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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE) Bnf Gallica
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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 18:41

«Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte» écrit FANON dans «Peau noire, masques blancs». Pour Frantz FANON l’homme est sans cesse une question pour lui-même : «N’ai-je pas, du fait de mes actes ou de mes abstentions, contribué à une dévalorisation de la réalité humaine ?». L’homme se renie lorsqu’il prétend ne plus l’être. Aussi, il doit, constamment, se dire : «Ai-je, en toutes circonstances, exigé l’homme qui est en moi ?». Psychiatre et militant anticolonialiste, Frantz FANON reste l’un des principaux penseurs des conséquences du colonialisme et du racisme sur l’homme, le messianisme paysan et la violence rédemptrice. Pour FANON la société est malade du colonialisme et du racisme et la voie de la guérison est liée irrévocablement au refus de l’assimilation, au faux-moi. Par ailleurs, il affirme que le Juif est une fabrication de l’antisémite, et note que «si le Juif n’existait pas l’antisémite l’inventerait». Dans ces tentatives monstrueuses et permanentes d’opposer les Noirs aux Juifs, la mise en garde de FANON est remarquable : «Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous» écrit-il. Frantz FANON, cet intellectuel majeur du XXème siècle et combattant, qui avait séduit les masses colonisées, demeure encore quasi ignoré en France, probablement à cause de ses idées radicales anticoloniales, tandis que dans le monde anglophone, il est considéré comme un précurseur incontournable des Postcolonial Studies. «Depuis sa mort et sur tous les continents (…) Fanon a été tour à tour considéré comme traître, comme héros, oublié, retrouvé, traduit et importé, incompris et reconnu» dit Nathalie BESSONE dans sa introduction sur les œuvres de FANON. Avec le recul de la perspective révolutionnaire, les études postcoloniales ont remis au goût du jour les travaux de FANON. «La nouvelle question sociale a désormais pour enjeu central la reconnaissance des identités lésées. Ce nouveau paradigme accorde une place privilégiée aux questions de différence et d’altérité», souligne Achille M’BEMBE dans sa préface sur les Œuvres de notre écrivain. Frantz FANON «laisse deviner à travers tous ses pores des boulets rouges, des couteaux sanglant», dans «Les Damnés de la Terre». Pour FANON, qui écrit «Les Damnés de la Terre» en pleine guerre d’Algérie et dont le 1er chapitre traite de la violence, «l’homme se libère dans et par la violence», une violence qui «désintoxique» et «débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité».
FANON se ferait-il «l’apôtre de la violence ?». En fait, FANON est l’apôtre «d’une violence purificatrice» ou cathartique. «Si la violence a commencé ce soir, si l'exploitation ni l'oppression n'ont jamais existé sur terre, peut-être que la non-violence affichée peut apaiser la querelle» écrit Jean-Paul SARTRE.  Frantz FANON a réfléchi aux formes de violence historiques introduites par le colon pour assujettir l’indigène et perpétuer sa domination en le terrorisant, et en l’humiliant, sans cesse. Ainsi, pour échapper à l’exercice programmé de la coercition, il est nécessaire d’opposer cette même violence à celui qui l’a engendrée. Le colon règne par la terreur et la violence. Il ne peut comprendre que le langage de la violence. On ne peut se décoloniser par le dialogue, certes tant demandé par le colonisé mais catégoriquement refusé par le colon. «Qu’il s’agisse de “libération nationale, renaissance nationale, restitution de la nation au peuple (…) quelles que soient les rubriques utilisées ou les formules nouvelles introduites, la décolonisation est toujours un phénomène violent”, écrit FANON.  «Nous ne tendons à rien de moins qu’à libérer l’homme de couleur de lui-même» telle est la mission que s’assigne FANON. Ecrivain essentiel à notre horizon d’homme, FANON pense que «Nous ne sommes rien sur terre, si nous ne sommes pas d’abord l’esclave d’une cause, celle des peuples et celle de la justice et de la liberté» écrit-il dans «Peaux Noires, Masques Blancs». La lutte contre le nazisme, le racisme et le colonialisme «sont les clés de lecture de toute sa vie, de son travail et de son langage. Il surgit tout entier du moule de ces événements  et se tient debout, ferme, dans l’intervalle qui à la fois les sépare et les unit» écrit Achille M’BEMBE.

 

La force des écrits de FANON ne tient pas seulement à leur clairvoyance ou à leur actualité, mais aussi à leur puissance rhétorique exceptionnelle : «Les mots ont pour moi une charge. Je me sens incapable d’échapper à la morsure d’un mot, au vertige d’un point d’interrogation» dit-il. Hannah ARENDT avait souligné, avec mépris, «les formules creuses» de FANON qui serait dans l’incapacité de penser le monde dans lequel il vit. «C’est la force du texte de Fanon, les interprétations passionnées, c’est la preuve de sa richesse, de son intelligence de sa fécondité» écrit Nathalie BESSONE. La parole de Frantz FANON est «semblable dans sa beauté dramatique, sa fulgurance et son lumineux éclat au verbe en croix de l’homme-dieu menacé par la folie et la mort» renchérit Achille M’BEMBE.

 

Frantz FANON est avant tout un militant de la cause des opprimés, et s’estime délivré de toute objectivité : «L’objectivité scientifique m’était interdite, car l’aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père», écrit-il dans «Peau noire, masques blancs». Frantz FANON avait eu pour mentor Aimé CESAIRE ; celui-ci participa à la création du mouvement de la négritude avec son ami Léopold SENGHOR. Mais Frantz FANON était sceptique face à l’affirmation de la négritude, présupposant une conscience noire qui unirait l’Afrique et la diaspora, et rejetait, en particulier, la déclaration de SENGHOR : «l’émotion est nègre, comme la raison est hellène». FANON ambitionnait davantage de détruire l’édifice des préjugés raciaux et du colonialisme en usant d’un français marqué par la rationalité classique. Cependant, malgré ses vifs désaccords avec CESAIRE, il demeura son disciple. Frantz FANON, penseur engagé, fut celui «qui vous empêche de vous boucher les yeux et de vous endormir au ronron de la bonne conscience», écrit Aimé CESAIRE.  «Je dois à Fanon l’idée selon laquelle il y a dans toute personne humaine quelque chose d’indomptable, de foncièrement inapprivoisable, que la domination, peu en importent les formes, ne peut ni éliminer, ni contenir, ni réprimer, du moins totalement» rajoute le professeur Achille M’BEMBE.

