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  • : Le blog de BA Amadou Bal, Paris 19ème ISSN 2555-3003 (BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE) Bnf Gallica
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17 octobre 2017 2 17 /10 /octobre /2017 22:37

«Deux images de George Sand masquent, comme des préjugés tenaces, la richesse de son œuvre. Ses liaisons orageuses avec Musset et Chopin, la liberté de ses mœurs, cette coquetterie du scandale qu’elle ne répugnait pas à cultiver, l’ont faite connaître comme une aventurière présente à tous les rendez-vous de la petite histoire littéraire. (…) Il suffit d’enlever à ces images tout ce qu’elles peuvent avoir de réducteur, de considérer la masse imposante de l’œuvre de George Sand. La profusion de cette œuvre atteste un labeur constant et une extraordinaire fécondité» écrit George LE RIDER. En effet, George SAND appartient au mouvement du romantisme, avec la Révolution de 1789, et son cortège de violences, les idéaux des Lumières sont sérieusement ébranlées. C’est un sentiment d’échec, d’impuissance, à imposer les valeurs de la Révolution, dans une société dominée par le bien-être matériel. La littérature du XIXème siècle marque ainsi un retour à des valeurs fondamentales : l’individualité, le cœur et la nature. Dans ses romans, le jeune Marcel PROUST (voir mon post) a déjà célébré le talent de George SAND en vantant «la bonté et la distinction de sa prose» ; sa contribution littéraire fait recours à «des procédés de narration destinés à exciter la curiosité et l’attendrissement». Aussi, la plupart des écrivains de son temps ont salué son génie : «J’ai la tête tournée de Valentine ; la variété des tons et des portraits, le charme des descriptions, la vérité de la profondeur des sentiments font de ce roman un ouvrage à part et qui vivra» dira Prosper MERIMEE dans une lettre du 7 mars 1833. «Il y a dans Lélia des vingtaine de pages qui vous vont droit au cœur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de René et Lara. Vous voila George Sand» écrit Alfred de MUSSET. «Vous êtes un des plus grands esprits de la France et du monde, et, ce qu’il y a de plus beau dans le monde, un esprit fait de cœur. Dieu a, au milieu des hommes, une preuve, le génie. Vous êtes, donc il est» écrit Victor HUGO dans une lettre du 28 novembre 1865. Charles MAURRAS, qui n’est pas pourtant tendre avec SAND, a reconnu les talents de l’auteur, pour la fraîcheur, la netteté et la force de son langage : «On ne peut refuser à madame Sand une place éminente entre les premiers écrivains de son âge et de son école ; il n'est pas impossible que la postérité détache de son fatras bien des pages belles et pures» dit-il. «Vous cherchez l’homme tel qu’il devrait être ; moi, je le prends tel qu’il est. (…). Ces êtres vulgaires m’intéressent plus qu’ils ne vous intéressent. Je les grandis, les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur bêtise. Je donne à leurs difformités des proportions effrayantes ou grotesques. Vous faites bien de ne pas regarder les êtres qui vous donneraient le cauchemar. Idéalisez dans le joli et le beau, c’est un ouvrage de femme» lui dit Honoré de BALZAC.

«Tout est roman chez George Sand, et autour d’elle : non seulement son œuvre, mais sa vie ; non seulement sa vie, mais celle de ses parents en remontant jusqu’à la troisième génération» écrit Samuel ROCHEBLAVE. Notre auteure est née, sous le nom d’Amantine, Aurore, Lucile DUPIN de FRANCUEIL, le 1er juillet 1804, au numéro 15 de la rue Meslay, à Paris 3ème. «Je suis née l’année du couronnement de Napoléon, l’An XII de la République française. Mon nom n’est pas Marie-Aurore de SAXE» dit George SAND. En effet, son père, Maurice DUPIN de FRANCUEIL (1778-1808) aristocrate, était un descendant de Maurice de SAXE (1696-1750), maréchal de France, vainqueur de Fontenoy. Des amours de son arrière grand-mère, Aurore Koenigsmark (1670-1728), avec Frédéric Auguste, roi de Pologne, est né un fils naturel. «Mon père était l’arrière petit-fils d’Auguste II, roi de Pologne, de ce côté, je me trouve d’une manière illégitime, mais fort réelle, proche parente de Charles X et de Louis XVIII» dit George SAND. La grand-mère de George SAND, s’appelait Marie-Aurore de SAXE (1748-1821), elle avait épousé en premières noces, à 15 ans, en sortant d’un couvent, le capitaine Antoine de HORNE, un bâtard de Louis XV et chevalier de Saint-Louis, mais le mariage n’a pas été consommé, son mari ayant été tué à un duel. Sa grand-mère se remaria, en secondes noces, à Louis-Claude DUPIN de FRANCUEIL (1715-1786), un aide de camp du prince Murat. La grand-mère de SAND était «une âme ferme, clairvoyante, éprise particulièrement d’un certain idéal de liberté et de respect de soi-même. (…). Condamnée par un destin étrange à ne pas connaître l’amour dans le mariage, elle résolut le grand problème de vivre calme et d’échapper à toute malveillance, à toute calomnie» écrit SAND. Sa grand-mère accoucha le 13 janvier 1778, un enfant unique Maurice de Saxe, en mémoire du Maréchal de Saxe, l’arrière grand-père. Le couple vivait à Châteauroux et avait fondé une manufacture de draps. Généreux et avec des dépenses inconsidérées, quand son grand-père mourut dix ans après son mariage, il laissa des dettes à sa grand-mère. L’hôtel Lambert, qu’ils habitaient à Paris 4ème (Ile Saint-Louis), depuis 1732, fut vendu. A la Révolution, certains de leurs biens furent confisqués. Mais sa grand-mère qui avait caché ses bijoux pendant la Révolution, fut dénoncée et incarcérée au couvent des Anglaises, rue des Fossés-Saint Victor à Paris.  En août 1794, Mme DUPIN libérée, après 6 mois de détention. La mère de notre auteure, Antoinette-Sophie-Victoire DELABORDE (1773-1837), une pauvre enfant du vieux pavé de Paris, était la fille d’un oiseleur qui vendait des serins et des chardonnerets. «On n’est pas seulement l’enfant de son père, on est aussi, un peu, je crois, l’enfant de sa mère. Il me semble même qu’on l’est davantage, et que nous tenons aux entrailles qui nous ont portés, de la façon la plus immédiate, la plus puissante, la plus sacrée. Je tiens au peuple par le sang, d’une manière aussi intime que directe. Il n’y a point de bâtardise de ce côté-là» écrit SAND. Son frère, Maurice a sombré dans l’alcool et les dettes, avec des envies suicidaires. Aurore sera partagée, après la mort de son père survenue en 1808, entre une mère à la dévotion non-conformiste et une grand-mère voltairienne, qui toutefois lui fera faire sa première communion. «Sa courte vie fut un roman de guerre et d’amour terminé à trente ans par une catastrophe imprévue. (..) Ce père que j’ai à peine connu, et qui est resté dans ma mémoire comme une brillante apparition, ce jeune homme artiste et guerrier, est resté tout entier vivant dans les élans de mon âme, dans les fatalités de mon organisation, dans les traits de mon visage.» écrit George SAND à propos de son père. Confiée d’abord aux bons soins d’un précepteur, l’abbé DESCHARTRES, le 18 janvier 1818, Aurore entre comme pensionnaire au couvent des Augustines anglaises, à Paris. Elle quitte l’institution le 12 avril 1820, non sans avoir connu l’été précédent une invasion étrange du sentiment religieux.

Avec le décès de sa grand-mère, le 26 décembre 1821, se pose de nouveau le problème de la tutelle de la jeune fille, partagée entre sa mère et une tierce personne choisie par Mme DUPIN. Afin de s’éloigner de ces intrigues, Aurore séjourne au printemps 1822 chez des amis de son père, près de Melun, et fait alors la rencontre de François-Casimir DUDEVANT, un sous-lieutenant d’infanterie de 27 ans, licencié en droit, et bon parti, qu’elle épouse le 17 septembre 1822, à Paris, à l’âge de 18 ans. De cette union, naitront deux enfants : Maurice, le 30 juin 1823 et le 13 septembre 1828, Solange. Le mariage semble avoir été heureux pendant quelques années, puis les époux se séparent, en raison d’aspirations et de conceptions de la vie profondément divergentes. En janvier 1831, Madame DUDEVANT s’installe à Paris avec Jules SANDEAU (1811-1883), son amant de 19 ans, aux côtés duquel elle se lance dans une carrière littéraire. Aurore obtient l’accord de son mari de partager désormais son temps entre Nohant. Les deux premiers romains de George SAND (Le Commissionnaire – Rose et Blanche) sont signés par Jules SANDEAU. Cet ouvrage «fut ébauché par moi, refait en entier par Jules SANDEAU». Aurore DUPIN entame sa carrière littéraire sous le pseudonyme de George SAND. Pour le premier roman, «Rose et Blanche», l’éditeur donna à Jules SANDEAU, le nom de «SAND». «Le nom est tout pour la vente, et le petit pseudonyme (Jules SAND) s’était bien écoulé, on tenait essentiellement à le conserver. Henri Delatouche (1785-1851), consulté, trancha la question par un compromis : SAND resterait intact et je prendrai un autre prénom qui ne servirait qu’à moi. Je pris vite sans chercher celui de George qui me paraissait synonyme de Berrichon. Jules et George, inconnus au public, passeraient pour frères ou cousins» écrit George SAND. En effet, Henri de LATOUCHE, découvreur de talents, mentor de BALZAC, a trouvé un emploi au Figaro à SAND : «On me blâme, à ce qu’il paraît, d’écrire dans le Figaro. Je m’en moque […]. Il faut bien vivre et je suis assez fière de gagner mon pain moi-même» écrit-elle et explique ainsi son ambition littéraire naissante : «Etre artiste ! Oui, je l’aurais voulu, non seulement pour sortir de la geôle matérielle, où la propriété, grande ou petite, nous enferme dans un cercle d’odieuses petites préoccupations ; pour m’isoler du contrôle de l’opinion en ce qu’elle a d’étroit, de bête, d’égoïste, de lâche, de provincial, pour vivre en dehors des préjugés du monde, en ce qu’ils ont de faux, de suranné, d’orgueilleux, de cruel, dans des mansardes hideuses».

