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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 21:20

Les poèmes de David DIOP s’inscrivent dans le cadre de la décolonisation de l’Afrique et la recherche de la dignité du peuple Noir. C’est un cri de révolte contre le colonialisme et contre ses méfaits multiples (violence, assimilation, abâtardissement, aliénation, etc.) et une revendication du droit à la différence à la «reconnaissance» et à l’identité culturelle africaine.  «Coups de pilon», son œuvre poétique unique, s'organise autour de trois thèmes principaux : dénonciation du colonialisme, réhabilitation du continent noir et appel des opprimés à la lutte. Ces trois moments de la démarche correspondent aussi aux divisions du temps : le passé, le présent et l'avenir. L'évocation du passé prend fin avec l'arrivée des colonisateurs qui font subir le présent à l'Afrique. L'avenir ne commencera que le jour où l'homme noir aura triomphé de l'oppression et retrouvé son identité. La contribution littéraire de David DIOP vise à inciter les opprimés à se regrouper, et singulièrement le peuple noir, en vue d’amorcer, sans plus tarder, sa longue marche vers la libération, condition essentielle de la prise en main de son avenir. Ce qui fait dire à Ambroise KOM que David DIOP est un «poète de la libération». Par conséquent, la mission de l’artiste noir est de «pousser d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées» estime Aimé CESAIRE, le mentor de David DIOP. Le travail de l’artiste est de redonner la dignité «à ceux qui n’ont rien inventé» et que l’esclavage et la colonisation avaient réduits au silence. «L'esclavage ne peut pas être une école de liberté […]. La décolonisation vraie ne peut se faire que par rupture, cela accroît encore et définit plus complètement nos responsabilités d'hommes de culture. Car au sein même de l'époque coloniale, c'est l'homme de culture qui doit faire faire à son peuple l'économie de l'apprentissage de la liberté» estime Aimé CESAIRE, dans «L’homme de culture et ses responsabilités» au Congrès de 1956. Suivant, Léopold Sédar SENGHOR, tenant pourtant de la poésie contemplative, «l’art nègre n’est réellement esthétique que dans la mesure de son utilité, de son caractère fonctionnel». En effet, pour le poète-président sénégalais, le rôle du poète est de faire découvrir «les choses essentielles».

 

David DIOP, en intitulant son recueil de poèmes, «Coups de pilon» choisit une démarche partisane, «laissait deviner ses intentions d’engager une polémique acharnée contre la civilisation occidentale» écrit Sana CAMARA. «Coups de pilon» comporte trois parties qui s’intitulent, respectivement, Coups de pilons, édition originale comprenant 17 poèmes ; Cinq poèmes et enfin des poèmes retrouvés renfermant 21 pièces. Ainsi, l’ensemble des poèmes du recueil de l’édition Présence Africaine, 1973, s’élève à 43. Ce recueil, de par son titre, indique bien qu’il s’agit d’une poésie militante. Le « pilon » servant à transformer le mil en farine, est une métaphore appelant les Africaines à passer à la transformation ; le poète va puiser ses ressources  avec une ambition  de changer la situation du colonisé. En effet, les titres de certains poèmes indiquent bien sa volonté d’en découdre avec le colonialisme : «Vautours», «Hyènes», «Bêtes», «Monstres», etc. Partisan de la Gauche radicale, il considère que «la colonisation qui, lorsqu’elle ne parvient plus à maintenir ses sujets en esclavage, en fait des intellectuels dociles aux modes littéraires occidentales». Cependant, SENGHOR, un homme modéré, sans une grande proximité idéologique avec David DIOP, a dénoncé son accent âpre et rêche, son ton brutal et dur «Senghor, déjà consacré champion de la poésie africaine, ne supporta pas la fougue virile de ces poèmes qui ne s'embarrassaient point de pardon à l'ennemi et d'esprit de réconciliation» écrit Guy Ossito MIDIOHOUAN. En effet, le poète-président considère que DIOP n’est pas assez nègre, trop belliqueux, pour un Nègre «Ces derniers (poèmes de Diop) sont l’expression violente d’une conscience raciale aiguë. Sans nul romantisme dans l’expression. Ce qui les caractérise, c’est la sobre vigueur du vers et un humour qui cingle comme un coup de fouet, bref. Nous ne doutons pas qu’avec l’âge, David Diop n’aille s’humanisant. Il comprendra que ce qui fait la négritude du poème, c’est moins le thème que le style, la chaleur émotionnelle qui donne vie aux mots, qui transmue la parole en verbe» écrit Léopold Sédar SENGHOR, dans son «Anthologie de poésie nègre et malgache». L’œuvre de David DIOP se manifeste en deux versants : l’opulence image et l’ascétisme en politique. Suivant Lilyan KESTELOOT, David DIOP était un des espoirs de la poésie africaine «La violence et la simplicité de son langage faisaient de ses poèmes de véritables coups de poing dont l’efficacité, en cette période de lutte, était incontestable». Le professeur KESTELOOT ne semblait pas apprécier cette poésie engagée et militante, inspirée de Jacques ROUMAIN, elle préférait ses poèmes qui chantent «Souffre pauvre nègre, le fouet siffle, siffle sur ton dos de sueur et de sang, pauvre nègre» écrit-elle.

 

En dépit de cette polémique, le recueil de poèmes sera édité en 1973 : «Que le poète puise dans le meilleur de lui-même ce que reflète les valeurs essentielles de son pays, et sa poésie sera nationale. (..) De cette liberté l’Afrique noire fut systématiquement privée La Colonisation, en effet, s’empara de ses richesses matérielles, disloqua les vieilles communautés et fit table rase de son passé culturel au nom d’une civilisation décrétée «universelle» pour la circonstance. (..) Le poète africain conscient de sa mission, refuse à la fois l’assimilation et l’africanisme facile», un texte annexé au recueil de poèmes. «Il est rare que s'allient la maîtrise du verbe et la profondeur de l'émotion que s'accordent la distance et le don. En cette harmonie paradoxale le meilleur se révèle. La parole de David Diop témoigne de ce lieu admirable et difficile. David Diop savait l'Afrique par coeur, au plus profond d'elle-même, en ses sources vives, en son peuple, c'est-à-dire en sa vérité. Il la connaissait en sa fragilité et en ses caricatures, avatars d'une Afrique vendue et exploitée aux marchés de l'Histoire» indique l’éditeur. Simon MPONDO et Frank JONES ont traduit ces poèmes en langue anglaise sous le titre de «Hammer Blows». S Ruth SIMMONS a défendu «la pertinence» de la poésie de David DIOP pour les jeunes Noirs aux Etats-Unis. Inscrit aux programmes scolaires en Afrique, et ayant gagné une grande notoriété, on s’aperçoit que David DIOP est loin d’être un «poète mineur». Il sort ainsi de 30 ans de purgatoire dans lequel l’avait enfermé SENGHOR. Ainsi, donc, Guy Ossito emploie un terme christique, et parle de «résurrection de David Diop». En effet, désormais, les Africains et la diaspora «vibrent au rythme de sa passion et découvrent en lui le plus grand poète africain de la période coloniale. On s'aperçoit alors de l'injustice des historiographes de la littérature africaine d'expression française à son égard qui, se fondant essentiellement sur le jugement émis par Senghor» précise Guy Ossito MIDIOHOUAN.

