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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 23:44

Thioukel SAM, le plus africain des griots du Sénégal, en rupture avec les codes de l’aristocratie peule et le pouvoir maraboutique, savait, avec sa guitare traditionnelle et sa créativité, captiver la jeunesse foutankaise. Magicien du verbe, compositeur armé d’une grande liberté d’expression, provocateur, iconoclaste, épicurien, conscient de sa grande valeur artistique, maître du «Hoddou», la guitare peule, et poète, Thioukel SAM, très attaché aux droits d’auteur, pourfendeur du plagiat, mais hostile à la commercialisation de sa création, était trop en avance sur son temps. Thioukel s’adressait directement à la personne pour qui il jouait sa musique ; son concept de «Bande Face à Face» est resté sa marque de fabrique. C’est l’époque, dans les années 60, où les Peuls, très attachés à la radio cassette, comme à leurs vaches, repiquaient ou dupliquaient sa musique. Il combattait le piratage de sa musique, ou «Banda Simmi Naam». Doté d’une voix divine, d’une grande sensualité et voluptueux, Thioukel SAM a formé de grands griots (Samba N’Darou, Cheikh SAMBOU, Abdou Ciré M’BAYE, etc.). Il a influencé, de façon décisive, de grands artistes sénégalais, rayonnant maintenant sur la scène internationale. Jusqu’à ce jour, et à ma connaissance, aucune recherche fouillée n’a été menée sur l’artiste talentueux et atypique qu’était Thioukel SAM, trop tôt disparu. Ses bandes sonores audibles sont difficiles à trouver. Sa sœur, Bidane, un grand témoin de cet article, me dit ne plus avoir les enregistrements de son grand-frère. Remercions Mouhadji BOCOUM, de Séno-Palél, résidant à Nice, et El Hadji SALL de Radio Tabaldé, à Matam, et louons le génie et la magie d’Etienne LU, informaticien, qui ont permis de reconstituer et préserver une partie de la musique de Thioukel, patrimoine culturel précieux du Fouta-Toro. Par ailleurs, il n’a pas été aisé de retrouver la photo de Thioukel, devenu un artiste sans visage ; plus personne ne savait à quoi ressemblait cet artiste hors norme. Rendons grâce à Coumba M’BOUM, dite «Bifteck», remariée à Mantes-La-Jolie en France et à Thiédel M’BAYE, la fille de Bidane, qui avaient précieusement gardé, comme des reliques, deux anciennes photos de Thioukel SAM.

En éminent griot, doté d’une grande maîtrise de la langue peule et du «Payka», rhétorique du Macina, Thioukel était, sans le savoir, un authentique gardien de la tradition orale, comme l’entendait Amadou Hampâté BA (1900-1991). Il est grand temps de sauver la création de Thioukel et d’honorer la mémoire de cet immense artiste, injustement oublié depuis 40 ans. Il est donc ici question, à travers Thioukel, de la mémoire musicale, de l’histoire orale des Foutankais, dans l’objectif de la recueillir, la transcrire et la transmettre, en établissant un pont entre le présent et le futur, entre le Fouta-Toro et toutes ses diasporas. Pour la diaspora foutankaise, sommée en Europe de s’assimiler, la plus grande servitude de tous les temps, c’est l’esclavage mental, dont il faudrait s’affranchir, tout en restant ouvert aux autres. En effet, les griots, cette race d’authentiques foutankais, comme Thioukel SAM, sont en train de quitter la scène, dans un monde globalisé, où la chaîne de transmission risque de se rompre. A la  fin de sa vie, en 1980, Banzoumana SISSOKO, le maître de Thioukel SAM, à qui un journaliste du Monde demandait quel était son premier souvenir, répondit : «Une impression de souffrance et de regrets perpétuels. Un griot, un N’Gara, celui dont la connaissance, en Afrique, est immense». Par conséquent, il ne faudrait pas que «la bibliothèque brûle», pour reprendre une citation célèbre de Amadou Hampâté BA. La conservation de la tradition orale, ayant résisté à la colonisation, à l’islamisation et à la globalisation, est devenue, plus que jamais, un des enjeux majeurs de notre temps.

Il est donc urgent de sortir Thioukel du purgatoire de l’oubli et donc de sauvegarder la création artistique des griots, gardiens de notre mémoire collective, et de leur consacrer des études circonstanciées. Le griot, maître de la parole, est l’arbitre du jeu social ; il met en demeure le noble d’assumer sa noblesse, non pas en chérissant l’aristocratie de naissance, mais en sauvegardant toutes les valeurs traditionnelles de la société. La diaspora africaine, étant à la recherche de son identité, peut donc se tourner vers les outils du numérique pour la conservation, la promotion et à la diffusion de ce patrimoine culturel africain légué par les griots.

