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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 00:11

Gaston MONNERVILLE, avocat, radical-socialiste, républicain, humaniste et président du Sénat par Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Ce samedi 24 janvier 2015, à l’invitation de Mme Henriette DORION-SEBELOUE, présidente de l’Union des Guyanais et Amis de la Guyane, j'ai assisté au vernissage de l’exposition «Gaston MONNERVILLE, combat pour les libertés», à l’Espace Saint-Jean, à Melun, en Seine et Marne, dans la région parisienne. Cette exposition est ouverte au public jusqu’au 11 mars 2015. Une conférence sur Gaston MONNERVILLE sera tenue le 7 mars 2015, dans cet espace.

Il faut dire que Gaston MONNERVILLE, avec l’esprit qui a présidé aux puissantes manifestations du dimanche 11 janvier 2015, nous interpelle à plus d’un titre. Tout d’abord, Gaston MONNERVILLE est un métis né d’une mère noire et d’un père blanc. C'est donc un témoignage indubitable que le Bien-vivre ensemble, le multiculturalisme, sont déjà en marche. Ensuite c’est un enfant de la République qui a gravi tous les échelons, pour se hisser au sommet de l’Etat, en qualité de président du Sénat. Le gouvernement a donc bien raison d'insister sur la place privilégiée de l'école en vue de contribuer à apaiser ces convulsions qui secouent la société. Enfin, il a lutté contre toutes les formes de racisme. J’ai été ému de prendre connaissance de sa déclaration faite le 21 juin 1933, au Trocadéro, à Paris, bien avant que l’opinion publique ne s’inquiète du sort des Juifs : «Le drame qui angoisse nos frères de race juive n’a pas seulement son écho dans leur cœur. Chacun de nous se sent atteint au meilleur de son intelligence et de sa sensibilité, lorsqu’il assiste au spectacle d’un gouvernement qui renie ce qui fait la beauté d’une nation civilisée : je veux dire le souci d’être juste, la volonté d’être bon envers tous les membres de la famille humaine, quelle qu’en soit la religion, la couleur ou la race». N’est-ce pas Gaston MONNERVILLE qui avait dénoncé à la libération, la tentative du gouvernement français de supprimer les photos des Noirs juchés sur les chars du général LECLERC à la Libération de Paris ? Par conséquent, l'esprit de la République et de cette manifestation du 11 janvier 2015 sont bien présents dans l'héritage que nous lègue le président Gaston MONNERVILLE.

A cette exposition de MELUN, j’ai eu le bonheur de revoir Sylvie DERRIDJ, nièce du président MONNERVILLE, du côté de sa femme, et de rencontrer son mari, pour la première fois. Mme Lyne ORVILLE était également présente nièce du président MONNERVILLE, en dépit de son âge avancé. Yann, le père d’Eva, une amie de classe de ma petite Arsinoé, a joué de la musique.

Suite à la publication de cet article, j’ai eu l’heureuse surprise d’avoir la réaction de la nièce du président Gaston MONNERVILLE, Mme Sylvie DERRIDJ : « C'est évidemment avec reconnaissance que je salue toutes les démarches faites dans le sens de la remise en mémoire de la personnalité et de l'œuvre poursuivie par mon oncle, le Président Gaston MONNERVILLE. C'est aussi en effet une opportunité de montrer, que la France grâce à ses lois républicaines a permis l'intégration de tous ses enfants et cela au plus haut niveau de ses institutions. Ce n'est malheureusement plus le cas, il manque des volontés et des personnalités fortes convaincues des possibilités données à tous par nos institutions. Félicitations pour cette initiative qui j'espère va en éveiller d'autres». Il faut préciser que Mme Sylvie DERRIDJ est une inlassable combattante pour la mémoire de son oncle Gaston MONNERVILLE. Ainsi, une plaque est apposée au Palais de Justice. La Maison des avocats du Barreau de Paris compte une salle au nom de Gaston MONNERVILLE. Un buste se trouve, par ailleurs, au jardin du Luxembourg.