 

Amadou Aly DIENG, partisan d’une littérature engagée, est élogieux à l’égard de David DIOP : «Il y a eu David Diop, qui a opéré le premier l’éclatement d’une certaine conception de la poésie négro-africaine incapable de manifester un engagement révolutionnaire authentique. David Diop, lui dont la pensée, l’existence, le comportement social demeurent un exemple de volonté, de capacité et de dignité, est sans le plus grand poète négro-africain. Investi par l’histoire du peuple d’Afrique, l’œuvre si expressive de David Diop, bien que séparée de son auteur, ne saurait se placer dans l’obscurité puisqu’elle reçoit son sens à partir de l’histoire africaine elle-même, en toute liberté», écrit-il. Digne représentant de la Négritude et défenseur de l’identité culturelle africaine, David Léon Mandessi DIOP nous a laissé un recueil qualifié par Théophile OBENGA de «mince, mais émouvant». Amady Aly DIENG estime que cet ouvrage est «plein de densité et de chaleur humaine», et considère l’auteur comme étant «l’exemple d’une vie dévouée à la cause de l’émancipation africaine». Par conséquent, David DIOP c’est le «Vladimir Maïakovski de la Révolution africaine», avec lui nous entendons la voie d’une marche pour la liberté, celle d’une génération qui veut recouvrer son identité et sa dignité. Abdellah HAMMOUTI pense que les poèmes de David DIOP sont un «cri de révolte contre le colonialisme et ses méfaits».  Enid RHODE qualifie David DIOP de «poète de la passion».

 

A l’opposé de SENGHOR, David DIOP, un poète militant, s’inscrit dans le cadre d’une littérature nationale, à la recherche de «l’authenticité» en référence à un terme d’Aimé CESAIRE. En effet, le poète antillais en opposition aux théories de Louis ARAGON sur la littérature nationale, est contre «Le larbinisme» poétique, cette volonté d’assimilation qui fait fi de l’héritage africain pour privilégier, exclusivement, le fonds français. L’écrivain noir doit apprendre à «marronner», à se libérer, face à la tutelle de ceux qui veulent le soumettre à diverses injonctions théoriques. Reprenant à son compte les idées de CESAIRE, avec des nuances, David DIOP, en nationaliste et patriote, exige du poète d’abandonner l’individualisme formel, pour donner le meilleur de lui-même : «Que nous importe alors que son chant, ample et dur, chante en alexandrins ou en vers libres ; pourvu qu’il crève les tympans de ceux qui ne veulent pas l’entendre et claque comme des coups de verge sur les égoïsmes et les conformismes de l’ordre. La forme n’est là que pour servir l’idée» écrit DIOP dans un article «Contribution au débat sur la poésie nationale».  Bernard DADIE va dans le même sens, «Le fond importe plus». Finalement, le poète est investi d’un rôle majeur, celui d’écrire une page de l’histoire africaine, tant calomniée et falsifiée. Mais cette démarche identitaire n’est pas un rejet des autres ; la différence n’est pas un repli sur soi, «à se replier sur soi-même, une culture s’étiole et meure» écrit Aimé CESAIRE. Dans sa défense d’une littérature nationale, David DIOP s’inscrit aussi dans la même démarche de Chinua ACHEBE qui a parlé du «fardeau de l’écrivain noir». En effet, ACHEBE estime que, si dans l’Afrique soumise, il appartient à l’écrivain africain de s’attaquer à l’injustice coloniale, dans l’Afrique indépendante, l’écrivain doit continuer de dénoncer l’injustice partout où il la voit, même s’il s’agit d’une injustice commise par les Africains contre d’autres Africains : «Nous ne devons jamais renoncer à notre droit d’être traités comme des membres à part entière de la famille humaine. Nous devons aspirer à la liberté d’exprimer notre pensée et nos sentiments, même contre nous-mêmes, sans nous inquiéter de savoir si ce que nous allons dire risque d’être retenu comme une preuve contre notre race» dit ACHEBE. Dans ses conclusions, le Colloque de la Sorbonne du 19-22 septembre 1956, invitait au réalisme littéraire, l’artiste devant traduire l’originalité de l’identité africaine et faire de «la culture une puissance de libération et de solidarité, en même temps que le chant de notre intime personnalité».

 

Une légende, savamment entretenue par les mouvements maoïstes, veut que David DIOP, poète engagé, à la carrière littéraire très prometteuse, mais à la vie courte, ait produit des poèmes émouvants sur l’Afrique, sans jamais connaître le Sénégal. Cette fable s’appuie sur un des poèmes de David DIOP qui s’intitule «Afrique mon Afrique» et qui démarre ainsi «Afrique, je ne t’ai jamais connue». Par ailleurs, son poème, «J’ai la mémoire», a, peut-être, induit en erreur les spécialistes de la poésie : «Je n’ai pas oublié, ma mémoire n’est pas courte. (…) Ma mémoire est celle de mon peuple qui a souffert, tout le temps». Ainsi, Lilyan KESTELOOT a même accrédité cette idée de la méconnaissance de l’Afrique, en écrivant que «David Diop connaissait mal l’Afrique, ayant été élevé en France». Jacques CHEVRIER abonde également dans le même sens : «Longtemps éloigné de l’Afrique, David Diop n’en manifeste pas moins, son attachement profond à un continent dont il entend garder fidèlement la mémoire».

 

En réalité, David DIOP avait de solides attaches avec le Sénégal, dès sa naissance et même au moment de sa mort. Il était enseignant en Guinée, au moment de sa disparition au large de Dakar, il revenait de ses vacances à Paris, mais avec un voyage payé par son employeur. «David Diop savait l’Afrique par cœur, au plus profond d’elle-même, en ses sources vives, en son peuple, c’est-à-dire la vérité. Il la connaissait en sa fragilité et ses caricatures, avatars d’une Afrique vendue et exploitées aux marchés de l’Histoire» écrit l’éditeur.

