Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
  • : Ce blog personnel de M. Amadou Bal BA est destiné à l'échange en politique, littérature, histoire, faits de société et le bien-vivre ensemble. Google News BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE ISSN 2555-3003 BNF GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
  • Contact

Recherche

30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 13:33

Pour la postérité, Lamine SENGHOR est resté pendant longtemps dans l’oubli le plus complet. Une éminente universitaire et grande spécialiste de la littérature noire, maintenant disparue, Mme Lilyan KESTELOOT (1931-2018), a confessé que dans la première version, qui date de 1958, de son ouvrage consacré à l’histoire de la littérature négro-africaine, elle n’avait pas pris pour mesure l’ampleur de l’action de Lamine SENGHOR et de ses campagnes de lutte. Pourquoi tant d’honneur, maintenant ?

Entre 1924 et sa mort prématurée en 1927, à 38 ans, le Sénégalais Lamine SENGHOR devient une grande figure révolutionnaire des mouvements anticolonialiste et panafricaniste. Le souvenir de sa contribution à l’éveil des colonisés, ainsi qu’à la prise de conscience du monde noir de son identité, sera bientôt éclipsé par le succès de ceux qui l’ont suivi : «Senghor est un nom difficile à porter tant la renommée du poète président dépasse de loin celle des autres hommes de lettres ou d’autres hommes d’Etat», écrit Robert CORNEVIN. Il n’y a aucun lien de parenté entre Lamine et Léopold SENGHOR (1906-2001) ; sa «bête noire», c’est Blaise DIAGNE (1872-1934), un député du Sénégal, assimilationniste. «Autant Diagne et ses idées était remis en cause par une solide opposition indigène solide et structurée, même, autant sa position en France était menacée par d’autres opposants politiques dont les plus irréductibles étaient des Sénégalais affiliés au Parti communiste français, à leur tête, Lamine Senghor», écrit le professeur Iba Der THIAM, dans sa thèse. En effet, évoquant la création de la Ligue de la Défense de la Race Nègre, en 1926, Lamine SENGHOR écrit, sans le nommer, en direction notamment de Blaise DIAGNE : «Le nouveau-né venait de faire un pas géant. Il fallait, à tout prix, d’étouffer l’enfant qui venait de naître. C’est alors que le cri d’alarme parti de plusieurs ministères et préfectures, avec la complicité des parlementaires nègres qui ne voient en notre mouvement que la fin de leur règne». Au début, Lamine SENGHOR, ce vétéran de la guerre de 1914-1918 militait au sein de l’Union intercoloniale, groupe fondé par le Parti communiste français. Puis il a créé, en 1926, le Comité de Défense de la Race Nègre (CDRN), le premier mouvement populaire noir qui ait su réunir en France des centaines de membres à travers les ports et les grandes villes françaises. En février 1927, Lamine SENGHOR a été invité au congrès inaugural de la Ligue contre l’impérialisme à Bruxelles, où il a partagé la scène politique avec les chefs des grands mouvements nationalistes. Le discours de Lamine SENGHOR a rencontré un énorme succès, non seulement dans la salle mais aussi à travers le monde : on l’a tout de suite fait traduire en anglais, et il a été publié dans plusieurs revues aux États-Unis. En effet, Lamine SENGHOR est le premier homme politique à avoir organisé les Noirs en France de manière significative. «Je suis un Sénégalais qui a compris que la vraie France, celle qui avait proclamé en 1789 l’abolition de l’esclavage, dont ma race était la plus grande victime, n’a plus rien de commun au plan moral avec cette France qui rétablit l’esclavage moderne dans la métropole, comme dans les colonies» dit-il.

Robert CORNEVIN, qui lui a consacré une courte biographie, a évoqué la «brève destinée d’un Africain précurseur de nationalisme et de la Négritude». Ce fait dire au journal électronique, «Rumeur», que Lamine SENGHOR est «le plus grand des SENGHOR». Pour ce journal, «Parmi ces fantômes, qui sont reclus dans un même oubli, il est le cas d'un autre Senghor. Un Senghor qui ne nourrissait aucune fascination et n'attendait aucune reconnaissance du colonisateur. Un Senghor qui ne pensait pas que la raison était hellène. Un Senghor véritablement visionnaire qui, précurseur de l'anti-impérialisme, de l'internationalisme et de la négritude, ne se contenta pas seulement de vouloir déchirer les «rires banania» des murs de France en souscrivant à l'idée d'une émotion nègre. Ce Senghor, Lamine de son prénom, ne souhaita pas seulement s'attaquer aux revêtements des murs. Il se donna pour but, avec une poignée de métèques, de les détruire».

Né le 15 septembre 1889, à Joal, dans le département de M’Bour, au Sénégal, fils de Ibrahima Arfang SENGHOR et de Yaye N’Goné N’DIAYE, tous les deux Sérères et musulmans. Iba Der THIAM écrit qu’il «existe bien aux archives du Sénégal divers documents attestant qu’il est né à Joal». Par conséquent, Lamine SENGHOR, contrairement à ce qu’écrivent certains auteurs, n’est pas né à Dakar ou Kaolack. «Après avoir reçu une éducation religieuse à l’école coranique de son village, éducation qu’il menait de pair avec les travaux champêtres, il subit l’épreuve de la circoncision comme tous les garçons de son âge, ce qui raffermit son caractère, trempa sa volonté,  et lui donna une ouverture sur le monde des adultes» écrit Iba Der THIAM. Il est décrit par Pape Toumané N’DIAYE comme un garçon d’une «intelligence très vive, une activité débordante, une grande éloquence, une certaine chaleur humaine, voire un certain magnétisme personnel qui en faisait un homme de contact».

Il quitte son village et se rend en ville pour chercher du travail. En 1912, à l’âge de 23 ans, Lamine SENGHOR est employé à Dakar comme «boy», dans la maison bordelaise MAUREL et PROM. Jeune analphabète, ne connaissant que les travaux agricoles, il subit les pires humiliations ; il avouera, plus tard, qu’il a eu le sentiment d’être traité en sous-homme. «Sa vie dans cette entreprise ne fut pas évidemment agréable. Pilier du commerce colonial, pénétrée d’un esprit de domination et de supériorité insupportables, la Maison Maurel et Prom incarnait le colonialisme dans ce qu’il y a de plus arrogant et de plus inhumain avant la Révolution du 10 mai» écrit Iba Der THIAM.

