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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE) Bnf Gallica
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14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 23:23

A chaque saison du Prix Nobel de Littérature, le nom de NGUGI Wa Thiong’o circule et puis cet engouement retombe comme un feu de paille. D’une grande fécondité littéraire, NGUGI Wa Thiong'o, premier romancier, essayiste et dramaturge, de l'Afrique de l'Est, de langue anglaise, est l’un des plus renommés des écrivains africains. Si NGUGI est célèbre dans le monde anglo-saxon, il est encore trop peu connu dans l’espace francophone. Et pour cause, sur sa trentaine de romans, pièces de théâtre, recueils de nouvelles, essais et livres pour enfants, seules six œuvres sont traduites en français (voir la bibliographie). De par sa grande créativité, son esprit critique et son engagement, sa démarche marxiste et fanoniste, NGUGI Wa Thiong’o, dans ses romans et ses pièces de théâtre, a brassé de nombreux sujets : la culture, le pouvoir politique, le langage et les langues nationales, l’identité, le colonialisme, la décolonisation, le postcolonialisme, dans une Afrique en pleine mutation.  NGUGI s’insurge contre ce qu’’il est convenu d’appeler la voie qualifiée de «topicaliste» ou de «documentaliste» considérée être du ressort du journalisme. Pour NGUGI, comme pour Chinua ACHEBE, SEMBENE Ousmane, Ahmadou KOUROUMA et Wole SOYINKA (voir mes posts sur ces auteurs), l’écrivain a un rôle didactique, d’éveilleur de conscience, que lui confère ses activités littéraires.  «Je crois fermement que la critique de nos institutions sociales et de nos structures est une chose très saine pour notre société. Je crois que nous pouvons aller de l'avant seulement par le biais de critiques éclairées et saines. Les écrivains doivent examiner avec sincérité tous les aspects de la vie de notre nation. Si les écrivains ne le faisaient pas partout dans le monde, ils manqueraient à leurs devoirs» écrit-il. La contribution littéraire de NGUGI  peut se diviser en trois phases : la première marquée par des influences formelles des traditions sociales et culturelles Kikuyu, le christianisme et la pensée occidentale ; la deuxième par sa rencontre avec le marxisme et le panafricanisme ; et la troisième par une désillusion totale quant à l’amélioration de la situation africaine, sinon par une révolution totale. C’est à partir de ce moment qu’il commence à écrire en Kikuyu, abandonnant la langue anglaise. En effet, NGUGI est à la fois un grand peintre de la réalité de l'Afrique contemporaine et un acteur important de son évolution, toujours sans rancœur ni complaisance, aussi bien dans son œuvre que dans son action d'écrivain engagé, afin de mettre en valeur ce qu'il définit comme étant "la dimension noire" dans l'histoire de l'Afrique et du monde d'aujourd'hui. «Je suis écrivain. On m’a appelé écrivain religieux. J’écris sur mon peuple. Je suis intéressé par leur vie cachée et leur haine et comment la tension même dans leur cœur affecte leur contact quotidien avec d’autres hommes. En d’autres termes, le flux d’émotions de l’homme interagit avec le réel» dit NGUGI. Sa contribution littéraire traite de l’histoire du Kenya en général, du conflit des cultures, de l’opposition radicale des systèmes de valeurs occidentaux et indigènes, de la spoliation des terres, avec la révolte des Mau Mau, de l’affrontement entre une minorité dirigeante bourgeoise ayant accaparé l’essentiel des richesses et une grande majorité de déshérités.

 

James NGUGI Wa Thiong’o est né le 5 janvier 1938, à Kamarithu, au Kenya ; il appartient à l’ethnie des Kikuyu. Issu d’une famille de paysans dans la région de Limuru, à une trentaine de kilomètres de Nairobi, la capitale, il a grandi dans le Kenya colonial, vécu l’humiliation de la mainmise sur son pays par les Anglais. Il a assisté de 1952 à 1956 au sanglant épisode de la révolte des Mau Mau, durement réprimée par les troupes britanniques. Son père était l’un des nombreux agriculteurs Kikuyu, qui dépossédés de leurs terres, ont été obligés de devenir des ouvriers dans leurs propres fermes. Il grandit dans une famille de 28 enfants avec un mélange de coutumes africaines et de valeurs chrétiennes. De 1947 à 1949, il a fréquenté l’école de la mission à proximité de Limuru et a terminé ses études primaires à Maangu dans l’une des écoles fondées par un mouvement indépendantiste. Il a étudié de 1955 à 1959, à l’Alliance High School, au Nord-Ouest de Nairobi, sous l’égide d’un missionnaire Carey Francis, dont les vues étroites et dédaigneuses sur les coutumes Kikuyu ont été relatées dans sa contribution littéraire. Sa famille s’était engagée lors  de la guerre des Mau Mau, ses parents ont été emprisonnés, et un de ses demi-frères a été tué par les forces britanniques. La révolte des Mau Mau fut violemment réprimée, et frappa l'ensemble des Kikuyu, sans distinction  : 13 000 d'entre eux furent massacrés, 80 000 internés, et l'État d'urgence ne fut levé qu'en 1960. Le leader Kenyatta fut emprisonné pour complicité présumée avec les Mau Mau. Dans les écrits de NGUGI, la guerre des Mau Mau, dans sa recherche de l’indépendance et de la justice, deviendra un thème central. NGUGI se marie en 1961 et aura 5 enfants. 

 

NGUGI fit, de 1959 à 1964, ses études à Makerere University College, à Kampala, en Ouganda, à l’époque la seule école en Afrique de l’Est à décerner un diplôme en littérature anglaise.  Il dirigea la revue «Penpoint».  Il écrit au journal «Daily Nation» de Nairobi. Il a été influencé par les écrivains anglais : David Herbert LAWRENCE (1885-1930) et Joseph CONRAD (1857-1924). En 1964, il poursuivra ses études à l’université de Leed en Grande-Bretagne. Au contact avec les idées de gauche, NGUGI se radicalise et réclame la justice sociale et l’indépendance sans concession.  En effet, l’indépendance est octroyée au Kenya le 12 décembre 1963, avec ses espoirs vite déçus. Contempteur du colonialisme et de ses méfaits, NGUGI va fustiger, dans ses écrits, la nouvelle élite africaine au pouvoir coupable de perpétuer la soumission aux Anglais.  

