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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE France B.N.F GALLICA. Http://baamadou.overblog.fr/
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30 novembre 2014 7 30 /11 /novembre /2014 19:57

On peut dire qu’Abdou DIOUF a un bon marabout et ce n'est pas un marabout de Barbès (quartier du 18ème ardt de Paris infesté de charlatans) ; il a la baraka. Il ne s’est jamais encore acquitté d’un loyer. Il a toujours vécu sous la protection des institutions publiques. M. Abdou DIOUF, sorti major de l’école nationale d’administration de l’Outre-mer, a été successivement, gouverneur de la région de Sine-Saloum à 26 ans, à 27 ans Secrétaire général de la Présidence de la République, à 32 ans, Ministre de SENGHOR (1906-2001), à 34 ans Premier Ministre, et à 45 ans, Président de la République. Il sera réélu trois fois au poste de président du Sénégal : en 1983, 1988 et 1993, qu’il occupera quittera en mars 2000 en vrai démocrate. C’est la grande alternance, fait inédit en Afrique. Mais dès octobre 2002, l’infatigable Abdou DIOUF est élu secrétaire général de la Francophonie. Il prolonge ainsi sur le plan international son combat pour la démocratie et son œuvre de tolérance et de paix, d’ouverture au monde et de rayonnement du continent africain.

Abdou DIOUF est né le 7 octobre 1935, à Louga, une province d’agriculteurs et de pasteurs, peuplée de Peuls, Wolofs et Maures. Ses deux parents sont le fruit d’un métissage. Son père, N’Diaye DIOUF, un Saint-louisain, avait une mère peule et un père Sérère. Abdou DIOUF dit de son père qu’il était un homme calme, avare de paroles, mais d’une générosité, d’une loyauté et d’une grande humilité. Il était un excellent jouer de dames. Sa mère, Coumba DEME, était la fille d’un Peul et d’une Wolof. Après la ville M’Backé, Abdou DIOUF a grandi à Saint-Louis, élevé par sa grand-mère maternelle, Fama BASSE. C’est la nièce de sa grand-mère, Toutane BASSE, qui poursuivra par la suite son éducation. Il porte le porte le prénom du père de Toutane, appelé Abdou Samba Toro BASSE, un nom typiquement peul qu’il gardera jusqu’à l’entrée de l’école française où il reprendra le nom de DIOUF Abdou. C’est sa tante, Toutane BASSE, présidente du Comité des femmes senghoristes à Saint-Louis qui lui fera rencontrer le futur président de la République du Sénégal, son mentor politique. Après, ses études primaires et secondaires à Saint-Louis, Abdou DIOUF s’inscrit en 1955, à la faculté de droit de Dakar, à l’époque dénommée Institut des hautes études. Il se rend, pour la première fois, à Paris, en 1957, à la suite d’une bourse dite de vacances. Il reviendra le 30 septembre 1958, à l’école nationale d’Outre-mer, située à l’avenue de l’Observatoire, à Paris, dans le 14ème arrondissement. C’est en 1959, au Quartier latin, qu’il rencontre, à Paris, sa future épouse, Elisabeth. Ils se marieront le 21 décembre 1963. «Elle est la lumière de ma vie», dit-il. 

Abdou DIOUF voulait faire une carrière dans les finances publiques. A l’époque, il ne rêvait pas d’une carrière politique. Mais le destin en a décidé autrement. Abdou DIOUF, de retour au Sénégal, est propulsé par Mamadou DIA dans différents postes, mais sur des périodes très courtes, avec parfois des échecs qu’il n’occulte pas. Abdou DIOUF a démarré dans l’administration en qualité de gouverneur à Kaolack. Il sera, par la suite, grâce à Mamadou DIA, premier ministre, nommé au Ministère du Plan, chef de division, poste qui ne lui convenait pas. «J’ai eu du mal à y trouver mes marques», dit-il.

Il sera promu Directeur de la coopération économique et technique, puis auditeur à la Cour suprême du Sénégal. C’est Mamadou DIA qui le fera nommer adjoint au Secrétaire général du gouvernement, auprès de Jean COLLIN. «Jean COLLIN est un administrateur chevronné, déterminé et brillant», dit-il. Abdou DIOUF est notamment rapporteur de la Commission des coûts et rendements et coordonne les services rattachés à la Primature. Il sera nommé en 1961, Secrétaire du Ministère de la défense, puis gouverneur de la région du Sine-Saloum, le 11 décembre 1961.

Abdou DIOUF voulait devenir historien ou enseignant, mais ses rencontres avec Mamadou DIA (ancien premier ministre), mais surtout avec le président SENGHOR, ont changé le cours de l’histoire. «Me voici par le temps et l’histoire», dit-il. Après plus de 50 d’expérience politique, Abdou DIOUF a choisi faire publier ses mémoires chez Seuil, le 14 novembre 2014. Abdou DIOUF veut participer à l’écriture de l’histoire politique du Sénégal et de l’Afrique.

Il est rare d’avoir à prendre connaissance des mémoires d’un ancien premier et d’un ancien chef de l’Etat encore en vie. En effet, Abdou DIOUF a gravi tous les échelons au sein du Parti Socialiste, puisqu’il en a été le président. Pour la première fois, Abdou DiOUF raconte dans le détail son prestigieux parcours politique, et dont on chercherait en vain un équivalent contemporain. Toujours ouvert au dialogue, notamment à celui qui doit prévaloir entre les religions, cet homme épris de liberté se révèle aussi un homme de culture d’une rare finesse d’esprit. Ses Mémoires, où de savoureuses anecdotes côtoient les convictions humanistes les plus profondes, s’adressent à l’humanité de chacun de nous. Quand on a exercé de telles immenses responsabilités peut-on tout dire ?

«La sagesse recommande de ne pas dire tout ce que l’on sait», cite Abdou DIOUF un adage sénégalais. Les secrets d’Etat dont il a eus connaissance ne peuvent pas tous être étalés sur la place publique. Même en écrivant avec une certaine retenue, le président Abdou DIOUF a pris des risques, même limités, en écrivant maintenant ses mémoires. En effet, si un ex-président écrit sur une période récente, alors que tous les protagonistes sont en vie et sont encore dans le jeu politique, il s'expose à des critiques faciles ou à des mises en cause graves. Il risque de se faire traîner dans la boue. Mais somme toute, c'est un témoignage inestimable pour l'histoire du Sénégal. J'ai toujours appréciée l'intégrité, la franchise et le courage, qualités essentielles d'Abdou DIOUF qui font tant défaut au personnel politique dont la duplicité ne trompe plus personne. On savoure ces pages croustillantes. Mais peut-on raconter 50 ans d’histoire ? L’auteur de ses mémoires est-il objectif ?

