Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
  • : Ce blog personnel de M. Amadou Bal BA est destiné à l'échange en politique, littérature, histoire, faits de société et le bien-vivre ensemble. Google News BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE ISSN 2555-3003 BNF GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
  • Contact

Recherche

26 mars 2016 6 26 /03 /mars /2016 20:05

Ce post a été publié dans le journal Ferloo édition du 30 mars 2016.

Autour du thème «Nos mythologies américaines», Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE ont délivré une brillante prestation, sur les identités incertaines, le 19 mars 2016, au salon du livre, à Paris. Entre soumission et esprit de revolte, jusque dans les années 90, l'esclavage, la colonisation ou l'indépendance ont dominé la littérature noire. Désormais, dans un monde globalisé, le regard de la diaspora, un groupe tiraillé entre plusieurs cultures, charrie une nouvelle littérature noire appelée "littérature migrante". En effet, en se dispersant dans le monde, les Africains créent d'autres Afriques et tentent de valoriser la culture noire. "Mon sanglot de l'homme noir était un mélange de Peau noire, Masques blancs. Je ne veux pas être prisonnier de mon histoire, je veux avoir la liberté de pouvoir me critiquer et critiquer l'autre. Frantz FANON et James BALDWIN sont, pour moi, les deux intellectuels qui symbolisent la pensée noire dans sa diversité et dans son indépendance" souligne Alain MABANCKOU qui est un tenant de la littérature migrante. Alain MABANCKOU lorgne du côté des nouvelles générations issues de la diaspora qui n'ont pas connu la colonisation. "Ce sont les nouvelles plantes qui m'intéressent, cette quête des feuilles détachées de l'arbre. Elles ont leur histoire à raconter et cette histoire qui se retrouve dans les romans contemporains africains" dit-il. Les deux écrivains, grands amis qui se sont rencontrés, justement, au Salon du livre à Paris, en 1999, considèrent que James BALDWIN, écrivain majeur américain, a ouvert les yeux sur le sens de la mesure et de la tolérance. L'Amérique ne peut être libérée du racisme que par le culte de l'amour et le refus, par tous, de s'enfermer dans une identité stérile et étriquée. La colère ne résout rien.

En cette semaine de la francophonie, Alain MABANCKOU est à l’honneur puisqu’il vient de dispenser sa leçon inaugurale au Collège de France, le 17 mars 2016. Cette prestigieuse institution, créée en 1530, a confié à Alain MABANCKOU, un écrivain, poète et enseignant, franco-congolais, la chaire de création artistique, pour l’année 2015-2016. C’est la première fois qu’un Africain est choisi au collège de France. «Si j’ai été nommé au Collège de France, ce n’est parce que je suis un écrivain noir, mais parce que je suis un écrivain tout court», dit-il. En effet, la désignation d’Alain MABANCKOU témoigne de son talent littéraire et surtout sa façon d’utiliser sa contribution littéraire de façon non victimaire. «Les Français doivent comprendre qu’il n’y a pas plus Français que ceux qu’ils ont colonisés, puisqu’on a appris au pied de la lettre» dit Alain MABANCKOU qui est fier de sa double culture. «J'ai décidé que la géographie importait peu, qu'il faut s'efforcer de vivre bien là où l'on est» prend t-il le soin de préciser. Son livre, «le sanglot de l’homme noir», est un refus catégorique de la littérature de la victimisation. Mongo BETI lui a lui ouvert les yeux sur la recherche de son identité : «C’est peut-être en France que je me sens le plus Africain. Et aux Etats-Unis, je me sens Européen. Que va-t-il se passer si je pars en Asie ?», s’interroge t-il. Alain MABANCKOU est agacé, par cette tendance en France, de considérer les Français issus de l’immigration comme des étrangers. «Tandis qu'à l'étranger, en Inde, en Algérie, en Angleterre ou au Nigéria, je suis présenté comme un écrivain français, on continue en France à me cataloguer ''francophone'', dit-il. Selon lui, il faudrait en finir avec la stratégie victimaire des Africains et l’ostracisme des Blancs. «C'est à nous (Les Africains), nés ailleurs, de rompre ces barrières, sans nous contenter du périmètre carré où on nous confine» entonne MABANCKOU. Il précise aussi que "l'histoire de France est cousue de fil noir".

La leçon inaugurale du 17 mars 2016, au Collège de France, qui a drainé une importante affluence répartie finalement en deux amphithéâtres, a porté sur «Les lettres noires : des ténèbres à la lumière». Par la suite, les cours d’Alain MABANCKOU auront lieu le mardi à 14 heures, suivis de séminaires à 15 heures, du 29 mars au 31 mai. Il y sera notamment question :

- de «La négritude après SENGHOR, CESAIRE et DAMAS» ;

- des «grandes thématiques de la littérature d’Afrique noire francophone» ;

- «des études dites postcoloniales», avec un invité le philosophe Achille MBEMBé ;

- «des écritures noires francophones» avec Dominic THOMAS ;

- de «commémorer les abolitions de l’esclavage», avec Françoise VERGES ;

- «écrire après le génocide des Tutsi au Rwanda» ;

- rapports entre «peinture sociale et "griotisme" dans les deux Congo» ;

- d’un colloque intitulé : «Penser et écrire l’Afrique noire» le 2 mai 2016 de 9 h 30 à 17 heures, auquel devraient participer Achille M’BEMBé, les Sénégalais Souleymane Bachir DIAGNE et Pape N’DIAYE, Sami TCHAK, Françoise VERGES, ainsi que Dany LAFERRIERE, académicien.

La saison s'achèvera sur un face-à-face, à propos de «l'histoire congolaise», entre David Van REYBROUCK et Jean BOFANE, écrivain congolais.

