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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE) Bnf Gallica
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18 mai 2017 4 18 /05 /mai /2017 15:56

En France, peu de gens connaissent, ou ont lu, Cheikh Anta DIOP. Il faut se réjouir que le 17 mai 2017, se tenait à l’Ecole normale supérieure, de 18 h 30 à 21 heures, une rencontre sur Cheikh Anta DIOP, un éminent égyptologue sénégalais dont l’épaisseur, la profondeur et le caractère révolutionnaire de la pensée ont secoué l’establishment. L’Ecole normale supérieure située en plein cœur du Quartier Latin, non loin du Panthéon, et initialement fondée par un décret du 30 octobre 1794, est destinée «à recevoir de toutes les parties de la République des citoyens déjà instruits dans les sciences utiles pour apprendre, sous les professeurs les plus habiles dans les genres, l’art d’enseigner». Ce noble «cloître intellectuel», suivant l’expression de Romain ROLLAND cultive «le don magnifique fait à des jeunes gens choisis l’enseignement démocratique». Contrairement à ce qui a été dit à cette rencontre de l’école normale, où étaient présents ses deux fils vivant en France, Cheikh Anta n’était pas seulement qu’un militant de la cause africaine et de sa culture, c’était avant tout, un scientifique rigoureux et exigeant. Homme intègre et refusant toute compromission, Cheikh Anta a mené «un combat radical pour la réhabilitation et la promotion des valeurs culturelles constituant l’identité nègre» écrit Michel NDOH. Dans un contexte de marginalisation accélérée du continent noir, ses travaux, qui marquèrent le retour de la conscience historique de l’Afrique, appellent à la permanence du combat contre les racismes sous toutes leurs formes. «L’Afrique a produit, depuis plus d’un siècle, un nombre significatif et une variété remarquable de talentueux historiens professionnels et philosophes de l’histoire. Mais aucun, assurément, n’a connu de son vivant, ni après sa mort, la notoriété de Cheikh Anta DIOP» écrit Elikia M’BOKOLO. De son vivant, Cheikh Anta, sans avoir eu une carrière universitaire normale, a connu une «canonisation populaire» rajoute le professeur M’BOKOLO.

 

Cheikh Anta DIOP, un savant faisant la fierté du Sénégal, de l’Afrique et du monde entier, est né le 29 décembre 1923, à Caytou, dans la région de Diourbel, près de Bambey, dans le Baol, au Sénégal. Son père, Massamba DIOP est décédé peu de temps après sa naissance. Sa mère, Magatte DIOP, vivra jusqu'en 1984. Après l’école coranique entre 1927 et 1937, Cheikh Anta fréquente l’école française, et poursuit ses études secondaires 1938 à 1945 entre Dakar et Saint-Louis. Il séjournera en France entre 1946 et 1960, où il y rencontre Louise-Marie MAES qui lui donnera 4 enfants. En 1946, il s’inscrit en mathématiques supérieures en vue de devenir ingénieur en aéronautique ; il aura, à la Sorbonne, en philosophie Gaston BACHELARD comme professeur. Il entame des études linguistiques sur le Ouolof et le Sérère et rencontre Jean-Paul LHOTE, Félix HOUPHOUET-BOIGNY, dirigeant du RDA, Frédéric JOLIOT-CURIE, Cheikh FALL et Amadou Maktar M’BOW. En 1949, il s’inscrira en thèse de Lettres sur «l’avenir culturel de la pensée africaine». Il entame en 1951, une thèse secondaire en Lettres sous la direction de Marcel GRIAULE. En 1954, devant le refus des autorités universitaires de former un jury sur sa thèse «Nations Nègres et culture», il s’inscrira en 1956 à une thèse d’Etat sur les «domaines du matriarcat et patriarcat dans l’Antiquité». Il soutiendra le 9 juin 1960, sa thèse d’Etat en Lettres «L’Afrique noire précoloniale et l’unité culturelle de l’Afrique noire». Le 1er octobre 1960, Cheikh Anta est nommé assistant à l'Université de Dakar pour travailler à l'Institut Français d'Afrique Noire (IFAN). Il ne lui est confié aucun enseignement en sciences humaines. Cheikh Anta meurt le 7 février 1986, à son domicile à Fann, Dakar.