Issu d’un sang royal et populaire, George SAND ne croit pas à la fatalité ; on n’est pas prisonnier de son destin. Admiratrice de Jean-Jacques ROUSSEAU, elle pense que nous sommes tous nés bons, éducables et perfectibles. Il n’y a aucune perversité générale qui s’empare de l’homme au berceau pour le corrompre et inoculer en lui l’amour du mal. «Chaque famille a sa noblesse, sa gloire, ses titres : le travail, le courage, la vertu ou l’intelligence» écrit notre auteure. Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778) était secrétaire de Mme Louise DUPIN (1706-1799), mère de Louis-Claude DUPIN de FRANCUEIL, et habitait au château de Chenonceau ; il travaillait sur un ouvrage sur le mérite des femmes qui n’a jamais été publié. Mme Louise DUPIN pense que tous les hommes ont un droit égal au bonheur, «au plaisir. Son véritable sens est un bonheur matériel, une jouissance de la vie, bien-être, répartition des biens». L’égalité de l’homme et la femme est dans l’ordre de la nature. Dans sa recherche de vérité religieuse et sociale, George SAND a eu pour mentor Hugues Félicité Robert de LAMMENAIS (1782-1854), un religieux qui a renoncé à la graphique nobiliaire de son nom. C’est Frantz LISZT qui l'avait présenté à George SAND en mai 1835. Il admirait et aimait ce prêtre courageux qui venait de rompre avec Rome, le prêche d’un humanisme chrétien, répondant ainsi à sa quête de fusion entre vérité sociale et religieuse. Malgré son caractère rugueux et irascible, George SAND lui conserva toujours son admiration, voire une certaine vénération : «M. Lammenais, petit, maigre et souffreteux, n’avait qu’un faible souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête ! (…) Sa parole était belle, sa déduction était vive, et ses images rayonnantes. (…). Par le génie et la vertu qui rayonnaient en lui, il était mon ciel sur ma tête.» dit-elle dans «Histoire de ma vie». George SAND cherchait à parfaire ses idées politiques avec Pierre LEROUX (1797-1871), issu du saint-simonisme : «La langue philosophique avait trop d’arcanes pour moi et je ne saisissais pas l’étendue des questions que les mots peuvent embrasser. (..). Grâce à ce noble esprit, je pus saisir enfin quelques certitudes» dit SAND qui considérait LAMMENAIS et LEROUX comme étant «les deux plus grands intellectuels» du XIXème siècle. «Il [Pierre Leroux] a la figure belle et douce, l'œil pénétrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique [...]. Il était alors le plus grand critique possible dans la philosophie de l'histoire et, s'il ne vous faisait pas nettement entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il faisait apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en promenait une si belle sur les chemins de l'avenir, qu'on se sentait arracher le bandeau des yeux comme avec la main» dira George SAND.

George SAND engage, à 47 ans, la rédaction de «L’histoire de ma vie» qu’elle compose entre 1847 et 1855. «Cette maturité m’est si agréable que j’ai l’impression, à mesure que je m’approche de la mort, de voir la terre et d’être bientôt sur le point d’arriver au port après un long voyage» écrit Cicéron. A un âge avancé la curiosité, le désir d’apprendre ne l’ont pas quittée : «Votre époque m’interpelle avec force et je compte bien profiter de vous pour assouvir ma soif de connaissance et d’idées nouvelles. J’ai encore tant à apprendre et à découvrir, c’est la curiosité qui me garde vivante» écrit George SAND. Avec une rare lucidité, SAND analyse le «devenir soi» d'un caractère, rappelle sa petite enfance à Nohant, les conflits familiaux la déchirant, les tensions qui habitent une famille brisée par la mort du père, la grande mélancolie qui s'ensuit jusqu'à sa tentative de suicide à 17 ans. Si elle évoque admirablement le passé, SAND sait aussi dire le présent et l'avenir : elle expose ses vues sur le devenir de la société, le rôle de la religion, la condition des femmes. SAND évoque, avec profondeur, l’atmosphère de l’Empire, la naissance et le développement du «mal du siècle». SAND explique le titre de cette monumentale histoire littéraire de France : «Je ne l’ai pas intitulé mes mémoires, et c’est à dessein que je me suis servi de ces expressions : Histoire de ma vie, pour bien dire que je n’entendais pas sans restriction celle des autres». SAND ne veut pas donner une autobiographie à la manière des Confessions de ROUSSEAU : Il n’y a pas lieu «à se chercher des torts puérils et à raconter des fautes inévitables» dit-elle. Ces fautes ne sont que des «bêtises» et, selon elle, «il y a toujours vanité, vanité puérile et malheureuse, à entreprendre sa propre justification». En effet, George SAND tait certaines misères, certaines fautes, mais non sans nous apprendre beaucoup sur son enfance ballottée et son existence si caractéristique. «Je ne pense point qu’il y ait de l’orgueil et de l’impertinence à écrire l’histoire de sa propre vie. (…) Je ne connais rien de plus mal aisé que de se définir et de se résumer en personne» dit George SAND. C’est un amour du devoir que de faire profiter les autres de sa propre expérience : «Charité envers les autres, dignité envers soi-même» écrit-elle. C’est «une étude sincère de ma propre nature et un examen attentif de ma propre existence» dit SAND. Pour Samuel ROCHEBLAVE «l’histoire de ma vie» de SAND est plutôt «l’histoire de ses admirations dans le passé, une consécration de pages poétiques et les plus attendrissantes». Constantin LECIGNE n’est pas tendre avec SAND qui, dans ses mémoires «s’y dévoile tout entière, sans pruderie, trop souvent sans pudeur». LECIGNE est encore plus féroce : George SAND «fut victime de l’éducation qu’elle reçut, victime du milieu où elle vécut, la victime de la nature fougueuse qu’elle ne sut pas gouverner. Elle souffrit de son impiété, elle pleura sur ses fautes. Elle fit beaucoup de mal, en se figurant qu’elle faisait quelque bien». Cependant, notre démarche n’est ni de juger, de condamner ou d’absoudre l’auteure. La seule ambition c’est de faire entendre la voix de George SAND de façon claire et intelligible, dans ce XIXème siècle teinté de romantisme et agité par de fortes luttes politiques. De ce point de vue, force est de reconnaître que la puissance et l’originalité de la création littéraire de George SAND résident dans la mise en scène de sa vie, de ses sentiments et de ses prises de politiques ou sociales. Sur ce registre, George SAND, témoin de l’Histoire, est un génie littéraire incontestable. Amie d’Eugène LACROIX, notre auteure considère qu’il «n’y a qu’une vérité dans l’art, le beau ; qu’une vérité dans la morale, le bien, qu’une vérité dans la politique, le juste».

Ecrivain le plus fécond du XIXème siècle, George SAND a produit plus de 70 romans, une cinquantaine de contes, une trentaine de pièces théâtres, et de nombreux articles. George SAND nous a légué une importante contribution épistolaire, soit plus de 1200 lettres. Sa devise est «tout étudier est le devoir». Sa contribution littéraire est particulièrement riche : romans psychologiques, à thème sentimental, idéaliste, champêtre ou social, philosophique ou ayant une valeur historique. Elle s’est intéressée à l’entomologie, à la musique et surtout l’amour dans ses différentes facettes. Les préfaces et notes de ses ouvrages sont souvent d’un grand intérêt pour l’histoire de ses œuvres et de ses idées. Deux points émergent dans ses écrits :

- une littérature champêtre ;

- une littérature féministe.

 

I – George Sand et son engagement dans le romantisme

Georges SAND, depuis son enfance, s’est sentie attirée vers le paysan bon et hospitalier, rusé et chicaneur, de mœurs douces, de tempérament calme, d’esprit réfléchi et d’aspect plein de dignité et de fierté. La nature est belle et la fête champêtre réunit tous : «Tout cela mange sur l’herbe. Tout cela vient pour se montrer en calèche ou sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d’Italie, en sabot de bois de peuplier ou en soulier de satin turc, en robe de soie ou en robe de droguet» écrit George SAND.  En effet, l’auteure découvre dans la vie des champs une poésie simple et naïve «Le paysan est le seul historien qui nous reste des temps anté-historiques. Honneur et profit intellectuel à qui se consacrerait à la recherche de ces traditions merveilleuses de chaque hameau qui, rassemblées ou groupées, comparées entre elles et minutieusement groupées disséquer, jeter peut-être de grandes lueurs sur la nuit profondes des âges profondes» écrit George SAND. L’auteure a valorisé cette littérature orale qui est «un mélange de terreur, d’ironie, une bizarrerie d’invention extraordinaire jointe à un symbolisme naïf qui atteste du vrai moral au sein de la fantaisie délirante».

A – George Sand et ses romans champêtres :

 

Dans sa contribution littéraire, SAND a pour ambition de parler clairement pour le parisien et naïvement pour le paysan. Il s’agit de «donner l’illusion de la naïveté paysanne en lui conservant son intelligibilité pour le bourgeois citoyen» écrit Maurice TOESCA dans la préface de François le Champi. «Les pensées et les émotions d’un paysan ne peuvent être traduites dans notre style sans s’y dénaturer entièrement, et sans y prendre un air d’affectation choquant» écrit George SAND. Ainsi, dans «Valentine» en 1832 et «Mauprat» en 1837, on retrouve des figures paysannes et dans «Jeanne» en 1844, George SAND donne la parole aux paysans. Mais c’est surtout dans «Maîtres Sonneurs», «François le Champi», «La Mare au diable» et «La Petite Fadette», que George SAND donne ses lettres de noblesse à la littérature champêtre.

