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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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25 août 2011 4 25 /08 /août /2011 12:04

«Elu sur une base anticolonialiste, capable, en certaines occasions, de s’élever avec dignité contre des propos ou attitudes racistes, Blaise Diagne se mit très tôt au service de la colonisation» écrit Amady Aly DIENG, son biographe. Blaise DIAGNE est un homme politique controversé, mais son action ne laisse jamais indifférent. Par ailleurs, pour son intelligence, sa compétence et son sens politique, dans un milieu colonialiste hostile, il a su faire bouger les lignes. Blaise DIAGNE a été panafricaniste, nationaliste et antiraciste et a prêché pour la tolérance. Issu d’un père musulman, Blaise DIAGNE a abjuré sa religion, pour devenir franc-maçon. Il a été enterré, après une âpre polémique contre des fondamentalistes religieux, à la porte du cimetière musulman à Dakar, comme un paria. Blaise DIAGNE considère que la franc-maçonnerie défend «l’unité de la famille humaine, dans toute son acception» et raffermit «les liens de solidarité de la Chaîne universelle», et il affirme qu’on peut être franc-maçon et socialiste. «Tournant ma pensée vers l’histoire du monde, j’aperçois une race, la mienne, qui, pendant plus de quatre siècles, resta asservie, dominée, marchandée comme du bétail aux quatre coins de l’univers. La Franc-maçonnerie, la Révolution française brisa les chaînes d’asservissement de l’Humanité noire» dit-il. La postérité, au Sénégal, lui a rendu hommage, puisqu’un lycée et une avenue à Dakar, et un aéroport à M’Bour, portent son nom. Ayant vigoureusement défendu l’assimilation et la mère patrie française, il ne serait pas déraisonnable, de demander à la France de lui rendre également hommage, (plaque, nom de rue ou statue à Paris). Quand on se promène sur la corniche et près de Soumbédioune, à Dakar, on est surpris de constater que, comme un paria, la tombe de Blaise DIAGNE, surmontée d’une statue, ne se situe pas à l’intérieur, mais à l’extérieur, à l’entrée du cimetière musulman.

Pourtant, Blaise DIAGNE, fonctionnaire des douanes, panafricaniste, maire de DAKAR de 1920 à 1934, député à l’Assemblée Nationale française de 1914 à 1934, franc-maçon, Commissaire de la République dans l’Ouest africain, Sous-secrétaire d’Etat aux Colonies, a été un homme politique particulièrement influent de son temps. Il faisait partie de ces hommes de conviction, animés des idées de la République et par son style, il a ouvert la voie dans le champ politique aux autres élites africaines.

Il est difficile de tracer un portrait exact et incontestable de cet homme politique hors du commun qu’était Blaise DIAGNE, en raison de la complexité de sa personnalité qui est surprenante, déroutante et particulièrement controversée. On lui reconnaît d’importantes qualités, c’est un stratège, un redoutable communicateur, particulièrement intelligent et tenace. Quelque soit l’avis que l’on porte sur cet homme politique, qu’il soit élogieux ou critique, Blaise DIAGNE ne laisse jamais indifférent si l’on consulte, brièvement, son parcours. Au bilan de M. Blaise DIAGNE on peut mettre la création de l’école de Médecine de l’AOF (janvier 1918) jusqu'à cette date seules les études vétérinaires étaient permises aux africains, ainsi que la création du lycée Faidherbe de Saint-Louis (juin 1919) jusqu'à cette date seule l’école primaire était ouverte aux africains.

Né le 13 octobre 1872 à Gorée, au Sénégal, Blaise DIAGNE est issu d’une famille très modeste. Fils de Niokhor DIAGNE, un musulman, originaire de Lambaye (Baol) mais établi à Gorée, et de Gnagna Antoine PEREIRA, une Manjaque, fille d’un laptot-cuisinier casamançais. Son père, qui avait détourné les impôts, fut emprisonné à Gorée, à sa libération, il s’installa dans l’île, et y travailla, en qualité de cuisinier. «On a sorti ma généalogie Oui, je suis le fils d’un cuisinier nègre et d’une pileuse de mil» dira-t-il le 29 avril 1914. Le père du jeune Blaise mourut très tôt. Sa mère ayant une famille nombreuse, le plaçat auprès de la famille d’Adolphe CRESPIN à Gorée. De son vrai nom, Galaye M’Baye DIAGNE, les Frères Ploërmel de Gorée lui donnèrent le prénom de Blaise, Adolphe étant un hommage au père adoptif CRESPIN. Brillant élève, le jeune Blaise apprend rapidement à lire et à écrire. Après avoir fréquenté une école religieuse à Gorée (1880-1883). Adolphe muté à Saint-Louis décida, cependant, d’envoyer Blaise à Aix-en-Provence, mais apparemment, il n’y a pas terminé ses études préparatoires d’arts et métier. Il revient à l’école secondaire Duval, à Saint-Louis, et devient major de sa promotion, le 29 juillet 1890. Il rencontre une jeune métisse saint-louisienne, Louise DIALLE, fille d’Ogo DIALLO, et lui fait un enfant appelé, Alassane DIAGNE.

Entre 1892 et 1914, il fait une carrière dans l’administration des douanes et parvint au grade de contrôleur hors classe. Blaise DIAGNE a été en service au Dahomey (Bénin) de 1892 à 1897, en qualité de chef intérim du service des douanes de Porto-Novo ; il y mesura, dans ce pays où règnent la justice indigène, les frustrations et les espoirs des habitants. Il sera affecté au Gabon de 1897 à 1898, et il y rencontre Cheikh Ahmadou Bamba, et se montra fort gentil à son égard. Cheikh Bamba fit des prières de succès pour lui, mais DIAGNE demeura muet ; et la tradition orale dira qu’une malédiction s’abattra sur lui. Il prend conscience des persécutions dont sont victimes les Noirs, et se croit investi d’une mission pour les défendre. Au Congo, l’administration coloniale estime qu’il est «intelligent et travailleur, orgueilleux et prétentieux». Au Gabon, il est suspendu de ses fonctions pour «mauvaise volonté et indiscipline persistante dans le service». En 1898, il a congé de 6 mois et rentre au Sénégal, au moment où le Comte Hector-Hugues-Alphonse Marie d’Agoult (1860-1915) est élu député du Sénégal contre François CARPOT ; cet aristocrate est un homme froid et distant, à peine élu, il retourne en France et se désintéresse de ses administrés. De 1899 à 1902, il est affecté à la Réunion, il a une réplique facile, susceptible, avec une manière cassante, il dénie à ses supérieurs de le brimer pour des causes raciales. Mais il cherche à se protéger par un comportement sociable d’ouverture, de fraternité et rencontre la franc-maçonnerie, à la Loge de l’Amitié, le 21 septembre 1899. Il est affecté à Madagascar de 1902 à 1909. Au début, les appréciations sont élogieuses : «Diagne est un employé d’élite à tous égards» dit-on. Puis, les autorités locales le considèrent comme «ombrageux et même sournoisement frondeur». Il reçoit un blâme pour avoir aidé Melle CHAMBRUN de passer de la Réunion à Madagascar, l’administration croyant que c’était sa concubine. Pour se protéger il s’affilie aux loges maçonniques. Il rencontre Odette VILLAIN, née le 1er novembre 1885, à Orléans ; les autorités coloniales jugeant cette relation entre un Noir et une Blanche, inopportunes, le mute d’office, par «nécessité de service», à Majunga, dans le Nord-Est de Madagascar. Mais, DIAGNE se réfugia derrière son état de santé et refusa de rejoindre sa nouvelle affectation, et se rendit à Paris, où naîtra son fils, Adolphe, le 13 octobre 1907. Il l’épousera le 8 avril 1907, à Paris XIVème.