 

Atteint d'une leucémie, Frantz FANON décède le 6 décembre 1961, à l'âge de 36 ans. «On est d’abord frappé par l’intensité de cette vie si courte, comme si l’épaisseur en avait compensé la brièveté. (…). La vie de Fanon est brève, son action tranchante et sa pensée, libre» écrit Nathalie BESSONE. FANON aura vécue «une existence, risquée et, finalement, inouïe» rajoute Achille M’BEMBE. «Vie courte mais extraordinaire. Et, brève, mais fulgurante, illuminant une des plus atroces tragédies du XXème siècle et illustrant de manière exemplaire la condition humaine elle-même, la condition de l’homme moderne. Si le mot engagement a son sens, c’est avec Frantz Fanon qu’il le prend. Un violent, a-t-on dit de lui. Et il est bien vrai que Fanon s’institua théoricien de la violence, la seule arme, pensait-il, du colonisé contre la barbarie colonialiste. Mais sa violence était, sans paradoxe, celle du non violent, je veux dire la violence de la justice, de la pureté, de l’intransigeance. Il faut qu’on le comprenne : sa révolte était éthique, et sa démarche de générosité», écrit CESAIRE. Frantz FANON est surtout connu pour ses essais sur la colonisation, et sur les catastrophes psychologiques et psychiatriques engendrées par cette dernière. Médecin, il connaissait la souffrance humaine. Psychiatre, il était habitué à suivre dans le psychisme humain le choc des traumatismes. Et surtout homme «colonial», né et inséré dans une situation coloniale, il le sentait, il la comprenait comme nul autre, l’étudiant scientifiquement, à coup d’introspection comme à coup d’observations. «Le régime colonial est un régime instauré par la violence. C’est toujours par la force que le régime colonial s’est implanté. C’est contre la volonté des peuples que d’autres peuples plus avancés dans les techniques de destruction ou numériquement plus puissants se sont imposés. Violence dans le comportement quotidien, violence à l’égard du passé qui est vidé de toute substance, violence vis-vis de l’avenir» écrit FANON. «J’insiste, nul n’était moins nihiliste, je veux dire moins gratuitement violent que Fanon. Comme ce violent était amour, ce révolutionnaire était humanisme» écrit CESAIRE.

 

Frantz FANON est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France, en Martinique. Son père, Casimir FANON, est inspecteur des douanes et fait partie de la franc-maçonnerie. Sa mère, Eléonore Félicia MEDELICE, est descendante d’une famille originaire d’Autriche, mais établie de longue date à Strasbourg, d’où ce prénom alsacien de «Frantz» qu’elle donne à son fils, elle tient une mercerie. Huit enfants sont nés dont six survivent et font des études secondaires. FANON a la peau plus foncée que ses sept frères et sœurs et il en souffre. Car la société antillaise était soumise à l’époque à la culture européenne. Frantz aura comme professeur Aimé CESAIRE, déjà engagé politiquement à l’extrême gauche et partisan de l’indépendance. En 1943, se sentant Français à part entière, FANON s’engage aux côtés des Forces Françaises libres. Blessé pendant la guerre, il est décoré pour ses faits d’armes. C'est au cours de cet engagement qu'il acquiert sa culture de résistance, mais il y fait également l'expérience du racisme banal, quotidien. À la fin des hostilités, il retourne quelque temps à la Martinique où il participe à la campagne électorale d’Aimé CESAIRE ; c’est son premier contact avec l’action politique.

 

Bachelier en 1946, FANON revient en métropole faire ses études de médecine à la faculté de Lyon, en psychiatrie, mais il se passionne aussi pour la littérature, la philosophie, l’anthropologie et le théâtre. Frantz FANON présente une première fois un sujet de thèse pour le moins peu conforme à l’orthodoxie universitaire de l’époque, sur «la désaliénation du Noir», et qui lui fut refusé. Il reprendra ensuite l’ensemble des idées contenues dans sa thèse dans un essai magistral, «Peau noire, masques blancs», publié en 1952 aux éditions du Seuil, dans lequel il analyse les effets destructeurs du colonialisme sur la personne humaine, avec pour héritage des névroses collectives, des complexes, des peurs et toutes les formes de dégénérescence de l’affectivité dont il faut se débarrasser. Ainsi, conçu initialement comme une thèse, «Peau noire, masques blancs» témoigne d’un style hybride mélangeant une langue scientifique affirmée à un vocabulaire littéraire par le jeu distancié et humoristique. En revanche, les «Damnés de la terre» sont rédigés en 1961, «dans une hâte pathétique, par un esprit qui était à la fois pris par les urgences de la lutte et confronté à l’imminence de la mort» écrit David MACEY. Les élans fougueux de FANON, dans la recherche de la vérité, vont l’amener à lire l’histoire de la traite, de l’esclavage et du colonialisme, connaissances qu’il ne cessera de redéployer dans toute son œuvre future. Frantz FANON écrit un premier article dans la revue «Esprit» en 1952, «Le syndrome nord-africain», dans lequel il s'interroge sur l'ouvrier nord-africain, exilé, souffrant d'être un «homme mort quotidiennement» qui, coupé de ses origines et coupé de ses fins, devient un objet, une chose jetée dans le grand fracas. Il soutient en 1951 sur une thèse sur les «Troubles mentaux et syndromes psychiatriques dans l’hérédo-dégénération spino-cérebelleuse. Un cas de maladie de Friedrich avec délire de possession» et se marie en 1952 avec une blanche, Marie-Josèphe DUBLE dit Josie, qu’il a connue à Lyon. Convertie à l’Islam, elle avait pris le prénom de Nadia. C’est elle qui écrivit, sous la dictée, «Peau noire, masques blancs». Ils auront un enfant en 1955 : Olivier «J’avais la double nationalité. J’ai été confronté à ma francophilie à l’âge de 20 ans. Des gendarmes sont venus chez moi pour me mettre sous les drapeaux en me disant que j’étais un insoumis du service militaire. Je devais être condamné par le tribunal militaire français. La seule échappatoire était de rejeter la nationalité française, je l’ai fait. C’était en 1975. C’était juste après mon premier voyage en Martinique. Donc aujourd’hui, je suis exclusivement Algérien. Je travaille à l’Ambassade d’Algérie. Je m’assume entièrement» dit Olivier FANON. Josie se suicidera le 13 juillet 1989, elle est enterrée en Algérie.