La «Mare au Diable» est la touchante histoire du second mariage de Germain, un métayer de 28 ans. Resté veuf de bonne heure avec trois enfants, il ne songeait pas à se remarier, mais c'est son beau-père lui-même, le père Maurice, qui l'en presse : il veut une seconde femme pour s'occuper de ses petiots. A quelques lieues demeure une veuve qui serait un bon parti. Germain part lui rendre visite accompagné par Marie, une jeune fille de 16 ans du pays dont lui a confié la garde. Elle doit se placer dans une ferme proche du lieu où vit la veuve. Un des fils de Germain est aussi du voyage, en passager clandestin. Un orage les presse de quitter leur route pour se réfugier dans une forêt. Ils campent toute la nuit près d’une mare enchantée, «la Mare au diable». Si quelqu’un avait le malheur de s’arrêter à cette mare la nuit, il ne pourrait pas en sortir avant le jour.  C'est un lieu enchanté qui les rapproche irrésistiblement les uns des autres. Il ne faudrait pas s’approcher de cette mare sans jeter trois pierres dedans, en faisant le signe de la croix de la main droite : cela éloigne les mauvais esprits. Marie confie qu'elle préfère les hommes plus âgés qu'elle. Au matin, on reprend la route, la magie de la nuit s'étant dissipée. Ayant atteint le but de leur voyage, Germain et Marie doivent tous les deux faire face à de cruelles déconvenues. Germain n'est pas le seul prétendant auprès de la veuve qui joue les coquettes. Il est celui qu'elle préfère, mais il ne veut pas participer à une compétition qu'il juge humiliante. Il part chercher son fils qu'il a confié à Marie. Mais la jeune fille et l'enfant ont fui la ferme où le propriétaire a tenté d'abuser de Marie. Germain les retrouve dans les bois. Chacun rentre chez soi. Il faudra bien du temps à Germain pour s'avouer qu'il est amoureux de Marie et la demander en mariage. George SAND décrit les fiançailles et le mariage, avec  les coutumes du pays.

La «Petite Fadette», publié pour la première fois en 1849,  est une histoire qui se concentre sur une famille de paysans du nom de Barbeau. Tout commence à la naissance des deux bessons ou jumeaux : Sylvain et Landry. Lorsque ces derniers atteignent l'adolescence, l'un est obligé de quitter le foyer pour gagner de l'argent et subvenir aux besoins de la famille. Landry se plait dans sa nouvelle vie de travailleur à la ferme du père Caillaud mais Sylvain sombre dans la dépression. En voulant venir en aide à son frère, Landry fait alors la connaissance d'une jeune fille peu ordinaire, surnommée la petite Fadette. En effet, Fanchon Fadet, surnommée «La Petite Fadette», elle avait la taille d'un farfadet et les pouvoirs d'une fée, et guérissait les hommes et les animaux. La Petite Fadette, abandonnée très jeune par sa mère, orpheline de père, est confiée avec son petit frère à sa grand-mère, vieille femme aigrie, violente, maltraitante. La petite Fadette ne mange pas à sa faim, ne porte que des guenilles et vit dans une petite maison en bordure de forêt. Au-delà de sa pauvreté, matérielle et affective, la pauvre enfant souffre encore du regard des autres : elle est décrite comme très laide, et perçue comme une sorcière, petite-fille d'une guérisseuse, on lui étiquette une qualité malicieuse et démoniaque. C’est une réflexion sur la différence et l’originalité. La «Petite Fadette» se décide finalement : Landry devra danser avec elle, et rien qu'avec elle, lors d'une grande fête au village. S'humiliant devant tous, avec ce grelet tout laid et malpropre, il tient pourtant sa promesse, Landry est un garçon de parole.  Et puis, au fil du temps, des discussions, Landry découvre une autre Fadette, pleine de raisonnement et d'intelligence, grande observatrice de la nature et de ses bienfaits. Loin d'une sorcière, elle au contraire très pieuse et chrétienne, clairvoyante quant à sa laideur et aux appréhensions des autres. Elle connaît ses torts mais la petite méchanceté dont elle a pu faire preuve ne découle que des violences que les autres lui ont infligées. Et ainsi naissent des sentiments amoureux très forts. George SAND nous gratifie de cette morale : ne pas se fier aux apparences, ne pas jeter la pierre au plus démuni, gratter la surface dure et découvrir la tendresse qui se cache. «La Petite fadette» est une figure de la lutte féministe, hors du commun, à l'opposé des autres filles du village, elle s'habille en garçon et dont la coquetterie fait défaut. C’est une fille révoltée, pertinente, pétillante, à l’image de George SAND.

 «François le Champi», roman champêtre de 1850 comportant une part autobiographique, est aussi une œuvre qui marque l’engagement politique et social de l’auteure. Un champi est un petit enfant bâtard, un enfant trouvé ou abandonné dans les champs par ses parents. En grandissant, suivant la croyance populaire, les champis, dont l’esprit serait tourné à la malice, deviennent des paresseux et des voleurs. «C’est le diable qui met ces enfants-là dans le monde, et il est toujours après eux» fait dire George SAND à des personnages du roman. Pour George SAND, cette légende ne serait pas exacte, si les champis sont aimés. Ainsi, dans son roman, «François le Champi», une pauvre dame, Isabelle Bigot alias Zabelle, puis Madeleine Blanchet, une jeune femme mal mariée, recueilleront un bel enfant et l’aimeront tant qu’il leur rendra au centuple. Dans ce roman, il  n’est question que d’amour, amour maternel et amour filial, amour frivole ou passionné. Ce roman est inspiré du souci social hérité de Jules BARBES et de Pierre LEROUX. «J’aime mieux souffrir le mal que de le rendre» dit Madeleine. François CHAMPI viendra en aide à Madeleine quand elle sera dans la difficulté ; il finira par l’épouser. «Il n’est rien de si laid que la méconnaissance, rien de si beau que la recordation des services rendus» dit Jean Vertaud, un personnage du roman.

Dans les «Maîtres sonneurs» paru en 1853, on croise dans cette quête musicale et humaine au sein d’une société paysanne les figures habituelles de l’idiot du village, de l’enfant illégitime, et les histoires d’amour y trouvent une conclusion heureuse, tout au moins pour les personnages à la vertu tranquille et à l’âme simple. «Les Maîtres Sonneurs» est celui des romans champêtres qui évoque avec le plus d'ampleur les trésors des sociétés rurales, leurs croyances occultes, leurs rites d'initiation, leurs traditions secrètes. Deux pays, deux cultures : le Berry et le Bourbonnais, le chêne et l'épi, la plaine et la forêt. Roman de l'une de ces corporations itinérantes, celle des joueurs de cornemuse, jadis constituées en associations quasi maçonniques, «Les Maîtres Sonneurs» disent aussi l'histoire d'un pauvre enfant du plat pays, Joset «l'ébervigé», l'Idiot dont la musique des sonneurs de la forêt fera un Élu, l'incarnation même du génie populaire. Joset, le héros du roman, est un enfant simplet et faible aux yeux des villageois de Nohant ; son caractère contraste étrangement avec celui de la belle Brulette et du turbulent Tiennet, ses amis. Solitaire, comme Frédéric CHOPIN, il se découvre une vive passion pour la musique et ne peut se satisfaire du seul mode majeur de la plaine. Pour devenir un musicien complet, il lui faudra découvrir le mode mineur dont les sonneurs de musette usent naturellement dans les  lieux sauvages et isolés du Haut-Bourbonnais. Sur les conseils de son ami Huriel, sonneur et muletier «du pays dont-il a pris le nom», il entreprend un voyage de douze lieues pour perfectionner son art. En définitive, George SAND, en conteuse, reste fidèle à la mémoire des paysans, du peuple.

B – George Sand, engagement politique et social dans sa littérature agreste

George SAND se défend, dans sa littérature champêtre, d’avoir créé un genre nouveau : «Je n’ai voulu ni faire une nouvelle langue, ni me chercher une nouvelle manière» écrit-elle dans la «Mare au diable». Pourtant, il a été décelé un engagement politique et social dans lequel elle exalte ses idées socialistes, égalitaires et religieuses, et met en valeur les pauvres gens ignorés de la campagne. L’enfer n’existe pas, le démon est un mythe, seule la nature doit être glorifiée : «La nature est une œuvre d’art, mais Dieu est le seul artiste qui existe, et l’homme n’est qu’un arrangeur de mauvais goût. La nature est belle, le sentiment s’exhale de toutes ses pores ; l’amour, la jeunesse, la beauté y sont impérissables» écrit SAND «François le Champi». En effet, George SAND a aimé, d’un amour sincère et passionné, la terre et les paysans qui l’arrosent de leur sueur pour la rendre féconde. «Les créations de l’art parlent à l’esprit seul, et (…) le spectacle de la nature parle à toutes les facultés» écrit George SAND. Les romans champêtres de George SAND se passent dans les bois et les champs, dans les cours des fermes et les fêtes campagnardes. SAND, une romantique, chante la douceur de vivre de la campagne berrichonne. «Malgré tout ce que j’invente ici pour chasser le spleen que cette belle capitale me donne toujours, je ne cesse d’avoir le cœur enflé d’un gros soupir quand je pense aux terres labourées, aux noyers autour des guérets, aux bœufs briolés par la voix des laboureurs, mais toujours si douces, si complètes. Il n’y a pas dire, quand on est campagnard, on ne se fait jamais aux bruits de la ville» écrit George SAND. Ethnologue et comprenant le patois du terroir, elle a inventé le concept de «culture orale» ; lors des veillées d'hiver elle a écouté le chanvreur ; ses récits fantastiques l'ont passionnée, parfois effrayée. George SAND sait évoquer, dans ses romans, les habitudes ancestrales des paysans qui risquent de disparaître avec le progrès technologique. «Tu (Maurice Sand) as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, que tu as bien fait, selon moi, d’illustrer ; car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie depuis longtemps et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes» écrit George SAND dans «Les légendes rustiques». Romantique dans l'âme, SAND, persuadée que l'action du peuple peut régénérer la société, prône donc un retour aux éléments de la culture populaire, au genre rustique et champêtre.

On a reproché à George SAND d’avoir idéalisé la nature et le paysan dans ses romans champêtres, et occulté certaines réalités trop crues, le laid et le spectacle répugnant de la vie champêtre. George SAND sait que l’homme a des vices et que le paysan n’est pas exempt de défaut, mais elle préfère considérer longuement ses qualités, afin de le rendre sympathique. En effet, elle a donné libre cours à se facultés poétiques, son imagination et sa sensibilité, ainsi que le rayonnement de pureté. Ces romans sont des actes de foi, d’espérance en un avenir meilleur pour les pauvres et les malheureux. «Nous croyons que  la mission de l’art est une mission de sentiment et d’amour. (…). L’art n’est pas une étude de la réalité positive, c’est une recherche de vérité idéale» écrit George SAND dans «la Mare au diable». C’est le sens de l’engagement littéraire de George SAND qui caresse, comme Jean-Jacques ROUSSEAU, le rêve d’une vie sociale mieux organisée. L’originalité de sa contribution littéraire champêtre est d’essayer de trouver la pureté, dans l’âme humaine. Le milieu champêtre est présenté comme une société idéale ayant échappé à la perversion des valeurs. C’est un retour à la théorie du bonheur primitif de l’homme, le paysan incarnant, dans sa simplicité, cet idéal humain. «La mission de l’artiste est de célébrer la douceur, la confiance, l’amitié, et de rappeler aux hommes endurcis ou découragés que les mœurs pures, les sentiments tendres et l’équité primitive sont ou peuvent être encore de ce monde» écrit George SAND.

