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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 23:46

Patrick MODIANO particulièrement modeste, discret et à l’élocution si difficile, est un tenant de la littérature de l’autofiction. Dans son expression écrite, on décèle l’aisance et la poésie, un univers unique et envoûtant. Le charme et la musicalité qui se dégagent de ses textes, contraste avec le caractère énigmatique de ses héros. Les méandres de la mémoire de MODIANO se perdent dans les rues de Paris. L’auteur entretient, avec le temps, un rapport particulier, et décrit souvent une  ambiance mystérieuse, et parfois un peu glauque, voire clandestine. MODIANO est obsédé par la disparition, l’amnésie, le retour vers un passé énigmatique. «Je n’écris pas vraiment sur des romans, plutôt des choses un peu bancales», dit-il.

I – Patrick MODIANO, un Marcel PROUST de notre temps

L’autofiction, terme inventé en 1977 par Serge DOUBROVSKY (né le 22 mai 1928, à Paris 9ème) est un souci de parler de soi, mais sans dessein strictement autobiographique, ni engagement de sincérité. Il ne faut pas non plus confondre l'autofiction avec le roman autobiographique, où l'auteur utilise certains épisodes de sa vie, mais en se cachant derrière des personnages fictifs. Dans l'autofiction, l'auteur paie de sa personne, est à la fois le narrateur et le protagoniste, ce qui a une valeur de choc. DANTE, ROUSSEAU et PROUST font de l’autofiction qui est un témoignage de «la conscience aiguë de la complexité des êtres et des événements», dit Patrick MODIANO. Les réflexions de Patrick MODIANO sur la fuite du temps et sur «l’art de la mémoire », l’ont fait qualifier de "Marcel PROUST de notre temps". Pour Peter ENGLUND, secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise du prix Nobel de littérature, Patrick MODIANO, «s’inscrit dans la tradition de Marcel PROUST, mais le fait vraiment à sa manière. Ce n’est pas quelqu’un qui croque dans une madeleine et tout revient à sa mémoire». La mémoire est le thème central de l’œuvre de Patrick MODIANO, toujours fictionnalisée sous sa plume, avec l’oubli, l’identité, la culpabilité et le temps. La motivation du prix Nobel de littérature accordé le 9 octobre 2014, repose selon l’Académie suédoise sur ce fil conducteur de la pensée de Patrick MODIANO : «cet art de la mémoire avec lequel, il fait surgir les destins les plus insaisissables et découvrir le monde vécu sous l’Occupation».

Pour mieux gommer la démarche autobiographique, MODIANIO fait appel à l’autofiction, c’est-à-dire le flou et la précision du détail, la mélancolie, l'univers onirique à ce point détaché de la réalité qui doit beaucoup à l'oubli et sans doute encore plus à la mémoire. En effet, l’autofiction correspond bien à l'œuvre émouvante de Patrick MODIANO : mettre scène ses propres inquiétudes tout en les diluant dans le délire d'une fonction, réinventer des morceaux de sa vie dans un jeu pathétique. Que révèle cette démarche sur la personnalité du romancier ? Comment devient-elle un art ? Est-elle toujours omniprésente ? Le fait est qu'elle fascine le public depuis presque trente ans, tout autant que la musique de la nostalgie rythme l'écriture.

Patrick MODIANO constamment en quête d’identité à travers un passé douloureux ou énigmatique. «Comme tous les gens qui n’ont ni terroir, ni racines, je suis obsédé par ma préhistoire. Et ma préhistoire, c’est la période trouble et honteuse de l’Occupation ; j’ai toujours eu le sentiment, pour d’obscures raisons d’ordre familial, que j’étais né de ce cauchemar. Ce n’est pas l’Occupation historique que j’ai dépeinte, c’est la lumière incertaine de mes origines. Cette ambiance où tout se dérobe, où tout semble vaciller», précise Patrick MODIANO. Ainsi, dans son poignant et puissant roman «Dora Bruder» paru en 1997, Patrick MODIANO, à partir d’une petite annonce trouvée un journal, Paris-Soir de 1941, se lance sur les traces d’une jeune fille juive, une fugueuse disparue dans la nuit noire de l’Occupation. A travers cette quête et ce voyage dans le Paris de l’occupation, il recherche aussi père qui se cache dans la capitale. «J'ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d'hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s'est échappée à nouveau. C'est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d'occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l'Histoire, le temps, tout ce qui vous souille et vous détruit, n'auront pas pu lui voler», fait dire MODIANO à la héroïne de son roman.