 

Ses études de neuropsychiatrie achevées, nommé médecin des hôpitaux psychiatriques, il assure de septembre à novembre 1953 un intérim à l’hôpital psychiatrique de Pontorson en Normandie. FANON demande à Léopold Sédar SENGHOR, avec qui il entretient des relations épistolaires, un poste de médecin en Afrique, mais il n’obtient pas de réponse. Frantz FANON accepte alors la proposition de Robert LACOSTE (1898-1989), gouverneur général de l’Algérie, et devient médecin-chef de la clinique psychiatrique de Blida-Joinville, le 23 novembre 1953. Il entreprend alors d’appliquer à ses patients des méthodes thérapeutiques destinées à leur permettre une meilleure réinsertion sociale. En 1957, FANON prend la direction journal «El Moudjahid», déplacé en Tunisie, seul organe de presse à l’époque dont les écrits sont en faveur de l’indépendance. Le recueil de ses articles, non signés dans ce journal, sera publié sous le titre «Pour la Révolution africaine». Il est délégué du F.L.N. et rencontre à ce titre d’éminentes personnalités (Patrice LUMUMBA, Kwame N’KRUMAH, Félix MOUMIE, W.E.B du BOIS). Frantz FANON, ainsi engagé dans la lutte contre le colonialisme français, considère qu’il ne lui est alors plus possible d’exercer sa fonction, et il l’exprime dans sa lettre de démission au ministre résident Robert LACOSTE : «La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire que, placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. (…) Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique. Or le pari absurde était de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi-quotidien de l’homme étaient érigés en principes législatifs. (…) Les événements actuels qui ensanglantent l’Algérie ne constituent pas aux yeux de l’observateur un scandale. Ce n’est ni un accident, ni une panne du mécanisme. Les événements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de décérébraliser un peuple».

En 1959, un grave accident de voiture l’empêche pendant quelques mois de poursuivre sa tâche. En décembre 1960, au cours d'un séjour à Tunis, FANON découvre qu'il est atteint d'une leucémie myéloïde. Il lui reste un an à vivre, au cours duquel il écrira Les «Damnés de la terre». Dans une véritable course contre la montre et la mort, Frantz FANON veut adresser un message aux déshérités, qui ne sont plus essentiellement les prolétaires des pays industrialisés de la fin du XIXème siècle chantant «Debout les damnés de la terre, debout les forçats de la faim». C’est un testament politique sur l’état et le devenir du colonisé. Il examine les conséquences de l’asservissement des colonisés, mais aussi les conditions de leur libération. Cet ouvrage sera interdit en France. Cependant, son état de santé se détériore ; il part se faire soigner aux Etats-Unis, et meurt le 6 décembre 1961.

I – Frantz FANON et la dénonciation du racisme

 «Né dans un département français, il se croyait Français et Blanc : gagnant la capitale pour faire des études, il se découvre une douleur : Antillais et Noir, dans une métropole. De rage, il décide qu’il ne serait ni Français, ni Antillais, mais Algérien» écrit Albert MEMMI.

Frantz FANON a décrit lui-même le racisme dans un article «L’expérience du Noir» paru dans la revue Esprit de mai 1951 «Sale Nègre ! Ou simplement « Tiens, un Nègre !». J’arrivai dans le monde, soucieux de faire lever un sens aux choses, mon âme pleine de désir d’être à l’origine du monde et voici que je me découvrais objet au milieu d’autres objets». La dénonciation de FANON du racisme sera, par conséquent, sans concession. FANON reprend certains thèmes de la Négritude, les prolonge et les transfère sur le terrain politique, il affirme aussi que la charge raciste des sociétés ne se hiérarchise pas, le racisme, aussi infirme soit-il, est une menace pour la cohésion sociale.

A – Déconstruire les mécanismes d’infériorisation des Noirs

 «J’étais tout à la fois responsable de mon corps, responsable de ma race, de mes ancêtres» écrit FANON. «L’expérience vécue de l’homme noir» est sans doute l’un des chapitres les plus marquants de «Peau noire, masques blancs» : Frantz FANON y décrit, à la première personne, le vécu du Noir dans le monde blanc et l’expérimentation du racisme européen. «Le colonialisme exerce une violence psychique, son discours : le colonisé est “laid”, “bête”, “paresseux”, a une sexualité “maladive”, écrit Françoise VERGES. Comment atteindre un humanisme universel ? «La «race» est devenue consubstantielle à la subjectivité de l’homme «Noir» souligne Françoise VERGES. «Quel bavardage: liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale raton. (…) Rien de plus conséquent, chez nous, qu'un humanisme raciste puisque l'Européen n'a pu se faire homme qu'en fabriquant des esclaves et des monstres» écrit Jean-Paul SARTRE. Tout au long de «Peau noire, masques blancs», Frantz FANON revient sur cette détermination : comment s’en libérer ?