 

Nommé à l'université de Nairobi en 1967, alors qu’il enseigne depuis deux ans, il publie avec deux autres universitaires, un texte dans lequel il prône une réforme radicale du Département anglais : «S’il est vrai que l’étude suivie d’une culture à travers l’histoire semble nécessaire, pourquoi cette culture ne serait-elle pas africaine ? Pourquoi la littérature africaine ne pourrait-elle pas se trouver au centre des programmes, et servir de prisme à l’étude des autres cultures ?». Il n'a cessé de se comporter en intellectuel engagé. Ainsi, en 1977, le succès de sa pièce de théâtre, écrite en Kikuyu, «Je me marierai, si je veux», représentée par des paysans et ouvriers, commence à connaître un grand succès dans le pays ; ce qui lui a valu une année entière de détention. Il n’a été libéré que sous la pression d’Amnesty International. Sur cette détention, il écrira deux ouvrages : «Le diable sur la croix» et «Détenu : le journal d’un écrivain en prison».  Il démissionnera de ses fonctions d’enseignant et une pétition est adressée au gouvernement pour qu’il reprenne ses fonctions : «c'est un patriote et un érudit qui aime profondément son pays; c'est un professeur éminent qui contribue au développement de notre société avec une efficacité confirmée; c'est le seul écrivain créatif au Kenya qui ait une renommée internationale, et,  il ne peut participer pleinement à l'édification de la nation qu'en prenant son poste à l'Université».

 

A Londres, alors qu’il faisait la promotion de son livre «Le diable sur la croix», il apprend que le régime de Daniel ARAP MOI (président de 1978 à 2002), qui venait de remplacer Jomo KEYNATTA (1891-1978) entend l’arrêter à son retour au Kenya. NGUGI entame un long exil, d’abord au Royaume-Uni, puis aux Etats-Unis depuis 1982 où il enseigne dans diverses universités : Yale, New York, Californie.

 

En 1986, il publie son célèbre ouvrage «décoloniser l’esprit» en Kikuyu et abandonne l’anglais, comme langue d’expression : «Ce livre est mon adieu à l’anglais pour quelque écrit que ce soit. A partir de maintenant, plus rien que le Kikuyu et le Kiswahili» dit-il. «Les vrais puissants, sont ceux qui savent parler leur langue maternelle, et apprennent à parler, en même temps, la langue du pouvoir» dit NGUGI. Il écrit second roman «Matigari», c’est une évocation d’un vétéran de la révolte des Mau Mau qui revient au pays vingt après l’indépendance et découvre que rien n’a changé : les inégalités sont toujours aussi criantes, une élite corrompue s’est contentée de prendre la place des colons et continue d’exploiter le peuple. Le héros du roman, justicier du Kenya contemporain, a un tel succès qu’un mandat d’arrêt est lancé contre lui. Naturellement, c’est le roman «Matigari» qui sera interdit et saisi. Profitant de ce que NGUGI se rend à un colloque à Harare, au Zimbabwe, le régime de Daniel Arap MOI, tente, mais vainement, de l’assassiner.

 

En 2004, l'écrivain décide de rentrer au Kenya après la chute du dictateur Daniel ARAP MOI, alors qu'il achève de composer «Sorcier du Corbeau», le plus long livre jamais écrit dans une langue africaine subsaharienne. Le Kenya a été dirigé de 2004 à 2013 par Mwai KIBAKI, et depuis le 9 avril 2013, par Uhuru KEYNATTA, le fils de Jomo KEYNATTA. NGUGI, écrivain marxiste, est accueilli, le 31 juillet 2004, par des milliers de Kenyans. Pourtant, certains lui reprochent d'avoir mené l'agitation depuis l'étranger et non sur le terrain. Dans la nuit du 10 au 11 août 2001, il est agressé à son domicile ainsi que sa femme, objet d'un viol et son ordinateur volé ; les quatre malfrats l’ont brûlé au visage lorsqu’il a tenté de s’interposer. «Autrefois, il fallait combattre pour ne pas se laisser anéantir par la terreur que faisaient régner les agents de l’Etat. Aujourd’hui, vous devez vous prémunir contre à la fois les politiciens véreux mais aussi contre des criminels et des gangsters.» écrit à son sujet le Daily Nation. NGUGI explique sa volonté d'écrire dans sa langue pour préserver sa culture africaine menacée par le néo-colonialisme qui s'exprime dans les domaines économiques et juridiques, quitte à traduire ses oeuvres en anglais.

I – NGUGI Wa Thiong’o et la question de l’indépendance

Dans sa contribution romanesque, NGUGI décrit la déliquescence du pays, la corruption, les abus de pouvoir de la nouvelle classe bourgeoise installée à la tête de l’État et la répression aveugle sont en filagramme dans ses œuvres. C’est alors le moment de la désillusion postcoloniale : les reines du pouvoir sont accaparées par une minorité qui délaisse le peuple vainqueur pour s’allier avec les vaincus et les anciens colonisateurs. Après l’étape de la confiscation du pouvoir réalisée avec le soutien de l’armée, les élites installées usent de la communication et de la propagande en recourant «aux services d’inconditionnels», notamment ces intellectuels qui se placent au-dessus des masses populaires. Un scénario assez habituel dans un contexte classique, comme l’a analysé Albert MEMMI, où «la colonisation fausse les rapports humains, détruit ou sclérose les institutions, et corrompt les hommes, colonisateurs et colonisés. Pour vivre, le colonisé a besoin de supprimer la colonisation. Mais pour devenir un homme, il doit supprimer le colonisé qu’il est devenu. Si l’Européen doit annihiler en lui le colonisateur, le colonisé doit dépasser le colonisé. La liquidation de la colonisation n’est qu’un prélude à sa libération complète : à la reconquête de soi».