En raison de ce mariage mixte, avec un enfant métis, et du caractère raciste des coloniaux d’Afrique, Blaise DIAGNE fut affecté à la Guyane, à partir du 26 août 1909. Son fils, Raoul, y naîtra en 1910. Il s’affilie à la franc-maçonnerie. Il commença à s’intéresser aux élus antillais et rencontre Gratien CANDACE (1873-1953), député de la Martinique. Sa femme l’incite à faire de la politique. Il est conseiller municipal à Saint-Laurent. Le gouverneur de la Guyane, Fernand LEVECQUE (1852-1947), se prit d’affection et autorisa à se rendre à Paris, officiellement, pour raisons de maladie et pour préparer le concours d’inspecteur des douanes. Ce fut à Paris que naquit Roland, et c’est pendant ce congé à Paris qu’il prépara, activement, les élections du 14 mai 1914. Un couple mixte, ce n’était pas anodin sous la IIIe République où les idées colonialistes et racistes étaient dominantes. Avec Odette, ils auront quatre enfants : Roland, fonctionnaire des chemins de fer ; Adolphe né à Paris en 1907 et décédé en 1985, un médecin militaire, Commandeur de la Légion d’honneur et Raoul, né en Guyane en 1910, footballeur professionnel et premier footballeur africain à être sélectionné en équipe de France entre 1931 et 1940. Roland a été entraîneur de l’équipe de football du Sénégal. Sa fille, Odette est décédée à l’âge de 9 ans. Le petit-fils de Blaise DIAGNE, qui s’appelle également Blaise DIAGNE né en 1954, est depuis mars 2001, sous l’étiquette Divers Gauche, maire de Lourmarin, une ville du Vaucluse, en Provence-Alpes-Côtes. Pour l’anecdote, c’est au cimetière de Lourmarin que sont enterrés les écrivains Albert CAMUS (7-11-1913 au 4-1-1960) et Henri BOSCO (16-11-1888 au 4-5-1976). Adolphe DIAGNE y est également inhumé. Une bonne partie des descendants de Blaise DIAGNE vivent ou fréquentent régulièrement cette petite ville de 997 habitants.

Blaise DIAGNE est décédé le 11 mai 1934, à Cambo-Les-Bains, dans les Pyrénées-Atlantiques, en France. Elu premier député africain à l’Assemblée Nationale française, le 10 mai 1914, sous l’étiquette «Union républicaine et socialiste», il a été constamment réélu, sous l’étiquette «Non inscrits» au 1er tour, jusqu’à sa mort en 1934. Blaise DIAGNE a été également le premier africain à accéder aux fonctions ministérielles en France ; il a été Sous-secrétaire d’Etat aux Colonies du 26 janvier 1931 au 19 février 1932.

I – Blaise DIAGNE et le concept de citoyenneté

A – Les prémisses de la nationalité française

1 – Une réglementation audacieuse pour l’époque

On vote au Sénégal depuis bien longtemps. Le 1er député du Sénégal élu à l’Assemblée nationale française du 30 octobre 1848 au 18 novembre 1850, est un monarchiste et conservateur, maire de Saint-Louis, Barthélémy Valantin DURAND (1806-1864). Les 5 députés qui suivent du 3 avril 1871 au 31 mai 1902 sont également Européens (Jean-Baptiste LAFON de FONGAUFIER, Alfred GASCONI, Aristide VALLON, Jean COUCHARD, le Comte Hector d’Agoult), et souvent issus de la très haute aristocratie, donc peu préoccupés des intérêts des Africains, et jusqu’en 1914, tous les députés du Sénégal sont europées. Un métis, lié aux intérêts aux compagnies Bordelaises et Marseilles, François CARPOT (Saint-Louis 1862 -Asnières, 1936) sera député du Sénégl de 1902 à 1914, sous l’étiquette radicale de gauche. Blaise DIAGNE affrontera donc François CARPOT.

Avant 1848, l’esclavage n’étant pas abolie, les Sénégalais auraient être considérés comme des objets, ou à tout le moins comme des sujets français. Cependant, un arrêté du 5 novembre 1830 proclamait que «le territoire de la colonie du Sénégal est considéré dans l’application du Code civil, comme une partie intégrante de la Métropole, et tout individu né libre et habitant le Sénégal, jouira dans la colonie, des droits accordés par le Code civil français».  Auparavant, un décret du 16 Pluviôse An II (4 février 1794) stipulait que «tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies françaises, sont citoyens français et possèdent des droits assurés par la Constitution». Mais le droit de vote a peu de portée (droit de vote censitaire, absence d’institutions représentatives). L’article 24 de la loi du 3 juillet 1833 conforte la nationalité française des citoyens résidant dans les quatre communes. L’instruction du 27 mars 1848, était une réglementation éphémère, reconduite d’année en année, et qui faisait des citoyens des quatre communes, des électeurs. Il n’est pas nécessaire de démontrer que ces électeurs ont la nationalité française. Il suffit de prouver une résidence de 5 ans dans l’une des quatre communes (Dakar, Rufisque, Gorée et Saint-Louis).