Avec «Livret de famille», paru en 1977, Patrick MODIANO dresse quatorze récits juxtaposés, où se mêlent souvenirs imaginaires et autobiographie. Un des personnages s’appelle Patrick MODIANO. L'auteur peint aussi bien une soirée de l'ex-roi Farouk que son père traqué par la Gestapo, les débuts de sa mère, girl dans un music-hall d'Anvers, les personnages équivoques dont le couple est entouré, son adolescence, et enfin quelques tableaux de son propre foyer. Tout cela crée peu à peu un «livret de famille». «Il ne s’agit jamais, pour moi, de me plonger de façon narcissique dans mon enfance. Je n’écris pas pour parler de moi et essayer de me comprendre. Ni de reconstituer les faits. Il n’y aucun désir d’introspection. Non, j’ai été juste marqué, durant mon enfance, par une atmosphère, un climat, parfois des situations, dont je me suis servi pour écrire des livres. Mais en quittant le plan autobiographique, pour me situer sur celui de l’imaginaire, du poétique, avec quelques événements pour matrice. Des choses parfois dérisoires, insignifiantes, sans doute si mystérieuses, au fond», confesse Patrick MODIANO.

Avec «Un Pedigree», paru en 2005 après s’être longtemps abrité derrière la fiction puis l’autofiction, Patrick MODIANO finit par écrire une autobiographie, très atypique. Au terme d’un dédoublement de personnalité, MODIANO adulte, y raconte son enfance et son adolescence avec une terrible sécheresse, comme s’il s’agissait de celles d’un autre. «J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était plus la mienne», dit Patrick MODIANO. Une sorte d’hétéro-autobiographie, avec un style sec et court. Au passage, ce texte majeur constitue un trousseau de clés permettant de décrypter tous les autres romans de l’auteur, en repérant la part biographique qui se niche dans chacun.

Dans cette autofiction, Patrick MODIANO, né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, dans la proche banlieue parisienne, a prévenu le lecteur, ses romans peuvent suggérer une sorte d’autobiographie rêvée ou imaginaire : «les photos mêmes de mes parents sont devenues des photos de personnages imaginaires. Seuls mon frère, ma femme et mes filles sont réelles», dit Patrick MODIANO. La mère de Patrick MODIANO, Luisa COLPEYN, une comédienne flamande, est née en 1918, à Anvers, en Belgique. «Ma mère est absente de mon œuvre, car je cherche à la préserver», dit-il. Son père, un juif italien, Alberto MODIANO (1921-1977) était ouvrier, puis aide-géomètre. Son grand-père maternel, Louis BOGAERTS, était un docker. Sa mère arrive en 1942, à Paris. Son grand-père paternel a quitté Salonique (Grèce), dans son enfance, pour Alexandrie, en Egypte. Mais au bout de quelques années, il est parti au Venezuela. Patrick MODIANO décrit son père comme étant «un grand brun au physique de danseur argentin». Son père était un homme secret et énigmatique, administrateur de sociétés fréquentant des gens troubles, il a un passé flou. Pendant l’Occupation Albert MODIANO n’a jamais quitté Paris, vivant dans l’illégalité la plus totale, avec une fausse identité, il se livre à divers trafics. «Mon père a pu préserver sa vie grâce à une attitude trouble, grâce à de multiples concessions. Ce qui alimente mon obsession, ce n’est pas Auschwitz, mais le fait que, dans ce climat, pour sauver leur peau, certaines personnes ont pactisé avec leurs bourreaux. Je ne réprouve pas pour autant la conduite paternelle. Je la constat», souligne Patrick MODIANO. En raison de cette image du père, on comprend pourquoi les personnages, dans les romans de MODIANO sont troublants. "Quelle structure familiale avez-vous connue ? J'avais répondu : aucune. Gardez-vous une image forte de votre père et de votre mère ? J'avais répondu : nébuleuse. Vous jugez-vous comme un bon fils (ou fille) ? Je n'ai jamais été un fils. Dans les études que vous avez entreprises, cherchez-vous à conserver l'estime de vos parents et à vous conformer à votre milieu social ? Pas d'études. Pas de parents. Pas de milieu social », dit-il dans «accident nocturne».