A – Weep Not Cry, (Enfant, ne pleure pas)

Son premier roman, «Weep not, Child» en  1964, publié à la veille de l’indépendance du Kenya, traite des conflits entre la tradition Kikuyu et l'école européenne et chrétienne, contre l’Empire britannique. La puissance coloniale n’était plus en mesure d’administrer le pays que «dans le sang et la désolation généralisée» la révolte des paysans, humiliés, expropriés, contraints à des déplacements forcés vers des terres plus arides. A travers ce récit fictionnel, NGUGI relate des événements historiques (révolte des Mau Mau, et son dirigeant Dedan Kemathi, l’emprisonnement de Jomo Kenyatta et l’état d’urgence en 1952). Ce roman est présenté lors du 1er festival mondial des Arts nègres à Dakar. L’intrigue du récit, sous fond de violence, se déroule dans un petit village rural du Kenya, non loin de Kipanga. Les raisons de ce conflit proviennent du processus de déshumanisation lors de la colonisation, de la spoliation de leurs terres par les colons britanniques et de la rébellion des Mau Mau qui mène une lutte armée pour la reconquête de leurs terres violées et spoliées.

Cependant, le chemin qui mène à la liberté est semé d’embûches car les colons n’entendent pas tout lâcher, ce serait une victoire des colonisés. Si les colons veulent, contre vents et marées, perpétuer leur domination et consolider leur prestige, les Kenyans, quant à eux, ont envie de retrouver leur dignité. Howlands, le colon, «Settler» considère la terre africaine comme une terre sauvage, c’est un morceau de terre inerte et passif, habité par un être inférieur, le Noir, sans civilisation, donc une terre sans maître à conquérir. Mais le héros du roman, Ngotho, se rappelle de la prophétie de Mugo Wa Kibiro, qui avait prédit l’arrivée des Blancs, la confiscation des terres, mais aussi et surtout leur départ, l’indépendance.  En effet, l’attente de la prophétie est trop longue. Les Kenyans sont dépossédés de leurs terres fertiles et sont obligés d’y travailler comme des serfs ; les Noirs sont parqués dans des réserves. L’éducation est importante, notamment par le biais de la tradition orale, dans la mesure elle permettrait de reconquérir les terres spoliées : «L’instruction est le seul moyen de libération» dit NGUGI. En effet, la terre revêt une importance capitale pour les Kikuyus. Loin d’être un simple instrument économique et de pouvoir, la terre est l’essence même de l’Africain. Dans la mythologie africaine la terre représente le lien avec les ancêtres, sa perte entraînerait une perte de repères et une mort annoncée. Compte tenu de l’importance que revêt ainsi la terre, aucun sacrifice ne pourra être épargné pour la reconquérir, seul moyen de restaurer la dignité bafouée.

 

Par conséquent, la révolte est née de l’oppression et de l’injustice. Par conséquent, la confrontation est inévitable. Le colon pratique la torture, l’assassinat, l’intimidation et l’enlèvement à l’égard du colonisé Noir qui n’est d’autre qu’un «sauvage», un «animal». Déshumanisé, meurtri et violenté, le Noir n’a d’autre alternative que le recours à la violence. «Au niveau de l’individu, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées. Elle le rend intrépide et le réhabilite à ses yeux» écrit Frantz FANON. Suivant un des personnages de «Grain of Wheat», l’utilisation de la violence par les Mau Mau n’est qu’une légitime défense contre la violence coloniale. Cette violence plonge les Kikuyus dans «la nuit profonde» dans le chaos, la violence et l’effondrement de tous les rêves. Ngoto est castré et torturé, sa famille exécutée, et des milliers de personnes sont tuées ou détenues. Le texte est plaintif, mélancolique et lugubre, sans perspectives de libération, à moyen terme. Les colons jubilent devant le décompte macabre, ce qui témoigne de leur perversité.

 

B - The River Between (1965 La Rivière de vie)

 

«La rivière de vie» présente l'histoire Kikuyu aux prises avec le colonialisme à travers la rivalité de deux factions d'un même clan. Il a étudié, dans ce roman, l’impact du christianisme sur la condition de vie des colonisés. En effet, ce roman nous raconte l’histoire de Waiyaki, le héros de ce livre et son amant Nyambura. Les deux personnes habitent dans les deux villages antagonistes notamment Kameno et Makuyu séparés par la rivière Honia, la rivière de vie. En outre, ce roman nous présente une idée générale sur la façon ou manière de vie de peuple Kikuyu dans le premier contact avec la civilisation européenne sous forme des missions chrétiennes. Le jeune héros Waiyaki est l’épitomé ou se résume l’homme entre les deux mondes ; il est enjoint par son père, Chege, d’aller à la place de la mission, «Apprend toute la sagesse et tous les secrets de l’homme blanc. Mais ne pratique pas ses conseils. Sois juste à ton peuple et aux anciens rites». Waiyaki est donc charge d’une tache difficile de mélanger deux cultures en évitant la corruption d’acquérir l’éducation Européenne, c’est-a-dire être dans les deux cultures au même moment tout en gardant les valeurs tribales intact. Il échoue de faire cela et il est rejeté par son peuple. Son histoire peint une affaire d’amour malheureuse, comme avec Roméo et Juliette, dans une communauté rurale divisée entre les chrétiens convertis et les non convertis.

 

Waiyaki croit que l’éducation est la clé de la survie de son peuple ; il créé des écoles et devient un enseignant respecté. Il se rendra compte que l’unité de la tribu, est plus que primordiale.

