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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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7 août 2020 5 07 /08 /août /2020 07:13

Il fut un temps où le Liban était considéré comme le jardin d'Eden ou la Suisse du Moyen-Orient. Les confréries religieuses, les différentes guerres dans la sous-région ont fait basculer le pays dans l'horreur. Il y a eu Sabra et Chatila, ce massacre impuni de 3600 Palestiniens en septembre 1982, assassinat de Rafiq HARIRI en 2005, la séquestration d'un premier ministre par l'Arabie saoudite, Saad HARIRI en décembre 2017, les 15 ans de guerre civile entre 1975 et 1990, les millions de réfugiés palestiniens et syriens (1,5 millions, soit 30% de la population), une population tenue en otage par des pratiques gouvernementales quasi-mafieuses, les conséquences économiques désastreuses de cette pandémie (chômage massif, cherté de la vie, trafics en tous genres, notamment l’électricité).

On croyait que le Liban avait touché le fond. Et voilà que ce désastre innommable enfonce encore plus un peuple déjà dans une grande souffrance. Ce drame nous touche tous, profondément. Au Sénégal réside une forte communauté libanaise depuis le milieu du 19ème siècle : «J'exprime, au nom de la Nation, mon soutien et ma solidarité au peuple libanais, suite à ces événements tragiques qui frappent la capitale Beyrouth» écrit le président Macky SALL. Une grande avenue à Dakar porte le nom d’un notable libanais, Abdelkrim BOURGI, le père de notre ami Albert BOURGI, professeur à sciences politiques. C'est son frère Robert, conseiller de BONGO qui avait offert les fameux costumes à François FILLON. La France a également des relations étroites avec les Libanais, ces ancêtres des Phéniciens, depuis le roi, Saint-Louis et a toujours soutenu les Chrétiens d'Orient. Le président MACRON s’est rendu au Liban pour «porter un message de Fraternité et de Solidarité des Français». La France a déjà envoyé un détachement de sécurité civile, plusieurs tonnes de matériel sanitaire et des urgentistes. Longtemps sous le joug de l'empire ottoman et de la Syrie, le Liban est retombé du 24 avril 1920 au 10 novembre 1943 sous mandat de la France. Mais c'est un État faible, où la moindre étincelle est explosive, en raison d'un compromis, non écrit, datant de 1943 : la présidence est réservée à un Maronite, celle du Conseil des ministres à un Sunnite et celle de la chambre des députés à un Chiite. Diverses forces extérieures interviennent, constamment, dans les affaires intérieures libanaises. Les Maronites, ou Chrétiens d’Orient sont soutenus par les Occidentaux et Israël, les Sunnites par les Syriens et les Saoudiens et les Chiites par les Iraniens. C'est un système communautariste et clientéliste qui génère une corruption systémique et à grande échelle. «Justice pour les victimes et pendez les corrompus» disent les jeunes.

Les Libanais sont un peuple de voyageurs, comme nous les Peuls, et sont attachés à leurs racines. Le poète Khalil GIBRAN, un homme faible physiquement, mais fort spirituellement, incarne bien ce Liban éternel qui attend sa résurrection ainsi que cette réconciliation entre l'Orient et l'Occident. Il chanté le Liban, une incarnation de sa mère : «La mère est tout dans la vie. Elle est la consolation dans la tristesse, le secours dans la détresse, la force dans la faiblesse. Elle est la source de la tendresse, de la compassion et du pardon. Celui qui perd sa mère perd un sein où poser la tête, une main qui le bénit et un regard qui le protège» écrit-il. Le cèdre symbole de son pays, emblème de grandeur, de noblesse, de force et de pérennité, occupe une place de choix dans sa contribution littéraire de ce poète national du Liban. En dépit des difficultés de son pays, Khalil GIBRAN est resté habité par l’espoir et l’espérance : «Vous avez votre Liban avec tous les conflits qui sévissent. J’ai mon Liban avec tous les rêves qui y vivent. Mon Liban est fait de collines qui s’élèvent avec prestance et magnificence vers le ciel azuré» écrit-il.

«Khalil GIBRAN (1883-1931), poète, éditorialiste, artiste, écrivain mystique et maudit», par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

Khalil GIBRAN est «un porteur de souffle spirituel» suivant une formule de Jean-Pierre DAHDAH, un de ses biographes, qui sut repousser les frontières de la conscience et révéler les secrets de l’âme. Personnalité charismatique, d’une grande sensibilité artistique, ambitieux et solitaire GIBRAN est un chrétien maronite accordant une place de choix au Soufisme. Il avait un désir spirituel profond pour un monde plein de sens, imprégné de dignité. Son œuvre allie le romantisme aux frontières du mysticisme à une aspiration authentique au changement social. Poète et peintre d’expression arabe et anglaise, Khalil GIBRAN est né le samedi 6 janvier 1883, Bcharré, «demeure d’Astarté», au Nord du Liban et mort le 10 avril 1931 à New York. «Une étoile filante a illuminé notre ciel, sa course fut brève mais non ses retombées» dit Fouad HANNA-DAHER. A la fois peintre et poète, il séjourna deux ans à Paris, vécut à Boston et à New York, et attira un grand nombre de lettrés et d'admiratrices.

 

Editorialiste de journaux de langue arabe, GIBRAN est connu pour son livre «Le Prophète», un ouvrage qui a su «faire reculer les frontières de la conscience» suivant Marc de SMEDT. «Le Prophète» est aujourd'hui considéré comme un livre-culte dans le monde entier. Disponibles dans plus de quarante langues et dans plusieurs traductions en français, des millions d'exemplaires en ont été vendus depuis sa première édition, en 1923. Rarement livre de spiritualité a autant voulu dépasser, dans un langage clair et accessible à tous, les oppositions religieuses pour chanter les valeurs universelles qui, depuis la nuit des temps, consacrent la grandeur de l'humanité. Si la littérature de GIBRAN connaît encore un considérable succès c’est en raison du «besoin d’une éthique de vie simple et tolérante, ouverte sur l’intérieur de soi et sur le monde d’autrui, accueillant la magie de l’existence, les joies et tristesses du temps qui passe» dit Marc de SMEDT. GIBRAN est fortement influencé par la rébellion de Friedrich NIETZSCHE (1844-1900) et le panthéisme de William BLAKE (1757-1827). Poète et philosophe libanais, inspiré des légendes d’Adonis et d’Astarté, Khalil GIBRAN est un écologiste avant l’heure. Il invoque la sainteté de la nature, notre devoir de la protéger et de l’ennoblir, de la sanctifier, de la célébrer et de communier avec elle. Dans ses écrits, les arbres, et en particulier, les cèdres sacrés du Liban, occupent une place de choix.

