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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE) Bnf Gallica
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  • : Ce blog personnel de M. Amadou Bal BA est destiné à l'échange en politique, littérature, histoire, faits de société et le bien-vivre ensemble. Google News BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE ISSN 2555-3003 BNF GALLICA
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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 21:39

«Kourouma a renouvelé la langue de la littérature africaine en y introduisant des tournures, des syntaxes propres à sa langue maternelle. C'est merveilleux ce qu'il a su faire avec le langage académique que la France coloniale avait légué aux Africains. Je sors des livres de Kourouma complètement agrandi, tourneboulé, réjoui. Et il me semble que cette subversion linguistique était possible parce qu'étant mathématicien, Kourouma n'avait pas la même relation avec le français que les Africains plus littéraires» écrit Erik ORSENNA de l’Académie française. Qu'il s'agisse de l'échec des élites politiques, de la question de l'identité d'un continent tiraillé entre tradition et modernité, de la place de la femme dans des sociétés en mutation ou encore de la cruauté de régimes prêts à enrôler leurs propres enfants dans de sanglantes guerres fratricides, toutes ces œuvres d’Ahmadou KOUROUMA témoignent du génie lucide d'un auteur dont l'imaginaire puissant n'a cessé d'explorer et d'interroger les méandres de l'histoire tout en dénonçant les travers, les mensonges et les faux-semblants. En effet, l’œuvre d’Ahmadou KOUROUMA, en griot homme de lettres, témoigne d’une connaissance profonde de la culture traditionnelle africaine, mais aussi d’une grande maîtrise de la littérature occidentale (Céline, Kafka, Beckett) à laquelle il a emprunté quelques-unes de ses expressions écrites novatrices. «Tel un hippopotame émergeant brusquement de son marigot, un auteur encore inconnu la veille se permettait de troubler l’ordonnance classique et aseptisée du champ littéraire africain en pratiquant une double subversion, celle du discours et celle de l’écrit» écrit Jacques CHEVRIER à propos d’Ahmadou KOUROUMA dont la contribution littéraire est largement étudiée sous l'angle linguistique ou sous celui des dictatures africaines. Auteur goûteux, avec truculence et bonhomie KOUROUMA a été influencé par Céline qui avait une méthode de créer le français parlé : «Je voulais écrire la langue Malinké parlée ; Céline m’a servi de modèle» dit KOUROUMA. Il ne s’est pas contenté de paraphraser la réalité, il l’a «recrée», suivant Abdourrahman WABERI. L’œuvre d’Ahmadou KOUROUMA attire l’attention par ses qualités esthétiques, avant-gardistes et révolutionnaires. Les romans de KOUROUMA sont, dans une certaine mesure, révolutionnaires ; un roman révolutionnaire n’est pas seulement un ouvrage à contenu révolutionnaire, mais c’est aussi un livre qui parvient à révolutionner le roman. En maître de la parole, KOUROUMA a innové «Je n’avais pas le respect du français qu’ont ceux qui ont une formation classique. Ce qui m’a conduit à rechercher la structure du langage malinké, à reproduire sa dimension orale, à tenter d’épouser la démarche de la pensée malinké dans sa manière d’appréhender le vécu», écrit l’auteur. Finalement, KOUROUMA a planté une case africaine dans la langue française. Il considère que le français est une langue étrangère, «un butin de guerre» suivant une expression de Kateb Yacine, qu’il a retourné contre le colonisateur. Ahmadou KOURAMA, maître de l’écriture, suscitant l’admiration et le respect, a été primé plusieurs pour la qualité et l’originalité de son travail artistique. Ainsi, il a été récompensé du Prix de l’Académie française pour «Les Soleils des indépendances», et le prix du Livre Inter en 1999 pour «En attendant le vote des bêtes sauvages» et le prix Renaudot 2000 pour «Allah n’est pas obligé». Enfin, le Grand Prix Jean GIONO, pour l’ensemble de son œuvre, lui a été décerné en 2000.

 

Ahmadou KOUROUMA est en rupture avec la génération précédente d’écrivains africains engagés, avec un projet politique, comme Mongo BETI, Ferdinand OYONO ou un SEMBENE Ousmane qui pensent en révolutionnaires et en idéologues de l'univers africain. La démarche littéraire de KOUROUMA est moins manichéenne. KOUROUMA plante une tente dans le paysage littéraire, et constate un désenchantement après les indépendances africaines. Un regard critique se porte sur les nouvelles sociétés africaines et leurs fonctionnements, leurs injustices et leurs échecs. En effet, les indépendances africaines n’étaient, en fait, qu’une vaste escroquerie, une imposture qu’il fallait dénoncer. Pour KOUROUMA, on ne peut restaurer le monde d’antan. On n’efface pas le passé, on le dépasse ; c’est la vérité qui libère. KOUROUMA ne formule pas une thèse politique ; il a mis en place une littérature du désenchantement. Il est animé d’un doute et aucune vérité ne triomphe totalement de son raisonnement. KOUROUMA n’est pas un auteur engagé au sens politique. Il écrit pour lui pour dire des vérités et n’entend pas entrer dans les clans. Par conséquent, KOUROUMA n’a pas de modèle. Il est son propre modèle. Il entend raconter une histoire africaine à partir du discours africain ; ce qui l’intéresse, c’est le présent et l’avenir et non le passé. Il a refusé d’enfermer la littérature dans le ghetto de l’engagement. La liberté de l’écrivain, c’est aussi refuser de s’engager, c’est cela aussi une forme de subversion. C'est ce qui explique sans doute que les personnages que KOUROUMA met en scène dans ses romans ne sont pas des victimes, mais plutôt des rusés qui tentent de s’en sortir. C’est ainsi que Ahmadou KOUROUMA, en éveilleur de conscience, historien et témoin donc de cette époque qu’il trouve l'aide ou sévissent l'imposture, l'hypocrisie et le mensonge qu'il fustige avec humour féroce dans son œuvre.