 

C – Grain of Wheat (Un grain de blé,  1967),

Dans «Grain of Wheat», un roman marxiste et fanoniste, l’action démarre dans le village de Thabai quelques jours avant l’indépendance, un jour en décembre 1963 (Uhuru Day). Le titre de ce roman s’inspire de l’ Ancien Testament «En vérité, en vérité, je vous le dis, qu’accepter un blé de tomber dans la terre et mourir, il demeure seul, mais s’il meurt il produit beaucoup de fruits». NGUGI a écrit ce roman quand il étudiait à l’université de Leed. «Quant à Jésus, ils ne comprirent pas tout de suite comment Dieu lui-même avait pu se laisser clouer à un arbre» dit-il. Les Blancs ont accaparé les bonnes terres avec la complicité de l’Eglise : «Le missionnaire est venu et nous a dit : Prions. Nous avons alors fermé les yeux. La prière terminée, nous avons répondu : Amen. Nous avions la Bible dans les mains, mais nous étions dépouillés de nos terres» écrit NGUGI. La religion est un élément important du roman, Dieu étant censé être du côté des opprimés pour sauver les déshérités. NGUGI décrit les réalités coloniales et leur impact sur l’économie en faisant appel des personnages qui ont joué un rôle important dans l’histoire du Kenya comme Jomo KENYATTA (1891-1978) et Harry THUKY (1895-1970). Le héros de la révolte, personnage de Kikiha (Dedan Kimathi), fut trahi, arrêté torturé et pendu. «Ils regardèrent derrière le visage souriant de l’homme blanc et virent soudain une longue file d’autres étrangers au teint rouge, qui portaient non la Bible, mais l’épée» écrit NGUGI.

En réaction à la construction d’un chemin de fer par le colonisateur britannique, Waiyaki et ses amis se révoltèrent, mais ils furent vaincus et tués. Cependant, ils ont posé les germes d’une contestation encore plus violente de l’ordre colonial qui allait venir. Waiyaki c’est le grain de blé ; il symbolise l’héroïsme et le sacrifice.

Parmi les jeunes générations figure Gikonyo, un charpentier ambitieux et homme d’affaires et sa femme. Ils écoutent les discours incitant à la révolte contre les Britanniques. Mais Mugo, un agriculteur, est sceptique ; il pense qu’il ne sert à rien de se soulever contre le colonisateur qui est invincible ; il continue alors à effectuer, tranquillement, son travail. Les insurgés attaquent un poste de police, en réaction, les Britanniques arrêtent de nombreux jeunes, même Mugo, le défaitiste est arrêtée et sa femme battue. En dépit de cette répression, le mouvement de révolte gagne de l’ampleur.

Mugo, pendant sa détention, estimant qu’il respecte les Britanniques, se sent injustement accusé et refuse de coopérer. Les détenus estiment qu’il est une source d’inspiration pour son courage, et donc de résistance.  Mugo ne peut pas expliquer cette ressource ; il ressent une vague inspiration religieuse et grandiose qui pourrait faire de lui le messie de son peuple. Mugo est un héros improbable ; il est aimé de la population, mais il est réticent, introverti, nerveux et il a un lourd secret. Ce roman pose une double question : quelles sont nos responsabilités envers nous-mêmes ? Quelles sont nos responsabilités envers la société ?

«Un grain de blé» explore, dans une perspective plus humaniste que politique, les sentiments et les intrigues amoureuses des héros et des traîtres pendant la guerre de libération. «Je crache sur la faiblesse de nos pères. Leur souvenir ne me donne aucune fierté» dit-il. Ecrit, juste quatre années après l’indépendance du Kenya, «un grain de blé» est un espoir que l’indépendance ne sera pas trahie, un avenir meilleur, sans corruption et sans violence serait possible. Mugo se détruit à la fin du roman. L’indépendance est acquise, mais la réalité demeure comme avant, les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres.

La violence sociale est au coeur de l’œuvre de NGUGI, une violence pratiquée par les colons britanniques qui s’étaient approprié les terres des paysans africains, obligeant ces derniers à louer leurs bras pour travailler sur ce qui fut la terre de leurs ancêtres. La violence est un thème qui revient souvent dans la fiction de NGUGI. «Lorsque l’inéquité s’accroit, la charité du plus grand nombre se refroidit» dit-il. Les Africains ont été traités comme des chiens, mais un Africain qui aurait maltraité les chiens de son maître blanc aurait été tué par celui-ci.

Dans la pièce théâtre «The Trial of Dedan Kimathi», NGUGI montre que la culture se crée ou se forge sous une forme nouvelle à travers la lutte : les anciennes  chansons, les mythes, les valeurs de naguère, les relations coutumières, les caractères, sont remodelés et prennent une signification différente. Avec une crispation collective douloureuse, NGUGI déplore le vol des terres fertiles de son pays par les colons anglais ; une situation où les véritables propriétaires des terres sont réduits à l'état de mendiants de terres, de squatters, et d'esclaves sur leur propre sol ne peut qu'engendrer le mécontentement et des explosions de révolte.

Ses pièces de théâtre, écrites en Kikuyu, sont célèbres et ont dérangé le pouvoir en place «Je crois que la pièce Ngaahika Ndeenda était très populaire parce qu'elle parlait de l'extrême pauvreté de la population. Je crois que la pièce était populaire parce qu'elle parlait de la trahison infligée aux paysans et aux ouvriers par les «gros bonnets» de la politique. Je crois que la pièce était populaire parce qu'elle parlait de l'arrogance et de la cupidité des puissants et des riches. A nouveau, je crois que la pièce était populaire parce qu'elle dépeignait la véritable condition des gens de la campagne dans les villages ruraux».

II - NGUGI Wa Thiong’o et la décolonisation des esprits

 

«Langage as culture is the collective memory bank of a people experience’s in history” dit NGUGI. Il démontre le douloureux décalage avec soi, dans les jeunes nations africaines indépendantes. «Le drame de l’homme-produit et victime de la colonisation» est qu’il ne peut pas «coïncider avec lui-même» suivant Albert MEMMI. C’est donc là tout le sens de la démarche de NGUGI Wa Thong’o, car si «le véritable objectif du colonialisme était de contrôler les richesses : contrôler ce que les gens produisaient, mais aussi la façon dont ils le produisaient et se le répartissaient. Contrôler en un mot l’ensemble des relations entretenues par les habitants dans la vie de tous les jours. Ce contrôle, le colonialisme l’imposa par la conquête militaire et la dictature qui s’ensuivit. Mais le champ le plus important sur lequel il jeta son emprise fut l’univers mental du colonisé», par le prisme de la culture, il s’agissait de «contrôler la perception que le colonisé avait de lui-même et de sa relation au monde. L’emprise économique et politique ne peut être totale sans le contrôle de l’esprit. Contrôler la culture d’un peuple, c’est contrôler la représentation qu’il se fait de lui-même et de son rapport aux autres».

