali, en passant par la Mauritanie où elle séjourna pendant plusieurs années. C’est en Mauritanie qu’est né mon grand-père paternel Bocar BAL ; il est originaire de Bababé. A cette époque, l’insécurité étant grande, les Noirs étant souvent réduits à l’esclavage, ma grande-mère Khady BA dut s’enfuir, à nouveau, pour venir s’installer au Sénégal, à Pouléma, à 5 km à l’Ouest de l’emplacement de l’actuel village de Danthiady.

Mes ancêtres vécurent pendant 7 ans à Pouléma ; mais ils étaient étonnés de constater que pendant cette période, il n’y avait eu ni maladie, ni décès dans ce village. En bons musulmans superstitieux et éleveurs de bovins et de caprins, ils étaient à la recherche active d’un point d’eau quand, un jour, un berger a constaté, à l’Est de l’emplacement actuel de Danthiady, que des phacochères pouvaient, rien qu’avec leurs défenses, faire jaillir de l’eau et s’abreuver facilement.  C’est ainsi que mes ancêtres se déplacèrent rapidement pour venir créer un nouveau village : "Danthiady", mon lieu de naissance. Pour certains de nos Anciens, «Danthiady» pourrait venir d’une déformation du peuhl : «Danthiago» (Village retrouvé ou sauvé), c’est-à-dire le lieu où on a retrouvé de l’eau. C’est donc un village récent qui  a été fondé par Thierno Demba SALL, vers 1900.

Mon arrière grand-mère Khady SALL s’est remariée à un N’DIAYE pour élargir les bases familiales. Les N'DIAYE pourraient descendre de N'Diadiane N'DIAYE, qui était en fait un métis, fils d'un Berbère, Boubacar Ben Amar et d'une Peulhe, Fatoumata, qui seraient rendus au Fouta-Toro, après l'éclatement de l'empire du Ghana. Les Peulhs sont éternellement pourchassés, comme le Juifs.

Mon père et ma mère sont cousins germains. C’est une tradition séculaire l'endogamie : on doit se marier au sein du groupe ; les liens familiaux sont inextricables et engendrent parfois des problèmes de consanguinité. Quand un de mes oncles a voulu se marier à Dakar, avec une Lébou, mon père s’y est fermement opposé. Mes deux frères, Samba et Adama et ma soeur, Haby, se sont mariés à des cousins. Il faut dire que vivant en France, j’ai rompu plus facilement cette tradition millénaire ; j’ai navigué entre la Corrèze en France, la province du Xinjiang et celle du Shandong en Chine. Pour cet acte de rébellion, et étant l’aîné de la famille, mon père a refusé de me parler pendant une dizaine d’années. En fait, je ne suis pas tout à fait l’aîné, j’ai eu une grande soeur, Fatimata, qui est née «l’année de la semoule» et qui est décédée une semaine après. Ma mère a eu deux autres filles qui sont mortes jeunes : Salimata, à la suite d’une coqueluche, Awa la soeur jumelle d’Adama, en raison des problèmes de consanguinité, était handicapée mentale. On estime chez les Peulhs que quelqu’un qui a fixé sa résidence hors du village, ou s’est marié hors du clan, est considéré comme un «loutoudo», c’est-à-dire qu'i est perdu pour la communauté. Il est vrai que l’unité du groupe et la solidarité familiale sont essentiellement renforcées par les liens du mariage. On raconte encore quand il se sût condamné par la maladie, mon grand-père paternel, Bocar BAL a réuni toute la famille, et a fait une forte recommandation sur la nécessité de maintenir, en toutes circonstances, la solidarité du groupe.

Mon «Royaume d’enfance» 

On a tous tendance à sublimer cette période de l’enfance ; je garde un souvenir impérissable du «Royaume d’Enfance» en référence à une expression de Léopold Sédar Senghor. Le poète-président a parfaitement résumé la situation : «l’enfance c’est un état d’innocence et de bonheur». Pour tout être, poursuit-il, «l’enfance est un paradis perdu qu’il semble à jamais impossible de retrouver». Il en conclut «de longs troupeaux coulaient ruisseaux de lait dans la vallée. Honneur au Fouta rédimé».