II – George Sand et les combats politiques et sociaux de son temps

A – George Sand et le féminisme militant

1 – George Sand et le droit au plaisir des femmes

L’actualité politique, à l'aube du XXIème, siècle bruisse de prédateurs sexuels, de violences à l'égard des femmes, souvent le fait de gens puissants qui continuent d'écraser la Femme : «Je suis automatiquement attiré par les belles femmes. Je les embrasse immédiatement, c’est comme un aimant. Quand t’es une star, elles te laissent faire ce que tu veux. Leur saisir la chatte… tu peux faire ce que tu veux.», disait en 2015, Donald TRUMP, un milliard obscène, devenu président des Etats-Unis.

Au XIXème siècle, et à l’image de son arrière-grand-mère, George SAND prend la défense résolue des femmes, prône la passion, le droit à la jouissance, le désir des plaisirs charnels, fustige le mariage et lutte contre les préjugés d’une société conservatrice. «On savait vivre et mourir dans ces temps-là. On trouvait qu’il valait mieux mourir au bal ou à la comédie que dans le lit, entre quatre cierges et de vilains hommes noirs» disait sa grand-mère, Aurore de Saxe. George SAND fait aussi scandale par sa vie amoureuse agitée et ses effets vestimentaires. Elle n’était pas sensuelle, mais son impétuosité naturelle, des passions débordantes d’un ordre élevé, l’ont entraîné dans une série d’aventures romanesques. «L’amour n’est pas le calcul de pure volonté. Les mariages de raison sont une erreur où l’on tombe, ou un mensonge que l’on se fait à soi-même. (…). Dieu a mis le plaisir et la volupté dans les embrasements de toutes les créatures» dit-elle. Ses biographes prétendent que son mariage serait la plus grave erreur de sa vie, son mari serait «infidèle, brutal, avare, ivrogne, repoussant» écrit Marie-Louise VINCENT. Wladimir KARENINE parle d’un mari : «grossier et brutal». Pour le journal Le Figaro, «nous avons de nombreux regrets à donner à toutes ces aberrations d’un talent qui aurait pu intéresser le public à travers ses œuvres, si la femme s’était contentée d’être femme». Aussi, en raison de ces polémiques et scandales, George SAND a déployé une formidable énergie pour se justifier : «Le père de mon mari était colonel de cavalerie sous l’empire. Il n’était ni rude, ni grognon, c’était le meilleur et le plus doux des hommes. (…) . On accuse mon mari de torts dont j’ai absolument cessé de me plaindre. (…). Je n’ai pu vivre avec lui, nos caractères et nos idées différaient essentiellement. ». George SAND reconnaît aux femmes l’aptitude «à toutes les sciences, à tous les arts, et même à toutes les fonctions comme les hommes». Elle exige qu’on «rende à la femme les droits civils que le mariage seul lui enlève, et que seul le célibat lui conserve».

L’indépendance affichée par George SAND, notamment dans sa vie amoureuse, a contribué à propager le cliché d’une femme émancipée, souvent confondu avec celui d’une militante féministe. Il est vrai que la romancière a conquis sa liberté de haute lutte et s’est affranchie du mariage à la suite d’un procès célèbre contre son mari. Séparée de Casimir DUDEVANT, elle est rentrée en possession de son bien et a obtenu la garde de ses enfants. Toute sa vie, elle a travaillé énergiquement pour assurer son autonomie et entretenir sa famille. George SAND est définie, par ses adversaires, comme «une femme vieillie, épuisée par toutes les débauches de l’esprit et corps» suivant BREUILLARD dans un discours du 7 août 1858. Défendue par ses amis, George SAND est qualifiée de «grand homme» par Gustave FLAUBERT. C’est «La femme la plus féminine que j’aie connue» renchérit Alfred de MUSSET. Appelée, affectueusement, par Hugues LACROIX et Firmin ROZ, la «Bonne dame de Nohant», pour Paul LACROIX, l’œuvre de George SAND, pourrait s’intituler : «L’histoire des femmes au XIXème siècle ou l’Histoire de l’Amour». En effet, «l'amour, c'est une chose qui embrouille la cervelle et fait clocher la raison» écrit George SAND.

George SAND a eu toutes les audaces, publiques et privées, et elle est fortement attirée par Paris et Venise, synonymes, pour elle, de liberté et d'émancipation. «La solitude est bonne, et les hommes ne valent pas un regret» Cependant, elle a eu de nombreux amants : «J’ai eu des amours à tous les crins, qui reniflaient dans mon cœur comme des cavales dans les prés. J’en ai d’enroulés sur eux-mêmes, de glacés et de longs comme les serpents qui digèrent. J’ai plus de concupiscence que j’en ai de cheveux perdus» écrit-elle. «George avait l'âme grande, généreuse et hospitalière ; c'est-à-dire presque incapable du sentiment que le commun des hommes appelle l'amour» écrit Charles MAURRAS dans les «Amants de Venise», pour qui tout n’est que «fausseté de passion». Ce culte voué à la liberté sexuelle, «ce n’est pas seulement le bonheur, c’est le droit supérieur à la personne humaine, c’est une sorte de devoir, même un culte divin ; si bien que tout devient permis, et légitime et un droit sacré à la passion pourvu qu’elle soit sincère» rétorque George SAND.

Ses amours passionnels ont été notamment Alfred de MUSSET et Frédéric CHOPIN. En effet, Alfred de MUSSET et George SAND deviennent amants en juillet 1833. Les amoureux partent en Italie, s’arrêtent à Venise ; George SAND souffre de fièvres violentes, et au lieu de rester à son chevet, MUSSET va s’encanailler toutes les nuits dans les bals et les bordels ; rétablie et furieuse de ses incartades, SAND le congédie ; puis il tombe malade à son tour, et SAND, oubliant son amertume, prend soin de lui. Elle appelle un jeune médecin à la rescousse, Pietro PAGELLO, et un triangle amoureux infernal s’instaure. Leur liaison devient destructrice, faite de disputes violentes, de reproches, de cruautés, et, incapable de supporter un tel quotidien, Musset quitte Sand un mois plus tard. «Je me dis seulement : À cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j’aimais, elle était belle. J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle. Et je l’emporte à Dieu !» écrit Alfred de MUSSET dans «Souvenir». Alfred de MUSSET, en réaction à cette relation sulfureuse, écrira «On ne badine pas avec l’amour».

La liaison avec Frédéric CHOPIN de 1838 à 1847, a suscité d’acerbes polémiques et critiques. Ils se rencontrent la première fois chez Frantz LISZT. C’est une relation passionnée qui va sombrer dans la destruction. C’est une folle aventure, romantique, électrique, le triomphe de la passion jusqu’à son triste déclin, le couple se découvre, s’aime et se déchire. Mais avant ces orages, cette période est féconde et mutuellement avantageuse pour les deux amoureux. Le compositeur, d’un tempérament assez tyrannique qui ne fait pas bon ménage avec le féminisme de SAND, s’aliène les deux enfants de l’écrivaine, Maurice et Solange. La rupture, qui clôt dix ans de relation, est violente. Particulièrement féroce, George SAND dira avoir été de CHOPIN «le garde-malade pendant 9 ans».

2 – Une littérature féministe visionnaire,

pour l’égalité, une protestation contre la tyrannie

George SAND, en avance sur son temps, résolument antiraciste, a fait l’éloge vibrant du droit à la différence. Elle a osé, une des premières, vivre sa vie, de manière toute virile. Georges LUBIN n’hésite à dire que les attaques, dont elle a fait l’objet, sont une attitude digne de la période victorienne : «Et j’ose dire raciste à l’égard du sexe féminin. C’est toujours le même principe : à l’homme tout est permis, à la femme rien». En effet, sa littérature agreste porte déjà un regard affectueux et compassionnel sur les paysans, les enfants misérables et abandonnés. SAND a pris une position de principe, dans une lettre de mai 1837 : «J’en fais le serment, et voici la première lueur de courage et d’ambition de ma vie ! Je relèverai la femme de son abjection, et dans ma personne et dans mes écrits». Elle réclame, dans une lettre du 20 juin 1863, que les femmes soient représentées à l’Académie française. En effet, durant trois siècles et demi, l’Académie française a obstinément fermé ses portes aux femmes. «George Sand eût fait scandale par la turbulence de sa vie ; la personne encore plus que l’écrivain devançait son temps» dira Marguerite YOURCENAR, première femme élue à l’Académie française en 1980 (voir mon post).