La Guyane, petit territoire, a donné naissance à des hommes illustres comme Félix EBOUE (1884-1944), gouverneur du TCHAD et résistant, Léon GONTRANS-DAMAS (1912-1978) fondateur, avec Léopold Sédar SENGHOR et Aimé CESAIRE, de la Négritude. En France métropolitaine et dans le monde entier, Mme Christiane TAUBIRA, Garde des Sceaux, est célèbre. Mais qui connaît, exactement, un autre éminent guyanais Gaston MONNERVILLE ?

Né le 2 janvier 1897 à Cayenne, Gaston MONNERVILLE, nourri des vertus humanistes et républicaines transmises par l'école laïque, achèvera ses études par une double licence de Lettres et de Droit, suivie d'un doctorat en Droit. Installé à Paris, comme avocat, le procès de Nantes des Cayennais inculpés après les émeutes ayant suivi la mort de Jean GALMOT, le ramène à la réalité coloniale de son pays. Sa plaidoirie jugée déterminante dans l'acquittement des inculpés le conduira à la députation de son pays (1932-1946). Il sera l'un des acteurs principaux de la suppression du bagne en Guyane, l'un des principaux auteurs des lois de départementalisation, du Fonds d'Investissement. Pourtant, il est battu après une campagne électorale haineuse aux législatives de novembre 1946 par René JADFARD (1899-1947). Dans la déconfiture du Parti radical-socialiste, Gaston MONNERVILLE saura rebondir, et entamer une belle carrière politique. Il deviendra président du Sénat pendant 22 ans, et défiera le Général de GAULLE en 1962.

Ma rencontre avec Marie-Andrée CIPRUT, écrivaine martiniquaise, le 23 mars 2014, au salon du livre à Paris, m’a permis d’acquérir ce livre du professeur émérite à la Sorbonne, Jean-Paul BRUNET, qui traite une des biographies de Gaston MONNERVILLE. La mère de Marie-Andrée CIPRUT connaissait Gaston MONNERVILLE. C’est une journée riche en rencontres, puisque Mme TAUBIRA était également présente au salon du livre, et m’a dédicacé son livre, «Paroles de liberté» en ces termes : «en souvenir de belles actions communes». J’avais annoncé que ces rencontres allaient encore susciter des réactions de ma part. Comme le dirait, Mme CIPRUT, «elle est grande la maison de mes rêves».

Gaston MONNERVILLE aura, selon les termes de l’un ses biographes, le professeur BRUNET, «un destin d’exception». Avocat à Toulouse et à Paris, député de la Guyane de 1932 à 1940, vice-président du Conseil de la République entre 1946 et 1947, sénateur du Lot entre 1946 et 1974, président du Conseil de la République de 1947 à 1958, président du Sénat de 1958 à 1968, président du Sénat de la Communauté de 1959 à 1960, conseiller général du Lot de 1949 à 1970, maire de Cayenne de 1935 à 1940, maire de Saint-Céré (Lot) de 1964 à 1971, Sous-secrétaire d’Etat aux Colonies de 1937 à 1938, et membre du Conseil Constitutionnel de 1974 à 1983.

