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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 20:50

Réhabiliter le passé, dénoncer le présent, interroger le devenir de son peuple, tel est le triple but que s'est donné le célèbre écrivain Chinua ACHEBE. Son œuvre, véritable fresque historique, décrit le passage de la tradition à la modernité et montre l'homme africain successivement aux prises avec ses dieux, avec ses colonisateurs et, finalement, avec lui-même. «L’art de Chinua ACHEBE se situe à un point d’équilibre entre l’individuel et le collectif, l’historique et le social», souligne le professeur Alain SEVERAC de l’Université de Lyon. La sud-africaine Nadine GORDIMER, prix Nobel de littérature de 1991, l'a qualifié de «père de la littérature africaine moderne». Chinua ACHEBE est devenu un auteur classique de son vivant. Ainsi, en 2002, Chinua ACHEBE a reçu le prestigieux Prix de la paix des libraires allemands. Pour le jury, «il était devenu un classique de son vivant, une des voix les plus fortes et les plus subtiles de l'Afrique dans la littérature du XXe siècle, un moraliste et un grand narrateur. Il passe pour le fondateur de la tradition littéraire de l'Afrique de l'ouest avec une œuvre très imprégnée par la tradition orale de son peuple».

Ardent militant des droits de l’homme et de la démocratie, la politique est l’une des sources principales d'inspiration des romans de Chinua ACHEBE. «C’est un écrivain qui fait tomber les murs de prison», disait Nelson MANDELA. Ses romans, nouvelles, poèmes, essais n'ont pas fini de nous interroger et de remettre en cause les préjugés d'un autre âge qui continuent à hanter notre monde globalisé. Un regard neuf sur son oeuvre et l'engagement radical de la littérature africaine, renouvellent et perpétuent ce combat. Le fossé ne cesse de se creuser entre la poignée de possédants et les masses déshérités.  L'homme a, de moins en moins, de raisons d'espérer. Aussi Chinua ACHEBE prône l'avénement d'une nouvelle société. Il encourage ses concitoyens à construire un monde meilleur et leur propose une autre vision de la société et une attitude faite de générosité et de courage devant la souffrance, la pauvreté et l'oppression. En donnant un large aperçu du passé tribal de son peuple, et en mettant en scène la nouvelle société nigériane, Chinua ACHEBE montre qu'il se refuse à des solutions par trop simplistes.

Né à  Ogidi, dans l’Est du Nigéria, le 16 novembre 1930, l’écrivain Albert Chinualumogu ACHEBE est considéré, dans le monde anglophone, comme le «père du roman africain». Issu de l’ethnie Ibo, ACHEBE est le cinquième des six enfants de ses parents, Isaiah OKAFO et Janet ACHEBE, qui sont de fervents chrétiens. Le jeune Chinua commence ses études à l’école missionnaire tout en ayant l’occasion de vivre une «vie villageoise traditionnelle» dans un environnement encore épargné par la colonisation. Il est donc influencé par deux cultures : la culture Ibo traditionnelle et la culture anglaise. Brillant élève, surnommé «le dictionnaire» pour sa connaissance de l’anglais, ACHEBE obtient une bourse et continue ensuite ses études au «Government College» d’Umuahia, une ville qui figurera souvent dans ses romans, de 1944 à 1947, puis à l’université d’Ibadan de 1948 à 1953, année où il obtient son Bachelor of Arts, l’équivalent d’une maîtrise dans le système français. Avant d’entrer à La Nigerian Broadcasting Corporation (NBC), ACHEBE effectue quelques voyages en Afrique et aux Etats-Unis, et travaille quelques temps comme professeur.