 Mon père, ce héros du quotidien,

Mon père, Harouna Bocar BAL, comme la plupart des Peuhls originaires du Fouta – Toro, contrée particulièrement défavorisée, sont «nés avec une valise sur la tête» ; ils sont condamnés à l’immigration. Aussi, mon père a quitté très tôt le village, à l’âge de 13 ans, pour aller à Dakar, la capitale du Sénégal, devenir d’abord cireur, puis garçon de café et enfin cuisinier. Son dernier emploi, avant la retraite, a été cuisinier dans une compagnie maritime bordelaise. C’est un curieux destin, au Fouta-Toro musulman, on ne boit pas l’alcool et les hommes ne font pas les travaux ménagers, mais la quasi-totalité des premiers immigrants ont été des serveurs dans les bars ou des cuisiniers.

«Montrez-moi un héros, et je vous écrirai une tragédie», disait Francis SCOTT FITZGERALD. Mon père n’est pas ce héros tragique que décrit ce romancier américain. Mais il s’en rapproche terriblement, parce qu’il est l’incarnation de cette génération perdue qui a tout sacrifié pour le bonheur de sa famille. Mon père est un homme ordinaire, mais il est également le symbole de ces centaines milliers de Foutankais, un héros du quotidien. Je pense à ceux, en dépit de toutes les difficultés qui nous assaillent (colonialisme, esclavage, calamités naturelles, régimes oppressifs, etc.) ont choisi de vivre debout, en prenant le chemin de l'exil, parfois au péril de vie. Je pense, en particulier, à ces nombreux immigrants anonymes qui prennent des barques d'infortune et qui sont rongés par des poissons au fond de la mer.

En somme, particulièrement discret, en permanence disponible et dévoué pour nous, mon père c'est l'incarnation de ce héros du quotidien, qui a donné de sa vie, de sa jeunesse, du meilleur de lui-même pour que sa famille échappe au désastre, au déshonneur et aux privations.

Mon père est né et mort à son village natal, entouré des siens. Mais de Danthiady à Danthiady quel chemin tortueux et difficile, mon père a parcouru !

J’ai retenu de lui moult qualités : la probité, l’intégrité, la dignité, surtout une grande bienveillance et une tolérance à toute épreuve. Mon père est, avant tout, un infatigable travailleur. Il m’a raconté que, dès que l’âge de 7 ans, il accompagnait déjà mon grand-père aux champs. La disparition soudaine de celui-ci, laissant ses 7 enfants orphelins, a donné à mon père, subitement, des responsabilités nouvelles. A l’âge de 13 ans, il a dû marcher, à l’époque, plus d’une semaine pour rejoindre Dakar afin de devenir cireur, puis «boy» et cuisinier chez des Européens. Son dernier emploi, entre 1969 et 1986, a été celui de cuisinier dans un bateau appartenant à une compagnie bordelaise. Je me souviens que quand son bateau, en réparation pendant plus de 6 mois, à Bordeaux, je suis allé le voir avec ma précédente compagne, Isabelle, une Corrézienne. La ville de Bordeaux, dirigée à l’époque par Jacques CHABAN-DELMAS, maire de 1947 à 1995, était encore recouverte de murs gris. Au port, un supporter m’ayant confondu avec Jean Amadou TIGANA, j’ai dû signer un autographe pour ne pas le décevoir. Les retrouvailles ont été fort chaleureuses. Il est vrai que mon père, tout en restant proche de sa famille, est resté un grand inconnu pour moi. Nous avons vécu peu de temps ensemble. Lui a été un immigrant, et moi je suis exilé sur un autre continent.

J’ai appris de mon père le goût et le sens de l’effort, l’amour du travail bienfait et de la musique, ainsi qu'une initiation  à la politique. Même si mon père n’a jamais été l’école, il a appris des rudiments de la langue française et de l’anglais. Il aimait, à son retour de congé, chaque matin, écouter les informations à la radio, et les discussions allaient bon train entre nous deux.