Quand la Première guerre mondiale éclata, et ses amis sont mobilisés, l’indigène Lamine SENGHOR, par fierté, s’engagea, volontairement, dans l’Armée française, aux côtés des Tirailleurs sénégalais. En 1915, il est mobilisé, et à VERDUN, dans la Somme en France, il découvre l’horreur des tranchées. Blessé, gazé, décoré de la Croix de guerre et rapatrié au Sénégal ; il est démobilisé avec le grade de sergent et perçoit une pension d’invalidité de 30%. Il était toujours sujet français ; il n’a pas été naturalisé : «Ce fut, précisément, parce qu’il ne réussit point, à obtenir en tant que blessé de guerre, ni la citoyenneté française, ni une pension semblable à celle de ses camarades combattants européens qu’il réalisa le caractère inique et révoltant du système en vigueur et s’installa, résolument dans la contestation de l’ordre colonial» écrit Iba Der THIAM.

Pour échapper à l’arbitraire colonial, Lamine SENGHOR se fait délivrer un faux jugement supplétif établissant qu’il est né à Dakar. «Il chargea deux témoins, en l’occurrence les nommés Amadou BA, 56 ans, commerçant, et M. Bagnick NIANG, 63 ans, maître menuisier, demeurant tous à Dakar, de le soutenir dans son projet de se faire délivrer un faux jugement supplétif établissant qu’il est bien né à Dakar. Ce document effectivement fut établi au nom de Lamine SENGHOR, né le 15 septembre 1889, dans la capitale fédérale, fils de Ibrahima SENGHOR et de Yagorée N’DIAYE, aux termes de l’audience du Tribunal civil de Dakar, le 13 juillet 1920 (références 21 G 27 (17)», précise l’historien Iba Der THIAM,  Lamine SENGHOR devient ainsi citoyen français. Le Parti Communiste le défendra contre le député Blaise DIAGNE qui voulait lui retirer la nationalité française, en prétendant que Lamine SENGHOR utiliserait les papiers de son frère : «Y a-t-il eu au Sénégal, un deuxième homme, mort ou vivant, nommé Lamine Senghor, fils d’Ibrahim et de Yagore N’Diaye ? Y a-t-il eu, du 4 août 1914 au 11 novembre 1918, dans toute l’armée française, deux Lamine Senghor ? On calomnie et persécute Senghor pour l’unique raison qu’il a adhéré à la IIIème Internationale et a eu le courage de flétrir, ainsi qu’il sied, les colonialistes et les exploiteurs de tout ordre» écrit le journal l’Humanité, n°10126 du 1er septembre 1926.

Démobilisé, SENGHOR retourne au Sénégal jusqu’en 1920. Un dossier (13 G 30 (17) des Archives nationales du Sénégal, indique que Lamine SENGHOR a déposé un dossier en vue d’acquérir la nationalité française. En août 1921, il retourne en France pour se marier avec Eugénie COMONT, mère deux enfants, et ils auront une fille. Lamine réside avec sa femme au n°63 de la rue Myrha, dans le quartier de la Goutte d’Or, à Paris, dans le XVIIIème arrondissement. Ancien combattant, il obtient un emploi réservé en qualité de facteur aux Postes et Télécommunication, et sera affecté dans le IXème arrondissement de Paris. Pendant cette période, Lamine SENGHOR est loin d’être le révolutionnaire qu’il deviendra ; il n’a qu’un seul souci, revenir au Sénégal avec son épouse. Cependant, son salaire modeste ne lui permet pas de payer les deux billets de son couple. Il demande alors à son épouse d’écrire à l’association C.A.I. afin d’obtenir un billet gratuit pour le Sénégal. Le courrier est transmis au Ministère des Colonies, puis au Contrôle et Assistance des Indigènes (CAI) qui est, en fait, une police politique surveillant les coloniaux. Quand le C.A.I. apprend que Lamine SENGHOR est membre de la Fraternité Africaine, une amicale à laquelle appartient Masse N’DIAYE et Ibrahima SOW, deux Sénégalais affiliés à l’Union Inter Coloniale (UIC), une organisation fondée par les communistes, les services secrets français devinent le profit politique à en tirer. Le CAI propose à Lamine SENGHOR et à sa femme un billet gratuit pour le Sénégal contre quelques renseignements sur les Africains à Paris, notamment les membres ou sympathisants communistes. En début juillet 1924, Lamine SENGHOR envoie ses premiers rapports au CAI sur la Fraternité Africaine.

Lamine SENGHOR aurait pu faire une carrière discrète d’indic de la police quand subitement éclate le 24 novembre 1924 le conflit qui oppose Blaise DIAGNE au journal «Les Continents». En effet, Lamine SENGHOR s’est opposé à Blaise DIAGNE dans son procès en diffamation contre le journal «Les Continents» lancé par Kodjo Tovalou HOUENOU (Porto-Novo, 1887 – Dakar, 1936), médecin de formation et avocat originaire du Dahomey (Bénin). Kodjo HOUENOU ayant été jeté, sans ménagement, d’une boîte de nuit, s’est radicalisé sur le plan politique (panafricanisme, indépendance, défense des noirs) et a commencé à attaquer, la personnalité politique influente de l’époque, Blaise DIAGNE.