Homme cultivé, d’un style simple, mais dévastateur, la qualité de l’expression écrite d’Abdou DIOUF est remarquable. Il a souci de rigueur et a lu les autobiographies des grands hommes, dont notamment si le «grain ne meurt» d’André GIDE. Pour cet auteur français «les mémoires ne sont jamais que des demi sincères, si grand que soit le souci de vérité». Abdou DIOUF avertit le lecteur «je ne suis animé que du seul souci d’apporter ma part de vérité». Dégager des contraintes du pouvoir, Abdou DIOUF a décidé de participer à l’écriture de l’histoire «j’ai décidé, en toute sérénité, de prendre ma plume, pour témoigner et, au nom de l’équité, contribuer à redonner à l’histoire, notre histoire, le timbre de sa vraie voix».

Les mémoires d’Abdou DIOUF présentent un intérêt, à plus d’un titre. Tout d’abord par la période couverte, soit les 40 premières années de l’indépendance du Sénégal, soit de 1960 à l’année 2000. L’auteur commence par le retour au pays, par bateau de Paris à Dakar, le Lyautey, et arrive au Sénégal le 29 août 1960. Mais le jour même, David DIOP qui avait pris l’avion, disparaît en mer, au large de Dakar. Après des fonctions administratives de gouverneur, il a été Secrétaire général de la Présidence de la République, plusieurs fois ministre, Premier Ministre pendant 10 ans et Président de la République pendant 19 ans. Ensuite, c’est un témoignage direct sur Léopold SENGHOR, le fondateur de la Nation sénégalaise. Les mémoires d’Abdou DIOUF sont aussi une sorte de récit sur les techniques de gouvernement de cet homme d’Etat et de culture, qu’était SENGHOR. Abdou DIOUF nous livre une description  croustillante sur les luttes fratricides pour la conquête ou la conservation du pouvoir, avec une description des protagonistes, comme le pouvoir religieux, ou les dignitaires politiques de premier rang comme  Jean COLYN. Toute une galerie de portraits est dressée par Abdou DIOUF entre les clans qui lui sont favorables, ceux qui l’ont combattu. Les complots ourdis et comment il a pu survivre face à ces appétits du pouvoir, jusqu’à cette défaite du 19 mars 2000. En particulier, Abdou DIOUF raconte le pugilat, au Bureau Politique du Parti Socialiste, qui a opposé Moustapha NIASSE, actuel président de l’Assemblée nationale et Djibo Laîty KA, ont déjà réagi, vivement. Pour tout cela ne serait que mensonge et fiction. Pourtant, Moustapha NIASSE avait bien administré un coup de poing à Djibo KA. Les mémoires d’Abdou DIOUF sont enfin, un important témoignage sur le bilan du Parti Socialiste au pouvoir, un parti traversé par de fortes tensions, et qui a fini par exploser. Il n’élude aucune question jusqu’à son départ du pouvoir, en passant par la crise au sein du gouvernement et de l’alternance qui allaient balayer le Parti Socialiste, après 40 ans au pouvoir. Le Parti socialiste français aussi ne gouverne que de façon sporadique, et à chaque fois cela se termine mal. Abdou DIOUF annonce, dans ses mémoires, un autre ouvrage en gestation, qui se penchera sur les années qui ont suivi son départ du pouvoir. Par conséquent, tous ceux qui s’intéressent à la vie publique devraient lire les mémoires d’Abdou DIOUF. En tout cas, amateur whisky Abdou DIOUF est resté un homme intègre, attachant, aimable, grand démocrate, cultivé et ayant le sens de l'Etat.

A certains égards, le témoignage sincère de ce grand démocrate qu’est Abdou DIOUF m’a donné l’impression qu’il est un homme d’Etat. Cependant, la gestion de certaines crises, me conduit à dire qu’il est resté un simple gouverneur de province. Sa propension à déléguer des attributions importantes à Ousmane Tanor DIENG, en conflit avec Moustapha NIASSE, et dont on ressent encore les fortes secousses de cette crise, a conduit à marginaliser le Parti socialiste au Sénégal.

I -  Abdou DIOUF, un homme d’Etat

A – Abdou DIOUF à l’école senghorienne

Abdou DIOUF est un élève de Mamadou DIA (1910-2009), converti au Senghorisme, Même s’il ne le dit pas explicitement, et a un peu réécrit l’histoire, le premier mentor en politique d’Abdou DIOUF a été Mamadou DIA (1910-2009), premier ministre du Sénégal du 4 avril 1960 au 18 décembre 1962. Abdou DIOUF, qui était reçu chaque mois par Mamadou DIA l’avait questionné sur les rumeurs de dissension avec le président SENGHOR.

Abdou DIOUF reconnaît qu’à la chute de Mamadou DIA, le président SENGHOR avait demandé aux gouverneurs de région de faire acte d’allégeance au président SENGHOR. En bon républicain, il avait refusé, «estimant qu’étant soumis aux institutions de la République, je n’avais pas à faire acte d’allégeance personnelle». Il cite même une recommandation d’une amie de sa mère «Mon fils, ne te mêle pas de cela. Ce combat ne concerne que SENGHOR et DIA. Ne sacrifie pas ton avenir». André PEYTAVIN (1926-1964) pense qu’Abdou DIOUF était un Diaiste. André PEYTAVIN est né à Brasov, en Roumanie, il a grandi en région parisienne, venu au Sénégal en qualité de vétérinaire, catholique et de la mouvance du M.R.P, il rejoint le Bloc démocratique sénégalais de Léopold Sédar SENGHOR, opte pour la nationalité sénégalaise, et devient Ministre des Finances. Pour cette hésitation, lors de la crise de 1962, Abdou DIOUF a été relevé de ses fonctions de gouverneur du Sine-Saloum.