Au moment où grondent les trompettes de la haine et de l’intolérance, et n’en déplaise à Messieurs Alain FINKIELKRAUT et Eric ZEMMOUR, notre Gaston MONNERVILLE est un bel «exemple d’intégration républicaine», suivant une expression du professeur BRUNET. Le philosophe Luc FERRY a soulevé cette question importante, dans son ouvrage paru chez Grasset en 1997 : «Qu’est qu’une vie réussie ?». En d’autres termes, comment trouver du sens à notre existence ? Gaston MONNERVILLE a eu une vie bien remplie, non pas à cause de ses hautes fonctions, de sa réussite sociale, mais parce qu’il a assumé les devoirs de sa charge avec compétence, humanité et intégrité. On peut dire que Gaston MONNERVILLE a mené sa vie en harmonie avec l’ordre spirituel de l’humanité. Il s’est fixé un idéal supérieur qui se résume en Singularité, Intensité et Amour, et auquel il n’a pas dévié. En effet, Gaston MONNERVILLE représente, pour nous tous, un modèle d’ascension sociale et de vie exemplaire. La France est gouvernée, maintenant, par des élites, des énarques qui redoutent toute mixité sociale. Il est curieux de constater que les IIIème et IVème Républiques avaient accordé une place importante à la mixité sociale. Les enfants de classe modeste pouvaient espérer se situer en «haut de l’affiche», suivant une expression de Charles AZNAVOUR. Ainsi, Félix EBOUE (1884-1944), administrateur colonial en chef, résistant et humaniste, originaire également de Guyane, a été gouverneur général du TCHAD et de l’Afrique Equatoriale Française. Aujourd’hui, très peu de Noirs, en dépit de savantes études dans les grandes écoles, occupent des postes à hautes responsabilités dans les administrations françaises qu’elles soient d’Etat, hospitalières ou territoriales. C’est que donc l’ascenseur social est en panne. Sur le plan de la sphère politique, Blaise DIAGNE (1872-1934), Léopold Sédar SENGHOR (1906-2001) et Félix HOUPHOUET-BOIGNY (1905-1993), ont bien été nommés Ministres, pendant la colonisation, il faut le préciser. Actuellement, seule Mme George PAU-LANGEVIN a survécu à ce climat d’ostracisme et de suspicion d’incompétence. Mon ami, Louis Mohamed SEYE, pourtant un fidèle et loyal hollandais de la première heure et qui a été au quartier général de la campagne des présidentielles de 2012, a même perdu son poste de Secrétaire national à l’égalité au Parti socialiste. Quand on affirme des principes d’égalité et qu’on les bafoue, quelle honte !

I – Gaston MONNERVILLE, d’origine modeste symbole de l’intégration républicaine,

Gaston MONNERVILLE, on l’a dit, est né 2 janvier 1897, à CAYENNE. La GUYANE, cette «France équinoxiale», située en Amazonie, près du Brésil, d’abord occupée par les Hollandais, a été conquise par la France en 1664. On y trouve du cacao, du café, de la vanille, de la canne à sucre, et de l’or. Sous-peuplée et manquant d’infrastructures, le paludisme y est endémique. Multi ethnique, la Guyane devient «terre de punition», à cause de la déportation de forçats qu’y installe, à partir de 1854, Napoléon III. Tout individu condamné à moins de 8 ans, après avoir purgé sa peine, doit séjourner en Guyane pour une durée équivalente. Toute condamnation supérieure à 8 ans, entrainait une relégation à vie. La nuit est propice aux mauvais coups. Là-bas, c’est le monde à l’envers, ce sont les Blancs, ces bagnards, qui sont censés représenter l’insécurité.

La famille MONNERVILLE, qui vivait en concubinage est, en fait, originaire de Case-Pilote, en Martinique. Issu d’une famille de six enfants, Marc Saint-Yves MONNERVILLE (1857-1921), le père de Gaston, un métis, comptable à la direction du port, deviendra un commis de mairie. Son père est décrit comme étant un homme tolérant et d’une grande bonté. Marie-Françoise ORVILLE, (1860-19947), la mère de Gaston, est noire, et originaire également de Cas-Pilote. Contrairement au comportement des métis de cette zone, qui renient leurs origines (la peau claire serait une «peau sauvée»), Gaston MONNERVILLE revendique son sang noir. Gaston est d’un tempérament vif et turbulent, mais il est habité par une soif irrésistible d’apprendre. Son biographe dit de lui qu’il est «placide comme le Guyanais, sujet à de brusques colères comme l’Antillais».