 

Casimir DUDEVANT, époux violent, ivrogne et infidèle, avait inspiré l’ignoble mari d’Indiana. Pour André MAUROIS «Indiana, c’est George SAND». «Indiana, n’était pas mon histoire dévoilée. (…) C’était une protestation contre la tyrannie en général» dit SAND dans «l’Histoire de ma vie». En fait, «Indiana» est un roman d’amour relatant l’histoire d’une jeune fille mal mariée. «J’ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, mais profond et légitime, de l’injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l’existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société» écrit SAND dans la préface d’Indiana. C’est une dénonciation de la dévalorisation de la femme victimisée. Indiana, jeune et belle Créole de 19 ans, morne, naïve et ignorante, rencontre un jeune noble, le colonel Delamare, plus vieux qu’elle de 44 ans. C’est un mari autoritaire, brutal, tyrannique et partisan de l’Empire. Indiana, une femme se confondant avec le décor de son milieu familial, tiraillée entre le devoir conjugal et la passion pour Raymon, envisage d’abord le suicide, puis se ravise et choisit un autre amant. George SAND défend la thèse suivant laquelle la vérité romanesque est supérieure et à la moralité, Indiana étant «une histoire de cœur humain, avec ses faiblesses, ses violences, ses droits, ses torts, ses biens, ses maux».  René DOUMIC considère «Indiana», «Valentine» et «Jacques» comme des «romans de vulgarisation de la théorie féministe». Leslie RABINE, qui appuie son étude sur «Indiana», «reproche à Sand de fonder son statut exceptionnel de femme écrivain sur l’infériorité des autres femmes». «Flamarande», un roman de George SAND, prouve le contraire de ce qu’affirme le Comte à propos des femmes : «Ce sont des êtres inférieurs en tout ce qui est bon, supérieurs à nous quand il s’agit de faire le mal».George SAND, dans la préface d’Indiana, déclare : «Nous vivons dans un temps de ruine morale, où la raison humaine a besoin de stores pour atténuer le trop grand jour qui éblouit». Pour notre auteure, Indiana n’est ni un genre nouveau, ni roman philosophique, mais «c’est un type ; c’est la femme, l’être faible chargé de représenter les passions opprimées ou si vous l’aimez mieux réprimées par les lois ; c’est la volonté aux prises avec la nécessité, l’amour heurtant son front aveugle à tous les obstacles de la civilisation. Mais le serpent use et brise ses dents à vouloir ronger une lime, les forces de l’âme s’épuisent à vouloir lutter le positif de la vie». Mais le joug social est si pesant, la vertu si rude, la raison si triste, l’opinion si injuste. La société est gouvernée par la fausse morale.

Les passions amoureuses sont, en partie, une source de la fécondité intellectuelle de George SAND. Ainsi, dans «Lélia», roman du désir irréalisé, irréalisable, travesti, différé et sublimé, le poète Sténio aime passionnément Lélia d'Almovar. C'est une jeune femme qui préfère s'adonner aux joies et aux souffrances de la méditation plutôt qu'aux plaisirs charnels, car, très jeune, elle a vécu un amour malheureux. Lélia aime Sténio mais se refuse à lui. Lélia a un ami et confident nommé Trenmor, qui est un bagnard repenti. Sténio est d'abord jaloux de Trenmor. Il devient pourtant son ami lorsqu'il le retrouve au chevet de Lélia atteinte du choléra. Ils essaient de la sauver avec l'aide d'un moine, Magnus, qui, lui aussi, est très attiré par Lélia. La jeune femme survit. Le roman «Lélia» est un cri de détresse et de révolte. Tout n’est que de froideur, de désespoir sombre, de découragement, de cruelles déceptions. La jouissance ne parait nulle part. C’est l’impossibilité à éprouver du plaisir sexuel qui est la cause de sa détresse. Lélia, c’est la frigidité, aucun homme ne semble la satisfaire : est-ce sa faute ? ou celle des hommes ? Lélia illustre le contraste entre l’infini du rêve et le contraste de la réalité. Léila, corps de marbre alliant à la fois beauté et froideur en quête d’absolu en contraste avec le personnage de Pulchérie incarnant le sens de la vie au corps, les plaisirs et la volupté.

Dans «Le Secrétaire intime» George SAND écrit «Je me suis livrée à tous mes goûts, j’ai cherché toutes les distractions, toutes les amitiés qui me tentaient». Indépendante et fière, le personnage de Quintilia marche dans la vie, la tête haute, sûre d’elle-même, sans se soucier du qu’en dira-t-on. La princesse sortira pure et victorieuse de toutes les calomnies. Le roman «Jacques» est une soumission à la destinée cruelle, la force dans le sacrifice, l’immolation complète, l’acceptation de l’infériorité physique. Dans «Valentine» George SAND dénonce le silence qui règne sous les toits, les affres de la vie conjugale. Dans  «Antonia», paru en  1863, une femme de lettres, extrêmement cultivée, mais aussi véritable précurseur de son temps, milite pour la défense des femmes et de leurs droits, et lutte contre la société conservatrice de l'époque. C’est une littérature engagée, de protestation contre l’esclavage des femmes et le mariage qui en fait de perpétuelles mineures.

B – George Sand et les combats politiques et sociaux de son époque

George SAND a été témoin de faits politiques et sociaux majeurs du XIXème siècle : «Mon siècle a fait jaillir les étincelles de la vérité qu’il couve ; et je les ai vues, et je sais où sont les principaux foyers» écrit SAND. Elle est née seulement 5 ans après la Révolution  qui est, selon elle, «une des phases actives de la vie évangélique. Vie tumultueuse, sanglante, terrible à certaines heures, pleine de convulsions, de délires et de sanglots. C’est la lutte violente du principe d’égalité prêché par Jésus» écrit-elle dans l’histoire de ma vie. «Depuis trente ans on nous pose ainsi la question : Eussiez-vous été royaliste, girondin ou jacobin ? A coup sûr, répondrais-je, jacobin» confesse SAND. «Apparue en un temps fécond, elle se pencha sur son siècle, sur la vie, pour y puiser l’inspiration ; elle regarda le mouvement des hommes qui s’agitent, elle pénétra les pensées de leur tête, elle écouta les palpitations de leur cœur ; elle prit les idées et les passions, les doutes et les croyances, les plaintes et les espoirs, tout le rêve d’une époque troublée, elle embellit ce songe des âmes en ajoutant ses richesses propres» écrit Michel REVON.

Châtelaine, mais de gauche, George SAND aura défendu la République et la liberté à travers sa contribution littéraire. La notion de parti lui déplait ; elle se réclame d’un seul parti : le peuple. Elle a exposé sa sensibilité socialiste, notamment dans son ouvrage «Souvenir de 1848» et dans l’Histoire de ma vie.  «C'est à la lumière de l'idée républicaine d'égalité qu'elle écrit et qu'elle pense. Tant sur le plan privé que public, elle s'est efforcée d'imaginer des transformations du lien social incluant la réciprocité» écrit Nicole MOZET.

1 – George SAND, ses convictions socialistes et les révolutions de 1830 et  1848

Jusqu’en 1830, George SAND ne s’était guère préoccupée de la politique et affectait d’être dépassée par les débats d’idées. 1830 est, pour elle, une année charnière : la Révolution de Juillet l’émeut et l’intéresse. Les journées révolutionnaires du 27 au 29 juillet 1830, à Paris, renversèrent Charles X et mirent fin à la Restauration. Charles X est remplacé par le Duc d’Orléans, qui prend le nom de Louis Philippe 1er. Une liaison passionnée avec l’avocat et député, Michel de BOURGES (197-1853), précipite l’évolution des idées de George SAND. En effet, Michel de BOURGES est un ardent républicain, défenseur des accusés du «procès monstre» d’avril 1835 lorsque sont jugés devant la Cour des pairs les insurgés de Lyon et de Paris. «J’ai vu le peuple grand, sublime, naïf, généreux. (…) La République est conquise, elle est assurée, nous y périrons plutôt que de la lâcher» dit George SAND qui pose la question sociale et celle du partage des biens.

«Les chefs-d’œuvre de la littérature, indépendamment même des exemples qu’ils présentent, produisent une sorte d’ébranlement moral et physique, un tressaillement d’admiration qui nous dispose aux actions généreuses» écrit Mme de STAEL dans «De la littérature». Suivant George SAND, «La bourgeoisie avait fait fortune, elle n’aimait plus les révolutions ; son rôle de 1830 était terminé, elle n’avait plus de principes de gouvernement, elle n’avait plus de philosophie à elle, elle ne se tenait plus, à force de vouloir tenir à tout, elle ne tenait plus à rien». Dans «Compagnons du tour de France», une églogue humaine, George SAND veut initier une littérature populaire : «ce peuple qui forme la race forte où se trouvera la jeunesse intellectuelle dont elle a besoin pour prendre sa volée» dit-elle. George SAND a tracé «le portrait le plus agréable, le plus sérieux possible, pour que tous les ouvriers intelligents et bons eussent le désir de lui ressembler, le roman n’est pas forcément la peinture de ce qui est, la dure et froide réalité des hommes et des choses contemporaines». George SAND voulait cultiver l’amour, la passion de l’humanité et le sentiment de la nature pour aboutir à une doctrine égalitaire. Ce roman a suscité l’ire de la bourgeoisie, et de l’Eglise, en particulier, qui l’a accusée «d’aller étudier avec les mœurs de la populace le dimanche, à la barrière, d’où elle revenait ivre avec Pierre Leroux».

2 – George Sand, et l’Empire de  Bonaparte (1851)

La Révolution de février 1848, animée par des amis socialistes de George SAND substitue la IIème République à la Monarchie de Juillet de Louis Philippe 1er. Le 15 mai 1848 la République sociale est écrasée. Les conservateurs, Le Parti de l’Ordre, avec Adolphe THIERS, élisent Louis-Napoléon Bonaparte, Napoléon III (1808-1873) le 10 décembre 1848, et gagne les législatives du 13 mai 1849. Rendue amère par l’échec de la révolution de 1848, SAND déclare, dès le 16 avril 1848 : «Ici, tout va de travers, sans ensemble. Il y aurait pourtant de belles choses à faire en politique et en morale pour l’humanité». Après la répression de la population, George SAND laisse exploser sa colère : «La République a été tuée dans son principe et dans son avenir. (…) Elle a été souillée par ses cris de mort, la liberté et l’égalité ont été foulées au pied, avec la fraternité». L’ambition et l’égoïsme des dirigeants de gauche a fait échouer la Révolution de 1848. Elle ne revient sur la scène politique qu’après le coup d’État du 2 décembre 1851. «Ce coup d’Etat qui, dans les mains d’un homme vraiment logique, eut pu nous imprimer un mouvement de soumission ou de révolte dans le sens du progrès, ne nous a conduit qu’à un affaiblissement tumultueux à la surface, pourri en dessous. Le Français veut vivre vite. Il se préoccupe peu de l’avenir, il oublie le passé Ce qu’il lui faut, c’est l’intensité d’émotion de chaque jour » écrit en mars 1860, dans «Impression et souvenirs» dit George SAND. Après ce coup d’État perpétré par le président Louis-Napoléon Bonaparte pour se maintenir au pouvoir, George SAND écrit qu’elle donne sa «démission politique», et estime qu’il n’y a plus rien à tirer de l’Empire. Elle ne croit ni en la libéralisation du régime, ni en la politique sociale du souverain. «Les trois actes de la politique de Bonaparte, la paix, le  Concordat et le Consulat à vie, sont les trois aspects d’une même pensée, une volonté personnelle» écrit SAND dans «l’histoire de ma vie». Bonaparte ne fait que préparer «son envahissement absolu» et sa «dictature». George SAND croit en une religion de l’amour qui admet la loi du progrès dans l’humanité, dans la charité, la tolérance et la fraternité avec «un instinct du beau, du vrai et du bien».