Eclectique, ouvert, cosmopolite, conteur et sensible aux différents courants de la «World Literature», et sans partir en quête d’une authenticité culturelle africaine, Alain MABANCKOU témoigne d’une nostalgie du pays natal, dans un attachement à la mère comme source d’inspiration. C’est à la figure maternelle, Pauline KENGUé, que sont associés la langue et les récits de l’enfance.

Né au Congo le 24 février 1966, avec un baccalauréat de lettres et philosophie, MABANCKOU a, en 1989, entrepris des études de droit à Paris. Il a renoncé, par la suite, à un «emploi alimentaire» de conseiller juridique à la Lyonnaise des Eaux. C’est l’histoire douloureuse de l’esclavage, de la colonisation et du racisme, qui a poussé Alain MABANCKOU à retrouver la passion des mots, le désir de raconter et de se raconter, et ainsi de prendre la parole, à travers l’écriture. Dans sa production littéraire, Alain MABANCKOU aborde différents thèmes, comme le déracinement, l’incertitude identitaire, l’expression de toute expérience identitaire, qui sont au cœur de la littérature migrante. Pour lui, la recherche d’une identité suppose le dépassement des frontières géographiques, sociologiques ou politiques. Il faudrait se placer dans le cadre de la francophonie, de la littérature d’expression française. «En tant qu’écrivain d’origine africaine, les ressorts de ma révolte contre la langue française académique, sont liés à mon histoire personnelle et académique», dit-il.

Alain MABANCKOU n’est pas un idéologue, mais un conteur, un amoureux de la langue française et de la vie. Pour lui, le roman est un enchevêtrement d’idées et d’anecdotes. Il revendique à la fois l’enracinement, mais aussi l’ouverture aux autres, et surtout le sens de mesure. «Je ne critique pas nécessairement l'autofiction, mais je crains qu'il lui manque une part de générosité. Lorsque je lis les romans de Patrick MODIANO, je m'y reconnais. Bien que l'action se passe à Paris, ils sont ouverts au monde. MODIANO sait me parler, même lorsqu'il parle de son intimité ou de l'intimité d'une ville. Ce n'est pas le cas de certains romans où l'égocentrisme se mêle à un égoïsme tellement surdimensionné que ça étouffe la vocation de courtoisie que devrait charrier la littérature», dit-il.

Le 29 mars 2016, Alain MABANCKOU va consacrer sa leçon au Collège de France, sur le thème : «La Négritude après SENGHOR, CESAIRE et DAMAS». Dans son discours à l’Académie française, Dany LAFERRIERE fait référence aux pères fondateurs de la Négritude qui ont rendu aux Noirs leur dignité en ces termes : «Pour moi ce fut d’abord ce trio qui a inscrit la dignité nègre au fronton de Paris : le Martiniquais Aimé CÉSAIRE, le Guyanais Léon-Gontran DAMAS, et le Sénégalais Léopold Sédar SENGHOR. Ce dernier a occupé pendant dix-huit ans le fauteuil numéro 16. C’est lui qui nous permit de passer, sans heurt, de la négritude à la francophonie. Chaque fois qu’un écrivain, né ailleurs, entre sous cette Coupole, un simple effort d’imagination pourra nous faire voir le cortège d’ombres protectrices qui l’accompagnent».

Cependant, l’Amérique haïtienne de LAFERRIERE réfute tout nationalisme culturel et identitaire. «On nous emmerde avec l’identité depuis cinquante ans» dit-il. LAFERRIERE proclame même, dans l’un de ses romans, «je suis japonais». «Quand les gens parlent d’identité, ils veulent dire que vous venez d’un endroit, minoritaire, du tiers-monde, donc vous êtes un écrivain de l’exil, donc de la mémoire», dit-il. Pour lui, il ne faut pas être enfermé dans son univers. Notre vie est entre nos mains. «Je ne parle pas d’identité raciale, nationale ou autre connerie de genre. Je parle d’identité profonde. Est-il animal ou humain ? Je n’ai, moi, aucun parti pris, ni pour le Nègre, ni pour le Blanc» proclame LAFERRIERE. Il refuse tout aspect réducteur de la quête de soi. «Pour moi, le rapport Nord-Sud n’est pas un rapport d’affrontement. Je n’ai pas une vision arrêtée du monde, j’essaie de montrer, sans juger. C’est important d’élargir l’univers romanesque au-delà des rapports idéologiques de classe ou de race», dit-il.

Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE ont réussi, jusqu’ici, leur vie et cela suscite l’admiration, parfois de la jalousie avec des critiques acerbes. Ainsi, on a reproché à ces deux auteurs mondains, mais talentueux, d’écrire pour les Blancs, sur commande ; ils auraient, ainsi, perdu leur âme, et seraient donc acculturés. Ils sont absous par Calixte BEYALA : «on n’écrit jamais pour un continent. C’est une ambition malsaine».

Les deux auteurs refusent toute catégorisation géographique, leurs contributions littéraires transcendent les frontières et les identités. «J’avoue en avoir marre de toutes ces étiquettes, parce qu’elles ne servent à rien, c’est à dire qu’elles ne servent qu’à la personne qui les propose, et pour un temps seulement. En réalité cependant, les étiquettes littéraires et politiques se contaminent facilement et brouillent les pistes ; c’est souvent le cas, en particulier, pour les littératures migrantes», dit LAFERRIERE né à Haïti, exilé dans un premier temps au Canada, et maintenant, académicien à Paris et universitaire aux Etats-Unis. Il prend soin d’ajouter : «Mon écriture ratisse large, essaie de rendre toutes sortes d’émotions de gens différents, également Haïtiens et exilés. Leurs expériences sont mises à contribution dans mes œuvres. Je donne toujours priorité au livre ; quand j’ai envie de réfléchir sérieusement à quelque chose, j’écris un livre. Cela me permet d’explorer plusieurs angles de la question, parce que la vie est un kaléidoscope».