 

«Ahmadou Kourouma était un écrivain que j’admirais infiniment parce qu’il avait su incarner, plus que raconter, toutes les déchirures de l’histoire africaine, depuis la colonisation jusqu'à aujourd'hui, en passant par les turbulences qui ont suivi les indépendances. Un peu comme Garcia Marquez ou Asturias, il était devenu la voix de son peuple, la voix de tout un continent» écrit Erik ORSENNA. Inspirateur d’une nouvelle génération des écrivains africains, de Kossi EFOUI à Fatou DIOME, de Abdourrahman WABERI à Alain MABANCKOU, il a clos un «siècle désespéré». A mi-chemin entre roman et pamphlet politique, KOUROUMA a ouvert une nouvelle page, en émancipant l’Afrique des questionnements de l’héritage colonial et postcolonial. À la différence de ses devanciers, c'est-à-dire des romanciers anticoloniaux africains de la première génération, Ahmadou KOUROUMA donne à sa contribution littéraire, sur la question coloniale, une valeur historique, voire objective et scientifique. Pour ce faire, il mêle l’histoire objective à la fiction vraisemblable. Contrairement à ses prédécesseurs qui se sont tous employés à condamner la colonisation par le biais d’une méthode unilatérale, Ahmadou KOUROUMA, qui appartient à la période postcoloniale, utilise une méthode distanciée et satirique apparentée au débat, qui lui permet à la fois d’exposer et de tenir compte du point de vue adverse, mais aussi et surtout de le ridiculiser en en présentant la fausseté et le mensonge. Cette méthode, c’est l’ironie. L’auteur s’en sert pour railler la mission civilisatrice de la colonisation en la faisant équivaloir à des faits qui lui sont entièrement contraires et qui révèlent ce qu’il considère comme étant les véritables réalités coloniales. Cependant, l’ensemble de la contribution littéraire d’Ahmadou KOUROUMA s’appuie sur des éléments historiques précis. Il est fasciné pour l’Histoire et les faits politiques. Il entend faire œuvre littéraire, avec une dose de démesure, de picaresque ou de loufoque. Les valeurs culturelles s’inversent et le comique côtoie la tragédie. C’est une œuvre magistrale et déconcertante ; KOUROUMA n’est jamais là où on l’attend, mais il n’est pas davantage où on voudrait qu’il soit. Ahmadou KOUROUMA est un écrivain, mais il nuance ce statut «Je ne suis pas engagé. J’écris des choses qui sont vraies. Je n’écris pas pour soutenir une théorie, une idéologique politique, une révolution, etc. J’écris des vérités, comme je les ressens, sans prendre parti. J’écris les choses comme elles sont. Comme Le diseur de vérité, je ne suis pas sûr d’être engagé» dit-il.

 

Avec son art de dire et d’écrire, en conteur KOUROUMA révolutionne la langue française «l’habille d’un boubou», suivant une expression de Jacques CHEVRIER. En effet, l’écriture de KOUROUMA est truffée de proverbes africains tirés de son milieu malinké avec sa tradition orale. «Le proverbe est le cheval de la parole ; quand la parole se perd, c’est grâce au proverbe qu’on la retrouve» écrit Ahmadou KOUROUMA. L’auteur puise dans le fond culturel de son pays pour enrichir la langue française : «Je n’avais pas le respect du français, comme ceux qui ont eu une formation classique. (…) Ce qui m’a conduit à rechercher dans la structure du langage malinké, à reproduire sa dimension orale». La littéraire initiée par Ahmadou KOUROUMA a été considérée comme un hommage au «goût du palabre et au plaisir de conter», suivant Denise BRAHIMI-CHAPUIS et Gabriel BELLOC. Dans les sociétés africaines, les conteurs traditionnels ont coutume de commencer leurs contes avec des proverbes ou des devinettes. Si les contes et les narrations pendant les veillées autour du feu sont toujours épicés de proverbes c’est qu’ils permettent généralement de mettre en exergue les richesses culturelles africaines. Ainsi, Ahmadou KOUROUMA, tout comme un conteur traditionnel africain, «en guerrier, griot» suivant le titre d’un ouvrage de Madeleine BORGOMANO, ne cesse d’épicer ses romans avec des proverbes ou dictions africains qui permettent au lecteur de découvrir et d’apprécier la beauté ainsi que les riches et diverses images que véhicule la langue malinké, la langue maternelle. Dans sa thèse de 2011, «le discours proverbial chez Ahmadou Kourouma» Claude TANKWA ZESSEU a recensé ces joyaux de l’art de discourir en Afrique : «Excité comme un grillon affolé» ; «Impoli à flairer comme un bouc les fesses de sa maman» ; «L’esclave appartient à son maître ; mais le maître des rêves de l’esclave est l’esclave» ; «L’hyène a beau être édentée, sa bouche ne sera jamais un chemin de passage pour le cabri» ; «Si grand que soit le pays où règne la discorde, sa ruine est l’affaire d’un jour» ; «Les petites causeries entre la panthère et l’hyène honorent la seconde mais rabaissent la première» ; «L’hyène dit que si elle est en permanence en éveil c’est parce qu’elle sait qu’elle a très peu d’amis sincères sur cette terre» ; «Dans le monde, les lots des femmes ont trois noms qui ont la même signification : résignation, silence, soumission» ; «En vérité, les hautes herbes peuvent cacher la pintade, mais elles ne parviennent pas à étouffer ses cris» ; «Un enfant n’abandonne pas la case de sa maman à cause des odeurs d’un pet» ; «Un pet sorti des fesses ne se rattrape jamais» ; «Le chien n’abandonne jamais sa façon éhontée de s’asseoir» ; «On suit l’éléphant dans la brousse pour ne pas être mouillé par la rosée», etc.