 

Cheikh Anta remarquera que tous les pays ont une Histoire. Le monde colonial dans lequel il vit et notamment sous l’Occupation, une période remplie de préjugés sur les Noir : l’infériorité de la race noire, le paralogisme de la mentalité primitive, l’exclusion du monde africain noir de l’histoire universelle. Dans une lettre du 7 août 1941, Cheikh Anta note, à propos d’un de ses professeurs au Lycée Van Vollen Hoven : «M. Boyaud est un singulier professeur, dont j’ai eu l’occasion, dès ses débuts au lycée, de signaler l’attitude hostile à notre race aux autorités. Ses théories sur la race, qui font de lui un disciple de Gobineau, sont des plus pernicieuses et font que le fossé se creuse chaque jour davantage entre le Blanc et le Noir». L’Europe et la Grèce, par exemple, il fut surpris de retrouver les images de son territoire à travers l’Egypte Antique. Cheikh Anta vient en France terminer sa formation scientifique dans les sciences exactes, dans le contexte des années 50, le milieu des étudiants africains faisait une consigne : «être le meilleur de sa discipline ». En vérité, Cheikh Anta ne s’approcha de l’égyptologie, au début, que pour satisfaire une curiosité datant de son enfance ; mais elle ne le quitta plus, car une sorte de puzzle se mit à lui expliquer les fondements de sa culture. Il y trouva les échos de ses gestes millénaires, et en même temps commença le déchirement.

 

François RABELAIS disait : «L’Afrique apporte quelque chose rare». Et la contribution de Cheikh Anta est quelque chose d’unique et d’exceptionnel dans le monde intellectuel. Son ouvrage, «Nations nègres et culture» publié en 1954, sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel tranquille de ce monde colonial à l’agonie. En effet, Cheikh Anta y fait la démonstration que la civilisation de l’Egypte ancienne était négro-africaine, justifiant les objectifs de sa recherche en ces termes : «L’explication de l’origine d’une civilisation africaine n’est logique et acceptable, n’est sérieuse, objective et scientifique, que si l’on aboutit, par un biais quelconque, à ce Blanc mythique dont on ne se soucie point de justifier l’arrivée et l’installation dans ces régions. On comprend aisément comment les savants devaient être conduits au bout de leur raisonnement, de leurs déductions logiques et dialectiques, à la notion de »Blancs à peau noire« , très répandue dans les milieux des spécialistes de l’Europe. De tels systèmes sont évidemment sans lendemain, en ce sens qu’ils manquent totalement de base réelle. Ils ne s’expliquent que par la passion qui ronge leurs auteurs, laquelle transparaît sous les apparences d’objectivité et de sérénité». En définitive, Cheikh Anta a fait la lumière sur le rôle civilisateur des Africains dans l'histoire. Car, montrer que le continent noir est le berceau de l'humanité et que l'Egypte nègre est celle qui a inventé les sciences et les techniques, les mathématiques et la philosophie, l'écriture et la religion, c'est rétablir la vérité trop longtemps masquée par le «mythe du Nègre». Pour Cheikh Anta, «le miracle grec» à proprement parler n'existe pas. Par conséquent, pour les intellectuels occidentaux cette idée subversive est inacceptable. L'égyptologue indigène est un hérétique du savoir institué. S'il rend à l'homme noir sa mémoire, Cheikh Anta annonce la fin des certitudes et ouvre des voies nouvelles à la recherche sur l'Afrique, au-delà des apports de l'Africanisme. Par conséquent, Cheikh Anta représente «l’honneur de penser» en référence au titre d’un ouvrage de Jean-Marc ELA. «Ce que l’Occident appelle l’universalité de la science, de l’histoire ou de la philosophie n’indique souvent que le sens de propre confort de vivre et de dominer» écrit Cheikh Anta.