Favorable au système assimilationniste, HOUENOU en dénonce, cependant, les abus. C’est ainsi que dans un article du 15 octobre 1924, intitulé «le bon apôtre», il attaque violemment le député du Sénégal. Blaise DIAGNE intente alors un procès contre ce journal accusant le député du Sénégal de toucher des commissions pour le recrutement des tirailleurs sénégalais et de prévarication, c’est-à-dire de manquement grave à ses devoirs. René MARAN, prix Goncourt de 1921, était le rédacteur en chef de ce journal. Lamine SENGHOR est cité comme témoin à ce procès. «La Gauche toute entière, communistes compris, se retrouve dans le prétoire le parti colonial», écrit Philippe DEWITTE. En effet, Blaise DIAGNE est présenté comme un traître à la cause des Noirs ; le député du Sénégal est présenté comme un «Nègre blanc» ou un «Négrier». Blaise DIAGNE serait un «commis recruteur, l’agent de liaison entre le vendeur d’esclaves et l’acheteur : marché de chair à canon pour la guerre de la civilisation» écrit Lamine SENGHOR. Par conséquent, cet incident créé un déclic et fait émerger la conscience politique de Lamine SENGHOR. Il est ancien tirailleur sénégalais qui vit dans des conditions misérables. Sa conscience politique s’est faite progressivement en réaction à l’action de Blaise DIAGNE. Comme la plupart des tirailleurs sénégalais, il est particulièrement déçu des conditions de vie de l’après-guerre. La France n’a pas payé sa dette de sang envers ses enfants noirs ; en l’occurrence, la puissance colonisatrice n’a pas accordé la citoyenneté aux Africains en contrepartie de leur participation à la guerre. «Au lieu de s’attarder de prouver à combien de centimes près le grand négrier touche par tête de Sénégalais qu’il recruta, il aurait fallu faire passer devant lui toute une procession d’aveugles et de mutilés. Toutes ces victimes lui auraient craché à la face toute l’infamie de la mission qu’il a accomplie» écrit SENGHOR.  Il est également outré par le manque de considération accordé aux Noirs vivant en France. «La France nous connaît lorsqu’elle a besoin de nos soldats, mais elle continue à nous traiter comme des êtres inférieurs lorsque le danger est passé. C’est ce lâche traitement de la civilisation européenne qui fait naître la haine chez les Nègres dont les efforts doivent tendre à imprimer un essor nouveau à notre race» dit-il. «A travers l’immonde marchand de chair noire, c’est l’impérialisme français qu’il aurait fallu traîner aux assises» écrit Lamine SENGHOR. Dans sa thèse de doctorat, Olivier SAGNA décrit bien les causes du réveil de la diaspora noire à Paris que tente d’organiser Lamine SENGHOR. Une des raisons principales du déclenchement de ce processus a été sans doute la mobilisation massive des peuples coloniaux à des fins économiques ou militaires en vue de leur participation au conflit. Parmi d'autres, des milliers d'Africains ont été enrôlés de force ou recrutés grâce à ces promesses mirobolantes pour être envoyés en Europe défendre un pays dont ils ignoraient tout, mais qu'on leur présentait comme étant leur «Mère-Patrie». Au front, ils se sont rapidement aperçus que la mort et la souffrance ne faisaient pas de distinction de couleur ni de statut pour choisir leurs victimes. Cette constatation en apparence banale, ajoutée au fait qu'on les avait appelés pour sauver la «Patrie» en danger, a été le signal de la remise en question du mythe jusqu'alors inébranlé de la supériorité de l'homme blanc. Lamine SENGHOR a envie d’en découdre avec Blaise DIAGNE, et commence une collaboration avec le journal «Le Paria», qui est un organe de l’U.I.C. fondée par les communistes en 1922 pour organiser les coloniaux. Dans une série d’articles publiés dans le journal «Le Paria» des mois de novembre et décembre 1924, articles non signés, mais dont la virulence et le style portent la marque de Lamine SENGHOR. On y lit que le procès opposant «les recrutés de la tuerie au recruteur». Il écrit un article intitulé «Le réveil des Nègres» dans «Le Paria» d’avril 1926 : «Les colons font des Nègres, des esclaves ou des soldats. Le Comité de Défense de la Race Nègre saura réveiller les Nègres de leur torpeur et les organiser en vue de leur libération prochaine».

En fin 1923, Lamine SENGHOR adhère à diverses organisations dans la mouvance communiste : le Parti communiste français (P.C.F.), la Confédération Générale des Travailleurs Unifiés (C.G.T.U.) et l’Union Inter Coloniale (U.I.C.). «Loin de la violence du système colonial, ils découvrent une métropole où les valeurs républicaines ont un sens, et ils adhèrent aux thèses marxistes qui prônent la lutte contre le colonialisme. Si Salah Bouchafa opte pour la section coloniale du PCF et milite aux côtés d'Abdelkader Hadj Ali, Lamine Senghor ou Nguyen Ai Quoc (le futur Hô Chi Minh), Mohamed Lakhdar-Toumi reste fidèle aux Jeunesses communistes» souligne le journal l’Humanité du 26 août 2006 rendant hommage aux résistants oubliés. Entre 1923 et 1925, c’est une phase d’observation, de silence et d’apprentissage politique. Autodidacte Lamine SENGHOR fréquente l’école coloniale communiste sise au n°8 de la rue Mathurin Moreau, à Paris 19ème, avec des cours du soir les mercredis et les vendredis de 20 heures 30 à 22 heures 30. En fait, il a appris à lire et à écrire correctement à l’âge de 26 ans dans l’armée française ; le Parti communiste français lui donne une instruction marxiste. Il n’a jamais été inscrit à la Sorbonne, comme le prétendent certains biographes. Mais son engagement militant est plus intense, à partir de 1925 ; il réside maintenant au n°16 de la rue Léon à Paris 18ème. Il participe à l’assemblée générale de la «Fraternité africaine», une association de la diaspora sénégalaise, qui se tient à Paris, le 31 janvier 1925, en présence d’Arabes, d’Antillais et de membres du Parti communiste. Dans les jours qui suivent, Jacques DORIOT (1898-1945), responsable communiste pour la Commission centrale coloniale, invite les coloniaux à «intensifier la lutte dans leur pays», le PCF ne soutenant que les mouvements d’obédience communistes. Le PCF met à la disposition de Lamine SENGHOR, nommé représentant du Sénégal, le journal «Le Paria» et «Le Comité d’études coloniales», des organes de l’Union Intercoloniale, une structure de ce parti politique. Le PCF donne instruction à Lamine SENGHOR de créer au n°73 du Faubourg Saint-Antoine, à Paris, une association d’Anciens combattants et de mutilés de guerre Sénégalais. L’Union Intercoloniale convoque, pour le 29 mars 1925, une réunion au boulevard Auguste Blanqui, dans le XIIIème, et Lamine SENGHOR, s’exprime, pour la première fois, devant une assemblée politique. Pour SENGHOR s’adressant aux participants de cette réunion, l’objet de la réunion est pour «protester contre les abus, contre les méfaits et les injustices qui se commettent, journellement, dans toutes les colonies. Sous prétexte d’exporter la civilisation occidentale dans les pays d’Orient, la France a conquis, par la violence, un vaste empire colonial dont l’étendue et la population dépassent celles de la métropole. En réalité, la raison de ces conquêtes successives est tout autre ; Pour alimenter son industrie la France a besoin de matières premières, qu’elle tire de ces pays qui sont en même temps ses débouchés pour ses produits manufacturés qu’elle ne peut consommer sur place. Elle a également besoin de ses colonies pour sa défense nationale». SENGHOR prend des responsabilités au P.C.F., «sans toutefois que son attachement au Parti communiste français et à son programme d’action colonial ne remette en cause son esprit critique et n’aliène sa forte personnalité» précise le professeur Iba Der THIAM. Entre juin et octobre 1925, Le PCF désigne Lamine SENGHOR pour mener des débats dans la banlieue parisienne, à la sortie des usines, pour protester contre la guerre du Rif au Maroc. Cependant, le 18 juin 1925, sans une aucune directive du PCF, Lamine SENGHOR, pour la première réclame «l’affranchissement intégral des peuples coloniaux».

