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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE) Bnf Gallica
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2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 18:05

«À travers ses romans, ses essais et de courageuses prises de position, Mongo Béti avait fini par être, pour nous, le symbole même de l’intellectuel libre, prêt à payer pour ses convictions et ne se reconnaissant d’autre maître que sa conscience» dit Boubacar Boris DIOP, un écrivain sénégalais. Mongo BETI, écrivain franco-camerounais, romancier renommé, prolixe, essayiste engagé, enseignant, libraire et éditeur, fait partie des écrivains majeurs du continent africain. Le style de Mongo BETI est «pur et élégant, les mots et les images judicieusement choisis et agencés mélodieusement, l’ensemble souvent assaisonné d’une pincée d’humour ou d’ironie», écrit Yves MINTOOGUE. Il a suscité de nombreuses controverses dans les milieux intellectuels et universitaires en particulier. Sa contribution littéraire, plus que jamais d’actualité, traite des questions liées au colonialisme, au néo-colonialisme, à la survivance identitaire des cultures minoritaires, à la défense et l'affirmation de la culture, aux civilisations et identité négro-africaines, ainsi qu’à l'élaboration d'une civilisation mondiale. L’écriture de Mongo BETI est soutenue par une conscience politique forte. «Un intellectuel, ce n’est pas seulement quelqu’un qui a des diplômes. C’est quelqu’un qui a choisi d’envisager le monde d’une certaine manière façon, en accordant la priorité à un certains nombre de valeurs comme l’engagement, l’abnégation, la réflexion» dit Mongo BETI qui refuse le silence du clerc. MONGO BETI se pose en porte-parole des opprimés et défenseur de la justice sociale qui revendique seulement le droit de parler et d'être entendu. «Je me considère comme un homme qui remet en question tout ce qu’il observe et qui rejette d’un œil critique sur différents événements» dit Mongo BETI. Pour lui, un homme, digne de ce nom, n’a pas le droit de se résigner à l’injustice ; il doit toujours rester debout face à l’oppresseur. Et si trahison il y a, elle se niche, selon lui, dans le refus obstiné de dire l’injustice criante et les manquements aux droits de l’homme.

Aussi, Mongo BETI a violemment dénoncé certains de ses prédécesseurs qui se livraient à une «littérature rose». L’originalité de la contribution littéraire de Mongo BETI «réside dans le mouvement qui conduit l'écrivain à substituer d'emblée à l'image d'une Afrique ethnologique et immobile, un regard sociologique qui met l'accent sur les tensions et conflits dont l'Afrique est le théâtre depuis le début de la période coloniale» écrit Bernard MOURALIS. En effet, la charge violente de Mongo BETI contre «l’Enfant noir» de Camara LAYE, auquel il reproche de répondre docilement à la soif de pittoresque du lectorat européen, est un épisode célèbre de cette bataille littéraire. Camara LAYE, fut accusé d’apolitisme par l’aile radicale de l’intelligentsia africaine. L’irritation des intellectuels africains trouva en Mongo BETI son meilleur interprète dans un article significativement intitulé : «Afrique noire, littérature rose», et paru dans «Présence Africaine» d’avril-juillet 1955, par lequel il  reprochait à Camara LAYE de s’être laissé aller à un  «pittoresque de pacotille» et d’avoir négligé la réalité du monde nègre. «Car la réalité actuelle de l’Afrique noire, sa seule réalité profonde, c’est avant tout la colonisation et ses méfaits. Il s’ensuit qu’écrire sur l’Afrique noire, c’est prendre parti pour ou contre la colonisation. Impossible de sortir de là» enchaînait-il. Pour Mongo BETI cette «littérature rose» donnait «une image stéréotypée de l'Afrique et des Africains». Mongo BETI regrettait l’absence d’œuvres de qualité inspirées par l’Afrique noire et pose ainsi les termes du débat : si l’écrivain manque de personnalité, il fera ce que lui demande le public. S’il a de la personnalité, il fera de la littérature selon son goût et ses propres conceptions. Or, force est de constater que le romancier africain de l’époque, à quelques exceptions près, écrit pour le public français de la métropole, et s’en tient à une littérature pittoresque, comme au temps des explorateurs. Aussi, Mongo BETI a violemment critiqué, dans «Présence Africaine» de 1954, «L’enfant noir» de Camara LAYE «Laye se complait dans l’anodin et surtout le pittoresque le plus facile, donc le plus payant, érige le poncif en procédé d’art. Malgré l’apparence, c’est l’image stéréotypée, donc fausse, de l’Afrique et des Africains qu’il s’acharne à montrer : un univers idyllique, optimisme de grands enfants, fêtes stupidement interminables, initiations de carnaval, circoncisions, excisions, etc.». «L’enfant noir» est publié en 1953, à une époque dominée en Afrique par les luttes pour l’indépendance, alors que Camara LAYE décrit un bel enfant joyeux qui ignore superbement ces souffrances. Camara LAYE s’investit dans le féérique, alors que tout, autour de lui, est tragique. Or, pour Mongo BETI, «La première réalité de l’Afrique Noire, sa seule réalité  profonde, c’est la colonisation. La colonisation qui imprègne la moindre parcelle du corps africain, qui empoisonne tout son sang, renvoyant à l’arrière plan tout ce qui est susceptible de s’opposer à son action. Il s’ensuit qu’écrire sur l’Afrique Noire, c’est prendre parti pour ou contre la colonisation. (…) Quiconque veut s’en sortir est obligé de tricher. Justement, les bourgeois et les colons demandent à leurs clercs de tricher, d’écrire leurs louanges de chanter leurs bienfaits». Dès son émergence, la littérature africaine de langue française a donc été mise en demeure, notamment par Mongo BETI, de prendre position sur un problème spécifiquement politique et elle s’est ainsi trouvée engagée dans une contestation plus ou moins radicale du système colonial. Comme l’écrivain noir a de la pudeur de s’engager dans la «prostitution» intellectuelle, il fera semblant de ne pas prendre parti «Il se réfugiera parmi les sorciers, les serpents de grand-père, les initiations la nuit tombante les femmes-poissons et tout l’arsenal du pittoresque de pacotille» écrit Mongo BETI. Par conséquent, Mongo BETI en appelle à une littérature africaine authentique. On connaît la formule du colonisateur «Qui ne travaille pas avec toi, travaille contre toi». Entre ces deux blocs opposés dans un antagonisme violent, Mongo BETI pose l’alternative : «si un écrivain n’est engagé ni totalement à gauche, ni totalement à droite, qu’il se taise».