 

Son père, Khalil GIBRAN (1852-1909), était beau parleur et bon vivant, mais il avait un caractère irascible et un tempérament mercuriel. Mais son père savait administrer des leçons de tolérance religieuse à ses enfants. En 1891, alors que le jeune Khalil n’avait que 8 ans, son père qui était tenancier d’une boutique et percepteur d’impôts, à la suite d’accusations, à tort de malversations, sera mis en état d’arrestation, privé de salaire, ses biens ainsi que la maison familiale, sont confisqués. Quand le reste de la famille émigra aux Etats-Unis, le père fut contraint de rester au Liban pour rembourser les dettes contractées à la suite de son procès. Sa mère, Kamila RAHMé (1858-1903), est la fille d’un prêtre maronite versé dans les mystères théologiques, mélomane et polyglotte.

 

Sa mère devenue veuve, après deux années d’union, due se remarier le 14 août 1880, mais son second mari était impuissant. Sans attendre l’annulation de son second mariage, elle se donna à Khalil et le troisième mariage sera légalisé le 8 janvier 1881. De cette troisième union naquirent trois enfants : Khalil, Mariana et Sultana. Né sous le signe de la diversité, GIBRAN est conscient du génie qui l’inspire : «le génie est le chant du rouge-gorge à l’aube du printemps tardif» dit-il. «Mon école fut la prison de mon corps et les chaînes de mes pensées» souligne-t-il. Sa mère qui avait l’intuition du talent de Khalil l’initia à la musique et à la poésie et lui raconta divers contes, dont les Mille et une nuits. «Je n’éprouve guère le besoin de lui exprimer mes désirs parce qu’elle les devenait» dit-il. Khalil, solitaire, pensif et peu joyeux, avait ses ressources intérieures, sa passion pour le dessin. En dépit d’une grande tendresse pour sa mère, Khalil est révolté contre l’emprisonnement de son père. Marqué par le christianisme, son éducation a été assurée, à l’enfance par des prêtres. Lorsque son père fut libéré en 1894, la situation de la famille ne cessait de se dégrader. La famille, sans le père, se résolut d’immigrer aux Etats-Unis. Le souvenir du bateau qui les transportait a inspiré le «Prophète».

 

Sa famille débarque à New York le 25 juin 1895 et sera hébergée, chez l’arrière-grand-père de Khalil à Boston, pendant trois ans. Ville du dollar, du savoir et cosmopolite, on s’y partage la misère. La vie dans le quartier de l’autre côté de la voie ferrée est dure et impitoyable. Kamila s’improvise colporteuse de linge pour la communauté syrienne et ouvrira, par la suite, une boutique. Boston est un siège de l’intelligentsia américain où foisonnent des tendances orientalistes ; ce qui a permis à Khalil GIBRAN de belles rencontres. En effet, dans un centre social, Florence PIERCE, son professeur d’art, fut le premier, en 1896, qui a reconnu le talent de dessinateur de Khalil. Il posera pour Frederick, dit Fred, Holland DAY (1864-1933, photographe, éditeur et homosexuel) chez qui il découvre une importante bibliothèque et perfectionne son anglais. GIBRAN illustrera certains ouvrages publiés par Copeland and Day Publishers. GIBRAN est reconnaissant à l’égard de DAY qui a été «le premier à dessiller les yeux de ma jeunesse face à la lumière, vous saurez me donnez des ailes pour mon grand âge d’homme» dit-il dans une lettre de juin 1908. A Boston, GIBRAN rencontre Joséphine PRESTON PEABODY (1874-1922, poète et dramaturge), sa première muse. «Ecoutez la femme quand elle vous regarde, et non quand elle vous parle» dit-il à propos de Joséphine, séduit par sa beauté radieuse. «Je ne suis plus maronite, dorénavant, je suis un païen» dit-il au contact avec DAY. Khalil découvre la haute société bostonienne et fait exposer ses dessins à l’âge de 15 ans. Artiste immature, Khalil était triste.

 

Khalil GIBRAN retournera au Liban de 1898 à 1902. Pendant ce séjour, il lit beaucoup, et est séduit par le drame de Prométhée, celui d’Orphée, la philosophie de Pythagore, Zoroastre et la mythologie indienne. Son père, resté seul au Liban, a sombré dans l’alcool. Khalil, cet enfant étrange, solitaire, vif, lucide et critique, apprend le français. Il décide d’écrire, en 1899 un livre dont le titre initial est «Pour que l’univers soit bon». En fait, il s’agit de la première mouture du «Prophète» dont la rédaction durera 25 ans. Khalil tombe amoureux, sans conséquence d’une jeune fille, Hala. Dans les «Ailes brisées» il écrira, au printemps de sa vie, des poésies enflammées : «L’amour, par un jour, de ses rayons magiques, m’ouvrit les yeux, et pour la première fois il effleura de mon âme de ses doigts de feu».

 

Khalil retourne à Boston en avril 1902. Sa sœur Sultana va mourir le 4 avril 1902. Sa mère continue à se ruiner la santé en faisant les ménages. Sa mère est cancéreuse Son frère, Boutros, tuberculeux. Boutros va mourir le 12 mars 1903, à l’âge de 26 ans. Sa mère cancéreuse disparaîtra le 28 juin 1903, à 45 ans «Ma mère ne souffrira pas. Nous continuerons de souffrir et nous mourrons envie de la revoir» dit-il dans une lettre du 29 juin 1903, Frederik DAY. Khalil est profondément affecté par ces disparitions et songe à l’Evangile, selon Saint Jean : «En vérité je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, seul restera-t-il ; mais s’il meurt, il portera beaucoup de fruits». Toute chose meurt pour vivre. La vie est un voyage et la mort en est le retour. La douleur est au cœur de sa contribution littéraire. «La mère est tout dans la vie. Elle est la consolation dans la tristesse, le secours dans la détresse, la force dans la faiblesse. Elle est la source de la tendresse, de la compassion et du pardon. Celui qui perd sa mère perd un sein où poser la tête, une main qui le bénit et un regard qui le protège» dit-il. Mais Khalil trouve une autre consolidation dans ses écrits empreints de mysticisme : «La mélodie qui repose en silence au fond du cœur de la mère sera chantée sur les lèvres de son enfant». Khalil GIBRAN se réfugia en sa plume et son crayon, en prenant soin de préciser que «Le vrai plaisir dans cette vie ne peut nous atteindre que par le chemin de la douleur». GIBRAN est un écrivain de la douleur. «Si j’avais à choisir, je n’accepterai de changer les chagrins de mon cœur contre toutes les joies du monde». Dans une correspondance à Nakhlé GIBRAN (cousin vivant au Brésil) datée du 15 mars 1908, GIBRAN compare la vie aux quatre saisons de l’année «Le triste Automne arrive après le joyeux Eté, et l’Hiver furieux vient juste derrière le triste Automne, et le beau Printemps apparaît après le passage de l’Hiver furieux». Et GIBRAN d’ajouter «j’ai l’impression que la vie est une sorte de système de dette avec remboursement. Elle nous donne aujourd’hui afin de reprendre demain».