Au congrès du PCF, des 4 et 5 juillet 1925, Lamine SENGHOR il appelle les participants «à forger l’arme nécessaire au renversement du capitalisme et à briser les chaînes de l’esclavage». Compte tenu de son éloquence, le PCF charge Lamine SENGHOR de faire diverses conférences, à partir de septembre 1925, en province (12 juillet à Lille, 6 et 7 août à Lyon, 2 septembre à Allais, dans le Gard, 3 septembre à Toulon, 4 septembre à Fréjus, 6, 7 et 8 septembre à Bordeaux, 20 septembre à Strasbourg). Il avait recruté plus de 900 membres sympathisants du P.C.F. Ayant acquis une grande notoriété, il est chargé par les communistes d’assister au congrès «Pan-Noir» d’octobre 1925, à Chicago.  Un rapport des renseignements généraux indique «Il a fait preuve d’une opiniâtreté déconcertante et se dépense sans compter en faveur du but poursuivi (…) et se rendant partout où il pouvait rencontrer un homme de couleur ; il se fit une telle publicité que beaucoup de noirs le regardent déjà comme leur futur libérateur. Des mesures urgentes devraient être prises contre cet agitateur afin de l’empêcher d’intensifier sa pernicieuse propagande». Cette crise de croissance provoque des débats intenses d’orientation au sein de la diaspora noire : faut-il s’émanciper du PCF ? Le 30 novembre 1926, l’Humanité annonce que le Comité de défense de la Race Noire adhère à la IIIème internationale communiste. La Société Amicale des Originaires de l’AOF, créée durant le Cartel de Gauche de 1924, reprend du service, avec une orientation plus sociale, en sollicitant  notamment pour la diaspora la création d’un foyer à Marseille. Concurrencé par cet organe, Lamine SENGHOR, rongé par la tuberculose, demande le 9 mars 1925, un rapatriement au Sénégal, puis se ravise dans une lettre du 3 août 1925 ; l’administration avait trouvé une bonne occasion d’éloigner ce grand agitateur : «Etant avisé par des amis, des desseins que l’on prépare à mon égard, à la colonie, comme à la métropole, parce que communiste, je préfère attendre mon sort en France, au milieu de mon foyer». Lamine GUEYE ne dévie pas de son objectif «Le Comité de Défense de la Race Noire vise à regrouper les Nègres pour défendre leurs intérêts, mais surtout pour créer une force capable  de donner aux Nègres leur indépendance, comme au Libéria».  La 5èùe convention annuelle des peuples nègres tenue à New York, du 1er au 30 août 1926, réclame aussi «l’émancipation des peuples africains oppressés». La personnalité de Lamine SENGHOR tranche avec celle des autres militants noirs de l’U.I.C. De conditions modestes, il n’est pas passé par le moule normalisateur et assimilationniste de l’école française. Il est le premier, et restera le plus marquant, d’une série de révolutionnaires africains qui prennent la relève des Antillais à la tête des organisations d’obédience communiste. La révolte intérieure de Lamine SENGHOR s’est transformée en prise de conscience politique. Il n’a que quelques rudiments sur le marxisme glanés aux cours de l’école coloniale du P.C.F, mais il comble le déficit de bagage intellectuel par un réel charisme et une ténacité extraordinaire. Le nom de Lamine SENGHOR, continuera, après sa mort, de constituer un puissant facteur de mobilisation de la communauté noire. De plus, son activiste est particulièrement débordant ; invalide à 30%, puis à 100%, il continuera de sillonner la France avec un seul poumon rongé par la tuberculose et constituera de solides bastions à Marseille, Bordeaux et le Havre. Claude McKAY fait référence, dans son «Banjo», au personnage de Lamine SENGHOR. Dans un rapport de la police secrète française, le colonisateur qui le faisait suivre dans tous ses déplacements, lui rend involontairement hommage «Durant quelques jours qu’il a passés à Marseille, il déploya une activité prodigieuse ; si l’on songe qu’il a obtenu 100% d’invalidité, malgré quelques échecs qu’il a subis, il fait preuve d’une opiniâtreté déconcertante, et se dépense sans compter, en faveur du but poursuivi. En se rendant, partout où il pouvait trouver un homme de couleur ; il fait une belle publicité que beaucoup de Noirs le regardant déjà comme leur futur libérateur».