Son père était souvent absent « «En 1945, juste après ma naissance, mon père décida de vivre au Mexique. Les passeports étaient déjà prêts. Mais, au dernier moment, il changea d'avis. Il s'en est fallu de peu qu'il quitte l'Europe après la guerre. Trente années plus tard, il est allé mourir en Suisse, pays neutre. Entre-temps, il s'est beaucoup déplacé : le Canada, la Guyane, l'Afrique équatoriale, la Colombie. Ce qu'il a cherché en vain, c'était l'eldorado», souligne Patrick MODIANO. Patrick MODIANO passe son enfance, dans divers pensionnats, à Biarritz, à Jouy-en-Joas et en Haute-Savoie. Sa mère prise entre les répétitions, les représentations théâtrales et les tournages, devait effectuer de férquents déplacements. MODIANO est donc très tôt livré à lui-même. «Je ne restais jamais très longtemps. J’étais sans cesse transbahuté d’un endroit à un autre et dans des lieux parfois hallucinants où persistait un fantastique social, dont les repères étaient la gare, la caserne, le café. Je ne m’appartenais pas. C’était très perturbant. Alors souvent je fuguais. Il faut dire que certains pensionnats ressemblaient à de petits séminaires», dit-il.

Les absences répétées de ses parents l’avaient rapproché de Rudy. Mais celui-ci mourut de leucémie à l’âge de dix ans en 1957 et fut enterré au Père Lachaise, dans le carré juif à quelques mètres de la tombe de Modigliani. Ce drame est une des clés de son oeuvre : «Le choc de sa mort a été déterminant. Ma recherche perpétuelle de quelque chose de perdu, la quête d’un passé brouillé qu’on ne peut élucider, l’enfance brusquement cassée, tout cela participe d’une même névrose qui est devenue mon état d’esprit», dit Patrick MODIANO.La disparition prématurée de son frère, est presque omniprésente dans son œuvre. Ainsi, avec «Remise de peine», paru en 1988, Patrick MODIANO dresse un récit court autour de deux enfants abandonnés par leurs parents entre des mains peu recommandables, à des faux airs de conte de fées. C’est avant tout un très émouvant tombeau à la mémoire de Rudy, le petit frère de Patrick MODIANO. «C’était une période de ma vie dont je ne pouvais parler à personne, et dont je me demandais quelquefois si je l’avais vraiment vécue», dit-il. Patrick et son frère sont hébergés par des amies de leurs parents. De ces femmes, ils savent peu : des bribes de conversations, des portes entrebâillées, de fugitifs visiteurs, des visages baignés de larmes, des sourires de façade, et ces mots, de nombreuses fois égrenés, «la bande de la rue Lauriston». Dans ce monde intangible, les deux frères se tiennent par la main promenant leur enfance au gré d’escapades nocturnes au château voisin et d’excursions à Paris, en attendant qu’un jour prochain enfin quelqu’un vienne les chercher. L’écrivain a repris cet épisode vécu dans son nouveau roman paru le 2 octobre 2014, «Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier». Cette fois-ci, il en fait la base d’une sorte de roman policier un peu oppressant, dont son frère est effacé. Le roman commence par des sonneries de téléphone. Le personnage principal, Jean Daragane, après une longue hésitation, finit par répondre. Un inconnu lui dit qu’il a entre ses mains un  carnet d’adresses que Daragane avait perdu. Daragane lui trouve une insistance suspecte et même un ton de maître-chanteur. La voix de cet inconnu va lui remettre en mémoire un épisode de  son enfance qu’il croyait avoir oublié et qui aura été déterminant dans sa vie. D’une manière générale, la perte avive la mémoire à cause du manque ou du sentiment d’absence qu’elle provoque. Jean Daragane, en effet, semble avoir eu une enfance très particulière. Mais on pourrait dire aussi que dans tous les souvenirs d’enfance, il y a une part d’énigme, créée par le regard de l’enfant  lui-même sur ce qui l’entoure.