2 – Une dégradation progressive de la situation des Sénégalais

Dans son rapport du 25 juin 1905, VERRIER a suggéré que le droit de vote soit réservé aux Blancs (même étrangers et leurs épouses africaines) et aux Noirs «assimilés», soit 898 personnes. «Si jamais la grande majorité des électeurs se mettaient à voter, en bloc, nous aurions un conseil général et des conseils municipaux entièrement composés d’indigènes musulmans. Dans l’avenir, on peut imaginer un député du Sénégal qui ne serait pas citoyen français», dit VERRIERE. En effet, l’accroissement de la participation des indigènes aux consultations électorales inquiètent donc les Européens. En 1848, il y avait 4706 électeurs, en 1902 9556 électeurs, et en 1906 ; 10 900 électeurs. En 1906, N’Galandou DIOUF, un Ouolof est élu au Conseil général. Cet accroissement des électeurs noirs et le réveil de leur conscience ont suscité une hostilité des coloniaux qui estiment que le droit de vote doit être lié à la preuve de la nationalité française (provinciaux et sujets des autres colonies).

Un décret du 20 mai 1857, précisé par un arrêté du 23 juin 1857, qui instaure au Sénégal une justice musulmane pour les indigènes, va avoir de graves conséquences sur la nationalité des habitants des quatre communes. Un arrêt de la Cour de cassation, chambre civile du 19 octobre 1891 déclare que la nationalité française était compatible avec l’application du droit musulman pour ce qui est du statut personnel. Mais très vite, une partie rétrograde des Européens engage une  polémique sur la nationalité française. Pour eux, ces lois sont un non-sens, en ce qu’elles confèrent la qualité de citoyen français à des indigènes musulmans. Quel sacrilège ! Une nouvelle jurisprudence est venue limiter l’accès à la nationalité. Seuls les naturalisés, à titre individuel, ont la qualité de français, Cass, ch civile, 5 mai 1879, 22 juillet 1908, Moussé m’baye, 26 avril 1909, N’Doudy DIOP. Pour le gouverneur ROUME, qu’est-ce que donc un «assimilé» ?

Cette notion n’a pas reçu de définition juridique. La polémique sur la citoyenneté française a duré 2 années, jusqu’à cet arrêt de la Cour d’Appel de Paris, du 8 juillet 1907, Aly SECK, un natif de Gandiol. Pour la Cour d’appel, seuls les originaires des 4 communes de plein exercice ont le droit de s’inscrire sur les listes électorales. En dépit, de cette jurisprudence, le gouverneur de Dakar, Camille GUY, a continué de radier, massivement et arbitrairement les Africains des listes électorales.

Mais sa décision fut cassée par la Cour d’Appel de Paris, avec une interprétation restrictive : «les natifs des 4 communes ne jouissaient de leurs droits politiques qu’à l’intérieur des 4 communes». Un décret du 25 mai 1912 exige désormais que l’accès à la nationalité se fasse par le droit du sang, c’est-à-dire, il faut un descendant d’un Français de la loi de 1833.

B – Les lois des 5 janvier 1915 et du 29 septembre 1916

La mobilisation générale, lors de la première guerre mondiale, oblige le législateur, à réviser l’accès à la nationalité. La loi du 5 janvier 1915 consolide cette jurisprudence : seuls les électeurs indigènes nés et domiciliés dans la commune, ont un droit de vote dans les quatre communes. Blaise DIAGNE obtient, par la loi du 29 septembre 1916, que les indigènes des quatre communes, et leurs descendants ont le droit de vote. Blaise DIAGNE a pu obtenir la nationalité pour les anciens combattants. Tout ceci c’est fait  malgré l’opposition de l’administration coloniale. Après la guerre, beaucoup d’anciens combattants revendiquèrent, après avoir payé l’impôt du sang, de pouvoir jouir de tous les droits des citoyens. Mais pour écarter ces revendications, l’administration des années 1920 et 1930 invoquait le mythe de l’Africain homme de tribu, incarnation de l’authenticité culturelle de l’Afrique. Le régime de Vichy avait utilisé l’expression «empire français» sans état d’âme. Les Noirs ne sont pas des citoyens, mais des sujets français.

Depuis la loi du 7 mai 1946, dite Loi Lamine GUEYE, les anciens sujets de l’empire français avaient la qualité de citoyen. Dans l’Assemblée nationale constituante après la guerre, une petite dizaine de députés africains, dont Senghor, luttèrent avec fermeté et habileté pour inscrire cette qualité dans la Constitution de la IVe République. Ils obtinrent une citoyenneté définie d’une manière particulière, une généralisation pour tous les territoires d’outre-mer du système exceptionnel du Sénégal. Selon les articles 80 et 82 de la Constitution, le citoyen d’outre-mer avait le droit de garder son statut personnel, islamique ou «coutumier», c’est-à-dire que les affaires de mariage, de filiation, et d’héritage pouvaient être réglées par un régime particulier au lieu du Code civil. En principe donc, la Constitution reconnaissait la diversité sociale et culturelle au sein de la citoyenneté française. Son préambule faisait référence aux «peuples et nations», au pluriel, de l’Union française, tout en affirmant que les territoires d’outre-mer, comme l’Algérie, faisaient partie de la République française.

Blaise DIAGNE, par la puissance symbolique de son élection du 10 mai 1914, en qualité de député et ses fonctions de Ministre, marié de surcroît à une femme blanche, à une période de grande montée de l’intolérance, comme encore aujourd’hui, a favorisé l’émergence d’une élite noire africaine qui préparera, quelques années plus tard, les indépendances africaines.

II – Blaise DIAGNE, premier député africain à l’Assemblée Nationale française

A - Une victoire hautement symbolique

N’Galandou DIOUF était un candidat sérieux, mais il faisait partie de cette catégorie d’Africains qu’on appelait «évolués», mais il manquait d’assurance. «La colonisation ce n’est pas seulement, un simple phénomène d’occupation territoriale, de domination et d’exploitation politique. Elle était surtout un puissant d’aliénation culturelle, et de négation culturelle historique», écrit Iba Der THIAM. L’école coloniale a développé un esprit de servilité, de dépendance, de servilité et d’irresponsabilité que l’estocade ne pouvait venir que de l’extérieur du pays. «On ne leur avait appris à mépriser leur propre race, à admettre son infériorité, qu’ils avaient fini par vouer une confiance toute relative aux capacités indigènes» dit THIAM. En revanche, Blaise DIAGNE a eu la chance de voyager, de commander des sujets Français ; il a appris à les jauger et à se libérer de tout complexe vis-à-vis d’eux. DIAGNE est un intellectuel et un tribun hors pair.