Alassane Guéda SAM, plus connu sous le pseudonyme de Thioukel, est né vers 1930 à Séno-Palél ; sa date de naissance reste incertaine. Suivant Henri GADEN (1876-1939), un administrateur colonial spécialiste des Peuls, «Séno-Palél» signifie, en Peul, «la plaine de sable du petit en terre». Mort, un lundi matin, en 1983, Thioukel SAM est donc natif et enterré à Séno-Palél, dans le département de Kanel, région de Matam, au Sénégal. Sa mère, Coumba Diawel SALL, est originaire de Démette (Département de Podor). Son père, Guéda SAM, dont les ancêtres sont originaires de Banadji, à côté de Sinthiou Bamambé (département de Kanel), s’était installé à Séno-Palél. Les raisons de cette mobilité de son père sont demeurées obscures. Nous avons trois différentes versions. Le premier récit est de Guéda SAM, lui-même ; c’est Ousmane Diély, son grand ami, qui lui aurait trouvé une maison à Séno-Palél, aux côtés d’une autre famille de griots, les N’DIAYE. Il existe, cependant, une autre version, que me relate Mouhadji BOCOUM, un des grands témoins de cet article ; en réalité, la mère de Guéda SAM, qui s’appelait Ramata, se serait remariée à Séno-Palél, et son fils, Guéda, l’aurait donc suivi, dans cette nouvelle vie. La troisième version est celle d’un autre grand témoin, Hamady Barou CAMARA, suivant laquelle, Guéda SAM, isolé à Banadji, serait venu à Séno-Palél rejoindre ses demi-frères, d’éminents griots (Diwgual dit Salif N’DIAYE, Demba Fowrou N’DIAYE et Abdoulwahab N’DIAYE). Etoile filante, à la vie courte, mais glorieuse, la contribution artistique de Thioukel SAM continue encore de marquer l’histoire du Fouta-Toro. Thioukel est devenu un mythe, pour la culture peule. Dans l’Illiade et l’Odyssée, faisant écho à l’idéal aristocratique, qui sied bien à la culture foutankaise, la mère d’Achille lui laisse le choix entre une vie longue et paisible, mais obscure, ou une vie courte et glorieuse ; le héros choisit la gloire. L’héritage artistique de Thioukel SAM est riche, intense et fructueux, en dépit de sa vie courte, mais bien remplie. Les générations futures de Foutankais se souviendront encore, pendant des siècles, du merveilleux cadeau musical qu’il nous a légué : «Affirme ta propriété sur toi même, et le temps que jusqu'ici, on t'enlevait, on te soutirait ou qui t'échappait, recueille-le et préserve-le ; certains moments nous sont retirés, certains dérobés, certains filent. La perte la plus honteuse, pourtant, est celle que l'on fait par négligence. Veux-tu y prêter attention : une grande partie de la vie s'écoule à mal faire, la plus grande à ne rien faire, la vie tout entière à faire autre chose», écrit Sénèque, dans ses fameuses lettres à «Lucilius».

Cavalier hors pair, lutteur et d’un courage à toute épreuve, Thioukel SAM passe sa tendre enfance à Séno-Palél. Il a appris à connaître les chevaux, à leur parler ; on dit même qu’il aurait des pouvoirs occultes pour dresser ou soigner les chevaux. De son temps, il y avait peu de voitures, on se déplaçait dans le Fouta-Toro, presque exclusivement à cheval à vélo ou à pied. Thioukel avait un rapport particulier à ses différents chevaux, comme s’ils étaient des membres de sa famille ; il leur donnait un nom (Hercule, Walla Fénddo, Laye Niack, Moss Dolly, ou Ballé N’Denddi) et leur faisait goûter du lait sucré, des biscuits ou des bonbons.

Le village de Thioukel, Séno-Palél, était initialement habité par des éleveurs peuls, en raison de la présence d’une source d’eau. A la suite d’un conflit, accusés du meurtre d’un Diawando, les éleveurs peuls sont forcés de quitter le village. Séno-Palél est divisé en plusieurs quartiers : Thioukel est né dans le quartier de Doumbou, mais ses descendants ont déménagé dans le quartier Hel Demba. Les autres quartiers sont : Wassoumbé, Léguel N’Guénar, Némaa et Sinthiane, Wassoumbé et des sous-quartiers, outre Hel Demba, il y a aussi Léguel N’Guénar. Le village natal de Thioukel, Séno-Palél est un haut lieu de l’histoire, fortement influencé par les dynastie Satigui animistes, et les Almamy, musulmans. Ces forces de l’esprit constituent, pour le griot qu’était Thioukel, un précieux trésor d’inspiration. Cependant, Thioukel SAM, un révolutionnaire, est le musicien des jeunes, en rupture avec les ordres islamiques et aristocratiques des Peuls et avec la tradition de sa famille. Si la musique de Thioukel semble défier l’ordre moral strict du clergé musulman de nos jours, une partie de ses bandes musicales étant encore censurées par certaines radios du Fouta-Toro, notamment par Radio Tabaldé, à Ouro-Sogui. Cette rébellion de Thioukel est à mettre en rapport avec la place de l’histoire de son village Séno-Palél, dans la Révolution des Almamy. En effet,  à la suite du refus de Thierno Sileymane BAL (1720-1776, voir mon article) d’exercer les fonctions d’Almamy, après la Révolution de 1776, mettant fin à la dynastie des Satigui, les notables du Fouta-Toro ont d’abord pressenti à ces fonctions prestigieuses, Abdelkarim DAFF (Vers 1727-1807) un éminent marabout de Séno-Palél : «Ils (Les Fountankais) se mirent d’accord sur le nom de Cheikh Abdoulkarim, le Diawando, qui résidait au village de Séno-Palél. Mais lorsqu’ils eurent envoyé un messager auprès de ce dernier pour l’en informer, il se récusa par suite d’impossibilité majeure et désigna Abdelkader» écrit Siré Abbas SOH dans ses «Chroniques du Fouta». En homme modeste et effacé, et en dépit même de ses hautes qualités morales et de ses vastes savoirs en sciences occultes et coraniques, Abdelkarim DAFF déclina donc cette proposition. Pourtant, Abdoulkarim DAFF «possédait amplement et à fond, la science des lois apparentes et des vérités cachées, et s’abreuvait purement aux sources qui font exaucer la prière» écrit Ciré Abbass SOH. En effet, le premier Almamy du Fouta-Toro, Abdelkader KANE (1727-1807), traqué par les Foutankais se réfugiant à Gouriki Samba Diom, demande à son ami, Abdoulkarim DAFF, de lui envoyer un «Ayé», une sorte de gris-gris pour les musulmans, avec de l’eau ayant servi à laver une planchette pour apprendre le Coran, sur laquelle un verset du Coran avait été inscrit. Abdelkarim DAFF prend soin de prévenir Abdelkader KANE, que lui aussi ne survivrait pas plus de 15 jours après la mort du premier Almamy du Fouta-Toro. L’Almamy Abdelkader KANE a été assassiné le 4 avril 1807 et Abdoulkarim DAFF est effectivement mort, 15 jours après, soit le 19 avril 1807. Abdelkarim DAFF a fait construire à Séno-Palél, l’un des plus anciennes mosquées du Fouta-Toro.