Dès le départ, Gaston MONNERVILLE est un amoureux de la République française. Gaston MONNERVILLE résume ainsi son attachement à la France et sa philosophie de vie : «Le fils d'Outre-mer que je suis doit tout à la République. C'est elle qui, dans ma Guyane natale, est venue m'apporter la dignité et la culture. C'est elle qui m'a tout appris et qui a fait de moi ce que je suis».

Gaston MONNERVILLE est un républicain, mais c’est un admirateur de la République de 1848, celle de Victor SCHOELCHER (1804-1893), né à Paris de parents alsaciens, député de gauche de la Martinique, puis de la Guadeloupe, qui a fait abolir l’esclavage, par décret en date du 27 avril 1848.

C’est dans ce contexte que Gaston MONNERVILLE a voulu, à l’instar du personnage de Jack LONDON, dans son roman autobiographique, Martin EDEN, prouver par le travail, qu’un Noir, voué aux tâches ingrates, peut s’élever dans la société. L’exemplarité le condamne à la perfection. Conscient des sacrifices faits par ses parents, Gaston MONNERVILLE est un travailleur acharné à l’école. Il rafle tous les premiers prix et obtient une bourse pour poursuivre ses études en France, en 1912, à Toulouse. Gaston MONNERVILLE fréquente le Lycée Pierre de FERMAT, pour ses études secondaires. Etudiant aux facultés de Lettres et de Droit de Toulouse, sous la direction d’Achille MESTRE, il passe à la fois sa licence ès lettres et sa licence en droit avec félicitations du jury. C'est également avec félicitations du jury qu'il est reçu, en 1921, docteur en droit, après avoir soutenu une thèse sur "La théorie de L'enrichissement sans cause". Celle-ci est honorée d'une souscription du ministère de l'Instruction Publique et primée, la même année, au concours des Thèses.

A Toulouse, en 1918, Gaston MONNERVILLE rencontre l’amour de sa vie qui n’a que 16 ans, Marie-Thérèse LAPEYRE, fille d’un restaurateur. Le mariage sera célébré le 11 septembre 1923, à Aix-les-Bains. Mais à la suite de fausses couches, Thérèse ne pourra pas avoir d’enfant. Gaston MONNERVILLE affirme n’avoir pas souffert de racisme en France. L’intolérance, il l’analyse ainsi, avec un certain recul : «Le racisme se confond souvent avec l’envie, le dépit ou la haine. Il est facile, il est lâche, de trouver un bouc-émissaire pour ses échecs et ses déboires. Le racisme et l’antisémitisme sont là ; ils sont des prétextes commodes pour des individus dont la sécheresse du cœur ne cède qu’à l’indigence d’esprit».

Déjà d’un caractère bien trempé, Gaston MONNERVILLE a été traumatisé par un sentiment d’injustice, à la suite de la révocation de son père. En effet, en 1910, son père fut licencié par le Gouverneur de la colonie, pour n’avoir pas accepté de faire allégeance au candidat qu’il soutenait lors d’une élection législative. Avant que cette décision inique ne fût cassée par le Conseil d’Etat, sa famille connut de graves difficultés, pendant deux ans. Ainsi, sa résolution est prise, il veut devenir avocat. Dès 1918, Gaston MONNERVILLE s'inscrit au barreau de Toulouse. Reçu, en 1921, au concours des Secrétaires de la Conférence, il obtient la médaille d'Or "Alexandre FOURTANIER" qui récompense l'un des meilleurs Secrétaires. A ce titre, il prononce, à une séance solennelle de rentrée, un discours remarqué sur "La Critique et le Droit de Réponse".