FANON procède au recensement de l’ensemble des aliénations qui pèsent sur le Noir et le mutilent, presque toutes issues de la relation avec la colonisateur. Frantz FANON emploie les termes «imbécile» et «imbécilité» parce que ce sont ceux qui conviennent parfaitement au Noir et au Blanc, victimes de l’esprit colonial. Car quel que soit le domaine qu’il a sérieusement analysé, psychanalysé, une chose l’a définitivement frappé le racisme est une maladie : «le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité, se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique». Tout d’abord le langage et le comportement du Noir sont viciés par le poids de la culture coloniale ; ce qui génère en lui «un nouveau type d’homme qu’il impose à ses camarades, à ses parents». Ensuite, la femme antillaise n’aspire qu’à une chose : s’unir à un homme blanc pour blanchir sa négritude. «De la blancheur à tout prix» est donc son credo. Enfin, si la négresse veut blanchir sa «race» en s’unissant à un Blanc, le Noir, «incapable de s’évader de sa race […] par son intelligence et son travail assidu» va à son tour chercher son salut dans une union avec une femme blanche. Le nègre n’échappe pas non plus à la tentation de s’élever jusqu’au Blanc.   

Dans un article intitulé «Antillais et Africains» et paru dans la revue Esprit de février 1955, Frantz FANON constatait que «souvent l’ennemi du Noir n’est pas le Blanc, mais son congénère». Il invitait à la dissolution des complexes affectifs susceptibles d’opposer les Antillais aux Africains. Par ailleurs, il fait remarquer que l’histoire de Nègres est une sale histoire à vous couper l’estomac. Pour lui, il n’existe pas de peuple noir : «Qu’il y ait un peuple africain,  je le crois ; qu’il y ait un peuple Antillais, je le crois. Mais quand on me parle de peuple noir, j’essaie de comprendre» écrit-il. Aux Antilles, le problème racial est occulté par la discrimination économique et les relations ne seraient pas altérées par les accentuations épidermiques ou «la peau sauvée». Les fonctionnaires coloniaux issus des Antilles, servant dans les unités européennes en Afrique, se caractérisent par «un sentiment irréductible de supériorité sur l’Africain. (…) L’Africain est un Nègre et l’Antillais est un Européen. (…) Non content d’être supérieur à l’Africain, l’Antillais le méprisait.» dit FANON. L’Antillais était un Noir, mais le Nègre était en Afrique. Lorsqu’un patron réclamait un trop lourd effort à un Martiniquais, qui se sentait plus évolué que le Guadeloupéen, celui-ci lui répondait souvent : «Si vous voulez un Nègre, allez le chercher en Afrique». Aimé CESAIRE fut le premier à proclamer «qu’il est beau et bon d’être Nègre». Ce fut un choc pour les Antillais aussi les Mulâtres que les Noirs. «Les Mulâtres parce qu’ils s’étaient échappé de la nuit, et  les Nègres parce qu’ils aspiraient à en sortir». Pendant la deuxième guerre mondiale, de nombreux navires furent bloqués durant quatre ans aux Antilles. Cette présence européenne massive, avec leurs préjugés raciaux, fut un choc pour les Antillais. «L’Antillais, devant ces hommes qui le méprisaient, se mit à douter de ses valeurs» écrit FANON. Et Aimé CESAIRE, chantre de la Négritude, de dire : «On a beau de peindre en blanc le tronc de l’arbre, les racines en dessous demeurent noires». Ce fut un début d’une prise de conscience politique. Les Antillais arrivés en Afrique après la guerre «avaient le cœur chargé d’espoir, désireux de retrouver leur source, de se nourrir aux authentiques mamelles africaines» dit-il. Mais les Africains n’ont pas la mémoire courte. Ils se souviennent de ce passé récent où l’Antillais était du côté des Blancs. L’Antillais en Afrique sombra dans le désespoir «Hanté par l’impureté, accablé par la faute, sillonné par la culpabilité, il vécut le drame de n’être ni Blanc, ni Noir».

FANON souhaite entreprendre une «interprétation psychanalytique du problème noir». Frantz FANON entend déconstruire les mécanismes d’infériorisation qui sous-tendent les relations entre Noirs et Blancs, afin de «rendre possible pour le Noir et le Blanc une saine rencontre». «En redonnant à la colonie son rôle dans la construction de la nation, de l'identité nationale et de la République française, Fanon fait apparaître comment la notion de race n'est pas extérieure au corps républicain et comment elle le hante», écrit Françoise VERGES. Face aux perversions de la société coloniale, la lutte anticoloniale passe nécessairement par tout un «travail d’anamnèse» ; il y a urgence pour les groupes opprimés qui la composent de se réapproprier leur histoire. Le repli sur les valeurs du passé est, selon FANON, une fausse solution, car suite à la colonisation ces valeurs ont été dégradées au niveau du folklore, si bien que le colonisé se trouve placé dans une double situation d’extériorité, par rapport à la société des Blancs, mais également par rapport à sa propre société privée de son dynamisme interne.

Face à l’aliénation du colonisé par  un système d’oppression inhumain, Frantz FANON a pu diagnostiquer de l’intérieur les maux de la société coloniale, à travers les conditions socioculturelles dans le traitement des maladies psychiques. En effet, pour Frantz FANON, son travail psychiatrique et son engagement politique sont extrêmement liés. En ce qu’il utilise des méthodes qui sont toutes nouvelles à l’époque, tels la social-thérapie, les thérapies de groupe, les jeux de rôles. Très vite après son arrivée en Algérie, en tant que psychiatre, il dénonce le racisme de l’École psychiatrique d’Alger, une référence en matière d’incrimination de l’indigène algérien et de son classement dans la catégorie des attitudes impulsives et des instincts criminels. La différenciation structurelle opérée par ces pseudo-connaissances médicales entre l’Européen, intelligent et supérieur, face à un indigène, infantilisé et de condition inférieure, a rebuté le jeune FANON fraîchement débarqué dans cette ambiance asilaire aux allures carcérales, où sévissent, dans le sillage du docteur Antoine POROT (1876-1965 adepte de la théorie du primitivisme), le camisolage, les cellules de force, l’enchaînement et la séparation des malades selon leurs origines ethniques. Le relativisme culturel, une invention de la philosophie coloniale au début du XXème siècle, tend à enfermer chacun dans sa propre culture, qu’il chosifie. La prise en considération de l’environnement culturel, la manière dont on conçoit et gère la folie dans un environnement précis, est fort utile. «Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue (…). La structure sociale existante en Algérie a été hostile à toute tentative de rendre l’individu à son lieu d’origine», écrit FANON.