Reçu en audience, par le président SENGHOR, les liens se sont renoués et Abdou DIOUF est nommé, fin décembre 1962, Directeur de cabinet de Doudou THIAM (1926-1999), ministre des affaires étrangères. Doudou THIAM, un avocat, auteur d’une thèse soutenue en 1951 à Poitiers sur la portée de la citoyenneté française dans les territoires d’Outre-mer, a été deux fois ministre des affaires étrangères du Sénégal (19 déc. 1960 – 12 novembre 1962 ; 19 déc. 1962 – 6 mars 1968). «Doudou THIAM est non seulement un homme intelligent et brillant, mais il avait beaucoup d’autorité. Il n’avait pas les mêmes horaires que tout le monde, mais cela a été une expérience enrichissante», confesse Abdou DIOUF.

Abdou DIOUF admet qu’il a été également soutenu dans son ascension politique par Colette SENGHOR, la femme du président. «Elle m’a toujours soutenu, avec discrétion et efficacité», admet Abdou DIOUF. «Derrière chaque grand homme, il y a une grande femme», dit un dicton. Pour Abdou DIOUF, le président SENGHOR aimait et voulait la perfection, une gestion rigoureuse de l’Etat. Il choisissait ses collaborateurs en conséquence parce qu’il visait toujours le meilleur. SENGHOR n’aime pas les discours laudatifs. Ainsi, Abdou DIOUF raconte comment Caroline DIOP n’avait pas été désignée en qualité de présidente du Mouvement panafricain des femmes. Pendant son discours, à la réunion des mouvements des femmes, tenue à Dakar en 1971, Mme Caroline FAYE DIOP (1923-1992, épouse de Demba DIOP assassiné en 1967, députée et plusieurs fois ministres) fit un panégyrique de SENGHOR, allant même jusqu’à réciter des poèmes de SENGHOR. «Caro, je trouve que tu as commis une grosse erreur, tu n’as pas parlé du problème de la femme, et c’était là l’objet de la rencontre», lui dit Abdou DIOUF missionné par le président SENGHOR.

Une bonne répartition des tâches entre SENGHOR et Abdou DIOUF est organisée. Le président SENGHOR s’occupait des grandes orientations de l’Etat, organisait et planifiait ses déplacements à l’intérieur et à l’extérieur du pays, dirigeait le parti socialiste, mais se réservait un temps pour ses activités intellectuelles et littéraires. SENGHOR était un travailleur infatigable, méthodique et structuré. Abdou DIOUF était le point de centralisation, de tri, de classement et de pré-validation. Abdou DIOUF avait en charge l’intendance et la coordination quotidienne des activités de l’Etat. Ce qui permettait au président SENGHOR de prendre de la hauteur.

Abdou DIOUF a eu un mentor politique exceptionnel : Léopold Sédar SENGHOR. Il a tout appris de lui. Dans ses mémoires Abdou DIOUF évoque la ponctualité légendaire de SENGHOR. Il mettait avant toujours en avant le respect. «C’est pourquoi, quand les gens disent qu’Abdou DIOUF est très poli, que je raccompagne toujours mes hôtes jusqu’au pas de la porte, que je ne salue jamais les personnes en restant assis, je dois dire que c’est aux côtés du président SENGHOR que je l’ai appris», souligne Abdou DIOUF. «Ma méthode était de ne jamais dire : (le Président a dit que), surtout quand c’est une chose impopulaire», dit Abdou DIOUF. Le président SENGHOR n’aimait pas qu’on lui dise «je n’ai pas le temps ». Pour le poète président, «l’homme organisé trouve toujours le temps». Abdou DIOUF affirme qu’en dépit des multiples activités du président SENGHOR, celui-ci était connu pour son hygiène de vie. Il se couchait tôt, pour se réveiller tôt. Il pratiquait la gymnastique, la marche et la natation.  Il prenait du temps pour sa famille, ses lectures et son écriture poétique. Le président SENGHOR pratiquait le management de ses équipes par l’exemplarité de son comportement. Sa voix ne s’élevait jamais, même lorsqu’il était agacé. La courtoisie, l’élégance dans le geste et la parole, sont la marque de fabrique de SENGHOR. «Je voyais beaucoup de points communs entre nous, et je m’inspirais davantage de sa sagesse et de sa simplicité, mais aussi de son admirable politesse», dit Abdou DIOUF de son maître à penser. Pour Abdou DIOUF qui a tout appris auprès de SENGHOR, celui-ci est «un homme d’Etat, soucieux du respect des institutions, souple et ferme dans les principes républicains, méthodique et pédagogue, dans l’art de gérer la cité».

Cette proximité d’Abdou DIOUF avec le président SENGHOR «était une grande école, une école de rigueur, de méthode, d’organisation, une école de ponctualité, de tenue et de retenue, bref une école de la vie», dit Abdou DIOUF. Pour SENGHOR l’autorité n’est légitime que si elle est pédagogique. SENGHOR était un orfèvre de la langue française, la langue de travail, d’éducation et de communication internationale du Sénégal. «Dans ma proximité immédiate, j’étais retourné sur les bancs de l’école. J’étais comme le petit éColyer qui admire son maître, qui le craint, et qui s’applique de toutes ses forces pour rendre une bonne copie», dit Abdou DIOUF. En dépit de cette proximité avec la francophonie et son fondateur Léopold Sédar SENGHOR, il est paradoxal de constater que les enfants d’Abdou DIOUF ont étudié aux Etats-Unis, et certains vivent à Londres. 

Le président SENGHOR a toujours d’excellentes relations avec les pays arabes et cette tradition a été conservée par Abdou DIOUF et ses successeurs. Le président SENGHOR avait théorisé «l’Africanité» qui est composée de la «Négritude» et de «l’Arabité». Le Sénégal, Etat laïque, a adhéré à l’Organisation de la Conférence islamique, considérée non pas comme une organisation religieuse, mais de nature politique.

B – Abdou DIOUF et la consolidation

de la Nation et de l’Etat sénégalais

Abdou DIOUF, dans le droit fil de l’action du président SENGHOR, a consolidé la nation sénégalaise, conforté un Etat démocratique dont le rayonnement dépasse ses modestes ressources économiques, composées essentiellement de l’arachide, de la pêche et du tourisme. Nos élites nous ont appris que la vraie richesse d’un peuple, c’est la qualité de sa population et donc de ses dirigeants. WADE a négligé cet héritage  sur la construction d’un Etat et une Nation. Il a aggravé la dépendance au pouvoir religieux, saccagé le système éducatif.