Chinua ACHEBE se maria le 10  septembre 1961 avec Christie Chinwé OKOLI et eut 4 enfant : Chinelo, Ikechukwu, Cidi et Nwando. En 1962, il fonda une collection intitulé «Africain» chez un éditeur anglais. Chinua ACHEBE mène plusieurs activités à la radio nigériane et fait une longue carrière dans la presse de son pays. Directeur des éditions Citadel Books à Enugu, il a fondé et dirigé de 1962 à 1972, la célèbre collection Écrivains africains aux éditions Heinemann, et dirige, depuis 1962, la revue littéraire Okike. Fort actif pendant la guerre civile du Biafra, il s'est rendu aux États-Unis en 1969 pour susciter des appuis pour les Biafrais, tout en poursuivant une carrière universitaire commencée à Nsukka (Nigeria) en 1967, et qui se poursuivra jusqu'en 1985. En 1987, le dirigeant de l’un des principaux partis du Nord musulman lui demande d’être son adjoint. Il accepte afin de montrer à ses compatriotes qu’il est possible, venant de l’Est du pays, d’adhérer à un parti du Nord, dirigé par un fondamentaliste religieux.

Au cours de sa scolarité et de ses études universitaires, ACHEBE aimait la littérature anglaise, mais s’est aussi rendu compte que certains de ces livres dépeignaient les africains avec des préjugés. ACHEBE voulait faire un roman décrivant les Africains comme ils les connaissaient. En 1958, il écrit son premier roman, «Things Fall Apart», «Le monde s’effondre», en réaction à ce qu’il considérait comme une description inexacte de la vie des Africains par les Européens. Il y décrit  l’influence des européens sur la vie des africains à travers l’histoire d’un chef tribal biafrais. Le roman connaîtra un énorme succès et est à ce jour l’un des plus célèbres, sinon le plus célèbre roman écrit en anglais par un africain. L’histoire est centrée sur Okonkwo, lutteur traditionnel, homme ambitieux, dont la vie est perturbée par la modification des structures traditionnelles de la vie au village suite aux contacts avec les européens. ACHEBE raconte les conséquences de la colonisation sur la vie d’un village africain, du point de vue d’un Africain et décrit, sans l’idéaliser, certaines traditions pouvaient être cruelles, un monde qui se suffisait à lui même et qui a commencé à s’effondrer avec l’arrivée de la colonisation.

Ses romans mettent en scène des personnages issus de la même famille et souvent confrontés à des situations conflictuelles survenant entre représentants de la tradition et partisans du modernisme. ACHEBE s'attache à la description d'une Afrique dont l'harmonie - néanmoins présentée sans manichéisme avec ses violences et ses injustices - a subi le traumatisme brutal et bouleversant de l'implantation coloniale. En 1960, il publie son second roman, «Le malaise» (No longer at ease), qui est la suite de son premier roman. Obi Okonkwo, petit-fils du personnage principal du Monde s’effondre, revient au Nigeria dans les années 50 avec un diplôme d’une université anglaise. Il a de grosses attentes concernant son futur travail, son salaire et tout le prestige attaché à sa future situation sociale, mais rien ne passe comme prévu dans un environnement qu’il ne maîtrise pas. L’action de son troisième roman «La flèche de Dieu», (Arrow of God), publié en 1964, se situe dans les années 1910-1920 en pleine période coloniale. Le personnage principal est un prêtre, Ezuele, qui remporte une série de victoires psychologiques importantes contre le représentant de la puissance coloniale britannique de la région. Cependant, Ezuele connaît la défaite et la folie en étant finalement incapable de résoudre les problèmes posés par l’arrivée de la colonisation. Le livre comporte quelques similitudes avec «Le monde s’effondre» dans la mesure où Ezuele, le leader religieux intellectuel et Okonkwo, le guerrier-athlète chutent, victimes de la puissance coloniale qui mine les traditions politiques et religieuses des Ibos.

ACHEBE écrira d’autres romans comme, «le démagogue» ou  «A man of the people» en 1967, ainsi la «Termitière de la savane» (Anthills of the Savannah), en  1987. Il écrira aussi de nombreux essais de même que des œuvres de poésie Soul Brother en 1971, Christmas in Biafra en 1973. Chinua ACHEBE excelle dans le genre de la nouvelle. Il en a publié trois recueils : The Sacrificial Egg and Other Stories en 1962 ; «L'Œuf du sacrifice et autres nouvelles», Girls at War en 1972 (Femmes en guerre) et African Short Stories en 1984. Ses poèmes sont réunis dans Christmas in Biafra en 1973 ; «Noël au Biafra». Ses essais littéraires, critiques ou politiques ont été publiés en 1974 sous le titre Morning Yet on Creation Day (Au matin du jour de la Création).