Blaise DIAGNE se présenta aux élections générales législatives de 1914 et fut élu le 10 mai 1914 au second tour de scrutin, par 2424 voix contre 2 249 à Henri HEIMBURGER, candidat de la famille de Justin DEVES, milieu d’affaires bordelais, sur 5231 votants. François CARPOT, député sortant, est venu en troisième position, n’avait obtenu que 472 voix. Justin DEVES conteste cette élection, au motif que Blaise DIAGNE serait un «indigène» et non un citoyen français. François CARPOT estime aussi que Blaise DIAGNE est un candidat indigène, puisqu’il a reçu l’appui des marabouts. La Commission électorale refuse de proclamer le résultat de l’élection, et c’est l’assemblée nationale qui tranchera le 7 juillet 1914.

Le premier député noir à siéger dans une assemblée française fut Jean-Baptiste BELLEY, esclave affranchi grâce à ses services dans l’Armée pendant la Guerre d’Indépendance américaine ; il fut élu représentant Saint-Domingue, le 24 septembre 1793, sous le Directoire. En 1914, Blaise DIAGNE est élu en même temps qu’un martiniquais, Henri LEMERY (1874-1972) qui a été député de 1914 à 1919, puis sénateur de 1920 à 1940, et nommé Sous-secrétaire d’Etat à plusieurs postes ministériels par Georges CLEMENCEAU entre 1917 et 1920. Par conséquent, Blaise DIAGNE est bien le premier député africain noir à être élu à l’Assemblée Nationale française. Le caractère symbolique de cette victoire tient au fait qu’au départ, Blaise DIAGNE, un Noir, inconnu du grand public a pu, en pleine période coloniale, vaincre les candidats appuyés par l’administration coloniale et les commerçants bordelais. Blaise DIAGNE, faut-il le rappeler, a également été le premier Africain à accéder à des fonctions importantes au sein de la franc-maçonnerie française qui a joué un rôle important dans son ascension politique. En effet, il a été initié le 21 septembre 1898, dans la loge de l’Amitié du Grand Orient à Saint-Denis de la Réunion, et a accédé à la maîtrise en 1901. En 1922, il est le premier Noir à accéder au Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France. La première loge maçonnique créée à Saint-Louis du Sénégal, date de 1781, mais elle était réservée aux Blancs qui étaient souvent des militaires ou des commerçants. Il existe depuis 1977, à Dakar, une loge maçonnique du Grand Orient dénommée «Blaise DIAGNE» à l’adresse BP 570 ; elle tient des réunions les 2ème mardi et 4ème jeudi de chaque mois.

B - La victoire de l’habilité politique

Blaise DIAGNE a du sens et du flair politique. Il a compris très tôt que le chemin de la victoire passera par la conquête des voix des Noirs, mais pour gagner cette bataille, il fallait d’abord s’attaquer aux préjugés les plus tenaces. Il a su convaincre les populations locales, souvent analphabètes, qu’il avait le profil du poste ; il savait lire, écrire, et il ne manquait ni de courage, ni d’intelligence. Il a testé cette stratégie à Paris, Lyon et Lille. Blaise DIAGNE ayant quitté le Sénégal, depuis 1898, il a su observer attentivement le terrain politique que constitue le territoire du Sénégal, à travers des enquêtes, des investigations, afin d’en dégager les composantes, les vœux, les frustrations, les espoirs et les attentes des électeurs, en esquissant des solutions (accès à la citoyenneté française pour les militaires nés hors des 4 communes, instruction primaire obligatoire, repos hebdomadaire et assurance sociale, réduction des tarifs de douanes, ériger certaines villes (Thiès, Tivaoune, Kaolack et Ziguinchor) en communes de plein exercice, etc.). Pour cela, il a envoyé, en éclaireur, François POUYE, pour rechercher des appuis dans la presse et auprès des forces politiques. En effet, la victoire de Blaise DIAGNE est celle de l’habilité politique car il a su, par une force de caractère inégalée, surmonter toutes les attaques personnelles, injures et calomnies, menaces ou tentatives de corruption. Blaise DIAGNE a su rassurer le colonisateur qui a toujours écarté les Noirs des postes clés de la vie politiques, les reléguant aux emplois subalternes. Les compagnies bordelaise et marseillaise se méfient également du personnel politique noir. Il a été remarquable tacticien qui a rassuré Européens et donné de l’espoir aux Africains, et a surfé sur les divisions des groupes antagoniques, notamment la communauté des Métis. L’histoire politique de cette époque est sous-entendue par un jeu complexe d’intérêts, et Blaise DIAGNE, dans sa profession de foi, a su capter les aspirations du moment de chacune des communautés. Aux Européens, Blaise DIAGNE martèle qu’il a «des idées saines basées sur une évolution rationnelle, et non sur une révolution brutale». Il leur fait comprendre qu’il a reçu une éducation à l’occidentale, et a un passé de fonctionnaire français des douanes, bref, c’est un assimilé. Aux Africains, Blaise DIAGNE joue sur la corde sensible ; il est un des leurs, la solidarité africaine doit jouer à fond et d’autant plus, leur dit-il «avec vos pères, mères, vos sœurs et vos frères, nous partageons les même injustices, les mêmes aspirations vers un meilleur sort». Face à la politique assimilationniste du colonisateur, il a défendu la liberté de conscience coranique et réclamé la création de communes de plein exercice.

Blaise DIAGNE a gagné les élections de 1914 en raison, également, d’un concours de circonstances. Tout d’abord, en fin stratège, il a envoyé, en 1913, son ami François POUYE faire une reconnaissance des lieux et estimer ses chances de succès en 1914. POUYE fait savoir à Blaise DIAGNE que le climat d’insatisfaction générale pourrait tourner en faveur d’un outsider habile. En effet, les originaires de quatre communes étaient excédés de l’impuissance des chefs locaux et des conflits entre les grandes familles influentes (MANSART, MASSON, DEVES). Les citoyens sont surtout excédés par l’absentéisme de François CARPOT (Saint-Louis 11 mai 1862 – 4 novembre 1936 Asnières Hauts-de-Seine), député de l’époque qui voulait briguer un quatrième mandat. En effet, François CARPOT, député du Sénégal, avait été réélu de justesse pour le troisième mandat du 8 mai 1910.

Ensuite, les adversaires de Blaise DIAGNE l’ont sous-estimé pensant qu’il n’avait aucune chance de succès. Il faut mentionner que Blaise DIAGNE était absent du Sénégal depuis 1892, soit plus de 22 ans, et y était presque inconnu. Pour lutter contre son statut de «candidat marginal», Blaise DIAGNE en homme instruit, intelligent et particulièrement tenace, a su mener une campagne de proximité, dont s’inspirera par la suite Léopold Sédar SENGHOR contre Lamine GUEYE. En effet, dès son retour au Sénégal, Blaise DIAGNE alla présenter ses hommages aux notables Lébous ; il eût un long entretien avec le grand marabout Assane N’DOYE qui le présenta à sa communauté comme étant un fils du Sénégal. Par ailleurs, Blaise DIAGNE est allé rendre visite à N’Galandou DIOUF, conseiller général, et il est apparu au cours des échanges que la meilleure stratégie pour affaiblir CARPOT à Saint-Louis était de gagner le soutien des «Jeunes Sénégalais» qui sont dirigés par Lamine GUEYE, qui deviendra plus tard Président de l’Assemblée Nationale du Sénégal indépendant.