Ensuite mon père est fondamentalement attaché aux valeurs traditionnelles. Il a été le pilier principal et la cohésion de la famille. Son appel constant, pour des valeurs morales rénovées, m’a profondément touché. «Torodo», de la caste des nobles chez les Peuls, mon père n’accorde pas trop d’honneurs à la naissance ou à la fortune. Pour lui, la vraie noblesse, c’est celle de l’esprit ; c’est une façon d’être. Un homme, pour être homme, doit incarner l’espoir et l’espérance de sa communauté, non pas pour sa promotion personnelle et son égo, mais réaliser un idéal commun, celui de la survie et du bien-être de son clan.

C’est pour cela, polygame, comme mon grand-père, mon père est resté un défenseur farouche de l’endogamie, socle de la solidarité indéfectible. Ma mère était une cousine de mon père. Ainsi se perpétuait de génération en génération le renforcement de notre groupe. Dans nos coutumes, l’exogamie est considérée comme une grave défiance aux valeurs traditionnelles, une tentative de rompre les liens ancestraux de solidarité, bref une cassure et une perte pour le groupe. Comment exposer à son père qu’on l’apprécie et le chérit pour toutes les qualités que j’ai recensées, mais qu’il y a des sphères, comme le mariage, qui relèvent de l’espace privé où le groupe social ne peut que recommander, et non décider à la place de l’individu. Le malentendu a duré plus de 10 ans. Mais le jour où les fils du dialogue se sont renoués, aucune autre brouille ne nous a plus écarté l’un de l’autre. J'ai senti la compréhension qui soulage et délivre de la culpabilité.

Enfin, mon père tout étant traditionnaliste, probablement en raison de son long contact avec d’autres cultures, reste fondamentalement ouvert d’esprit. J’ai toujours apprécié, les rares occasions où nous avions des discussions, la qualité et la hauteur de ses points de vue.

En octobre 2012, après ma visite au village et lors du départ, j’ai été fortement secoué et ému de cette séparation que je présentais comme un adieu, et non comme un au revoir. Depuis 2010 mon père, en raison de sa maladie, parlait peu, mais il a conservé cette extraordinaire dignité et fierté, en dépit de ces outrages du temps.

Mon père étant souvent en voyage, j’ai été élevé par ma mère, mes grands-parents et mes oncles. De ma mère, Diyenaba N’DIAYE dite Peindel, je crois avoir appris une certaine tolérance, un goût de la liberté ; elle me laissait faire ce qui me plaisait ; cependant, elle ne tolérait pas que je vienne en retard à l’heure du repas, et même elle me corrigeait sévèrement pour mes vagabondages. On dirait que ma mère avait pressenti qu’il y avait quelque chose en moi qui avait échappé à son contrôle. De ma mère, j’ai appris à aimer le cinéma. Quand j’avais six ans, je me souviens encore de ce bel été que nous avions passé à Kaolack, à 200 km de Dakar. Chaque soir, on allait voir un film de Bollywood ou un Western. C’est aussi l’un des rares moments, et pendant cinq mois, que j’ai pu profiter de la présence de mon père qui est resté, presque un étranger pour moi, en raison de son absence constante due à l’immigration.

Enfant, j’avais toujours cru que mes parents sont indestructibles, qu’ils sont les plus forts et qu’ils représentaient l’éternité. On a du mal à réaliser de se séparer, un jour, des êtres que l’on affectionne tant. Quand ça arrive on pleure un bon coup. Mais c’est en nos cœurs que vivent ceux que nous avons perdus.

Ma grand-mère paternelle, Hapsa SALL, veuve de longue date, était la fille du chef de village, Elimane Abou SALL. Elle m’a souvent raconté le soir, au coin du feu, et avant que je m’endorme, l’autorité et le prestige dont bénéficiait son père au sein des villageois. En effet, Danthiady a été fondé par Thierno Demba SALL, dont la famille, reste encore fortement associée à la mienne par les liens du mariage. Ma grand-mère a souvent évoqué la période d’insouciance avant les années 50 au village. De son témoignage, je retiendrai que les hommes, avant la circoncision, étaient nus ; les principales activités, le jour, étaient la culture du mil ou de l’arachide, la chasse, et le soir, les femmes s’occupaient du tissage, car les villageois devaient confectionner leurs propres vêtements, fabriquer leur savon. En dépit des fortes pluies de l’époque, j’ai été étonné d’apprendre qu’il y avait souvent la famine entre juin et septembre. Ce phénomène s’expliquait, en partie, par les impôts coloniaux ou divers prélèvements, parfois arbitraires de l’Etat colonial. Les villageois avaient également tendance à consommer, sans modération, leurs récoltes, de telle sorte que pendant la saison des cultures, ils n’avaient plus rien dans les greniers ; ils étaient réduits, en fin de compte, à manger du «paggiri», une plante qui pousse en été. Pendant cette période de soudure, certaines personnes étaient atteintes, notamment la nuit, d’une cécité provisoire que l’on appelle le «bompiloo». Le retour du mil vers octobre créait, parfois, des réactions allergiques chez certaines personnes qui enflaient. Ma grand-mère Hapsa était heureuse d’avoir eu sept enfants (3 filles et 4 fils) qui ont tous vaincu la mortalité infantile, très forte en ces temps-là.