 

En définitive, pour FANON, l’aliénation est double : il y a celle qui correspond à un enfermement mental, mais aussi celle qui est produite par le système colonial, qui est un système d’enfermement physique, d’empêchement de création du moi et de ses projets. «Vous faites de nous des monstres, votre humanisme nous prétend universel et vos pratiques racistes nous particularisent» écrit Jean-Paul SARTRE.

B – Restituer au colonisé sa condition humaine

Frantz FANON s’est attaché à restituer au Noir sa dignité, sa forme spécifiquement humaine. Il faut dépasser l’antagonisme entre colons et colonisés, entre Blancs et Noirs, afin que l’humanité soit une. Cette universalité de la condition humaine est l’un des points important de la pensée de FANON. Au nom de celle-ci, il dit prendre garde tout autant aux Noirs qui veulent devenir Blancs qu’aux Noirs qui exaltent des valeurs noires supérieures. «Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi “malade” que celui qui les exècre», écrit-il dans «Peau noire, masques blancs», estimant que «le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc». Exalter la race noire contre le Blanc, n’est-ce pas encore pour le Noir s’enfermer «dans sa noirceur», alors que le but est justement d’en sortir ?

Frantz FANON insiste le rôle de la culture dans la libération de l’homme à la fois de l’aliénation et de la domination. Le racisme est une disposition visant l’infériorisation émotionnelle, affective et intellectuelle de certains hommes, correspondant à un système déterminé d’organisation de l’exploitation économique et de l’asservissement de certains hommes. Le racisme n’est pas donc une attitude individuelle ou une passion irrationnelle, il est systématiquement produit comme l’idéologie correspondant à des rapports inégalitaires. En tant qu’idéologie, il est mis en place et expression de la destruction de la culture des aliénés qui produit une momification de cette culture. Par conséquent, la culture doit se réinventer dans l’action de libération.

Guerrier en blouse blanche, Frantz FANON estime que la seule porte de sortie de l'aliénation est la décolonisation, pas seulement celle du territoire, mais aussi celle des esprits. Elle doit permettre au colonisé d'accomplir pleinement son humanité. Cette idée, déjà en germe dans «Peau noire, masques blancs», est pleinement explicitée dans «Les Damnés de la Terre»  : «La décolonisation est très simplement le remplacement d'une espèce d'hommes par une autre espèce d'hommes». La décolonisation doit ainsi créer une «nouvelle espèce d'hommes», en supprimant le clivage de la race, socle du système colonial.

II – Frantz FANON : décoloniser, réhabiliter et faire triompher l’Homme.

 

Frantz FANON «connut la colonisation, son atmosphère sanglante, sa structure asilaire, son lot de blessures, ses manières de ruiner son rapport au corps, au langage et à la loi, ses états inouïs, la guerre d’Algérie» écrit le professeur Achille M’BEMBE.

 

Avec son phrasé sobre, mais tranchant, sans concession, FANON s’insurge contre le colonialisme : «Présentée dans sa nudité, la décolonisation laisse deviner à travers tous ces pores, des boulets rouges, des couteaux sanglants. Car si les derniers doivent être les premiers, ce ne peut être qu’à la suite d’un affrontement décisif et meurtrier des deux protagonistes». L’analyse du traumatisme du colonisé, dans le cadre du système colonial et le projet utopique d’un tiers monde révolutionnaire porteur d’un «homme neuf», sont les thèmes majeurs développés notamment dans les «Damnés de la terre».

 

A – La colonisation : le refus d’attribuer à l’autre une humanité 

 

Frantz FANON définit la colonisation  comme étant «une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité». «La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser ses limites. C’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par des meutes de voitures qui ne me rattrapent jamais» écrit-il dans les «Damnés de la terre», cette phrase libère l’énergie que l’ordre empêche. Dans son constat sur le colonialisme, Frantz FANON note ceci «Les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes».

La contribution de Frantz FANON dévoile l’étendue des souffrances psychiques causées par le racisme et la présence vive de la folie dans le système colonial. En effet, en situation coloniale, le travail du racisme vise, en premier lieu, à abolir toute séparation entre le moi intérieur et le regard extérieur. Il s’agit d’anesthésier les sens et de transformer le corps du colonisé en chose dont la raideur rappelle celle du cadavre. À l’anesthésie des sens s’ajoute la réduction de la vie elle-même à l’extrême dénuement du besoin. Les rapports de l’homme avec la matière, avec le monde, avec l’histoire deviennent de simples «rapports avec la nourriture», affirmait FANON. Pour un colonisé, ajoutait-il, «vivre, ce n’est point incarner des valeurs, s’insérer dans le développement cohérent et fécond d’un monde». Vivre, c’est tout simplement «ne pas mourir», c’est  maintenir la vie» dit FANON. C’est pour cela qu’Achille M’BEMBE qualifie le racisme «d’annexion de l’Homme».