 

Avec le concours financier de Mary HASKELL, qui l’incite désormais à écrire aussi en langue anglaise, Khalil GIBRAN va séjourner à Paris, de 1908 à 1910, ville qu’il qualifie de «cité du savoir et des arts» et de «capitale des beaux-arts». GIBRAN a «l’impression d’être venu en ce monde pour écrire mon nom sur la face de la vie avec de grandes lettres. (…). J’ai l’impression que mon voyage à Paris sera la première étape sur une échelle qui atteint le ciel». Il espère terminer en France son ouvrage «Les Ailes brisées». Il s’impatientait d’aller à Paris, «au cœur du Monde» pour découvrir l’Opéra et le théâtre français, le Louvre, notamment Raphaël, Da Vinci et Corot. On sent qu’il est heureux de séjourner à Paris : «J’ai l’habitude de regarder la vie à travers les larmes et les rires, mais aujourd’hui, je vois la vie à travers les rayons dorés et enchanteurs de la lumière» dit-il dans une lettre du 28 mars 1908. C’est à Paris que GIBRAN découvre en NIETZSCHE ce «sobre Dionysos» et fut conquis par «Ainsi Parlait Zarathoustra». La lecture de ce philosophe allemand d’une érudition foudroyante, capable de démolir les anciennes habitudes de pensée et les préjugés moraux, révolutionna la pensée littéraire de GIBRAN. C’est à Paris, à l’atelier de Pierre-Amédée BERONNEAU (1869-1937), qu’il rencontra également Auguste RODIN qui l’initia à l’art et à la poésie de William BLAKE (Lettre 7 février 1909, à Mary HASKELL). C’est de Paris qu’il annonce avoir choisi la vie littéraire, avec ses souffrances, ses difficultés aux anneaux entrelacés et espère les surmonter. Si les obstacles n’existaient pas «il n’y aurait ni effort, ni labeur, et la vie s’en trouverait plus froide, plus vide et plus ennuyeuse» dit-il dans une lettre du 27 septembre 1910.

 

I - Khalil GIBRAN, un humaniste, visant à réconcilier l’Orient et l’Occident Humaniste,

 

Poète et philosophe, Khalil GIBRAN a su réaliser la synthèse de l’héritage oriental et la modernité occidentale. GIBRAN, dans sa mystique, est fortement inspiré par le Soufisme, une doctrine qui attaque, de façon frontale, l’Islam dogmatique et orthodoxe. Pour les Soufis, le sage est celui qui a la connaissance philosophique et l’expérience spirituelle. Un fidèle doit être constamment inspiré par l’Amour des autres, sinon il va perdre son Moi et sera livré à l’impérialisme religieux, tout à fait contreproductif. Cette prise en compte du Moi, dans le Soufisme que si Dieu «nous a donné la vie et l’existence par son être, je lui donne aussi la vie, en le connaissant dans mon cœur» dit Ibn ‘ARABI. «Dieu ne vit pas sans moi, je sais que sans moi, que Dieu ne peut vivre un clin d’œil» précise Angelus SILESUS. Dans son livre, «Le Jardin du Prophète» à une question posée qui est Dieu, en vérité, GIBRAN répond «pensez à un cœur qui contient tous les cœurs, un amour qui ceint tous les amours, un esprits qui réunit tous les esprits». Dans une passion évangélique, au lieu de louer un Dieu inaccessible, GIBRAN prêche l’amour, la compréhension mutuelle et la fraternité. Et, il précise «nous sommes le souffre et la flagrance de Dieu. Nous sommes Dieu, dans la feuille, dans la fleur, et souvent aussi dans le fruit». Face aux hypocrites, aux tyrans et aux fondamentalistes, GIBRAN assène cette vérité dans son «Prophète» : «Qui peut séparer sa foi de ses actes, ou sa croyance de ses occupations ? Votre vie quotidienne est votre temple et votre religion».

 

Par conséquent, dans sa conception de la religion, Khalil GIBRAN est farouchement hostile à tout fanatisme. Dans «Fossoyeur» la «Tempête» et «Fou» la plus grande joie et la seule préoccupation de GIBRAN est de creuser des tombes pour ceux qui vivent dans l’obscurantisme, car ils sont déjà morts, à leur insu, il y a belle lurette. GIBRAN se rapproche ainsi de la conception occidentale du Christ, un Dieu d’Amour, de Compassion et de Bienveillance qui n’écrase pas l’individu dans son désir de vie, dans un «Soi Divin». GIBRAN est pour la révolution sociale, la justice et la liberté. GIBRAN est, à ce titre, attiré par le mythe de Prométhée qui, en donnant à l’homme la première torche de feu, s’était attiré le courroux des dieux. GIBRAN a été capable d’amener jusqu’à nous la torche de feu et d’éclairer le chemin du genre humain. Avec NIETZSCHE, GIBRAN s’est retrouvé tel qu’en lui-même et a trouvé sa voie, à travers «Ainsi parlait Zarathoustra». «Le livre le renversa de fond en comble. Sa dénonciation amère et radicale des valeurs humaines semblait donner libre cours à son hostilité réprimée envers toutes les croyances humaines et les croyances conventionnelles existantes» dit Naimy MIKHAIL son ami et biographe.

 

Si le «Prophète» est dès le départ un succès, Khalil GIBRAN est resté pendant longtemps dans une relative obscurité. D’une part, bon nombre de textes en langue arabe n’ont été traduits en français que très tardivement ou pas du tout. D’autre part, son œuvre a soulevé des interrogations en Occident. GIBRAN s’efforçait dans ses écrits de militer pour la réconciliation entre le christianisme, l’islam, la spiritualité, et le matérialisme, l’Orient et l’Occident. Dans son désir de réconcilier le christianisme et l’islam, il disait qu’il «tenait Jésus-Christ dans la moitié de son cœur, et Mohamed dans l’autre moitié». Or, l’Occident, dans sa démarche ethnocentrique, a ignoré, superbement, le mysticisme «dépourvu de sens» de GIBRAN, rejetant ainsi toute démarche visant à favoriser l’unité de la culture. «L’Orient est l’Orient, et l’Occident est l’Occident, et jamais les deux ne se rencontreront» dit Rudyard KIPLING (1865-1936), prix Nobel de littérature. En France, des décennies après son introduction par Pierre LOTI et André GIDE, la contribution littéraire de GIBRAN demeure encore discréditée à tort et identifiée à un mélange de théosophie et de panthéisme. Cette méprise est le fruit de sa nature paradoxale et d'une cruelle méconnaissance du monachisme syriaque. Ses textes puisent leur sève aux sources mêmes du christianisme oriental, non exempts d'une influence soufie. «L’Occident est une machine et tout en lui est à la merci de la machine» dit-il dans une lettre du 1er janvier 1921.