 

Ahmadou KOUROUMA est né le 24 novembre 1927, en Côte-d'Ivoire. L’état civil lui attribue comme lieu de naissance Boundiali. «C’est à Boundiali qu’il y avait un état civil. Sinon, c’est dans un autre petit village que je suis né», écrit-il. Ce petit village, c’est Togobala, dans le Nord-Est du pays, qui sera le nom du village d’origine de Fama, le héros de son roman, «Les soleils des indépendances». En dépit de la grande diversité ethnique et culturelle de la Côte-d’Ivoire, Ahmadou KOUROUMA proclame : «Je me définis comme un écrivain ivoirien. Sans hésitation. Je me sens Ivoirien. La littérature ivoirienne existe». Le nom «KOUROUMA» signifie guerrier et désigne la caste noble des Malinké. Son grand-père fut un des généraux de Samory TOURE, un résistant à la colonisation française. Séparé de sa famille à l’âge de 7 ans, le jeune Ahmadou est élevé par son oncle paternel Nankoro FONDIO, un infirmier et maître chasseur. Il évoque sa jeunesse à travers le personnage de Birahima : «Avant ça, j’étais un bilakoro au village de Togobala […] Je courais dans les rigoles, j’allais aux champs, je chassais les souris et les oiseaux dans la brousse. Un vrai enfant nègre noir africain broussard». Son père, Moriba, comme son oncle, étaient deus émérites chasseurs. Les récits de chasse sont présents dans sa littérature. Comme Voltaire, il est anticlérical et valorise le pouvoir animiste des chasseurs, et symbolisant ainsi le combat contre le fanatisme et l’irrationalité des croyances. Il ne reverra sa mère qu’à l’âge de 27 ans. Il faut des études primaires et secondaires en Côte-d’Ivoire, puis des études supérieures, de mathématiques à Bamako, au Mali. Pris dans un mouvement de contestation, il est renvoyé de son établissement. En effet, contrairement à la plupart des écrivains africains de son époque, dont le militantisme ne s’est révélé qu’à leur arrivée en France pour des études supérieures, Ahmadou KOUROUMA a fait preuve de son caractère militant précoce alors même qu’il était en Afrique : «En 1947 dit-il, quand nous rentrions à l’Ecole Technique Supérieure de Bamako, nous étions politiquement préparés pour les agitations qui secouaient l’A.O.F.» dit KOUROUMA.

 

Appelé dans l’armée coloniale comme tirailleur, il refuse de participer à une manœuvre de répression du parti, le Rassemblement démocratique Africain (RDA). A titre disciplinaire, il perd son galon de caporal et il est envoyé de 1950 à 1954, en Indochine.

 

Ahmadou KOUROUMA est venu à la littérature par un miracle, intuitif, il a su faire preuve d’une grande originalité, pour la défense de la liberté et de la culture africaine. En effet, son retour d’Indochine, mathématicien de formation, que rien ne destinait aux lettres, faute d’une bourse, il est accepté dans une école d’actuaire à Lyon et il exercera ce métier, jusqu’à sa retraite. KOUROUMA entre à l’Institut des actuaires de Lyon, où il obtient son diplôme en juin 1959 et un Certificat d’administration des entreprises délivré par l’Université de Lyon. A Lyon, il épouse Christiane, une Française qui lui donne 4 enfants. Il travaille deux ans à Paris, et puis rentre en Côte-d’Ivoire. «L’écriture est pour moi quelque chose d’inattendu. J’ai une formation mathématique et scientifique. A la fin de mes études d’actuaire et avant de rentrer en Côte d’Ivoire, j’ai voulu faire de la sociologie, lire des mémoires sur l’ethnologie africaine. Ces mémoires m’ont paru mal écrits, difficiles à lire. J’ai donc décidé de faire «de la sociologie» d’apprendre à écrire» dit KOUROUMA.

 

En juillet 1961, le jeune diplômé malinké retourne dans son pays. Nommé sous-directeur de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale de la Côte d’ivoire, Ahmadou KOUROUMA constate rapidement que la réalité de l’indépendance est loin des espoirs qui ont forgé son idéal d’étudiant anticolonialiste. En 1963, éclate un soi-disant complot, mais en fait ourdi par le régime de M. Félix HOUPHOUET-BOIGNY qui voyait partout des communistes. Il connaîtra la prison, perd son poste et reste 7 mois au chômage. De cette injustice naît le désir d’écrire son premier livre : «Je n’ai pas décidé d’écrire. La chose s’est imposée lorsqu’en 1963 Houphouët-Boigny a obligé un certain nombre d’intellectuels, dont j’étais, à avouer qu’ils préparaient un complot. J’ai voulu écrire pour témoigner. Il était impossible de le faire directement en écrivant un essai. Alors j’ai recouru à la fiction» dit KOUROUMA. Il précise le but de sa vocation littéraire tardive : «Écrire pour moi, c’est vider une colère, répondre à un défi».

 

«J'ai une faiblesse pour «Les Soleils des Indépendances», l’espoir brisé des indépendances et la folie des dictatures. Dans l’histoire de la littérature africaine, Les Soleils des Indépendances brillera longtemps avec une lumière sombre», écrit Erik ORSENNA. Les soleils des indépendances» est conçu comme une dénonciation des régimes arbitraires africains. Dans ce roman, KOUROUMA raconte l’histoire tragique de Fama DOUMBOUYA, prince Malinké, dépossédé et dépassé, qui est incapable de gérer avec succès les défis et les réalités sociopolitique de l’ère de l’indépendance. KOUROUMA évoque, sur un mode distancié, la déchéance de ce prince Malinké, aux origines nobles, progressivement, ruiné et dépossédé de toutes ses prérogatives. «Comme une nuée de sauterelles les indépendances tombèrent sur l’Afrique à la suite des soleils de la politique. Fama avait comme le petit rat de marigot creusé le trou pour le serpent avaleur de rats, ses efforts étaient devenus la cause de sa perte car comme la feuille avec laquelle on a fini de se torcher, les indépendances une fois acquises, Fama fut oublié et jeté aux mouches» dit KOUROUMA. Fama, avec toutes ses faiblesses et tous ses rêves, est un authentique héros tragique, dans la mesure même où toute une société riche de traditions, de rites et de rêves, meurt avec lui. En fait, le roman est comme encadré par la mort. Tout commence avec la mort de Koné Ibrahima dont l'ombre s'échappe aussitôt de la capitale pour retourner au «lointain pays malinké natal pour y faire éclater la funeste nouvelle des obsèques». À la fin, c'est Fama qui meurt, victime d'un caïman sacré. «Fama avait fini, était fini». Le héros est mort, le roman est terminé. Mais la mort elle-même n'est jamais qu'une étape, inscrite dans un cycle de vie. «Un Malinké était mort. Suivront les jours jusqu'au septième jour et les funérailles du septième jour, puis se succéderont les semaines et arrivera le quarantième jour et frapperont les funérailles du quarantième jour». Et la vie, chez les Malinkés, reprendra son cycle de mort et de vie : «Les morts ne disparaissent pas : on finit une vie pour en recommencer une autre, différente» écrit KOUROUMA.