Il obtient le «Margaret Wong Memorial Prize» en 1959, le premier d’une longue série de récompenses littéraires. Chinua ACHEBE fut récompensé plusieurs fois : The Nigeria National trophy for literature en 1960 ; The commonwealth poetry prize en1972 et1979 ; The Nigeria National merit award en 1979 et The Peace Prize of the German trade le prix des bibliothécaires allemands. En 2004, Chinua ACHEBE refuse le titre de «Commander of the federal republic» un titre honorable pour protester contre la politique de son pays. L'écrivain nigérian a été, par ailleurs, lauréat du prix britannique Man Booker International 2007 pour l'ensemble de son oeuvre. ACHEBE est probablement le plus célèbre auteur africain à écrire en langue anglaise. Il a d'ailleurs été à plusieurs reprises cité parmi les favoris pour le prix Nobel de littérature.

Paralysé des membres inférieurs à cause d’un accident de la route en 1990, il vivait aux États-Unis où il donnait des cours. Après avoir enseigné dans de nombreuses universités anglaises, américaines et nigérianes, il est professeur au Bard College, dans l'État de New York. Il s’est éteint, à Boston, aux Etats-Unis, le vendredi 21 mars 2013, à 83 ans.

I – Chinua ACHEBE, un défenseur ardent des valeurs ancestrales.

Dans ses premiers romans, Chinua ACHEBE décrit les deux phases de la destruction de la société africaine : d’abord celle où le pouvoir passe de la main africaine à l’européenne (Le monde s’effondre – La flèche de Dieu), puis celle où il parcourt le chemin inverse (le malaise – le démagogue). Le retour des pouvoirs africains, à l’indépendance, n’entraîne pas, pour autant, l’harmonie, mais la poursuite de l’écroulement de l’organisation sociale et de l’éthique individualiste.

A – Un système d’opposition de valeur : Le monde s’effrondre

Chinua ACHEBE s'est très tôt signalé comme l'un des plus grands romanciers africains avec «Things Fall Apart», paru en 1958 et traduit en France, sous le titre : «Le monde s'effondre». «Le monde s’effondre» est un témoignage sur le mode de vie des africains avant et pendant la colonisation de l’Afrique noir par les européens. Jadis, enraciné dans la culture, le Ibo connaîtra un bouleversement socio- culturel dés les premiers jours de l’arrivé des colons. En effet, ce peuple étant animiste, accordait une grande importance aux valeurs traditionnelles. Les traditions Ibo gardent leur importance lorsque survient un évènement malheureux ou joyeux. Okonkwo, le personnage principal de cette œuvre est un farouche guerrier et un grand cultivateur qui projette de rehausser l’image de la famille ternie par un père assisté paresseux. Chinua Achebe brosse donc le portrait d’un homme rude, complexe, ambitieux qui veut s’accomplir et devenir une figure emblématique de son clan.

Dans ce roman, Okonkwo est un homme respecté au sein de son clan. Il a trois épouses et 9 enfants. Sa prospérité, il la doit à son seul courage et à sa détermination; non à l'héritage d'un père qu'il méprise tant pour sa paresse que pour sa couardise. En toute circonstance, Okonkwo veille à ne montrer aucune faiblesse. Comme celle des autres membres du clan, son existence est régie par un ensemble de rites et de croyances figés auxquels il obéit aveuglément. Même lorsque ces règles le conduisent à poser des gestes qui vont à l'encontre de son inclination personnelle, jamais il ne les remet en cause. Banni de son village après une série de péripéties souvent violentes, Okonkwo n’est pas un homme de réflexion, mais d’action. Sa réputation repose sur de solides réussites personnelles. Il a rapporté honneur et gloire à son village en terrassant Amalinze, le chat lors du grand combat qui a lieu de mémoire d’homme. Il fut victime d’un crime. Et de ce fait, il s’exila pendant 7 ans dans son pays maternel. Quand Okonkwo y revient, il constate que tout a changé : les administrateurs civils et les missionnaires sont devenus les maîtres et les hommes du village ne semblent pas disposés à le suivre dans sa révolte contre le pouvoir colonial. Ce dernier s’opposait à la pénétration étrangère car il s’attachait beaucoup à sa culture. Aussi n’accepta-t-il pas la domination des occidentaux. Il se suicida afin de ne pas être humilié par le Blanc, préférant la mort à la soumission.