Alors membre du P.C.F., Lamine SENGHOR a été contraint par la direction du parti à se présenter aux élections municipales de mai 1925, à Paris dans le XIIe arrondissement, et ce contre son gré, estimant qu’il n’avait aucune chance de succès. Il obtient 965 voix et se désiste en faveur du candidat du «Blog des Gauches». L’attitude du PCF a provoqué une consternation et jeté une amertume dans la conscience de Lamine SENGHOR. L’incident des municipales marque le point de départ d’une désillusion. Il pensait que le PCF était un allié sincère et un porte-voix des coloniaux. Il réalise qu’il n’est que le faire-valoir. Le PCF ne cherchait qu’à redorer son blason anticolonial et séduire les Noirs grâce à la candidature d’un des leurs.

Lamine SENGHOR, tout en restant proche des communistes, développe une stratégie autonome pour l’indépendance des Africains. Le charisme qu’il exerce sur les Africains et les Antillais, ses convictions politiques, font que le PCF refuse la démission qu’il présente. C’est à partir de ce moment qu’il réfléchit sur les nouvelles formes d’organisation des Noirs en France ; il pense qu’une «des plus grosses questions du jour, est celle du réveil des Noirs». Tenus à l’écart de la vie politique par leur faible niveau d’instruction et leur situation matérielle précaire, les Africains n’ont pas jusqu’ici l’occasion d’exprimer leur mécontentement. En février 1925, constatant que le PCF est marqué par son universalisme et son attitude positive à l’égard de la Nation française et ses valeurs assimilationnistes, Lamine SENGHOR fonde, en mars 1926, le Comité de Défense de la Race Nègre (C.D.R.N.), qui se dote d’un journal, la «Voix des Nègres». Il écrit un article sur l’orientation de son journal «Les déshérités d’Afrique, la race nègre, qui forme la cinquième partie de la population, est la plus humiliée de toutes les races humaines. L’émancipation des Nègres sera l’œuvre des Nègres eux-mêmes, la lumière, le progrès et le colonialisme sont incompatibles. Le principe de la dignité humaine est qu’elle faite pour tous les hommes». Tout en restant dans les cercles communistes, il entend affirmer la spécificité du combat nègre et préserver l’indépendance de son organisation. Lamine SENGHOR, dans un article intitulé «Debout les Nègres» assigne son mouvement comme objectif «la défense des intérêts et l’honneur de notre pauvre race martyr.  Une force irrésistible et invincible qui nous poussait à travailler inlassablement pour cette noble et juste cause. Debout, le front haut, La Ligue a décidé de marcher, côte à côte, avec ses amis, face à tous les ennemis du progrès et de l’humanité, et de mener la lutte jusqu’au bout. Aider et soutenir cette organisation, c’est contribuer à la défense des droits, des intérêts et du prestige de cette même race. C’est donc faire son devoir de bon nègre». Il a compris que le Parti communiste, un bon allié, ne réclamait pas pourtant l’indépendance des colonies africaines. Au départ, le CDRN se veut autonome et ne cherche aucun appui d’un parti politique de la Métropole. Le CDRN n’est pas conçu comme une organisation révolutionnaire, mais internationaliste, axée sur des revendications pratiques et d’indépendance. Ainsi, Lamine SENGHOR proclame dans le n°1 de janvier 1927, de la «Voix des Nègres», les objectifs de sa lutte : «Combattre, avec la dernière énergie, la haine de race ; travailler pour l’évolution sociale de la race Nègre ; refuser de renforcer l’appareil d’oppression dans les colonies ; Collaboration permanente avec les organisations qui luttent, véritablement, pour la libération des peuples opprimés et pour la révolution mondiale».

En fait, plusieurs courants traversent le CDRN : les modérés de Maurice SATIVEAU, un Guadeloupéen, qui sont assimilationnistes, et les révolutionnaires dont le chef de file est Lamine SENGHOR, qui sont indépendantistes. Le gouvernement français ne s’en méfie donc pas outre mesure. Le CDRN, étant traversé par divers courants, se trouve paralysé ; une scission était inévitable. En effet, il y avait un conflit larvé entre les différentes sensibilités du CDRN. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase sera la participation remarquée de Lamine SENGHOR au Congrès constitutif de la Ligue contre l’oppression coloniale et l’impérialisme tenu à Bruxelles du 10 au 15 février 1927. Cette organisation créée, à l’instigation de l’Internationale communiste, a pour objectifs de favoriser «un mouvement anti-impérialiste de masse». Lamine SENGHOR acquiert une dimension internationale en côtoyant à cette rencontre d’éminentes personnalités, comme Albert ENSTEIN, Romain ROLLAND, Henri BARBUSSE, la veuve de SUN YAT SEN, Jawaral NEHRU, Messali HADJ, etc. Vingt-huit ans avant la Conférence de Bandung, le Congrès anti-impérialiste de Bruxelles marquait l’émergence d’une unité des peuples des trois continents contre l’hégémonie occidentale. Lamine SENGHOR obtient du Congrès la résolution suivante en faveur des coloniaux «Pleine liberté pour les peuples africains et les peuples d’origine africaine ; égalité de la race nègre avec toute les autres races ; la terre d’Afrique avec son administration doit être donnée aux Africains ; suppression immédiate du travail forcé et des impôts indirects ; suppression de toutes les discriminations de race et de classe du point de vue politique et économique ; Liberté de parole, de presse, de réunion ; reconnaissance du droit syndical». Au retour de ce congrès de Bruxelles, Lamine SENGHOR fut arrêté mais relâché en raison de son état de santé et de l’intervention de panafricanistes. C’est ce qui fera dire au poète sénégalais : «J’aurai garde de ne pas oublier que le courant prolétarien qui, tout communisant qu’il fût, n’était moins influencé par Du Bois et Garvey. Je songe à la voix des Nègres, journal parisien, qui était, au lendemain de la Première guerre mondiale, animé par Tiémokho Garan Kouyaté et Lamine Senghor», écrit Léopold Sédar SENGHOR dans «Liberté 3», page 276.