Dans sa contribution littéraire, Mongo BETI dénonce le caractère passéiste de la Négritude, telle qu’elle est conçue et «commercialisée» par Léopold Sédar SENGHOR. Pour Mongo BETI la Négritude, «c’est l’image que le Noir se construit de lui-même en réplique à l’image qui s’est édifiée de lui, sans lui et contre lui, dans l’esprit des peuples à la peau claire, image de lui-même sans cesse reconquise, quotidiennement réhabilitée contre les souillures et les préjugés de l’esclavage, de la domination coloniale et néo-coloniale». Derrière le mot «Négritude», s’ouvre tout un champ idéologique qui est aussi un champ de bataille avec vainqueur et vaincu, orgueil et humiliation. Pour Mongo BETI l’analyse de ce génocide contre le peuple noir ne peut être esquivée. La guerre frontale ou insidieuse risque de se poursuivre tant que la conception senghorienne de la Négritude prévaudra : «aussi longtemps que le mot Négritude sera vidé de son contenu de révolte et de scandale pour en faire l’enseigne d’une boutique de produits exotiques normalisés». L’Afrique actuelle est confrontée aux remèdes de la finance internationale avec un destin à la fois injuste et insensé, un déficit démocratique, des chefs d’Etat autoritaires et élus à vie. Mongo BETI, sans adhérer aux idées de la Négritude de SENGHOR, publie de nombreux articles dans la revue d’Alioune DIOP dont son premier article dans la revue de Présence Africaine de 1953, qui exprime toute sa révolte contre l’injustice. L’article intitulé «Sans haine, sans amour», traite de la révolte des Mau-Mau contre le colonisateur anglais au Keyna. Les Noirs sont exterminés et les Blancs sont épargnés. Les hommes blancs ont le monopole de la puissance matérielle, les honneurs, les dignités, bref de tous les privilèges dans ce monde colonial. Le héros, Momoto, «s’il haïssait les Blancs, il méprisait surtout leurs amis Noirs qui, à ses yeux, étaient des lâches, des traîtres, des gens en qui leurs ancêtres ne se reconnaîtraient pas, s’ils revenaient à la vie».

Alexandre BIYIDI AWALA, de son vrai nom, alias Eza BOTO, alias Mongo BETI, de l’ethnie des Bandas, est né le 30 juin 1932 à Akometam, à 12 kilomètres de M’Balmayo, à 55 km de Douala, la capitale du Cameroun, une ancienne colonie allemande, sous domination française à partir de 1918. C’est à l’intérieur de ce cadre que se meuvent ses personnages. Fils de Régine ALOMO et d’Oscar AWALA, il fit ses études primaires à l’école des missionnaires, une institution réservée aux enfants de notables et d’employés coloniaux. Il fut admis en 6ème au pré-séminaire d’Efok et en 5ème au petit séminaire d’Akolo, en vue de devenir prêtre. En esprit rebelle, il ne voulait pas se confesser et n’appréciait pas de mémoriser le catéchisme ; il fut renvoyé du séminaire : «J’ai été au lycée dans les années 40, d’abord scolarisé chez les missionnaires qui m’ont mis très vite à la porte parce qu’il fallait aller à la confession. A l’époque, j’étais très choqué par l’idée de dire mes péchés à quelqu’un. Le fait d’avoir été expulsé très jeune m’a permis d’entrer dans un établissement secondaire laïque juste après la guerre» dit-il. Tant mieux pour la littérature ! Mongo BETI assume son anticléricalisme sur le ton de la parodie, de l’humour et la dérision, dans ses romans «ville cruelle» et «Le Pauvre Christ de Bomba».

En 1946, Mongo BETI fut admis au collège de Yaoundé qui deviendra Lycée Leclerc. Dans la capitale du Cameroun, il est séduit par les idées indépendantistes de Ruben Um NYOBE (1913-1958, assassiné par l’armée française), un dirigeant nationaliste révolutionnaire, à qui il consacrera, plus tard, un ouvrage. «Il y avait chez nous au Cameroun un grand mouvement, l’U.P.C (Union des Populations du Cameroun), qui était anticolonialiste, progressiste, un peu marxiste» dit-il à propos de Ruben Um Noybé. En 1991, Ruben Um NYOBE sera réhabilité pour avoir «œuvré pour la naissance du sentiment national, l'indépendance ou la construction du pays, le rayonnement de son histoire ou de sa culture». L’empreinte idéologique de Ruben va marquer le jeune Mongo BETI au point que le deuxième moment capital de sa vie en garde les traces de ce qui va influencer tout son positionnement littéraire et existentiel.

Après sa réussite au baccalauréat de l’enseignement secondaire, Mongo BETI se rend, en 1951, en France, pour s’inscrire à la faculté des Lettres d’Aix-en-Provence, afin d’étudier les lettres classiques. En France, Mongo BETI découvre que l’enseignement donné aux colonisés d’Afrique est dévalorisant, avec «pour substrat une certaine conception du Noir et de sa fonction dans la société coloniale. C’était un être inférieur qui devait remplir des fonctions subalternes. Pour ce faire, il fallait un certain bagage qui n’avait rien à voir avec la finalité de l’éducation en France où le système éducatif vise à former un certain type d’homme et à donner à l’enfant le sens critique qui le libère des préjugés et des superstitions» écrit BETI. D’une critique acerbe et d’un humour caustique, irrévérencieux dans sa contribution littéraire, Mongo BETI a rendu hommage au système éducatif français «On dit souvent à mon propos que mon écriture est sarcastique. C’est vrai. Ce type d’écriture, je le dois à ma culture française. Pensons à Molière, à Voltaire. Tous ces grands écrivains français qui contestent la société de leur époque, et la ridiculisent» dit-il. Mongo BETI a été influencé par Honoré de BALZAC, Emile ZOLA et Richard WRIGHT.

Il publie en 1957, «Mission terminée»,  Prix Sainte-Beuve, et en 1958 «Le Roi miraculé». Il travaille alors pour la revue «Preuves», pour laquelle il effectue un reportage en Afrique. Il travaille également comme maître auxiliaire au lycée de Rambouillet.

En 1959, il retourne au Cameroun, en pleine guerre d’indépendance. Mais il a été contraint de revenir en France. «Huit ans plus tard, après la fin de mes études, je suis retourné au Cameroun. C’était au moment le plus fort du mouvement indépendantiste. Pour un homme comme moi, qui ose critiquer et dénoncer les circonstances coloniales, c’était bien sûr dangereux. C’est pourquoi j’ai dû m’enfuir et me réinstaller en France. Je n’ai jamais arrêté de suivre le développement de l’Afrique avec attention. J’ai sans cesse fait feu de tout bois pour lutter contre l’injustice prédominante et l’exploitation», écrit BETI.