L'auteur suit les traces d’Okonkwo, guerrier et grand agriculteur qui projette de redorer le blason de sa famille terni par un père assisté et paresseux. Le cadre de l'histoire est celui d’un clan Ibo, groupe de population du Sud-est du Nigeria dans le contexte d'une Afrique pré coloniale. Chinua ACHEBE brosse donc le portrait d’un homme rude, complexé, ambitieux qui veut s’accomplir et devenir une figure de son clan. Dans une écriture que la traduction de l’anglais de Michel LIGNY semble nous révéler très sobre, le romancier narre cette ascension progressive, son apogée puis l’exclusion inattendue du clan. La force de ce roman réside dans la description très rigoureuse qu’il fait des fondements structurels de cette communauté. Les croyances, les rites initiatiques, les cérémonies funéraires, nuptiales, liées à la production agricole ou à la justice, les valeurs collectives, les relations avec les autres clans, les sacrifices humains sont tous relatés avec objectivité et lucidité. Sans complaisance, sans auto-flagellation, le personnage d’Okonkwo contraint à l’exil avec toute sa famille (dont trois épouses) suite à une transgression grave du code du groupe est amené à prendre du recul, à observer l’hospitalité de son clan maternel et de percevoir les premiers échos de l’arrivée de l’européen en terre Ibo. Contact fait d’incompréhension et de premiers heurts violents.

 ACHEBE décrit dans un second temps avec érudition le choc des civilisations matérialisé par l’arrivée des premiers missionnaires chrétiens, la portée de leur message évangélique, les dérapages liés à la collusion de certains missionnaires avec le pouvoir administratif colonial et les sociétés traditionnelles dont l’unité spirituelle est brisée par l‘émergence de la communauté chrétienne naissante, mais également la remise en cause de certaines pratiques comme l’infanticide des jumeaux. Une tentative de dialogue est amorcée mais, malheureusement, elle ne sera pas pérenne. Le reste est une histoire d’orgueil, de peur, de haine et d’ignorance.

«Le monde s’effondre», c'est la tragique histoire d'Okwonkwo, chef tribal biafrais qui, en dépit d'un code de conduite plus souple que les préceptes des missionnaires britanniques, ne sait pas leur résister et s'adapte aux valeurs qu'ils introduisent dans la société traditionnelle. Destruction de la vie tribale à la fin du siècle dernier par suite de l'arrivée des Européens ; tragédie d'un homme dont toute la vie a tendu à devenir l'un des personnages les plus importants de son clan mais qui finit de la façon la plus misérable ; conversion au christianisme - cette abomination - de son fils qu'a éloigné de la vie ancestrale un rite cruel et sanguinaire dont a été victime son meilleur ami d'enfance ; vie quotidienne des femmes et des enfants d'un village de la forêt qui, presque totalement coupé du monde extérieur, pouvait se croire "le" monde avec ses dieux et ses ancêtres, ses coutumes et ses interdits, l'inépuisable littérature orale de ses contes et de ses proverbes ; voilà quelques-uns des thèmes d'un roman qui est sans doute l'un des plus riches et des plus pondérés que nous ait donnés l'Afrique Noire.

Chinua ACHEBE est sûrement l’un des plus grands écrivains africains. Plusieurs thèmes traversent ce roman : la culture Ibo en conflit avec la modernité, la tradition Ibo, notamment l’exil de 7 ans en cas de meurtre, la colonisation une entrave à l’harmonie de la société traditionnelle Ibo, la religion polythéiste et animiste Ibo concurrencée par lle christianisme, une organisation sociale, sans roi, avec des titres honorifiques fondés sur l’ardeur au travail, le courage et l’honneur, la solidarité battue en brèche par la société urbaine et le statut de la femme. Dans cette communauté de la  forêt qui, presque totalement coupée du monde extérieur, avec ses Dieux et ses ancêtres, ses coutumes et ses interdits, la femme était reléguée au second plan. Elle n’avait pas le  droit d’assister ou de prendre   la parole lors des réunions sauf si elle était sollicitée. Elles obéissaient à la lettre, aux instructions  de leurs maris. La polygamie est pratiquée dans la société traditionnelle Ibo. Avec l’épineuse question de l’mancipation, la femme possède les mêmes droits que l’homme et pousse l’orgueil à être égale à lui.