Cependant, et en contradiction avec cette position initiale radicale, George SAND plaide pour la libération des prisonniers politiques et l’amnistie des exilés. «Après tout, lorsque les lois fondamentales d’une République sont violées, les coups d’État, ou pour mieux dire les coups de fortune ne sont pas plus illégitimes les uns que les autres […]. Nous n’étions vraiment plus en République, nous étions gouvernés par une oligarchie, et je ne tiens pas plus à l’oligarchie qu’à l’Empire. Je crois que j’aime encore mieux l’Empire» écrit le 29 décembre 1851, George SAND. Pourtant, dans son engagement républicain et socialiste,  sa devise est : «Je soupire après le juste, le vrai et la liberté». Ses amis socialistes estiment qu’elle s’est ralliée à l’Empire, et ses démarches auprès de Napoléon, pour implorer la libération des prisonniers, seraient une trahison. «Républicaine toujours, mais, convaincue que vous seriez le meilleur chef d’une république, ou la meilleure compensation à une République impuissante à renaître, je me moque pour mon compte de l’accusation de trahison que quelques-uns ne m’épargnent pas» écrit George SAND.

Conclusion :

Retirée à Nohant depuis 1870, avec de rares déplacements, George SAND meurt le 8 juin 1876. A ses obsèques, sont présents notamment : le prince Napoléon, parrain de sa petite fille Gabrielle, et Alexandre DUMAS. «Je pleure une morte et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai admirée, je l’ai vénérée, aujourd’hui dans l’auguste sérénité de la mort, je la contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait est grand et je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon.» dira Victor HUGO le 10 juin 1876.

Bibliographie très sommaire :

1 – Contributions de George Sand

SAND (George), André, Paris, Calmann-Lévy, 1856, 282 pages ;

SAND (George), Claudie, drame en 3 actes, Paris, Michel Lévy, 1866, 90 pages ;

SAND (George), Compagnon du tour de France, Paris, Pérotin, 1841, 2 vol, 392 et 480 pages ;

SAND (George), Consuelo, Paris, Calmann-Lévy, 1882, 359 pages ;

SAND (George), Correspondances 1812-1876, Paris, Calmann-Lévy, 1884, 413 pages ;

SAND (George), Correspondances George Sand et Alfred de Musset,  Félix Decori, éditeur, Bruxelles, E. Deman, 1904, 187 pages ;

SAND (George), François Le Champi, Paris, Michel Lévy, 1869, 243 pages ;

SAND (George), Histoire de ma vie, Paris, La Pléiade, tome 1 (1800-1822), 1970, 1536 pages et tome 2, (1822-1832), 1971, 1648 pages et Paris, Gallimard, Quarto, 2004, 1664 pages ;

SAND (George), Impressions et souvenirs, Paris, Michel Lévy, 1873, 366 pages ;

SAND (George), Indiana, Paris, Calmann-Lévy, 1852, 334 pages ;

SAND (George), Jacques, Paris, Michel Lévy, 1857, 282 pages ;

SAND (George), L’homme de neige 3, Paris, Michel Lévy, 1883, 300 pages ;

SAND (George), La comtesse de Rudolstadt II, Paris, Calmann-Lévy, 1882, 332 pages ;

SAND (George), La confession d’une jeune fille, Paris, Calmann-Lévy, 1880, 311 pages ;

SAND (George), La mare au diable, Paris, J. Hetzel, 1857, 96 pages ;

SAND (George), La petite Fadette, Paris, Calmann-Lévy, 1887, 237 pages ;

SAND (George), Le château des dessertes, Paris, Michel Lévy, 1866, 287 pages ;

SAND (George), Le Marquis de Villemer, Paris, Calmann-Lévy, 1876, 379 pages ;

SAND (George), Le meunier d’Angibault, Paris, Calmann-Lévy, 1884, 377 pages ;

SAND (George), Légendes rustiques, Guéret, Verso, 1987, 101 pages ;

SAND (George), Lélia, Paris, Calmann-Lévy, 1864, 308 pages ;

SAND (George), Les amours de l’âge d’or : Evenor et Leucippe, Paris, Michel Lévy, 1866, 320 pages ;

SAND (George), Les lettres d’un voyageur, Paris, Michel Lévy, 1869, 344 pages ;

SAND (George), Les maîtres sonneurs, Paris, Alexandre Cadot, 1853, 303 pages ;

SAND (George), Ma vie littéraire et intime, Clermont-Ferrand, éditions Paléo, 2012, 393 pages ;

SAND (George), Mauprat, Paris, Calmann-Lévy, 1930, 383 pages ;

SAND (George), Pourquoi les femmes à l’académie ?, Paris, Michel Lévy, 1863, 16 pages ;

SAND (George), Questions d’art et de littérature, Paris, Calmann-Lévy, 1878, 431 pages ;

SAND (George), Souvenirs de 1848, Paris, Calmann-Lévy, 1880, 434 pages ;

SAND (George), Souvenirs et idées, Paris, Calmann-Lévy, 1904, 281 pages ;

SAND (George), Théâtre de George Sand, Paris, Michel Lévy, 1860, 372 pages ;

SAND (George), Valentine, Paris, Henri Dupuy, 1832, tome 1, 351 pages et tome 2, 344 pages.

2 – Critiques de George Sand

AGEORGES (Joseph), «Parler rustique dans l’œuvre de George Sand», Revue du Berry, septembre 1901, pages 308-392 ;

AGEORGES (Joseph), L’enclos de George Sand, Paris, Bernard Grasset, 1910, 198 pages ;

ANCEAU (Eric), «George Sand et le pouvoir politique : du coup d’Etat du  2 décembre 1851 à la révolution du 4 septembre 1870» in George Sand, terroir et histoire, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, pages 247-262 ;

ARON (Raymond), Misérable et glorieuse : la femme au XIXème siècle, Paris, éditions Complexe, 1984, collection Bibliothèque de littérature et d’histoire, 248 pages ;

AURAIX-JONCHIERE (Pascale), BERNARD-GRIFFITHS (Simone) et LEVET (Marie-Cécile), La marginalité dans l’œuvre de George Sand, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2012, 404 pages ;

BARRY (Joseph), George Sand ou le scandale de la liberté, Paris, Seuil, collection Points, Essai, 1982, 567 pages ;

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MAUROIS (André), Lélia ou la vie de George Sand, Paris, 2004, Le Livre de Poche, 736 pages ;

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MOSELLEY (Emile), George Sand, Paris, éditions d’art et de littérature, collection «Femmes illustres», 1911, 204 pages ;

PEILLON (Vincent), Pierre Leroux et le socialisme républicain : une tradition philosophique, Lormont (Gironde), Bord de l’eau, 2003, 327 pages ;

PERES (Jacques-Noël), «George Sand, entre socialisme évangélique et messianisme social», Autres temps, Cahiers d’éthique sociale et politique, 1999, n°63, pages 49-60 ;

PERROT (Michelle), présentation, George Sand : politique et polémiques (1843-1850), Paris, Imprimerie nationale, collection «Acteurs de l’histoire», 1997, 578 pages ;

PHILIBERT (Audebrant), Romanciers et viveurs du XIXème siècle, Paris, Calmann-Lévy, 1904, 246 pages, spéc sur le château de George Sand, pages 99-127 ;

PLANTE (Christine), «George Sand et le roman épistolaire : variations sur l’historicité d’une forme», Littérature, 2004, n°134 pages 77-93 ;

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REVON (Michel), George Sand, Paris, Paul Ollendorff, 1896, 148 pages ;

ROCHEBLAVE (Samuel), George Sand et sa fille, d’après leurs correspondances inédites, Paris, Calmann-Lévy, 1905, 299 pages ;

ROCHEBLAVE (Samuel), George Sand, pages choisies, Paris, Armand Colin et Calmann-Lévy, 1900, 390 pages ;

ROUGET (Marie-Thérèse), George Sand, «Socialiste», thèse de doctorat, université de Dijon, 1931, Bosc Frères, L Riou, 222 pages ;

SALOMON (Pierre), «Les rapports de George Sand et de Pierre Leroux en 1845 d’après le prologue de la mare au diable», Revue d’histoire littéraire de la France, 1948, 1, pages 352-357 ;

SCHOR (Naomi), «Le féminisme et George Sand : Lettres à Marcie», Revue des Sciences humaines, 1992, n°226, pages 23-35 ;

THOMAS (P. Félix), Pierre Leroux, sa vie, son œuvre, sa doctrine : contribution à l’histoire des idées au XIXème siècle, Paris, Félix Alcan, 1904, 340 pages ;

VALOIS (Marie-Claire), «Histoire de ma vie : George Sand, poète ouvrière»,  Littérature, 2004, n°134, pages

VIARD (Jacques), «George Sand et les chroniques romanesques de Giono», Revue d’histoire littéraire de France, janvier-février 1977, 77, n°1, pages  75-100 ;

VINCENT (Marie-Louise), George Sand et l’amour,  Paris, Edouard Champion, 1917, vol 1, 270 pages ;

VINCENT (Marie-Louise), George Sand et le Berry,  Paris, Edouard Champion, 1919, vol 2, 366 pages ;

VINCENT (Marie-Louise), La langue et le style rustiques de George Sand dans les romans champêtres,  Paris, Edouard Champion, 1917, vol 1, 270 pages ;

WERMEYLEN (Pierre), Les idées politiques et sociales de George Sand, Bruxelles, éditions de l’université de Bruxelles, 1985, 372 pages ;

ZANONE (Damien), «Romantiques ou romanesques ? Situer les romans de George Sand», Littérature, 2004, 134, pages 5-21.