 

«Les Soleils des indépendances» sont divisés en trois parties, chacune correspondant à la fois à un déplacement du héros et à une étape majeure dans le déroulement de l'intrigue. KOUROUMA décrit d’abord, la chute des valeurs intrinsèques. Dans la mesure où lui Fama, né dans l’or, est devenu un charognard sous les soleils. Par son retard, il se fait humilier par le griot, garant des traditions. C’est la manifestation des mutations causées par les indépendances. Salimata, femme de Fama, dont tout le drame, celui de la stérilité, semblait inscrit et prévisible depuis le jour de son excision. Salimata, frappée d’une malédiction, avait été violée, par un «génie» ; elle ne savait pas si en vérité ce fut le génie qui la viola, si ce n'était pas le féticheur Tiécoura qui l'avait violée dans sa plaie d'excisée. Ensuite, Fama doit se rendre à Togobala pour les funérailles de son cousin Koné Lacina. Celui la même qui a été préféré par le nouveau régime au détriment de lui Fama. Ainsi le patrimoine de Fama est piteux, car Togobala ne renferme que la misère, des débris et une population dupe ce qui agrandi son embarra. Le prince revient, mais le royaume n'est plus que l'ombre de sa gloire, ruiné par les indépendances. Et Fama, revendiquant son titre, sera bientôt suspect : on craint qu'il ne cherche à «tordre le cou aux indépendances, au parti unique et à tous les comités». Les rusés Malinkés ont bien imaginé un compromis commode : «Fama resterait le chef coutumier, Babou le président officiel».

 

Enfin en épousant Salimata et Mariam, les ennuis de Fama s’accroissent, car les deux femmes n’aiment pas se sentir. Salimata étant inféconde devient l’objet de moquerie de sa coépouse. Fama va croitre encore ses ennuis et sera mis en prison. Liberé par une grâce présidentielle Fama décide donc de retourner dans son Togobala natal où il se doit obliger de passer par la rivière et est mordu par un caïman sacré. Fama meurt honorifiquement suite à ses blessures. «La colonisation a banni et tué la guerre mais favorisé le négoce, les indépendances ont cassé le négoce et la guerre ne venait pas. Et l'espèce malinké, les tribus, la terre, la civilisation se meurent, percluses, sourdes et aveugles et stériles» écrit KOUROUMA.

En définitive, le roman «Les Soleils des indépendances» aborde la satire des mutations des termes tout aussi important tel que le rôle de la femme, le parti unique, la perte des valeurs traditionnelles. Fama, devenu la risée de tous, devient un mendiant, lui, «né dans l’or, le manger, l’honneur et les femmes (…). Qu’était-il devenu ? Un charognard», écrit. «C’était la première fois qu’on s’attaquait aux régimes issus des indépendances, qu’on exprimait la désillusion ressentie par les peuples africains» dit KOUROUMA. Le manuscrit du «Soleil des indépendances» est refusé par les éditeurs français. Apprenant, par hasard, l’existence d’un prix de la Francophonie à Québec, il réussit de faire publier son ouvrage en 1968, au Canada et qui reçoit le «Prix de la Francité». Le roman connaissant un vif succès, les éditions du Seuil en rachètent les droits d’auteur et le publie en 1970. KOUROUMA reçoit le Prix de l’Académie française.

 

Exilé depuis 1963, en France, puis en Algérie de 1964 à 1969, il entreprend de revenir en 1970 dans son pays la Côte-d’Ivoire. Sa pièce de théâtre, non éditée, «Tougangnantigui ou le diseur de vérité» est présentée à Abidjan. A la suite d’ennuis avec son gouvernement, Ahmadou KOUROUMA, est de nouveau contraint en exil, d’abord de 1974 à 1984 au Cameroun, puis au Togo de 1984 à 1994, avant de revenir en Côte-d’Ivoire.

 

En 1990, soit vingt ans après, KOUROUMA publie son deuxième roman «Monné, outrages et défis». «Monné» signifie en Malinké «outrage» à l’honneur. Le premier manuscrit étant perdu, KOUROUMA a dû réécrire cet ouvrage inspiré par un vieillard qu’il connaissait. Le thème est de la collaboration. C’est l’histoire de Djigui, un roi naïf, superstitieux et impuissant, dont les ancêtres, la religion et les forteresses de fortune n’empêchent pas les forces coloniales d’occuper son pays. En effet, Djigui, le roi de Soba, à l’avance inéluctable des troupes coloniales dans leur lutte contre le résistant Samory TOURE. A grand renfort de sacrifices, il demande aux mannes de ses ancêtres d’accorder la pérennité à sa dynastie. Mais devant le silence de ces derniers, il se tourne vers l’Islam. L’interprète avec ses traductions mensongères ajoute de la confusion à la confusion. Son griot s’étouffe en tentant une ultime louange, et il meurt foudroyé par une égorgette de la parole.