Thioukel, comme les Peuls, est nomade, mais son village, Séno-Palél, du fin fond du Fouta, est également bien connu du colonisateur français, depuis bien longtemps. En effet, Séno-Palél est décrit par un voyageur français, au début du XIXème siècle. Gaspard-Théodore MOLLIEN (1796-1892), parti à la découverte des sources du Sénégal, du temps de l’Almamy Youssouf Ciré LY, a fourni des renseignements sur le village de Thioukel, durant son séjour à Séno-Palél du 2 au 4 mars 1818. «Le pays que j’ai traversé, ce pays est plat et entrecoupé de bouquets de goumiers. Après avoir parcouru ces espaces où rien n’annonçait le travail de l’homme, nous arrivâmes à Séno-Palél. La nuit nous surpris dans ce village» écrit-il.

Gaspard MOLLIEN relate, avec précision, les valeurs traditionnelles que véhiculent les griots du Fouta-Toro, comme Thioukel SAM, depuis des siècles, à savoir la bienséance et l’hospitalité : «Mon marabout (Boukari) est entré dans ma case ; je vis, à ma surprise extrême, deux femmes se jeter à son col et le serrer étroitement de leurs bras : c’étaient sa sœur et sa nièce ; j’eus aussi ma part de leurs caresses ; ce bon accueil ne se borna pas là ; elles prirent nos fusils, m’aidèrent à descendre de cheval et le dessellèrent, oubliant le préjugé, qui dans ce pays, ne permet pas à une femme de toucher à ces objets. Le souper fut bien préparé ; on nous servit du lait et du couscous. Ensuite on alluma un grand feu dans la cour, et on me tendit un lit auprès de ce foyer. Chez les gens riches, la coutume est de se réveiller pendant la nuit pour manger. Vers deux heures du matin, conformément à cet usage, l’on nous donna du couscous et de la viande ; loin du repos, nos deux hôtesses avaient, pendant toute la nuit, parcouru le village pour se procurer chez leurs voisins des poules ou d’autres provisions, afin de célébrer notre heureuse arrivée» écrit Gaspard MOLLIEN. En effet, Gaspard MOLLIEN s’aperçoit que les Africains ne sont pas ces sauvages anthropophages que décrivent les coloniaux ; il est ébahi par l’humanisme des Peuls, une grande valeur que chantent souvent les griots : «Quel pays offrirait un tel exemple d’hospitalité ? Sans argent, sans ordre du souverain, sans recommandation, on est toujours sûr en Afrique de trouver une hôtellerie» dit Gaspar MOLLIEN. Les femmes sont d’une grande coquetterie : «Les deux parentes de Boukari étaient jolies ; elles avaient un visage long, les traits fins, les formes délicates, la peau noire d’ébène» écrit Gaspar MOLLIEN. Les femmes peules sont pudiques : «à chaque fois que je les regardais, elles baissaient les yeux et se couvraient de leur voile de mousseline» écrit Gaspard MOLLIEN. A Séno-Palél, à l’époque, ils cultivaient du riz, l’eau étant encore abondante. Gaspar MOLLIEN a eu l’opportunité d’échanger avec Boukari qui a été à la Mecque : «Au-delà de Tombouctou, on rencontrait des Etats entièrement habités par des Peuls. Le fleuve Djoliba se jetait dans le Nil, et ses eaux, après s’être mêlées à celles du fleuve de l’Egypte, se rendaient à la mer» écrit Gaspar MOLLIEN.

Par conséquent, Thioukel SAM est héritier de la longue et riche histoire de son village, Séno-Palél. En effet, c’est Boukari (fils de Bocar, dans le texte arabe), dont le nom a été mal orthographié, s’appelant, en fait, Mody Bocar BOCOUM, qui est le premier Africain, à avoir donné des renseignements précieux sur l’intérieur de l’Afrique, à travers son voyage à la Mecque entre 1811 et 1812. Le voyage d’El Hadji Omar Foutiyou TALL (1794-1864) à la Mecque date de 1827, et aura duré 18 ans (Voir mon article sur El Hadji Omar). Pendant longtemps, les Occidentaux ont glorifié et immortalisé des noms d’explorateurs et de voyageurs Européens en Afrique (René CAILLE, Savorgnan de BRAZZA, Henri Morton STANLEY, etc.). Mody Bocar BOCOUM était initialement un conseiller du Satigui, (Roi Dénianké, animiste) qu’il a fini par quitter en se convertissant à l’Islam. La tradition prétend, qu’un jour, sur le chemin du Satigui, il y avait un handicapé moteur ; Mody Bocar dit alors au Satigui, s’il est un Roi tout-puissant qu’il l’ordonne de se lever. «Je n’en ai pas le pouvoir» lui répond le Satigui. C’est à ce moment-là que Mody Bocar BOCOUM, considérant l’impuissance du Satigui face au sort du handicapé, sans doute décidé par Dieu, se décida à rejoindre la voie de l’Islam. Or, au début du XIXème siècle, les Européens n’avaient aucun renseignement précis sur l’intérieur de l’Afrique, les comptoirs français étant établis sur les côtes et les différents explorateurs ne suivaient que le cours de certains grands fleuves. «Nous sommes éclairés sur cette question (intérieur de l’Afrique), et plus l’itinéraire de Hadji Boubeker devient intéressant» écrit Prosper ROUZEE, à propos du pèlerinage de Boukari.