Blaise DIAGNE n’a pas négligé de rechercher l’appui des habitants de la commune de Gorée, sa ville natale, et c’est grâce à son ami Jules SERGENT qu’il a pu rallier de nombreux colons et commerçants, disposant ainsi d’un trésor de guerre pour financer sa campagne électorale. Ajoutons à cela, que Blaise DIAGNE n’a pas négligé d’organiser de nombreux rassemblements, partout où des électeurs étaient susceptibles de se trouver. A cette occasion, il utilisa le chemin de fer et s’arrêta à toutes les gares. Mais en certaines occasions, la campagne fut violente. Ainsi, un métis, Guillaume CARDEAU, lui administra, le 12 avril 1914, une retentissante gifle, en plein meeting, à Rufisque. Il riposta, naturellement. Les Européens ne prenaient pas au sérieux la candidature de DIAGNE, et l’ont donc sous-estimé. Au premier tour, le 26 avril 1914, il y avait neuf candidats au premier tour, mais François CARPOT était usé, Fernand MARSOT n’avait pas le soutien des Bordelais. Blaise DIAGNE arrive en tête de ce premier tour avec 1910 voix, CARPOT n’aura recueilli que 671 voix. A Dakar, à Rufisque et à Gorée, il a écrasé ses adversaires. En revanche, ses résultats sont médiocres à Saint-Louis, faute d’un soutien enthousiaste des amis de Lamine GUEYE, et à cause d’une population conservatrice, à cause de l’influence du clan de Justin DEVES. Mais les conservateurs avaient une vision passéiste et figée du Sénégal. Cette nouvelle qui sonne, comme l’alternance politique de l’année 2000, fait l’effet d’une bombe dans la colonie du Sénégal ; le Ministre des Colonies demande une explication ; les Blancs et les Créoles tentent, pour le deuxième tour de «sauver les meubles» autour de la candidature d’Henri HEIMBURGER. La campagne électorale du deuxième tour est particulièrement violente et agressive. «Prenez garde, le nègre bouge, il lève» écrit, auparavant, le 21 février 1914, Le Petit Sénégalais. Les candidats doivent compter, désormais sur la compréhension, et non sur la cupidité, de l’indigène en lui glissant un petit billet. Sentant le danger, tous les adversaires de Blaise DIAGNE se désistent en faveur de François CARPOT, pour le 2ème tour. Le maire de Dakar de l’époque, Emile MASSON, profère des menaces : l’électricité et l’eau seront coupées pour les Africains qui voteront DIAGNE : «Le Sénégal est perdu d’avance, Messieurs, si ce nom de Dieu de nègre, passe nous sommes obligés de boucler nos valises» dit le maire de Dakar. Blaise DIAGNE, un catholique et franc-maçon, est accusé d’être un fanatique religieux, un hypocrite et surtout un démagogue cherchant à attiser les tensions raciales dans la paisible colonie du Sénégal. «Le suffrage universel a commencé de parler, librement, au milieu du plus grand calme. Douze cent voix de majorité nous assurent,  au 10 mai, la certitude d’une brillante victoire, au nom de l’équité de la justice et de la fraternité démocratiques» écrit Blaise DIAGNE, à l’issue de ce premier tour, le 28 avril 1914.

Ce premier tour du 26 avril 1914, a créé une dynamique, pour la victoire de Blaise DIAGNE, qui n’allait pas s’inverser. Là aussi, sentant le sens du vent, Blaise DIAGNE mène une campagne d’une grande finesse ; il abandonne l’équilibrisme du premier tour et devient le défenseur du petit peuple longtemps opprimé et réclame la suppression de la contribution du Sénégal au budget de l’Afrique de l’Ouest. En bon communicateur, Blaise DIAGNE ne s’est pas intimidé par les menaces et les calomnies, il a intensifié sa campagne de proximité ; il veut rassembler et rassurer les camps opposés : «Je suis Noir, ma femme est Blanche, mes enfants sont métis, quelle garantie de mon intérêt à représenter toute la population !» dit DIAGNE. Et, il ajoute : «J’adresse mes remerciements à tous : Européens, Mûlatres, et Noirs, et même ceux qui n’ont pas voté pour moi» dit-il. Il ne fustige pas les Saint-Louis, mais leur tend la main : «Laissez-moi aller à la Chambre. Je serai député pour tout le monde. J’entendrai la voix de ma mère, Patrie, je la soutiendrai et viendrai à son secours. Ce sera une politique de réconciliation, il n’y aura plus de couleur». 

Par ailleurs, il a continué de s’appuyer sur les jeunes, les notables et le pouvoir religieux. C’est ainsi que Cheikh Amadou Bamba et son frère Cheikh Anta M’BACKE ont largement financé sa campagne électorale. Alors qu’il était fonctionnaire des douanes, Blaise DIAGNE a rencontré Cheikh Ahmadou Bamba lors de l’exil de ce dernier au Gabon. En bon communicateur, non seulement il s’est assuré du soutien de certains petits commerçants, il a surtout recherché et obtenu que le journal par l’un de ces commerçants, Jean d’ARAMY d’OXOBY, dénommé La Démocratie, puisse relayer toutes les idées de sa campagne électorale particulièrement disputée.

Le résultat du deuxième tour est sans appel, Blaise DIAGNE fut élu, avec 2424 voix, (HEIMBURGER, 2249 voix et CARPOT, 472 voix), le 10 mai 1914, premier député africain à l’Assemblée Nationale française. «C’est une Révolution, une rupture avec un ordre ancien, un changement profond et inattendu» écrit Iba Der THIAM, à la page 1597 de sa thèse. C’est la consternation et la stupeur chez les Européens. Pour les coloniaux, c’est la victoire de «Ouolofs ignorants et paresseux, étendus de longues heures, dans le sable, à fumer et à cracher. Ce sont des Noirs illettrés, fanatiques et ignorants.», écrit l’A.O.F. du 16 mai 1914. Blaise DIAGNE se présenta aux élections législatives de 1919, comme candidat «Républicain socialiste indépendant» et fut réélu le 30 novembre 1919, par 7444 voix contre 1252 à François CARPOT, sur 8867 votants. Il fut réélu le 11 mai 1924 par 6 133 voix contre 1 891, à son unique concurrent, Paul DEFFERRE, avocat européen à Dakar, père de Gaston DEFFERRE qui a été maire de Marseille et futur Ministre de l’Intérieur sous François MITTERRAND. DIAGNE fut réélu le 22 avril 1928 par 5 175 voix contre 4 396 voix à N’Galandou DIOUF «indépendant», un de ses anciens lieutenants qui lui succédera en 1934, sur 9 911 votants. Blaise DIAGNE fut réélu le 1er mai 1932, par 7 250 voix contre 3 875 à N’Galandou DIOUF, sur 12 031 votants.