 

David DIOP, dans ses poèmes, part en guerre contre l’aliénation culturelle qui aboutit à la dépersonnalisation, au mépris. Pour le colonisateur, ses sujets sont comme une forme de transparence : «Il n’y a pas personne» renchérit Bernard DADIE. Il fustige les valeurs de l’assimilation que lui oppose le Maître : «Nos ancêtres les Gaulois.

 

Très tôt orphelin de père, né pendant une période trouble et de guerre, de santé fragile, il a baigné dans une ambiance intellectuelle, et a été bien entouré par une mère-courage, ingénieuse et débrouillarde, ainsi qu’un beau-frère, Alioune DIOP l’éditeur de Présence africaine (Voir mon article). Par conséquent, David DIOP, est un poète au carrefour de plusieurs civilisations.

 

I – David DIOP, un poète au carrefour

de plusieurs civilisations.

 

David DIOP est né le 9 juillet 1927, à trois heures, au n°44, rue Fondège à Bordeaux, dans la Gironde, en France. Cette naissance a été dignement fêtée au Sénégal par la grand-mère maternelle, Mame Yandé N’DIAYE, qui appelait son petit-fils «Gorgui». Des prières ont été dites à la grande mosquée de Dakar. «Le nouveau-né était vigoureux. C’était un bébé gourmand qui ne cessait  de réclamer son biberon avant l’heure prescrite» écrit Maria DIOP dans sa biographie. Le 20 juillet 1927, Blaise DIAGNE, député du Sénégal, a adressé une lettre de félicitation à la famille pour cette naissance «Je renouvelle à Madame Diop, et à toi-même, nos affectueuses félicitations pour l’heureuse venue de votre enfant. Nous lui souhaitons, dans la vie, le meilleur des bonheurs en tout et pour tout» écrit DIAGNE. Deux mois après sa naissance, sa famille vient s’installer à Paris, au 32 rue des Ecoles, non loin de l’emplacement actuel de Présence africaine, dans un appartement loué par Lamine SENGHOR, un journaliste. Ce qui rythme la vie des parents ce sont les promenades aux jardins du Luxembourg ou des Plantes.

 

La mère de David DIOP, Maria Mandessi BELL (1896 - 1990), une protestante, une aristocrate descendante du roi Sawa, dynastie régnante à Douala depuis 1770, est une Camerounaise. Maria Mandessi BELL est la fille de David Mandessi BELL, décédé le 14 novembre 1936, et qui est le fils adoptif du roi N’dumbe Lobé. La biographie faite par Maria DIOP sur David, est dédiée au fondateur de Présence africaine «Alioune Diop a consacré sa vie, avec toute son âme, à la cause de l’Afrique, son pays. En créant, en 1947, la Revue culturelle Présence Africaine, il a donné la chance aux Africains noirs de pouvoir enfin écrire et s’exprimer» écrit Maria DIOP. Par conséquent, David DIOP porte le prénom de son grand-père maternel camerounais. Le palais des rois  Manga BELL, construit en 1904, surnommé «La Pagode», est situé dans le quartier administratif de Bonanjo, à Douala. Ce surnom de «Pagode» vient de l’écrivain français Louis FERDINAND DESTOUCHES, plus connu sous le nom de Céline, qui a séjourné à Douala entre 1916 et 1917, et qui le désigne ainsi dans son roman «Voyage au bout de la nuit». David Manga BELL, le grand-père paternel était le plus gros exportateur de bananes ; en raison de sa richesse, il avait envoyé sa fille, donc la mère de David DIOP, étudier en Allemagne. A cette mère courage qui va éduquer toute seule ses cinq enfants, David DIOP consacrera plus tard un poème intitulé «Fête des mères» :

«Celle qui brise la nuit pour le jour d’un enfant

Celle qui parcourut des siècles de sacrifices

Celle qui s’appelle douceur d’aimer,

C’est toi, maman

Celle qui me berce dans les soirs de caprice,

Celle qui souhaite la mort pour la vie d’un enfant

Celle qui s’appelle mon sac de patience

C’est toi, maman,

Celle qui s’élance à l’appel de mes peines,

Celle qui s’appelle Amour des autres

Celle qui s’illumine au bonheur d’un enfant

C’est toi, maman,

La Mère au regard de paix».

Le père de David DIOP s’appelle Mamadou Yandé DIOP, un ancien tirailleur sénégalais, un cousin du Président Léopold SENGHOR ; il avait la nationalité française. Après la guerre de 1914, Mamadou DIOP est venu travailler aux chemins de fer du Cameroun ; il y rencontra, Maria, la mère de David DIOP et l’épousa en secondes noces. Le père de David DIOP avait droit à un congé tous les deux ans, soit en France, soit au Sénégal. Le congé de 1927 tombait au moment où les parents de David DIOP séjournaient en France. Voila donc pourquoi David DIOP est né à Bordeaux, en France.

 

Contrairement à la légende entretenue, David DIOP a séjourné plusieurs fois, et dès son jeune âge, au Sénégal, où il a passé une bonne partie de son enfance jusqu’au 14 septembre 1938. A la fin de l’année 1927, la famille partit pour le Sénégal «A notre arrivée à Dakar, la grand-mère sénégalaise de David accouru, prit le bébé dans ses bras et pria. Ensuite, elle offrit des cadeaux, des pagnes et des gris-gris qu’elle noua autour du cou et des reins du bébé. Le climat de Dakar réussissait au petit David» écrit Maria DIOP. Par conséquent, quelques mois après sa naissance, David DIOP a séjourné, brièvement, avec ses parents au Sénégal. Puis, la famille repartit pour Douala, au Cameroun. A deux ans, David s’exprime bien, et il reçut en cadeau un vélo. A quatre ans, et pendant les congés des parents de 1931 et 1932, David DIOP est retourné avec ses parents au Sénégal, avec de fréquentes promenades à l’Ile de Gorée. David est circoncis par le docteur Joseph SENGHOR, et semble en être fier «Maman, je suis un homme maintenant» dit-il. David DIOP a été scolarisé au Sénégal, d’abord au jardin d’enfants du Cours secondaire de la rue Thiers devenue rue Assane N’Doye. C’est un élève appliqué, le père de David DIOP ayant rejoint son poste au Cameroun, David DIOP poursuit ses études à Dakar, et est inscrit au cours moyen. «Il travaillait aussi bien qu’il était bagarreur» écrit Maria DIOP.