Lors de sa détention pendant 2 mois, à partir du 18 mars 1917, les amis de Lunion GOTHON en profitent pour le détrôner de son mouvement, Lamine SENGHOR fonde le 21 mai 1927, au n°52 de la rue Saint-Lazare, à Paris, dans le 8ème arrondissement, «La Ligue de Défense de la Race Nègre» (LDRN) et son mensuel, «La Race Nègre». Le président est Lamine SENGHOR, le vice-président, Felian MAULIUS, un Guadeloupéen, le secrétaire général est Joseph GOTHON LUNION, un Guadeloupéen, et le secrétaire général adjoint, Tiémoko Garan KOUYATE, un Soudanais (Mali). «Un intellectuel noir, mutilé de guerre, Senghor Lamine, habitué des cours de la Sorbonne, avait remplacé le licencié en droit Kodjo Kénoum» écrit François COTY qui pense qu’il faut sauver les colonies, l’objectif de cette association étant «l’expulsion des Blancs des Antilles aussi bien que de l’Afrique. L’histoire moderne est pleine de substitution». Pour François COTY, un militant d’extrême-droite, Lamine SENGHOR fait partie de ces « intellectuels noirs, imprudemment pourvus de bagages de connaissances européennes sans utilité pour eux, puis abandonnés aux déceptions que leur réserve la métropole, et finalement passent au service de Moscou et forment l’insurrection dans nos colonies».

Indépendantiste, la L.D.R.N. est une organisation avec des accents particulièrement révolutionnaires. Ainsi, dans le n°3 de septembre 1927 de La Race Nègre, Lamine SENGHOR précise sa pensée : «L’Africain a ses coutumes et ses traditions séculaires, il a son histoire, tandis que les Gaulais et les Germains n’étaient que des barbares, resplendissait déjà sur les bords du Nil une belle civilisation qui a laissé des empreintes profondes dans le processus de transformation des sociétés européennes. Dans de pareilles conditions, il est logique, il est légitime pour les Nègres de poser la question de leur liberté et de leur indépendance, d’aspirer à une vie nationale propre. Du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, tous les Nègres d’Afrique en font désormais leur mot d’ordre de combat».

En France, cette association des défenses des noirs a été pensée comme une façon de créer un front commun noir contre le colonisateur, mais aussi une nouvelle forme de conception de l'humanité en essayant de faire reconnaitre la citoyenneté aux indigènes noirs. Il est particulièrement traité l'épisode du recrutement des soldats des colonies par Blaise DIAGNE lors de la première guerre mondiale et du non respect des hommes mais aussi des promesses de récompense non-tenue. Refusant toute racialisation des rapports sociaux, Lamine SENGHOR veut rompre avec la vision du Nègre que la société française a hérité de l’époque esclavagiste. Il désire unir les Noirs pour leur émancipation ; il veut en finir avec les divisions artificielles qui ne font qu’affaiblir les opprimés face à leurs oppresseurs. De plus, il désire qu’on cesse de souiller le terme de Nègre. Dans le premier numéro de «La  Voix des Nègres», Lamine SENGHOR donne le ton : «Que veut dire «homme de couleur  ? Nous affirmons que ce mot désigne tous les hommes de la terre. La preuve : il n’y a pas un seul homme dans ce monde qui ne soit pas d’une couleur ou d’une autre». Il en conclut que «les jeunesses du Comité de Défense de la Race Nègre se sont fait un devoir de ramasser ce nom de la boue où vous le traînez pour en faire un symbole. Ce nom est celui de notre race». Lamine SENGHOR assigne à la L.D.R.N. quatre objectifs principaux : combattre la haine raciale ; travailler pour l’évolution sociale de la race nègre ; refuser de renforcer l’appareil d’oppression dans les colonies, et au contraire travailler pour les détruire et collaborer en permanence avec les organisations qui luttent pour la libération des peuples opprimés et la révolution mondiale. «Les jeunesses du C.D.R.N se sont faits un devoir de ramasser ce nom (Nègre) dans la boue où vous le traînez, pour en faire un symbole. Ce nom est celui de notre race. Nos terres, nos droits et notre liberté ne nous appartenant plus, nous nous cramponnons sur ce qui, avec l’éclat de la couleur de notre épiderme, sont les seuls biens qui nous restent de l’héritage de nos aïeux. Ce nom est à nous, nous sommes à lui ! Il est notre, comme nous sommes siens ! En lui, nous mettons tout notre honneur et toute notre foi de défendre notre race. Oui, messieurs, vous avez voulu vous servir de ce nom comme mot d’ordre scissionniste. Nous, nous en servons comme mot d’ordre de ralliement : un flambeau ! Nous nous faisons honneur et gloire de nous appeler Nègres, avec un N majuscule en tête. C’est notre race nègre que nous voulons guider sur la voie de sa libération totale du joug esclavagiste qu’elle subit. Nous voulons imposer le respect dû à notre race, ainsi que son égalité avec toutes les autres races du monde, ce qui est son droit et notre devoir, et nous nous appelons Nègres» écrit Lamine SENGHOR. Pour ce révolutionnaire «On ne peut plus vendre un Nègre à un Blanc, mais les impérialistes se réservent le droit de vendre un peuple nègre à un autre impérialisme. L’esclavage n’est pas aboli. Au contraire, on l’a modernisé» dit-il.