 

Dans sa brillante préface sur les «Damnés de la terre» Jean-Paul SARTRE, qui soutient la lutte des Algériens, écrit : «Européens, ouvrez ce livre, entrez-y. Après quelques pas dans la nuit vous verrez des étrangers réunis autour d’un feu, approchez, écoutez : ils discutent du sort qu’ils réservent à vos comptoirs, aux mercenaires qui les défendent. Ils vous verront peut-être, mais ils continueront de parler entre eux, sans même baisser la voix. Cette indifférence frappe au cœur». SARTRE radicalise le discours de FANON et pose la violence comme une fin en soi et interpelle directement l’Occident : «Vous, si libéraux, si humains, qui poussez l’amour de la culture jusqu’à la préciosité, vous faites semblant d’oublier que vous avez des colonies  et qu’on y massacre en votre nom». Jean-Paul SARTRE va encore plus loin dans la surenchère verbale : «Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre». Noureddine LAMOUCHI parle d’un discours sartrien «injonctif, performatif et hégémonique», voire paternaliste. Mais FANON avait lu et apprécié «Orphée Noir», la préface que Jean-Paul SARTRE avait rédigée pour «L’anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française» qu’avait réunie Léopold-Sédar SENGHOR : «Qu’est-ce donc que vous espériez quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? Ces têtes, que nos pères avaient courbées jusqu’à terre par la force, pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans leurs yeux ?».

 

La préface de Jean-Paul SARTRE sonne la fin d’une époque, celle du colonialisme européen. Elle est une longue méditation sur la relation dialectique qui lie le colon et l’indigène. C’est la parole du colonisé qui doit désormais guider l’Europe : «Européen, je vole le livre d’un ennemi et j’en fais un moyen de guérir l’Europe. Profitez-en». Quant à Frantz FANON : «Nous avons été les semeurs de vent, la tempête c’est lui […] Nous étions hommes à ses dépens, il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité».

 

«Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait 2 milliards d’habitants, soit 500 millions d’hommes et 1 milliard 500 millions d’indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres l’empruntaient» écrit SARTRE. La première violence coloniale a consisté à déshumaniser l’indigène : «Ordre est donné de ravaler les habitants du territoire annexé au niveau du singe supérieur pour justifier le colon de les traiter en bêtes de somme». Cette déshumanisation passe par plusieurs stades. On les déclare d’une humanité inférieure. On détruit la langue, la culture, les traditions. On les abrutit de fatigue. On les dénutrit. On veille, cependant, à ne pas les détruire totalement pour qu’ils gardent leur force de productivité : «Pour cette raison, les colons sont obligés d’arrêter le dressage à la mi-temps : le résultat, ni homme ni bête, c’est l’indigène. Battu, sous-alimenté, malade, apeuré, mais jusqu’à un certain point seulement, il a, jaune, noir ou blanc, toujours les mêmes traits de caractère : c’est un paresseux, sournois et voleur, qui ne vit de rien et ne connaît que la force». Ce sera le talon d’Achille de la colonisation. C’est «l’implacable logique [qui] mènera jusqu’à la décolonisation» : ne pouvant pousser le massacre jusqu’au génocide, ni la servitude jusqu’à l’abêtissement, le colon permet à l’indigène de se préserver une certaine force qu’il saura retourner contre lui. Comment guérir le colonisé de son aliénation ?

Si dans le dernier chapitre du livre, FANON dresse contre l’Europe un réquisitoire passionné. Ce n’est pas par sous-estimation de l’Europe, par manque d’admiration pour la pensée européenne. Au contraire, c’est pour s’être montrée «parcimonieuse avec l’homme, mesquine, carnassière avec l’homme». Et ce n’est pas par hasard que le chapitre consacré précisément à la violence débouche sur cette phrase insolite : «Réhabiliter l’homme, faire triompher l’homme partout une fois pour toutes, réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total».

B – Décoloniser les esprits et mettre sur pied un homme neuf

Le colon n’a pas laissé au colonisé d’autre choix que la violence pour acquérir son indépendance : toute autre voie est récupérée par le lien colonial. «L’indigène n’a qu’un choix : la servitude ou la souveraineté» estime Jean-Paul SARTRE. «La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes d’apparence, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée s’engouffrera dans les villes interdites. Faire sauter le monde colonial est désormais une image d’action très claire, très compréhensible et pouvant être reprise par chacun des individus constituant le peuple colonisé» dit-il. Frantz FANON en appelle à la mobilisation pour la libération nationale. «La mobilisation des masses, quand elle se réalise à l’occasion de la guerre de libération, introduit dans chaque conscience la notion de cause commune, de destin national, d’histoire collective. […] La construction de la nation, se trouve […] facilitée par l’existence de ce mortier travaillé dans le sang et la colère» écrit-il.

La violence de la révolte du colonisé sera l’expression de son «inconscient collectif», le retour  du refoulé qu’il a dû opérer pendant plusieurs générations. Cette révolte n’est pas une violence instinctuelle sauvage : elle est une acquisition d’humanité : «c’est l’homme lui-même se recomposant». Dans sa rage, le colonisé retrouve son humanité, c’est son arme : «Fils de la violence, il puise en elle son humanité […] elle libère en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales […] Il se connaît dans la mesure même où il se fait». C’est cette révolte qui va lui permettre de constituer une nation.

L’une des armes de la colonisation a été la division : le colon a su diviser les territoires, forger des rivalités de classe et de race. Il peut continuer à jouer de ces divisions pour détourner l’expression de la violence des indigènes dans des guerres fratricides. Toute lutte d’émancipation sera donc aussi une lutte contre ses propres aliénations : le danger de luttes internes en est une, le mythe du retour à sa propre culture en est une autre. L’indigène peut croire y retrouver son indépendance, mais Frantz FANON juge ces voies dangereuses. «Je ne me trouble plus en sa présence. Pratiquement, je l’emmerde. Non seulement sa présence ne me gêne plus, mais déjà je suis en train de lui préparer de telles embuscades qu’il n’aura bientôt d’autre issue que la fuite» écrit FANON. Le colon sait d’ailleurs combien il a intérêt à les entretenir. La seule culture qui peut fonder la nouvelle nation des indigènes sera celle de la révolution. «Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf» écrit FANON.