Pour LAFERRIERE, il y a un aspect universel de la littérature. Les sentiments, les émotions, la résistance individuelle, depuis Antigone de Sophocle sont au cœur de ses attentions. Quand Antigone dit : «Je ne suis pas ici pour la haine, je suis ici pour l’amour», c’est un peu ce que dit LAFERRIERE dans tous ses livres.

I – Alain MABANCKOU, une identité brouillée mais riche

Citoyen français d’origine congolaise, professeur de littérature francophone depuis 2001, d’abord à Michigan, maintenant à Los Angeles, Alain MABANCKOU a publié son premier recueil de poèmes, «Au jour, le jour», à compte d’auteur, en 1993. En 1998, il reçoit le Grand Prix de littérature d’Afrique Noire, pour «Bleu, Blanc, Rouge». Le succès auprès du grand public est venu en 2005 avec «Verre cassé» et la consécration en 2006, avec «mémoires de porc-épic» couronné du prix Renaudot.

Alain MABANCKOU a tendance, dans ses écrits, à faire un clin d’œil aux écrivains qu’il aime. Il a été influencé, notamment par Amadou KOUROUMA qui a abordé la question de l’indépendance et des conflits en Afrique noire et par Mongo BETI, pendant la période coloniale, qui a produit des œuvres marquantes. Il apprécie les écrivains antillais, comme CESAIRE et DAMAS, les classiques de la littérature anglaise (DICKENS et Charlotte BRONTE), mais aussi la nouvelle génération d’écrivains, comme la sénégalaise Fatou DIOME. "Le monde est une addition, une multiplication, non une soustraction ou une division" dit-il.

La littérature est considérée, par Alain MABANCKOU, comme un grand roman. «Tout ce que j’écris, tourne autour du rapport entre l’homme et le livre», dit-il. «La littérature est une façon de comprendre le monde et même d’essayer de corriger ses aspérités. Les romanciers essayent toujours de modifier, de réécrire les choses» affirme MABANCKOU. En raison de sa forte notoriété et des sujets qu’il traite, comme la question de l’identité, Alain MABANCKOU est à la périphérie de la politique et de la littérature. «Je pense que toute publication est forcément politique, puisque l’auteur livre au lecteur une vision singulière du monde. Mais il y a assez de gens qui ont du génie politique pour que je m’abstienne de venir occuper la scène pour le plaisir du pouvoir» dit-il.

Dans ses écrits, Alain MABANCKOU qui navigue, notamment, entre trois pays (Congo, France, Etats-Unis), est attentif à la fantaisie, au rêve et aux questions de justice et d’égalité, à l’instar de Raymond ARON et Marcel AYME. «Je suis une sorte de passe-muraille entre les frontières et les barrières. Mais je me souviens toujours d’où je viens, de ce que je dois à tel territoire, et pourquoi je me trouve dans tel autre» dit-il. L’identité brouillée d’Alain MABANCKOU est bourrée d’une polysémie porteuse de sens et d’ambiguïté à éclaircir. «L’avenir de l’homme noir, c’est de se dire qu’il se construit là où il vit», précise t-il.

En dépit de cette identité incertaine, Alain MABANCKOU a su rendre sa différence, dans sa contribution littéraire, un puissant atout, une richesse extraordinaire. Dans ses romans, il décrit des sujets graves et particulièrement sensibles sur le ton de l’exagération, de la cocasserie ou de l’ironie. «Quand j’étais à l’école, j’étais très heureux quand on faisait une leçon d’Histoire qui avait des accents d’anecdotes. En cours de philosophie, ce qui nous intéressait, c’était de se demander pourquoi tel philosophe se promène dans la journée avec une lampe, dort dans une sorte de fût, c’est toujours plus palpitant. Je pense que la littérature doit emprunter cette sorte de narration dans laquelle l’Histoire est en bas. Et puis, n’oublions pas que la vraie Histoire n’est pas faite toujours par les grands personnages, les Napoléons, les ceci. L’Histoire est faite par des petites gens, et ce sont ces petites gens qui forment vraiment le roman», précise t-il. De la lecture de ses livres se dégage un cocktail de poésie et d’humour. On se sent vivant et qu’on a des frères dans le monde, à travers cette musique qui guide son écriture.

1 – MABANCKOU, une part d’autobiographie avec une mère source d’inspiration

Dans «Lumière de Pointe-Noire», MABANCKOU écrit : «J’ai longtemps laissé croire que ma mère était encore en vie. Je m’évertue désormais à rétablir la vérité dans l’espoir de me départir de ce mensonge qui ne m’aura permis jusqu’alors que d’atermoyer le deuil». Après vingt-trois ans d’absence, Alain MABANCKOU retourne à Pointe-Noire, ville portuaire du Congo. Entre-temps, sa mère est morte, en 1995. Puis son père adoptif, peu d’années après. Le fils unique ne s’est rendu aux obsèques ni de l’un, ni de l’autre. Entre le surnaturel et l’enchantement, l’auteur nous ouvre sa petite valise fondamentale, celle des années de l’enfance et de l’adolescence dans ses lieux d’origine. Au moment de repartir, il se rend compte qu’il n’est pas allé au cimetière. Sans doute était-ce inutile. Car c’est ce livre qui tient lieu, aussi, de tombeau. Et de résurrection.

C’est un roman qui parle de l'Afrique traditionnelle, de la mort et du rapport aux morts. MABANCKOU revient sur les croyances, les coutumes et les superstitions de son pays. Quand il retrouve sa famille, chacun attend de lui qu'il donne un cadeau. Il ne doit pas regarder l'hôpital, ni visiter ceux qui y sont, car cela porte malheur. Sur la parcelle de sa mère, deux chaises vides sont disposées, une cousine lui chuchote à l'oreille : «c'est ton père et ta mère qui sont assis sur ces deux chaises».