 

A – La question des langues nationales

"Comment a-t-il été possible que nous, écrivains africains, fassions preuve de tant de faiblesse dans la défense de nos propres langues et de tant d'avidité dans la revendication de langues étrangères, à commencer par celles de nos colonisateurs ?" s’interroge NGUGI. Par le prisme de la langue, «c’est alors une culture tout entière produite par un monde étranger» qui oblige le colonisé «à se considérer d’un point de vue extérieur à lui-même». Dans le processus colonial, le colonisé est contraint de regarder « son propre univers du même œil que les colonisateurs. L’aliénation coloniale se met en place dès que la langue de la conceptualisation, de la pensée, de l’éducation scolaire, du développement intellectuel, se trouve dissociée de la langue des échanges domestiques quotidiens ; elle revient à séparer l’esprit du corps […], elle aboutit à une société d’esprits sans corps et de corps sans esprits». Dès lors, l’usage de la langue du colonisateur ne peut plus être qu’une «nécessité historique temporaire».

On continue, un peu partout dans le monde, d'empêcher de nombreuses communautés de s'exprimer dans leur langue. On continue de les railler et de les humilier, d'apprendre à leurs enfants à avoir honte et à faire comme si le respect et la dignité ne pouvaient se gagner qu'en rejetant leur langue maternelle et en apprenant la langue dominante, celle du pouvoir. Le choix d'une langue, l'usage que les hommes décident d'en faire, la place qu'ils lui accordent, tout cela est déterminant et conditionne le regard qu'ils portent sur eux-mêmes et sur leur environnement naturel et social, voire sur l'univers entier. «Mais notre décision d'écrire en Kikuyu ne renouvela pas seulement le rapport avec le public ; elle conduisit à modifier d'autres aspects du spectacle, le contenu de la pièce par exemple, le type d'acteurs choisis pour la représenter, l'ambiance des répétitions et des filages, l’accueil des représentations. C'est la signification entière du projet qui s’en trouva modifiée. Les mots échappaient, glissaient sous mes yeux. Ils ne tenaient pas en place, ne restaient pas tranquilles» dit NGUGI. 

 

«Tandis que nous haranguions les cercles proches du pouvoir dans une langue qui excluait automatiquement du débat la paysannerie et la classe ouvrière, la culture impérialiste et les forces réactionnaires africaines ont eu le champ libre. La Bible est disponible en quantités illimitées dans la moindre des langues africaines» dit-il. Il est piquant de constater que l’homme politique africain le plus réactionnaire, celui qui est prêt à vendre l’Afrique à l’Europe, maîtrise souvent fort bien les langues africaines ; tout comme autrefois les plus zélés des missionnaires, qui voulaient sauver l’Afrique d’elle-même, et notamment de ses langues païennes, maîtrisaient fort bien néanmoins les langues africaines, pour lesquelles ils ont souvent conçu des systèmes de transcription. Le missionnaire européen croyait trop à sa mission de conquête, pour ne pas la communiquer dans les langues accessibles aux populations ; l’écrivain africain croit trop en la «littérature africaine» pour l’écrire dans ces langues de paysans, ethniques, sources de division, sous-développées !

 

Pour NGUGI Wa Thiong’o d’un côté, il y a l’impérialisme, sous ses formes coloniale et néocoloniale, qui n’en finit pas de vouloir remettre l’Africain aux labours, en lui collant des oeillères pour éviter qu’il regarde hors du chemin tracé, bref l’impérialisme qui continue de contrôler l’économie, la politique et la culture africaines. Et puis en face il y a le combat des Africains pour affranchir leur économie, leur politique et leur culture de la mainmise euro-américaine et ouvrir une nouvelle ère, où souveraineté et autodétermination ne soient plus de vains mots. «Reprendre l’initiative de sa propre histoire est un long processus, qui implique de se réapproprier tous les moyens par lesquels un peuple se définit. Le choix d’une langue, l’usage que les hommes décident d’en faire, la place qu’ils lui accordent, tout cela est déterminant et conditionne le regard qu’ils portent sur eux-mêmes et sur leur environnement naturel et social, voire sur l’univers entier» dit-il. Léopold Sédar SENGHOR, Chinua ACHEBE, Wole SOYINKA ont créée une tradition hybride parmi tant d’autres, tradition de transition, tradition minoritaire qu’on ne peut qu’appeler «littérature afro-européenne». Cependant, leurs écrits appartiennent à une tradition afroeuropéenne, qui durera probablement ce que durera la domination de l’Afrique par le capital européen dans un contexte néocolonial. La littérature afro-européenne peut être définie comme la littérature écrite par des Africains dans des langues européennes à l’époque de l’impérialisme. NGUGI Wa Thiongo en conclut que la renaissance des cultures africaines viendra des langues africaines. Pour NGUGI, la littérature africaine ne peut être écrite que dans des langues africaines, les langues de la paysannerie et de la classe ouvrière, qui constituent pour chacune de nos nationalités le principal instrument de l’alliance de classe, l’agent de la prochaine rupture révolutionnaire avec le néocolonialisme.