 

L’armée coloniale a réussi à soumettre plusieurs territoires d’Afrique occidentale. Elle se trouve à la porte d’un autre royaume économiquement prospère et jouissant d’une bonne structure étatique. Le roi Djigui tente de résister aux colons mais se trouve rapidement subjugué. Une fois la «pacification» du royaume effectuée, les dirigeants coloniaux annoncent les grands objectifs de la colonisation qu’ils entendent réaliser dans l’empire Mandingue dont le royaume de Soba fait partie : apporter le confort, le bonheur, la santé, en un mot la civilisation au peuple de Soba. Le roi Djigui, déjà soumis sur le plan militaire, trouve ces objectifs coloniaux très nobles et accepte la collaboration. Cependant, il se rend compte, plus tard, que le bonheur promis se révèle dans la pratique être une exploitation de son royaume au profit des colons. Le système colonial impose en effet aux habitants de Soba le travail forcé, l’abandon de la culture des produits vivriers au profit des cultures de rentes. Le système détruit aussi la dignité des habitants en leur inculquant «savamment le complexe d’infériorité». Se rendant compte de la supercherie dont il a été victime, le roi Djigui décide de ne plus collaborer avec le système colonial. Pour le ramener à de meilleurs sentiments, le commandant colonial lui promet la construction d’un chemin de fer ainsi que l’offre d’un train. Djigui accepte avec enthousiasme l’offre dont il se sent honoré. L’installation des rails exige cependant d’énormes sacrifices et le train promis n’arrivera jamais.

 

Le rationnel et l’irrationnel sont exposés dans «Monné, outrages et défis» : «je le répète : si les Africains détenaient vraiment des pouvoirs magiques, notre histoire serait moins tragique. Si les millions de personnes que l’on a fait partir aux États-Unis avaient pu se transformer en oiseaux et s’échapper, tous se seraient envolés et auraient fui. Nous sommes d’accord ? Mais quand j’exprime de telles contradictions devant les magiciens, ceux-ci me répondent qu’il y a des conditions à remplir, des circonstances propices» dit KOUROUMA.

 

«En attendant le vote des bêtes sauvages», un roman de 1998, est un récit merveilleux dans lequel un griot et son répondant, sous un mode cathartique, rendent public le récit de vie le président Koyaga, maître chasseur, vétéran de la guerre d’Indochine et un dictateur impénitent. C’est un roman articulé entre fiction et réalité, «c’est du grand Marquez. C'est un texte quasi-shakespearien» écrit Erik ORSENNA. Dans ce roman, le dictateur Koyaga, écoute durant six veillées, ponctuées de proverbes africains, les louanges chantées en son honneur. Repu de compliments, il ne soupçonne pas l’ambiguïté et les féroces critiques que ces flatteries dissimulent. «Nous chanterons et nous danserons votre Donsomana. Nous dirons la vérité. La vérité sur votre dictature. Toute la vérité sur vos parents, vos collaborateurs. Toute la vérité sur vos saloperies, vos conneries ; nous dénoncerons vos mensonges, vos nombreux crimes et assassinats» dit le répondeur. Par conséquent, la forme du roman, «En attendant les bêtes sauvages», est celle d’un récit épique où un griot, le «Sora» et son «Cordoua», l’apprenti répondeur, racontent point par point la vie du dictateur KOYAGA et de son acolyte MACLEDIO. Ce genre de récit s’appelle le «Donsomana» en Malinké, et fait vivre une technique de narration qui est sur le point de disparaître. Le soir, dans les villages malinké, les griots des chasseurs viennent raconter le «Donsomana» : la vie des chasseurs, leur lutte magique contre les animaux et les fauves, supposés posséder de la magie. La chasse est donc une lutte entre des magiciens. Le «Donsomana» est principalement constitué de récits de chasse. Il raconte rarement la vie d’une personne. Il permet au «Sora» de faire les louanges du dictateur autant qu’au «Cordoua» de dénoncer ses implacables vilenies. «Les histoires de vie étant importantes chez les Malinké, j’ai adapté la technique du «Donsomana» à mon roman. La plaisanterie, les jeux de mots, l’ironie et l’impertinence s’instillent au fil de votre roman, notamment à travers les gestes et les propos de Tiécoura, l’apprenti répondeur. Cet humour apparaît comme l’impolitesse du désespoir. Il semble vous permettre de raconter des horreurs interminables, des crimes atroces, perpétrés avec froideur et cynisme» écrit KOUROUMA. Le personnage du répondeur, Tiécoura, est conçu de sorte qu’il corresponde à ce que l’on pourrait appeler le purgatoire de l’initiation, de sorte qu’il puisse dire la vérité. Comment raconter tous les crimes commis par Koyaga. Il faut les lui dire. Il faut pour cela un personnage qui soit libre. Les crimes de Koyaga ne sont pas abominables parce que le répondeur le dit, mais c’est parce qu’ils sont commis qu’il le dit. Il dit les faits tels qu’ils se sont passés, il dit les choses qui ont existé. Le répondeur est le diseur de vérité. «Le répondeur est le diseur de vérité. Dans les prisons de Bokassa, les choses se passaient comme dans mon roman. Le personnage du colonel Otto Sacher a bel et bien existé. Les comportements des dictateurs africains sont tels que les gens ne les croient pas ; ils pensent que c’est de la fiction. Leurs comportements dépassent en effet souvent l’imagination. Les dictateurs africains se comportent dans la réalité comme dans mon roman. Nombre de faits et d’événements que je rapporte sont vrais. Mais ils sont tellement impensables que les lecteurs les prennent pour des inventions romanesques. C’est terrible ! Cela fait partie de l’art de gouverner de ces dictateurs de mélanger le vrai et le faux, de ne pas dire ce qu’on fait, de dire ce qu’on ne fait pas» écrit KOUROUMA.

 

Dans «En attendant les bêtes sauvages», le statut de chasseur occupe une place très importante Chasseur de bêtes sauvages, il se meut en tueur d’hommes. Ici, l’homme apparaît plus cruel que la bête sauvage. En fin de compte, l’homme n’est pas un loup pour l’homme, mais bel et bien un homme pour l’homme. C’est un être monstrueux qui se révèle capable d’éliminer physiquement ses semblables par jouissance, pour en tirer un plaisir morbide, et non pas seulement pour survivre ou se défendre. «Lorsque le chasseur tue un fauve, il lui arrache les parties génitales pour les lui enfoncer dans la gueule. Par analogie, quand Koyaga tue ou assassine des hommes, il les émascule et leur enfouit le sexe dans la bouche. Parce que cela permet de neutraliser la force vengeresse des fauves, ou des hommes, tués. En leur mettant la queue ou le sexe dans la bouche, cette force est enfermée et elle tourne en rond. C’est cela la logique des chasseurs et de Koyaga», écrit KOUROUMA. Les chasseurs Malinké ne tuent jamais sans se livrer à ce rituel de neutralisation des forces de leurs victimes. C’est le code du chasseur malinké. Une force vengeresse sort de la bête tuée qui doit poursuivre son tueur, laquelle force doit tourner en rond, en circuit fermé. Cela paraît logique, mais pas rationnel à mon sens. C’est une croyance difficile à comprendre, comme de nombreuses croyances d’ailleurs.