Boukari ou Mody Bocar BOCOUM, cet habitant de Séno-Palél, a traversé l’Afrique d’Ouest en Est, dans toute sa largeur, pour se rendre à la Mecque. «Il est né et demeure à Séno-Palél, sa langue maternelle est le Peul. C’est en Arabe que nous nous sommes entretenus» précise Prospère ROUZEE. Pour préparer son voyage, Boukari de Séno-Palél avait sollicité, au préalable, les bénédictions de Bocar Lamine BAL, Almamy du Fouta-Toro de 1810 à 1812. Boukari est allé à la Mecque en passant par Ségou, en pays Bambara, puis par Tombouctou : «Les Maures y forment la majeure partie de la population ; les Twariks disputent continuellement le pouvoir aux Maures. Boukari les regarde comme des hommes injustes et oppresseurs», écrit Prosper ROUZEE. Il traversa les pays Haoussa et Bornou ; il emprunta le fleuve Djoliba pour se rendre en Egypte, et arriva à Djedda, en Arabie-Saoudite, 15 mois après son départ de Séno-Palél. Boukari a été, par la suite à Médine, à Jérusalem, à Saint-Jean d’Acre, au Caire et à Alexandrie.  Il est revenu au Fouta-Toro, en passant par l’Algérie et Fez au Maroc, une longue traversée du désert. Le récit de Boukari de Séno-Palél a été traduit dans de nombreuses langues, notamment en anglais, en portugais et en espagnol, et largement diffusé dans les revues de l’époque. Puis son nom, comme celui de Thioukel, est tombé presque dans l’oubli.

Notre artiste Thioukel SAM a voyagé à travers toute l’Afrique et il est toujours revenu à Séno-Palél. En effet, les Foutankais sont attachés à leur territoire, et cela est encore valable de nos jours : «Nous autres les Noirs, lorsque nous allons nous établir dans un autre pays, nous nous empressons de ramasser une petite fortune, afin de retourner au plus tôt possible dans le lieu qui nous a vu naître et où habitent nos parents. L’amour de la patrie est un des sentiments les plus vifs dans le cœur de l’homme» dit Boukari à Prosper ROUZEE. De nos jours, d’importantes personnalités du village de Séno-Palél, après avoir voyagé à travers le monde, restent très fidèles à leurs racines : Mouhadji BOCOUM, résidant à Nice, Abdoul Baïla NIANE (Wassoumbé), Saidou NIANE de Nice, maintenant retraité à Séno-Palél, Bocar DAFF DG, Sam Mody KEITA, Amadou Tidiane DIONG, Samba NDIADé, Amadou N’DIADé, Seydi BOCOUM, Bassirou DAFF, Thierno Amadou Tamimou, etc.

Créatif et iconoclaste, Thioukel s’est tourné vers lui-même, les jeunes, vers cette Afrique animiste et folklorique. L’abandon de la tradition familiale marque la première rébellion de Thioukel. Sa famille est, en effet, chargée du «Asko» et du «Kallassal» ; en effet, ils sont mémoralistes et généalogistes pour les «Gnégno», les artisans (forgerons, tisserands, cordonniers, etc.). Enfant, Thioukel avait un grand sens du spectacle ; artiste né, il avait commencé, dès son jeune âge, par taper sur des casseroles pour jouer de la musique et il savait se mettre en scène, improviser ou reprendre des chansons. Dans sa grande aura, se sachant admiré par sa classe d’âge, Thioukel avait déjà trouvé sa voie, nous dit Hamady Barou CAMARA, un des grands témoins de cette étude. Fils unique et choyé, «le Bewddo», nombriliste, Thioukel chante sa sœur Bidane, sa famille et ses amis. Tous les enfants de ses parents sont morts à l’exception de Thioukel, un surnom emprunté à un ami Torodo de la famille, pour conjurer le mauvais sort. Le vrai prénom de sa petite sœur, Bidane, résidant à Aéré-Lao, est, en fait, Ramatel Boly, du prénom de sa grand-mère paternelle. Dans sa grande liberté d’esprit, Thioukel a appris le Kallassal, la généalogie des artisans, avec Djiby Moussa Salif SAM, mais il ne s’intéressait qu’au chant et à la guitare.

Par conséquent, Thioukel SAM, dès son jeune âge, veut apprendre à jouer le «Hoddou», cette guitare traditionnelle des Peuls, et cela en dépit des graves objections de sa mère, ayant même fait appel à des sorciers, pour l’en dissuader. Si Thioukel a une sœur, Bidane, il est garçon unique de ses parents ; c’est un «Bewdo», un garçon choyé, libre, qui a toujours fait ce qu’il voulait. Il aime choquer et déranger, pourvu qu’il soit au centre du spectacle. Et cette grande liberté se ressent dans sa trajectoire artistique et ses chansons. En dépit de ces obstacles, Thioukel SAM se rendra au Mali, pendant 13 ans, accompagné de «Grand Griot» et de Djiby Moussa Salif, pour étudier son métier d’artiste. En fait, Salif N’DIAYE s’était rendu au Mali, avait visité la grotte de Déguémbéré avec son esclave Hamady Barou CAMARA ; ils ont rencontré Fatimata El Hadji Omar TALL. A la suite de ce séjour au Mali, Thioukel est devenu, à la fois chanteur et un virtuose, du « Hoddou». Thioukel est le seul griot du Fouta-Toro à savoir jouer du  «Hoddou», indistinctement de la main droite, comme de la main gauche, de la même adresse ; il est ambidextre. Assis, debout ou couché, l’artiste pouvait jouer avec ses dents les cordes de sa guitare et balader ses doigts, comme le bout de ses ongles, avec une telle liberté, du jamais vu, jusque-là. Thioukel SAM a gagné le concours du «Hoddou» au Festival Mondial des Arts Nègres à Dakar, du 1er au 24 avril 1966.  Thioukel, s’il ne savait pas danser, avait un grand sens du spectacle et du rythme. On est loin du son monocorde de la guitare traditionnelle peule, le «Hoddou». C’est un «Nalanké», un artiste accompli ; il jouait assis sur une natte, mais réclamait la participation du public, par des  applaudissements nourris et constants. Le rythme soutenu et vigoureux de sa guitare, donnait l’impression d’une production de Rock.