Gaston MONNERVILLE quitte Toulouse et s'inscrit, en 1921, au barreau de Paris. Il entre bientôt au cabinet d'un célèbre avocat et député de Corse, César CAMPINCHI (1882-1941), membre du parti radical-socialiste, résistant et homme d’Etat, dont il sera, pendant huit ans, le principal collaborateur. En 1923, il est reçu au concours des Secrétaires de la Conférence des Avocats, à la Cour d'Appel de Paris. En 1927, il est élu Président de l'Union des Jeunes Avocats. Gaston MONNERVILLE plaide plusieurs grands procès. Et surtout, il s'illustre, à l'âge de 34 ans, en 1931, dans l'affaire "GALMOT". Inculpés après l'émeute provoquée en 1928 par la fraude électorale et par la mort suspecte de Jean GALMOT, quatorze Guyanais sont traduits devant la Cour d'Assises de Nantes. Avec d’autres avocats, Gaston MONNERVILLE assure leur défense. Sa plaidoirie produit un effet considérable sur les jurés qui se prononcent pour l'acquittement. C’est ce succès qui le propulse sur la scène politique.

II – Gaston MONNERVILLE, radical-socialiste et franc-maçon, un idéal républicain et humaniste

Gaston MONNERVILLE appartient à la mouvance républicaine et humaniste. En effet, Gaston MONNERVILLE est franc-maçon, comme son héros Victor SCHOELCHER. Il existe depuis 1894, une Loge de France à CAYENNE, dont l’objectif est de travailler, dans la discrétion, à l’amélioration matérielle et morale de l’humanité. Gaston MONNERVILLE a été initié, le 16 octobre 1918, à la Loge, «La Vérité», à Toulouse. Il y rencontre Pierre COT (1895-1977), député, Ministre, résistant et membre de l’aile gauche du Parti radical. Dans ces loges, Gaston MONNERVILLE ne cesse de rappeler l’idéal de tolérance et de fraternité, la primauté de l’esprit sur la bêtise humaine. Pour lui, «la dignité ne se divise pas, elle s’affirme et se respecte». Il fallait à Gaston MONNERVILLE un espace politique qui l’aide à faire passer, dans le concret, cet idéal républicain. Or, le radicalisme s’identifie à la République.

L’engagement politique de Gaston MONNERVILLE est un des traits saillants de sa vie. Il appartient, comme d’ailleurs Mme Christiane TAUBIRA, à l’aile gauche du Parti radical-socialiste : le mouvement «Jeunes-Turcs». Le Parti radical, sclérosé et usé, reçoit de ces «Jeunes-Turcs» du sang neuf, qui le ramène à sa tradition de gauche, dans la mouvance de l’énergique Edouard DALADIER (1884-1970) et de Jean ZAY (1904-1944), avocat, Ministre et résistant assassiné par la Milice. Gaston MONNERVILLE, en raison de ce militantisme intense, côtoie de grands noms du Parti Radical : Henri QUEUILLE (1884-1970), député de la Corrèze, président du Conseil et plusieurs fois ministre, Pierre MENDES-FRANCE, député et président du Conseil (1907-1982), Edouard HERRIOT (1872-1957), trois fois président du Conseil et membre de l’Académie française. Faut-il le rappeler, le Parti radical-socialiste a dominé la vie politique française jusqu’à la fin de la 2ème guerre mondiale. Le Parti radical est le plus ancien parti politique de France, puisqu’il est né le 21 juin 1901. Ayant été à la base de 31 gouvernements, c’est le Parti radical, avec l’impulsion du Ministre Emile COMBES (1835-1921), qui a été à l’initiative de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des églises et de l’Etat. Les radicaux inspirés de la mouvance humaniste et républicaine, refusent l’absolutisme royal et prônent l’autonomie de l’individu et la liberté de penser. C’est sous l’impulsion de l’avocat Alexandre-Auguste LEDRU-ROLLIN (1807-1874), et par la suite de Léon GAMBETTA (1838-1882), que la République a été consolidée et des conquêtes démocratiques ont été arrachées, comme l’abolition de l’esclavage, le suffrage universel, la liberté d’association et de presse, le droit de réunion, la gratuité de l’enseignement secondaire. Les gouvernements de Léon BOURGEOIS introduisent les notions de justice et d’égalité sociales en politique. L’ascension sociale se fait grâce à l’instruction publique et l’impôt joue un rôle privilégié de redistribution.