Patrick MODIANO termine ses études à Paris, au Lycée Henri IV, au Quartier Latin, et passe son baccalauréat. Patrick MODIANO ne fait pas d’études universitaires, et se consacre, directement à l’écriture. Il compte parmi ses amis Raymond QUENEAU (1903-1976), auteur de «Zazie dans le métro», qui sera témoin à son mariage, en 1970, avec Dominique ZERHFUSS. Il a deux filles, Zina née en 1974 et Marie en 1978. Patrick MODIANO a un grand regret de n’avoir pas été un pur musicien, et de n’avoir pas composé les «Nocturnes» de CHOPIN. «J’ai toujours pensé que l’écriture était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j’ai toujours envié les musiciens qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roma», dit-il dans son discours pour le prix Nobel de la paix, publié par le journal Le Monde. MODIANO n’a jamais oublié l’injonction poignante de RILKE, dans les «Sonnets à Orphée» : «Sois toujours mort en Eurydice». Il a écrit des chansons pour Françoise HARDY et Régine. Patrick MODIANO a écrit le scénario de Lucien Lacombe, un film de Louis MALLE, diffusé en 1974 qui raconte l’histoire d’un jeune paysan français qui veut d’abord travailler pour la Résistance et se retrouve enrôlé par la Gestapo.

Patrick MODIANO est un romancier amoureux de Paris. Tant mieux pour la littérature. Prix Nobel de littérature le 9 octobre 2014, Patrick MODIANO avait déjà fait l’objet de nombreuses distinctions : prix Goncourt en 1978, pour «rue des boutiques obscures», grand prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco en 1984, grand prix de la Littérature Paul MORAND de l’Académie française en 2000, grand prix national des Lettres en 1996, et prix mondial de la Fondation Simone et Cine del DUCA en 2010. Pourquoi tant d’honneurs ?

 

II – Patrick MODIANO, une invitation au voyage nostalgique dans Paris

Je découvre en Patrick MODIANO, à travers ses romans, un extraordinaire amoureux de Paris, l’inventeur d’un voyageur nostalgique dans notre belle capitale. En effet, j’ai toujours été fasciné par Paris, son métro, ses cafés, son patrimoine architectural et culturel et surtout l’anonymat qui me permet de me fondre dans la foule, de nouer des rencontres enrichissantes, d’être en face de soi-même et des autres. «Cet automne 1959, ma mère joue une pièce au théâtre Fontaine. Et, je me promène aux alentours. Je découvre le quartier de Pigalle, moins villageois que Saint-Germain-des-Près, et un peu plus trouble que les Champs-Elysées. C’est là, rue Fontaine, place Blanche, rue Frochot, que pour la première fois, je frôle les mystères de Paris et que je commence, sans bien m’en rendre compte, à rêver ma vie», dit Patrick MODIANO.

Patrick MODIANO est l’un des écrivains les plus talentueux de sa génération. Explorateur du passé, MODIANO faite ressusciter, avec une précision extrême, l’atmosphère et les détails de lieux d’époques révolues, comme le Paris de l’Occupation, dans son roman, «la Place de l’étoile», prix Roger Nimier, paru en 1968, chez Gallimard, sur recommandation de Raymond QUEENEAU, un ami de sa mère. MODIANO n’a alors que 23 ans et raconte, mêlant sa propre histoire à celle de son narrateur, sur un mode surréaliste, entre souvenirs et rêveries. En exergue de cet étonnant récit, une histoire juive : «Au mois de juin 1942, un officier allemand s'avance vers un jeune homme et lui dit : Pardon, monsieur, où se trouve la place de l'Étoile ? Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine». Voici, annoncé en quelques lignes, ce qui anime le roman : l'inguérissable blessure raciale. Le narrateur, Raphaël SCHLEMILOVITCH, est un héros hallucinatoire. À travers lui, en trajets délirants, mille existences qui pourraient être les siennes passent et repassent dans une émouvante fantasmagorie. Mille identités contradictoires le soumettent au mouvement de la folie verbale où le Juif est tantôt roi, tantôt martyr et où la tragédie la plus douloureuse se dissimule sous la bouffonnerie. La place de l'Étoile, le livre refermé, s'inscrit au centre exact de la «capitale de la douleur».