Il faut rendre un vibrant hommage à Léopold Sédar SENGHOR et à Abdou DIOUF qui ont été les fondateurs de la Nation sénégalaise. Le Sénégal est composé de 7 principaux groupes ethniques, et de deux minorités européenne et libanaise qui ont été associées au pouvoir politique ou économique (M. Jean COLLIN, M. André PEYTAVIN, M André GUILLABERT, l’amitié avec Abdoul Karim BOURGI). Les différents gouvernements ont été composés de savants dosages d’un équilibre entre les différentes provinces et groupes ethniques. Le président SENGHOR lui-même Sérère et catholique gouvernait un pays à 95% de musulmans. SENGHOR avait nommé Mamadou DIA premier ministre, dont le père est Peul, originaire de KANEL, et la mère Sérère. Abdou DIOUF qui est resté 10  ans premier ministre de SENGHOR et son successeur à la présidence, est un métis Peul, Wolof et Sérère. SENGOR avait donné comme consignes à Abdou DIOUF de bien insister qu’il a des origines Peules afin d’éviter des frustrations des autres ethnies, notamment Wolof. Cette tradition du bien-vivre ensemble, menacée un certain temps par Abdoulaye WADE, continue encore, puisque le président Macky SALL est Peul, mais sa femme est Sérère.

Quand Abdou DIOUF a été nommé, à 26 ans, gouverneur de la région du Sine-Saloum, avec ses six cercles, et la moitié de la production arachidière du Sénégal, il a été accueilli avec beaucoup de méfiance, en raison de son inexpérience. Pour faire face à cette lourde tâche, Abdou DIOUF a eu la grande intelligence de s’adjoindre de deux conseillers coutumiers, et de quelques notables de la province. Il connaissait la réglementation et avait la culture administrative, mais ne connaissait pas les hommes du terroir.

Le président SENGHOR nomme Abdou DIOUF, en mai 1963, Directeur de Cabinet du Président de la République. Jean COLLIN est nommé Secrétaire de la présidence. Dans son nouveau poste à la présidence de la République, Abdou DIOUF a en charge les questions diplomatiques, de politique intérieure et assure la liaison entre le président SENGHOR et les différents chefs religieux, notamment avec El Hadji Falilou M’Backé et Saïdou Nourou TALL. En dépit de cette proximité avec les pouvoirs religieux, faite d’amitié et de fidélité, le président SENGHOR n’a pas hésité de rappeler, dans un pays majoritairement musulman, sa conception de la laïcité de l’Etat. La laïcité n’est ni l’athéisme, ni la propagande religieuse.

La devise du président SENGHOR étant «organisation et méthode», Abdou DIOUF affirme avoir beaucoup appris de Jean COLYN et évoque une «atmosphère particulièrement enrichissante». Le courrier présidentiel est réparti en trois tas : le courrier à signer par le chef de l’Etat, le courrier à commenter, mais à ne pas présenter au président SENGHOR et les diverses informations de la journée. Le président SENGHOR était très exigeant, mais respectueux. «D’une exquise courtoisie, il était d’une très grande exigence envers lui-même, avant de l’être envers les autres», dit Abdou DIOUF du président SENGHOR. Abdou DIOUF dit que le président SENGHOR respectait pleinement ses collaborateurs, et mettaient dans ses rapports avec eux, dans la gestion des affaires de l’Etat, «une dose équilibrée de souplesse de fermeté». Le président SENGHOR avait une façon pédagogique de former ses collaborateurs. «Visionnaire, subtil et raisonnablement patient, il avait un art inégalé pour trouver les moyens de tirer de ses collaborateurs de ce qu’ils avaient de meilleur en eux», dit Abdou DIOUF du président SENGHOR.

Abdou DIOUF révèle la grande faculté d’anticipation du président SENGHOR en faisant une confidence, en janvier 1964, à sa femme, Elisabeth, que son mari est le dauphin du président de la République : «Madame DIOUF prenez bien soin de votre mari. Je vous le confie, comme on le dit chez nous. Occupez-vous bien de lui, il est très bien et il a de l’avenir. Je ne vous cache pas que je pense à lui pour ma succession».

En janvier 1964, suite au décès d’André PEYTAVIN, ministre du Commerce et de l’industrie, Jean COLLIN est nommé ministre des finances. Abdou DIOUF, par voie de conséquence,  cumule les fonctions de Secrétaire Général, situé au building administratif en face du palais présidentiel et de Directeur de cabinet du président de la République. Le cabinet est encore plus proche géographiquement du bureau du président SENGHOR. A partir de décembre 1965, Abdou DIOUF se concentre sur ses fonctions de Secrétaire Général de la présidence qui ont pris une grande ampleur. En effet, depuis la crise de 1962, le poste de premier ministre est supprimé. Dans ce système présidentiel concentré, SENGHOR est à la fois chef de l’Etat et chef de gouvernement. On peut dire qu’Abdou DIOUF est devenu un premier ministre, sans le titre. Abdou DIOUF a, désormais, une fonction très poussée de coordination de l’action gouvernementale. Tous les samedis matin, il réunit tous les directeurs des cabinets ministériels. Il ne s’agit pas seulement de vérifier les textes qui seront soumis au conseil des ministres. Abdou DIOUF ajoute une nouvelle dimension à ses prérogatives : vérifier si les instructions données par le président SENGHOR aux différents ministres, sont correctement exécutées. Le président SENGHOR n’hésite pas à lui confier des dossiers spécifiques, comme l’organisation du Festival mondial des arts nègres tenu à Dakar en 1966. Le Commissariat aux Arts dépendait de la Présidence de la République. Il était chargé de s’occuper d’André MALRAUX. Ce festival «a été un des points les plus lumineux de la politique culturelle et diplomatique du Sénégal», dit Abdou DIOUF. Mais Abdou DIOUF n’est pas complaisant, notamment à l’égard de la prestation du Brésil pendant ce festival. «Tout le monde s’attendait à un feu d’artifice, et nous eûmes droit à un cabaret de bas étage, et ma femme (enceinte), était déçue», dit sèchement Abdou DIOUF.

Abdou DIOUF  a été ministre du Plan et de l’industrie de 1968 à 1970. Le souhait de gouvernement est d’arriver à une autosuffisance alimentaire, tout en assurant une bonne gestion des maigres ressources financières du Sénégal. Pour cela, Abdou DIOUF a initié l’irrigation dans la vallée du Fleuve Sénégal, l’extension de l’hydraulique rurale, l’exploitation et le transport des phosphates, ainsi que le fer de la Falémé, la création d’une Foire Internationale à Dakar. Abdou DIOUF a accéléré la formation des cadres pour remplacer l’assistance technique, notamment dans la haute administration et à l’université. Une deuxième université, Gaston BERGER, est créée à Saint-Louis. Le gouvernement d’Abdou DIOUF a lancé la décentralisation.

