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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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28 mai 2016 6 28 /05 /mai /2016 10:58

Cet article a été publié dans le journal Ferloo, édition du 2 juin 2016.

Sous la forme d'une lettre à son fils, Samori (prénom d’un résistant guinéen à la colonisation), M. COATES, appartenant la génération d’écrivains moins académiques, mais plus radicaux, face à la montée du conservatisme de Donald TRUMP, explore dans «Une colère noire», c’est-à-dire le racisme sur lequel se sont bâtis les Etats-Unis, le sentiment de dépossession physique induit par les brutalités policières et discriminations. M. COATES décrit la vie des Noirs aux Etats-Unis, comme des prisonniers du racisme, de la violence et du prétendu "Rêve" américain. M. COATES pourfend un des préjugés sur l’homme noir, souvent considéré comme un père absent et adulte irresponsable : «Je te le dis : cette question - comment vivre avec un corps noir dans un pays perdu dans le Rêve - est la question de toute ma vie». La mort de Mickael BROWN, en 2014, à Ferguson, au Missouri, est une des sources d’inspiration de ce livre. «Voilà ce qu’il faut que tu saches : en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition, un héritage. Je ne voudrais pas que tu te couches dans un rêve. Je voudrais que tu sois un citoyen de ce monde beau et terrible à la fois, un citoyen conscient. J’ai décidé de ne rien te cacher» souligne Ta-Nehisi COATES. Ce livre, primé aux Etats-Unis du prestigieux «National Book Award», devenu un grand classique et figure parmi les meilleures ventes, «la Colère noire» a bouleversé l’Amérique. «Je me suis demandé qui remplirait le vide intellectuel après la mort de James BALDWIN. Sans aucun doute, c’est Ta-Nehisi Coates» dit Toni MORISSON, prix Nobel de littérature. M. COATES reconnaît avoir été inspiré par James BALDWIN (sur cet auteur voir mon post du 20 mai 2016) qui «est l'un des essayistes les plus importants à mes yeux, mais surtout pour sa façon d'écrire, le rythme, le son, le style. J'admire aussi le courage de BALDWIN. Car il y a une grande tentation de conforter le lecteur dans son sentiment que tout va bien, et ce n'est pas celle de BALDWIN. En écrivant, je pensais à "La Prochaine Fois, le feu", son livre si dense, si concentré, oui, je cherchais à écrire un livre comme celui-là, pas avec les mêmes idées politiques, mais avec le même pouvoir, la même esthétique. C'était mon but quand j'ai commencé» dit-il.

L’auteur vit actuellement sa famille, près de la Place République, à Paris. «Quand je suis arrivé en 2013 pour un week-end, je suis tombé amoureux de cette ville (Paris), immédiatement. La seconde fois, je suis resté deux mois. Et maintenant, je suis là pour un an. Chaque journée devient une étude d'anthropologie» dit COATES à propos de la capitale française. Mais il n’aime pas Paris, pour les mêmes raisons que l’écrivain américain, Richard WRIGHT : «Je ne suis pas sûr d'aimer Paris pour les mêmes raisons que d'autres écrivains noirs. J'adore Paris pour des raisons plus simples. Je ne veux pas dire à d'autres Africains américains que les choses sont meilleures à Paris ! Elles le sont pour moi : j'adore le Musée Rodin, j'aime cuisiner, la cuisine est très importante pour moi ! A Paris, je suis américain avant d'être noir» dit-il. Ou encore il précise les raisons pour lesquelles il a quitté les Etats-Unis : «au moment où j'ai quitté les Etats-Unis, quand je marchais dans la rue, les gens me reconnaissaient et cela me mettait très mal à l'aise. En France, je suis anonyme. A Paris, je me sens moi-même».

Ta-Nehisi COATES, journaliste à «The Atlantic» qui a reçu le prix Hillman pour le journalisme d’opinion et d’analyse en 2012, est né le 30 septembre 1975, à Baltimore, une des villes les plus violentes d’Amérique. «Etre Noir, dans Baltimore de ma jeunesse, c’était comme être nu face aux éléments, face aux armes à feu, aux coups de poing, aux couteaux, au crack, au viol, à la maladie». Pourtant, et pour COATES, cette nudité n’a rien d’une erreur, rien de pathologique elle n’est que le résultat logique et volontaire d’une politique, la conséquence prévisible de ces siècles passés à vivre dans la peur. «C’est le système qui fait de ton corps un objet destructible» dit-il.