En fait Thioukel était à la bonne école : son maître, au Mali, était Banzoumana SISSOKO (1890-1987), un chanteur et griot officiel de Modibo KEITA, né à Koni, dans la commune de Barouéli. Enfant surdoué et né aveugle le jour de la prise de Ségou par Louis ARCHINARD (1850-1932), Banzoumana SISSOKO est un self-made man, comme Thioukel. Banzoumana ne s’intéressait qu’à l’histoire du Mali ou aux légendes de l’ancien royaume Bambara ; son répertoire est varié et couvre les chants de la société d’initiation et les chants des mariés. On rapporte que Banzoumana SISSOKO a appris à jouer tout seul, son instrument de prédilection, le «N’goni», cette grande guitare, et qu'il a confectionné de ses propres mains, sans maître, et sans aide. À l'origine, Banzoumana SISSOKO est le descendant d'une famille de guerriers de l'empire du Mali ancien fondé par Soundiata Keita au XIIIème siècle. On décida de rassembler tous les hommes riches en «connaissances». L'ancêtre de Banzoumana SISSOKO, un grand initié, s'était alors avancé. Son chant était si beau qu'on le pria de devenir «homme de science et de véritéÊtre griot, c'est être artiste et savant, connaître l'histoire, la littérature, les langues et les institutions, savoir ce que les autres ignorent. Une naissance, un baptême, une circoncision ? Un mariage ou un décès ? Sissoko est toujours là. À chaque événement sa musique, son rituel» dit-il au journal «Le Monde». Son mentor étant le compositeur de l’hymne national du Mali, dont les paroles ont été écrites par Seydou Bandian KOUYATE (voir mon article). Le «N’Goni» de Banzoumana est conservé au Musée national du Mali.

Iconoclaste, contrairement à certains griots flatteurs de l’aristocratie peule, curieusement, Thioukel, comme Banzoumana SISSOKO, son maître, refusait de chanter les louanges de l’aristocratie peule. Jusqu’ici, les griots étaient au service des rois, des chefs traditionnels et de l’aristocratie peule dont ils vantaient les louanges, la musique n’étant pas, dans ce cadre antique, un outil de divertissement, mais un puissant moral de véhicule de la tradition orale. En effet, dans cette société traditionnaliste, le griot est musicien, poète et généalogiste, comme le sont ses ancêtres. Magiciens du verbe, «les griots sont les détenteurs de l’histoire orale, bardes, hérauts, panégyristes, généalogistes, moralistes, garants de la tradition, chanteurs et instrumentalistes» écrit Isabelle LEYMARIE. Cependant, musicien-chanteur, et en rupture avec sa tradition familiale, Thioukel, dans ses chansons, s’inspire de la vie quotidienne, des chansons populaires des pileuses de mil ; il est donc en rapport direct avec cette Afrique ancienne, avec la tradition orale et refuse de chanter les grands classiques de l’aristocratie (Fantang, Goumbala, Yoli-Yoli, Pékan, etc). Thioukel était un très bon père de famille ; il gâtait ses trois femmes et ses enfants qui ne mangeaient que de la viande et du lait, des produits de luxe, au Fouta. Thioukel avait chanté sa première épouse, Dieynaba M’BAYE, qu’il surnommait «Pastel» ; cela fait référence au tatouage des femmes peules, en vogue à l’époque, qui colorait une seule lèvre. Il utilisait des métaphores sexuelles, à peine voilées, pour évoquer sa première femme qui est son miel, sa perle et sa confidente. Les deux autres épouses, Coumba M’BOUM et Diokké N’DIAYE, sont gratifiées, respectivement, des surnoms de «Bifteck» et de «Mamoomé». Il avait eu, brièvement, une femme originaire de Kanel qu’il avait surnommée «Mayonnaise». Dans «Walla Feindo», un hommage à Paris et surtout aux immigrants peuls en France, Thioukel chante aussi son amour pour sa fille aînée, Fatimata, dite Bébé, résidant maintenant à Sinthiou Bamambé. Sans doute en hommage à Diokké, il a chanté «Kélémagni», la guerre n’est pas la solution. Polyglotte, Thioukel, outre le Peul, parlait et chantait un peu Ouolof, français et couramment bambara. En effet, ses chansons recèlent des éléments biographiques.

La chanson la plus connue de Thioukel SAM, «Déliya», est inspirée d’une vraie histoire tragique, de Fatimata Hawa, originaire de Foumihara Demboubé (région de Matam, département de Kanel), et sans doute décédée à Gossas (région de Fatick). L’Afrique est maternelle avait dit Cheikh Anta DIOP (voir mon article). Aussi, dans «Déliya», Thioukel entonne : «Malheur à celui qui a perdu sa mère !» ; le «Bayo» ou orphelin que chante aussi Baaba MAAL. Dans «Déliya», et  à la mort de sa mère, Fatimata Hawa est recueillie par son oncle, un homme faible, ayant laissé son épouse maltraiter sa nièce. Fatimata Hawa a chanté son calvaire, pour l’exorciser. Mais c’est Thioukel SAM qui a popularisé cette chanson, sur un rythme endiablé et accompagné d’applaudissements. Curieusement, et c’est aussi une des marques de fabrique, Thioukel commence par parler de lui et se décrit physiquement («Bandou» Bidané, le frère à Bidané, mince, mais non frappé d’inanition, avec une tignasse, mais saint d’esprit), et il évoquera par la suite ses amis. Puis, dans sa magie, Thioukel relate, minutieusement, toutes les tâches, dès l’aube que doit accomplir Fatimata HAWA, la «Bayé» ou l’orpheline : faire sa prière, préparer le café, aller vendre le lait, et même pendant le repas, elle est soumise à des vexations. Si «Déliya» est une triste histoire, c’est aussi un message d’espoir, d’une société harmonieuse où chacun aura sa juste place. Chanter «Déliya», c’est conjurer ses supplices pour atteindre une nouvelle vie de délivrance et de bonheur.