 

Ahmadou KOUROUMA décrit également dans son roman «En attendant les bêtes sauvages», le phénomène de la patrimonialisation du pouvoir en Afrique. Ainsi, Tiékoroni, c’est le surnom du président Félix HOUPHOUET-BOIGNY, avec son cynisme effroyable, donne des conseils à son hôte, Koyaga, ou EYADEMA, un apprenti dictateur ; il l’incite à confondre son porte-monnaie personnel et les caisses de l’Etat, le mensonge et la vérité, à éliminer physiquement ses adversaires politiques et ses alliés encombrants : «Mon roman, malheureusement, n’a fait que transcrire la vérité. Tiékoroni utilisait l’argent des caisses de l’État à des fins personnelles. Houphouët-Boigny ne faisait pas la différence entre l’argent privé et l’argent public. On n’avait pas le droit de le contredire. Un jour, il arrive aux États-Unis, où on lui fait remarquer qu’il n’a pas d’opposants. Il attrape alors un membre de sa suite présidentielle qu’il présente d’emblée comme le chef de file de ses opposants. Par ailleurs, il aimait à semer intrigues et zizanie dans son entourage, qu’il réussissait à contrôler de cette façon. C’était ainsi avec Houphouët-Boigny !» écrit KOUROUMA.

 

Ce roman comporte une dimension psychologique, mystique et magique. Le roman «En attendant les bêtes sauvages» décrit bien cette conspiration du silence. En effet, cette époque, personne n’avait le droit de dire ce qu’ils faisaient, mais tout le monde savait qu’ils commettaient des atrocités. «Si Dieu tue un riche, il tue un ami ; s’il tue un pauvre, il tue une canaille» fait KOUROUMA à un de ses personnages. On a reconnu divers dirigeants africains comme Sékou TOURE, Félix HOUPHOUET-BOIGNY, Jean-Bédel BOKASSA et Joseph MOBUTU, SESE SEKO. «J’ai voulu écrire ce roman avec ces noms, mais mon éditeur m’en a dissuadé. Selon lui, cela risquait d’entraîner de graves conflits juridiques. J’ai voulu alors en conserver quelques-uns, tels Houphouët-Boigny, Mobutu, Hassan II, Bokassa… Cela n’a pas marché non plus. J’ai gardé toutefois certains de leurs totems : le léopard, le caïman, l’hyène, etc. Officiellement, il ne s’agit pas de dirigeants africains» dit KOUROUMA. Les commentateurs ne perçoivent pas distinctement que KOYAGA, le héros principal, est l’incarnation du président togolais EYADEMA, ni que le funeste MACLEDIO est son ancien tout puissant ministre de l’Intérieur Théodore LACLE. Le nom de MACLEDIO a été formé à partir de ceux de LACLE et de DIOWADE. Mais les aventures de MACLEDIO, celles se rapportant à son voyage initiatique à travers divers pays d’Afrique, rappellent par certains côtés une partie de propre parcours de l’auteur. On savait à peu près ce qui se passait dans les prisons de BOKASSA, et que le dictateur EYADAMA alias Koyaga tuait, jetait arbitrairement en prison. Ainsi, EYADEMA a assassiné le premier président du Togo indépendant de 1960à 1963, Sylvanus OLYMPIO (6 septembre 1902 – 13 janvier 1963). Sylvanus OLYMPIO a été assassiné, le 13 janvier 1963, à 7 h 15, devant le portail de l’ambassade des États-Unis, non gardé par des forces de l’ordre, d’où il venait d’être extrait. Ahmadou KOUROUMA résume parfaitement à travers cet odieux assassinat, le système dit de la «Françafrique».


 

KOUROUMA est en fait, un «romancier de la politique africaine de la France» suivant une expression empruntée au titre de l’ouvrage de M. Jean-Ferdinand BEDIA. En effet, pour de GAULLE et Jacques FOCCART, son conseiller aux affaires africaines, Olympio était le prototype du chef d’État sournoisement anti-Français. D’abord à cause de ses origines. Né à Lomé en 1902, sous la colonisation allemande, formé à la London School of Economics, OLYMPIO était polyglotte (allemand, anglais, français, portugais, yorouba) et avait longtemps travaillé pour la compagnie anglo-néerlandaise Unilever. Jusqu’en 1960, OLYMPIO avait donc incarné ce pays multiculturel que les Français n’avaient pas pu coloniser à leur façon – entre 1919 et 1960, la tutelle du Togo avait été confiée à la France par la Société des Nations (SDN), puis par l’ONU. Et juste après l’indépendance, en mai 1960, le premier président du Togo avait confié à l’AFP : «Je vais faire mon possible pour que mon pays se passe de la France». Si le président OLYMPIO ne s’opposait pas frontalement à la France, il envisageait après sa visite aux Etats-Unis, sous JF KENNEDY, de sortir du F.C.A. Par ailleurs, le président OLYMPIO, un Ewé du Sud, s’opposait avec une faible armée de 1000 hommes, à l’intégration d’anciens militaires démobilisés des guerres coloniales françaises, des KABYés venus du Nord, dont EYADEMA. Le sergent EYADEMA reconnaît avoir abattu le président OLYMPIO, «parce qu’il ne voulait pas avancer» dit-il. «Des sacrifices humains déguisés en assassinats politiques il y a une certaine confusion liée au succès de mon roman. Les gens pensent que ce que je raconte dans mon livre relève de la fiction, alors qu’il s’agit de faits réels. Lorsque je dis dans mes entretiens que tous les présidents africains sont entourés de magiciens qui ont parfois rang de ministres d’État, on me répond que des hommes politiques français aussi ont leurs magiciens. En Afrique, il n’y a pas un seul dirigeant qui n’ait son magicien ou son marabout ; magie et pouvoir politique sont des entités presque identiques» dit KOUROUMA.