Toute la culture traditionnelle Ibo est menacée par la colonisation. Ce roman, «Le monde s’effondre», est né d’un sentiment de révolte et d’un désir d’apporter un témoignage afrocentré sur une Afrique pré-coloniale et sur le choc des premières rencontres avec l’Occident. En effet, ACHEBE relate un système d’opposition de valeurs où deux mondes s’affrontent ; ce qui est bon dans la société traditionnelle Ibo, est mauvais pour le colon. Ainsi, les jumeaux ou les intouchables rejetés par la tradition sont recueillis par le missionnaire. La culture paëienne est considérée comme superstitieuse par les chrétiens, et les animistes estiment que la chrétienté c’est le mensonge. En élevant les faibles, les petits, le colon abaisse le puissant, l’emprisonne, le torture, sans se soucier de ses titres et de son rang, dans la société traditionnelle ; c’est un renversement de la hiérarchie. C’est un véritable «effondrement du monde», ce qui est ordre pour les uns, est désordre pour les autres et réciproquement. Autrement dit, la division manichéenne du monde, entre le Bien et le Mal, est renversée : «ce qui est bon pour un peuple est une abomination chez les autres», écrit ACHEBE. C’est un affrontement entre deux cultures. Quand deux mondes constatent leurs différences, ils peuvent s’affronter. Ils peuvent aussi s’observer, s’enrichir mutuellement.

On note une volonté délibérée de réalisme. En fait l’auteur a voulu montrer la société africaine dans ses valeurs authentiques sans les masquer de la pudeur qui caractérise son peuple. Et si on est à l’extérieur d’une telle société, on jugerait criminels voire barbares certains actes. Pourtant il n’en est rien selon le système de Chinua ACHEBE dans Le monde s’effondre. L’importance de la «Forêt Maudite» montre que les croyances de ce peuple étaient sérieuses, vraies et pleines de valeurs significatives et mystiques. Ce qu’on a surtout admiré dans ce roman c’est la hargne du héros qui, pour l’honneur, restera lui-même quoi qu’il dût lui en coûter, surtout quand il s’est agi de s’opposer à la religion de la puissance coloniale. Toutefois la vague de convertis annonce la victoire de l’église, surtout que ce sont les jeunes qui y adhèrent.

B- Une remise en cause du système colonial, une valorisation de la culture Ibo

Dans son roman «la Flèche de Dieu» (Arrow of God), Chinua ACHEBE traite sur un mode plus tragique le dilemme du grand-prêtre Ezeulu face aux désordres engendrés par l'administration coloniale du capitaine Winterbottom. La «flèche de Dieu» est le deuxième grand roman de Chinua Achebe. L'action se situe après la Première Guerre mondiale, en pays ibo. Au centre de l'oeuvre : l'entreprise de dépossession de l'Afrique par le pouvoir colonial. A travers les conflits dramatiques qui opposent le grand prêtre d'Ulu, Ezeulu, et le capitaine britanique T.K. Winterbottom, c'est-à-dire le pouvoir et la culture traditionnels de l'Afrique et la puissance aliénante de l'Occident, c'est l'agonie d'un monde qui est ici évoquée. Un grand classique de la littérature négro-africaine anglophone.

Dans le «Malaise» (No Longer at Ease), Chinua ACHEBE reprend le même thème : pendant les années 1950, Obi ne parvient pas à concilier son éducation morale traditionnelle et les leçons apprises en Europe et il sombrera dans la corruption. Cette fois-ci, l’action se passe à l’époque contemporaine, et inclut beaucoup d’éléments de la vie de Chinua Achebe, comme les études à l’université et le changement d’orientation. Elle est centrée autour d’Obi Okonkwo, le petit-fils de l’Okonkwo dans «Le Monde s’effondre». Celui ci fait des études en Angleterre. Quand il rentre, il est confronté à la corruption, et confronté aux contradictions entre ses désirs d’homme moderne et les traditions africaines. Le roman, comme le précédent, se termine sur un effondrement personnel, celui d’un homme qui perd tout, y compris la considération de son village.