A l’occasion de la visite le 6 mars 1968 d’une délégation canadienne, tout ce qu’avait demandé Abdou DIOUF a été financé. Il a gagné le galon de «grand négociateur». Il obtiendra de Jacques FERRANDI, directeur général du Fonds européen de développement, de bonnes relations avec les bailleurs de fonds (construction d’un pont à Ziguinchor et du Village Cap Skirring, racheté par le Club Méd). Il est vrai qu’Abdou DIOUF a annulé un rappel  fiscal de M. FERRANDI, auparavant administrateur colonial au Sénégal et dont le fils est enterré dans notre pays.

A partir de cet instant, le président SENGHOR encouragea les ministres à mener une diplomatie de couloir, dans la recherche de financements pour l’exécution du plan. Jacques MIMRAN installera une industrie sucrière à Richard Toll.

Abdou DIOUF, après la réforme constitutionnelle du 22 février 1970, sera le premier de SENGHOR de 1970 à 1978. C’est sous cette primature que de grands projets virent le jour à partir de 1973, les hôtels Téranga, N’Gor Diarama, à Dakar, Club Aldiana à M’Bour, Asta Kébé à Tambacounda. On note, sur le plan industriel de l’émergence de Dakar-marine, de la Zone franche indutrielle, le complexe industriel de Kayar.

Dans les années 1978-80, la crise économique s’accentue. Abdou DIOUF a repris en main la politique financière de l’Etat et a programmé un plan de stabilisation (1978-1979), ainsi qu’un plan de redressement économique et financier (1980-1985). Il s’agit de réorienter la politique budgétaire de l’Etat, en diminuant son train de vie, en assurant une politique d’investissement avec des priorités. Mais ces mesures feront que le gouvernement est désormais traversé par des «velléités et des dissonances», reconnaît Abdou DIOUF.

Au plan interne, Abdou DIOUF relate certains événements comme l’assassinat le 3 février 1967, de Demba DIOP, député-maire de M’Bour. SENGHOR voulant Abdou DIOUF à ses côtés lors des grands événements, il raconte l’attentat manqué contre le président de la République perpétré, en 1967, à la grande mosquée de Dakar, lors de la fête de Tabaski, par Moustapha LO. Le pistolet s’est enrayé. Le président SENGHOR prononça une seule phrase «ce sont les risques du métier».

Abdou DIOUF a assisté à des événements historiques, comme l’adoption de la Charte de l’Organisation de l’Unité africaine, le Festival mondial des Arts nègres, la réconciliation entre le Sénégal et le Mali le 8 juin 1963. En mai 1967, le Sénégal s’est placé du côté du Nigéria, dans la guerre du Biafra qui fera plus de 2 000 000 morts. Il relate comment il a su éviter un attentat avec cocktail Molotov, lors de la visite en février 1971, du président Georges POMPIDOU, au Sénégal. Il raconte cette drôle demande en mariage de sa fille, qui n’avait que 16 ans, faite le colonel KADHAFI.

II  - Abdou DIOUF, grand Républicain et Sage 

Abdou DIOUF affirme qu’en quittant la présidence le 19 mars 2000, il avait un bon bilan, «les clignotants étaient au vert». Il a, sans doute, été desservi par la profonde crise économique. Mais Abdou DIOUF était un «Roi feignant». Pendant ses  20 ans de présidence, il est tombé dans la léthargie et les Sénégalais ont été frappés de plein fouet par la crise. Au surplus, en raison du  déficit de leadership d’Abdou DIOUF, le PS et son gouvernement se sont enfoncés dans des dissensions sans précédent, ouvrant ainsi les portes du pouvoir à l’opposition.

Abdoulaye WADE a fait beaucoup de choses pour le Sénégal, mais il s’est embarqué par une démarche monarchique rejetée par les Sénégalais. Contrairement, à Abdou DIOUF qui s’est effacé de la scène politique après sa défaite Abdoulaye WADE, tel un zombie continue encore à hanter les meetings politiques espérant renouer avec le peuple sénégalais.

Par conséquent, Abdou DIOUF est un démocrate exceptionnel ; ce qui fait que le Sénégal, devenu modèle de pluralisme politique, est respecté dans le monde. C’est le plus grand héritage qu’il a nous a légué.

A –  Le grand déficit de leadership d’Abdou DIOUF

Ce qui caractérise essentiellement Abdou DIOUF, c’est son déficit de leadership. Abdou DIOUF, pendant une très bonne partie de sa carrière politique, a été couvé et protégé par son mentor. En contrepartie, la loyauté d’Abdou DIOUF, à l’égard de son mentor, a été sans failles. Abdou DIOUF raconte qu’il a été confronté, très tôt à l’ingratitude des hommes, notamment quand il a été démis de ses fonctions de gouverneur de Sine-Saloum. Devant une telle déception, il n’a pas manqué de citer OVIDE, «tant que la fortune te sourit, tu auras beaucoup d’amis, si les nuages se montrent, tu te retrouveras seul».

Aussi longtemps qu’il était présent, SENGHOR a été un leader charismatique. Tout pouvoir génère des appétits et des tensions, mais le président SENGHOR a eu l’habilité de les gérer, sans dommages majeurs. Ainsi, Abdou DIOUF, dauphin pressenti depuis 1964, relate dans ses mémoires, la disgrâce de Doudou THIAM, ministre d’Etat, ministre des affaires étrangères numéro du gouvernement, qui disait que le président SENGHOR lui aurait promis un poste de vice-président. Doudou THIAM finira par agacer le président SENGHOR qui le nomme président du Conseil économique et social. Mais son discours maladroit, lors de la séance d’ouverture du Conseil économique et social du 3 avril 1968, allait provoquer sa chute.  