M. COATES n’éprouve aucune peur de séjourner à Paris : «En France, je ne ressens pas cette relation entre le pays et moi. (Surtout avec mon accent qui me fait passer d'abord et avant tout pour un Américain.) Ici, vous avez la relation coloniale, que peut ressentir un Sénégalais ou un Maghrébin par exemple. À l'inverse, les Africains qui viennent aux USA apprécient de ne pas sentir de relation historique entre eux et l'Amérique» dit-il. Le père de COATES était un des leaders des «Panthères noires», mais l’auteur refuse de s’engager en politique. Il veut être un écrivain et un journaliste : «Quand j'étais jeune, j'étais très frustré car je sentais que je ne pouvais rien changer, je pensais que je devais accepter cela. Mais par la suite, il s'est agi de réfléchir à quoi l'on sert, pourquoi on en est là, et je me suis dit que j'étais là pour l'écriture, et maintenant pour ma femme, mon fils ; mais pas pour les grandes choses» dit-il.

Le professeur Alain MABANCKOU (sur cet éminent universitaire, voir mes posts des 26 mars 2016 et 1er mai 2016), qui triomphe en ce moment au Collège de France, a préfacé cet ouvrage. Le professeur MABANCKOU, qui est également l’auteur du «Sanglot de l’homme noir» a établi, dans cette préface de la «Colère noire» une savante démonstration, un parallèle entre la situation des Noirs en Amérique, en Europe et en Afrique. Pour les Africains en Afrique, «nous voulions changer notre terre, notre pays réel, dessaisir le colonisateur du pouvoir de décider à notre place, puisque lorsque la chèvre est là, il ne faut surtout pas bêler à sa place». Tandis que le Noir américain «lutte pour être reconnu comme citoyen à part entière». Mais le passé d’esclave est un élément «constitutif de l’identité noire américaine, bien au-delà de l’appartenance à la nation américaine», au «rêve américain». Pour le professeur MABANCKOU, et à l’instar de la lucidité de James BALDWIN, cet ouvrage «Colère noire», apporte une «modernité et une fraîcheur de regard qui remettent en selle les grands principes civiques». En Europe, le professeur MABANCKOU fait le constat qu’en dépit du principe de l’affirmation de l’égalité républicaine, «La France n’a pas encore réglé les conséquences de son passé colonial. Il est urgent que la France combatte systématiquement une certaine conception rétrograde de la composition de sa population». Il y a une sorte de crispation lorsque la «couleur est au cœur du débat». Le professeur MABANCKOU estime que l’ouvrage «La Colère noire» arrive à un bon moment où en France quelques voix veulent nous persuader que «le raciste devient un résistant, un courageux face à la pensée unique».

Pourtant, son fils est de la génération OBAMA, premier président noir des Etats-Unis. Mais l’élection de Barack OBAMA, aussi symbolique qu’elle soit, n’a pas réglé la question du racisme. «Avant l'élection d’OBAMA, il était inenvisageable de dire qu'un Noir pouvait devenir président des Etats-Unis... Cela est important pour chacun, pour chaque personne, de voir que c'est possible. C'est comme pour mon succès, c'est individuel : cela ne concerne pas le groupe. Je rappelle souvent que ce n'est pas parce que Léon Blum a été chef du gouvernement français que la France n'a jamais connu de problème d'antisémitisme» dit-il. Chaque été, la Maison Blanche publie les titres des livres emportés par Barack Obama sur l’île de Martha’s Vineyard. Le fait que la présidence ait fait connaître à l’opinion publique de l’intérêt pour ce livre a dopé les ventes.