 

«Déliya» et grâce à Thioukel est devenu un grand classique de la musique peule et a été reprise par de nombreux artistes dont Sidy Baïlel THIAM, Samba Diyé SALL, Ousmane Hamady DIOP. Le chanteur Baba MAAL a arrangé «Déliya» pour lui donner un cachet plus personnel et moderne, comme s’il en était le créateur. Face au plagiat ou à la reprise de ses œuvres, Thioukel peut se montrer parfois désobligeant, voire insultant : «L’aveugle (il visait Sidy Baïlel THIAM) n’a pas à chanter ; tout ce qu’il a à faire est d’enfiler sa gourmette, pour aller solliciter de l’aumône» chante-t-il. En réalité ces reprises sont également un hommage à la créativité et au talent de Thioukel ; on ne reprend pas une musique médiocre. Par ailleurs, et sans le savoir, le «Déliya» de Thioukel SAM, fait aussi partie de la culture universelle. En effet, Bernard DADIE (1916-2019, voir mon article) dans son conte, «le Pagne noir», publié en 1955 chez Présence Africaine, relate l’histoire d’une jeune et belle fille, Aïwa, à qui sa marâtre fait subir des tortures physiques et morales. A la maison, Aïwa est la première à se lever et la dernière à se coucher. Ne sachant pas vaincre la résistance d’Aïwa, sa marâtre l’envoie nettoyer un pagne noir, jusqu’à ce qu’il devienne blanc. Aïwa, durant cette épreuve, ne cesse de chanter en évoquant le souvenir de sa défunte mère, jusqu’à ce que le pagne devienne plus blanc que le kaolin. En voyant ce pagne blanc, la marâtre d’Aïwa fut tétanisée de peur ; elle avait reconnu le linceul blanc qui avait enveloppé la première épouse de son mari. On connaît aussi l’histoire de Cendrillon, un conte de Charles PERRAULT (1628-1703), qui a inspiré Walt DISNEY (1901-1966), dans lequel la fille d'un riche gentilhomme, devenue la servante d'une infâme marâtre et de ses demi-sœurs, Javotte et Anasthasie, finira par devenir une princesse. Elle avait oublié sa sandale à un bal.

 

Thioukel SAM, musulman pratiquant, était également épicurien, insurgé contre le côté obscurantiste du clergé musulman qui gommait la culture africaine. Pour lui, l’art doit être libéré de tous les carcans de la société l’empêchant d’éclore. En ce sens, il  est le plus africain de tous les Africains et fait peu référence à l’Islam dans sa création artistique. En effet, les griots classiques sont phagocytés par les croyances religieuses et commencent toujours leur concert par des versets du Coran ou en faisant référence à El Hadji Omar TALL (1794-1864). Thioukel, en ce qui le concerne, a délibérément mis de côté ces inspirations religieuses, ainsi que la musique antique des Peuls qui spécialisait les griots : le «Pékane» des pêcheurs, le «Dilléré» des Maabo (tisserands), le «Goumbala» ou chants des guerriers, le «Daarol», récit épique, le «Komtimpadji» des Tiédos, le «Fantang» exaltant le pastoralisme, le «Wango» un genre distractif de Médda DIAGNE, les «Lingui», pour les nouvelles mariées, le «Naalé» des esclaves, le «Sawali» des Laobé, le « Kérodé» des chasseurs, le «Lélé» de Samba DIOP, le «Jaanti», récits mythiques et initiatiques, les chants islamiques («Beyti» ou poésie, le «Daarol» ou récit, le «Tarikh» ou chroniques), et naturellement, le «Yéla» des griots, etc. Artiste de son temps, atypique, Thiouckel est sorti des sentiers battus, à travers ses propres créations inspirées de la vie quotidienne des habitants du Fouta. Epicurien, il chantait la vie, l’amour, la nature, l’amitié, l’aventure et aimait divertir la jeunesse. Ses chansons joyeuses, rythmées et engageantes dégagent une extraordinaire joie de vivre. Sa seule reprise a été «Ismaïla Ben Kaddou Diaw», qu’il a bien arrangée à sa façon.

 

 

 

En sociologue, Thioukel, bien qu’artiste peul, savait capter ce qui se passait dans le pays. Les thèmes abordés sont riches ; souvent dans une chanson principales, Thioukel dissimule d’autres découlant de son observation perspicace des mutations profondes de la société sénégalaise. Lors de ses voyages à Kaolack, il aimait les films de Bollywood, en vogue à l’époque au Sénégal, et évoque en hindi : «Nahi, Nahi, Mo Habbatika» dans son morceau «Banguini». Dans «Banguini», il évoque «Maan Dal Ly  ; Maan Dal ça», une sorte de forte réprobation de l’aristocratie Oulof, dans les grandes villes, de la montée de l’occidentalisation des mœurs (filles défrisées, en pantalon ; jeunes fumant ou buvant de l’alcool). Les années 60 sont une époque de conflit de cultures entre l’Occident et l’Afrique ; l’aristocratie sénégalaise sentait que quelque chose lui échappait. En 1967, l’orchestre «Viva Super Eagles» se fait l’écho, auprès de la jeunesse, de ce violent débat sur la corruption des moeurs secouant le Sénégal depuis l’indépendance. Justement, Thioukel est également en révolte contre la féodalité peule et le clergé musulman qui ont imposé, depuis des siècles, un ordre moral rigide. En effet, Thioukel, par sa grande liberté d’expression, sa volupté, choque et révulse ces mentalités d’un autre temps. Thioukel se fait aussi l’écho de l’extraordinaire emprise, de l’époque, du «Sex Machin» de James BROWN (1933-2006), une superstar mondiale. Par ailleurs, ses chansons sont pleines de sous-entendus ; parfois, ce sont des règlements de compte à l’égard de ses concurrents, comme Sidy Baïlel THIAM. Thioukel n’a jamais été en France, ni au Congo, mais c’est lui qui a surnommé Paris ou la France «Diénga Daano» ; cela veut dire qu’en hiver, en Europe, l’eau abandonnée à l’extérieur peut geler. Thioukel avait rendu hommage aux immigrants peuls de France, en vacances au Fouta-Toro, censés rapporter de l’argent. «Ma Ya ha Dienga Danno» est une allusion au pouvoir d’achat de ces immigrants. Celui qui est resté au Fouta-Toro ne présentant donc, pour les griots, aucun intérêt. «L'artiste n'a jamais été égalé jusque-là dans son domaine et certainement pour longtemps encore. Le musicien-chanteur avait eu  le   courage de payer à sa liberté assumée le tribut qu'il fallait pour conserver  la prouesse d'avoir la passion toujours joyeuse. Sa présence chassait la tristesse de tous les endroits où il mettait les pieds, même aux cimetières. Tous ceux qui le menaçaient de mort  ou d'autres punitions suspendaient leur colère et  se mettaient à rire et à plaisanter dès qu'ils le croisaient. Un génie protecteur lui avait été attribué pour dédouaner tous les lâches qui ne  s'en prenaient à lui qu'en son absence» écrit Oumar N’DIAYE, dans «Sénéweb».