 

Pourtant, sa contribution littéraire bouleversante «constitue un véritable pont entre pont entre l’Orient et l’Occident» suivant Suheil BUSHRUI, un de ses biographes. GIBRAN apporte un éclairage nouveau entre «le soi» et l’autre. Le soi étant pluriel et multiple, est plus un processus qu’une frontière. Il appelle au dépassement des particularismes fermés et corsetés à l’intérieur des frontières. En soi, l’individualité de la personne ne constitue pas son identité. L’homme est plus ce qu’il est ; c’est un pluriel conjugué au singulier. «Le moindre moi, contient un exemplaire complet de tous les mois» dit Victor HUGO, en référence à la doctrine soufie. Dans sa démarche de métissage culturelle, tendant vers l’universel, Khalil GIBRAN pense que «l’homme doit être envisagé comme un petit univers qui contient le grand».

 

Pour Khalil GIBRAN, dans son combat littéraire et nationaliste, l’avenir de la langue arabe qui inclut, selon lui, le Syriaque et l’Hébreu, dépend de celui de la pensée créatrice. La langue arabe n’aura avenir, si elle ne parvient pas à intégrer l’influence de la civilisation européenne et de l’esprit occidental, et si elle ne sait comment en extraire ce qui est bénéfique à son développement. GIBRAN a une obsession esthétique. Pionnier et novateur, dans l’intérêt qu’il porte au changement et l’avenir, il est l’ennemi déclaré des traditions et du retour au passé : «je ne suis pas un penseur, mais un créateur de formes». On sait que GIBRAN a été notamment influencé par William BLAKE dans son panthéisme. Un grand nombre de convictions leur étaient communes : une haine de l’orthodoxie hypocrite et asservissante, personnifiée par les mauvais prêtres ; la libération de l’amour physique des liens de la convention pour atteindre à la réalisation spirituelle ; la perception de la beauté au moment où elle semble éphémère, mais elle est, en vérité, éternelle ; et la découverte de miracles dans le cycle de la nature, et les choses ordinaires de la vie quotidienne. Tous deux mettaient en garde contre la raison, au nom de l’imagination. Tous deux défiaient les pièges de la logique pour se frayer une voie droite jusqu’à Dieu. Pour BLAKE et GIBRAN, ces révélations sont le don du poète.

 

Le Poète et le Prophète sont un. Visionnaire, GIBRAN est habité par le concept de «troisième œil». D’origine à la fois hindouiste ou bouddhiste, platonicienne ou néoplatonicienne, mais aussi biblique et relevant de la mystique chrétienne ou musulmane notamment soufie, la notion de «troisième œil évoque» surtout un désir de voir autrement, de voir au-delà de la vue et par-delà la vue commune ; c’est l’œil divin, c’est l’œil du cœur, l’œil de la connaissance, l’œil de la vision intérieure : l’œil frontal du dieu Shiva par lequel il surveille le monde. Dans son roman, «Les Ailes brisées» il s’agit d’un amour romantique, un amour intense et malheureux, entre le narrateur, un double de Gibran, et Salma Karamé, fille unique de Fâris Effandi Karâmé. Celui-ci sera contraint de marier sa fille à Mansour Bey Ghalib, neveu de l’évêque Boulos Ghâlib, cupide et intrigant. Comme toutes les histoires d’amour romantique, ce roman, un des premiers romans en langue arabe du XXe siècle pose le problème de la liberté d’aimer et du choix selon le cœur. Le «troisième œil» signifie dans ce roman, que l’amour ouvre les yeux à ce monde devenu aveugle. Le mouvement artistique moderne, s’il veut prendre le large vers les horizons clairs de l’idée, doit lutter contre les multiples empiètements de la laideur.

 

II – Khalil GIBRAN, son nationalisme et sa révolution littéraire

 

La contribution littéraire de GIBRAN est fortement inspirée par le Liban, terre traditionnelle de brassage religieux. Il grandit au cœur de la tolérance avant d'émigrer, très jeune, aux Etats-Unis pour fuir la misère. «Vous avez votre Liban avec tous les conflits qui sévissent. J’ai mon Liban avec tous les rêves qui y vivent. Mon Liban est fait de collines qui s’élèvent avec prestance et magnificence vers le ciel azuré» dit GIBRAN. Le cèdre, emblème de grandeur, de noblesse, de force et de pérennité est le symbole de son pays. La peinture de GIBRAN est imprégnée de la nature du Liban, l’homme étant un «amas de choses vivantes». Chrétien maronite, se revendiquant d’une ancienne noblesse, GIBRAN se définit comme ayant des origines chaldéennes, c’est-à-dire un descendant du frère d’Abraham, Nahor. En fait, il existe un grand brassage ethnique entre Arabes, Juifs et Chrétiens. Khalil GIBRAN, écrivain engagé, est combattu par le conservatisme arabe. Dans «L’hérétique», un jeune moine, Khalil, est chassé de son couvent par les autres moines auxquels il reprochait de vivre de simonies et d'abuser de la générosité d'un peuple pauvre et crédule. Puis il est recueilli par deux femmes, une veuve et sa fille, avant d'être arrêté pour être jugé par le Cheikh, de connivence avec le prêtre. Mais ce qui devait être le procès exemplaire d'un «hérétique» devient le réquisitoire implacable du pouvoir abusif et autoritaire des dirigeants, qu'ils soient politiques ou religieux, qui exploitent la misère et la détresse d'un peuple luttant durement pour survivre.

 

Dans son ouvrage intitulé «Le fou» celui-ci détruit pour mieux reconstruire de nouvelles fondations Le fou est celui qui jette les valeurs et traditions obsolètes et héritées du passé. En effet, GIBRAN a critiqué les influences corruptrices de sa patrie et l’image souillée de l’homme. Dans sa défense de positions humanistes, GIBRAN a violemment critiqué toutes formes de domination et de despotisme, en condamnant les inégalités sociales, les féodalités religieuses et politiques : «avec leurs fourberies et leurs ruses, ils ont semé la discorde entre les clans et creusé l’écart entre les confessions, afin de préserver leur trône et de rassurer leur cœur, ils ont armé le Druze contre l’Arabe, ils ont encouragé le Chiite à combattre le Sunnite, ils ont excité le Kurde à égorger le Bédouin, et ils ont encouragé le Musulman à s’opposer au Chrétien». La religion doit être envisagée comme élévation et liberté, en vue de réaliser l’humanité en l’homme, et non comme défection et soumission.

