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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE) Bnf Gallica
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11 juin 2017 7 11 /06 /juin /2017 18:59

A l’invitation de l’association des étudiants africains de la Sorbonne (ADEAS), je me suis rendu le samedi 10 juin 2017 à cette prestigieuse institution, escorté de ma petite Arsinoé, qui du haut de ses 8 ans, était fière d’entrer à l’université, de façon précoce. Une fois de plus, Jean-Philippe m’a fait faux bond. Qu’importe ! Arsinoé a été impressionnée par un artiste d’origine sénégalaise, Amadou GAYE qui a déclamé des poèmes de Guy TIROLIEN, issus de son recueil «Balles d’Or».

L’ADEAS a organisé la remise du prix CESAIRE 2017 par Mme Gerty DAMBURY. Il s’en est suivi une cérémonie émouvante en hommage à Guy TIROLIEN, un poète de la négritude et grand connaisseur de l’Afrique.

Guy TIROLIEN, né à Pointe-à-Pitre le 13 février 1917, aurait eu cette année 100 ans. Mais ses parents, Furcie TIROLIEN et Alméda Léontine COLONNEAUX, comme ses grands-parents, Richou TIROLIEN et Cécilia TURLEPIN, sont originaires de Grand-Bourg. Son père, un franc-maçon, était instituteur et avait entrepris de créer ou de recréer des syndicats agricoles. Le jeune Guy se souvient du cyclone dévastateur de 1938 et de la commémoration en 1935 du tricentenaire du rattachement de la Guadeloupe à la France.

Mentor de Maryse CONDE, Guy TIROLIEN a été affecté par la mort tragique de son ami Paul NIGER (1915-1962).

Guy TIROLIEN s’est marié le 17 février 1955, à Thérèse FRANCFORT qui lui donnera trois enfants : Thérèse, Alain et Guy.

Guy fera ses études secondaires au lycée Carnot à Pointe-à-Pitre de 1929 à 1936, et rejoindra la France métropolitaine en juillet 1936 pour fréquenter le lycée Louis-le-Grand et l’école nationale de la France d’Outre-mer. «Nous sommes arrivés à Paris de nuit, et j’ai été frappé par l’animation, les lumières, les restaurants ouverts. (…) Je ne m’imaginais que c’était encore plus beau, quelque chose d’inimaginable» dit-il. «Paris est une ville à hauteur d’homme» ajoute t-il. Le jeune Guy TIROLIEN passe l’été 1936 en touriste, visitant les musées. C’est l’époque du Front populaire avec de nombreux défilés, notamment celui qui eut lieu après la mort de Roger SALENGRO, un ministre socialiste et maire de Lille, qui s’était suicidé. Le bouillonnement politique est intense. «On ne se battait pas en classe même, mais on se battait au Quartier Latin, lorsque les groupes de royalistes ou de fascistes rencontraient les communistes ou les socialistes» dit-il. Le monde du jazz, notamment avec Duke ELLINGTON et Louis ARMSTRONG, avait conquis Paris. «A cette époque-là c’était le règne de l’universalisme. Si bien que les gens prenaient le temps de se fréquenter et de discuter» dit-il.

Guy TIROLIEN était pensionnaire au Lycée Louis-le-Grand ; ce qui lui a permis de découvrir la France de l’intérieur, «c’était une autre humanité» écrit-il. Il connaissait ses compatriotes Albert BEVILLE dit Paul NIGER et Guy FFRENCH et noue des relations d’amitié avec de nombreux africains (Léopold Sédar SENGHOR, Marc SANKALE, Birago DIOP, SALZMAN, Abdoulaye Ly, Louis BEHANZIN, Sourou Migan APITY, etc). La colonie antillaise était à l’époque composée essentiellement d’étudiants, parce que les études supérieures se faisaient en France métropolitaine. Léon Gontran-Damas était déjà célèbre avec «Pigments» publié en 1937, «ça été le boom de la poésie noire». Il connaissait Langston HUGUES (1902-1967), chef de file du mouvement Harlem Renaissance.

Pendant, la deuxième guerre mondiale, fait prisonnier de 1940 à 1942, il rencontrera un certain Léopold Sédar SENGHOR. Il nouera une grande amitié avec Alioune DIOP, le fondateur de Présence Africaine et l’essentiel de ses ouvrages sont publiés dans cette maison d’édition. «De la négritude, on parlait peu ; le maître-mot était la Culture. Les conversations dans les restaurants universitaires, les bistrots du Quartier Latin ou les chambres d’étudiants portaient volontiers sur Saint-John PERSE ou sur Gabriel MARCEL, sur FROBENIUS ou Langston HUGUES. (…). Guy Tirolien avait le culte de l’esthétique. Dans ses propos, il recherchait l’élégance et la beauté» écrit Marc SANKALE (1921-2016), doyen honoraire de la faculté de médecine de Dakar.