Dans «Paris tendresse», MODIANO commente les photos de Brassaï (artiste hongrois, Guyla HALASZ), en ces termes : «je ne crois pas qu'on puisse parler au sujet de Brassaï d'expressionnisme ni même de fantastique social. Il était si réceptif, si sensible aux différents aspects de la ville, si curieux de s'enfoncer dans " les plis sinueux des grandes capitales où tout, même l'horreur, tourne à l'enchantement ", qu'il finissait par se fondre naturellement dans la nuit parisienne. Quelle patience lui aura-t-il fallu pour capter les sources de lumière de Paris ! ».

Avec «Catherine Certitude», MODIANO nous fait découvrir l’univers tendre d’une petite fille au nom étrange, dont l’enfance se déroule dans le quartier de la gare du Nord, à Paris, au cours des années 1960. Comme son papa, la petite Catherine porte des lunettes. Et comme sa maman, qui vit à New York, elle aimerait devenir une grande danseuse. Contrainte d'enlever ses lunettes pour danser, Catherine découvre l'avantage de pouvoir vivre dans deux mondes différents : le monde réel, tel qu'elle le voit quand elle les porte, et un monde plein de douceur, flou et sans aspérité quand elle les ôte. Un monde où elle danse comme dans un rêve. Le récit drôle et nostalgique d'une enfance parisienne. Entre père et fille, la complicité prend tout simplement vie.

Dans «l’herbe des nuits», Patrick MODIANO, comme Marcel PROUST, a un rapport particulier au temps et à l’espace Ici, c’est le quartier parisien de Montparnasse qu’il fait revivre en même temps que les années passées. Le narrateur évoque un personnage, Jean, à l'époque il était jeune, hantait le Quartier Latin, traînait sa vie un peu au hasard des rencontres. Rien n'avait vraiment d'importance et les gens rencontrés n'ont pas vraiment laissé de trace dans sa vie, juste une impression fugace, sauf peut-être une femme, Dannie. MODIANO brosse un personnage étranger à lui-même, en transit dans Paris, vivant à l'hôtel, c'est à dire sans attache précise, solitaire, entravé dans ses mouvements, plutôt livré à lui-même, fréquentant les cafés comme uniques lieux de rendez-vous, à la fois publics et déserts, un peu comme s'il circulait dans sa propre vie comme un étranger de passage, comme un marginal vivant d'expédients pour assurer son quotidien. Ce quartier de prédilection était à l'époque promis à la démolition, comme un pan de sa propre vie qui s'écroule et qui laissera place à quelque chose de plus moderne, de plus nouveau. Pourtant, il est porteur de souvenirs qui vont s'évanouir si on n'y prend garde, si on ne prend en note tout cela comme on garde la mémoire de rencontres. «Il me semble aujourd'hui que je vivais une autre vie à l'intérieur de ma vie quotidienne. Ou plus exactement, que cette autre vie était reliée à celle assez terne de tous les jours et lui donnait une phosphorescence et un mystère qu'elle n'avait pas en réalité», fait dire MODIANO à  Jean, le narrateur, vaguement écrivain, avoue que le présent lui était relativement indifférent et il se consacrait à l'époque à des recherches à Paris sur les traces de Jeanne Duval, Christian Corbière, Gérard de Nerval, Restif de la Bretonne. C'est, à l'époque le Paris interlope des années 60 qui, en pleine guerre d'Algérie est inquiétant mais ce sont maintenant des quartiers détruits qu'il arpente à l'aide de sa mémoire. C'est que le narrateur finit par prendre conscience qu'il a été mêlé malgré lui à une affaire criminelle l’affaire Ben Barka, jamais cité dans le roman et en fouillant dans ses souvenirs, en les recoupant avec l'aide d'un dossier abandonné de la Mondaine, cherche à recomposer ce passé.