En 1927, Lamine SENGHOR est en pleine ascension dans sa lutte contre l’impérialisme qui se dessine dans cette période. Mais c’est aussi un homme tuberculeux, de santé très fragile depuis que son bataillon a été gazé à Verdun en 1917. Gravement atteint aux poumons, Lamine SENGHOR survit, mais sa santé est affaiblie. Il fait, cependant, paraître son ouvrage «La violation d’un pays» avec une préface d’un dirigeant communiste, Paul VAILLANT-COUTURIER. Ce livre, une belle analyse et compréhension de la colonisation est une dénonciation de ses mécanismes, de son passé ainsi que de sa résurgence sous des formes hypocrites. Cet ouvrage décrivant la genèse du système colonial, ses mécanismes d’exploitation et de domination «marque, dans l’histoire du nationalisme, une étape fondamentale, en tant que pensée révolutionnaire, et proposition d’action en vue de l’émancipation noire de la domination étrangère», écrit le professeur Iba Der THIAM. Ouvrage teinté d’humour et de fantaisie, la colonisation a pour figure de proue, «l’homme pale», un homme blanc, «à la figure si pâle qu’on aurait dit la peau d’un poulet déplumé», qui, avec sa camelote, séduit les paisibles habitants d’un village africain, endort leur vigilance à l’aide de l’alcool, sème la discorde entre eux en les incitant au fratricide, et prend en main l’exploitation systématique du pays, pour y établir le «roi du colonialisme» jusqu’au moment où tous les opprimés du monde se révoltent et mettent un terme à cette exploitation de l’homme par l’homme. Ainsi, non seulement l’esprit de lucre, la volonté de profit et de puissance, mais aussi, l’esprit de combine, le goût du mensonge et le recours à l’assassinat, firent leur apparition dans cette communauté paisible où tous ces maux étaient quasiment inconnus. Aux contacts épisodiques et irréguliers succéda une phase de commerce régulière, par la ruse ou par la force, commença la traite des Nègres, ainsi que l’évangélisation. Par la suite, succèdent les tensions et les guerres avec le colonisateur, ainsi que l’assujettissement des Noirs : «Depuis ce jour-là, leurs champs, leurs terres, leurs troupeaux et leur liberté ne leur appartenait plus. Jadis libres, désormais, ils devenaient un peuple esclave. Il faut qu’on les civilise !, leur disait «l’homme pâle», le maître, désormais, qui était devenu à la fois Dieu et maître». Pendant la Première guerre mondiale, la France mobilisa ses indigènes d’Afrique : «Pour renforcer son armée, la Reine (La France) fit appel aux sujets du Roi colonialisme en leur promettant la suppression des lois iniques de l’esclavage-modernisé» écrit SENGHOR. Le village paisible qui va être envahi par «l’homme pâle» porte le nom Ouolof de «M’Bine Diam» (la maison de la paix) ; le traître et l’assassin de ses frères est dénommé «Dégou Diagne» (dégoût, d’égout) allusion directe à Blaise DIAGNE, qui «gagna ses palmes métropolitaines en organisant activement le recrutement de la force noire pendant la Première guerre mondiale». Le général MANGIN avait tenté de mobiliser des troupes coloniales, mais cela s’est soldé par des révoltes, et c’est Blaise DIAGNE qui est missionné par Georges CLEMENCEAU. On envisagea «la diplomatie soutenue par la force» et on envoya «le plus dévoué des esclaves à couleur d’ébène aller discourir chez ses frères afin qu’ils s’enrôlent dans l’armée de la défense nationale, à quelques milliers de kilomètres de leur propre pays». Blaise DIAGNE recrutera, non pas 50 000, mais 77 000 tirailleurs sénégalais. La France n’a pas respecté ses promesses d’accès à la nationalité française et d’égalité des droits pour les Tirailleurs sénégalais. A la faveur de cela, une prise de conscience du système colonial, de ses mécanismes d’exploitation, de domination et d’oppression, et une volonté de résistance naquirent, peu à peu. «La colère monte et gronda dans les cœurs, monta et remonta. Elle remonta tellement qu’elle finit par éclater un vendredi matin. La Révolution éclata avec les citoyens pâles. Les royaumes renversés ; la Reine fut envoyée pêcher des huitres dans la mer du Néant, et le Roi fut livré à l’ange de la mort. Le soleil venait de se lever et c’était le jour de la Libération. Les esclaves devinrent libres» écrit SENGHOR.  En effet, les Sénégalais, à cette époque, et dehors des quatre communes, n’étaient pas citoyens, mais sujets français : «Les Nègres sont des Français et veulent servir la France ? Rien n’est aussi faux que cette affirmation !» écrit Lamine SENGHOR dans le n°1, de janvier 1927 de la «Voix des Nègres». La colonisation étant la violation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, est donc une violation du pays occupé : «Les esclaves deviennent libres ! Les citoyens de chaque pays dirigèrent le gouvernement de leur Etat. Ils formèrent l’alliance fraternelle des pays libres». Dans sa préface, Paul VAILLANT-COUTURIER écrit «sous sa forme hirsute, animée, à la fois simple et frappante, «la violation d’un pays », est au fond, toute l’histoire du colonialisme. Il possède en même temps, des qualités doctrinales discrètes, les couleurs vives et discrètes, des imageries populaires. Il faut le lire. Il faut qu’il revienne aux pays d’où il est sorti comme une plante des terres chaudes, et qu’il y grandisse».

En juillet 1927, Lamine SENGHOR commence à perdre la bataille contre les infections qui le rongent. En même temps, le mouvement qu’il a construit commence à s’écrouler. En août 1927, il apprend la mort de son père et de son fils, Sène. Lamine SENGHOR meurt le 25 novembre 1927 à Fréjus ; il laisse une veuve, Eugénie Marthe COMONT, et une fille. A sa disparition, Tiémoko Garan KOUYATE (1902- 1942, Soudan, actuel Mali), devient le leader de la L.D.R.N. ; KOUYATE a pour souci de créer des syndicats noirs et prend progressivement ses distances par rapport au P.C.F. Garan KOUYATE, pendant la Deuxième Guerre Mondiale, entra dans la résistance auprès des Francs Tireurs Patriotiques, il fut fusillé par les nazis, au fort de Montluçon en 1942.

En définitive, Lamine SENGHOR, précurseur incontesté et intraitable du nationalisme africain, aura contribué, très significativement, au déclin des courants assimilationnistes. Mort jeune, la carrière politique ainsi que la vie de Lamine SENGHOR, auront été courtes. Mais la réputation de cet illustre Sénégalais atteindra la dimension d’un mythe. Son nom est lié à l’histoire naissante de la Négritude, à l’anticolonialisme et à l’émergence des mouvements pour l’indépendance de l’Afrique.