Administrateur des colonies, Guy TIROLIEN a essentiellement servi en Afrique, notamment en Guinée (1944-1947), au Niger (1948-1951) au Soudan, l’actuel Mali, à Gao et Djenné (1952-1954) et en Côte-d’Ivoire (1955-1960). Il a été représentant à l’ONU au Mali, à Bamako (1965-1970) et au Gabon (1970-1973). Guy TIROLIEN a servi comme attaché culturel à Lagos, au Nigéria de 1975 à 1976. De sensibilité de gauche, et proche des milieux africains, Guy TIROLIEN n’a pas pu faire une brillante carrière dans l’administration coloniale. «Il est resté un homme de fidélité, c’est-à-dire attaché aux idéaux de sa jeunesse» écrit Jacques RABEMANANJARA. «Partout où il est appelé, il se comporte comme un homme, comme un africain intègre» écrit Madeira KEITA, un condisciple de Louis Le Grand et originaire de la Guinée. Inspiré du mouvement du surréalisme et de Paul VALERY et militant des jeunesses socialistes et radicales, «Guy a toujours été poète. Il a fait connaître contre mauvaise fortune bon cœur en s’asseyant sur le jeu d’un monde froid et réaliste qui ne connaissait sous le soleil des tropiques que les jeux du pouvoir sous toutes les formes» dit Paul-Marc HENRY, ambassadeur de France.

Guy TIROLIEN a été administrateur colonial. Quel paradoxe pour un colonisé de faire carrière dans l’administration colonial ! «A l’époque, c’était tout à fait naturel. Parce que l’Antillais, en particulier, le Guadeloupéen, se sentait colonisé, certes, mais pas de façon frustrante. On se croyait Français d’ailleurs» dit-il. Cependant, il nuance son propos : «Moi, personnellement, je me croyais Français, mais Noir». Guy TIROLIEN abordait l’Afrique avec une grande liberté d’esprit et une grande curiosité. Il avait déjà connu pas mal d’Africains à Paris : «J’ai vécu en étroite symbiose intellectuelle avec les milieux intellectuels à Paris» dit-il. Il n’avait pas de préjugés comme certains Antillais qui étaient affectés en Afrique «le milieu africain, je le fréquentais d’emblée, ce qui m’a épargné une longue période d’ignorance. Parce que, à l’époque, les Antillais qui étaient affectés en Afrique vivaient entre eux» dit-il. «Personnellement, je me suis toujours senti à l’aise en Afrique. Je dirai même, j’y ai vécu toute ma vie d’adulte» précise t-il. Guy TIROLIEN avait appris le Haoussa et le Peul. «J’ai vécu à mes débuts avec des femmes africaines qui m’ont beaucoup appris sur le plan des langues et des mœurs. Mes collaborateurs fonctionnaires africains également ne me parlaient pratiquement pas en français» écrit-il.

Guy TIROLIEN se définit comme un homme de culture «je me suis toujours intéressé aux problèmes culturels, et surtout, je me suis efforcé de me tenir à jour sur ce qu’on peut appeler les activités culturelles. J’aime les livres, j’adore les livres, j’aime aussi le prestige qui peut s’attacher à certain degré d’érudition» dit-il. Guy TIROLIEN aurait pu faire carrière dans l’administration coloniale, mais il estime qu’il s’est marginalisé. Il avait un centre d’intérêts différent de ceux d’un fonctionnaire normal. Son poème «Ghetto» indique bien son engagement : (extraits)

Pourquoi m'enfermerai-je dans cette image de moi qu'ils voudraient pétrifier ?
Pitié je dis pitié !

J'étouffe dans le ghetto de l'exotisme

Non je ne suis pas cette idole d'ébène humant l'encens profane qu'on brûle dans les musées de l'exotisme

Je ne suis pas ce cannibale de foire roulant des prunelles d'ivoire pour le frisson des gosses

Si je pousse le cri qui me brûle la gorge c'est que mon ventre bout de la faim de mes frères

Et si parfois je hurle ma souffrance c'est que j'ai l'orteil pris sous la botte des autres

Son recueil de poèmes le plus connu est «Balles d’Or» est dédié Hégésippe Jean LEGITIMUS ((1898-1944), un de son père, un franc-maçon, maire de Pointe-à-Pitre, premier député noir de la IIIème République, un socialiste très engagé qui avait crée le Parti socialiste Guadeloupéen, dans la mouvance de Jules GUESDE. H. LEGITIMUS prônait la libération de la race noire et l’affirmation de la dignité noire. Il avait été un grand syndicaliste. Dans sa poésie, Guy TIROLIEN déclare avoir été fortement influencé par le siècle des Lumières «il n’est pas une phase du Siècle des Lumières qui ne m’ait frappé, qui ne m’ait touché, qui n’ait fait sonner ma sensibilité poétique, parce que c’est un chef-d’oeuvre à mes yeux, la manière dont l’écrivain maîtrise à la fois, et le foisonnement baroque, et la rigueur classique» écrit-il. C’est un grand admirateur de Saint-John PERSE et de BEAUDELAIRE.