NGUGI écrit depuis 1977 en Kikuyu «C’est presque comme si, en choisissant d’écrire en Kikuyu, je faisais quelque chose d’anormal. Mais le Kikuyu est ma langue maternelle ! Ce qui tomberait sous le sens dans la pratique littéraire d’autres cultures étonne chez un écrivain africain, et cela montre à quel point l’impérialisme a déformé la vision des réalités africaines. La réalité a été mise sens dessus dessous : l’anormal passe pour normal et le normal pour anormal. En réalité, l’Afrique enrichit l’Europe ; mais on fait croire à l’Afrique qu’elle a besoin de l’Europe pour la sauver de la misère. Ses ressources naturelles et humaines continuent de contribuer au développement de l’Europe et de l’Amérique ; mais on persuade l’Afrique qu’elle doit être reconnaissante de l’aide reçue de ceux-là mêmes qui écrasent encore le continent. Elle produit même des intellectuels qui justifient cette manière de voir l’Afrique à l’envers» écrit-il. NGUGI souhaite que les enfants d’Afrique, à travers les langues nationales, puissent surmonter l’aliénation mentale «Je crois que le fait d’écrire, en langue Kikuyu, participe intégralement aux luttes anti-impérialistes des peuples africains et kényans. Dans les écoles et les universités, nos langues kényanes, celles des diverses nationalités qui composent le Kenya, ont été associées à des attributs négatifs : arriération, sous-développement, misère. Nous qui avons suivi ce système scolaire, étions censés en sortir avec la haine du peuple, de la culture et des valeurs de la langue qui nous valait brimades et humiliations quotidiennes» dit-il.

L’aliénation coloniale prend deux formes, liées : se distancier activement (ou passivement) de la réalité ambiante, s’identifier activement, ou passivement, à ce qui est le plus extérieur à cette réalité. Elle commence par dissocier délibérément la langue de la conceptualisation, de la réflexion, de l’éducation formelle, du développement mental et la langue des rapports quotidiens au sein de la famille et la communauté. C’est comme si l’on séparait le corps et l’esprit, afin qu’ils occupent dans la même personne deux sphères linguistiques séparées. Sur le plan social, c’est comme si l’on produisait une société de têtes sans corps et de corps sans têtes. «Je voudrais donc contribuer à restaurer l’harmonie entre tous ces aspects disjoints de la langue, à rendre l’enfant kenyan à son environnement, afin qu’il puisse le comprendre pleinement pour le transformer dans l’intérêt de tous. Je voudrais que les langues maternelles des peuples du Kenya produisent une littérature qui reflète non seulement les rythmes de l’expression orale de l’enfant, mais aussi sa lutte avec la nature et sa condition sociale. A partir de cette harmonie entre lui-même, sa langue et son environnement, il pourra apprendre d’autres langues, et apprécier les éléments positifs, humanistes, démocratiques et révolutionnaires des littératures et cultures d’autres peuples, sans complexes à l’égard de sa propre langue, son propre moi, son environnement» dit NGUGI.

Mais c’est précisément lorsque les écrivains veulent mettre les langues africaines au service des luttes paysannes et ouvrières qu’ils rencontrent les pires obstacles. Car pour les régimes compradores, l’ennemi véritable, c’est une paysannerie et une classe ouvrière éveillées. Un écrivain qui veut communiquer un message d’unité et d’espoir révolutionnaire dans les langues du peuple devient un personnage subversif. La participation démocratique du peuple à la transformation de ses conditions de vie, à un débat sur ses conditions de vie qui se déroulerait dans des langues permettant une compréhension réciproque, est perçue comme un danger pour le gouvernement et les institutions du pays. Dès qu’elles portent un message en rapport direct avec la vie du peuple, les langues africaines deviennent des ennemies pour l’Etat néocolonial.

B – Combattre pour une Afrique libre, pour une estime de soi,

 

NGUGI Wa Thiong’o milite pour sauver la culture africaine  dans son ouvrage «Something Torn and New». Il y explore, l’histoire, l’économie, la culture, l’esclavage, le colonialisme et la mondialisation. Les Africains ont progressivement perdu de leur identité, ils ont perdu leur langue, leur culture et même leur nom qui se sont occidentalisés. Le résultat est un saccage de la mémoire africaine. Combattant l'injustice de la violence coloniale et néocoloniale ou la trahison des idéaux de la décolonisation par les pouvoirs dictatoriaux, NGUGI aspire à une justice sociale dans un monde d'inégalités économiques croissantes.

«Pour une Afrique libre» réunit des essais écrits traitant de thèmes chers à l'auteur : la nécessité de l'estime de soi chez les Africains, trop souvent enclins à mépriser leur propre culture ; le non-sens des étiquettes tribales accolées par les étrangers aux peuples africains pour mieux les diviser ; la mondialisation économique qui place l'Afrique sous l'emprise du fondamentalisme capitaliste ; le rapport de l'écrivain africain à sa ou ses langues ; l'esclavage et son héritage toujours vivace dans les sociétés contemporaines ; le rôle de l'intellectuel au XXIème siècle ; l'Afrique confrontée aux menaces d'armes de destruction massive ; l'écriture comme instrument de paix. NGUGI estime que le continent africain est aujourd'hui affaibli par le concert des nations qui aiguise ses divisions pour mieux le maintenir en guerre et lui vendre des armes, qui pille ses matières premières à vil prix et l'empêche de prendre sa véritable indépendance. Pourtant, l'Afrique, dotée de ressources humaines et matérielles colossales, peut reprendre le contrôle de son destin, mais cela ne se fera que si les dirigeants écoutent leurs peuples, respectent leurs cultures et leurs ambitions, obtiennent leur confiance.

NGUGI ne prône pas le repli identitaire, la langue est un vecteur d’unité d’une nation ou d’un continent. NGUGI insiste sur les fondements de la puissance qui ne résidaient pas «dans les canons du premier matin», mais dans ce qui les accompagnait : «l’école» qui «participait de la nature du canon et de l’aimant à la fois. Du canon, elle tient son efficacité d’arme combattante. Mieux que le canon, elle pérennise la conquête. L’école fascine les âmes». Ainsi, si le découpage de l’Afrique imaginé en 1885 lors d’une réunion de salon à Berlin fut imposé par des guerres de conquête, «le cauchemar de l’épée et du fusil fut suivi de la craie et du tableau noir. À la violence physique du champ de bataille succéda la violence psychologique de la salle de classe». Et «le principal moyen par lequel ce pouvoir fascina fut la langue. Il nous soumit physiquement par le fusil ; mais ce fut par la langue qu’il subjugua nos esprits». La langue est à la fois un moyen de communication et un vecteur de culture. «La façon d’ordonner les sons et les mots dans une phrase, les règles auxquelles obéit leur agencement, varient d’une langue à l’autre. C’est la langue dans ce qu’elle a de singulier et de propre à une communauté historique, non le langage dans son universalité, qui porte la culture. Et c’est avant tout par la littérature écrite et la littérature orale qu’une langue transmet les représentations du monde dont elle est porteuse».