«Le démagogue» (A Man of the People),  quatrième roman de Chinua ACHEBE s'attache à peindre les effets de la corruption en termes moins heurtés : le jeune réformateur s'avère bientôt aussi inefficace, sinon aussi corrompu, que son aîné dans la carrière politique lorsqu'il s'agit de parler au nom d'une population sans cesse bafouée par ses représentants. C’est une description d’une Afrique malade de ses dirigeants. Un instituteur de métier, Monsieur Nanga, après moults péripéties, réussit à se faire confier le portefeuille ministériel de la culture, après un passage non moins mouvementé au parlement. Parvenu à ses fins, il use abondamment de son titre de ministre pour détourner les biens publics et s'adonner à des plaisirs malsains. Passé maître dans l'art de la persuasion par l'entremise de discours savamment rédigés, Monsieur Nanga harangue les masses populaires dans la quête de la consolidation de son électorat. Au cours de ses pérégrinations dans le pays, il croise le chemin d'un de ses anciens écoliers, le jeune Odili, qu'il prend sous sa coupe.

Dans les «termitières de la savane», Chinua ACHEBE diagnostique clairement les causes de cette déchirure : c’est la disparition des fondements mystiques de la société dans le tissu psychique africain. Les mythes originaux, entretenus par des rituels, donnaient à la société son sens et sa cohésion. Leur effondrement, sous la pression du christianisme et de la société marchande, plongent la société africaine dans l’anomie. Pour comprendre l'Afrique d'aujourd'hui il faut se plonger dans les Termitières de la savane. ACHEBE, romancier nigérian qui écrit en anglais, a su décrire les petits et les grands mécanismes de la perversion du pouvoir sur le continent africain. Que ce pouvoir soit hérité de la colonisation anglaise ou française, qu'il soit civil ou militaire, c'est la même farce.

Dans «Education d’un enfant protégé par la couronne», recueil d’essais composé de seize articles récents ou conférences prononcées entre 1980 et 2000, Chinua ACHEBE des thèmes qui vont du colonialisme à la naissance et l’épanouissement d’une littérature africaine dans des langues occidentales, en passant par «l’image ternie de l’Afrique», la vie politique au Nigeria et l’engagement dans la littérature.

II – Chinua ACHEBE, écrivain de la protestation

A – Le nationalisme de Chinua ACHEBE

Chinua ACHEBE est un écrivain nationaliste qui utilise l’anglais dans sa littérature ; ce qui peut paraître paradoxal. «L’écrivain doit employer l’anglais pour exprimer son message, sans pour autant remanier la langue à tel point que sa valeur de moyen de communication internationale ne soit perdue. Il doit façonner un anglais à la fois universel et capable de traduire ses expériences particulières», dit Chinua ACHEBE.

Dans ses contributions, Chinua ACHEBE fait appelle à une série de symboles et d’informations culturelles sur la société Ibo, dans l’Est du Nigéria. On classe les écrivains africains en trois catégories : les ethnicistes (racialists en anglais), les nationalistes et les individualistes.  Chinua ACHEBE est un nationaliste dont la contribution sur l’identité des Ibo est déterminante. «Des auteurs comme l'Américain Ernest Hemingway ont représenté la population noire africaine comme des sauvages et sont ainsi à l'origine d'un immonde blasphème», disait Chinua ACHEBE. «C'est pourquoi j'ai décidé de tenter d'écrire des livres où les personnages étaient des Africains comme je les connais», précise ACHEBE. Chinua ACHEBE citait souvent ce proverbe : «Tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, l'histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur».

Dans son nationalisme intransigeant, Chinua ACHEBE a œuvré pour une transformation radicale de la société nigériane, pour une rénovation morale. Le Nigeria est un pays chaotique et violent, mais c’est aussi une terre fertile qui a produit certains des plus grands écrivains et artistes du continent noir. Un des pères de la littérature et de la poésie africaine moderne, Chinua ACHEBE est l’auteur des termitières de la savane, «Anthils of the Savannah», un livre dont l’africaniste Richard DOWDEN a dit : «Toute personne dirigeant ou sur le point de diriger un Etat africain devrait lire ce livre. Comme nous tous. Il fait ressurgir l’humanité dans un monde dans lequel nous craignions qu’elle n’existe plus». Ce roman met en scène la résistance d’un petit clan d’intellectuels dans un pays africain sous la coupe de l’un de leurs amis qui a progressivement pris les habits d’un tyran.