«Demain j’aurais vingt ans» est un récit de son enfance dans lequel il évoque le Congo-Brazzaville des années 1970-80, la radio qui portait les rumeurs du monde, les voyous qui prenaient les surnoms d'Amin Dada ou Bokassa Ier, et surtout sa famille qui n'était «ni riche ni très pauvre», mais partagée entre sa «maman Pauline» et sa «maman Martine», l'autre femme de son père. «C'est un homme très secret. On a accès difficilement à lui. La mort de sa mère l'a détruit. Il n'a de cesse de lui redonner vie. C'est pourquoi il a dû être si heureux et si malheureux en écrivant ''Demain j'aurai vingt ans''. Je n'ose imaginer ce qu'il a dû traverser. Alain ne rit jamais dans son cœur. C'est un homme très triste, très seul. Son univers n'est pas surpeuplé. Il a une femme, un ami, une passion (l'écriture) et sa mère. Pour le reste, il joue», souligne Dany LAFERRIERE.

Dans «Black Bazar», comme dans la plupart de ses romans, il y a une part d’autobiographie. «Dans la plupart de mes livres, je suis présent dans chacun des personnages. La part d'autobiographie réside peut-être davantage dans le destin du narrateur, où je mets des choses que je puise à droite et à gauche de ma propre expérience. Le narrateur de Black Bazar est un apprenti écrivain, c'est un Congolais comme moi, et il aime les cols à trois boutons: je porte toujours des cols à trois boutons», confesse Alain MABANCKOU.

Dans son dernier roman «Petit Piment», Alain MABANCKOU, enfant unique, raconte, avec humour et vivacité, l’enfance d’un orphelin à Pointe-Noire dans les années 60- 70, pendant la révolution socialiste et les débuts de l’indépendance congolaise.

2 – MABANCKOU, une description de l’Afrique dans son authenticité, mais sans complaisance

Dans «Mémoires d’un porc-épic», Alain MABANCKOU revisite en profondeur un certain nombre de lieux fondateurs de la littérature et de la culture africaines, avec amour, humour et dérision. Parodiant librement une légende populaire selon laquelle chaque être humain possède son double animal, il nous livre dans ce récit l'histoire d'un étonnant porc-épic, chargé par son alter ego humain, un certain Kibandi, d'accomplir à l'aide de ses redoutables piquants toute une série de meurtres rocambolesques. Malheur aux villageois qui se retrouvent sur la route de Kibandi, car son ami porc-épic est prêt à tout pour satisfaire la folie sanguinaire de son «maître» ! En détournant avec brio et malice les codes narratifs de la fable, Alain MABANCKOU renouvelle les formes traditionnelles du conte africain dans un récit truculent et picaresque où se retrouvent l'art de l'ironie et la verve inventive qui font de lui une des voix majeures de la littérature francophone actuelle.

«Verre cassé» est un vieil ivrogne, la soixantaine, qui sous l'impulsion de l'Escargot entêté, le patron du Crédit a voyagé, raconte les chroniques de la clientèle du bar. Par la plume du vieil instituteur, toute une horde de personnages apparait devant nous. L'histoire «très horrifique» du Crédit a voyagé, un bar congolais des plus crasseux, nous est, ici, contée par l'un de ses clients les plus assidus, Verre Cassé, à qui le patron a confié le soin d'en faire le geste, en immortalisant dans un cahier de fortune, les prouesses étonnantes de la troupe d'éclopés fantastiques qui le fréquentent.

Dans «verre cassé» Alain MABANCKOU témoigne de son affection pour les personnages anonymes, les marginaux et atypiques. «African psycho» relate également un sérial killer, un looser, victime de la rumeur publique, avec des informations exagérées et déformées. «Quand je vais au cinéma, je suis toujours fasciné par les personnages secondaires. Je pense que la vraie vie n'est pas celle des personnages principaux. J'aime les existences cabossées. J'ai plus de choses à dire sur quelqu'un qui est à la marge. Je sais que, derrière la marginalité, se cache la joie de vivre. C'est ce que je cherche en eux : l'étincelle de joie» dit-il. Ou encore MABANCKOU précise son propos : «Je suis persuadé que dans mon roman, les « importants » sont ces petits personnages de rien du tout, les éclopés, les gens de l’orphelinat, les petites prostituées, etc. Ils ont créé une certaine vie. L’Histoire de la société congolaise n’est pas forcément que politique, elle peut être aussi commerciale, sociale, etc. Et peut-être aussi que c’est ça qui fait la beauté de la littérature : prendre des petites vies pour les rajouter à la grande Histoire. La grande Histoire n’existe que parce que des «petites» personnes ont additionné leur vies, leurs souffrances, leurs joies pour accompagner le cycle de la vie».

«Les petits-fils Nègres de Vercingétorix» est un hommage aux femmes et à la richesse de la diversité culturelle du Congo. Dans ce roman, une ancienne colonie d'Afrique centrale, la République du Viétongo, est en proie à une terrible guerre civile. Le président Kabouya a perdu le pouvoir après un coup d'Etat, et Vercingétorix, le chef rebelle, se lance dans une entreprise de reconquête. Fuyant les violences avec sa fille, Hortense Iloki relate dans son journal les événements de cette guerre et reconstitue son passé en miettes. Une histoire effroyable écrite avec un ton beaucoup plus calme. On sent respirer dans chaque mot, chaque phrase, chaque paragraphe, chaque page la peine de cette femme en fuite. Hortense a commis une bévue, c'est celle d'avoir épousée un sudiste alors qu'elle est nordiste. La guerre éclate au pays, elle est prise au piège. Là-bas au sud. Ni elle, ni son mari, ni sa fille, ni qui que ce soit ne peut rien contre les nouvelles lois qui régissent le pays. «C'est un livre axé sur la femme. La plupart du temps, des guerres civiles les médias ont tendance à ne nous montrer que les milices, donc les hommes. Mais on ne souligne jamais assez le rôle important que jouent les femmes en temps de guerre. Le plus souvent, ce sont elles qui essayent, par leur courage, par leur dignité, de juguler notre barbarie, de freiner notre instinct de tuer pour tuer. J'ai voulu par ce livre rendre hommage aux femmes, notamment celles qui vivent dans des "couples mixtes" entre Nordistes et Sudistes, et surtout à cette amitié entre Hortense et Christiane qui transcende les ethnies. La leçon qu'il faudra retenir de ce roman est à mon avis celle-ci : le Congo est un très beau pays, qui a vécu pendant longtemps avec sa diversité ethnique» souligne Alain MABANCKOU.