 

Mongo BETI est nommé professeur certifié au lycée Henri Avril à Lamballe. Il passe l'Agrégation de Lettres classiques en 1966 et enseigne au lycée Corneille de Rouen de cette date jusqu'en 1994. En 1972 il revient avec éclat à l'écriture. Son livre «Main basse sur le Cameroun, autopsie d'une décolonisation est interdit à sa parution par un arrêté du ministre de l'Intérieur, Raymond MARCELLIN, sur la demande, suscitée par Jacques FOCCART, du gouvernement camerounais, représenté à Paris par l'ambassadeur Ferdinand OYONO. Il publie en 1974 «Perpétue» et «Remember Ruben». Après une longue procédure judiciaire, Mongo BETI et son éditeur François Maspéro obtiennent, en 1976, l'annulation de l'arrêté d'interdiction de «Main basse».

En 1978 il lance, avec son épouse Odile TOBNER, la revue bimestrielle Peuples Noirs Peuples africains, qu'il fait paraître jusqu'en 1991. Cette revue décrit et dénonce inlassablement les maux apportés à l'Afrique par les régimes néo-coloniaux. Pendant cette période paraissent les romans «La ruine presque cocasse d'un polichinelle» en 1979, «Les deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama futur camionneur» en 1983, «La revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama» en 1984, également une «Lettre ouverte aux Camerounais ou la deuxième mort de Ruben Um Nyobé» en 1984 et le Dictionnaire de la négritude en 1989, avec Odile TOBNER, professeur agrégé de Lettres classiques, mère de famille, elle fut l’épouse de Mongo BETI.

En 1991 Mongo BETI retourne au Cameroun, après 32 années d'exil, élève des cochons et cultive du maïs. Il publie en 1993 «La France contre l'Afrique, retour au Cameroun». En 1994 il prend sa retraite de professeur. Il ouvre alors à Yaoundé la «Librairie des Peuples noirs» et organise dans son village d'Akometam des activités agricoles. Il crée des associations de défense des citoyens, donne à la presse privée de nombreux articles de protestation. Il subit en janvier 1996, dans la rue à Yaoundé, une agression policière. Il est interpellé lors d'une manifestation en octobre 1997. Parallèlement il publie plusieurs romans : «L'histoire du fou» en 1994 puis les deux premiers volumes, «Trop de soleil tue l'amour» en 1999 et «Branle-bas en noir et blanc» en 2000, d'une trilogie restée inachevée.

Mongo BETI est hospitalisé à Yaoundé le 1er octobre 2001 pour une insuffisance hépatique et rénale aiguë qui reste sans soin faute de dialyse. Transporté à l'hôpital de Douala le 6 octobre, il y meurt le 7 octobre 2001. Deux thèmes majeurs ont dominé la contribution littéraire de Mongo BETI : la lutte contre le colonialisme et la question nationale en Afrique.

I – Mongo BETI et sa dénonciation du colonialisme

Mongo BETI dénonce deux types d’oppression : l’oppression coloniale, mais aussi la complicité et la passivité des Africains devant leurs malheurs. «J’ai toujours été incapable de séparer la politique de la littérature» dit-il. En effet, la démarche de Mongo BETI est loin d’être manichéenne ; il n’attaque pas l’ensemble du peuple français, mais uniquement cette minorité oligarchique, avec l’aide de l’Etat, La Françafrique, qui pille les ressources du continent noir ; il  ne se borne pas à fustiger le colonisateur français ; dans ses écrits, il est encore plus sévère avec les Africains qui ont trahi l’idéal d’indépendance, de souveraineté et de démocratie pour le continent noir. «Les quelques leaders qui avaient quelque peu réfléchi aux enjeux idéologiques de la libération nationale en Afrique ont été très vite balayés. Et pas seulement par la méchanceté des Blancs, mais par les Africains eux-mêmes qui n’ont rien fait pour protéger leurs leaders. Qu’est-ce que les Africains ont fait pour protéger Lumumba ?» dit-il.

 

A – Ville cruelle de Mongo BETI

Ecrit en 1954, à 22 ans, dans ce premier roman publié sous le pseudonyme d'Eza Boto, on découvrira, tracés avec une force qui s'accomplira exemplairement dans les œuvres postérieures, fort célèbres, de Mongo BETI, les drames d'une Afrique dominée, ceux qui opposent les humbles, les simples, les paysans, aux différents types d'exploiteurs du monde politique, économique et religieux. La finition technique et la commercialisation de ce roman par Présence Africaine étant mal assurées, il change d’éditeur et prend un second pseudonyme qu’il gardera jusqu’à la fin de ses jours, Mongo BETI. Le prénom, «Mongo» vient d’une expression Ewondo, qui signifie «le fils du pays des BETI» Le nom «BETI» est celui de son groupe ethnique. Il entend ainsi inscrire sa production littéraire dans la lignée d’une appartenance culturelle intégralement africaine.

L’action se déroule dans un village imaginaire du Sud du Cameroun, Tanga, un espace urbain ségrégatif (centre-ville européen et faubourgs noirs), marqué par l’instabilité, l’avidité, un affrontement entre forts et faibles et une gestion coloniale. Tanga, c’est le lieu par excellence de l’oppression coloniale, à travers le pouvoir économique des Grecs, qui eux-mêmes sont tributaires des Blancs. Les Noirs, victimes de leur ignorance, sont contrôlés par ces puissances. Les troupes coloniales sont noires, pour réprimer leurs frères et le curé fait de la délation, par Noirs interposés. «C’est une répartition raciale des culpabilités» dira Frantz FANON. Jean-François, un diplômé, devenu un «Toubab» au sens péjoratif,  n’a pas «empoigné le javelot flamboyant d’un justicier» pour aider les colonisés noirs. Le héros du roman est un jeune Banda, paysan orphelin, élevé par sa mère, qui a travaillé durement sa plantation de cacao héritée de son père, en vue de se marier pour satisfaire le vœu de sa mère presque mourante. Mais il lui fallait de l’argent pour la dot de sa fiancée. C’est ainsi qu’il décida de vendre son cacao en ville. Mais là, l’homme fut confronté aux terribles réalités de la ville marquées par la cruauté, l’exploitation, le vol, le crime. Les commerçants grecs tentent de le gruger, sous prétexte que son cacao n’est pas bien sec, on tente de le jeter au feu, pour mieux le spolier. Mongo BETI dénonce les pratiques discriminantes du colonisateur, son mercantilisme, et surtout, l’apathie du Noir, lui qui se révèle incapable de se rebeller efficacement contre l’occupant.