«Je suis un écrivain de la protestation», proclame Chinua ACHEBE. Il n’hésite pas de faire état de son expérience, lui qui a été étroitement mêlé à l’histoire de son pays, l’accession à l’indépendance, le coup d’Etat militaire de 1966, et bien sûr la sécession du Biafra, la région est du Nigeria dont il est originaire, une aventure dans laquelle il s’est engagé.

Dans ses mémoires, «There was a country», et dans lesquels il revient longuement sur ses engagements, Chinua ACHEBE donne sa vision du rôle de l’écrivain dans la société. Certains pensent que l’écrivain ne doit jouer aucun rôle dans les soubresauts politiques ou sociaux de son temps. Certains de mes amis disent : «Non, c’est trop dur là-bas. Un écrivain n’a rien à faire là où c’est trop dur. L’écrivain doit être sur le côté avec son carnet de notes et son stylo, où il peut observer objectivement. Je pense au contraire que l’écrivain qui se met sur le côté ne peut écrire que les notes de bas de page et le glossaire lorsque les événements sont terminés. Il ou elle devient comme les intellectuels contemporains futiles qui, dans d’autres lieux, posent des questions comme : “Qui suis-je ? Quel est le sens de mon existence ? Cet endroit m’appartient-il ou est-il à quelqu’un d’autre ? Ma vie m’appartient-elle ou appartient-elle à quelqu’un d’autre ? Ce sont des questions auxquelles personne ne peut répondre».

B – Un engagement radical

Chinua ACHEBE précise ceci : «Je pense qu’il est impossible d’écrire quoi que ce soit en Afrique sans une sorte d’engagement, une forme de message, une forme de protestation. Dans ma définition, je suis un écrivain de la protestation, sans retenue. Même mes nouvelles du début, qui ont l’allure de gentilles recréations du passé, ce qu’elles disent, en fait, c’est que nous avions un passé. C’était une protestation, car il y avait des gens qui disaient que nous n’avions pas de passé. Je pense que la décence et la civilisation imposent à l’écrivain de prendre partie pour ceux qui n’ont pas de pouvoir. Il n’y a pas d’obligation morale à écrire d’une manière ou d’une autre. Mais je pense qu’il y a une obligation morale à ne pas s’allier avec ceux qui ont le pouvoir contre ceux qui ne l’ont pas. Un artiste, dans ma définition du mot, n’est pas quelqu’un qui puisse se mettre du côté de l’empereur contre ses sujets sans pouvoir».

 «Le problème du Nigeria est purement et simplement un problème de leadership. Il n’y a rien de mal avec le caractère nigérian. Il n’y a rien de mal avec la terre nigériane, son eau, son air, son climat ou quoi que ce soit d’autre. Le problème du Nigeria est le manque de volonté, ou de capacité, de ses dirigeants à se hisser au niveau de leurs responsabilités et à celui de l’exemple individuel qui sont la maque du vrai leadership», souligne t-il, dans un essai «The Trouble with Nigeria», publié en 1983.

Plein d’illusions et d’espoirs, il a vu arriver l’indépendance du Nigeria pour comprendre très vite que cette liberté octroyée et non conquise était de surcroit faussée par la manipulation des anciens maîtres coloniaux qui ont soigneusement choisi à qui ils remettaient les clés de cette possession de choix de leur empire africain.

Dans ses objectifs, Chinua ACHEBE s’est fixé comme mission de l’image de l’Afrique, ternie par la colonisation et les clichés qu’une certaine littérature coloniale a véhiculés pendant des siècles. Ainsi, Chinua ACHEBE s’en est pris, violemment à des auteurs comme Josef CONRAD qui ont popularisé, leur prestige aidant, l’idée de l’Afrique comme étant le «cœur des ténèbres». «L’ironie de l’Histoire veut que l’Afrique, dont la terre est plus proche que toutes les autres du continent européen, a fini par représenter dans la psychologie européenne le comble de l’altérité, et pour dire l’antithèse même de l’Europe», écrit-il.