Il n’est pas étonnant que Gaston MONNERVILLE consacre, en 1968, un imposant ouvrage sur Georges CLEMENCEAU (1841-1929), ce continuateur de l’action de Léon GAMBETTA et adversaire de l’expansion coloniale. Georges CLEMENCEAU, un républicain bien trempé, combat le cléricalisme et l’ordre moral. Sénateur du Var, Georges CLEMENCEAU, président du Conseil, a gagné la première guerre mondiale.

Dans son métier d’avocat, Gaston MONNERVILLE a reçu une aide inestimable de César CAMPINCHI, un radical-socialiste. Devant les difficultés d’avoir son cabinet d’avocat à Toulouse, Gaston MONNERVILLE voulait s’orienter initialement vers la magistrature en Afrique. Puis, il est monté à Paris. Mais pendant un certain temps, les portes étaient closes. Le bâtonnier de l’ordre des avocats le décourage en ces termes : « La profession d’avocat n’est pas un métier, c’est une vocation. On ne devrait s’inscrire au barreau que si on a les moyens d’existence suffisants».

Gaston MONNERVILLE a été Sous-secrétaire d’Etat aux Colonies, sous le gouvernement du radical-socialiste de Camille CHAUTEMPS (1885-1963), du 29 juin 1937 au 10 mars 1938. Les Allemands critiquent violemment cette entrée d’un Noir au gouvernement : «La France a adopté une politique indigène qui, outre qu’elle est une folie pour la Nation française elle-même, est un danger pour les autres Nations d’Europe». Avant Gaston MONNERVILLE, seul le député noir du Sénégal, Blaise DIAGNE (1872-1934) a été membre du gouvernement français de 1918 à 1922. Camille CHAUTEMPS, juriste et franc-maçon, député et sénateur, a fait supprimer le bagne de Guyane, dépotoir de toutes les misères humaines avec son corollaire, la relégation. Gaston MONNERVILLE est particulièrement fier de cette mesure : «s’il n’y en avait qu’une (suppression du bagne), que la mémoire des hommes dût retenir parmi celles que j’ai pu faire adopter au cours de ces années, assurément ce serait celle-là». Sous l’impulsion de Gaston MONNERVILLE le gouvernement fait voter un Fonds colonial afin d’améliorer le développement économique et social des Colonies. Gaston MONNERVILLE propose dès 1938, et obtient, le 26 mai 1949, que les cendres de Victor SCHOELCHER et de Félix EBOUE fussent transférés au Panthéon.

III – Gaston MONNERVILLE, une carrière politique exceptionnelle

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, Gaston MONNERVILLE doit tout recommencer à zéro. Son cabinet d’avocat est resté fermé depuis 1939. Le Parti radical, selon une idée reçue, qui aurait peu participé à la résistance, sombre dans un déclin irréversible. Pourtant, le Parti radical compte de nombreux résistants dans ses rangs, comme Jean MOULIN, chef national de la résistance, Jean ZAY, Pierre MENDES-France, René CASSIN. Cependant, pour bon nombre de Français, le Parti radical est un symbole de la IIIème République qui a conduit au désastre de 1940. Et, ce parti a refusé d’avaliser le droit de vote pour les femmes. Le Parti communiste est devenu la principale force politique de France au sortir de la guerre.

En dépit du déclin de son Parti radical, Gaston MONNERVILLE a su rebondir. Je crois que Gaston MONNERVILLE doit avoir un bon marabout. En tout cas, c’est dans les épreuves que se révèlent les caractères des grands hommes. Affublé de son passé de parlementaire (député de la Guyane en 1932 et 1936), de Ministre et de résistant, Gaston MONNERVILLE entreprend, avec un groupe d’amis, de rénover le Parti radical. Dès janvier 1947, Edouard HERRIOT redevient président de l’Assemblée nationale. Les radicaux retrouvèrent des portefeuilles ministériels, et André MARIE (1897-1974), puis Henri QUEUILLE, la présidence du Conseil. Gaston MONNERVILLE est élu à la présidence de la commission de la France d’Outre-mer de l’Assemblée consultative. Il est reçu en audience par le Général de Gaulle qu’il rencontre pour la première fois. Il travaille activement à la loi du 19 mars 1946 sur la départementalisation des territoires d’Outre-mer (Guadeloupe, Martinique, Réunion et Guyane), qui est censée mettre un terme à la discrimination coloniale.