 

Cependant, le père David DIOP (Mamadou Yandé DIOP) tombe malade au Cameroun ; il est rapatrié en France et y décède le 17 août 1935 ; notre futur poète n’avait à cette époque que 8 ans. Cet événement bouleverse la vie de David DIOP qui est confié à la famille d’Emmanuel DIAS. Il étudiera entre 1936 et 1938 au lycée Faidherbe, à Saint-Louis, avec l’aide d’Aimé PROM. Il a bonnes notes, et est passionné par le football.

 

Le 14 septembre 1938, la mère de David DIOP quitte le Sénégal avec ses cinq enfants, pour s’installer en France, à Nîmes, dans le Gard. David DIOP s’inscrit au lycée de Nîmes, fait du latin et du grec, travaille bien à l’école, mais il est également repéré comme un élève bagarreur. Il fréquentait l’Ecole du Dimanche Protestante et le Mouvement des Eclaireurs et a reçu sa première communion.

 

Il se passion toujours pour le football et rencontre, lors d’un entraînement, Raoul DIAGNE, le fils du député du Sénégal. Souffrant d’une ostéomyélite, David DIOP a été opéré trois fois de la jambe gauche ; la plaie de ces opérations ne s’était toujours pas cicatrisée en raison d’une fistule, la mère de David DIOP décide alors, en décembre 1943, de quitter Nîmes pour venir s’installer dans la région parisienne. Avec l’aide de Léopold Sédar SENGHOR, à l’époque professeur au lycée Marcellin-Berthelot, à Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), la famille trouve, en décembre 1943, un appartement à Joinville-Le-Pont. En raison de la proximité des villes, le jeune David DIOP, à 18 ans, va fréquenter le lycée Marcellin-Berthelot où enseigne son oncle Léopold Sédar SENGHOR. Il forme avec des amis, pendant cette période de guerre, un mouvement de résistance contre l’ennemi allemand ; ce sont les prémices d’une conscience politique qui s’éveille.

 

A la Libération, en 1945, tout en poursuivant ses études, en seconde, au lycée Marcellin-Berthelot, David DIOP et sa famille viennent s’installer au n°32 de la rue des Ecoles, à Paris, dans le 5ème arrondissement, au Quartier Latin. Il obtient la première partie de son baccalauréat en candidat libre. En 1945, il va par la suite s’inscrire au lycée Louis Le Grand,  rue Saint-Jacques, à Paris, à quelques pas de chez lui. Elève studieux et passionné de philosophie, il obtient la deuxième partie de son baccalauréat avec mention, en juin 1945. Garçon sociable, David avaient beaucoup d’amis Africains et français.

 

En 1946, il entame des études en médecine, grâce à une bourse du Sénégal. Il noue une liaison avec une amie de la clinique, avec laquelle ils auront un enfant nommé Emmanuel, deuxième prénom de son frère Adrien. Pendant ses études David sera opéré en raison d’un abcès froid, et c’est durant son séjour à l’hôpital qu’il commence à écrire ses poèmes qui seront édités par Présence africaine en 1948, et en 1956 paraissent les «Coups de pilon». En raison de ces épreuves de la vie, David qui lisait beaucoup, s’aguerrit, mûrit et prend conscience de sa condition de colonisé «Il prenait une conscience des injustices commises par le colonialisme en Afrique Sa révolte était grande» écrit Maria DIOP.

 

Avec beaucoup de sollicitude et de délicatesse, Léopold Sédar SENGHOR venait chaque semaine rendre visite à la famille de David DIOP. Un jour, il se fit accompagner par un jeune Sénégalais du nom de Alioune DIOP que la sœur de David DIOP trouva «beau, élégant et surtout courtois». Le 5 novembre 1945, Alioune DIOP, le fondateur de «Présence Africaine», se marie à la deuxième sœur de David DIOP, Christiane DIOP. Leur premier fils, dénommé David également, sera parrainé par David DIOP. Christiane DIOP est la première Noire qui dirige, depuis 1980, une maison d’édition en France, «Présence Africaine», fondée par son mari en 1947. Il faut rappeler que David DIOP a trois sœurs et un frère : Suzanne, Christiane, Adrien et Thérèse. David DIOP a également un demi frère, Iwiyé Kalla Lobé (1917-1991), issu du premier mariage au Cameroun de sa mère, Maria Mandessi BELL. Ce demi-frère, journaliste, marié à une Princesse, a été le secrétaire particulier du roi Sawa, Alexandre DUALA-MANGA-BELL et administrateur du Festival mondial des Arts Nègres en 1966 et en 1977. C’est à ce demi-frère que David DIOP consacrera, plus tard, un poème «Ensemble», dans son recueil «Coups de pilon».

 

Par conséquent, David DIOP fréquente un monde littéraire et artistique qui aura une forte influence sur notre futur poète : Léopold Sédar SENGHOR, son oncle qui a été son professeur ; Alioune DIOP son beau-frère, éditeur et sénateur du Sénégal, ainsi que les amis de celui-ci. On citera, dans l’entourage de Alioune DIOP notamment Aimé CESAIRE, Jean-paul SARTRE, Michel LEIRIS, Théodore MONOT, fondateur de l’I.F.A.N., Léon GONTRAN-DAMAS, Bernard DADIE etc.

 

D’une santé fragile, David DIOP subira, en 1950, une cinquième opération, l’ablation du poumon gauche. David abandonne ses études de médecine. Après la convalescence, David DIOP abandonna la médecine pour s’inscrire en licence de lettres, à Grenoble, dans l’Isère. Il rencontre une cousine sénégalaise Virginie CAMARA et se marie en été 1952. Le témoin du mariage sera Alioune DIOP. Le couple va s’installer à Montpellier, dans l’Hérault, et aura trois enfants : David Mamadou, Pierre Gaspard Ismaël et Maryandé. Après sa licence à Grenoble, David vient s’installer, avec son épouse à la Cité Universitaire d’Antony, dans les Hauts-de-Seine, près de Paris, pour préparer le Diplôme d’études supérieures et ensuite l’agrégation. Une intervention chirurgicale sera nécessaire une sixième fois.