B – Le Pauvre Christ de Bomba de Mongo BETI

En 1956, Mongo Béti publiait «Le Pauvre Christ de Bomba», «Mission terminée» en 1957 puis «Le Roi miraculé» termineront ce premier cycle de création romanesque. «Le Pauvre Christ de Bomba» est une insurrection littéraire contre le système colonial, qui constitue l’essence même de l’écriture de Mongo BETI. Ici, l’église remplace les commerçants coloniaux décrits dans «Ville Cruelle», ou bien les tractations politiques de «Main Basse Sur le Cameroun». Dans le «Pauvre Christ de Bomba» Mongo BETI met en scène un missionnaire, violent et maladroit, qui ne parvient pas à comprendre ses «ouailles» africaines et dont l'action est décrite par un jeune boy et enfant de choeur qui l'accompagne dans ses pérégrinations prosélytes. Il démystifie le clergé, dévoile ses collusions avec le colonisateur et le révérend père supérieur est décrit comme un homme coléreux, têtu, et «sourd à toute remarque qu’on ose formuler devant lui». Mongo BETI dénonce dans «Le pauvre Christ de Bomba» l’hypocrisie de l’Eglise qui n’est que le suppôt du colonisateur. L’Eglise a tout fait pour que cet ouvrage ne soit pas publié au Cameroun. Les éditions Robert Laffont refuseront sa commercialisation, mais Présence Africaine qui le diffusera.

L’histoire du «Pauvre Christ de Bomba», une tragédie-comédie digne de Don Quichotte, accepte plusieurs niveaux de lectures symbiotiquement unis. C’est d’abord un roman, le roman d’une épopée coloniale vécu à travers la mission évangélisatrice d’un prélat de l’église au cœur de l’Afrique noire. A travers le regard bienveillant de Denis, un jeune boy, garçon de chœur, homme à tout faire, ce livre raconte les péripéties du Révérant Père Supérieure Drumont ou «RPS», curé de la paroisse de Bomba. Immergé dans cet univers désormais familier, le RPS s’emploie à installer, voire à pérenniser la parole de Dieu et les principes du catholicisme à ces populations. Le RPS les connait bien cette région et ses différents «pays», qu’il côtoie depuis vingt ans. Les personnes, les us, les coutumes ne lui sont plus étrangères.

Le second niveau de lecture aborde un aspect plus grave, celui du rôle de l’Eglise dans l’action coloniale et colonisatrice. L’Eglise est présentée comme un instrument au service des puissances colonisatrices pour l’asservissement des populations indigènes. C’est un allier puissant, une force transcendantale, qui  trouve son auditoire dans cette Afrique où les forces mystiques sont aussi redoutées que celles qu’on peut voir ou toucher. Arme redoutable, la peur de Dieu ou plutôt de l’Enfer, bien plus grande que celle qu’inflige fouet ou baïonnette, asservit l’esprit, installe une obéissance docile et pérenne. L’Eglise trouve son allégorie dans la personne du RPS, homme autoritaire, rigoureux, intrépide, imposant, voire majestueux tant l’aura qu’il dégage en impose. Bien au-delà du simple antichristianisme primaire, cette verve de langage de Mongo BETI exprime plutôt de l’anticléricalisme, un discours ouvert à l’institution religieuse en tant que système.

Par ailleurs, Mongo BETI a montré les contradictions qui peuvent exister entre les buts de l'administration coloniale et ceux des missionnaires. C'est pourquoi, ce roman ne peut être réduit à un pamphlet anticlérical : il y a un pathétique profond dans la prise de conscience par le missionnaire de l'échec de son action qui ne reposait en définitive que sur une «mauvaise foi». Mongo BETI dira «Même les missionnaires quand ils te causent de Dieu, c’est pour payer les deniers du culte».

C – Le Roi miraculé, chronique des Essazam

Essomba Mendouga, chef de la tribu des Essaram, un veil homme aux 29 épouses, malade, qui pour sauver son âme et échapper ainsi à l’Enfer, décide de se convertir au catholicisme. Il est guéri par miracle, mais pour le baptiser, le curé exige qu’il redevienne monogame ; il choisit sa plus jeune épouse ; ce qui déclenche une fronde de la première épouse. Les autorités coloniales s’en mêlent et demandent à ce que chef coutumier puisse conserver ses 29 épouses. La tribu des Essazam se soucie peu que le monde craque de toutes parts, puisque c'est son propre univers, symbolisé par le Chef Essomba Mendouga, qui, dramatiquement, fait naufrage. Qui eût dit que le premier Essazam, l'authentique descendant d'Akomo, défiant la tradition et la polygamie, survivant miraculeusement à une maladie mystérieuse, déciderait de se convertir au christianisme ? Qui eût imaginé cela ? C'est précisément ce qui arrive, ce à quoi les sages de la tribu doivent faire face, ce qu'ils vont vainement tenter de conjurer. Les voici en action au milieu de l'ultime grand rassemblement de la tribu. Les voici parodiant lamentablement une civilisation déchue, les voici personnages d'une farce à laquelle adolescents et jeunes enfants assistent attristés et sceptiques, sinon écœurés par l'inanité de leurs pères. Ce roman raconte donc simplement de quelle façon ce siècle sans pitié vint signifier à la tribu Essazam sa déchéance et même sa fin.

Dans «Perpétue et l’habitude du malheur», Mongo BETI revient sur le thème de la colonisation. Après avoir passé six années dans un camp de concentration pour opposition au régime de Baba Toura, Essola revient dans son village natal et décide d’enquêter sur la mort de sa sœur, Perpétue, disparue entre temps. À travers les témoignages de ceux qui ont connu la jeune femme pendant ces six années, Essola a la révélation stupéfiée du martyre vécu par Perpétue en son absence. Ce roman, où Mongo BTI fait preuve de son talent de conteur, s’impose par sa dimension politique. L’auteur dénonce de façon souvent féroce la médiocrité des fonctionnaires, leur corruption, le régime de dictature policière qui sévit dans le pays, la grande misère de tout un peuple opprimé par un gouvernement pourri, la condition d’esclave de la femme africaine. Le combat pour l’Indépendance avait fait naître dans le cœur de beaucoup l’espoir d’un monde nouveau. Malheureusement la situation s’est empirée : l’homme noir persécute son frère et le maintient dans un état de sous-développement tant physique qu’intellectuel. À la peinture sans concession d’une époque, se mêle ainsi une méditation sur l’étrange destin du continent noir, victime d’une fatalité dont ses propres fils sont les principaux artisans.