Paris, le 18 octobre 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

 

George SAND (1804-1876), un puissant souffle de liberté du romantisme.
George SAND (1804-1876), un puissant souffle de liberté du romantisme.
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«George SAND (1804-1876), une littérature champêtre, une féministe, laïque et républicaine», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 16:29

Rǔshān est une ville-district de la province du Shandong en Chine, placée sous la juridiction de la ville-préfecture de Weihai. Sa population est de 601 000 habitants en 2014. Rushan, comme toutes les villes chinoises sont standardisées, avec les mêmes constructions en hauteur, comportant des immeubles parfois de plus de 60 étages. A Paris, ville à dimensions géographiques réduites, avec une forte demande en logement,, il existe un débat intense entre les Verts et la majorité municipale, sur le niveau et la densité des immeubles en hauteur. S’il est vrai que la construction de tours en région parisienne est hideuse et inadéquate, il serait utile de se pencher sérieusement les immeubles en hauteur avec des espaces verts. Au Sénégal, petit à dimensions réduites avec une démographie galopante, la gestion des terres et de l’espace dans les grands centres urbains pourrait s’inspirer cette expérience des constructions en hauteur à la chinoise. En Chine, les immeubles sont équipés de tout le confort nécessaire et sont sécurisés. Cependant, dans les quartiers populaires, il n’est pas rare de trouver des immeubles de 7 ou étages sans ascenseur, et dont les parties communes sont dégradées. Il est étonnant de constater que l’intérieur de ces appartements est cossu et parfaitement bien entretenu. On est impressionné par l’état des routes dans les villes en Chine, bordées d’arbres et de fleurs ; ce sont souvent, même dans les villes, des autoroutes à trois voies, avec de nombreux ponts. Les Chinois, apparemment, n’apprécient pas beaucoup les ronds-points ; à la moindre occasion, on peut faire demi-tour, sans que cela ne suscite un concert de klaxons de réprobation des autres automobilistes. La voiture, avec les nombreuses autoroutes à péage, ainsi que l’avion, contrairement au train, sont des moyens commodes de déplacement, de ce pays qui est à lui seul presque un continent.  Dans les villes, comme à la campagne, les petites boutiques témoignent de l’esprit d’entreprise, en dépit de l’idéologie communiste. Dans ces boutiques, les marchandises sont en vrac et les vitrines ne mettent pas en valeur les produits. Parfois, on a la nostalgie des cafés et des commerces parisiens, dans leur raffinement.

La ville Rushan est entourée de villages, dont Oujiagov un village, un exemple de l’habitat traditionnel chinois depuis des générations : des maisons basses, avec des tuiles, sans chauffage, des canalisations à ciel ouvert, sans machine à laver ou frigo, et les toilettes à la turque. Chaque maison est gardée par un ou plusieurs chiens, il s’y ajoute souvent une vidéo-surveillance reliée à un portable. La cuisinière encore traditionnelle réchauffe le lit sur lequel on déjeune. Les moustiques et les mouches pullulent en été en raison des écarts de température. Les étés sont courts, mais avec de fortes chaleurs et les hivers longs et rigoureux. On est admiratif devant les portes de ces maisons villageoises bien décorées, concentrant, à elles seules cet art millénaire chinois qui mériterait à lui seul un objet d’étude. Devant l’avancée de l’urbanisation, l’UNESCO devrait protéger ces maisons et cette culture anciennes qui font partie du patrimoine culturel mondial.

Que ce soit à la ville, comme à la campagne, c’est un acquis majeur en Chine, chacun a sa maison ; c’est la révolution maoïste avait misé, à juste titre, sur le monde rural, pilier essentiel de la société et de l’économie chinoise. En effet, dans la tradition chinoise, un homme ne peut pas se marier s’il n’a pas de maison. Aussi, les parents de chaque garçon, aussi pauvres soient-ils, économisent toute leur vie dans la perspective du mariage de leur fils pour lui offrir une maison. En effet, les Chinois préfèrent avoir un garçon qu’une fille et en raison de ce déséquilibre démographique, les paysans pauvres de la campagne ont du mal, parfois, à trouver une épouse.

On est frappé par la grande sécurité qui règne en Chine ; on n’est pas obnubilé, comme à Belleville à Paris ou comme dans les grandes villes du Sénégal, par le risque de vol à la tire ou d’agression physique. Le régime chinois pratique le régime pénal de zéro tolérance ; l’application de la loi répressive est stricte.  

On est surpris par certaines pratiques ou coutumes chinoises. Ainsi, les étrangers ne peuvent pas loger dans certains hôtels réservés aux nationaux. Indisciplinés, ils n’aiment pas faire la queue et n’hésitent pas de vous bousculer pour passer devant vous. Les Chinois aiment cracher, y compris dans les restaurants et dans la rue, et détestent faire la bise. En effet, ils sont très pudiques La prostitution est cachée dans les grands hôtels et les salons de massage. Les hommes riches ont souvent une concubine souvent connue par leur famille. Curieux de tout, quand on les connaît, ce sont des personnes chaleureuses et particulièrement attachantes. Teigneux, procéduriers et parfois enquiquinants, les Chinois pensent, devant une difficulté, ils pensent que tout se résoudre par la corruption ou l’intervention d’une personne haut placée. Quand ils sont dans le leur bon droit, ils peuvent violemment élever le ton et ou se battre physiquement. Possédés par le jeu qui ne concerne pas seulement que la haute société, ils ont  cette passion dévorante qui concerne tout le monde. «Ils sont si joueurs, que lorsqu’ils n’ont plus d’autre enjeu, ils hasardent volontiers leur vie sur un coup» dit un dicton de l’Antiquité. Si l'on est invité chez eux, il ne faut pas arriver après 17 H 30. Les Chinois dînent tôt et se couchent tôt. Il est préférable de ne pas arriver les mains vides. Dès que le repas est servi, ils aiment les liqueurs très fortes, boire la bière de Qindao, et parler avec grand bruit et volubilité. Les Chinois préfèrent boire de l’eau chaude et du thé, et c’est connu, ils mangent avec des baguettes. Aussi, avant de partir en Chine, il ne faudrait pas oublier de se munir de son pot de Nescafé, de sa fourchette et de son couteau. Les Chinois prennent le petit déjeuner avec un copieux repas à base de soupe de riz, de lait de soja, de galettes, de petits pains farcis cuits à la vapeur, de nouilles et même des restes réchauffés du repas de la veille. Les plats du déjeuner sont variés et riches. On trouve de tous produits alimentaires en Chine et ils mangent de tous notamment le chien, l’âne, le serpent, poissons, les fruits de mer, les légumes, et particulièrement la viande de porc.

L’agriculture chinoise est performante ; elle nourrit un 1 milliard de personnes. C’est donc une performance que ce pays, surpeuplé, en moins de 30 ans,  ait éradiqué la famine. «Le Grand bond en avant» de Mao avait commis d’importants dégâts en matière d’équilibre alimentaire. Contrairement aux Africains qui se nourrissent de produits importés, les Chinois consomment essentiellement, ce qu’ils produisent. Leur modèle de consommation autocentré est donc un des piliers essentiel du miracle économique chinois. On trouve en Chine bien sûr du riz et des pates, mais aussi l’arachide, le sorgho, le Kandié (mafé), la patate douce et toutes sortes de fruits ou de légumes inconnus en Europe. Peuple ingénieux, les paysans chinois ont des méthodes traditionnelles de conservation des aliments entre trois et quatre ans, et vendent, directement à la population, le surplus de leurs produits aux marchés des villes environnantes. Les paysans chinois utilisent des moyens de travail adaptés, souvent de petits tracteurs et tricycles fabriqués dans le pays. Ils déplacent souvent avec ces mêmes moyens, en bicyclette ou à moto.

La Chine étant un pays montagneux, les paysages à la campagne sont somptueux ; les couchers de soleils sont admirables et l’air peu pollué.

I – La Chine et ses traditions millénaires imprégnées de superstitions

La Chine, un pays communiste inspiré de la tradition de Confucius, reste fondamentalement influencée par les traditions, et les superstitions sont encore vivaces. En effet, comme les Africains, les Chinois, sont fondamentalement superstitieux, mais ils sont d’un grand pragmatisme. Leur religion, telle qu’interprétée par Confucius n’est pas tournée vers l’au-delà, mais elle tend à la perfection de l’individu. Les Chinois ont interprété la doctrine de Confucius dans le sens où cette perfection devrait se traduire par le bonheur sur terre, la richesse matérielle. Ainsi, au Sénégal pays musulman avec de fortes croyances animistes, la religion est tournée vers la mort ; elle annihile tout désir de vivre ici bas. «Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle» dit l’Evangile selon Saint Jean qui se rapproche de ce point de vue de la doctrine traditionnelle de l’Islam (Voir mon post sur l’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane). Orienté constamment vers la recherche du Paradis, le Sénégalais a perdu de vue la doctrine initiale d’Ahmadou Bamba (voir mon post) qui a été  trahie, à savoir «travailler comme si on ne devait jamais mourir, et prier comme si on devait mourir demain». Ainsi, au Sénégal, on pense que célébrer une fête religieuse un vendredi peut porter malheur aux  gouvernants. Certains dirigeants de l’opposition pensent même que les succès électoraux du président Macky SALL seraient dus à un maraboutage de ses adversaires. Pour les paysans du Fouta-Toro, cultiver la terre le jeudi, ou voyager un mercredi peuvent être sources de contrariétés ou de malheur. En revanche, Chine, toutes les superstitions sont  orientées vers la recherche du bonheur matériel, la recherche de l’argent auquel les Chinois vouent un culte presque divin. En effet, on croit en Chine que les superstitions reposent sur l’idée qu’il y a une résonance entre le ciel et la terre. Ceci remonte au système politique de l’époque de l’empire selon lequel le pouvoir était attribué par le ciel. Le paradoxe c’est que, historiquement, le concept de «superstition» est entré en Chine, via le Japon, grâce aux Occidentaux à l’époque de la Modernisation, à la chute de l’empire. La «superstition» a été définie par opposition à la religion. Pour la naissance, les vieilles coutumes disent que la mère ne doit pas sortir de chez elle le mois suivant l’accouchement car elle est considérée comme impure.