Guy TIROLIEN a aussi écrit «Feuilles vivantes au matin», un ouvrage d’une qualité rare, secrète mais manifeste. Ce recueil comprend comme des sortes d’encarts, huit poèmes. «J’ai toujours eu un faible pour la littérature d’expression rapide : contes, petits poèmes, petites nouvelles très courtes» dit-il. TIROLIEN a lu presque tous les grands nouvellistes : Guy de MAUPASSANT, Anton TCHEKOV, Mark TWAIN. Il a rendu un vibrant hommage à l’Afrique, à travers le poème sensuel : «Afrique, mon beau mythe» :

Afrique mon beau rêve ma négresse farouche

Ton sexe doux-crépu ton goût d’amende fraîche

L’eau vive de ton rire (et c’est y fleurir mon verbe anémié) je te cherche partout sous la rêche toison de nos sœurs aux yeux verts.

Il faut rendre grâce à l’excellent travail de mémoire et de conscientisation que fait l’association des étudiants africains de la Sorbonne (ADEAS). En effet, c’est dans cet amphithéâtre de DESCARTES qu’en 1956 Alioune DIOP avait organisé le 1er Congrés des écrivains et artistes noirs. ADEAS a renoué avec ce bouillonnement intellectuel à la Sorbonne et mériterait d’être soutenu, plus énergiquement, par les mécènes et nombreux intellectuels africains vivant à Paris. Face à une jeunesse de la Diaspora déboussolé, ADEAS fait revivre ce grand message de James BALDWIN : «Sache d'où tu viens. Si tu sais d'où tu viens, il n'y a pas de limite à tu peux aller».

Prière d’un petit nègre (extrait de Balles d’Or)

Seigneur, je suis très fatigué
Je suis né fatigué.
Et j’ai beaucoup marché depuis le chant du coq
Et le morne est bien haut qui mène à leur école.
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus !
Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches
Quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois
Où glissent les esprits que l’aube vient chasser.
Je veux aller pieds nus par les rouges sentiers
Que cuisent les flammes de midi,
Je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers,
Je veux me réveiller
Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs
Et que l’Usine
Sur l’océan des cannes
Comme un bateau ancrée
Vomit dans la campagne son équipage nègre...
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus.
Ils racontent qu’il faut qu’un petit nègre y aille
Pour qu’il devienne pareil
Aux messieurs de la ville
Aux messieurs comme il faut.
Mais moi je ne veux pas
Devenir comme ils disent,
Un monsieur de la ville,
Un monsieur comme il faut.
Je préfère flâner le long des sucreries
Où sont les sacs repus
Que gonfle un sucre brun autant que ma peau brune.
Je préfère, vers l’heure où la lune amoureuse
Parle bas à l’oreille des cocotiers penchés,
Écouter ce que dit dans la nuit.
La voix cassée d’un vieux qui raconte en fumant
Les histoires de Zamba et de compère Lapin,
Et bien d’autres choses encore
Qui ne sont pas dans les livres.
Les nègres, vous le savez, n’ont que trop travaillé.
Pourquoi faut-il, de plus, apprendre dans des livres
Qui nous parlent de choses qui ne sont pas d’ici ?
Et puis elle est vraiment trop triste, leur école,
Triste comme
Ces messieurs de la ville,
Ces messieurs comme il faut
Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune,
Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds,
Qui ne savent plus conter les contes aux veillées.
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école !

Retraité en 1976, Guy TIROLIEN rentre vivre en Guadeloupe. Il meurt le 3 août 1988 à Marie-Galante.

Bibliographie sélective

1– Contributions de Guy Tirolien

TIROLIEN (Guy), Balles d’Or, Paris, Présence Africaine, 1961, 93 pages ;

TIROLIEN (Guy), Feuilles vivantes au matin, Paris, Présence Africaine, 1977, 175 pages.

2 – Critiques de Guy Tirolien

ALTANTE-LIMA (Willy), Guy Tirolien, l’homme et l’œuvre, Paris, Présence Africaine, 1991, 318 pages ;

TIROLIEN (Guy) TETU (Michel), Guy Tirolien : de Marie-Galante à une poésie afro-antillaise, éditions Caribéennes, GEREF, université de Laval, 1990, 200 pages.

Paris, le 10 juin 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Guy TIROLIEN (1917-1988), un poète de la négritude», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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