Mon grand-père paternel, Bocar BAL, que je n’ai pas connu, était un chasseur, apparemment plein d’esprit, facétieux et généreux.

Ma grand-mère maternelle, Faty Banel DIALLO était originaire d’un village voisin, M'Bomboyabé, situé à 5 km au Nord de Danthiady, sur la route d'Ouro-Sogui, à côté de Thiancone. L’écrivain, Amadou Hampaté BA avait raison de dire : «en Afrique, un vieillard qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle». Ma grand-mère Faty Banel était fière de rappeler, que même si son village était devenu insignifiant, elle descendait de Hamady Mody Maka, un roi prestigieux. Son ancêtre avait conquis les villages environnants avant d’être, lui –même, vaincu par d’autres forces coalisées. J’ai été, pendant longtemps, dubitatif sur cette version, jusqu’à ce, qu’un jour, un griot de sa famille vint au village, et a relaté, depuis des générations, l’histoire et la généalogie de la famille de ma grand-mère ; je fus alors submergé par une forte émotion, et des larmes coulèrent de mes joues. Cheikh Moussa CAMARA de Ganguel, spécialiste de la généalogie des grandes familles du Fouta-Toro, mentionne le nom de M'Bomoyabé, dans son ouvrage "Florilège au jardin de l'histoire des Noirs". Ma grand-mère, qui était noble, avait des esclaves. En dépit du fait que ces personnes aient été affranchies, chaque matin, venaient rendre hommage à ma grand-mère avec une jarre d'eau. Ce sont maintenant des liens de parenté qui m'unissent aux descendants de ces anciens esclaves, dont une bonne partie réside maintenant en Haute-Normandie. En effet, en Afrique la parenté, ce ne sont pas seulement que des liens du sang ; l'aspect affectif occupe une grande place dans nos organisations traditionnelles.

Mon grand–père paternel, Harouna Samba Dieynaba Khady N’DIAYE, seul ancien combattant de la seconde guerre mondiale du village, était un cultivateur et un éleveur de vaches. J’ai été frappé de constater qu’il accueillait souvent dans sa maison, une bonne partie des étrangers que les nobles considéraient comme étant des marginaux : les Maures de l’ancien village de Pouléma, les Forgerons de Bélinaïdé, à 7 km au Sud de Danthiady, les ressortissants du Ferloo et les anciens esclaves du village de Hombo à l’Est de Danthiady. De lui, j'ai donc appris les concepts de liberté, de bienveillance, de respect de l'autre et de solidarité.

Mon grand-père paternel a eu deux filles (Coumbel et Peindel, ma mère) et deux fils (Demba et Balla), mais subitement, et à partir de 1974, la mort n’a cessé de rôder autour de ce foyer, jadis bienheureux. Ce fut d’abord, la disparition subite de mon cousin, Amadou, qui a profondément affecté mon grand-père ; mon grand-père ne s’en est jamais remis. Ma tante Coumbel, qui était atteinte de tuberculose, dès son jeune âge, disparue aussitôt après. Pour ma part, le cataclysme le plus grand est venu de la mort tragique de mon oncle, Moussa N'DIAYE dit Balla, en Libye en 1975 ; comme la plupart des jeunes de sa génération, il voulait se rendre en France, mais n’avait pas assez de ressources. Oncle Balla travaillait pour un marchand de bois à Tripoli ; il avait chargé tout un camion, mais les amarres ont cassé, et il s’est retrouvé écrasé par le poids de cette charge. Mon oncle Demba, est également mort dans des circonstances dramatiques. Passionné pour ses vaches, les siennes et celles des autres membres de la famille N’DIAYE, il travaillait, sans relâche, parfois avec peu de reconnaissance, mais il aimait ce qu’il faisait. Un jour, il a tenté de soulever, seul, en grand fût d’eau ; il a ressenti une douleur vive à l’estomac, et a commencé à cracher du sang. Là aussi la disparition qui a été quasi soudaine, a été suivie de celle de son épouse et d’une bonne partie de ses enfants.