Le président SENGHOR a su également dénouer, habilement, les différents complots ou tensions qui se tramaient, et réaffirmer sa confiance à Abdou DIOUF. C’est ainsi que lors des événements de mai 1968, de folles rumeurs de coup d’Etat ont couru. Les militaires se sont immiscés dans la composition du gouvernement, ils ne voulaient plus d’Alioune Badara M’BENGUE (1924-1992), ministre de l’Intérieur de l’époque. Le président SENGHOR, grâce à «sa capacité d’écoute», accéda à leur demande. Lors du rétablissement du poste de premier ministre, SENGHOR a prévenu Abdou DIOUF des difficultés auxquelles, il va devoir faire «Je sais que tu n’auras jamais de problèmes avec les gens de ma génération. Tous les problèmes que tu auras, ce seras avec ceux de ta génération», dit SENGHOR. Abdoulaye LY (Secrétaire général du Parti du Regroupement Africain, PRA-Sénégal, 1919-2013), qui avait refusé du poste de ministre de la Culture dans le nouveau gouvernement, sera évincé au profit du professeur Assane SECK (1919-2012), poste qu’il occupera de 1978 à 1981. Cheikh FALL, alors président Directeur général d’Air Afrique convoitait le poste de premier ministre, mais c’est Abdou DIOUF qui l’a eu. Le président SENGHOR souhaitait proposer à Cheikh FALL (1923-2016) un poste de Ministre d’Etat, chargé des travaux publics, des Transports et des Télécommunications. Mais quand Abdou DIOUF l’appela, pour lui faire cette proposition, il mesura combien cet homme était rempli de lui-même. «SENGHOR se moque des gens. On en assez, il passe son temps à voler de continent en continent pour chercher des doctorats honoris causa, et met toute la puissance de l’Etat au service de son prestige» ; Et Cheikh FALL d’ajouter : «J’ai vu un grand marabout qui m’a dit avoir vu en rêve que je serai le prochain président de la République». Le président SENGHOR fit relever Cheikh FALL de son poste d’administrateur du Sénégal à Air Afrique. De ce fait, il cessait d’en être le président-directeur général.

SENGHOR a eu la grande habileté d’imposer Abdou DIOUF comme son dauphin. La technique juridique employée, dans l’article 35 de la loi du 6 avril 1976, consiste à édicter que le Premier ministre puisse terminer le mandat du président en cours : «en cas de décès ou de démission du Président de la République, ou lorsque l’empêchement est déclaré définitif par la Cour suprême, le Premier ministre exerce  les fonctions de président de la République jusqu’à l’expiration du mandat en cours. Il nomme un nouveau Premier ministre et un nouveau gouvernement». C’est Kéba M’BAYE qui a fait cette recommandation de cette loi constitutionnelle d’inspiration parlementaire, tous les députés de l’époque étant de la majorité présidentielle.

A partir du vote de cette loi qui constitutionnalise Abdou DIOUF en qualité de dauphin du président de la République, les conflits de personnes ont resurgi. Mais SENGHOR, de par sa stature et son charisme, a brillamment a réaffirmé sa confiance en Abdou DIOUF. SENGHOR a écarté du jeu politique, tous les intrigants, comme Babacar BA (1930-2006), ancien Ministre des finances et ministre des affaires étrangères, qui convoitait le poste de premier ministre. «Deux crocodiles mâles ne peuvent pas rester dans le même marigot», dit SENGHOR. En effet,  Babacar BA avait ourdi un complot laissant croire qu’Abdou DIOUF voulait régenter tout le pays et faire partir le président SENGHOR. «Le président fut intoxiqué, mais la vérité finit par triompher», souligne Abdou DIOUF. Abdou DIOUF pourra même se débarrasser d’Andrien SENGHOR. «La confrontation avait, sans conteste, affaibli  le PS, et l’opposition, avec à sa tête le PDS et son leader, en négligeait aucune occasion pour s’attaquer au gouvernement et son projet», reconnaît Abdou DIOUF.

Abdou DIOUF note que dans son ascension s’il a été gêné par des envieux, mais il a été également soutenu par des hommes de grande valeur, comme Bara DIOUF, le Directeur général à l’époque du Soleil, El Hadji Djily M’BAYE et El Hadji NDiouga KEBE, des hommes d’affaires. El Hadji Djily M’BAYE qui est cousin de la mère d’Abdou DIOUF avait épousé sa cousine. Abdou DIOUF lui confiait des missions personnelles. Abdou DIOUF a valorisé l’esprit positif d’Amath DANSOKHO.

Abdou DIOUF a été président du Sénégal du 1er janvier 1981 au 19 mars 2000. Durant son règne, il  a dénoué les crises en Gambie, en Guinée-Bissau, le conflit sénégalo-mauritanien, ainsi que les velléités irrédentistes de la Casamance. Abdou DIOUF a entrepris une diplomatie audacieuse de soutien des mouvements de libération nationale en Angola et en Afrique du Sud.  Abdou DIOUF a été confronté, en 1987, à la révolte des policiers qui a fait vaciller la République. Les policiers se sont soulevé contre un jugement condamnant deux de leurs collègues pour coups et blessures ayant entraîné la mort d’un citoyen.  Abdou DIOUF n’a pas tremblé : il a fait révoquer 6 265 policiers. Il a déjoué un coup manqué du général TAVAREZ. Abdou DIOUF a accepté le N’Diguel des marabouts, recommandation du pouvoir religieux à voter pour le PS.  Le Sénégal a toujours été depuis Blaise DIAGNE, une laïcité positive et ouverte, où le pouvoir religieux accompagne le pouvoir politique. Abdou DIOUF n’a pas apprécié la démission du juge Kéba M’BAYE (1924-2007) qui l’a lâché au milieu du gué, et faisant croire qu’il aurait reçu des pressions pour faire valider des élections.

Sur le plan intérieur, Abdou DIOUF, a voulu  faire comme SENGHOR, en  propulsant son dauphin, Ousmane Tanor DIENG, au devant de la scène politique. Abdou DIOUF confesse dans ses mémoires, à la suite d’un accident de santé en 1995, il a voulu modifier les statuts du PS, pour en devenir le président, et le poste de Secrétaire général réservé à Ousmane Tanor DIENG, à l’époque, Ministre d’Etat chargé des Affaires présidentielles. «Cela ne signifiait pas qu’il était mon dauphin, mais tout le monde l’a interprété, dans ce sens», dit Abdou DIOUF. Cette décision fut naturellement contestée par certains barons du PS, comme Djiby KA (1948-1917). «Des clans diffus, puis manifestes se créèrent», dit Abdou DIOUF. Djibo KA estime, alors qu’il était au cabinet de la présidence, c’est lui le plus ancien et qui a fait recruter Tanor, à l’époque, deuxième conseiller diplomatique au Ministère des affaires étrangères. Djibo KA, Ministre de l’intérieur, sera remercié en 1994. C’est la crise ouverte, puisque la défection et la trahison de Djibo conduiront à la chute du PS le 19 mars 2000.