Un des traits dominant de la musique de Thioukel SAM, ce sont les allusions grivoises ou sexuelles ; Thioukel SAM a délibérément choisi de s’adresser aux jeunes, envahis par une fureur de vivre, en découverte de leur corps et désirant s’émanciper de la camisole de force des féodalités ou de la religion. Aussi, cette posture contestataire de Thioukel, outre le fait qu’elle choque les âmes bien pensantes, est fortement désapprouvée par sa famille, qui, se sentant déshonorée, le somme de revenir sur le bon chemin : «Thiouko Routto !». En artiste libre, Thioukel refuse de se soumettre et chante «Banguini» ou «il n’y a pas de quoi fouetter un chat». En fait, «Banguini», ce néologisme dont il est expert, est également une métaphore désignant Thioukel, lui-même, en homme libre, passant outre les protestations, contre son langage cru, peu châtié. Ainsi, dans «Banguini», qu’il chante, en partie, en Ouolof, il évoque ses performances sexuelles, tarifées à 10 FCA, lors d’un séjour à Dakar ; il aurait honoré 14 fois la jeune fille qui finira par se plaindre : «Arrête ! je n’en peux plus, ça me fait mal !». Thioukel avait tenté de chanter en 1975, me dit oncle Doro N’DIAYE, du Havre, à Danthiady, dans sa famille des N’DIAYE. Mais son concert jugé inconvenant, a été interrompu par Tapsirou Djiby N’DIAYE, imam de la mosquée de Danthiady. Curieusement, Thioukel, en recommandant à une jeune fille libertine, «(Thiémédel Outou Dially maa. Pastel maa bonni) ou «jeune fille limite tes déplacements ; tu as perdu ton maquillage», curieusement, se fait moraliste.

Thioukel SAM, pendant l'été, venait à Danthiady, dans les années 60 et ce jusqu’à sa mort ; il séjournait chez Sara Boubou CAMARA, puis chez Daha GUISSE. Thioukel assurait le spectacle lors des veillées nocturnes, autour du feu de bois ; il n'y avait pas encore d'électricité à cette époque. Drôle et talentueux, il était un artiste hors norme, comme il n'en existe plus. Témoin d’un monde révolu, Thioukel était le talent à l’état brut. C'est pendant ces veillées, entre 1962 et 1968, que j'ai vu Thioukel interpréter, notamment, son «Leli Sara Innaamaa», chanson relatant la première nuit de mariage. Il y est question d’une jeune fille venant de se faire déflorer. La première nuit est un traumatisme que Thioukel décrit en employant des métaphores saisissantes, au service de son art, pour éviter de se faire censurer. En effet, il fait dire à la jeune fille chaste que quelque chose était entré dans «son champ», faisant ainsi allusion au sexe de son mari, qui serait «long comme un chameau et large comme un édifice». De mon temps, les filles vierges se mariaient entre 12 et 15 ans à un homme de plus de 25 ans. On raconte que, accompagné de ses amis, maintenant la jeune fille jambes écartées, pour l’empêcher de se sauver ou de crier, le mari la pénétrait brutalement, sans aucune préparation, ni douceur ; un vrai viol. Le terme employé en Peul est aussi terrible que cette méthode «O Youltaamaa» ; elle est trouée ou percée, au marteau piqueur.

Dans mon Afrique, profondément superstitieuse et religieuse, aucun événement n’est fortuit ; il n’y a aucune mort naturelle. Tout fait tragique serait la résultante d’un mauvais œil ou d’un châtiment des forces de l’esprit. Tout le monde, en grand devin, empêtré dans de grandes certitudes, avait prévenu qu'un jour, malheur allait survenir.  Aussi, Thioukel, étant constamment révolté contre une société musulmane et féodale corsetée, aurait «fini sa vie, gaie et tumultueuse, après une longue maladie des suites d'un AVC, qui selon certains de ses détracteurs, serait les conséquences de ses nombreux clashes avec l'establishment maraboutique du Fouta» écrit Oumar N’DIAYE. En réalité, Thioukel est décédé des suites d’une longue maladie, de plus d’un an. Auparavant, sa femme, Coumba M’BOUM, l’a accompagné partout, y compris jusqu’au Boundou, pour trouver des remèdes, afin de le sauver. En vain. Thioukel est mort un lundi matin, en 1983. Dès le mercredi, ses trois veuves ont été dispersées, précipitamment, et ont rejoint leur maison natale, afin d’observer le délai de viduité d’une durée de 4 mois et 10 jours. Il faut signaler que Thioukel s’était marié cinq fois. Il avait eu deux épouses, originaires de Kanel et de Ouro-Sogui, mais ces unions n’ont pas tenu longtemps. A sa mort, trois épouses étaient encore présentes à Séno-Palél :

Première épouse ou «Diéwoo» : Mme Dieynaba M’BAYE dite «Pastel», mère de Fatimata Thioukel, dite «Bébé» ; elles résident toutes deux à Sinthiou Bamambé ; Fatimata est mariée à un fils de Bidane. Fatimata Thioukel, souvent chantée par son père, est devenue griotte ; elle m’a entonné un chant émouvant que j’ai conservé.