 

II – Mongo BETI et question nationale en Afrique

A travers la question nationale, Mongo BETI marque, dans sa contribution littéraire,  une ère de la dénonciation et de la contestation de l’ordre postcolonial. «Je suis en guerre contre un système oppressif» dit-il. En effet, il dévoile et persifle un système néocolonial dominé par le jeu d’intérêts entre l’ancien maître qui, en réalité, n’est jamais parti, et ses affidés locaux, les anciens colonisés. Les deux complices sont désormais liés dans l’entreprise de déshumanisation, d’asservissement et de pillage des ressources du continent noir. «Par sa critique acerbe, enveloppée d’un humour caustique Mongo Béti présente l’image d’un Cameroun à la dérive. La dérive du pouvoir postcolonial se caractérise essentiellement par les abus de pouvoirs, l’incompétence, la corruption d’une administration aux ordres, l’effondrement des valeurs socio-économiques et morales. La déchéance sociale est à l’image de la perversion de ses dirigeants, quand elle n’en est pas la conséquence», écrit Ramonu SANOUSI. Mongo BETI montre l’absurdité de la situation dans un article : «Yaoundé, capitale sans eau, où il pleut sans cesse».

A – Mongo BETI et son “Remember Ruben

Dans «Remember Ruben», le héros, Mor-Zamba était un enfant sans racines lorsqu'il arriva à Ekoumdoum. Et la peine qu'il eut à se faire adopter par le village témoigna que l'époque basculait dans un monde nouveau, aux règles brouillées par la colonisation. Raflé par les Blancs avec des milliers d'autres, il découvre Fort-Nègre, l'immense ville coloniale, et son pendant noir, Kola-Kola, fabuleux bidonville où il participera à la lutte contre l'occupant blanc. Recueilli presque de force par un vieillard qui tenait à montrer à quel point son village était chaleureux et hospitalier, le jeune Mor-Zamba grandit dans une atmosphère tantôt chaleureuse tantôt méfiante, voire violente. Il se lie d’amitié avec Abena, un jeune homme aux idées révolutionnaires. L’histoire se construit selon le parcours classique de la figure messianique : étranger à son village, Mor-Zambaest d’abord haï, puis subit une série d’épreuves qui forgent sa résistance physique et morale et se fait adopter par les villageois, avant de partir pour une grande épopée où seront mises en avant les notions de fraternité, de patience, et de délivrance.

Le voici héros anonyme de l'épopée du peuple noir, croisant des figures illuminées déjà par l'éclat des légendes, déchiffrant au jour le jour; dans les larmes souvent, la grande leçon de dignité : survivre sans dévorer ses compagnons de misère, cultiver ardemment l'amitié, ne pas désespérer du voyageur trop longtemps guetté et, quand il le faut, combattre, combattre. Mongo BETI abolit la barrière des couleurs et montre à quel point la guerre sait effacer les frontières. BETI décrit l’importance du facteur psychologique dans un conflit. Il établit un parallèle avec certains passages de «Main Basse sur le Cameroun», où il fustige le manque de perspicacité des stratèges Africains, quand ils tardent à se rendre compte que l’arme psychologique est bien plus efficace dans le temps que l’arme à feu, et bien plus dangereuse.

C’est avec la guerre que l’on reconnaît le pays jusque-là imaginaire que décrit l’auteur, avec le titre aussi : Ruben n’est autre que Ruben Um Nyobé, figure de la lutte camerounaise pour l’indépendance. «La France est  responsable de plusieurs crimes commis contre certains leaders africains. Le chemin de l’indépendance a été marqué par des affrontements sanglants entre les Camerounais et la puissance coloniale française. Le parti indépendantiste et nationaliste de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) était notamment impliqué dans le combat. (…) Beaucoup de personnes y ont perdu la vie dont Ruben Um Nyobé en 1958. Des paysans, des femmes et des enfants sont également morts pendant ces dures années de répression» dit Mongo BETI. Ruben Um Nyobé, leader charismatique de l’UPC, est l’idole de Mongo BETI ; il admirait en lui «le sens du sacrifice, le don absolu de soi et la solitude dans un combat désespéré». Achille M’BEMBE rendra un vibrant hommage à Ruben Um Nyobé : «J’ai grandi au Cameroun au lendemain des indépendances, à une époque où il était interdit de prononcer publiquement le nom de Um Nyobè, de lire ses écrits, de garder chez soi son effigie, ou encore de se souvenir de sa vie, de son enseignement et de son action. Longtemps après son martyre, tout continuait de se passer comme s’il n’avait jamais existé et comme si sa lutte n’avait été qu’une banale entreprise criminelle. (…) Je classe Um Nyobé au premier rang des martyrs africains de l’indépendance. Après sa mort, son souffle a continué de parcourir la pensée et la créativité des meilleurs d’entre nous, tous ceux qui ont inscrit leur œuvre dans la continuité de la tradition critique qu’il inaugura : et d’abord Mongo Beti».

B – Mongo BETI et «La ruine presque cocasse d’un polichinelle»

C’est un récit dans la continuité de Remember Ruben, contre le colonialisme, ayant pour toile de fond les luttes politiques du Cameroun. Un devoir qu’il exerce tel un missionnaire avec ses armes que sont le rire, la dérision et une écriture féroce. Il décrit les mécanismes de la violence du pouvoir à l'égard des opposants, mais également la foi de ceux-ci en la victoire, afin d'imposer la démocratie en Afrique.

Alors que les combats sont concentrés dans la capitale, le héros légendaire de la résistance, Abena, exige de son ami Mor-Zamba et de deux de ses compagnons de guerre d’en finir avec le colonialisme dans son village natal qui par le passé avait accueilli froidement Mor-Zemba. Ce combat doit être mené sans le recours aux armes. Une fois arrivé à bon port, après des quiproquos et autres malices, le trio décide d’employer la dérision, la farce, dans l’objectif de ridiculiser et faire fuir le représentant stupide d’une puissance coloniale non moins stupide. Pour la réussite de leur combat, le trio doit éviter les fréquentations des hommes qui à l’image de couards seraient les premiers à les dénoncer. Il en est de même pour la chefferie du village qui apporte toute sa confiance au représentant de la puissance coloniale. Mais contre toute attente, les femmes et les adolescents collaborent avec nos trois individus pour recouvrer l’indépendance et les coutumes du village. Une aide essentielle qui conduit à «la ruine presque cocasse du polichinelle» ! L’administrateur doit abandonner son ministère sous les coups de buttoir du trio et de leurs affiliés. Le village est enfin libéré de sa torpeur maligne dont profitait l’autorité coloniale.

Mongo BETI dénonce ainsi le caractère fortement autocratique du système mis en place par le pouvoir colonial et perpétué par ses hommes de paille, un système tant honni, fait de corruption, de forfaiture, de compromission et de répression des opposants. L’Afrique souffre d’un manque de dirigeants éthiques, moraux, exemplaires et animés d’une compassion pour les faibles et ceux qui souffrent. La démocratie est attendue et espérée, mais la vie en Afrique peut se révéler comme étant un cauchemar «c'est toujours calamiteux, un destin dans une république bananière» écrit-il dans «Trop de soleil, tue l’amour».

C – L’héritage de Mongo BETI – «Main basse sur le Cameroun»

Pourquoi faudrait-il rester attentif au message de Mongo BETI ?