A l’aube des indépendances africaines, Frantz FANON a été marqué par l’assassinat de Patrice LUMUMBA : «L’ONU n’a jamais été capable de régler valablement un seul des problèmes posés à la conscience de l’homme par le colonialisme, et chaque fois qu’elle est intervenue, c’était pour venir concrètement au secours de la puissance colonialiste du pays oppresseur. […] En réalité l’ONU est la carte juridique qu’utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force brute a échoué» écrit-il.  Et il rajoute : «Le grand succès des ennemis de l’Afrique, c’est d’avoir compromis les Africains eux-mêmes. [Ils] étaient directement intéressés par le meurtre de LUMUMBA. Chefs de gouvernements fantoches, au sein d’une indépendance fantoche, confrontés jour après jour à une opposition massive de leurs peuples, ils n’ont pas été longs à se convaincre que l’indépendance réelle du Congo les mettrait personnellement en danger».

 CONCLUSION

«Mon ultime prière : o mon corps, fais de moi toujours un homme  qui interroge !»  écrit FANON dans «Peau noire, masques blancs». En effet, il y a des vies qui constituent des appels à vivre. Des «paraclets», de consolateur, disait le poète anglais HOPKINS. On peut appliquer le mot à  Frantz FANON en le dépouillant de son contexte religieux et mystique. «Celui qui réveille, et celui qui encourage. Et, celui qui somme l’homme d’accomplir sa tâche d’homme et de s’accomplir lui-même, en accomplissant sa propre pensée. Dans ce sens Frantz FANON fut un «paraclet». Et c’est pourquoi sa voix n’est pas morte. Par delà la tombe, elle appelle encore les peuples à la liberté et l’homme à la dignité» écrit Aimé CESAIRE.

Plus on s’éloigne de sa mort, survenue le 6 décembre 1961, plus Frantz FANON semble d’actualité. «Prendre en charge la souffrance de l’homme qui lutte, la décrire et la comprendre de telle manière que de ce savoir et de cette lutte jaillisse un homme nouveau, tel fut en effet le projet de Fanon» écrit Achille M’BEMBE. Ainsi conçue, l’œuvre de Frantz FANON, inscrite au patrimoine culturel de l’Homme noir, demeurera une résonance pure et renouvelée parce qu’elle échappe au conformisme de la pensée académique et au penchement révérencieux. «Je t’énonce Fanon, tu rayes le fer. Tu rayes le barreau des prisons. Tu rayes le regard des bourreaux. Guerrier-silex vomi par la gueule du serpent de la mangrove» écrit Aimé CESAIRE.

Les écrits de FANON attestent qu’il faut encore continuer à lutter contre le racisme, la bête immonde n’est pas morte. «Ses réflexions sur la folie, le racisme et sur un universalisme confisqué par les puissants, à peine audibles en son temps, ne cessent de nous atteindre et de nous concerner» dit Alice CHERKI.

La contribution de Frantz FANON nous conforte dans la lutte résolue contre la mentalité coloniale et son mépris souverain. En effet, après avoir dit à Alger que la colonisation était un «crime contre l’humanité», requalifié aussitôt en «crime contre l’humain», une fois élu, le président Emmanuel MACRON ne cesse d’accumuler des dérapages verbaux à caractère raciste. La politique n’est pas le cynisme de Machiavel qu’affectionne tant le président MACRON dont les improvisations, l’immaturité, les revirements et l’autoritarisme commencent à nous inquiéter. L’Afrique n’a pas besoin de charité, mais une coopération juste et équitable. Les Africains veulent en finir avec la FrançAfrique et cet esprit colonial. «Il faut affronter ce spectacle inattendu : le strip-tease de notre humanisme. Le voici tout nu, pas beau: ce n'était qu'une idéologie menteuse, l'exquise justification du pillage ; ses tendresses et sa préciosité cautionnaient nos agressions» écrit SARTRE.

FANON lance aussi un puissant appel à l’unité africaine : «Porte-parole des combattants, il a réclamé l'union, l'unité du continent africain contre toutes les discordes et tous les particularismes» écrit Jean-Paul SARTRE.

Pour le professeur Achille M’BEMBE, il est impérieux de relire aujourd’hui Frantz FANON, et cela pour deux raisons :

- c’est d’une part apprendre à restituer sa vie, son travail et son langage dans l’histoire qui l’a fait naître et qu’il s’est efforcé, par la lutte et par la critique, de transformer. Pour FANON, penser, c’est d’abord s’arracher à soi. C’est mettre sa vie dans la balance.

- c’est aussi traduire dans la langue de notre époque les grandes questions qui l’obligèrent à se mettre debout, à s’arracher à ses origines, à cheminer avec d’autres, des compagnons sur une route neuve que les colonisés devaient tracer par leur force propre, leur inventivité propre, leur irréductible volonté.

Bibliographie très sélective

1 – Contributions de Frantz FANON

FANON (Frantz), Œuvres, préface d’Achille M’Bembé, introduction de Magalie Bessone, Paris, La Découverte, 2011, 884 pages ;

FANON (Frantz), Ecrits sur l’aliénation et la liberté, Œuvres II, Jean Kalfa et Robert Young, éditeurs scientifiques, Paris, La Découverte, 2015, 677 pages ;

FANON (Frantz) Pour la Révolution africaine, Écrits politiques, Paris, 1956, F. Maspéro, Cahiers libres, 1964  et 1969, 199 pages ;

FANON (Frantz), Les damnés de la terre, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, F. Maspéro, Cahiers libres, 1961 et 1974 et La Découverte, 2003, préface d’Alice Cherki et postface de Mohamed Harbi, 313 pages ;

FANON (Frantz), Peau noire, masques blancs, préface Francis Jeanson, Paris, Le Seuil, coll. «Esprit», nouvelle édition coll. «Points», 1952, 1971 et 2015, 240 pages ;

FANON (Frantz), Sociologie d’une Révolution (L’an V de la Révolution algérienne), Paris, F. Maspéro,  1959, 1966 et 1968, 178 pages ;

FANON (Frantz), «La plainte du Noir, l’expérience vécue du Noir», Esprit, mai 1951, n°179, pages 657-750 ;

FANON (Frantz), «Africains et Antillais», Esprit, février 1955, pages 261-269 ;

FANON (Frantz), «Je ne suis pas esclave de l’esclavage», Esprit, février 1955, et 2006, 1 pages 172-173.   