Elu pour la troisième fois député de la Guyane à l'Assemblée Constituante, le 21 octobre 1945, le mandat de Gaston MONNERVILLE est renouvelé le 2 juin 1945, à la deuxième Assemblée Nationale Constituante. Cependant, aux élections législatives en Guyane du 10 novembre 1946, Gaston MONNERVILLE est battu, à la suite d’une campagne électorale d’intimidation et d’obstruction de la Droite. Il n’était beaucoup présent en Guyane, mais avait résolu bon nombre de dossiers et de problèmes. Gaston MONNERVILLE songe alors à repartir en Métropole se consacrer à son cabinet d’avocat.

A peine est-il revenu en France métropole, que le président du Conseil général de la Guyane lui propose un poste de conseiller de la République de Guyane. Il est élu, au suffrage universel indirect, le 15 décembre 1946, et peut, désormais, siéger au Palais de Luxembourg. L’élection du président du Conseil de la République ayant eu lieu au bénéfice de l’âge, le nouveau président du Palais de Luxembourg, Auguste CHAMPETIER DE RIBES (1882-1947), pionnier du syndicalisme chrétien, ne pouvait pas siéger, pendant longtemps, pour des raisons de santé. Il délégua cette fonction à son vice-président, Gaston MONNERVILLE. Avec sa méticulosité, son sens de l’analyse, de l’impartialité et une autorité naturelle, Gaston MONNERVILLE s’acquitta de cette tâche avec brio. Il allait voir, régulièrement, le président CHAMPETIER DE RIBES, à son domicile, pour lui rendre compte de ses activités. Ils sympathisèrent. De sorte qu’à la mort du président du Conseil de la République CHAMPETIER DE RIBES, le 6 mars 1947, ce sont ses amis qui proposèrent la candidature de Gaston MONNERVILLE.

Gaston MONNERVILLE a été vice-président du Conseil de la République de 1946 à 1947, président de cette institution de 1947 à 1958, et président du Sénat de 1959 à 1968, qu’est-ce qui explique cette longévité ?

Son habileté, sa connaissance du règlement intérieur et de la classe politique de son époque, expliquent ce long mandat. La preuve de sa sagesse et de son efficacité, ont résidé dans la recherche de la conciliation des points de vue opposés, sans fuir l’affrontement. Sa compétence est reconnue de tous. Il n’aime pas les mondanités, mais se concentre sur sa famille et ses missions. Son intégrité morale, sa soif d’apprendre et son incroyable ténacité, sont au cœur de sa réussite.

A la suite de l’arrivée au Palais Bourbon de Léon GONTRANS-DAMAS, le rapport des forces a changé, défavorablement, en Guyane, pour Gaston MONNERVILLE. Le président du Conseil, Henri QUEUILLE demanda alors à MONNERVILLE de se présenter dans le département du Lot, pays natal de Léon GAMBETTA, terre radicale par excellence, mais exclusivement blanche. C’est la première fois qu’un homme noir se présente au Sénat, dans une circonscription métropolitaine. Cela est à mettre en parallèle avec l’exploit réalisé par George PAU-LANGEVIN, aux législatives à Paris du 20 juin 2012, dans le 20ème arrondissement. Certains avaient raillé le président du Sénat : «Si MONNERVILLE est élu, on aura de la canne à sucre dans le Lot». Il sera, pourtant élu à une large majorité, aux sénatoriales du Lot, et restera en fonctions jusqu’en 1974. Il sera élu et réélu conseiller général du Lot de 1949 à 1970. Très proche, attentif et à l’écoute des préoccupations du monde agricole, il se fera élire, président du Conseil général du Lot de 1951 à 1970, et conseil municipal et maire de Saint-Céré, de 1964 à 1971. Il se créa, entre Gaston MONNERVILLE et le Lot, un indubitable courant affectif.