3 – MABANCKOU, la vie des Africains en France : l’égalité réelle et le refus du communautarisme

Dans «Le sanglot de l’homme noir», Alain MABANCKOU dénonce la tentative, trop facile, des Noirs à ériger leurs souffrances en signe d’identité. «Je suis noir, et forcément ça se voit. Du coup les Noirs que je croise à Paris m’appellent «mon frère». Le sommes nous vraiment ? Qu’ont en commun un Antillais, un Sénégalais, et un Noir né dans le Xème arrondissement, sinon la couleur à laquelle ils se plaignent d’être constamment réduits ?» s’interroge Alain MABANCKOU. Et il rajoute «J’oublie évidemment la généalogie qu’ils se sont forgée, celle du malheur et de l’humiliation – traite négrière, colonisation, conditions de vie des immigrés, etc. Car par-delà la peau, ce qui les réunit, ce sont leurs sanglots».

«Je ne conteste pas les souffrances qu’ont subies et que subissent encore les Noirs. Je conteste la tendance à ériger ces souffrances en signe d’identité. Je suis né au Congo Brazzaville, j’ai étudié en France, j’enseigne désormais en Californie. Je suis noir, muni d’un passeport français et d’une carte verte. Qui suis-je ? J’aurais bien du mal à le dire. Mais je refuse de me définir par les larmes et le ressentiment», dit-il.

Dans «Bleu, Blanc, Rouge», Alain MABANCKOU décrit un personnage central, «Moki», un parisien, originaire du Congo, un dandy et «sapeur», dont les affaires, des trafics en tout genre (faux papiers, agent immobilier à prix fort de squat, bref un marchand de rêve), sont profitables, jusqu’au jour où un Ministre de l’intérieur, Charles PASQUA, inaugure des «charters». MABANCKOU s’interroge à haute voix sur les rapports entre l’Afrique et la France : «Sans pour autant avoir des concertations préalables sur ce que nous écrivons dans nos romans, nous étudions le destin d´individus dans la société française en pleine mutation. Quelle est la place de l´écrivain face à la montée du racisme, face à l´immigration, à la déliquescence de la société française ? Pourquoi dans ce siècle les Africains continuent-ils de vouer une fascination à l´Europe, et en particulier à la France ? A travers ces questions, j´ai campé des personnages qui partent de l'Afrique en Europe et vice-versa, en essayant d´étudier ce phénomène. Qu'est-ce qui pousse les Africains, aujourd´hui encore, à venir en France ? Est- ce l'apparat ? La richesse ? L'accoutrement ? Que se passe-t-il lorsqu'un Africain arrive en France ? Est-ce dans le but de poursuivre des études ou bien plonge-t-il dans le milieu de la pègre ? Tous ces personnages sont recensés selon leurs caractères dans le roman». Dans ce roman, Alain MABANCKOU pose la question de l’égalité réelle en ces termes : «L'écrivain regarde le siècle s'achever avec son cortège de souffrances, avec ses problèmes d´immigration qui sont toujours courants. Cependant, je pense qu'il existe une note d'espoir, car au fur et à mesure que nous avançons, nous voyons des gens qui luttent pour les droits de la personne».

Dans «Tais-toi et meurs», quittant le Congo, Julien Makambo arrive en France sous le nom de José Montfort. Il est accueilli à Paris par Pédro, figure de proue du milieu congolais de la capitale. Sapeur à la pointe des tendances et «homme d’affaires» au bras long, Pédro prend Julien sous son aile et l’initie au monde des combines souterraines. Les affaires tournent, Julien a la vie belle et festive, jusqu’à ce vendredi 13 maudit, où il se retrouve malgré lui mêlé à la défenestration d’une jeune femme. En prison, il écrit son histoire, celle d’un jeune homme confronté à son destin : Makambo en lingala signifie «les ennuis». Et face aux ennuis, une règle d’or règne ici en maître : Tais-toi et meurs.

«Black Bazar » raconte les déboires d'un dandy congolais, surnommé «Fessologue», qui vient d'être plaqué par sa femme, Couleur d'origine, partie avec un obscur joueur de tam-tam. Cette histoire un peu tragique et bien comique, à des égards, permet à Alain MABANCKOU de s'interroger sur la place de la communauté noire dans le Paris d'aujourd'hui et de chahuter, au passage, bien des clichés. En effet, dans ce roman «Black Bazar», MABANCKOU pose la question du racisme notamment entre Antillais et Africains. Hippocrate est un concierge antillais ouvertement raciste, il n’aime pas les Congolais. «Avec ce personnage, j'ai voulu déplacer les clichés en posant une question fondamentale, celle du racisme qui peut se manifester au sein de la même race. Vous avez d'un côté les Africains qui reprochent aux Antillais de trop se prendre pour des Blancs, et les Antillais qui reprochent aux Africains de les avoir vendus avec leurs chefs de tribu pendant la colonisation. Donc, dans la mesure où vous avez une communauté dite «noire», et que cette population n'est pas homogène, un conflit couve à l'intérieur même de ce groupe de population qui n'est fondé que sur la couleur de la peau et non sur une identité de revendications. Monsieur Hippocrate symbolise en quelque sorte l'opposition actuelle au sein de cette population noire très éclatée, où les gens ont des différences très marquées» précise MABANCKOU.