Avec «une jeunesse», la vedette reste la ville de Paris, la gare Saint-Lazare, où sont livrés à eux-mêmes, deux jeunes gens, Odile et Louis. Alors qu’ils ont apparemment 20 ans, le propos de MODIANO semble être ailleurs, c’est celui de la vacuité du destin de ces deux êtres, à l’identité floue, à la malléabilité trouble, le tout dans une atmosphère trouble et glauque. Ces jeunes font l’apprentissage de Paris, d’une vie de hasards, d’expédients et d’aventure. La jeunesse c’est l’imprévu, «la jeunesse c’est quand on ne sait pas ce qui va arriver», suivant Henir MICHAUX.  Ces jeunes ont pour eux leur innocence et croisent sur leur route des individus singuliers, émouvants mais quelquefois peu recommandables qui les entraînent dans des chemins de traverse. Mais, en définitive, aussi trouble et aussi chaotique que soit un début dans la vie, il se métamorphose, avec le temps, en un beau souvenir de jeunesse, que les deux héros de ce livre sont désormais seuls à partager. Patrick MODIANO rend hommage, dans une certaine mesure à Paul NIZAN, avec cette formule qu’il nous a léguée Paul : «J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie».

 «Chien de printemps», est le troisième livre de Patrick MODIANO, dans lequel il remonte le temps, et confirme son intérêt pour les cafés parisiens et les rencontres. C’est un voyage nostalgique dans Paris. Le narrateur est, une fois de plus désoeuvré, sans trop d’énergie, spectateur de la vie des autres, mais entretient un rapport soutenu aux autres. Il s'agit cette fois d'une rencontre avec un photographe, Jansen, dont il est amené à classer les photographies (à la suite de circonstances assez improbables) parce qu'il refuse "que les gens et les choses disparaissent sans laisser de trace". Et pourtant, Jansen est parti brutalement, sans laisser d'adresse, et il ne l'a jamais revu. L'auteur mène son enquête auprès des rares amis de Jansen pour essayer d'en savoir plus. Comme Marcel PROUST, notre auteur en remontant le passé, il lui arrive de "tomber dans des trous noirs". Perte de mémoire et perte d'identité se confondent. Il est victime d'ictus amnésiques qui lui donnent parfois le sentiment d'être «un touriste égaré dans une ville qu'il ne connaît pas».

Certaines oeuvres de Patrick MODIANO ont pour décor d’autres villes, mais les questions de mémoires et d’identité sont omniprésentes. «Rue des boutiques obscures», prix Goncourt 1978, est le roman, le plus connu de Patrick MODIANO, mais le récit ne se déroule pas à Paris, mais c’est à Rome que se trouve la rue des Boutiques obscures. Le «détective» Modiano y passe d’un témoin à un autre, fouille dans les bottins à la recherche d’un nom, explore de fausses pistes. Guy, cet amnésique à la recherche de son passé, finit par retrouver une identité et une histoire. «Villa Triste», a pour décor la province, près de la Suisse. Un été des années soixante. Une petite ville française au bord d'un lac, près de la Suisse. Victor Chmara a dix-huit ans et se cache parce qu'il a peur. D'étranges personnages hantent cette ville d'eau, comme ce docteur que l'on surnomme La Reine Astrid... Mais il y a surtout Yvonne, avec son dogue allemand... Une recherche du temps perdu.

Bibliographie sélective

1 Contributions de Patrick Modiano

BRASSAI (Gyula HALASZ) et MODIANO (Patrick), Paris tendresse, Hoebeke, 2000, 89 pages ;

MODIANO (Patrick) MALLE (Louis), Lucien Lacombe, Paris, Gallimard, 1973, 143 pages ;

MODIANO (Patrick), Catherine Certitude, Paris, Gallimard, 2011, 95 pages ; 

MODIANO (Patrick), Dans le café de la jeunesse perdue, Paris, Gallimard, 2007, 163 pages ; 

MODIANO (Patrick), Dora Bruder, Paris, Gallimard, 1999, 147 pages ;

MODIANO (Patrick), L’herbe des nuits, Paris, Gallimard, Collection Folio, 2012, 176 pages ; 

MODIANO (Patrick), La Place de l’étoile, Paris, Gallimard, 1968, 224 pages ; 