III – Blaise DIAGNE et la postérité

Le bilan de Blaise DIAGNE est contrasté : pour certains aspects il a déçu, par d’autres il mérite qu’on lui témoigne de la considération et du respect.

A Les critiques concernant la levée des troupes et le travail forcé

Passé le temps de l’aspect symbolique de la victoire du 10 mai 1914, aux éloges ont succédé les critiques quand, en janvier 1918, Georges CLEMENCEAU a désigné Blaise DIAGNE, Commissaire de la République de l’Ouest africain, pour diriger une mission en Afrique afin de recruter des soldats indigènes. Le 11 octobre 1918, Blaise DIAGNE fut nommé «Chargé du contrôle des militaires d’origine coloniale et des militaires et des travailleurs originaires des possessions africaines dépendant du Ministère des Colonies». Précisons qu’avec l’appui de Blaise DIAGNE, 80 000 tirailleurs sénégalais, qui sont en fait des originaires de l’Afrique Occidentale française, ont été mobilisés.

Blaise DIAGNE ne s’est pas opposé au travail forcé dans les colonies ; il a même tenté de l’occulter ou de le justifier. En effet, il a été membre de la délégation à la conférence du Bureau International du Travail sur le travail forcé en Suisse. Le 25 juin 1930, à Genève, au nom de la France, il a déclaré : «Moi, Noir, d’accord avec la France au nom de laquelle je parle à l’heure actuelle, nous sommes pour la suppression de cette plaie sociale dont souffrent les races à l’une desquelles j’appartiens». Cette déclaration n’a pas paru sincère dans le contexte de l’époque, puisqu’en 1920, le Ministre des Colonies, Albert SARRAUT établit un plan de mise en valeur des colonies, dont l’une des pièces maîtresse était justement le travail forcé. Blaise DIAGNE a même approuvé, explicitement ce recours au travail forcé, le 23 novembre 1927 en ces termes : «l’Administration n’a pas l’habitude, en Afrique Occidentale, de recruter la main-d’œuvre pour les entreprises privées». Le recours au travail forcé, notamment pour la construction des routes et chemins de fer ou dans les plantations des Européens, est difficile à nier pendant cette période. Le recours au travail forcé ne sera supprimé qu’en 1946 avec la loi Houphouët-Boigny. Le travail forcé pouvait prendre diverses formes : la réquisition, la prestation c’est-à-dire un nombre définis de jours de travail pour les chantiers publics, la main-d’œuvre pénale, c’est-à-dire l’utilisation de prisonniers, ou l’obligation de cultiver, les Africains étant considérés par le colonisateurs comme indolents et imprévoyants. André GIDE a violemment dénoncé le travail forcé, ainsi que le colonialisme, à travers son roman «Voyage au Congo» paru en 1927. Une autre source de mécontentement Blaise DIAGNE est nommée en 1921, Président de la Commission sur les Colonies, et négocie avec les riches commerçants bordelais qui lui étaient particulièrement hostiles à ses débuts. Une opposition composée de jeunes africains a même essayé de faire battre, sans succès, Blaise DIAGNE aux élections de 1918. Lamine GUEYE qui a pourtant bénéficié de l’aide de Blaise DIAGNE, se révolte contre son maître et pousse Paul DEFFERRE à se présenter aux élections de 1928.

Cet affairisme, ces nominations, ainsi que la justification du travail forcé, ont déclenché de violentes attaques des adversaires de Blaise DIAGNE notamment dans son rôle de mobilisation des tirailleurs sénégalais. Il a été qualifié de «judas africain», et même de «Judas nègre». Le gouverneur de l’Afrique Occidentale française de l’époque, Joost Van VOLLENHOVEN, en protestation contre cette politique de Blaise DIAGNE, démissionne de son poste et prend la tête d’un bataillon ; il sera tué le 20 juillet 1918, lors d’un affrontement avec l’ennemi. Certains commentateurs estiment que l’espoir né de l’élection de 1914 a été trahi. Dans une série d’articles entre août et décembre 1919, signé sous le pseudonyme de Féan de Médina, Blaise DIAGNE est qualifié de «Soviet africain». Une autre revue parle de «Roitelet noir» et sa troupe servile ; les Annales Coloniales du 30 septembre 1919 s’insurgent contre «l’absurde entreprise de fabrication coloniale des citoyens français», ainsi que les arrières pensées électoralistes de Blaise DIAGNE.

B  - Blaise DIAGNE, le frondeur, panafricaniste et antiraciste

Blaise DIAGNE, par l’élection de 1914 qui a été un séisme politique, avait fait naître un immense espoir au Sénégal et dans tout le continent africain ; mais il n’a pas pu incarner totalement et durablement cette formidable espérance. En s’alliant aux puissants groupes bordelais, et en menant une politique intégrationniste dans ses fonctions ministérielles, il a terriblement déçu ses compatriotes africains qui voyaient en lui un symbole du réveil de la conscience noire. En fait, il était profondément attaché à la France, et il était à ce titre un assimilationniste, alors que la population commençait à rêver d’indépendance ou d’autonomie.

En dépit des critiques qui ont été formulées et qui sont souvent justes, la personnalité de Blaise DIAGNE est complexe et ambivalente. Certains aspects de sa personnalité ou de sa politique peuvent susciter l’admiration ou la sympathie. Tout d’abord, il est un symbole et un briseur de tabou dans une France conservatrice en accédant aux fonctions de député et de ministre, et en se mariant à une jeune femme blanche à une époque où les idées de la pureté de la race blanche étaient dominantes. Ensuite, Blaise DIAGNE est un frondeur, un redresseur de torts, un défenseur des droits, même quand il était fonctionnaire, son appartenance à la franc-maçonnerie qui milite pour l’égalité et la solidarité y est pour quelque chose. Par ailleurs, les originaires des quatre communes en reconduisant jusqu’à sa mort Blaise DIAGNE dans ses fonctions de député, ont dans une large part, reconnu la compétence de cet homme politique hors du commun. En 1915, Blaise DIAGNE réussit à faire voter une loi conférant la nationalité française aux Sénégalais issus des quatre communes, notamment pour ceux qui en étaient originaires et incorporés dans les troupes coloniales, sans bénéficier des mêmes avantages que les troupes françaises. Au début des années 30, en pleine dépression, Blaise DIAGNE avait mené la «bataille de l’arachide», en usant de toute son influence politique et en mobilisant tous ses réseaux, afin d’obtenir des subventions pour les paysans sénégalais en grande difficulté. C’est pendant cette bataille et au cours d’une visite en Afrique qu’il a ressenti un malaise et sera évacué en France pour décéder en 1934.