Ce que M. COATES appelle «le Rêve», c'est cette idée selon laquelle les Etats-Unis furent créés sans faire de mal, sans porter préjudice à personne. L'histoire des Etats-Unis est plutôt intrinsèquement liée à l'oppression, à la destruction du corps des Noirs. “L'essentiel pour moi, c'est la lutte. La lutte quotidienne pour l'égalité”, dit-il. Cette contribution plonge dans la machine raciste américaine, fondée sur la destruction et la dépossession du corps noir. M. COATES met en garde son fils : «N’oublie jamais que pendant deux cent cinquante ans les personnes noires naissaient enchaînées, des générations entières, suivies par d’autres générations, n’ont rien connu d’autre que les chaînes». Pour M. COATES le «Rêve» n’est que «le résultat d’un pillage : celui de la vie, de la liberté, du travail et de la terre». 2015 fut une révélation pour l’adolescent : «Tu sais à présent que les services de police de ton pays ont été dotés du pouvoir de détruire ton corps. Peu importe que cette destruction soit le résultat d’une réaction malencontreuse et excessive. Les auteurs de cette destruction auront rarement des comptes à rendre. Pour la plupart, ils percevront leur retraite» dit-il. «Je n’ai aucun contrat social avec les criminels qui vivent dans ma rue, alors que je paye les policiers censés me protéger avec mes impôts. Une bavure policière n’est pas juste un meurtre, c’est une trahison» pense Ta-Nehisi COATES.

«Ta-Nehisi Coates appartient à cette nouvelle génération d’intellectuels noirs qui ne croient pas en Dieu, ni en la rédemption, ni au fait de tendre l’autre joue. Ils ne veulent pas être des martyrs comme Martin Luther King. Ils croient en l’instant présent et ne veulent plus attendre» entonne Manthia DIAWARA, un écrivain d’origine malienne, enseignant à l’Université de New York. Du même coup, la vieille garde des droits civiques s’est retrouvée discréditée au moment où les tensions raciales étaient ravivées par différents meurtres de Noirs aux Etats-Unis par la Police. «Les intellectuels noirs ont vendu leur âme. Ils sont devenus des pom-pom girls pour Obama ou des experts en autopromotion» souligne Eddie S. GLAUDE. «L’élection d’Obama a fait croire à l’avènement d’un monde "postracial". La réalité des violences policières a été un retour sur terre, un choc. Il fallait des gens pour mettre les mots sur ce traumatisme», analyse Louis-George TIN. L’auteur appartient à une génération qui n’est ni «dans la recherche de validation ou d’inclusion, ni dans l’opposition au mainstream, mais à la recherche de sa propre voie», estime Chris JACKSON, l’éditeur afro-américain de COATES. Cet intellectuel médiatique a su utiliser sa position de journaliste pour porter sur la place publique «des problématiques communautaires généralement peu débattues dans les médias de masse, tout en gardant un point de vue très afro-américain», analyse Maboula SOUMAHORO, maître de conférences et membre du Cercle d’études afro-américaines et de la diaspora.

Comme le fait remarquer, fort justement, dans sa préface, le professeur MABANCKOU, la peur qui anime M. COATES n’est pas celle des Blancs, mais celle des autres Noirs. Mais M. COATES comprendra plus tard que cette violence des Noirs contre leur propre communauté n’était en réalité que «le produit du racisme blanc». Pour COATES, s’adressant à Samori, son fils «Aucune technologie n’aurait pu combler le fossé entre deux mondes, le sien et celui au nom duquel j’étais inviter à te parler». La démocratie américaine, le progrès de l’Amérique blanche est fondé sur le pillage et la violence. «J’ai senti en moi une tristesse ancienne, profonde et confuse» dit-il. Les Américains vouent un culte à la démocratie, mais ils l’ont trahie cette démocratie. C’est une hérésie que de se réclamer de la démocratie et pratiquer «la torture, le vol et l’esclavage». L’Amérique se croit exceptionnelle, elle se voit comme la nation la plus grande et la plus noble. «On ne peut pas en en même temps prétendre être surhumain et plaider que l’erreur est humaine», dit-il. La race naît du racisme, et non le contraire. «La façon dont on nomme les gens n’a jamais été une affaire de généalogie, ni de physiognomonie. Elle est plutôt une affaire de hiérarchie» dit-il.