Pour combattre ce qu’il appelle «les stéréotypes issus de la mythologie de l’oppression», Chinua ACHEBE renvoie ses lecteurs à un dicton bantou : «Un humain est humain à cause des autres humains». «Notre humanité dépend de l’humanité de nos semblables. Aucun individu, aucun groupe ne peut être humain tout seul. Nous nous élevons ensemble au-dessus de l’animal, ou pas du tout», dit-il. C’est sans doute parce que sa pensée se nourrit de cet humanisme solidaire bantou que l’œuvre d’ACHEBE continue de nous parler.

BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE

1 – Les principaux ouvrages de Chinua ACHEBE

ACHEBE (Chinua), Education d’un enfant protégé par la Couronne, traduit de l’anglais par Pierre Girard, collection «Afriques», Arles édition Actes Sud, 208 pages.

ACHEBE (Chinua), La flèche de Dieu (Arrow of God), Paris, Présence Africaine, 1978, 299 pages ;

ACHEBE (Chinua), Le démagogue (A Man of People), Dakar, Abidjan, Nouvelles éditions africaines, 1977, 219 pages ;

ACHEBE (Chinua), Le malaise (No Longer At Ease), traduit par Jocelyn Robert Duclos, Paris, Présence Africaine, 1974, 202 pages ;

ACHEBE (Chinua), Le monde s’effondre (Things Fall Apart), traduction Michel Ligny, Paris, Présence Africaine, 1966, 243 pages, et éditions Actes Sud, 238 pages ;

ACHEBE (Chinua), Les termitières de la savane (Anthils Of Savannah), traduit de l’anglais par Etienne Galle, Paris, UGE, 1994, 316 pages ;

ACHEBE (Chinua), The Trouble with Nigeria, Enugu, Fourth Dimension, 1983, 65 pages ;

ACHEBE (Chinua), There was a Country :  A Personal History of Biafra, Penguin Press, Pearson, 2012, 333 pages ;

ACHEBE (Chinua), There was a Country : A Memoir, Penguin Press, Pearson, 2013, 352 pages.

2 – Les Critiques de Chinua ACHEBE

ADEBAYO (Aduke, G.), «Littérature(s) nigériane(s) : singulier ou pluriel ?», in Notre Librairie, n°83, avril-juin, 1986, p. 90-93 ;

CAMARA (Salihou) et NAYDENOVA (Nathalie), Littérature africaine et identité : un hommage à Chinua Achebe, Paris, l’Harmattan, 2013, 130  pages ;

CLARKE (Nana, Ayebia) CURREY (James), Chinua Achebe: Tributes and Reflexions, Banbury, Oxfordshire, 2014, 340 pages ;

COUSSY (Denise), L’œuvre de Chinua Achebe, Paris, Présence africaine, 1985, 151 pages ;

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KAMBAJI (Christophe, Tshikala), Chinua Achebe : A Novelist, Portraitist of his Society, Vantage Press, 1994, 117 pages ;

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MELONE (Thomas), Chinua Achebe et la tragédie de l’histoire, thèse de doctorat, Grenoble, Paris, Présence africaine, 1973, 310 pages ;

MORICEAU (Annie) et ROUCH (Alain), Le monde s’effondre de Chinua Achebe :  étude critique, Paris, Nathan, 1983, 96 pages ;

RICARD (Alain », «Soyinka et Achebe : démocratie et nationalisme», Notre Librairie, n°83, avril-juin, 1986, p. 94-97 ;

SEVERAC (Alain), «Chinua Achebe, à l’écoute du réel», Notre Librairie, n°140, avril-juin 2000, p. 108-113 ;

SEVERAC (Alain), Les romans de Chinua Achebe : de l’ordre au chaos, Presses universitaires du septentrion, 1997, 708 pages.

Paris, le 26 avril 2015, actualisé le 4 avril 2018, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Chinua ACHEBE, écrivain nigérian (1930 - 2013).
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