Ma grand-mère, Faty Banel DIALLO qui a survécu, tant bien que mal à ces séismes, fut atteinte vers la fin de sa vie de la maladie d’Alzheimer. Je dois dire que ma mère et ma soeur Haby ont été héroïques d’avoir élevé les enfants de ma tante Coumbel, ainsi que ceux de mes oncles restés en vie. Nos contributions, ainsi que celle de mes deux frères, Mamoudou dit Samba et Adama, ont été essentiellement financières, par les mandats qu’on envoie chaque mois à la famille. La solidarité dont parlait mon grand-père Bocar BAL à la veille de sa disparition, a joué à plein régime.

Hormis ces souvenirs douloureux et tragiques qui hantent encore ma mémoire, de mon temps, même s’il n’y avait ni électricité, ni téléphone, ni voiture, la vie au village était loin d’être monotone ; elle était rythmée par divers événements familiaux ou religieux. En cas de baptême, de fiançailles ou de mariage, il n’y avait pas besoin d’un carton d’invitation. On attendait souvent le moment magique où l’on servait, à tous, le riz rouge cuit avec du boeuf. Il avait d’autres grands moments de réjouissance : le retour d’un immigré au village avec ses festivités ainsi que la cohorte de musiciens, les «Gaolo» et autres parasites, les fêtes religieuses comme la Tabaski (la fête du mouton), le Mawloud (l’anniversaire du Prophète Mohamed, PSL). Les fêtes païennes comme les séances de lutte sont également des moments de réjouissance. Ainsi, lorsqu’un village voisin, souvent Hombo, Thiancone ou Bélinaïdé, débarquait, par surprise, de nuit avec ses lutteurs (Ballodji), ou lorsque le village organisait pendant une semaine une compétition de lutte (Lamba), c’est la fête au village. Parfois, c’est un événement inattendu qui sort le village de sa torpeur : l’arrivée d’un voyageur inattendu ou d’un fou qui a un statut particulier dans l’imaginaire des Foutankais, si l’on se réfère à l’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou KANE.

Hormis, ces intrusions externes qui mettent du piquant, j’ai été frappé par la joie de vivre de nos villageois, qui en dépit des temps durs, ont choisi de conserver la bonne humeur, en toute circonstance.  Après le déjeuner ou le dîner, une fois que le thé à la menthe ou le «Tiakiri» (bouillie de mil mélangée au lait caillé) est en route, les discussions les plus oiseuses vont bon train. On a de l’espace ; on parle fort et rit à gorge fendue ; on débat sur tout et rien : «jéddi» ; il suffit qu’un bout-en-train s’en mêle et l’hilarité est générale. La dépression on ne connaît pas ; «on est au fond du trou, ça ne peut pas aller plus mal, on ne pourra que remonter», me disait un jour un sage. Pourquoi s’en faire ? Dans mon Fouta, on est résolument  d’un pessimisme ensoleillé et d’une fatalité à toute épreuve.

J’ai été émerveillé par l’amorce de l’adolescence ; dès qu’une jeune fille d’un autre village débarquait, on la retenait quelques jours. Par classe d’âge, on se cotisait pour réserver, à notre invitée, une hospitalité digne de son rang, «Téddoungal», autour d’un thé ; on lançait des devinettes, «Ganné», et on se mettait à philosopher, «Payka».

 (A suivre la 2ème partie, sur ce blog).

M Amadou Bal BA photos à la Sorbonne, et à Paris.
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M Amadou Bal BA photos à la Sorbonne, et à Paris.
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