 

Ses premiers ouvrages, condamnés pour leur modernisme et leur tonalité anticléricale, furent brûlés, dans les pays arabes, sur la place publique. GIBRAN se sent rejeté par une partie rétrograde de son pays d’origine. En effet, sa littérature désinvolte, libérale et rebelle est une menace contre les traditions conservatrices des orientaux. «En Syrie, le peuple me qualifie d’impie, et en Egypte les hommes de lettres me dénigrent en disant : il est l’ennemi des lois justes, des liens familiaux et des traditions ancestrales». Pour Khalil GIBRAN «cette haine est le fruit de mon amour pour la bonté sacrée et spirituelle de chaque loi, car la bonté est l’ombre de Dieu en l’homme». Il prend soin de préciser le sens de sa contribution littéraire «Mon âme est ivre. Mon âme a faim de ce qui est beau» dit-il dans une lettre du 25 mars 1908 à Mary HASKELL. Pour GIBRAN, son véritable moi, lui permet d’échapper à tout ce qui n’est ni beau, ni élevé. Contre tous ceux qui s’attaquent à ses enseignements «immoraux et destructeurs de la famille», Khalil GIBRAN lance ce défi contre l’Eglise et l’Etat, dans son ouvrage «Esprits rebelles» : «Détruire la famille qui vit dans la misère, la haine, le malheur, telle est ma volonté. Si je pouvais détruire tous les foyers bâtis sur la tartuferie, le mensonge et la tromperie, je n’hésiterais pas une seule minute». Dans cette mission et tel un prophète de l’Amour, Khalil GIBRAN précise sa pensée dans son livre «La voix de l’éternelle sagesse» : «Je suis venu dire une parole, et je la dirai aujourd’hui. Même si la mort m’en empêche, elle sera dite Demain, car Demain ne laisse aucun secret au livre de l’Eternité. Je suis venu vivre dans la gloire de l’Amour et la lumière de la Beauté, qui sont le reflet de Dieu. (…). Ce que je dis aujourd’hui un seul cœur, des milliers de cœur le diront Demain».

 

Génie brûlant, artiste émigré, GIBRAN durant son séjour, à New York entre 1912 et 1931, a contribué à la renaissance de la créativité arabe. La nostalgie de sa patrie et l’attachement qu’il lui vouait ont suscité en lui des interrogations de fond sur la situation sociale du Liban. A travers l’émigration aux Etats-Unis, loin d’être en rupture avec son pays, GIBRAN, à travers sa contribution littéraire, a témoigné d’un attachement profond à sa culture et au Liban. C’est l’émigration qui lui a ouvert l’horizon du sens en même que celui de la vie. En s’éloignant du Liban, il s’en est rapproché davantage. En le quittant, il est devenu plus présent. L’exil a permis à GIBRAN d’agir, de penser et décrire en liberté, élargissant ainsi les limites de la conscience de soi et de l’autre. Sachant qu’il ne pouvait pas vivre de son art et qu’il fallait s’occuper de sa sœur, Mariana, née en 1885. Khalil GIBRAN commença à collaborer en qualité d’éditorialiste avec un journal arabe à New York, «Al-Mouhajir» ou «l’Emigrant» dirigé par Amin Al-GHRAHIB (1881- ?) qui l’aidera par la suite à diffuser ses ouvrages dans le monde arabe. Khalil y exprime à travers le symbolisme de la désillusion, ses souffrances, en s’attaquant aux lois humaines, à défaut de s’en prendre au destin. La mort détruit-elle tout ce que l’on construit, et le vent pulvérise-t-il tout ce que l’on dit ? En réalité, la réalité de la vie est vie. Il faut donc affronter la douleur et le désespoir de l’exil. C’est l’époque, à travers ses éditoriaux, où Khalil exalte l’amour avec un style subtil et des images sensuelles. Il est toujours amoureux de Joséphine PEABODY en dépit des barrières qui les séparent. «Mon âme m’a parlé du doute qui envahit ton cœur. Mais le doute dans l’amour est un péché, ma bien-aimée». GIBRAN dira, dans un article intitulé «Vision» qui sera repris sous le titre d’un ouvrage «La voix de l’éternelle sagesse» : «La Jeunesse marchait devant moi, et je la suivis dans un champ retiré. Dans le champ de la confusion. Prend garde ! Sois patient, car c’est du doute que naît la connaissance. Quiconque n’a jamais n’a jamais regardé la souffrance ne peut prétendre à voir la joie. Je vis l’amour et la haine se jouer du cœur de l’homme. Je vis l’homme dissimuler sa lâcheté sous le manteau de la patience et l’appeler la paresse tolérance, et la peur, la courtoisie. Je vis la Jeunesse qui lentement marchait à mes côtés. Et devant nous, l’Espoir ouvrait la marche».

 

GIBRAN rencontre Salim SARKIS, un réfugié révolutionnaire et qui professe des idées radicales contre les autorités ottomanes dans le journal «Mir’at al-Gharb» à New York. Il est présenté à Gertrude BARRIE, une féministe et séductrice, versée dans l’art de la musique, qui sera sa compagne, un certain temps. GIBRAN est tout de même d’une certaine sagesse : «Dans la nuit silencieuse vint la sagesse. Elle s’arrêta près de mon lit et me regarda avec les yeux d’une mère aimante. Puis, étanchant mes larmes, elle me dit : j’ai entendu les sanglots de ton âme et je suis venue la consoler. Ouvre-moi ton cœur, je le remplirai de lumière. Interroge-moi, et je t’indiquerai le chemin de la vérité». C’est l’époque, où il publie aux éditions «Al-Mouhajir» son livre «Musique». L’univers est un songe et le corps, une cage. La musique est le langage des âmes ; c’est l’écho du premier baiser posé par Adam sur les lèvres d’Eve. Et depuis cet écho ne cesse de ricocher du plaisir sur les doigts qui jouent et sur les oreilles qui écoutent : «Les musicien enseignent l’homme à voir avec ses oreilles et à entendre avec son cœur». Il est fondateur en 1920, du premier Cénacle Littéraire arabe à New York.