Deuxième épouse ou «Lémbbél» : Coumba M’BOUM, dite «Bifteck», mère de Mohamadou né en 1982. Coumba M’BOUM est repartie, dans un premier temps à Yacine Lakké, à côté de Semmé, dont elle est originaire, accompagnée de Hamady Dakkel CAMARA, un grand ami et esclave de Thioukel. Coumba M’BOUM, résidant maintenant à Mantes-La-Jolie, près de Paris, se remaria à un cousin, originaire du Boundou, Chérif DIENG, un personnage nécessitant, à lui seul, un article à part. En effet, ancien militaire, ancien maître d’hôtel des présidents Abdou DIOUF, du Sénégal, et Amadou AHIDJIO (1924-1989), du Cameroun, Chérif DIENG est un exemple pour la jeunesse.

C’est Chérif DIENG qui a marié, en 2007, Mohamadou, le fils aîné de Thioukel. A cette occasion, il a honoré une promesse de Thioukel, à la naissance de Mohamadou, en 1982, en donnant un cheval à Hamady Dakkel CAMARA. En effet, Thioukel était tellement ému, à la naissance de son premier fils, Mohamadou, qu’il a pleuré de joie. Mohamadou n’a pas été à l’école ; il a séjourné quelques années en France, avant d’être expulsé, sous Charles PASQUA (1927-2015). Mohamadou vit maintenant, à Sindia, entre M’Bour et Diamgnadio, au Sénégal.

Troisième épouse ou «Tatabbél» : Mme Diokké N’DIAYE, dite «Maa Momé», originaire du Mali. C’est également Hamady Dakkel CAMARA qui a accompagné Diokké, jusqu’à Kayes, sa ville natale, et a annoncé à la famille du décès de Thioukel. A l’époque, il n’y avait pas encore ces portables qui se sont vite démocratisés. Diokké est la mère de Mariame, résidant au Sénégal et Amadou, vivant au Mali.

Mes références

1 – Les Grands témoins

Il n’a pas été facile de rassembler ces données. Aussi mes vifs remerciements vont à :

- Saïdou NIANE, de Séno-Palél, résidant pendant longtemps à Nice ;

- Mouhadji BOCOUM, de Séno-Palél, habitant à Nice ; Mouhadji BOCOUM s’intéressant à l’alphabétisation en Peul, a aussi recueilli de nombreuses histoires de sa grand-mère décédée à l’âge de 116 ans ;

- Bocar SAM de Kanel, grand témoin de cet article sur Thioukel SAM et ses déplacements ; il n’a ménagé aucun effort

- Coumba M’BOUM, dite «Bifteck», habitant à Mantes-la-Jolie ; un excellent et attentif accueil ;

- Chérif DIENG, à Mantes-la-Jolie ; un grand témoin que je reverrai ;

- Hamady Barou CAMARA, 96 ans, ancien esclave de case, de la famille de Salif N’DIAYE ;

- Ramata SAM, dite «Bidane», résidant à Aéré-Lao, petite sœur de Thioukel SAM ;

- El Hadji Baïdy SALL et Bassirou SALL, animateurs à la radio Tabaldé, à Ouro-Sogui, pour les archives musicales ; Merci aussi à Mallé Mamadou N’DIAYE pour la musique transmise ;

- Thiambel BA, originaire de Ganguel et Houlèye BA, résidant à Mantes-La-Jolie, des facilitateurs ;

- Etienne LU, fonctionnaire communal et informaticien, qui a assemblé les bandes sonores de Thioukel SAM, sous forme de vidéo. Un excellent travail !

2– Bibliographie

DADIE (Bernard, Bélin), Le pagne noir, Paris, Présence africaine, 1955, 171 pages ;

DIAWARA (Mamadou), « Le griot mandé à l’heure de la globalisation », Cahiers d’études africaines, 1996, vol 36, n°144, pages 591-612 ;

GREILSAMER (Laurent), « Sissoko, Seigneur des mots », Le Monde, 28 janvier 1980 ;

KONARE (Alpha, Oumar), «Traditions orales et musées», Conseil national des musées, 1986, vol 39, n°2, pages 5-8 ;

MOLLIEN (Gaspard-Théodore), Découverte des sources du Sénégal et de la Sénégambie en 1818, précédée d’un récit inédit sur le naufrage du Radeau de la Méduse, Paris, Charles Delagrave, 1889, 317 pages, spéc sur Séno-Palél, pages 140-146 ;

N’DIAYE (Oumar), «Thioukel Sam, génie musical du Fouta ou la liberté en bandoulière», Seneweb, 9 et 16 octobre 2016 ;

ROUZEE (M-Prosper), «Itinéraire d’Hadji-Boubeker, fils de Mohamed, fils de Yéron, de Séno-Palél, ville du Fouta-Toro, à la Mecque entre 1810 et 1811», Annales coloniales et maritimes, 1820, page 937 et  Charles-Athanase Walkenaer, Recherches géographiques sur l’Afrique septentrionale, Paris, 1821, pages 477-488 (do BNF références 296 Q-Quies H) et Nouvelles annales de voyages, 1821, vol 8, pages 200- 206 ;

SOH (Ciré, Abbas), Chroniques du Fouta sénégalais, traduction et annotations de Maurice Delafosse et Henri Gaden, Paris, Ernest Leroux, 1913, 325 pages, spéc sur Abdelkarim DAFF, pages 39-40 et 58-60.

Paris, le 2 juin 2020 par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

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