MODIANO (Patrick), La ronde de nuit, Paris, Gallimard, 1969, 160 pages ; 

MODIANO (Patrick), Pédigrée, Paris, Gallimard, 2005, 130 pages ; 

 MODIANO (Patrick), Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Paris, Gallimard, 2014, 146 pages ;

MODIANO (Patrick), préface d’Olivier Adam, remise de peine, Paris, Seuil, 1988, 142 pages ; 

MODIANO (Patrick), Romans (Villa triste, Livret de famille, rue des boutiques obscures, remise de peine, chien de printemps, Dora Bruder, accident nocturne, un pedigree, dans le café de la jeunesse perdue, l’horizon), Paris, Quarto Gallimard, 2013, 1083 pages ;

MODIANO (Patrick), Rue des boutiques obscures, Paris, Gallimard, 1980, 224 pages ; 

MODIANO (Patrick), Une jeunesse, Paris, Gallimard, Collection Folio, 2010, 192 pages ; 

MODIANO (Patrick), Villa triste, Paris, Gallimard, 1975, 224 pages ; 

2 Critiques de Patrick Modiano

ALEXANDRE (Didier), «Patrick Modiano» compte rendu, Revue d’histoire littéraire de la France, mai juin 1997, page 510 ; 

BERTRAND (Didier), «Patrick Modiano d’hier et d’aujourd’hui», Romances Notes, hiver 1997, vol 32, n°2, pages 217-226 ; 

BUTAUD (Nadia), Patrick Modiano, Cultures France, 2008, 141 pages ; 

COSNARD (Denis), Dans la peau de Patrick Modiano, Paris, Fayard, 2011, 266 pages ;

CROME (Nathalie), «Portrait : L’énigme Patrick Modiano», Revues des deux mondes, octobre novembre 2003, pages 55-58 ; 

DAMAMME-GUIBERT (Béatrice), «Au-delà de l’autofiction : écriture et lecture de Dora Bruder, de Patrick Modiano», French forum, hiver 2004, vol 29, n°1, pages 83-99 ; 

DECOU (Maxime), «Modiano : la voix palimpseste sur la Place de l’étoile», Voix plurielles, juin 2011, pages 48-62 ; 

DEMEYERE (Annie), Portrait de l’artiste, dans l’œuvre de Patrick Modiano, Paris, l’Harmattan, 2002, 271 pages ;

FLOWER (John Ernest), ouvrage collectif, Patrick Modiano, Rodopi, 2007, 296 pages ;

LAURENT (Thierry) et MODIANO (Patrick), L’œuvre de Patrick Modiano, une autofiction, avec un texte inédit de Patrick Modiano, Lyon, Presses Universitaire de Lyon, 1997, 188 pages ;

MORRIS (Alan), Patrick Modiano, Rodopi, 129 pages ; 

NETTLBECK (Colin W) et HUESTON (Pénélope A), Patrick Modiano, pièces d’identité, Paris, Lettres modernes, 1986, 134 pages ; 

ROUX (Baptiste), Figures de l’Occupation dans l’oeuvre de Patrick Modiano, Paris, Harmattan, 1999, 334 pages ;

WESTPHAL (Bertrand), «Pandore et les Danaïdes : Histoire et temps chez Patrick Modiano», Francofonia, Primavera 1994, n°26, pages 103-112.

Paris, le 7 décembre 2014, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/.

Patrick MODIANO, prix Nobel de Littérateure, 2014.
Patrick MODIANO, prix Nobel de Littérateure, 2014.
Patrick MODIANO, prix Nobel de Littérateure, 2014.
Patrick MODIANO, prix Nobel de Littérateure, 2014.
Patrick MODIANO, prix Nobel de Littérateure, 2014.
Patrick MODIANO, prix Nobel de Littérateure, 2014.
Patrick MODIANO, prix Nobel de Littérateure, 2014.
Patrick MODIANO, prix Nobel de Littérateure, 2014.
Patrick MODIANO, prix Nobel de Littérateure, 2014.
Patrick MODIANO, prix Nobel de Littérateure, 2014.

Patrick MODIANO, prix Nobel de Littérateure, 2014.

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