Bibliographie sélective

1 – Contribution de Lamine Senghor

SENGHOR (Lamine), La Violation d’un pays, préface Paul Vaillant-Couturier, Paris, Bureau d’éditions, de diffusion et de publicité, 1927, 31 pages ;

SENGHOR (Lamine), La Violation d’un pays et autres écrits anticolonialistes présentation de David Murphy, Paris, L’Harmattan, 2012, 158 pages ;

SENGHOR (Lamine), «Debout les Nègres», La Race Nègre n°1, juin 1927 ;

SENGHOR (Lamine), «Lettre du 4 aout 1925 au journal Le Matin», L’Humanité du 13 août 1925, et reproduite par Le blog du journal Libération du 6 septembre 2015.

2 Critiques de Lamine Senghor

Anonyme, «Le gouverneur du Sénégal persécute Senghor, les explications embarrassées de Blaise Diagne», L’Humanité, n°10126, du 1er septembre 1926, page 2 ;

Anonyme, «Le plus grands des Senghor», La Rumeur du 15 mai 2015 ;

CORNEVIN (Robert), «Du Sénégal à la Provence, Lamine Senghor (1889-1927) pionner de la négritude», Provence historique, 1975, tome n°25, fascicule 99, pages 69 -77 ;

COTY (François), «A propos du faux prince Touvalou», in Contre le communisme sauvons nos colonies. Le péril rouge en pays noir, Paris, B. Grasset, 1931, 267 pages, spéc pages 151-160 ;

COTY (François), «La Ligue de Défense de la Race Nègre», in Contre le communisme sauvons nos colonies. Le péril rouge en pays noir, Paris, B. Grasset, 1931, 267 pages, spéc pages 137-148 ;

DEVITTE (Philippe), Les mouvements nègres en France : 1919 – 1949, Paris, préface Juliette BESSIS, Paris, l’Harmattan, 406 pages, spéc pages 109-110 ;

DEWITTE (Philippe), «Le Rouge et le Nègre», Hommes et Migrations, 2005, n°1257, pages 33-40 ;

DIOP (Papa, Samba), «Un texte sénégalais inconnu : La violation d’un pays (1927) de Lamine Senghor», Komparatistische Hefte, Université de Bayreuthe, 1984, H 9/10, pages 123-28 ;

BERNARD-DUQUENET (Nicole), Le Sénégal et le Front populaire, thèse université de Paris VII, sous la direction de Catherine Coquery-Vidrovitch, 268 pages dactylographiées, spéc pages 27-28 (doc scanné UCAD, cote TH. L 68), et Paris, L’Harmattan, 1985, 252 pages;

FALL (Mar), Le destin des Noirs en France ; discrimination, assimilation, repli communautaire, Paris, l’Harmattan, 2005, 154 pages, spéc pages 55-57 ;

Front culturel sénégalais, Lamine SENGHOR, vie et œuvre, Dakar, 1979, 67 pages ;

GAUTHEROT (Gustave), Le bolchévisme aux colonies et l’impérialisme rouge, Paris, Rédiers, 1930, 444 pages, spéc pages 274 et suivantes ;

KESTELOOT (Lylian), Histoire de la littérature négro-africaine, Paris, Karthala, 2001, 386, pages, spéc pages 48-51 ;

KOLOLO (Jean-Blaise), «Lamine Senghor, la défense de la race Nègre», Cahiers de Léon Trotsky, mars 2001, n°73, pages 61-84 ;

M’BAYE (Babacar), Black Cosmopolitanism and Anticolonialism, London, New York, Routledge Taylor and Francis Group, 2017, 302 pages ;

MICHEL (Marc), «René Maran et Blaise Diagne : deux négritudes républicaines», Présence Africaine, 2013, 1, n°187-188, pages 153-166 ;

MURPHY (David), «Tirailleur, facteur, anticolonialiste : La courte vie militante de Lamine Senghor (1924-1927)», Cahiers d’Histoire, revue critique, 2015, n°126, pages 55-72 ;

N’DIAYE (Papa, Toumané), Les dynamismes politiques au Sénégal (1914-1929), études sur les origines du nationalisme au Sénégal, Mémoire de maîtrise, Dakar, Université de Dakar, 1979, 120 pages, spéc pages 88 et suivantes ;

RIESZ (Janos), «Le refus du nationalisme, le nationalisme par le refus, l’émergence du sentiment national dans les littératures africaines de l’entre-deux guerres», Notre Librairie, octobre décembre 1986, pages 12-15 ;

SAGNA (Olivier), Lamine SENGHOR (1889-1927) un patriote sénégalais engagé dans la lutte anti-coloniale et anti-capitaliste, Paris, 1980-1981, mémoire de maîtrise en histoire, Université de Paris VII, sous la direction de Catherine Coquery-Vidrovicth, 163 pages ;

SAGNA (Olivier), Des pionniers méconnus de l’indépendance : Africains, Antillais et luttes anticolonialistes dans la France de l’entre-deux guerres (1919-1939), Thèse de doctorat sous la direction de Catherine Coquery-Vidrovicth, Paris Diderot, Paris VII, 1986, 2 vol, 975 pages ;

SAME KOLLE (Samuel) Naissance et paradoxe du discours anthropologique africain, Paris, l’Harmattan, 2007, 256 pages, spéc pages 62 et 65-66 ;

SARR (Amadou Lamine), «Lamine Senghor (1889-1927)», Das Andere Des Senegaleschichen Nationalismus, Wien, Böhlau, 2011, 302 pages ;

THIAM (Iba Der), L’évolution politique et syndicale du Sénégal colonial de 1840 à 1939, Paris, Thèse d’Etat sous la direction de Jean Dévisse, Sorbonne, 1983, 9 volumes, 5 179 pages, spéc le volume VII, pages 2513-2917, 2923-2938, 3001-3019 et 3034-3046 ;

ZINSOU DERLIN (Emile), ZOUMENOU (Luc), Kodjo Tévalou Houénou, précurseur (1887-1936), pannégrisme et modernité, Paris, Maisonneuve et Larose, 2004, 240 pages.

Paris, le 30 août 2011, actualisé le 22 mars 2018, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.
Lamine SENGHOR.

Lamine SENGHOR.

Partager cet article

Repost0

commentaires

Liens