 

Le roman «Allah n’est pas obligé» raconte l’histoire d’un enfant soldat, Birahima qui, accompagné par Yacouba, quitte la Côte-d’Ivoire et se lance à la recherche de sa tante, une quête infructueuse qui le conduit dans deux pays en guerre civile (Libéria et Sierra-Léone) avec leurs lots de tueries et de drogues. "M'appelle Birahima. J'aurais pu être un gosse comme les autres (dix ou douze ans, ça dépend). Un sale gosse ni meilleur ni pire que tous les sales gosses du monde si j'étais né ailleurs que dans un foutu pays d'Afrique. Mais mon père est mort. Et ma mère, qui marchait sur les fesses, elle est morte aussi. Alors je suis parti à la recherche de ma tante Mahan, ma tutrice. C'est Yacouba qui m'accompagne. Yacouba, le féticheur, le multiplicateur de billets, le bandit boiteux. Comme on n'a pas de chance, on doit chercher partout, partout dans le Liberia et la Sierra Leone de la guerre tribale. Comme on n'a pas de sous, on doit s'embaucher, Yacouba comme grigriman féticheur musulman et moi comme enfant-soldat. De camp retranché en ville investie, de bande en bande de bandits de grand chemin, j'ai tué pas mal de gens avec mon kalachnikov. C'est facile. On appuie et ça fait tralala. Je ne sais pas si je me suis amusé. Je sais que j'ai eu beaucoup mal parce que beaucoup de mes copains enfants-soldats sont morts. Mais Allah n'est pas obligé d'être juste avec toutes les choses qu'il a créées ici-bas", écrit KOUROUMA. On ne sait plus si ces enfants-soldats sont victimes ou bourreaux, encore s’ils sont enfants ou déjà vieillards. Ainsi, le regard vient-il de ces confins et de ces marges de la civilisation, là où tout est chaos. De sorte que, comme l’enfant, le lecteur pourrait dire : «Moi alors, j’ai commencé à ne plus rien comprendre à ce foutu univers».

 

«Quand on refuse, on dit non» est un roman posthume de KOUROUMA, dans lequel Birahima revient au pays, et trouve un emploi d’aboyeur pour une société de taxis brousse, reçoit les leçons sur l’histoire et la géographie grâce à Fanta et décide de fuir avec celle-ci vers le Nord du pays, pour éviter une guerre ethnique, C’est un roman qui relate de valeurs ancestrales comme l’hospitalité et la sincérité.

 

KOUROUMA publie son premier roman à 36 ans et le second à 63 ans. «Le succès arrive trop tard, au soir de ma vie, c’est dommage» écrit KOUROUMA. A 75 ans, KOUROUMA avait encore des projets : «Un homme comme moi, du tiers-monde, a beaucoup à dire. Je voudrais écrire sur les conférences nationales, je voudrais écrire sur Sékou Touré, sur Samory. Mais je n’aurai jamais le temps. Je suis vieux, j’ai soixante-quinze ans» dit-il à l’âge de 75 ans. Victime d’une tumeur au cerveau, Ahmadou KOUROUMA meurt le 11 décembre 2003 à Lyon. En hommage à son œuvre, une maison porte son nom à Lyon. Située dans le Jardin des Chartreux dans le 1er arrondissement, «La maison Ahmadou Kourouma» accueille des associations. L'inauguration a eu lieu le 20 novembre 2010. Son corps sera rapatrié en Côte-d’Ivoire et il est inhumé au cimetière Williamsville, à Adjamé.

 

L’héritage de KOUROUMA est qu’il «sera l’un des premiers Africains à rompre avec le discours convenu constituant la colonisation en explication unique du sort de l’Afrique. Les Soleils des Indépendances a été le premier ouvrage à souligner que l’Afrique avait une responsabilité dans son malheur» écrit Patrick MICHEL. KOUROUMA est un témoin de l’Histoire et un conteur. Son message consiste à dénoncer les mythes, les illusions dont on s’étourdit. Il y a un travail d’hygiène mentale, d’honnêteté intellectuelle, à accomplir : «Ceux qui moururent en mâles sexués, les authentiques résistants, furent oubliés ; Ceux qui se résignèrent et épousèrent les mensonges, c’est eux qui parlent, c’est eux qui existent et gouvernent ; C’est là une des causes de notre pauvreté et de nos colères qui ne tiédissent pas».

Bibliographie sélective :

1 – Contributions d’Ahmadou KOUROUMA

KOUROUMA (Ahmadou) et M’LANHORO (Joseph), Essai sur le soleil des indépendances d’Ahmadou Kourouma, Paris, NEA, 1977, 99 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil, 2000, 236 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), En attendant les bêtes sauvages, Paris, Seuil, 1998, 357 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Je témoigne pour l’Afrique, Grigny, éditions Paroles d’Aube, 1998, 21 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Le chasseur, héros africain, Paris, Orange Grandir, 1999, pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Le diseur de vérité : pièce en 4 actes, Paris, Acoria, 1998 et 2009, 87 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Le griot, homme de parole, Paris, Orange, Grandir, 1999, 45 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Les soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1970, 198 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Monné, outrages et défis, Paris, Seuil, 1990, 286 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Quand on refuse on dit non, Paris, Seuil, 2004, 164 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Yacouba, chasseur africain, illustrations Claude et Denise Millet, Paris, Gallimard, Collectin Folio Junior histoires courtes, 1998, 112 pages.