«Nous sommes dans ce moment de transit où l’espace et le temps se croisent pour produire des figures complexes de différence et d’identité, de passé et de présent, d’intérieur et d’extérieur, d’inclusion et d’exclusion» écrit Homi BHABHA, dans son ouvrage «Les lieux de culture». Pendant la dernière tranche de sa vie, de 1991 à 2001 qui se déroule au Cameroun, Mongo BETI va constater que rien n’a changé ; tout ne fait qu’empirer. Par conséquent, les écrits de Mongo BETI n’ont pas pris une ride, et sont même devenus, en raison de leur dimension prophétique, d’une actualité plus que brûlante. Le temps, comme le dit Alphonse de LAMARTINE, dans son «Lac», est ce poison qui hante de manière implacable le quotidien des mortels. Pourtant, ce temps est aussi perçu comme un spectre impuissant devant la force inattaquable de certains immortels au sein desquels figure bien entendu Mongo BETI, «ce Prométhée camerounais qui nous lègue le feu» dit Boniface MONGO MBOUSSA. Mongo BETI, «c’est le loup solitaire ; la fraction saine de notre cerveau malade» dit Thierno MONENEMBO reprenant ainsi une formule de «Remember Ruben». Mongo BETI est «le symbole même de l’écrivain courageux qui refuse d’écouter les sirènes du pouvoir pour mener un combat vengeur dans une liberté totale et dans une solitude totale» écrit Maryse CONDE.

Guerrier insoumis, Mongo BETI est un grand patriote africain qui dissimulait mal ses grandes et nobles ambitions d’une Afrique réellement indépendante. «L’essentiel, ce n’est pas de savoir à quelle date ni de quelle façon les changements vont se produire, c’est d’observer dans la mentalité populaire une attente d’émancipation, de libération. Nous sommes engagés dans un processus où le peuple est conscient qu’il n’est pas libre et qu’il a besoin de liberté, qu’il le veuille ou non, il s’est mis en route pour aller vers elle. Je suis certain que nous sommes engagés dans un processus irréversible» écrit Mongo BETI. Il avait vu de son vivant, les combattants de la liberté massacrés au Cameroun, comme Robert Um NYOBE, Félix-Roland MOUMIE, Ernest OUANDIE et Eog MAKON. «Ce qui caractérise principalement la vie d’un Noir, c’est la souffrance, une souffrance si ancienne et si profonde qu’elle fait partie de presque tous les instants de sa vie», écrivait Martin Luther KING. Mongo BETI a rendu hommage dans deux ouvrages, à ces combattants de la liberté.

Mongo BETI est un adversaire résolu de la Françafrique et il écrit dans la préface de «Main basse sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation» un ouvrage interdit en 1972 en France : «Nous avons fracassé l’arme la plus redoutable de la maffia foccartiste en Afrique, le silence, dont la loi implacable étranglait sans recours le peuple camerounais». Il parle dans cet ouvrage de répression et d’oppression, de la tutelle française, des crimes contre l’humanité, ainsi que d’une guerre sanglante et effroyable. «Mon livre a d’abord été un réquisitoire contre les crimes du président Ahidjo. Mais j’ai voulu également retracer l’histoire occultée et masquée de la décolonisation du Cameroun. (…) La France a tout mis en œuvre pour mettre en place des régimes «sûrs» dans les pays d’Afrique nouvellement indépendants. C’est-à-dire servant les intérêts d’une France qui coopérait avec les dictateurs africains qui ne pensaient qu’à s’enrichir aux dépens d’une population humiliée, abandonnée et trompée. Avec Paul Biya, président camerounais à partir de 1982, le peuple a continué à devoir endurer un ordre fondé sur la terre. En 2000, il y a eu plus de 1000 exécutions extra-judiciaires» dit Mongo BETI. Depuis son indépendance, le 1er janvier 1960, le Cameroun en 57 ans, n’a connu que deux présidents de la République (Amadou AHIDJO de 1960 à 1982 et Paul BYA, président depuis 1982, soit 35 ans). «Depuis De Gaulle, la France semble avoir signé un pacte avec la classe dirigeante camerounaise, selon lequel, pourvu qu'elle témoigne une allégeance indéfectible à Paris, toutes les fantaisies, toutes les turpitudes et toutes les corruptions lui seront pardonnées. C'est ce pacte tacite qui a donné à la corruption cette dimension hallucinante et mortelle que chacun observe, et qui fait de toute stratégie prétendue de développement une comédie cynique, puisque personne n'y croit vraiment, mises à part les misérables populations longtemps bernées, mais qui viennent d'exprimer un rejet péremptoire» écrit Mongo BETI.

 

Tous les chefs d’Etats africains qui se sont opposés à la France ont été destitués (Barthélémy BOGANDA en RCA, Sylvanus OLYMPIO au Togo, Modibo KEITZ au Mali, Hamani DIORI au Niger et Thomas SANKARA au Burkina-Faso). Par conséquent, l’indépendance des colonies africaines ressemble «à la simple poursuite de la colonisation par d’autres techniques» estime Mongo BETT. Les Africains devraient continuer à se battre pour la justice, la dignité et la liberté. En dépit de l’indépendance formelle, il subsiste encore largement une mentalité coloniale, comme en témoigne le  «discours de Dakar» de Nicolas SARKOZY, «l’Homme africain n’est pas entré dans l’histoire», ainsi que la déclaration méprisante d’Emmanuel MACRON qui impute le retard de l’Afrique à ses dictatures, aux détournements de deniers publics et à ces femmes africaines qui font entre 7 et 8 gosses. En résumé, la situation postcoloniale n’est pas la même dans tous les pays. Il y a une spécificité de la colonisation par la France, qui n’est pas terminée. «On peut non seulement dépouiller les gens de leur richesse économique, mais encore de leur cœur et bien sûr de leur espoir. Ne pas intervenir aurait des conséquences dramatiques pour l’avenir» dit Mongo BETI. Il préconise de sortir du FCA «Que la monnaie soit convertible ou inconvertible n’a jamais été la préoccupation du paysan africain. Il a été plongé à son corps défendant dans un système économique contre lequel il est impuissant. (..). Le franc CFA, lié au système monétaire français est une arme de la domination française» dit-il.