COATES résume brutalement la situation des Noirs en Amérique : "Si tu es né noir, tu es né en prison". Le drame des Noirs américains est immense. «Tout le monde avait perdu un enfant, d’une manière ou d’une autre : dans la rue, en prison, à cause de la drogue ou des armes à feu » dit-il. Les Noirs vivent dans la peur. «La violence naissait de la peur, comme la fumée naissait du feu» dit-il. M. COATES fait une recommandation à son fils : «Tu devrais préserver ta vie, parce que ta vie et ton corps valaient autant que ceux de n’importe qui, parce que ton sang était aussi précieux que ce joyau». M. COATES est habité par un désir irréductible, irrépressible, de libérer son corps de ses chaînes et d’atteindre la vitesse de libération.

M. COATES avait pour souci d’être bien éduqué, d’aller à la «Mecque», c’est-à-dire à l’université Howard. L’école est présentée traditionnellement non pas comme un lieu d’apprentissage fondamental, mais comme moyen d’échapper à la mort et à l’emprisonnement. En fait, l’école telle est conçue «sanctifie l’échec et la destruction». La salle de classe reste une prison. Il faut être curieux, lire et se construire une bibliothèque « ouverte, infinie et libre ». Selon COATES, le but de son éducation est une forme d’inconfort, un processus qui n’est pas destiné à lui récompenser son propre rêve, mais «qui, au contraire, devait briser tous les rêves, tous les mythes réconfortants de l’Afrique, de l’Amérique, de toutes les parties du monde, pour me laisser face à l’humanité dans ce qu’elle a de plus terrible ».

Par ailleurs, de sa rencontre avec une fille aux longs drealocks, qui vivait avec un homme blanc, avec des pratiques homosexuelles a changé sa vie avec de nouvelles formes d’aimer. M. COATES appris à être tolérant, et «l’amour doit être doux et compréhensif, et l’amour qu’il soit doux et lent, était un acte héroïque».Quelles perspectives ?

Le professeur MABANCKOU propose le recours à deux principes, afin de mieux combattre la haine : la création et la liberté de penser. Le raciste inspiré du crétinisme, incapable de créer et penser librement, est trop «préoccupé à détruire». En définitive, le professeur MABANCKOU pense que ce livre, «La Colère noire», est une «invitation au dialogue, ce dialogue qui aboutira, un jour, à ce que Derek WALCOTT, appelle la culture de la courtoisie et de l’échange».

BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE

COATES (Ta-Nehisi), Une colère noire, lettre à mon fils, traduit de l’anglais par Thomas Chaumont, préface d’Alain Mabanckou, Paris, Autrement, janvier 2016, 202 pages, prix 17 € ;

En langue anglaise :

COATES (Ta-Nehisi), Between the World and Me, Random House Pushing Group, juillet 2015, 176 pages.

Critiques

MARIN LA MESLEE (Valérie), «TA-NEHISI Coates, un Africain-Américain à Paris», Le Point, édition du 28 janvier 2016 ;

CERF (Juliette), «Entretien avec TA-NEHISI Coates», in Télérama, du 8 février 2016 ;

GENDRON (Guillaume), «TA-NEHISI Coates, la cause noire à bras-le-corps», Libération du 14 février 2016 ;

CESSOU (Sabine), «La colère noire de Ta-Nehisi Coates», RFI, les Voix du Monde, 14 avril 2016 ;

LEVENSON (Claire), «Ta-Nehisi Coates, chroniqueur de la rupture radicale entre Noirs et Blancs aux Etats-Unis», Slate, 15 septembre 2015 ;

TIN (Louis-Georges), «Ta-Nehisi Coates, entre rage et peur», Le Monde des Livres, 20 janvier 2016 ;

BISSON (Julien) «Ta-Nehisi Coates lance un cri de rage contre le racisme aux Etats-Unis», L’Express du 27 janvier 2016.

Autres ouvrages en relation avec le thème abordé par Ta-Nehisi Coates

BALDWIN (James), La prochaine fois, le feu, traduction de Michel Sciama, préface d’Albert Memmi, Paris, Gallimard, Collection Folio, 1962 et 1963, 136 pages ;

MABANCKOU (Alain), Le sanglot de l’homme noir, Paris, Fayard, 2012, 178 pages.

Paris, le 28 mai 2016 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

«Ta-Nehisi COATES et son livre : Une colère noire, lettre à mon fils», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Ta-Nehisi COATES et son livre : Une colère noire, lettre à mon fils», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/

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