 

Lors de la publication de «Nations Nègres et culture», l’ouvrage semble si révolutionnaire que très peu d’intellectuels africains osent y adhérer. Seul Aimé CESAIRE s’enthousiasme, dans le «Discours sur le colonialisme», évoquant «le livre le plus audacieux qu’un nègre ait jamais écrit». Pendant 30 ans, Cheikh Anta fut mis au banc des scientifiques, il fut malséant de citer son nom : «les Pharaons étaient des Noirs». En effet, en pleine période coloniale, on sortait à peine du doute que le Noir était un Homme. En ce temps-là l’idée de l’indépendance ne germait que dans certaines têtes africaines, et voila que Cheikh Anta, démontra, les preuves à l’appui, suivant les canons scientifiques de l’école française d’égyptologie, archéologie et anthropologie, que l’Egypte Antique est fait des Africains d’aujourd’hui. Victime d’un conformisme intellectuel et d’une soumission aux idées dominantes, le travail audacieux de Cheikh Anta fut rangé aux oubliettes. Cheikh a eu donc à affronter l’establishment : «La résistance de ceux-ci tenait et tient encore des a priori de caractère plus idéologique que scientifique. Car non seulement on ne veut pas discuter les thèses de Cheikh Anta, mais on ne veut même pas les entendre, au nom d’une irrecevabilité qui n’est pas du tout démontrée» dit Elikia M’BOKOLO. Sa thèse, «Nations nègres et culture» a été refusée à la Sorbonne sous ce motif fallacieux : «Nous voulons vous donner le titre de docteur, mais avec une autre thèse» dit d’emblée le jury de la Sorbonne. On entend encore les sceptiques dire : «Nous reconnaissons à l’Afrique noire une histoire et des civilisations. Mais n’y mêlez surtout pas l’Egypte ancienne, qui n’appartient pas à l’Afrique». Cette thèse refusée est, cependant, devenue un best-seller. En effet, Alioune DIOP, le fondateur de Présence Africaine (voir mon post sur cet exceptionnel homme de culture), a eu le courage de publier les ouvrages de Cheikh Anta. Et de nombreux travaux universitaires sont venus conforter le point de vue de Cheikh Anta.

 

Dans son ouvrage «Civilisation ou barbarie», Cheikh Anta affirme l’identité nègre à savoir : «le retour à l'Egypte dans tous les domaines est la condition nécessaire pour réconcilier les civilisations africaines avec l'histoire, pour pouvoir bâtir un corps de sciences humaines modernes, pour rénover la culture africaine. Loin d'être une délectation sur le passé, un regard vers l'Egypte antique est la meilleure façon de concevoir et bâtir notre futur culturel. L'Egypte jouera, dans la culture africaine repensée et rénovée, le même rôle que les antiquités gréco-latines dans la culture occidentale».

 

Cependant la rencontre du Caire du 28 janvier au 3 février 1974, dans le cadre de la rédaction de l’histoire de l’Afrique par l’UNESCO, a sonné comme un nouveau coup de tonnerre. Peut-on classer l’Egypte pharaonique dans l’histoire africaine ?

 

Nous sommes en présence de trois théories qui s’affrontent :

 

- Pour les chercheurs occidentaux, les Pharaons seraient des Blancs originaires d’Europe qui ont bronzé et se sont métissés au contact avec les Africains qu’ils ont civilisés ;

 

- Pour les Orientalistes, les Pharaons viendraient d’Orient pour créer cette civilisation ;

 

- Pour Cheikh Anta DIOP et Théophile OBENGA la civilisation pharaonique est noire et serait venue d’Afrique. Cheikh Anta ne s’est limité à démontrer qu’ils avaient la peau noire, il a démontré qu’il parlait les langues africaines et avaient les coutumes et traditions africaines. C’est cette thèse scientifique qui a triomphé devant 25 spécialistes, 5 observateurs et 2 représentants de l’UNESCO.

 

 

 

Cheikh Anta DIOP a administré les preuves de «l’unité culturelle de l’Afrique Noire». Pour lui, cette unité culturelle est restée vivace sous des apparences trompeuses d’hétérogénéité. «Seule une véritable connaissance du passé peut entretenir dans la conscience le sentiment d’une continuité historique, indispensable à la consolidation d’un Etat multinational» écrit Cheikh Anta. Le continent noir est dominé par le matriarcat. Les gens sont pauvres, mais personne ne sent seul, c’est la xénophilie, et la misère maternelle et morale sont inconnues en raison de cet amour maternel.

 

Cheikh Anta était un opposant radical. Aussi, le président SENGHOR qui reconnaissait ses qualités de scientifique, mais redoutait sa concurrence politique. Aussi, Cheikh Anta n’a pas eu de carrière universitaire normale et son parti a été interdit jusqu’en 1981. L’université de Dakar, fondée en 1956, portera son nom, après sa disparition.

 

Cheikh Anta était pluridisciplinaire ; il a été physicien, historien, anthropologue, linguiste, sociologue, philosophe, homme politique, panafricaniste.