Blaise DIAGNE a ouvert la voie pour une carrière politique à toute l’intelligentsia africaine qui était, en bonne partie, reléguée à des postes obscurs. En effet, la victoire de Blaise DIAGNE en devenant premier député africain et premier africain à accéder aux fonctions ministérielles est assimilable à la victoire de Barack OBAMA, premier Président noir des Etats-Unis.  En effet, du 26 janvier 1931 au 19 février 1932, Blaise DIAGNE fut Sous-secrétaire d’Etat au Ministère des Colonies, au sein de trois cabinets successifs présidés par Pierre LAVAL et Paul REYNAUD, comme Ministre des Colonies. Il reçoit chez lui, un jeune sénégalais, Léopold Sédar SENGHOR, qu’il considère comme étant son correspondant à Paris et qu’il amène à l’occasion de ses randonnées en famille. Défendant, à la fois les intérêts des Africains, tout en étant très favorable à la colonisation, la carrière de Blaise DIAGNE permet de mieux comprendre le positionnement de SENGHOR et HOUPHOUET-BOIGNY lors des indépendances en 1960. Par son style, Blaise DIAGNE a indiqué à la voie à suivre pour toute une génération de cadres politiques : N’Galandou DIOUF deviendra député en 1934, Lamine GUEYE, président de l’Assemblée Nationale en 1960. La plus part des chefs d’Etat africains, à l’Indépendance, étaient souvent députés à l’Assemblée Nationale française.

Pendant sa carrière de fonctionnaire, il a été le défenseur ardent des persécutés ; quand, il remarquait des injustices, il lui est arrivé d’intervenir pour la défense de l’égalité des droits, parfois contre des puissants colons, comme Joseph GALLIENI, gouverneur général du Madagascar. C’est pour cela qu’il a changé six fois d’affectation quand il était fonctionnaire. En raison de son intransigeance dans la défense des droits, il fut suspendu en 1898, pendant deux mois, pour «insubordination». On peut donc dire que Blaise DIAGNE était vrai un Républicain. Il faut rappeler que certains milieux extrémistes en France n’ont jamais apprécié, à cette époque, qu’un Noir, colonisé, accède à des fonctions ministérielles et se marie à une Blanche. En Afrique, certains musulmans, animistes et chrétiens intolérants n’ont pas non plus pardonné à Blaise DIAGNE de devenir un franc-maçon. C’est pour toutes ces raisons que Blaise DIAGNE a toujours lutté contre toutes les formes de discriminations.

Blaise DIAGNE a défendu, en particulier, le boxeur sénégalais Amadou M’Barick FALL dit Battling SIKI (1897-1925), premier champion du monde africain. En effet, en 1922, Blaise DIAGNE a fait une déclaration à l’Assemblée Nationale française quand Battling SIKKI a été dépossédé, injustement, de son titre après sa victoire, le 22 septembre 1922, sur Georges CARPENTIER, idole des Français. Battling SIKI a gagné par KO, mais l’arbitre l’a déclaré perdant ; sous les huées de la foule, l’arbitre a été obligé de réviser sa position. L’entraîneur de CARPENTIER fait appel de cette décision. Blaise DIAGNE, dans son intervention mentionne : «Si je m’exprime, c’est pour que ce genre de choses ne se reproduisent pas à l’avenir. Il est inconcevable qu’on ait privé SIKI de sa victoire, simplement parce qu’il est noir». Le titre de champion du monde mi-lourd sera redonné à Battling SIKI, à la suite de cette intervention.

En 1919, à Paris, deux touristes américains blancs font expulser deux officiers africains d’un bus ; ils ne comprennent pas que la ségrégation raciale ne soit pas appliquée en France. Blaise DIAGNE proteste énergiquement au Parlement contre cet incident ; le Président Raymond POINCARE a été contraint de préciser que la discrimination raciale ne faisait pas partie de la politique française.

Tout en étant très attaché à la France, Blaise DIAGNE a été un panafricaniste de première heure, avec certaines nuances. En effet, il a favorisé la tenue de deux congrès du panafricanisme et a convaincu Georges CLEMENCEAU pour que Paris accueille le premier congrès panafricain qui a eu lieu du 19 au 22 février 1922, à Montrouge dans la banlieue parisienne. Mais Blaise DIAGNE avait une forte méfiance à l’égard de Web DU BOIS et Marcus GARVEY qui prônaient le retour des Noirs en Afrique. Blaise DIAGNE a déclaré à l’occasion de cette rencontre : «Nous, Africains de France, nous avons choisi de rester Français, puisque la France nous a donné la liberté et qu’elle nous accepte sans réserves comme citoyens égaux à ses citoyens d’origine européenne. Aucune propagande, aucune influence de la part des Noirs ou de Blancs ne peut nous empêcher d’avoir le sentiment que la France est capable de travailler pour l’avancement de la race noire». Par ailleurs, Blaise DIAGNE a participé au deuxième congrès international panafricain qui s’est tenu en septembre 1921 à Bruxelles. L’annonce de ce congrés «avait été accueillie sinon par des clameurs d’indignation, du moins avec un certain émoi » écrit Blaise DIAGNE. Pourtant cette rencontre réaffirme que «l’égalité absolue des races au triple point de vue physique, politique et social, est la pierre d’achoppement de la paix mondiale et du progrès humain».  

Blaise DIAGNE participa activement aux travaux de l’Assemblée Nationale. Il dépose une proposition de loi tendant à la révision du tarif douanier applicable aux graines et fruits oléagineux en 1932 et participe à la discussion du projet de loi ayant le même objet en 1933. Il déposa une proposition de loi concernant les pensions attribuées aux originaires des communes de plein exercice du Sénégal, et une autre tendant à modifier certains articles du Code Civil en faveur des pupilles de la Nation. Il fut chargé de rapporter divers projets de loi concernant les colonies. Il prit part à de nombreux débats, notamment à ceux ayant trait aux problèmes militaires et fit une intervention remarquée lors d’une interpellation sur les injustices et les crimes commis aux colonies et au préjudice des Africains. Il dépose deux propositions de résolutions tendant à inviter le gouvernement à augmenter le nombre des médecins de troupes coloniales et à adapter leur statut à leurs lourdes tâches. Par le biais des obligations militaires, il se battit pour obtenir des droits politiques en faveur des Africains.