David DIOP, après ses études, obtient, en 1957, un poste d’enseignant de Lettres classiques, au Lycée Maurice Delafosse, à Dakar, au Sénégal. David DIOP se sépare de son épouse Virginie CAMARA. Au Sénégal, au départ, il est hébergé par des membres de sa famille, puis l’administration lui alloue un logement de fonction à la Fleurus, à Dakar. C’est à ce moment que David DIOP, membre du Mouvement de la Jeunesse sénégalaise pour l’Indépendance d’obédience communiste, rencontre Yvette MEISIREL, une secrétaire. Durant cette période, David DIOP adhère au Mouvement de la Jeunesse sénégalaise pour l’Indépendance. En 1958, la Guinée de Sékou TOURE qui a dit «Non» à la France, est devenue indépendante et recherche des enseignants africains. A l’appel du Parti africain de l’indépendance (PAI), le jeune David DIOP quitte précipitamment le Sénégal pour la Guinée ; il est affecté à l’école normale de Kindia. Dans une lettre adressée à Alioune DIOP, son beau-frère, et reproduite dans «Coups de pilon» David DIOP justifie sa décision de partir en Guinée : «Je pars pour la Guinée au début de la semaine prochaine en compagnie de Abdou Moumouni, de Joseph Ki-Zerbo et quatre autres professeurs africains. Comme je l’ai écrit, il est des cas où celui qui se prétend intellectuel ne doit plus se contenter de vœux pieux et de déclaration d’intention mais donner à ses écrits un prolongement concret. Seule, une question de famille m’a fait hésiter quelque temps ; mais après mûre réflexion, ce problème ne m’a pas paru être un obstacle à mon départ ». C’est à Conakry, la capitale de la Guinée, qu’aura lieu, à Conakry, la cérémonie de son deuxième mariage avec Yvette qui lui donnera deux enfants : Christiane Aminata, François Alioune Massamba. David DIOP produit en Guinée une étude «Autour de la Réforme de l’Enseignement en Guinée». Il estime que le régime colonial, «reposant sur l’exploitation économique et la falsification historique», est fondé sur l’assimilation. Le colonisateur a toujours fait primer ses valeurs sur celles du colonisé : «Hypocrisie donc que de parler de symbiose de civilisations, de profits réciproques dans une communauté dont les universités ignorent jusqu’aux noms de nos grands penseurs et passent sous silence l’histoire de nos empires. Seuls peuvent s’en accommoder les tenants d’un cosmopolitisme culturel habillé d’oripeaux exotiques».

Chaque année, David DIOP a droit à un congé. Pour les vacances scolaires de 1960 et en pleine crise de la Fédération du Mali, il a choisi d’aller à Paris avec Yvette ; son beau-frère Alioune DIOP a prêté son appartement. Il confie à sa mère, restée à Dakar, ses jeunes enfants.

 

Le 29 août 1960, sur le chemin de retour sur le Sénégal, l’avion de David DIOP pris dans une tornade sombre en face des Almadies, au large de Dakar. 52 des 63 corps seront repêchés, dont celui de David DIOP qui est inhumé au cimetière catholique de Bel-Air, à Dakar.

 

Disparu à l’âge de 33 ans, avec son épouse, David DIOP père de 6 enfants, nous a légué un merveilleux recueil de poèmes intitulé «Coups de pilon» nous révélant un poète engagé et révolutionnaire. Dans «A une danseuse noire», DIOP chante l’Afrique comparée à une femme désirable, avec une grande sensualité, à l’assaut des chimères : «Négresse, ma chaude rumeur d’Afrique, ma terre d’énigme et mon fruit de raison, tu es danse pour la joie nue de ton sourire. Par l’offrande de tes seins et tes secrets pouvoirs, tu es danse par les légendes d’or des nuits nuptiales, par les temps nouveaux et le rythmes séculaires. Tu es l’idée du Tout et la voix de l’Ancien. Lancée grave à l’assaut des chimères, tu es le verbe qui explose, en gerbes miraculeuses sur les côtes de l’oubli».

II - David DIOP, poète engagé et révolutionnaire

 

Si David DIOP a subi l’influence des aînés, il s’en est vite dégagé ou à tout le moins, il a rejeté certaines influences pour ne garder que les bonnes qui ont contribué à donner à son art une grande résonance parmi les jeunes intellectuels africains. Il s’est très vite affirmé contre son oncle et professeur Léopold Sédar SENGHOR, sans outrance de langage, en s’engageant dans la poésie militante et en abandonnant à d’autres élites le soin, de ce que Amady Aly DIENG appelle, «les exercices de style et les discussions formelles».

 

Si Léopold Sédar SENGHOR vénère la langue française, au point même de la considérer comme la langue des dieux, David DIOP estime que cette langue n’est qu’un moyen d’expression provisoire, imposé provisoirement par la réalité coloniale et historiquement condamné. En effet, il existe une différence fondamentale entre la poésie de David DIOP et celle de SENGHOR. David DIOP est le poète de la radicalité qui a opté pour une démarche contestataire que certains qualifient de «révolutionnaire». Ce qui signifie que la poésie n’est pas seulement une parole esthétique, mais essentiellement une parole privilégiée qui consacre la liberté du poète. Ce qui fait dire à Théophile OBENGA que la poésie révolutionnaire de David DIOP «est un procès, c'est-à-dire une entreprise soutenue par la liberté et la générosité du poète, entreprise qui va au-delà de la dénonciation du poète d’un état de fait, au simple écoeurement faces aux blessures profondes qui arrosent la terre d'Afrique».

Pour David DIOP la poésie est un engagement et une incarnation, c’est une force qui se libère en libérant ; cette force libre qui libère, David DIOP en donne pleinement la mesure dans l’engagement révolutionnaire de ses poèmes. Dans tous ses écrits, David DIOP lutte pour la fin du régime colonial, et considère comme indispensable la renaissance des cultures nationales. Par conséquent, contrairement à la démarche de Léopold Sédar SENGHOR et des tenants de la position assimilationniste, le combat n’est pas seulement culturel, c’est une lutte de libération. David DIOP est un partisan fervent de la Négritude, mais il a pris une voie radicalement différente de son oncle SENGHOR. Il a magnifié l’Afrique traditionnelle, «l’Afrique des fiers guerriers». Ecoutez ce chant bouleversant qui s’intitule «Afrique, mon Afrique» :

«Afrique mon Afrique

Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales

Afrique que chante ma grand-mère

Au bord de son fleuve lointain

Je ne t`ai jamais connue

Mais mon regard est plein de ton sang

Ton beau sang noir à travers les champs répandu

Le sang de ta sueur

La sueur de ton travail

Le travail de I` esclavage

L`esclavage de tes enfants

Afrique dis-moi Afrique

Est-ce donc toi ce dos qui se courbe

Et se couche sous le poids de l’humilité

Ce dos tremblant à zébrures rouges

Qui dit oui au fouet sur les routes de midi

Alors gravement une voix me répondit

Fils impétueux cet arbre robuste et jeune

Cet arbre là-bas

Splendidement seul au milieu des fleurs

Blanches et fanées

C’est I` Afrique ton Afrique qui repousse

Qui repousse patiemment obstinément

Et dont les fruits ont peu à peu

L’amère saveur de la liberté».