Un autre décret, en 1998, va ajouter des attributions à Ousmane Tanor DIENG, d’intérim du Premier ministre en cas d’empêchement. Cette décision a été fortement contestée par Moustapha NIASSE, Ministre des affaires étrangères qui va quitter le gouvernement et former un nouveau parti, l’Alliance des Forces du Progrès qui s’alliera au P.D.S., parti de l’opposition. Moustapha NIASSE qui voulait initialement se ranger du côté d’Abdou DIOUF, mais a changé d’avis et dit au président «j’ai changé d’opinion parce que si vous êtes réélu, vous allez nous imposer Ousmane Tanor DIENG, qui ne veut que ma mort».

«Le PS est traversé par des secousses telluriques», suivant une expression même d’Abdou DIOUF. En effet, Abdou DIOUF n’est pas SENGHOR, son leadership étant fortement contesté. Abdou DIOUF avait un ennemi interne, mais qu’il avait du mal à combattre, Jean COLLIN (1924-1993). En effet, Jean COLLIN avait voulu liquider Habib THIAM pour l’affaiblir, mais ce coup a foiré. Habib THIAM (1933-2017), après avoir été sorti du gouvernement, est devenu premier ministre en 1981. Une lutte intense oppose conservateurs et rénovateurs, jeunes et anciens. Jean COLLIN de retour au Bureau politique du PS, compte tenu de sa grande expérience et de la connaissance des hommes, sait naviguer en eau trouble. Le Parti socialiste est fondamentalement démocratique, mais et sans un leader incontestable, cela tanguait de partout. Abdou DIOUF est honnête dans ses mémoires et il le reconnaît «l’esprit de clan, avec comme corollaire les complots et autres intrigues de pouvoirs, constitue la tare dont a toujours souffert le PS». Abdou DIOUF finira par se débarrasser en 1990 de Jean COLLIN. Il lâche cette confidence, surprenante, de SENGHOR qui parlait de Jean COLLIN : «C’est un bandit. Méfie-toi de lui, c’est un bandit !». Ce qui est certain, en 1984, Abdou DIOUF devait face à nouveau, à de graves dissensions internes au sein du Parti socialiste au pouvoir. Il faut dire que sous SENGHOR, le PS était un vrai de débat, alors que sous Abdou DIOUF, ne maîtrisant ses troupes et les intrigues de la Cour, le PS est devenu un champ de bataille, un lieu de pugilat, au sens figuré, comme au sens propre. Ainsi, lors d’un bureau politique du PS, à l’Assemblée Nationale, Abdou DIOUF relate dans ses mémoires ceci «Je vis tout d’un coup, Moustapha NIASSE, «sectaire politique», se pencher pour asséner des coups de poings à Djibo KA «secrétaire à la jeunesse». Abdou DIOUF ajoute que : «sur le vif, je ne pouvais juger qu’à partir des apparences. J’avais bien vu Moustapha NIASSE donner des coups de poing, sans pouvoir expliquer ce geste qui ne pouvait être gratuit».

Abdou DIOUF révèle, dans ses mémoires, que c’est Jean COLLIN qui a manipulé Djibo KA, pour pousser Moustapha NIASSE, censé être impulsif, à l’agresser. Jean COLLIN aurait dit à Djibo KA : «Il faut amener le président à chasser NIASSE du gouvernement. Il faut le couper du président et la seule façon de le faire, c’est de le provoquer. Il est nerveux, il fera une bêtise, et le Président le fera partir. Il faut que tu insultes sa mère, il ne pourra pas le supporter, et il te frappera et le Président le chassera».  Moustapha NIASSE n’est pas allé à la levée du corps de Jean COLLIN, en raison de ce complot. C’est ce passage des mémoires d’Abdou DIOUF qui a soulevé des polémiques et des interpellations. Pour Djibo KA, Abdou DIOUF aurait des «trous de mémoire» et qu’il ne faisait pas partie des amis de Jean COLLIN. Doudou N’DOYE, ancien ministre, et présent à cette réunion, a confirmé les dires d’Abdou DIOUF «NIASSE prenait la parole, et Djibo KA a murmuré deux ou trois mots qui n’étaient pas bien placés. Et Moustapha NIASSE s’est fâché. Il s’est levé, a pris Djibo KA, l’a abreuvé d’insultes de mère en Wolof, et lui a donné des coups de poing jusqu’à ce que Djibo KA ait la lèvre fendue».

B – Abdou DIOUF, un grand démocrate

Dans ses mémoires, Abdou DIOUF reste discret sur la chape de plomb qui s’est abattue sur le Sénégal entre 1962 et 1974, à la suite du renversement de Mamadou DIA. La suppression du poste de premier ministre, l’emprisonnement de Mamadou DIA et ses amis, pendant plus de 12 ans, le refus de SENGHOR, dans un anticommunisme aveugle, de reconnaître et d’aider certains mouvements de libération nationale, ont empêché, pendant longtemps, l’UPS d’adhérer à l’Internationale Socialiste.

SENGHOR était favorable à la démocratie pluraliste, mais il entendait en marquer les limites. Le multipartisme limité est créé par la loi du 31 juillet 1974, avec la création de trois courants (libéral et démocratique, socialiste et démocratique, communiste ou marxiste), même s’il a été accueilli avec soulagement était loin d’être satisfaisant. Le président a refusé la création d’un parti islamique au Sénégal, présenté par Boubacar GUEYE. Ce parti prendra l’étiquette de conservateur. La Constitution sénégalaise va interdire, par la suite, tout parti fondé «sur la base de la religion, de la race, de l’ethnie, de la région, de la secte, du sexe, de la langue». Majmout DIOP (1922-2007) représentera la mouvance communiste. «Un vrai démocrate, respectueux de la légalité républicaine. Il avait un grand sens de l’humour qui le rendait sympathique», dit Abdou DIOP. Les mauvaises langues disent qu’il a été acheté par SENGHOR qui a financé sa pharmacie et qu’il n’était pas vraiment représentatif de la Gauche.