En raison de l’engagement de Blaise DIAGNE pour la République, le Président du Conseil Fernand BOUISSON prononça son éloge funèbre, à la séance publique du 15 mai 1934, en ces termes : «Il parlait notre langue avec un art que beaucoup ici lui enviaient. Il avait 42 ans quand, en 1914 ; il devint l’élu de ses concitoyens du Sénégal», berceau de la France Républicaine» dit-il. Il poursuit : «Son action s’est poursuivie pendant 20 ans, malgré bien des difficultés, bien des obstacles, à travers la guerre, à travers la crise qui a durement frappé l’économie africaine. Sa curiosité, servie par une intelligence singulièrement vive, s’étendait, s’élargissait sans cesse. Tant de dons expliquent que DIAGNE ait été nommé «Sous-secrétaire d’Etat». Pour la première fois, un représentant indigène de nos possessions lointaines faisait partie du gouvernement de ce pays. L’histoire retiendra cet événement chargé de sens». Si vous passez devant la tombe de Blaise DIAGNE à Soumbédioune, à Dakar, n’oubliez pas de rendre hommage à cet illustre fils du Sénégal.

Bibliographie sommaire

1 – Contribution de Blaise DIAGNE

DIAGNE (Blaise), Discours de clôture devant l’assemblée de 1922 du Grand Orient de France, Paris, Grand Orient de France, Secrétariat Général du Grand Orient de France, 1922, 11 pages ;

DIAGNE (Blaise), Choix de lettres et de discours, Dakar, NEA, SONAORESS, éditions Trois fleuves, 1974, 137 pages ;

DIAGNE (Blaise), «Intervention du 13 juin 1930 à la conférence internationale sur le travail, à Genève», Sénégal et dépendances, juin 1930, pages 127-128.

2 – Critiques de Blaise DIAGNE

Anonyme, «Diagne a été diffamé, le recrutement noir n’est pas en cause», Les Annales Coloniales, n°138, 25 novembre 1924, page 1 ;

BENOT (Yves), Les députés africains au Palais Bourbon, de 1914 à 1958, Paris, Editions Chaka, 1989, 190 pages, spéc pages 11 à 32 ;

BOUISSON (Fernand), «Eloge funèbre de Blaise Diagne», L’Echo d’Alger, n°8685 du 16 mai 1934, page 1 ;

COQUERY-VIDROVITCH (Catherine), «Nationalité et citoyenneté en Afrique Occidentale française : originaires et citoyens dans le Sénégal colonial», Journal of African History, 2001 (42), pages 285-305 ;

CROS (Charles), La parole est à M. Blaise DIAGNE, Paris, éditions Maison du Livre, 1972, 136 pages ;

DEBRE (Jean-Louis), Les Oubliés de la République, Paris, Fayard, 2008, 317 pages, spéc, pages 113 à 129 ;

DIENG (Amady Aly), Blaise DIAGNE, député noir de l’Afrique, Paris-Dakar, Chaka, 1990, 187 pages ;

FAYET (Charles, J), Travail et colonisation, esclavage et travail obligatoire, préface de Blaise DIAGNE, Paris, LGDJ, 1931, 285 pages ;

FULIGNY (Bruno), La Chambre ardente : aventuriers, utopistes, excentriques du Palais Bourbon, Paris, les éditions de Paris, 2001, pages 99 et suivantes ;

GUEYE (Lamine), Itinéraire africaine, Paris, Présence Africaine, 1966, 243 pages, spéc pages 29 et suivantes ;

GUEYE (Lamine), De la situation politique des Sénégalais originaires des communes de plein exercice, telle qu’elle résulte des lois du 19 octobre 1915, 29 septembre 1916 : conséquences au point de vue du conflit des lois françaises et musulmanes en matière civile, Thèse droit, Paris, La vie universitaire, 1922, 104 pages ;

JOHNSON (G Wesley), «Ascendency of Blaise DIAGNE and the Beginning of African Politics», in AFRICA, 1966, (XXXVI), pages 235-252 ;

JOHNSON (G. Wesley), Naissance du Sénégal contemporain aux origines de la vie politique moderne, (1900 – 1920), Paris, Karthala, 1991, 297 pages ;

JOHNSON (G. Westley), «Commémoration du centenaire de la naissance de Blaise Diagne», Commémoration du centenaire de Blaise Diagne,  Dakar, IFAN, 1972, 95 pages, spéc, pages 57-95 ;

JOHNSON (G. Westley), «L’ascension de Blaise Diagne et le point de départ de la politique africaine au Sénégal», Notes Africaines, 1972, n°135, pages 73-86 ;

LEREDU (M. G), «Rapport sur l’élection du Sénégal» (validant l’élection de Blaise Diagne), Journal Officiel, chambre des députés, Débats, 7 juillet 1914, pages 2735-2737 ;

MANCHUELLE (Francis), «Métis et colons : la famille DEVES et l’émergence politique des Africains du Sénégal, 1881 – 1897», in Cahiers d’études africaines, 1984, vol. 24, n°96, pages 477-584 ;

SIGER (Carl), «Le congrès pan-noir», Mercure de France, 15 novembre 1921, pages 217-222 et Dépêche Coloniale du 9 septembre 1921 ;

THIAM (Doudou), La portée de la citoyenneté française dans les territoires d’Outre-mer, préface de Jean RIVERO, Paris, Société d’éditions africaines, 1953, 180 pages;

THIAM (Iba Der), L’évolution politique et syndicale du Sénégal colonial de 1840 à 1939, Paris, Thèse d’Etat sous la direction de Jean Dévisse, Sorbonne, 1983, 9 volumes, 5 179 pages, spéc le vol IV, «Révolution de 1914» pages 1231-1713, vol V, «Combats pour l’égalité» pages 1714-2057, et les vol VI, pages 2058-2581 et VII, pages 2597-3479 ; traitant de «l’affirmation politique et syndicale» ;

ZUCCARELLI (François), La vie politique sénégalaise – 1789 – 1940, Paris, Centre des Hautes Etudes sur l’Afrique et l’Asie Moderne, 1987, 157 pages, spéc pages 33 et suivantes.

Paris, le 15 novembre 2014 et actualisé le 25 mars 2018, par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Blaise DIAGNE, député du Sénégal à l'Assemblée nationale française de 1914 à 1934.
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