 

Dans une démarche messianique, avec une écriture énergique, chargée d’un grand pouvoir de révolte, Khalil GIBRAN a secoué les traditions et héritages littéraires arabes devenus poussiéreux. Ecrivain visionnaire, ouvrant le chemin du dépassement, marqué par l’appétit du savoir et du désir de modernité, il a proclamé que rien n’est immobile, et tout est mouvement perpétuel. Dans «Mon Liban, suivi de Satan», tous les textes ont pour trait commun la révolte de la sagesse de GIBRAN contre les pouvoirs religieux et politiques de son temps au Liban qui bafouent leurs idéaux spirituels et idéologiques au profit de bas intérêts immédiats. C'est que Khalil Gibran, pour reprendre la très belle formule d'Albert Camus, a trop «le goût de l'homme» pour ne pas lutter contre ce qui lui nuit, l'asservit, le dupe ou l'abaisse, et prôner ce qui peut élever l'homme vers l'humain.

 

Khalil GIBRAN va développer, de retour aux Etats-Unis, une intense activité littéraire et artistique. Il va rencontrer, dans son atelier, différentes personnalités qui vont poser pour lui. Il a fait le portrait notamment de Sarah BERNHARDT (1844-1923) et en fait un compte rendu peu flatteur «Elle a tenu à ce que je m’asseye loin afin que je ne puisse pas voir les détails de son visage. Mais, je les ai quand même vus. Elle a voulu que j’efface certaines rides, elle m’a même demandé de modifier la forme de sa bouche lippue ! Sarah BERNHARDT est difficile à satisfaire et à comprendre, il est pénible d’être en sa compagnie. Elle est soupe au lait, il faut la traiter comme une reine sacrée», dit-il dans une lettre du 27 mai 1913, à Mary HASKELL. GIBRAN donne un écho de sa rencontre avec Rabindranath TAGORE (1861-1941), poète, écrivain indien et prix Nobel de littérature de 1913. TAGIRE condamne le nationalisme, alors que ses «écrits ne reflètent, ni expriment une conscience universelle». Dieu est parfait. «Pour ma part, la perfection est synonyme de limitation, et je ne puis concevoir la perfection sans confiner l’espace et le temps», dit-il dans une lettre du 3 novembre 1917.

 

III – Khalil GIBRAN, un prophète et poète de l’Amour,

 

«Le Prophète», publié en 1923, est un texte magnifique, un grand poème mystique servi par un style qui vous emporte. Dans une lettre du 2 octobre 1923 de Mary HASKELL, à notre auteur c’est la première critique littéraire de ce livre : «J’ai reçu le Prophète aujourd’hui même. En le tenant pour la première fois dans mains, sous sa forme condensée en livre, j’ai compris qu’il allait au-delà de mes espoirs. L’anglais, le style et le choix des mots, tout est absolument exquis, tout n’est que pure beauté». Mary HASKELL rajoute ceci : «Ce livre comptera parmi les trésors de la littérature anglaise. Il nous révèle les recoins de notre être, et nous dévoile la terre et le ciel qui sont en nous. C’est le livre qui respire le plus d’amour jamais écrit». Aucun auteur arabe n’avait, depuis les Mille et une nuits, exercé une telle attraction universelle, excepté le «Prophète» qui a battu des records de ventes. «Je ne connais pas d'autre exemple dans l'histoire de la littérature d'un livre qui ait acquis une telle notoriété, qui soit devenu une petite bible pour d'innombrables» dit Amin MAALOUF, à propos du Prophète. Khalil GIBRAN représente l'un des phénomènes littéraires les plus étonnants du XXème.

 

Après douze années d’exil, son navire est enfin arrivé. La mer l’appelle. Bientôt, Almustafa reverra son île natale. Mais il ne quittera pas la cité d’Orphalèse sans dispenser à son peuple les enseignements de sa propre sagesse. Chaque aspect de la vie y est chanté en quelques pages. Chercheur de l’Absolu, il est prophète et poète. Almitra, la voyante, le questionne alors sur vingt-six thèmes comme l’amour, le mariage, les enfants, le don, le boire et le manger, le travail, la joie et la peine, les maisons, les habits, l’achat et la vente, le crime et le châtiment, les lois, la liberté, la raison et la passion, la connaissance de soi, l’amitié, le verbe, le bien et le mal, la prière, le plaisir, la beauté, la religion, la mort. Voici quelques-unes des sentences du «Prophète» : «L’amour suffit à l’amour. L’amour n’a d’autre désir que de s’accomplir». «C’est en donnant de vous-mêmes que donnez vraiment». «En vous dédiant au labeur, vous montrez votre amour véritable de la vie. Le travail est un amour rendu visible». «Votre joie est votre peine sans masque». «Pour accéder à la liberté, vous voudriez bien jeter des fragments de votre moi». «Laissez votre âme exalter votre passion jusqu’aux cimes de la passion, afin qu’elle puisse chanter». «Ecoutez le savoir de votre cœur». «Réservez à votre ami le meilleur de vous-même». «La beauté n’est que doux murmures. Elle parle dans notre esprit. La beauté est l’éternité qui se contemple dans un miroir». «Qui peut séparer sa foi de ses actes, ou sa croyance de ses occupations ?. Votre vie quotidienne est votre temple et votre religion». «Toutes vos heures sont des ailes qui battent dans l’espace entre soi et soi». «Les êtres humains ont faim de beauté, de vérité» dit GIBRAN.


 

Utilisant métaphores et émotions, l’auteur estime que «la chose la plus divine en l’homme est l’émerveillement qu’il a pour la vie». Et une femme qui portait un enfant dans les bras dit, parlez-nous des Enfants. Et il dit : «Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et filles du désir de la vie. Vous pouvez leur donner votre amour et pas vos pensées». Il faut cultiver l’espace entre soi et soi. La souffrance est une condition préalable du vrai bonheur, et en fait, dans la réalité la plus profonde, elle ne peut s’en distinguer. L’amour conçu comme blessure et douleur, s’apparente à la douleur et au chagrin. C’est là un aspect majeur de la pensée soufie. Dans sa magie du verbe et la puissance de sa métaphore, le «Prophète» est l’un des rares livre qui «donne sens à notre vie et tente d’en dévoiler le saint visage» dit Marc de SMEDT. «On peut affirmer, sans la moindre hésitation, que son livre du Prophète représente le sommet de la carrière» dit Naimy MIKHAIL (1889-1988), un ami et biographe de notre auteur.

 

GIBRAN est fortement influencé par NIETZSCHE. En effet, le personnage d’Almustafa est d’une certaine manière «un surhomme» avec sa remise en cause de toutes les valeurs. GIBRAN, dans son élan mystique, aspire à un monde parfait. Mais il existe entre les deux penseurs des différences fondamentales. Pour NIETZSCHE, Jésus est Dionysos et GIBRAN, il est un pont entre le terrestre et le divin. Ils ont une source d’inspiration commune : la Bible et appellent à une réforme sociale radicale, à travers leur message prophétique considérant la vie comme un perpétuel jaillissement de création et de liberté.

