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26 juillet 2015 7 26 /07 /juillet /2015 23:33

Ce texte a été publié dans le journal Ferloo, édition du 28 juillet 2015.

«Montrez-moi un héros, et je vous écrirai une tragédie», disait Francis SCOTT FITZGERALD. Mon père n’est pas ce héros tragique que décrit ce romancier américain. Mais il s’en rapproche terriblement, parce qu’il est l’incarnation de cette génération perdue qui a tout sacrifié pour le bonheur de sa famille. Mon père est un homme ordinaire, mais il est également le symbole de ces centaines milliers de Foutankais, un héros du quotidien. Je pense à ceux, en dépit de toutes les difficultés qui nous assaillent (colonialisme, esclavage, calamités naturelles, régimes oppressifs, etc.) ont choisi de vivre debout, en prenant le chemin de l'exil, parfois au péril de vie. Je pense, en particulier, à ces nombreux immigrants anonymes qui prennent des barques d'infortune et qui sont rongés par des poissons au fond de la mer.

En somme, particulièrement discret, en permanence disponible et dévoué pour nous, mon père c'est l'incarnation de ce héros du quotidien, qui a donné de sa vie, de sa jeunesse, du meilleur de lui-même pour que sa famille échappe au désastre, au déshonneur et aux privations.

Mon père est né et mort à son village natal, entouré des siens. Mais de Danthiady à Danthiady quel chemin tortueux et difficile, mon père a parcouru !

J’ai retenu de lui moult qualités : la probité, l’intégrité, la dignité, surtout une grande bienveillance et une tolérance à toute épreuve. Mon père est, avant tout, un infatigable travailleur. Il m’a raconté que, dès que l’âge de 7 ans, il accompagnait déjà mon grand-père aux champs. La disparition soudaine de celui-ci, laissant ses 7 enfants orphelins, a donné à mon père, subitement, des responsabilités nouvelles. A l’âge de 13 ans, il a dû marcher, à l’époque, plus d’une semaine pour rejoindre Dakar afin de devenir cireur, puis «boy» et cuisinier chez des Européens. Son dernier emploi, entre 1969 et 1986, a été celui de cuisinier dans un bateau appartenant à une compagnie bordelaise. Je me souviens que quand son bateau, en réparation pendant plus de 6 mois, à Bordeaux, je suis allé le voir avec ma précédente compagne, Isabelle, une Corrézienne. La ville de Bordeaux, dirigée à l’époque par Jacques CHABAN-DELMAS, maire de 1947 à 1995, était encore recouverte de murs gris. Au port, un supporter m’ayant confondu avec Jean Amadou TIGANA, j’ai dû signer un autographe pour ne pas le décevoir. Les retrouvailles ont été fort chaleureuses. Il est vrai que mon père, tout en restant proche de sa famille, est resté un grand inconnu pour moi. Nous avons vécu peu de temps ensemble. Lui a été un immigrant, et moi je suis exilé sur un autre continent.

Ensuite mon père est fondamentalement attaché aux valeurs traditionnelles. Il a été le pilier principal et la cohésion de la famille. Son appel constant, pour des valeurs morales rénovées, m’a profondément touché. «Torodo», de la caste des nobles chez les Peuls, mon père n’accorde pas trop d’honneurs à la naissance ou à la fortune. Pour lui, la vraie noblesse, c’est celle de l’esprit ; c’est une façon d’être. Un homme, pour être homme, doit incarner l’espoir et l’espérance de sa communauté, non pas pour sa promotion personnelle et son égo, mais réaliser un idéal commun, celui de la survie et du bien-être de son clan.

C’est pour cela, polygame, comme mon grand-père, mon père est resté un défenseur farouche de l’endogamie, socle de la solidarité indéfectible. Ma mère était une cousine de mon père. Ainsi se perpétuait de génération en génération le renforcement de notre groupe. Dans nos coutumes, l’exogamie est considérée comme une grave défiance aux valeurs traditionnelles, une tentative de rompre les liens ancestraux de solidarité, bref une cassure et une perte pour le groupe. Comment exposer à son père qu’on l’apprécie et le chérit pour toutes les qualités que j’ai recensées, mais qu’il y a des sphères, comme le mariage, qui relèvent de l’espace privé où le groupe social ne peut que recommander, et non décider à la place de l’individu. Le malentendu a duré plus de 10 ans. Mais le jour où les fils du dialogue se sont renoués, aucune autre brouille ne nous a plus écarté l’un de l’autre. J'ai senti la compréhension qui soulage et délivre de la culpabilité.

Enfin, mon père tout étant traditionnaliste, probablement en raison de son long contact avec d’autres cultures, reste fondamentalement ouvert d’esprit. J’ai toujours apprécié, les rares occasions où nous avions des discussions, la qualité et la hauteur de ses points de vue.

En octobre 2012, après ma visite au village et lors du départ, j’ai été fortement secoué et ému de cette séparation que je présentais comme un adieu, et non comme un au revoir. Depuis 2010 mon père, en raison de sa maladie, parlait peu, mais il a conservé cette extraordinaire dignité et fierté, en dépit de ces outrages du temps.

Enfant, j’avais toujours cru que mes parents sont indestructibles, qu’ils sont les plus forts et qu’ils représentaient l’éternité. On a du mal à réaliser de se séparer, un jour, des êtres que l’on affectionne tant. Quand ça arrive on pleure un bon coup. Mais c’est en nos cœurs que vivent ceux que nous avons perdus.

Paris, le 26 juillet 2015, M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/.

Mon père et ma mère.
Mon père et ma mère.

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