Abdoulaye WADE, issu du Parti Socialiste, créé le Parti démocratique sénégalais (PDS), qu’il qualifie de «parti de contribution». Après la rencontre entre SENGHOR et Abdoulaye WADE à Mogadiscio, le président SENGHOR fait une communication au Bureau politique du Parti Socialiste (PS) en sur la création du PDS. «M. Abdoulaye WADE est venu me voir, à Mogadiscio, et il m’a dit qu’il ne trouvait pas sa place au sein du Parti, il était bloqué partout à Kébémer. Il se trouve qu’on le combat et le Parti n’est pas assez démocratique. C’est pourquoi, il a décidé de créer un parti de contribution avec l’idéologie socialiste», dit SENGHOR. Abdou DIOUF qualifie Abdou WADE de quelqu’un de «dynamique et énergique».

Abdou DIOUF, sans renier totalement son maître à penser, qu’était SENGHOR, a su parfaire la démocratie sénégalaise et la consolider. Abdou DIOUF a initié un multipartisme illimité. C’est un progrès démocratique ; il faut s’en féliciter. Mais il a trouvé un grand intérêt : diviser pour mieux régner. Cet héritage, même s’il s’en féliciter, a conduit actuellement, à une anarchie. Je crois que, sans interdire ou limiter les partis, sur ce point je suis en accord avec Abdou DIOUF, il faudrait poser des règles pour assainir le jeu politique. En particulier, chaque parti doit tenir un congrès, avoir un minimum de représentativité et des finances saines. Les partis minuscules, appelés «cabine téléphonique», polluent la vie démocratique devenue une façon de se servir, alors que la classe devrait être au service de l’intérêt général. Abdou DIOUF a, aussi, eu le grand mérite de consacrer une liberté d’opinion et  la presse totale. Il disait, un jour, «le Sénégal est le seul pays au monde, où on peut insulter le chef de l’Etat et rentrer dormir tranquillement chez soi».

En grand démocrate, Abdou DIOUF a accepté l’alternance du 19 mars 2000, et a félicité Abdoulaye WADE. Après avoir dialogué avec lui-même, Abdou DIOUF a écouté sa voix intérieure «J’ai pris la décision de reconnaître ma défaite et de féliciter mon adversaire. Et, pour cela, je n’ai eu besoin de personne pour me dicter ce que ma conscience et ma raison, mon sens de l’honneur et de la responsabilité m’imposait comme seule attitude possible». Abdou DIOUF n’a pas voulu s’accrocher au pouvoir, «Je suis maintenant dans l’ombre, c’est lui (WADE), qui doit être en pleine lumière», dit Abdou DIOUF. Il est vrai que la France a fourni à Abdou DIOUF, un point de chute à l’Organisation Internationale de la Francophonie. Abdou DIOUF a donc organisé avec WADE, de façon élégante, la passation de pouvoir. C’est doute ce comportement exemplaire d’Abdou DIOUF qui a consolidé la démocratie sénégalaise. Abdou DOIUF a crée un extraordinaire précédent qui fait que la démocratie sénégalaise est citée en exemple, dans le monde. En 2012, le président Abdoulaye WADE n’a pu, lui aussi, que s’incliner, pacifiquement, devant la victoire de Macky SALL.

Cependant, une partie de l’héritage d’Abdou DIOUF continue encore d’empoisonner la vie politique au Sénégal : la présence de M. Ousmane Tanor DIENG, sur la scène politique en sa qualité de 1er Secrétaire général du PS. Si le parti de Macky SALL a gagné, alors qu’il venait d’être créé il y a de cela moins de moins de trois ans, c’est en raison de ce conflit fratricide au sein de la famille socialiste qui date de l’époque d’Abdou DIOUF. Les rancoeurs personnelles entre Tanor et Moustapha NIASSE sont si vivaces que la guerre des égos a primé sur l’intérêt général. Comme son protecteur Abdou DIOUF, Ousmane Tanor DIENG a manqué de flair lors des élections de 2012. Si Tanor s’était allié à Moustapha NIASSE, la Gauche aller remporter les élections présidentielles 2012. Dans la Constitution sénégalaise actuelle, le premier ministre a d’importantes prérogatives et en raison de l’âge de Moustapha NIASSE et de ses problèmes de santé, Ousmane Tanor DIENG avait tout un boulevard devant lui. Par ailleurs, les difficultés actuelles de Khalifa SALL, maire de Dakar, sont dues, en partie, au conflit pour le leadership au sein du Parti socialiste.

Bibliographie très sélective :

1  Contributions d’Abdou DIOUF

DIOUF (Abdou), Langage de vérité : trois discours d’Abdou DIOUF, Dakar, Ministère de l’Information, des Télécommunications et des Relations avec les Assemblées, 62 pages ;

DIOUF (Abdou), Mémoires, Paris, Seuil, 2014, 379 pages ;

DIOUF (Abdou), Passion francophone : discours et interventions, 2003-2010, Paris, Groupe de Boeck, 2010, 306  pages ;

DIOUF (Abdou), Patchwork et fragments d’une vie, Paris, Publibrok, 2010, 358 pages.

2  Critiques d’Abdou DIOUF

DIAGNE (Assane), Abdou DIOUF : le maître du jeu, Dakar, Agence LESS Com, 1996, 142 pages ;

DIOP (Momar Coumba), DIOUF (Mamadou), Le Sénégal sous Abdou DIOUF : Etat et société, Paris, Karthala, 1990, 436 pages ;

NIANG (Mody), Abdou DIOUF : 40 ans au cœur de l’Etat socialiste, Paris, l’Harmattan, 2009, 1991, 199 pages ;

Parti Socialiste du Sénégal, Groupes d’Etudes et de Recherches, Le Parti Socialiste du Sénégal : de SENGHOR à Abdou DIOUF, Paris, N.E.A., 1988, 176 pages ;

SAMB (Djibril), Comprendre Abdou DIOUF : (chroniques politiques), Paris, Horizon, 2000, 1999, 191 pages ;

SENE (Majib), Abdou DIOUF : le destin d’un homme, Paris, F. Borelli, 1996, 214 pages

TIRERA (Lamine), Abdou DIOUF : biographie politique et style de gouvernement, Paris, l’Harmattan, 2006, 312 pages ;

TIRERA (Lamine), Abdou DIOUF et l’OIF : discours, allocutions, conférences, Paris, l’Harmattan, 2006, 404 pages.

Paris, le 30 novembre 2014, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/.

 

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