Alors qu’il était au faîte de sa gloire, Gaston MONNERVILLE, pour raisons de principe et d’éthique, a choisi de combattre le pouvoir personnel du Général de GAULLE. Bien des personnes confortablement installées, par souci de carriérisme et de sécurité matérielle, auraient observé la réserve et le silence en pareille circonstance. Pourtant, le 29 septembre 1962, Gaston MONNERVILLE monte à la tribune du congrès radical à Vichy pour s'opposer au projet de référendum du général de Gaulle qui instaurera l'élection du président de la République au suffrage universel. Ce refus intransigeant est le symbole de toute une vie empreinte d'indépendance, de respect du droit et d'un amour sans réserve pour la République. « À la tentative de plébiscite, clame le président du Sénat, je réponds personnellement : non ! La motion de censure m'apparaît comme la réplique directe, légale, constitutionnelle, à ce que j'appelle une forfaiture». Le rouleau compresseur du pouvoir gaullien se met en marche contre Gaston MONNERVILLE qui sera ostracisé. G. Monnerville s'est représenté à l'élection en 1965, a été élu au premier tour. En 1968 il renonce à cause des dysfonctionnements des institutions dus aux désaccords avec le général De Gaulle.

Officier de l’Ordre national de la légion d’honneur, Croix de Guerre 39-45, médaillé de la Résistance avec rosette (1945), Commandeur des Arts et des Lettres, Gaston MONNERVILLE décède le 7 novembre 1991, à Paris. Il a été incinéré, et ses cendres ont été dispersés au large du Havre.

Bibliographie sélective :

MONNERVILLE (Gaston), Témoignage de la France équinoxiale au Palais du Luxembourg, Paris, Plon, 1975, 460 pages ;

MONNERVILLE (Gaston), Vingt deux ans de présidence, Paris, Plon, 1980, 594 pages ;

MONNERVILLE (Gaston), Clémenceau, Paris, 1968, Fayard, Collection les grandes études historiques, 766 pages ;

MONNERVILLE (Gaston), Le Sénat, une institution fondamentale de la République, Paris, éditions Serpic, 1965, 58 pages ;

BRUNET (Jean-Paul), Gaston MONNERVILLE, (1897-1991), un destin d’exception, Matoury (Guyane), Ibis Rouge Editions, 2013, 252 pages ;

BRUNET (Jean-Paul), Gaston MONNERVILLE, le républicain qui défia De Gaulle, Paris, Albin Michel, 1997, 332 pages ;

BONNETON (André, Alexandre), Gaston Monnerville, fils de Guyane, Presses Internationales Indépendantes, 1996, 93 pages ;

ALEXANDRE (Rodolphe), Gaston Monnerville et la Guyane : 1897-1948, Matoury, Ibis Rouge, 1999, 396 pages ;

ALEXANDRE (Rodolphe), Gaston Monnerville : un homme d'État de la République française, Actes du colloque, 14-15 octobre 1997, Matoury, Ibis Rouge, 2001, 180 pages.

Paris le 24 janvier 2015, M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

Exposition sur "Gaston MONNERVILLE et les libertés", Melun, (Seine et Marn), 24 janvier 2015 au 11 mars 2015. débat le 7 mars 2015.
Exposition sur "Gaston MONNERVILLE et les libertés", Melun, (Seine et Marn), 24 janvier 2015 au 11 mars 2015. débat le 7 mars 2015.
Exposition sur "Gaston MONNERVILLE et les libertés", Melun, (Seine et Marn), 24 janvier 2015 au 11 mars 2015. débat le 7 mars 2015.
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