David DIOP est le poète de l’avenir qui refuse l’assimilation et l’africanisme stérile. Dans cette perspective, la Négritude est un puissant outil sur le chemin de la redécouverte de soi. Il va même jusqu’à se moquer ouvertement des assimilationnistes, proche des idées de CESAIRE, il manifeste, avec énergie, son engagement littéraire, dans son poème Le Rénégat : «Mon frère aux dents qui brillent sous le compliment hypocrite. Mon frère aux lunettes d’or, sur tes yeux rendus bleus par la parole du Maître, mon pauvre frère au smoking à revers de soie, piaillant et susurrant et plastronnant dans les salons de la condescendance, tu nous fais pitié». Ruth SIMMONS estime, à propos de David DIOP : "qu’il s’agisse d’un poème qui exprime son amour respectueux de la femme africaine, ou d’une attaque cinglante contre l’impérialisme et l’inhumanité yankee, qu’il s’agisse d’une attaque mordante contre le Noir assimilationniste ou d’un appel émouvant à l’action, la voix de David Diop est infailliblement celle d’un poète africain qui plaide pour la cause de son peuple".

En effet, David DIOP magnifie les grandes figures africaines : «Je vois Soundiata l’oublié, et Chaka l’indomptable, enfouis au fond des mers avec les contes de soi et de feu, je vois tout cela» écrit-il dans «le Nègre clochard». Il rend hommage aux Ancêtres : «J’aiguise pour les sillons futurs. Pour toi, nous referons Ghana et Tombouctou, à grands coups de pilons sonores» écrit-il dans «Le Nègre clochard». La femme aimée symbolise l’Afrique, et elle participera, un jour à l’émancipation de ce continent : «Me plaît ton regard fauve. Et ta bouche à la saveur de mangue. Ton corps est le piment noir qui fait chanter le désir. Rama Kam». David DIOP témoigne sa grande solidarité avec tous les peuples opprimés : «Je pense au Vietnam couché dans la rizière, au forçat du Congo, du lynché d’Atlanta. Entendez-vous bruire la sève souterraine ? C’est la chanson des morts, la chanson qui porte aux jardins de la vie» écrit-il «L’Agonie des chaînes». David DIOP chante dans ses poèmes l’espoir et l’espérance, la liberté pour ceux qui sont encore dans les chaînes : «De l’esclave d’hier, un combattant est né. Et le docker de Suez, et le Coolie d’Hanoi. Tous ceux qu’on intoxiqua de fatalité lancent leur chant immense au milieu des vagues, les vagues furieuses de la liberté, qui claquent, qui claquent sur la Bête affolée» écrit-il dans «Vagues». Un mouvement s’est levé, celui de la marche vers la dignité : «C’est de l’Aurore, le signe fraternel qui viendra nourrir le rêve des hommes» écrit dans «Ecoutez camarades !».

 

Les héros africains, comme Soundiata KEITA ou Chaka, sont invoqués pour combattre l’injustice. David DIOP est un champion de la poésie de la libération humaine, dans «L’agonie des chaînes» :

«Et des savanes aux jungles

Nos mains crispées dans l’étreinte de combat

Montrent à ceux qui planent dans les élites de l’avenir

Dimbokro Poulo Condor

Entendez vous bruire la sève souterraine,

C’est la chanson des morts

La chanson qui nous porte aux jardins de la vie».

Dans son engagement et son militantisme, David DIOP est resté fidèle à Aimé CESAIRE ; le poète doit donner le meilleur de lui-même ; ce que CESAIRE appelle «l’authenticité». Dans les traditions africaines, les griots, par leur parole et leur chant, galvanisent les énergies des guerriers, symboles de la vertu et de l’honneur. Or justement les chants de David DIOP évoquent un jeu admirable et sincère, le chant du poète populaire, son dynamisme et son caractère éminemment instructif. L’Afrique que chante David DIOP, est une Afrique déterminée, souffrante et brûlée par les années, victime de l’exploitation étrangère.

David DIOP a produit un poème symbolique, «Les Vautours» qui est une violente dénonciation de la colonisation de l’Afrique, des souffrances des Africains, mais avec un espoir de libération. Le colon est désigné, sous la métaphore de «Vautours» :

«En ce temps-la

A coups de gueule de civilisation,

A coup de gueule d’eau bénite sur les fronts domestiqués

Les vautours construisaient à l’ombre de leurs serres

Le sanglant monument de l’ère tutélaire

En ce temps – là

Les rires agonisaient dans l’enfer métallique des routes

Et le rythme monotone des Pater-Noster

Couvrait les hurlements des plantations à profit

O le souvenir acide des baisers arrachés

Les promesses mutilées au choc des mitrailleuses

Hommes étranges qui n’étiez pas des hommes

Vous saviez tous les livres, vous ne saviez pas l’Amour

Et les mains qui fécondent le ventre de la terre

Les racines de nos mains profondes comme la révolte

Malgré nos chants d’orgueil au milieu des charniers

Les villages désolés, l’Afrique écartelée

L’espoir vivant en nous comme une citadelle

Et des mines du Swaziland à la sueur lourde

Des usines d’Europe

Le printemps prendra chair sous nos pas de clarté.»

On sent à travers ces passages un des thèmes majeurs de la poésie de David DIOP : la colère que certains qualifient de haine. Cette colère, suivant des théories élaborées par les psychologues, serait un facteur de stabilisation de la personnalité de l’opprimé. En effet, l’opprimé développe ses propres mécanismes de défense contre le mépris du Blanc, et il attaque ce dernier en portant atteinte à sa fierté raciale. L’objet de la colère est le Mal, et non pas le Blanc en tant que tel. David DIOP préfère qu’on meure «noblement» et qu’on affronte «l’ennemi commun».

 

Par conséquent, David DIOP ne rejette pas en bloc la culture occidentale. Dans sa conception de la Négritude ; David DIOP veut arracher à l’homme blanc la reconnaissance de la spécificité de la culture noire ; il ne se contente pas d’exiger la reconnaissance de l’homme noir lui-même, c’est-à-dire l’acceptation de sa différence. David DIOP est habité par la tolérance, l’altérité ainsi que le souci de nouer le dialogue avec l’autre, pour une rencontre fructueuse «Derrière son dire poétique surgit autrui : sa parole ne porte pas sur autrui, elle ne décrit pas autrui, mais elle s’adresse à autrui comme liberté, sollicite autrui comme liberté. David Diop jouit d’une connaissance intime de la littérature orale africaine, sait que le verbe africain est accueil, dialogue, hospitalité : du coup, il ne cherche pas à circonscrire autrui, mais au contraire appelle autrui à se manifester dans sa vérité. Un tel appel invite immédiatement au dialogue.» écrit Amady Aly DIENG.