Dans l’entreprise de la colonisation, la culture des colonisés fut invariablement dévalorisée, dénigrée et détruite : l’art, les danses, les croyances, l’histoire, la littérature écrite et orale, la connaissance de l’environnement, les rapports à la nature, la construction d’un espace de vie, etc. ; tout un art de vivre fondu dans une somme de clichés réducteurs, confronté à la glorification perpétuelle de la langue et de la culture du colonisateur. NGUGI insiste sur le fait que «la soumission de l’univers mental du colonisé ne pouvait aller sans la soumission des langues des peuples colonisés aux langues des nations colonisatrices. […] Le colonialisme brisa l’harmonie jusque-là établie entre l’enfant et sa langue. […] Apprendre, pour l’enfant des colonies, devint une activité cérébrale et cessa d’être une expérience sensible». La langue de son peuple est alors associée «à l’infériorité sociale, à l’humiliation, aux châtiments corporels, à des formes d’intelligence et d’aptitudes foulées aux pieds, voire purement et simplement à la bêtise, l’incohérence et la barbarie ; tout cela s’étayait de théories qu’il rencontrait dans les œuvres de grandes figures du racisme».

La production romanesque de NGUGI culmine avec «Petals of Blood», une vaste fresque, traitant de l’aliénation culturelle qui ruine les sociétés traditionnelles africaines. La publication du quatrième roman de NGUGI Wa Thiong'O, «Des pétales de sang», fut saluée en juillet 1977 comme un événement de première importance dans la jeune histoire littéraire du Kenya. La colonisation et le néocolonialisme, avec leur nouveau mode de production, entraînent la désolation et la confusion. Ainsi, l’action du roman se déroule dans un village Ilmorog, au début prospère et à la fin du roman, ce village devient inhabitable, en raison de la sécheresse, du manque de ressources, et un système politique corrompu. NGUGI donne une lecture marxiste à son roman en termes d’idéologie dominante, de lutte des classes et de conscience de classe. L’expression «pétales de sang» renvoie, métaphoriquement, à l’image d’une fleur saignante, à la corruption, à la dévastation de la nature et sa marchandisation, dans un contexte d’inconscience des jeunes de ces dangers. NGUGI insiste sur le fait que le roman représentait davantage une attaque sur la nature du néocolonialisme dans une nation africaine représentative qu'il n'était une critique de certains «usurpateurs des fruits» de l'indépendance du Kenya. «Il est très important pour les gens de se rendre compte que ce n'est pas une question d'un nom ou deux. Le roman essaie d'envisager la structure de notre société comme étant à la racine de nos maux à caractère social, plutôt qu'un ou deux individus. Il considère des choses telles que les inégalités sociales, ce qui est à la base de l'inégale répartition des richesses, du chômage, etc.». Et il précise «Même lorsque nous parlons de la poignée d'Africains ainsi appelés, occupant des postes haut placés, là n'est pas vraiment le problème. La question consiste en la domination des étrangers sur la propre vie de notre nation. Accaparer, c'est la conséquence directe de la domination de notre économie par l'impérialisme».

Le sort des principaux personnages du roman, «Pétales de sang» est préoccupant : Munira arrêté attend son procès,  Abdullah est un petit marchand de fruit au bord de la ruine, Wanja survit à l’accident, mais n’a plus la maîtrise de sa vie, Karega est en prison. Mais, il y a une lueur d’espoir, ils continuent de se battre pour changer leurs conditions de vie. «Le soleil brille toujours après une nuit sombre», dira NGUGI Wa Thiong’o.

Bibliographie sélective :

1 – Contributions de NGUGI Wa Thiong’o

NGUGI (Wa Thiong’o), Barel of Pen : Resistance to Oppression in Neo-colonial Kenya, Trenton, Africa World Press of the Africa Research and Publication Projec (Etats-Unis), 1983, 103 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Décoloniser l’esprit (Decolonizing the Mind : The Politic of Language In African Literature), traduction de Sylvain Prudhomme, Paris, éditions La Fabrique, 2011, 167 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Detained : A Writer’s Prison Diary, London, Nairobi, Ibandan, Heinemann, Collection African Writers Series, 1984, 232 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Dreams in a Time of War : A Child Memoir, London, Harvill Secker, 2010, 256 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Enfant, ne pleure pas (Weep not, Child), traduit par Yvon Rivière, Paris, Hâtier, Collection monde noir, Poche, Abidjan, CEDA, Vitry-sur-Seine, Marval, Kinshasa, ECA, 1983, pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Et le blé jaillira (A Grain of Wheat), traduit par Jacques Deneve, Paris, Julliard, 1969, 402 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Globaletics : Theory and the Politics of Knowing, New York, Columbia University Press, 2012, 104 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Homecoming : Essays on African and Caribbean Literature, Culture and Politics, Londres, Nairobi, Ibadan, Heinemann, 1972, 155 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), I Will Marry, when I Want, Nairobi, African Publishing Group, 1982, 116 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), In a House of Interpreter : A Memoir, London, Vintage Books, 2013, 239 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), In the Name of the Mother : Refletions on Writers and Empire, Nairobi, Kampala, Dar Es Salam, Kigali, Boydell and Brewer, 2013, 146 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), La rivière de vie (The River Between), traduit par Julie Senghor, Paris, Présence Africaine, 1988, 258 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Matigari, traduit du Kikuyu par Wangi Wa Goro, Oxford, Heneimann, 1990, 175 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Moving the Center : the Struggle for the Cultural Freedom, Londres, J Currey, Portsmouth, Heinemann, Nairobi, EAEP, 1993, 184 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Penpoints, Gunpoints and Dreams : Toward a Critical Theory of the Arts and the States of Africa, Oxford, New York, Clarendon Press, 1998, 139 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Pétales de sang (Petal of Blood), traduit par Josette Mane, Paris, Présence Africaine, 1985, 476 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Pour une Afrique libre, Paris, Philippe Rey, 2017, 144 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Re-membering Africa, Nairobi, East African Educational Publishers, 2009, 128 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Secret Lives and others Stories, Londres, Nairobi, Ibadan, Heinemann, 1975, 144 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Something Torn and New : An African Renaissance, New York, Basic Books, 2009, 176 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), The Devil on the Cross Oxford, Portsmouth, Ibadan, Heinemann, 1999, 254 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), The Trial of Dedan Kinathi, Londres, Ibadan, Nairobi, Heneimann, 1997, 167 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), The Wizard of the Crow, New York, Pantheon Books, 2006, 768 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), This Time, Tomorrow, Nairobi, East African Literature Bureau, 1975, 50 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Writers in Politics : a Re-engagement with Issues of Literature and Society, Oxford, J  Currey, Nairobi, EAEP, Portsmouth, Heneimann, 1997, 167 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Writing against Neocolonialism, Vita Books, 1986, 22 pages.