2 – Critiques de Frantz FANON

AJARI (Imudia, Norman), Race et violence, Frantz Fanon à l’épreuve du postcolonial, Thèse sous la direction de Jean-Christophe Goddard, Toulouse 2, Le Mirail, soutenue le 20 septembre 2014, 343 pages ;

ANDOCHE (Jacqueline), Etude idéologique de l’œuvre de Frantz Fanon, Mémoire de maîtrise Histoire contemporaine, Toulouse 2, 1979, 169 pages ;

BASTO (Maria-Benedita), «Le Fanon de Homi Bhabah : ambivalence de l’identité et dialectique dans une pensée postcoloniale», Tumultes, 2008, 2, n°31, pages 47-66 ; 

BENARAB (Abdelkader), Frantz Fanon, homme de rupture, Paris, Alfabarre éditions, 2010, 85 pages ;

BENCHARIF (M. A.) RIDOUH (Bachir), «Docteur Fanon à votre arrive à la psychiatrie ?», V.S.T., Vie Sociale et Traitements, 2006, 1 n°89, pages 30-36 ;

BHABHA (Homi), «“Race », temps et révision de la modernité», in Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale (trad. de l’anglais), Paris, Payot, 2007 (1994), pp. 357-385 ;

BOUKMAN (Daniel), Frantz Fanon : traces d’une vie exemplaire, Paris, L’Harmattan, 2016, 48 pages ;

BOUVIER (Pierre), Fanon, Paris, éditions universitaires, 1971, 129 pages ;

CANONE (Justine), «Frantz Fanon, contre le colonialisme», Sciences Humaines, 2012, n°233, pages 58-63 ;

CAULET (Emeline), «Présence de Fanon, une pensée toujours en acte», Revue de l’association de culture berbère, 2009, n°62-63, pages 26-57 ;

CAUTE (David), Frantz Fanon, Paris, Seghers, 1970, 175 pages ;

CESAIRE (Aimé), «Hommage à Frantz Fanon», Jeune Afrique, édition des 13-19 décembre 1961 ;

CHAULET-ACHOUR (Christiane), Frantz Fanon : l’importun, préface Behja Traversac, Montpellier, Chèvre-feuille étoilée, 2004, 80 pages ;

CHERKI (Alice), Frantz Fanon, portrait, Paris, Seuil, 2000, 313 pages ;

CHEVRIER (Jacques), «La décolonisation et les dangers de la Négritude», Jeune Afrique, 6 décembre 2011 ;

CONFIANT (Raphaël), L’insurrection de l’âme : Vie et mort du guerrier-silex, Caraïbéditions, 2017, 392 pages ;

DELAS (Daniel), FRAITURE (Pierre Philippe), GENESTRE (Elsa), «A propos des œuvres de Frantz Fanon», Etudes Littéraires Africaines, 2012, 33, pages 81-99 ;

GENDZIER (Irène L.), Frantz Fanon. A critical Study, New York, Pantheon Books, Random House, 1973, traduction Edouard Deliman, Paris, Seuil, 1976, 285 pages ;

HADDAB (Mustapha), sous la direction de, Frantz Fanon, actes du colloque international, Alger,  6 et 7 juillet 2009, Alger, CNRPAH, 2011, 294 pages ;

HADDOUR (Azzedine), “Fanon dans la théorie postcoloniale”, Les temps modernes, 2006, 1, n°635-636, pages 136-138 ;

KALFA (Jean), YOUNG (Robert), Ecrits sur l’aliénation et la liberté, Paris, La Découverte, 688 pages ;

LONGUET (Adam), Frantz Fanon, un héritage à partager, Paris, L’Harmattan, 2013, 206 pages ;

MACEY (David), Frantz Fanon, une vie, Traduit de l’anglais par Christophe Jaquet et Marc Saint-Upéry. Paris : La Découverte, 2011, 600 pages ;

MEMMI (Albert), «La vie impossible de Frantz Fanon», Esprit, 9 septembre 1971, page 248 ;

MORNET (Jean), «Commentaire à la préface de Jean-Paul Sartre pour les damnés de la terre de Frantz Fanon», VST Vie Sociale et Traitements, 2006, 1, n°89, pages 148-153 ;

MOURAD (Yelles), «Fanon et la création artistique» Portulan : littératures, sociétés, cultures des Caraïbes et des Amériques noires, 1er octobre 2000, n° 3,  pages 235-250 ;

PHILIPPE (Pierre-Charles), Frantz Fanon l’héritage, suivi de Aimé Césaire, Frantz Fanon : portraits de décolonisés, Fort-de-France, K. éditions, 2010, 183 pages ;

RAZANAJAO (Claudine), L’œuvre psychiatrique de Frantz Fanon, thèse méd., Paris, Broussais, 1974, 52 pages ronéotypées ;

RAZANAJAO (Claudine), POSTEL (Jacques), «La vie et l'œuvre psychiatrique de Frantz Fanon», Sud/Nord, 2007 1 n° 22), pages 147-174 ;

RENAULT (Matthieu), Frantz Fanon : de l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Thèse de philosophie, sous la direction d’Etienne Tassin et de Sandro Mezzadra, Université de Paris 7 et de Bologne, 2011, 370 pages ;

VERGES (Françoise), «Nègre n’est pas. Pas plus que Blanc, Frantz Fanon, esclavage, race et racisme», Actuel Marx, 2005, 2, n°38, pages 45-63 ;

ZAHAR (Renate), L’œuvre de Frantz Fanon, colonialisme et aliénation, Paris, Maspéro, 1970, 124 pages.

Paris, le 19 juillet 2017, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
Frantz FANON (1925-1961).
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