 

David DIOP, dans sa poésie militante qui révèle un cri de douleur et un sentiment de révolte, s’est préoccupé des déshérités, de «celui qui a tout perdu»

«Le soleil brillait dans ma case

Et mes femmes étaient belles et souples

Comme des palmiers sous la brise des soirs

Mes enfants glissaient sous le grand fleuve

Aux profondeurs de la mort

Et mes pirogues luttaient avec les crocodiles

La lune, maternelle, accompagnait nos danses

Le rythme frénétique et lourd du tam-tam

Tam-tam de la joie, tam-tam de l’insouciance,

Au milieu des feux de la liberté ».

Puis un jour, le Silence,

Les rayons de soleil semblèrent s’éteindre

Dans ma case vide de sens

Mes femmes écrasèrent leurs bouches rougies

Sur les lèvres minces et dures des conquérants aux yeux d’acier

Et mes enfants quittèrent leur nudité paisible

Pour l’uniforme de fer et de sang

Votre voix s’est éteinte aussi

Les fers de l’esclavage ont déchiré mon cœur

Tam-tams de mes nuits, tam-tams de mes pères.»

 

En définitive, dans sa poésie du refus de la soumission, David DIOP exhorte à la transformation sociale à travers les thèmes traités : nostalgie, tentative de ressourcement, tout est matière à réflexion. Il appelle à la prise de conscience, à l’affirmation de l’identité africaine, à la révolte et à l’action. «Où étiez-vous quand je souffrais, quand je cherchais la vérité, entendez-vous la vérité, vous dansiez sous la paille de rire ?» écrit-il. DIOP invoque le passé glorieux de l’Afrique, berceau de civilisation (Ghâna, Tombouctou, Congo), et magnifie les peuples africains (les bantous, les Soudanais, les Guinéens, les Togolais). Il est féministe, la femme, qu’elle soit mère, sœur, épouse ou bien aimée, chanteuse ou danseuse, est actrice de la révolution. La femme africaine, symbolisant son continent, digne d’être aimée, belle, forte et féconde, a été corrompue par le système colonial. Il examine les différentes postures de l’homme noir, qu’il soit compagnon de route dans la lutte pour la libération de l’Afrique, martyre, ou renégat, qu’il soit enfant ou adulte, nègre des bars, clochard ou héros d’épopée. Mais c’est une poésie optimiste, pleine de promesses d’avenir, pour la Renaissance africaine, en vue de la conquête de la liberté, dans la dignité. Aussi, invite les Africains à la reconstruction d’une nouvelle Afrique : «Pour toi nous referons Ghâna et Tombouctou» Ses poèmes sont un puissant antidote contre l’afro-pessimisme : «Nous referons l’Afrique et ses purs cris d’amour à travers les savanes, l’Afrique qui s’éveille au chant puissant de l’Avenir». Hamidou DIA a rendu hommage à DIOP : «Nous devons approfondir la pensée et l’action de cet homme qui, dans la clameur et la confusion des années d’indépendance, sut garder intacte sa volonté de progrès. Son compagnonnage nous est utile en périodes troublées mais porteuses de nouvelles espérances» écrit-il.

Bibliographie sélective sur David DIOP

 

1 – Contribution de David Diop

 

DIOP (David), «Autour de la réforme de l’enseignement en Guinée», Présence africaine, décembre 1959, janvier 1960, n°29, pages 105-108 ;

 

DIOP (David), «Contribution au débat sur la poésie nationale», Présence africaine, février-mars 1956, n°6, pages 113-115 et Présence africaine, 2002, n°165-166, page 247-249 ;

 

DIOP (David), «Le temps du martyr», Présence africaine, janvier 1948, n°2, page 235 ;

 

DIOP (David), «Rythmes et chants d’Afrique», Présence africaine, 1949, n°7, page 235 ;

 

DIOP David, Coups de pilon, Paris, Présence Africaine, 2008, 5ème édition, 83 pages.

 

2 – Critiques de David Diop

 

ACHEBE (Chinua), «Le fardeau de l’écrivain noir», Présence africaine, 3ème trimestre 1966, n°59, pages 142-147 ;

 

Anonyme, «David Diop est mort», Présence africaine, Nouvelle série, juin-septembre 1960, n°32-33, page 216 ;

 

Anonyme, «En mémoire d’un poète trop tôt disparu, à ma mère», Présence africaine, Nouvelle série, juin-septembre 1960, n°32-33, page 139 ;

 

ARAGON (Louis), Journal d’une poésie nationale, Lyon, Les Ecrivains réunis, Armand Henneuse, 1954, 163 pages ;

 

BRODESKY (Richard, L.), «Poetry and History in David Diop’s «Coups de Pilon», South Atlantic Bulletin, Novembre 1974, Vol 39, n°4, pages 121-125 ;

 

CAMARA (Sana), La poésie sénégalaise d'expression française, 1945-1982, Paris, L'Harmattan, 2011, 201 pages, spéc pages 119-214 ;

 

CESAIRE (Aimé), «L’homme de culture et ses responsabilités», Présence africaine, février-mai 1959, n°24-25, pages 116-122 ;

 

CESAIRE (Aimé), «Réponse à Depestre, poète haïtien, éléments d’un art poétique», Présence africaine, n°1-2, avril-juillet 1955, pages 113-115 et in La Poésie, Paris Seuil, 1994,  «Le verbe marronner. À René Depestre, poète haïtien» ;

 

CESAIRE (Aimé), «Sur la poésie nationale», Présence africaine, 2002, n°165-166, pages 221-223 ;

 

CHEVRIER (Jacques), Anthologie africaine d’expression française, Paris, Hâtier, collection Monde noir, 2002 et 2007, vol 2, La poésie, 1994, 221 pages, spéc pages 40-46 ;

 

DADIE (Bernard), «Le fond importe plus», Présence africaine, 2002, n°165-166, pages 251-253 ;

 

DEPESTRE (René), «Points de vue sur la poésie nationale», Présence africaine, 2002, n°165-166, pages 259-269 et «Réponse à Aimé Césaire», pages 225-242  ;

 