 

Dans le «Jardin du Prophète», l’élu et le bien-aimé quitte son exil et retrouve son île natale qui n’est d’autre que le Liban, coupé de la civilisation moderne par la rigidité et l’archaïsme de l’empire ottoman. «Ayez pitié d’une nation qui acclame un tyran comme un héros, et trouve que le conquérant glorieux est bienveillant» dit-il à propos de l’occupation ottamane. Orphalèse est la Babylone américaine, «ayez pitié de la nation qui abrite mille croyances, mais dépourvue de religion». L’Amérique est une société industrielle et militariste prompte à vilipender la sagesse et la compassion. Publié en 1933, après la mort de GIBRAN, cet ouvrage rédigé à la suite de la mort de sa mère et de sa sœur, particulièrement sombre, témoigne de sa douleur. Les thèmes sont graves et traitent de la séparation, la laideur, le temps, la solitude. GIBRAN préconise l’abandon de soi, le retour à «l’immense vague de la mer» et l’effacement dans les lueurs du crépuscule. «Nous donnons souvent des noms amers à la Vie, mais seulement parce que nous sommes sombres et amers. Et nous la trouvons vide et dépourvue d’intérêt, simplement parce que notre âme erre dans des endroits désolés et notre cœur est grisé par un moi trop embarrassant» dit-il.

 

Khalil GIBRAN porta très longtemps en lui, «Jésus, fils de l’homme», qui est le prolongement direct du Prophète, et son couronnement. Jésus est conçu comme la somme de soixante-dix-sept témoignages ou prises de parole ou de visions qui singularisent ceux qui furent ses contemporains. On voudrait parler d’une «comédie humaine» où se côtoient les apôtres, les témoins des trois dernières années de la carrière terrestre de Jésus, et des personnages inventés (marchands, philosophes, poètes). Le Christ n’est donc pas un Dieu incarné, mais plutôt un homme qui a suivi un chemin divin, un grand poète appelant à l’amour, à la justice et à la liberté. Car, pour GIBRAN, le Fils de l’Homme est aussi le symbole du moi humain qui se dépasse, se détache de son individualisme égocentrique pour aller vers Dieu et, par cette voie ascendante, atteint à la plénitude de l'existence.

 

IV – Khalil GIBRAN et la place de la femme dans la société

 

Pour Khalil GIBRAN la société a aggravé les souffrances de la femme en généralisant les convoitises de l’homme. «L’homme achète la gloire, la puissance et le prestige, mais c’est la femme qui en paie le prix». GIBRAN en appelle à la libération et à la promotion de la femme. Les femmes occupent une place importante dans la contribution littéraire et artistique de GIBRAN. «Les femmes ont ouvert les fenêtres de mes yeux et les portes de mon esprit. S’il n’y avait pas eu la femme-mère, la femme-sœur et la femme-amie, j’aurais dormi parmi ceux qui recherchent la tranquillité du monde au milieu de leurs ronflements» dit-il dans une lettre de 1928, à May ZYADEH. Ainsi, dans son ouvrage «Les Ailes brisées », l’héroïne quitte le palais, les bijoux et les serviteurs, dès qu’elle entend l’appel de l’amour. Elle quitte le vieillard fortuné et s’en va vivre avec un homme pauvre qu’elle aime.

 

En 1908, GIBRAN en tire un recueil de textes «Esprits rebelles». Composé de quatre histoires d'amour tragiques, le livre pose le problème de la condition de la femme arabe et de sa position dans la société libanaise. La sanction de cette audace ne tarde pas à tomber : le livre est très sévèrement critiqué par l'Église maronite qui voit en lui une attaque du clergé et une incitation à la libération des femmes. L'ouvrage est jugé hérétique Khalil GIBRAN est un artiste en proie aux affres de la création, il est tiraillé, dans ses amours platoniques, entre deux femmes : Mary HASKELL et May ZIADé. «Mes sentiments sont comme l’océan avec son flux et son reflux ; mon âme est comme une caille aux ailes brisées. Elle souffre immensément quand elle voit les nuées d’oiseaux voler dans le ciel, car elle se sait bien incapable d’en faire autant» dit-il. Comme son contemporain Rainer Maria RILKE (1875-1926), GIBRAN représente «une dévotion à l’art, ce nomadisme volontaire ou subi, cette inaptitude à vivre dans la réalité et l’omniprésence de la femme, tantôt maternelle, tantôt sororale, tantôt amante» dit Anne JUNI.

 

Dans «Lettres d’amour», et à partir de 1912, Khalil GIBRAN entretient une longue correspondance amoureuse, sans jamais la rencontrer, avec une poète, essayiste et traductrice égyptienne, May ZIADé (1886-1941), qui durera jusqu'en 1931, date de sa mort. May suivra tous les registres qui vont de l'admiration à l'amitié profonde puis à l'amour platonique. Et ce qui fait toute la singularité de ces brûlantes. Khalil GIBRAN et May ZIADé étaient unis dans une quête d'inspiration soufie vers le «Dieu intérieur». GIBRAN aimait Joséphine PEABODY, mais il y avait une différence d’âge (9 ans), de couleur et de statut social. «Mon cœur m’appartenait, et le voila ton esclave» dit-il à Joséphine. Du 30 avril 10 mai 1904 une exposition pour ses tableaux est organisée à Boston, au Harcourt Studios, à l’atelier de DAY. Les symboles de la mort et de la douleur sont omniprésents dans ses toiles. Khalil fait une importante rencontre à l’occasion de cette exposition avec Mary Elisabeth HASKELL (1873-1964). Il dira par la suite sur cette femme que si les autres voyaient en lui la bête curieuse, le singe, Mme HASKELL était différente des autres : «Vous cherchiez à entendre ce qui était en moi, à me faire parler en faisant creuser au plus profond de moi». Mary HASKELL, féministe, libérale et dirigeante d’une école de jeunes filles, avait un esprit critique et pragmatique. «C’est la sympathie des amis qui transforme le malheur en une douce tristesse» précise-t-il à propos de son amitié avec Mary HASKELL. Ange gardien, protectrice et confidente de GIBRAN qui dira de Mary HASKELL : «Il y a dans la vie trois choses qui ont le plus compté pour moi : ma mère qui m’a quitté ; vous avez foi en moi et en mon œuvre ; et mon père, qui a révélé le combattant en moi».