2 – Critiques de NGUGI Wa Thiong’o

AMINA (Azza-Bekkat), Le texte africain et ses référents, thèse Université de Cergy Pontoise, sous la direction de Bernard Mouralis, 1999, 455 pages, spéc pages 64-72 ;

AMOKO (Appolo, Obonyo), Postcolonialism in the Wake of the Nairobi Revolution : Ngugi Wa Thiong’o and the Idea of African Literature, Palgrave MacMillan (Etats-Unis), Springer, 2010, 204 pages ;

BARDOLPH (Jacqueline), Ngugi Wa Thiong’o : l’homme et l’œuvre, Paris, Dakar, Présence Africaine, 1991, 184 pages ;

BIODUN (Jeyifo), Ngugi Wa Thiong’o, Zurich, Pluto, 1990, 192 pages ;

CANTALUPO (Charles), The World of Ngugi Wa Thiong’o, Africa World Press, 1993, 248 pages ;

COOK (David), Ngugi Wa Thiong’o : An Exploration of his Writings, Londres, Heinemann, 1983, 250 pages ;

DIAKITE (Paul), Conflits, engagement et société dans l’œuvre de Ngugi Wa Thiong’o, Thèse sous la direction de Robert Mane, Paris 3, Sorbonne Nouvelle, 1982, 368 pages ;

DIENG (Gorgui), Pouvoir politique et roman : Chinua Achebe, Ngugi Wa Thiong’o et Georges Orwell, Paris, L’Harmattan, 2010, 394 pages ;

ESSOGOYE (K. Kassor), L’art et l’engagement dans les œuvres de Ngugi Wa Thiong’o, Thèse sous la direction de Jean-Pierre Durix, 1987

GARNIER (Xavier), «Ngugi wa Thiong’o et la décolonisation par la langue», in Littératures noires «Les actes», [En ligne], mis en ligne le 26 avril 2011 ;

GIKANDI (Simon), Ngugi Wa Thiong’o, Cambridge University Press, 2009, 344 pages ;

JANETZKE (Dorothee), The Role of Women in the Novels of Ngugi Wa Thiong’o, University of Madison, 1982, 300 pages ;

KANE (Bouna), L’interculturalité au regard du roman victorien et africain : essai d’analyse des romans de Chinua Achebe et Ngugi Wa Thiong’o, thèse sous la direction de Jean-Pierre Naugrette, Paris 3, La Sorbonne Nouvelle, 2008, 468 pages ;

KOUSSOUHON (Léonard, A), «Textualité et socialité dans la fiction de Ngugi Wa Thiong’o», Revue Cames, 1er semestre 2007, Série B, vol 8, n°1, pages 65-76 ;

LINDFORS (Bernth), «La détention de Ngugi Wa Thiong’o», Peuples Noirs, Peuples d’Afrique, 1982, n°26, pages 73-88 ;

LOVESAY (Oliver), The Postcolonial Intellectual : Ngugi Wa Thiong’o in Context, Farnham, Asgate (Royaume-Uni), 2015, 236 pages ;

MACKAYA (Hubert), Réalités historiques et univers Romanesque dans l’œuvre de Ngugi Wa Thiong’o, Thèse sous la direction de Jean Sévry, Université Paul Valéry de Montpellier, 1986, 321 pages ;

NDONG N’NA (Ygor-Juste), La folie dans le roman africain du monde anglophone (Achebe, Awoonor, Armah, Ngugi, Head), thèse sous la direction de Michel Naumann, Université de Cery Pontoise, 12 décembre 2008, 298 pages, spéc pages 216-230 ;

Olivier Dehoorne et Sopheap Theng, «Osez « décoloniser l’esprit» : Rencontre autour de l’œuvre de Ngugi wa Thiong’o», Études caribéennes [En ligne], 18 | Avril 2011

SENE (Abib), Sémiotique de l’espace et sémantique du discours littéraire dans les œuvres de Ngugi Wa Thiong’o, George Lamming et William Boyd, Thèse pour le doctorat soutenue le 21 novembre 2014, sous la direction de Philippe Whyte et Baydallaye Kane, Université François Rabelais, de Tours et de Gaston Berger Saint-Louis du Sénégal, 603 pages ;

VUNINGOMA (James-Francis), L’engagement dans l’œuvre de Ngugi Wa Thiong’o, ANRT, 1989, 420 pages ;

WILLIAM (Patrick), Ngugi Wa Thiong’o, Manchester University Press, 1999, 206 pages.

Paris, le  15 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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Published by Le blog de BA Amadou - dans Littérature
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