La communauté noire en France est hétéroclite d’où la difficulté de la mobiliser sur le plan politique. «La communauté noire qui peut exister en France est celle qui va se fonder sur la lutte contre les injustices sociales subies sur le territoire français», souligne Alain MABANCKOU. Il va encore plus loin : «Parce que pour changer l’Afrique, on pense toujours qu’il ne faut changer que les Africains, mais il faut changer aussi le regard de l’Occident sur l’Afrique. Qu’on arrête de nous voir comme des anciens colonisés, qu’on arrête de nous bassiner parce que nous avons «une certaine malédiction», comme nous sommes nés «du côté obscur des choses». Non, l’obscurité, c’est peut-être les égoïsmes que nous avons, le manque d’hospitalité, la haine de l’étranger, la peur de l’immigré, les politiques de fermeture des frontières».

II – Dany LAFERRIERE, académicien et spécialiste de la littérature migrante,

Élu à l’Académie française, le 12 décembre 2013, au fauteuil d’Hector Bianciotti, né à Port-au-Prince le 13 avril 1953 d’un père intellectuel et homme politique, et d’une mère archiviste à la mairie de Port-au-Prince, Dany LAFERRIERE passa son enfance avec sa grand-mère, Vava, à Petit-Goâve, dans cet univers dominé par les libellules, les papillons, les fourmis, les montagnes bleues, la mer turquoise de la Caraïbe et l’amour fou pour Vava. Tous ses livres sont passionnants, cri d'amour à ses parents, sa grand-mère, et à Haïti, dont nous comprenons la tragique histoire depuis son exil jusqu'à son retour. Ces épisodes heureux sont relatés dans deux de ses romans : L’Odeur du café et Le Charme des après-midi sans fin.

Dans l’écriture de Dany LAFERRIERE, visions et épisodes s’enchaînent avec une grande liberté en ne respectant qu’un seul principe : l’harmonie Des visions à la fois douces et frappantes, pleines de couleurs. Elles passent assez fugitivement et de temps à autres, refont surface, dans des circonstances diverses du quotidien, pour se rappeler à notre bon souvenir. Ce sont des personnages et des situations qui restent gravés, profondément dans notre mémoire. Cette littérature migrante de la diversité et des différences culturelles est un puissant hymne pour le respect des identités des autres et l’égalité.

1 – Dany LAFERRIERE, une enfance délicieuse en Haïti

Dans «l’Odeur du Café», par bribes, et avec des anecdotes savoureuses, Dany LAFERRIERE nous raconte son enfance à Petit-Goâve, près de sa grand-mère Da. Celle-ci est toujours assise à côté de lui sur la galerie, buvant son café, le café dont l'odeur marque son enfance. Au fil des passages, on découvre la réalité de cet enfant de dix ans au cœur de son village, sa famille, ses amis, sa maison au toit éblouissant, Vava qui fait battre son cœur, et se révèle du même coup toute une culture racontée via les souvenirs. «Je suis le fils aîné de la fille aînée. Le premier enfant de la maison. La mer des Caraïbes se trouve au bout de ma rue. Nous avons un chien. Mais il est si maigre et si laid que je fais semblant de ne pas le connaître. Vava habite en haut de la pente. Elle porte une robe jaune. Des fois, elle me donne l’impression d’être un cerf-volant. Je la sens si proche. Montventre se met à bouillir. Je vais mourir. Un jour, j’ai demandé à ma grand-mère de m’expliquer le paradis. Elle m’a montré sa cafetière. C’est le café des Palmes que Da préfère, surtout à cause de sont odeur. Da boit son café. J’observe les fourmis. Le temps n’existe pas», ainsi démarre ce roman. Au cours de ce récit, il y a l'enfance. Celle d'un petit garçon passant chez Da, sa grand-mère, et accompagné de la chaleureuse vigilance de ses tantes. Un peu de fièvre, et le voici privé de jeux avec ses camarades. Alors il reste sur la terrasse de bois, à côté de Da qui se balance dans le rocking-chair, avec toujours une tasse de café à portée de la main pour les passants et les voisins. Le long des lattes de bois, l'enfant regarde les fourmis, les gouttes de pluie marquant le sol, regarde et écoute les adultes s'occuper et parler, respire les odeurs de la vie. Chronique des sensations enfantines, L'Odeur du café est un livre envoûtant, le récit d'un voyage au temps si fragile et si merveilleux de l'enfance.

«Le charme des après-midi sans fin», est, sans doute, le roman de Dany LAFERRIERE, le plus autobiographique, nous conte une jeunesse haïtienne en une succession de brefs tableaux sur le cours des jours à Petit Goâve. On retrouve une magnifique grand-mère, femme protectrice et tolérante. Tour à tour, drôle, attachant, touchant, ce roman, délicieusement nostalgique, est un hymne à la liberté, à l'insouciance de l'enfance écrit dans une langue riche et colorée. Manifeste d’amour adressé par l’auteur à Da, la grand-mère qui l’a élevé, mais aussi, sur fond de crise politique haïtienne, roman initiatique de l’adolescence, ce livre nous émeut par sa tendresse et sa justesse. Dany LAFERRIERE fait de la joie de vivre une épine plantée dans le pied des dictatures. Au lieu de nous ennuyer avec une documentation lourde et méticuleuse, LAFERRIERE, sur un ton léger, lit, flâne et flotte, c’est le bon moyen de se glisser partout, de démasquer les parades des uns et des autres. «Les mères passent leur temps à venir voir si leur fille n’est pas dans les parages du port. Comme toujours, les mères n’ont aucune idée de la façon donc cela se passe. Car si un type veut embrasser une fille; tu peux être sur qu’il ne restera pas sur le port avec elle. Mais les mères n’ont aucune idée de la réalité» souligne l’auteur. Vieux Os, un été de son adolescence en Haïti, vit tranquillement, entouré de ses amis, de ses voisins, de filles qu’il guette, d’animaux qu’il observe, de rêves ou de cauchemars qui le hantent. Ce roman retrace avec tendresse l'enfance : les bagarres, les aventures et les amours de Rico, Frantz et Vieux Os, les petites manies des habitants de la ville, leurs bonheurs et leurs soucis de tous les jours. Mais la crise politique finit par atteindre Petit-Goâve, marquant la fin de l'enfance pour Vieux Os et les adieux à la ville de Da.