DIA (Hamidou), «Le verbe supplicié de David DIOP (1927-1960)», in Xalisman.com du 31 août 2010 ;

 

DIA (Hamidou), éditeur scientifique, Poètes d’Afrique et des Antilles d’expression française : de la naissance à nos jours, anthologie, Paris, La Table Ronde, 2002, 523 pages ;

 

DIA (Hamidou), Poésie africaine et engagement, en hommage à David Diop, Paris, L’Harmattan, 2009, 154 pages, spéc pages 97-136 ;

 

DIALLO (Amadou), «Coups de pilon de David DIOP ou l’espoir d’un renouveau africain», in Ethiopiques, 1er semestre 2011 ;

 

DIENG (Amady Aly), «Hommage à David DIOP», in Les étudiants africains et la littérature négro-africaine d’expression française, Michigan State University, African Books, 2009, 166 pages, spéc  pages 117 à 126 ;

 

DIOP (Christiane, Yandé), «Allocution au colloque international Alioune Diop», Présence africaine, 1er et 2ème semestre 2010, n°181-182, pages 35-37 ;

 

DIOP (Maria), Biographie de David Léon Mandessi DIOP, Paris, Présence Africaine, 1980, 36 pages ;

 

HAMMOUTI (Abdallah) ; «Coups de pilon de David DIOP ou la poésie militante», in Ethiopiques n°76, 1er semestre 2006 ;

 

IYE (Kala, Lobé), Duala Manga Bell : un héros de la résistance Douala, Paris, ABC (Afrique Biblio Club), Dakar, Abidjan, N.E.A, collection «Les Grandes figures africaines», 1977, 109 pages ;

 

KESTELOOT (Lilyan), Anthologie négro-africaine de la littérature de 1918 à 1981, Paris, EDICEF et Alleur, Marabout (Belgique), 1987, 478 pages, spéc pages 149-154 ;

 

KOM (Ambroise), «David Diop, poète de la libération», Peuples noirs, Peuples africains, mai-juin 1983, n°33, pages 122-128 ;

 

KONDO (Joël), MBANGA EYOMBWAN (David), Le procés du roi, Rudolph Manga Bell, martyr de la liberté, Imprimerie Saint-Paul, 1994, 170 pages ;

 

M’PONDO (Simon), JONES (Frank), traducteurs et éditeurs, Hammer Blows and Others Writings. David Diop, Bloomington, Indiana Press, 1973, 88 pages ;

 

MAKOUTA-MBOUKOU (Pierre), Les grands traits  de la poésie négro-africaine : historiques poétiques significations, Abidjan, Dakar, Lomé, N.E.A, 1985, 347 pages ;

 

MALELA (Bundu, Buata), Les écrivains afro-antillais à Paris (1920-1960) : stratégies et postures identitaires, Paris, Karthala, 2008, 465  pages spéc pages 310 et suivantes ;

 

MIDIOHOUAN (Guy Ossito), «La résurrection de David Diop», Peuples Noirs, Peuples africains, 1983, Vol 6, n°35, pages 86-90 ;

 

MOURALIS (Bernard), «L’évolution du concept de littérature nationale en Afrique», Research in African Literatures, automne 1987, Vol 18, n°3, pages 272-279 ;

 

MPONDO (Simon), «David Mandessi Diop : An Assessment», Présence africaine, 3ème trimestre 1970, n°75, pages 97-107 ;

 

NDIADE (Mama, Yatassaye), David Diop et la poésie engagée, mémoire de maîtrise sous la direction de Didier Béatrice, Université de Paris VIII, 1973, 55 pages ;

 

NGWE (Raphaël), «Poésie africaine et écriture de l’histoire», Pour la Poésie, 2016, 480 pages, spéc pages 237-258 ;

 

OBENGA (Théophile), «Hommage à David Diop», Présence africaine, Nouvelle série, 1966, n°57, pages 49-52 ;

 

OBENGA (Théophile), «La signification révolutionnaire de la poésie de David DIOP», in Les étudiants africains et la littérature négro-africaine, spéc  pages 115-122 ;

 

P.S.V, «David Diop, poète de l’amour», Présence africaine, Nouvelle série, 3ème trimestre 1987, n°143, page 198 ;

 

PAULIN (Joachim), «A David Diop», Présence africaine, 4ème trimestre 1964, n°52, pages 167-168 ;

 

RHODES (Enid, H), «David Diop, Poet of Passion», L’Esprit Créateur, 1970, Vol 10, n°3, pages 234-241 ;

 

SAPIRO (Gisèle), «La politique littéraire nationale d'Aragon : de la “contrebande poétique” au CNE», in Mireille Hilsum, Carine Trévisan, Maryse Vassevière (sous la direction de), Lire Aragon, Paris, Champion, 2000, spéc pages 311-329 ;

 

SENGHOR (Léopold, Sédar), «Suite du débat autour des conditions d’une poésie nationale chez les peuples noirs», Présence africaine, 2002, n°165-166, pages 243-246 ;

 

SENGHOR (Léopold, Sédar), Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, P.U.F., 2015, 276 pages, spéc pages 173 ;

 

SIMMONS (Ruth), «La pertinence de la poésie de David Diop pour les jeunes Noirs aux Etats-Unis», Présence africaine, Nouvelle série, 3ème trimestre 1970, n°75, page 91-96 ;

 

Société de Culture Africaine, David DIOP – 1927 – 1960, témoignages, études, Paris, Présence Africaine, 1983, 412 pages ;

 

WADE (Amadou, Moustapha), «Autour d’une poésie nationale», Présence africaine, n°165-166, pages 247-249 ;

 

YESUFU (Abdul, R.), «L’espoir vivait en nous : David Diop and the Poetry of Hope», New Literature Review, 1988, n°16.

Paris, le 20 octobre 2018, par M. Amadou Bal BA, baamadou.over-blog.fr/

«La vie d’un Sénégalais illustre : David DIOP (Bordeaux 9 juillet 1927 – Dakar, 29 août 1960), poète engagé», par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/.
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commentaires

Bamba Ndiaye 17/11/2014 11:49

Merci Monsieur Ba pour cet article interessant sur la vie de David Diop et surtout les importants eclairages sur son sejour africain. Il faudrait preciser que David Diop a ete membre du PAI avec Abdou Moumouni et est parti en Guinee suite a l'appel du PAI.. Je ferais l'effort d'alleer visiter sa tombe et de prendre des photos des immeubles mentiones.

eteop 30/05/2014 10:37

Bonjour Je vous presente une collection de poetes celebres sur http://poete-lyre.livehost.fr
A bientot

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