 

Cheikh Anta est un militant de la cause du panafricaine. En effet, en considérant que l’Egypte est la référence historique et culturelle de l’histoire générale de l’humanité, ce qui signifie que le fond culturel, riche d’atouts divers, peut fournir le fondement d’un nouveau départ basé sur une intégration régionale véritable. A partir des données matérielles des éléments de la culture ancienne donc, il faut appréhender les fondements de l’unité des peuples constitutifs de cet espace géographique. La conséquence de cette réflexion est celle-ci : l’unité de l’Afrique ne se réalisera pas uniquement par des Unions douanières à caractère politique, mais également par des projets culturels fédérateurs, fondés sur les valeurs africaines, sur les objets et lieux de mémoires des peuples africains, traducteurs de leur originalité, de leur identité, et de la solidarité entre les peuples et les nations.

 

Pour Cheikh Anta, il n’y aura pas de développement de l’Afrique, sans une valorisation des langues nationales.

 

L’origine des Peul est restée mystérieuse. Certains, et à tort, avaient pensé que les Peul avec des origines blanches, arabes ou sémites, seraient venus civiliser les Noirs. Maurice DELAFOSSE (voir mon post) pensait que les Peul étaient des Judéo-Syriens. Pour Cheikh Anta DIOP, il ne fait pas de doute que les Peul ont des origines égyptiennes. En effet, selon lui, les noms totémiques «BA» et «KA» ainsi que leur matriarcat indiquent qu’ils sont authentiquement d’origine égyptienne.

 

Pour la Diaspora, et au moment où montent certaines idées d’intolérance, Cheikh Anta est devenue une boussole à suivre.

 

Bibliographie sélective

 

1 – Contributions de Cheikh Anta DIOP

 

DIOP (Cheikh Anta), Civilisation ou barbarie : anthropologie sans complaisance, Paris, 1981, Présence Africaine, 526 pages ;

 

DIOP (Cheikh Anta), L’Afrique noire pré-coloniale, Paris, Présence Afrique, 1960, 213 pages ;

DIOP (Cheikh Anta), L’unité culturelle de l’Afrique Noire : domaines du patriarcat ou du matriarcat dans l’Antiquité classique, Paris, Présence Africaine, 2ème édition, 1959, 219 pages ;

 

DIOP (Cheikh Anta), Nation nègres et culture, de l’Antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui, Paris, Présence Africaine, 1979, 3ème édition, tome 1, 335 pages et tome 2, 572 pages.

 

2 – Critiques de Cheikh Anta DIOP

 

DIAGNE (Pathé), Cheikh Diop et l’Afrique dans l’histoire du monde, Paris, L’Harmattan, 1997, 170 pages ;

 

ELA (Jean-Marc), Cheikh Anta Diop ou l’honneur de penser , Paris, L’Harmattan, Classiques pour demain, 1989, 141 pages ;

 

FAUVELLE-AYMAR (François-Xavier), L’Afrique de Cheikh Anta Diop : histoire et idéologie, préface d’Elikia M’Bokolo, Paris, Karthala, 1996, 237 pages ;

 

FONKUE (Jean), Cheikh Anta au carrefour des historiographies, Paris, L’Harmattan, 2004, 86 pages ;

 

KANA (Clestine Colette Fouellefak), «Cheikh Anta Diop, le panafricaniste : un repère pour l’Afrique et sa jeunesse ?», Ethiopiques, 2011, 2ème semestre, n°87 ;

 

KOTCHY (Barthélémy), «Cheikh Anta Diop, fondateur de la théorie des cultures africaines» Ethiopiques, 1987, 2ème trimestre, n°44-45, vol IV 1-2 ;

 

NDOH (Michel), Le combat de Cheikh Anta Diop, suivi de Diop (Cheikh Anta), préface de Lilyan Kesteloot, Paris, Alfabarre, collection Les fourmis rouges dans nos sommeils, 2011, 154 pages ;

 

SAMB (Djibril), Cheikh Anta Diop, Paris, NEA, 1992, 142 pages.

Paris, le 17 mai 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

Cheikh Anta DIOP, un égyptologue (1923-1986).

Cheikh Anta DIOP, un égyptologue (1923-1986).

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Published by Le blog de BA Amadou - dans Littérature
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