 

V – Khalil GIBRAN et la postérité,

 

Esprit fort dans un corps faible, Khalil GIBRAN n’hésite pas d’évoquer sa santé fragile : «Ma santé est comme pareille à un violon entre les mains entre les mains de quelqu’un qui ne sait pas en jouer, car il en tire une âpre mélodie» dit-il dans une lettre de 1908. GIBRAN fume beaucoup, s’alimente mal et travaille sans cesse et surtout la nuit «Mon âme apprécie le silence de la Nuit, la venue de l’Aube, les rayons du Soleil et la beauté de la vallée» précise-t-il. Il se préoccupait peu de sa santé : «je suis un homme de faible constitution, mais ma santé est bonne parce que je n’y pense jamais et je n’ai pas le temps de m’en préoccuper».

 

En dépit de cette santé défaillante, Khalil GIBRAN travaillait plus de dix heures par jour «je passe ma vie à écrire et à peindre, et le plaisir que je prends à ces deux arts est supérieur à tous les autres», dit-il dans une lettre du 15 mars 1908. GIBRAN disparaît le 10 avril 1931. Le 10 janvier 1932, la dépouille de Khalil GIBRAN sera rapatriée au Liban et ensevelie dans la vieille chapelle du monastère de Mar Sarkis, à Bcharré, sa ville nationale. C’est maintenant le musée Khalil GIBRAN. Khalil GIBRAN doute et s’interroge sur le sens de sa contribution littéraire «Mes enseignements pourront-ils, un jour, être compris dans le monde arabe ou disparaîtront-ils comme une ombre ?». Pourtant, Khalil GIBRAN se sentit investi d’une noble mission : «Mon âme est affamée de ce qui est haut et beau. Je sens une force enfouie dans mon for intérieur qui veut se révéler sous une radieuse parure par des grandioses actions. Cela me donne l’impression d’être venu au monde pour inscrire mon nom en grandes lettres sur les faces de la vie».

 

Khalil GIBRAN espère que les Libanais et la postérité se souviendront de lui en ces termes : «Pense à moi quand tu vois le soleil descendre se coucher, en déployant son habit rouge sur les montagnes et les vallées comme s’il versait du sang au lieu des larmes, quand il dit adieu au Liban». Et il rajoute «Souviens-toi de mon nom quand tu vois les bergers assis à l’ombre des arbres, soufflant dans leurs roseaux et remplissant le champ silencieux de mélodies apaisantes comme le faisait Apollon quand il fut exilé dans ce monde». GIBRAN semble attiré par la mort «Je n’ai toujours pas saisi le mystère de la Lumière. J’ai maintes fois été amoureux de la mort ; je l’ai parée de doux mots avec des rimes longuement muries. Je n’ai toujours pas renoncé à mon amour pour la mort, mais je suis à moitié amoureux de la vie. La vie et la mort sont aussi belles l’une que l’autre» dit-il dans une lettre du 6 janvier 1909, à Mary HASKELL. «J’ai trouvé l’âme cheminant sur mon sentier. Car l’âme chemine sur tous les sentiers» souligne GIBRAN.

 

Référence bibliographique

 

GIBRAN (Khalil), Le Prophète, traduit par Didier Sénécal, Paris, Univers poche, 2012, 63 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Œuvres complètes, traduction de Jean-Pierre Dahdah, Salah Stétié, Rafic Chikhani et autres, présentation d’Alexandre Najjar, Paris, Le Grand Livre du mois, 2006, vol 1, 950 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Le jardin du Prophète, traduction de Claire Dubois, Paris, Casterman, 1985, 74 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Œuvres complètes, traduction de Jean-Pierre Dahdah, Salah Stétié, Rafic Chikhani et autres, présentation d’Alexandre Najjar, Paris, Robert Laffont, 2006, vol 2, 950 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Les miroirs de l’âme, introduction d’André Dib Sherfan, Montréal, Presses Select Ltée, 1979, 135 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Les ailes brisées, traduction de Fida et Rania Mansour, Beyrouth, Albouraq et Paris, Librairie de l’Orient, 2001, 143 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), L’envol de l’esprit, traduction d’André Dib Sherfan, Boucherville, (Québec), Mortagne, 1986, 279 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Esprits rebelles, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 2001, 112 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Orages, traduction et adaptation d’Oumayma Arnouk El Ayoubi, Paris, La Renaissance, 2007, 241 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Jésus fils de l’homme, Paris, Albin Michel, 1990 et 2012, 256 pages ; GIBRAN (Khalil), L’errant, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 1999, 96 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), L’hérétique, traduction et préface d’Anne Juni, Rennes, La Part commune, 2000, 85 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), La voix de l’éternelle sagesse, traduction de Pasquale Haas, Paris, Librio, Spiritualités, 2006, 77 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Lorsque le bonheur vous fait signe suivez-le, calligraphies de Lassaâd Métoui, préface de Jacques Salomé, Paris, J-C Lattès, 2011, 124 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Les 7 cités de l’amour, textes et introduction de Thomas Golsenne, illustration et graphisme de Lassaâd Métoui, Paris, Véga, 2007, 255 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), La voix de l’éternelle sagesse, traduction de Béatrice Jehl, Paris, J’ai Lu, 1995, 117 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), La voix du maître, traduction de la version anglaise d’Anthony R. Ferris par Paul Kinnet, Boucherville (Québec), La Mortagne, 1988, 107 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Autoportrait, traduction d’Anne Juni, illustration et graphisme de Jean-Paul Gillyboeuf, Rennes, La Part commune, 2009, 158 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), L’œil du Prophète, anthologie, Paris, Albin Michel, 1991 et 2012, 264 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Le fou, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 1997, 64 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Le précurseur, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 2000, 63 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Rires et larmes, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 2002, 120 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Le sable et l’écume : aphorismes, Paris, Albin Michel, 1990 et 2012, 147 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Les cendres du passé et le feu éternel, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 2005, 95 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Les Dieux de la terre, suivi de Iram, Cité des hautes colonnes, et de Lazare et de sa bien-aimée, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 2003, 96 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Lettres d’amour, traduction d’Anne Juni, Rennes, La Part commune, 2006, 191 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Merveilles et processions, traduction de Jean-Pierre Dahdah, Paris, Albin Michel, 2013, 208 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), Mon Liban, suivi de Satan, traduction et préface d’Anne Juni, Rennes, La Part commune, 2000, 80 pages ;

 

GIBRAN (Khalil), MOUSSAVY (Salah), Amours et femmes, Bachary, 2005, 74 pages ; GIBRAN (Khalil), Paroles, Beyrouth, Albouraq, 2009, 175 pages.

 

Paris, le 5 août 2020, par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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