2 – Critiques d’Ahmadou KOUROUMA

AMIEL (Aliette), «Ahmadou Kourouma : Je suis toujours un opposant», Magazine Littéraire, septembre 2000, n°390 pages 98-102 ;

ANDRIAMIRADO (Sennen) ROCHEBRUNE, de (Renaud), «Entretien avec Ahmadou Kourouma : je veux rendre aux Africains leur dignité», Jeune Afrique, 7 novembre 1990, n°1558, pages 44-49 ;

BADDAY (Moncef, S) «Ahmadou Kourouma, écrivain africain», L’Afrique Littéraire et Artistique, avril 1970, n°10, pages 2-8 ;

BEDIA (Jean-Ferdinand), Ahmadou Kourouma, romancier de la politique africaine de la France, un écrivain critique et engagé en situation postcoloniale, Paris, L’Harmattan, 2014, 210 pages ;

BEDIA (Jean-Fernand), Ahmadou Kourouma, romancier de la politique africaine : un écrivain critique et engagé de la période postcoloniale, Paris, L’Harmattan, 2014, 210 pages ;

BONNET (Véronique), «Ahmadou Kourouma ou l’écriture comme mémoire du temps présent», Etudes françaises, 2006, vol. 42, n°3, pages 109-121 ;

BORGOMANO (Madeleine), Ahmadou Kourouma : le guerrier, griot, Paris, L’Harmattan, 1998, 252 pages ;

BOUDREAULT (Laurence), L’œuvre romanesque d’Ahmadou Kourouma et sa critique, Mémoire de maîtrise ès Arts, Faculté des études supérieures, Université de Laval, Québec, 2006, 115 pages ;

BOUMAZZOU (Ibrahim), Figure de répression dans l’œuvre romanesque d’Ahmadou Kourouma, Paris, Editions Universitaires Européennes, 2011, 308 pages ;

BRAHIMI-CHAPUIS (Denise) et BELLOC (Gabriel), Anthologie du roman maghrébin, négro-africain, antillais et réunionnais d’expression française (de 1945 à nos jours), Paris, Cilf-Delagrave, 1986, 256 pages ;

CHANDA (Tirthankar) «Les écrivains (Erik ORSENNA et Abderrahmane WABERR) se souviennent d’Ahmadou KOUROUMA», R.F.I Service Pro, 9 janvier 2004 ;

CHEMLA (Yves), «Entretien avec Ahmadou Kourouma», Notre Librairie, 1999, n°136, pages 26-29 ;

DEVAILLE (Florence), «Les dessous de la littérature : quand Georges-André Vachon pousse Ahmadou Kourouma à réécrire les soleils des indépendances», Etudes Françaises, 2014, vol 50, n°2, pages 25-47 ;

DIJAN (Jean-Michel), Ahmadou Kourouma, Paris, Seuil, 2010, 240 pages ;

DIOP (Cheikh, Mohamadou), Fondements et représentations identitaires chez Ahmadou Kourouma, Tahar Ben Jelloun et Abdourahmane Wabéri, Paris, Harmattan, 2008, 358 pages ;

GASSAMA (Makhily), La langue d’Ahmadou Kourouma, ou, le français sous le soleil d’Afrique, Paris, ACCT, 1995, 123 pages ;

GODIN (Jean-Cléo), «Les soleils des indépendances», Etudes Françaises, 1968, vol 4, n°2, pages 209-216 ;

KOMLAN GBANOU (Sélom), «En attendant les bêtes sauvages ou le roman d’un diseur de vérité», Etudes Africaines, 2006, (423), pages 51-75 ;

LADITAN (Affin O), «De l’école de la dictature à sa pratique dans En attendant le vote des bêtes sauvages d’Ahmadou Kourouma», in NEOHELICON 2000, n°27, n°2, Budapest, pages 269-285 ;

LE RENARD (Thibault) TOULABOR (Comi), «Entretien avec Ahmadou Kourouma», Politique Africaine, octobre 1999, n°75, pages 178-183 ;

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MATAILLET (Dominique), «Ahmadou Kourouma, un Voltaire africain», Jeune Afrique, 16 décembre 2003 ;

MENGUE-NGUEMA, épouse CARBONE-BLANQUI (Régina-Marciale), La représentation des conflits chez Ahmadou Kourouma et Alain Mabanckou, Thèse de Littérature comparée et francophone, sous la direction du professeur Christiane CHAULET-ACHOUR, Université de Cergy-Pontoise, novembre 2009, 370 pages ;

NOUMSSI (Gérard Marie), La création langagière dans la prose romantique d’Ahmadou Kourouma, Paris, L’Harmattan, 2009, 292 pages ;

OUEDRAOGO (Amadou), L’univers mystique d’Ahmadou Kourouma : entre vision et subversion, Paris L’Harmattan, 2014, 230 pages ;

OUEDRAOGO (Jean), L’imaginaire d’Ahmadou Kourouma : contours et enjeux d’une esthétique, Paris, Karthala, 2010, 276 pages ;

PARFAIT DIANDUE (BI CACOU), Histoire et fiction dans la production romanesque d’Ahmadou Kourouma, Thèse de Littérature comparée, sous la Direction de Jean-Marie Grassin, Gérard Dago Lézou, Juliette Vion-Dury, Université de Cocody et de Limoges, mars 2003, 570 pages avec des annexes ;

SIAMUNDELE (André, N.) «Senghor, Kourouma, Sony-Labou Tansi : d’un mouvement littéraire à la littérature en mouvement ou la Négritude postcoloniale», LittéRéalité, printemps 2004, vol 16, n°1, pages 9-22 ;

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TANKWA ZESSEU (Claude), Le discours proverbial chez Ahmadou Kourouma, Thèse de doctorat de philosophie, Université de Toronto, 2011, 288 pages ;

TEGOMO (Guy), «La littérature d’enfance et de jeunesse d’Ahmadou Kourouma», Présence Francophone, 2002, n°59, pages 126-141 ;

VOISIN (Patrick), Ahmadou Kourouma : entre poétique romanesque et littérature politique, Paris, Classiques Garnier, 2015, 419 pages.

Paris, le 30 mai 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

"Ahmadou KOUROUMA (1927-2003), homme de lettres ivoirien postcolonial, diseur de vérité et un Voltaire Africain», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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