Chaque fois qu’un président français est élu, il s’empresse d’annoncer la fin de la Françafrique. Mais le simple fait de parler ainsi est un aveu que ce système de domination est injuste et immoral : «ce n’est jamais le maître qui met fin à la domination, c’est le rôle de la victime, qui doit lutter pour s’affranchir» écrit Boubacar Boris DIOP. En effet, il ne faudrait rien attendre du colonisateur ; chaque Etat défend ses intérêts. Il appartient aux Africains eux-mêmes de prendre en charge leur destin. «Et j’ai pendant longtemps idéalisé mon pays. Il a fallu que je revienne au Cameroun, que j’y vive, pour découvrir l’autre vision de l’Afrique. (…). C’était un peu la Case de l’oncle Tom : le bon Noir opprimé par le méchant Blanc, puisque pour nous, même les chefs d’Etat postcoloniaux étaient des marionnettes des Blancs. Donc la situation coloniale et esclavagiste continuait. Et c’est lorsque je suis retourné en Afrique, que je me suis aperçu que nous sommes pour moitié responsables de nos malheurs» dit BETI. En effet, l’opposition est muselée et bâillonnée au Cameroun et les forces vives du pays sont contraintes à l’exil. «Si un homme n’a pas trouvé quelque chose qui vaut qu’on lui sacrifie la vie, il ne mérite pas de vivre. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce en quoi il croit. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour la justice. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce qui est vrai», dit Martin Luther KING. «L’Afrique n’est pas encore perdue. J’affirme que l’Afrique peut se développer, qu’elle va se développer, si du moins elle a le courage de combattre contre cette humiliation. Il faudra, certes, très longtemps, sans doute plusieurs décennies, pour extirper le cancer de la corruption» dit Mongo BETI.

Bibliographie très sélective :

1 – Contributions de Mongo Béti

BETI (Mongo) ou BETI (Mongo),  «L’enfant noir», Présence Africaine, 1954, n°16, pages 413-420 ;

BETI (Mongo) ou BOTO (Eza),  «Sans Haine, sans amour», Présence Africaine, 1953, n°14 (1), pages 213-220 et 2001, n°163-164, pages 55-60  et Bulletin de la Société des Amis de Mongo Béti, janvier 2016, n°27, pages 2-9 ;

BETI (Mongo), «Afrique noire, littérature rose»,  Présence africaine, avril-juillet 1955, n°1-2, p.133-140 et Bulletin de la Société des Amis de Mongo Béti, janvier juin 2015, n°25, pages 2-6 ;

BETI (Mongo), Africains, si vous parliez, Paris, éditions Homnisphères, 2005, 318 pages ;

BETI (Mongo), BIYIDI (Odile), TOBNER (Odile), DIJJFACK (André), Le rebelle II, préface de Boniface Mongo-M’Boussa, Paris, Gallimard, 2007, 293 pages ;

BETI (Mongo), Branle-bas en noir et blanc, Paris, Pocket, 2002, 351 pages ;

BETI (Mongo), CHOULI (Lila),  Mong Béti à Yaoundé : 1991-2001, Paris, éditions des Peuples noirs, 2005, 457 pages ;

BETI (Mongo), L’histoire du fou, Paris, Julliard, 1994, 210 pages ;

BETI (Mongo), La France contre l’Afrique : retour au Cameroun, préface et postface d’Odile Tobner, Paris, La Découverte, 2006, 218 pages ;

 BETI (Mongo), La pauvre Christ de Bomba, Paris, R. Laffont, 1953, 172 pages ;

BETI (Mongo), La revanche de Guillaume Ismaël, Paris, Buchet-Chastel, 1984, 240 pages ;

BETI (Mongo), La ruine presque cocasse d’un polichinelle Remember Rubben II, Paris, éditions des Peuples noirs, 1979, 200 pages ;

BETI (Mongo), Le roi miraculé : chronique des Essazam, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1958, 1972 et 1983 254 pages ;

BETI (Mongo), Les deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama futur camionneur, Paris, Buchet-Chastel, 1982-83, 320 pages ;

BETI (Mongo), Lettre ouverte aux Camerounais ou la deuxième mort de Rubben Um Nyobé, Paris, éditions des Peuples noirs, 1986, 132 pages ;

BETI (Mongo), Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une décolonisation, Paris, La François Maspéro, 1972 et La Découverte 2003, 269 pages ;

BETI (Mongo), Mission terminée, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1957, 255 pages ;

BETI (Mongo), Mongo Béti parle, interview d’Ambroise Kom, Bayreuth, Bayreuth University, London, Global, 2002, 197 pages ;

BETI (Mongo), Perpétue et habitude du malheur, Paris, Buchet-Chastel, Corrêa, 1974 et 1989, 303 pages ;

BETI (Mongo), Remember Rubben, Paris, L’Harmattan, 1982 et 1990, collection Encres noires, 320 pages ;

BETI (Mongo), TOBNER (Odile), Dictionnaire de la Négritude, Paris, L’Harmattan, 1989, 245 pages ;

BETI (Mongo), TOBNER (Odile), DIJJFACK (André), Le rebelle III suivi de Les obsèques de Mongo Béti, préface de Boniface Mongo-M’Boussa, postface entretiens Odile Biyidi, Paris, Gallimard, 2008, 388 pages ;

BETI (Mongo), Trop de soleil tue l’amour, Paris, Julliard, 1999, 239 pages ;

BETI (Mongo), Ville cruelle, Paris, Présence Africaine, 1954 et 1991, 269 pages.

2 – Critiques de Mongo Béti

AIT-AARAB (Mohamed), Engagement littéraire et création romanesque dans l’œuvre de Mongo Béti, Thèse sous la direction de Gwenhaël Pollo, Saint-Denis La Réunion, 2010, 502 pages ;

AIT-AARAB (Mohamed), Mongo Béti : un écrivain engagé, préface d’Ambroise Kom, Paris, Khartala, collections Lettres du Sud, 2013, 350 pages ;

AZEYEH, Albert, «Biyidi, Beti ou la quête du double heureux», Présence francophone, 1993 n°42, p. 89-105.

BEHOUNDE (Ekitike), Dialectique de la ville et de la campagne, chez Gabrielle Roy et chez Mongo Béti, Montréal, Québec, éditions Qui, 1983, 94 pages ;

BIAKOLO (Margaret), «Entretien avec Mongo Béti», Peuples Noirs, Peuples Africains, juillet-août 1979, n°10, pages 110-111 ;

BOUAKA (Charles-Lucien), Mongo Béti, par le sublime : l’orateur sublime romanesque, Paris, L’harmattan, 2005, 194 pages ;

CAFIER (Jean), La politique chez Mongo Béti, thèse sous la direction de Jacques Chevrier, Université de Paris-Est, Créteil, Val-de-Marne, 1977, 125 pages ;

CALI (Andrea), «Écriture de la négation et idéologie anticolonialiste dans Ville cruelle», dans Études sur le roman négro-africain, préface Jean-François Durand, Lecce, Pensa Multimedia, Collana del Dipartimento di Lingue e Letterature Straniere dell’Università del Salento, 2010, 164 pages ;