Si Le Charme des après-midi sans fin se termine sur des adieux, «Le pays sans chapeau» débute avec des retrouvailles. De retour à Haïti après de longues années d'absence et plusieurs livres, Vieux Os retrouve cette même odeur du café, mais aussi la puanteur de la pauvreté, des "près de cent mille personnes concentrées dans un espace restreint sans eau courante". Da n'est plus, sans pour autant être partie. Elle est bien là, dans sa chambre restée inoccupée, dans sa petite robe grise accrochée sur le mur, la tasse de café qu'on lui sert tous les matins. Les morts observent les faits et gestes de l'écrivain. Car à côté de ce "Pays réel", il existe un "Pays rêvé", le Haïti des zombis et des esprits que Vieux Os redécouvre après toutes ces années "là-bas". Tout comme ces mots créoles restés en désuétude trop longtemps, qu'il faut de nouveau mastiquer et goûter. Ailleurs, Dany LAFERRIEE :"En écrivant en français, je tue ma langue, le créole. Et personne ne m'a jamais dit : Mes condoléances". Dany LAFERRIERE peint Haïti et ses couleurs par petits tableaux, instants d'émotion ou de souvenir, entre les odeurs retrouvées et les questions inquiètes de la mère :"Qu'est-ce que tu as mangé pendant ces vingt ans ?" A la joie des retrouvailles se mêle parfois une pointe d'amertume, le pays n'est plus tout à fait le même. Mais on retiendra surtout la leçon de Da :"Comment peux-tu aller dans la vie sans même prendre une tasse de café !"

2 – Dany LAFERRIERE une plaidoirie pour la tolérance

et la promotion de la diversité culturelle

À la suite de l’assassinat de son ami Gasner Raymond, trouvé sur la plage de Braches, à Léogâne, le 1er juin 1976, il quitte précipitamment Port-au-Prince pour Montréal. Cet évènement sera raconté dans son roman «Le Cri des oiseaux fous».

Dixième roman de Dany LAFERRIERE, «Le cri des oiseaux fous» est aussi l'ultime récit de sa vaste "autobiographie américaine". Le narrateur apprend que les tontons macoutes ont tué son ami, que lui-même est sur la liste, que cette nuit sera sa dernière nuit en Haïti, celle du départ. LAFERRIERE, le héros de son roman raconte comment il est venu à quitter sa terre natale, journaliste, il est affecté aux chroniques culturelles. Avant de s’exiler, il fait le tour de ses amis, sans les prévenir de son départ. Tout le récit coule des yeux et des pensées, des peurs et des méditations de ce jeune homme de vingt-trois ans confronté au crime et forcé à l'exil.

Comment se sentir citoyen d'un pays qui veut votre mort ? «L'exil est pire que la mort pour celui qui reste. L'exilé est toujours vivant bien qu'il ne possède aucun poids physique dans le monde réel», dit-il. Ce roman est une ultime insurrection contre la dictature et l’intolérance, un droit de parler de culture sans parler de politique. D'avoir des désirs qui lui sont propres. «Et l'indifférence que j'ai toujours manifestée pour le pouvoir et sa propagande diabolisante ne jouerait pas en ma faveur. Car le rêve de tout pouvoir est qu'on s'intéresse à lui», dit-il.

Dans «le cri des oiseaux fous», les thèmes abordés sont variés : l’amour et la sexualité, l’amitié, la mort et le sentiment de l’absurdité, la construction de l’identité, par rapport au père et à la mère. Le développement du roman, loin d’être narcissique, se construit sur les adieux que Dany LAFERRIERE fait à ses amis. Comme, il fréquente le monde de la culture, ce roman est particulièrement instructif de la vitalité littéraire et artistique d’Haïti. On ne se croirait pas dans un pays sous-développé. Les artistes compensent la pauvreté de ce pays par leur créativité et leur énergie débordante. Dany LAFERRIERE rencontre aussi les prostituées qu’il a fréquentées. Il ne s’en cache pas et n’est pas complaisant. Il fait ressortir les qualités de cœur des Haïtiens. On sent que LAFERRIERE voue une grande affection pour son entourage et son pays. Parallèlement à cette déchirure, se profile la vie politique haïtienne d’une grande brutalité. Finalement, ce roman relate la vie quotidienne des Haïtiens, confrontés à diverses difficultés, mais qui ont su garder leur héroïsme et leur noblesse d’esprit.

LAFERRIERE fait publier en 1985, le roman «Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer», qui a connu un succès retentissant. Il se familiarise avec le cinéma. «Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer ?», est un roman constitué d’une succession de brefs chapitres proposant chacun une petite scène à connotation sexuelle. LAFERRIERE déploie style sec, aux phrases juxtaposées, dont le rythme haché rappelle celui du jazz. Il y expose des lieux communs, certes, sur les Noirs et sur les Blanches mais présentés toujours avec un humour à la fois cru, sain et jubilatoire. C’est une satire féroce sur les stéréotypes et les clichés racistes, dans laquelle deux jeunes Noirs oisifs partagent un appartement dans un quartier pauvre de Montréal. L'un d'entre eux, le narrateur, projette d'écrire un roman et, pour s’occuper, connaît diverses aventures féminines en dissertant sur la trilogie Blanc-Blanche-Nègre. Car c'est un juste retour des choses, après avoir souffert de l'esclavage, que de séduire toutes ces jeunes donzelles innocentes ou curieuses. Quant à son compère, Bouba, il dort, dort, dort. Et philosophe en lisant et relisant le Coran, sur des airs de jazz.

«Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer ?» fait ressortir la complexité des sens propres à la littérature migrante qui puise dans le pays d’origine et celui du lieu de résidence. Les sens multiples doivent être analysés à la lumière des codes culturels, à la communication entre divers univers et leur enrichissement réciproque. En effet, LAFERRIERE, durant son exil au Canada se positionne comme un écrivain québécois qui porte, cependant, un puissant témoignage sur ses souvenirs d’immigrant. Ce roman, marqué par la polyphonie, outre son caractère ironique, provocateur et exotique, est une réflexion profonde sur la littérature migrante, sur l’altérité, sur les différences culturelles. En l’occurrence, les Noirs sont souvent de culture occidentale, mais ils jouent, parfois, au Nègre pour draguer les Blanches. A travers, la parodie, LAFERRIERE renverse la perception de la Négritude qu’il désacralise. Par conséquence, l’aliénation et la recherche d’une nouvelle identité sont au coeur de ce roman. Il fait référence aux filles anglaises que tente de séduire le héros de son roman, qui sont censées, par rapport aux francophones, être supérieures et «disciplinées». Par ailleurs, ce roman est bourré de clins d’œil littéraires. En effet, c’est durant son exil qu’il met à lire des auteurs comme Hemingway, Miller, Diderot, Tanizaki, Gombrowicz, Borges, Marie Chauvet, Bukowski, Boulgakov, Baldwin, Cendrars, Mishima, Marquez, Vargas Llosa, Salinger, Grass, Calvino, Roumain, Ducharme, Virginia Woolf, etc. En 1986, meurt Jorge Luis BORGES, un écrivain aveugle argentin, pour qui LAFERRIERE voue une grande admiration. BORGES est un spécialiste de l’art de la nuance. «Tous les pouvoirs ont peur de la nuance. Seule la nuance est subversive», dit-il. LAFERRIERE cite, dans ce roman, James BALDWIN, un auteur noir, homosexuel qui a vécu en exil en France.

Dany LAFERRIERE est l’auteur d’autres romans, comme «l’Enigme du retour», «L’Art presque perdu de ne rien faire», «Journal d’un écrivain en pyjama», ou «Tout bouge autour de moi».

Bibliographie très sélective

1 – Contributions d’Alain MABANCKOU

MABANCKOU (Alain), Petit piment Paris, Seuil, Collection «Fiction», 2015, 288 pages ;

MABANCKOU (Alain), Demain, quand j’aurai vingt ans, Paris, Gallimard, collection «Blanche», 2010, 384 pages ;

MABANCKOU (Alain), Black Bazar, Paris, Seuil, Cadre rouge, 2009, 252 pages ;

MABANCKOU (Alain), Mémoire de porc-épic, Paris, Seuil, Cadre rouge, 2006, 230 pages ;

MABANCKOU (Alain), Bleu blanc rouge, Paris, Présence africaine, 2000, 224 pages ;

MABANCKOU (Alain), African psycho, Paris, Points, 2006, 224 pages ;

MABANCKOU (Alain), Verre cassé, Paris, Seuil, Cadre rouge, 2005, 208 pages ;

MABANCKOU (Alain), Tais-toi et meurs, Paris, Pocket, Triller, 2014, 216 pages ;

MABANCKOU (Alain), Lumières de Pointe-Noire, Paris, Seuil, Fiction, 2013, 304 pages ;

MABANCKOU (Alain), Le sanglot de l’homme noir, Paris, Fayard, 2012, 184 pages ;

MABANCKOU (Alain), Lettre à Jimmy, Paris, Fayard, 2007, 192 pages ;

MABANCKOU (Alain), Ma sœur étoile, Paris, Seuil, Album de jeunesse, 2010, 326 pages ;

MABANCKOU (Alain), Les petits-fils Nègres de Vercingétorix, Paris, Le Serpent à Plûmes, 2002 et 2016 ;

MABANCKOU (Alain), Tant que les hommes s’enracineront dans la terre, Paris, Points, 2007, 320 pages ;

MABANCKOU (Alain), Et Dieu seul sait comment je dors, Paris, Présence africaine, 2001, 246 pages.

2 – Contributions de Dany LAFERRIERE

LAFERRIERE (Dany), L’odeur du café, Les éditions la Bagniole et la Soulière, 2014, 160 pages ;

LAFERRIERE (Dany), Le charme des après-midi sans fin, Rocher/Motif, 2011, 296 pages ;

LAFERRIERE (Dany), Pays sans chapeau, Boréal, 2006, 275 pages ;

LAFERRIERE (Dany), Le cri des oiseaux fous, Lanctôt, 2000, 319 pages ;

LAFERRIERE (Dany), Comment faire l’amour avec un Nègre, sans se fatiguer, Le Serpent à plumes, 2014, 166 pages ;

LAFERRIERE (Dany), J’écris comme je vis, Boréal, 2010, 257 pages

LAFERRIERE (Dany), Chronique de la dérive douce, Paris, Grasset, 2012, 224 pages

LAFERRIERE (Dany), Tout bouge autour de moi, Paris, Grasset, 2011, 224 pages

LAFERRIERE (Dany), Je suis un écrivain japonais, Paris, Grasset, 2008, 270 pages

LAFERRIERE (Dany), Vers le Sud, Paris, Grasset, 2006, 256 pages

LAFERRIERE (Dany), Le goût des jeunes filles, Paris, Grasset, 2005, 400 pages

LAFERRIERE (Dany), Un art de vivre par temps de catastrophe, University of Alberta, 2010, 51 pages.

Paris le 19 mars 2016 par M. Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/
«Rencontre avec deux grands universitaires spécialistes de la littérature migrante : Alain MABANCKOU et Dany LAFERRIERE», par M. Amadou Bal BA, http://baamadou.over-blog.fr/

Partager cet article

Repost0

commentaires

Liens