CELERIER (Patricia-Pia), «Sur les voies de la fiction : la voie narrative dans l’œuvre de Mongo Béti»,  in The Growth of African Literature Treuton, World Press, 1988, pages 177-186 ;

CHEVRIER (Jacques), «L’itinéraire de la contestation en Afrique Noire», Le Monde diplomatique, mai 1975, page 4 ;

CRESSENT (Armelle), «Penser la guerre une libération ré-écrire l’histoire. Le cas de Mongo Béti», Etudes Littéraires, 2003, vol 35, n°1, pages 55-71 ;

DJIFFACK (André), Mongo Béti, la quête de la liberté, Paris, L’Harmattan, 2000, 288 pages ;

DOLISSANE EBOSSE NYAMBE (Cécile), L’image de la femme dans la littérature romanesque camerounaise : cas de Mongo Béti, Francis Bebey, Lydi Dooh-Bunya et Werewere Liking, Thèse, Toulouse 2, 1988, 630 pages ;

FAME-N’DONGO (Jacques), L’esthétique romanesque de Mongo Béti : essai sur les sources traditionnelles de l’écriture moderne africaine, Paris, Présence Africaine, 1985, 387 pages ;

FOE (Daniel), L’administration coloniale dans l’œuvre de Mongo Béti, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Département de Littérature Africaine Comparée, Université de Yaoundé, 1974, 302 pages ;

GOI (Antoine), Le héros de Mongo Béti ou l’itinéraire d’un révolté, Thèse sous la direction Jacques Mounier, Lettres Modernes, Paris 3, Université de la Sorbonne Nouvelle, 1977, 139 pages ;

ILUNGA (Kitombolwe), L’esthétique romanesque de Mongo Béti dans ville cruelle, Mission terminée, le roi miraculé, le pauvre Christ de Bomba, Institut supérieur de Bukawu, (RD du Congo) 1989, 254 pages ;

IRIE-BI (Zah, Raphaël), Etudes sur les paroles rapportées dans l’œuvre romanesque de Mongo Béti, Thèse, Bordeaux, 1982, 260 pages ;

KALUBI (John, Kalubi), La poétique de la désaliénation dans les premières oeuvres de Mongo Beti : Ville cruelle et Le pauvre Christ de Bomba, thèse de doctorat, Department of Romance Langages and Literatures, University of Cincinnati, 1993,

KOM (Ambroise) éditeur scientifique, Mongo Béti : 40 ans d’écriture, 60 ans de dissidence, Québec, Sherbrooke, Centre d’études des littératures d’expression française, 1993, 224 pages ;

KOM (Ambroise), Mongo Béti  parle : testament d’un esprit rebelle, Paris, Homnisphères, 2006, 299 pages ;

La CENE Littéraire (Cercle des Amis des Ecrivains Noirs Engagés), Mongo Béti, écrivain engagé, présentation Agnès NDA ZOA FLORES MEILTZ, Genève, 2016, La CENE Littéraire, 23 pages ; 

M’BOW (Fallou), Enonciation, dénonciation du pouvoir dans quelques romans négro-africains d’après les indépendances, thèse sous la direction de Dominique Mingueneau et Moussa Daff, Université de Paris-Est Créteil, 8 décembre 2010, 414 pages, spéc pages 105-109 ;

MBOCK CHARLEY (Gabriel), Comprendre la ville cruelle d’Eza Boto, Paris, éditions Saint-Paul, Classiques, 1981, 95 pages ;

MELONE (Thomas), Mongo Béti, l’homme et le destin, Paris, Présence Africaine, 1971, 281 pages ;

MERCIER (Roger), BATTESTINI (Monique et Simon), Mongo Béti, écrivain camerounais, Paris, éditions Saint-Paul, 1981, 136 pages ;

MONGO-MBOUSSA (Boniface), «A propos de trop soleil tue l’amour, entretien avec Mongo Béti», Africultures du 28 février 1999 ;

MONNIN (Christian), «Ville cruelle de Mongo Béti : négritude et responsabilité»,  Liberté, 1999, 246 n°6, pages 93-106 ;

MOURALIS (Bernard), Comprendre l’œuvre de Mongo Béti, Issy-Les-Moulineaux, Les Classiques africains, 1981, 127 pages ;

OKE (Olusola), Le roman africain comme moyen d’identifier des problèmes socio-culturels  les romans de Mongo Béti et Ferdinand Oyono, Thèse sous la direction de Robert Escarpit, Bordeaux, Université Montaigne, 1973, 263 pages ;

OWONO-KOUMA (Auguste), Mongo Béti et la confrontation : rôle et importance des personnages auxiliaires, Paris, L’Harmattan, 2008, 272 pages ;

OWONO-ZAMBO (Claude, Eric), Langue d’écriture, langue de résistance : Mongo Béti et les romans du retour, préface de Helge Vidar Holm, postface de Joseph Ozele Owono, Saint-Denis, Edilivre 2014, 364 pages ;

ROWENA (Ng), Mongo Béti : une voie/voix narrative évoluée ? La voix narrative dans ville cruelle, Mission terminée, trop de soleil tue l’amour, et Branle-bas en noir et blanc, Thèse, BA, University of British Columbia, 1998, 2004, 98 pages ;

SALAKA (Sanou), La critique sociale dans l’œuvre de Mongo Béti, thèse sous la direction de Jean-René Derré, Faculté des Lettres, Lyon, Université Lumière, 1982, 363 pages ;

SAMAKE (Adama), sous la direction de, Mongo Béti : une conscience universelle, de la résistance à la prophétie, Paris, EPU, éditions Publibook Université, 2015, 282 pages ;

TOBNER (Odile), «La vie et l’œuvre de Mongo Beti», in Oscar PFOUMA, sous la direction, Mongo Beti : le proscrit admirable, Yaounde, Menaibuc, 2003, p. 11-18 ;

UMEZINWA (Willy A), «Révolte et création artistique dans l’oeuvre de Mongo Beti», Présence Francophone : Revue Littéraire, 1975 n°10, pages 35-48 ;

WABERI (Abdourahman A.), «Mongo Beti, si près, si loin», in Ambroise KOM (dir.), Remember Mongo Beti, Bayreuth, Thielmann et Breitinger, 2003, pages 109-116 ;

WILBERFORCE (A. Umzinwa), La religion dans la littérature africaine : étude sur Mongo Béti, Benjamin Matip et Ferdinand Oyono, Presses Universitaires du Zaïre, 1978, 185 pages ;

YILA (Antoine), La situation familiale et parentale dans l’œuvre de Mongo Béti, Thèse de 3ème cycle, études africaines, sous la direction de Jean Decottignies, Lille 3, 1987,  531 pages.

Paris, le 2 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
Mongo BETI, écrivain franco-camerounais (1932-2001).
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Published by Le blog de BA Amadou - dans Littérature
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