Les Chinois éprouvent une aversion ou peur du chiffre 4. Aussi, ils n’aiment pas habiter au 4ème étage. Les Japonais et les Coréens partagent également cette tétraphobie, ce qui explique la renommée de cette superstition. Le chiffre 4, c’est un peu l’équivalent de la superstition occidentale du nombre 13, sauf que celle-ci a une origine purement phonétique : en effet, le chiffre est 4 (Si en Chinois) a une prononciation quasi identique au mot Mort. De quoi  effrayer plus d’un et de nourrir les croyances populaires. À l’inverse, le chiffre 8 (BA se prononce PA)  signifie faire fortune, s’enrichir  (Fa cai), ce qui en fait le roi des chiffres convoité et prisé. D’une manière moindre mais toute aussi importante, le chiffre 6 (LIU) porte également chance : en effet, sa prononciation se rapproche de celle de l’adjectif Fluide ou lisse il signifie ainsi que les gens ont une vie favorable et prospère. En Chine, chaque caractère du prénom a une signification, et beaucoup croient encore que le choix du caractère aura une influence sur la vie entière de l’enfant qui le portera chance ou non. Ainsi, CHENG et WEN sont des caractères de prénom très populaires, puisqu’ils signifient respectivement, pour l’un, l’accomplissement et la réussite, pour l’autre l’élégance, la douceur, le raffinement, soit autant de valeurs fortes que les parents souhaitent transmettre à leurs enfants.

Dans la pensée populaire, les Chinois croient au diable et au démon «Mogui» (se prononce Moguouï) ; les esprits malfaisants nuisent au bien-être des familles, engendrent des maladies, l’envoûtement, et attirent toutes sortes d’adversités. Les Chinois n’aiment pas les cheminées dans les maisons ; elles peuvent attirer le diable. Dans les temps anciens, sous Confucius, il existait des chasseurs de diable (T’siang-T’ong-tse) dont la profession est de prendre et pourchasser les mauvais esprits, en brûlant de l’encens ou en procédant à la vaporisation du vinaigre. Le renard est un animal diabolique, invisible le jour, c’est la nuit qu’il exécute ses sales besognes. Le dragon animal fabuleux est mythique comme le phénix ou la licorne, il a un esprit humanisé. La légende veut que le jour de la naissance de Confucius, on vit deux dragons enlacés autour du toit de sa maison. En cas de sécheresse, les paysans moulent un dragon en argile et le promène en procession, pour avoir de la pluie. Le tigre, réputé pour sa férocité, est un épouvantail tout trouvé pour effrayer les diables, et protéger les faibles humains leur adversité. Les coqs de montagne ou faisans rouges sont censés protéger contre les incendies. Pendant la construction d’une nouvelle maison ou lors d’un déménagement, les Chinois procèdent aux offrandes, l’encens ou les inscriptions superstitieuses, dans le but d’obtenir la richesse et d’éloigner tout malheur. Si une femme enceinte venait à passer par là, il n’y aura pas de contrariété. Dans certaines contrées, on souffle dans ses mains au sortir des toilettes, afin d’éviter les incendies dans la maison. La tortue est le symbole de l’Eternité.

Les Chinois attachent une importance particulière à leur habitat, haut lieu de toutes les superstitions. En effet, le «Feng Shui», l’étude du vent et de l’eau, enseigne une méthode ancestrale d’atteindre la plénitude physique, morale et intellectuelle en agissant sur l’aménagement judicieux de notre milieu de vie. Il révèle les éléments communs qui fondent l’homme à la nature et conseille des moyens adéquats afin de nous permettre d’agir sur l’environnement immédiat. L’habitation ainsi que les locaux commerciaux doivent être aménagés de sorte à favoriser la santé, le bien-être et la prospérité. Il est recommandé de bouger, régulièrement, les meubles pour renouveler l’énergie de la maison.

Le calendrier chinois est lunaire et il concentre en lui toutes les superstitions du peuple chinois. La date de naissance peut déterminer l’avenir de la personne, la compatibilité ou non d’humeur avec d’autres personnes. Ils se préoccupent beaucoup de la divination astrale. Le jour de chaque mois peut autoriser à faire ou ne pas faire quelque chose. Ainsi, le 10 du premier mois célébrant la naissance du Bouddha, on orne les lanternes plantées aux portes des maisons. Le Nouvel An chinois s’étale du 1er au 15 du mois. Si le 21ème jour est considéré comme néfaste, en revanche, le 24 jour porte bonne chance pour entamer la construction d’une nouvelle maison ou déménager. Au deuxième mois, il est recommandé du 1er au 19ème jour d’observer l’abstinence. Le 5ème jour peut porter malheur si on déménage. Les 5ème, 24ème et 28 jours sont des dates de malchance. En revanche,  il est recommandé d’entamer les travaux agraires ou les bâtisses le 10ème jour et de prendre des bains le 11ème jour, pour guérir d’une maladie. Au 2ème jour du 3ème mois, on peut cueillir des feuilles du pêcher, les sécher, ce qui peut guérir les maladies du cœur. Les 17ème et 24 jours ne sont pas favorables pour voyager ou déménager. Le 4ème est plein d’interdictions : 9ème (journée périlleuse) 24ème (ne pas coudre des habits), 27ème (ne pas prendre de bain) et 29ème jour (ne pas planter des arbres). Le 5ème comporte des jours fastes : 2ème jour (travaux intellectuels ou manuels), 6ème jour (enterrements) 17ème jour (conclure une affaire) 19ème jour (réparer une route), 24ème jour (consulter un médecin). En revanche, il faudrait éviter les 23ème (éviter les semis et plantations d’arbres) et 24ème jour (ne pas labourer ou remuer la terre) de ce mois. Au 6ème mois, les périodes favorables sont : 5ème (se raser et prendre le bain), 7ème (travaux d’agriculture, réparation des bâtiments), 8ème (recours à un tribunal supérieur), 12ème (visite des parents, voyages), 14ème (balayer maison, ablutions, sacrifices), 16ème jour (mariage et fiançailles), 17ème jour (chasse et bains, mais ne pas déménager) 20ème jour (bonheur pour toute entreprise), 21ème, 22ème et 30ème jours (sacrifices), 27ème (travaux des champs, voyages) et 28ème jour (adoption d’un enfant). Le 23ème jour est maléfique pour la plantation des arbres. Au 6ème mois certaines dates sont favorables : 5ème jour (se raser et prendre les bains), 7ème jour (travaux d’agriculture et réparation des bâtiments), 8ème jour (recours devant un tribunal), 12ème jour (visite aux parents et voyages), 16ème jour (fiançailles, mariage), 17ème (chasse, bain, mais éviter le déménagement), 27ème jour (travaux champs, voyages), 30ème jour (sacrifices). Mais le 18ème jour est néfaste, il est troublé par l’influence pernicieuse de la lune. Il faut observer l’abstinence du 1er au 19ème jour. Le 7ème mois est le mois des morts, mais certains jours sont favorables : 5ème jour (se raser et prendre les bains), 7ème jour (travaux d’agriculture, réparation des bâtiments), 8ème jour (recours devant un tribunal), 12ème jour (visite des parents, voyages), 14ème jour (balayer maisons, ablutions et sacrifices), 16ème jour (fiançailles, mariages), 17ème (chasse, bains, mais ne pas déménager), 20ème (favorable pour toute entreprise), 20ème, 21ème et 30ème (sacrifices), 27ème (travaux, voyages), 28ème (adopter un enfant) . Il faut observer l’abstinence du 1er au 19ème jour. Le 18ème jour est néfaste. Au 15ème jour du 8ème mois, c’est la fête de la lune ; c’est l’anniversaire de Confucius, né le 27 de ce mois. Les 8ème et 18èmes jours sont néfastes et le 19ème jour les voyages sont interdits. Le 28ème jour est favorable pour les offrandes. Le 9ème mois c’est la naissance du Dieu des épidémies, le 3ème jour, et le 16ème jour le Dieu des tisserands, le 18 la naissance du principe de l’univers. Le 8 du mois est un jour faste pour adopter un enfant ou entreprendre une action commerciale. Au 10ème mois, certains jours sont néfastes comme le 4ème jour (démolir un mur ou voyager), le 7ème (ne pas déménager), le 14ème jour (ne pas voyager ou entreprendre des travaux agricoles), 24ème jour (ne pas déménager, éviter les bains et le rasage). En revanche, le 9ème est très favorable pour toute nouvelle initiative et le 21ème jour pour se marier. Au 11ème, naissance du génie des eaux le 14, et fête de la félicitation du Ciel le 25, le 15ème jour porte chance (enterrement, mariage, bâtisse, visite, travaux d’aiguille, commerce, prise de fonction d’un emploi), les jours de sacrifice préférables sont les 2, 5 et 16. Le 16ème jour porte chance pour les mariages. Le 9ème jour porte chance en tout, ainsi que le 25ème jour, sauf pour les voyages. En  revanche, le 28ème jour est néfaste. Le 12ème mois dont le 14ème jour est la fête du Génie, faire des prières le 1er jour, le 3ème jour est favorable pour l’entrée en charge officielle, le 7ème pour choisir un enterrement, les 15ème et 17ème jours pour les sacrifices, le 19ème pour dire la bonne aventure, le 26ème pour toute initiative. En revanche, le 10ème jour est néfaste, sauf pour les sacrifices et le 28 jour pour les déménagements.

 

La maternité est aussi entourée d’une enveloppe épaisse de superstitions. En effet, un couple qui désire obtenir un enfant, peut déposer au pied de la déesse Koan Ying Pou-Sah, un soulier emprunté aux voisins. Une fois l’enfant né, on remplace ce soulier par une paire de chaussures neuve. Si l’accouchement est laborieux, il faut brûler de l’encens. Au 3ème jour de la naissance, l’enfant est déposé dans un bain et lavé soigneusement. Si on craint le mauvais génie, il faut préparer des flèches en bois de pécher. Les enfants peuvent porter une chaînette en argent et un cadenas, gage d’une vie longue et heureuse, destiné à les enchaîner, pour ainsi dire, à l’existence. Les enfants peuvent enfiler autour du cou, une ou plusieurs sapèques, gages de protection pour un avenir prospère, riche et dans l’aisance.

La famille, au sens où l’entendait Confucius avec son concept de piété familiale, est également le creuset des traditions ancestrales chinoises, notamment à la campagne. Sans doute que de nos jours, les jeunes se rencontrent, pour un mariage, sur le lieu de travail, à l’université, dans le quartier ou à travers les réseaux sociaux. Cependant, il n’est pas rare que le futur couple se rencontre par l’intermédiaire d’entremetteurs. Le mariage reste encore, pour une large part, notamment à la campagne, une affaire entre deux familles. Il arrive même que des paysans esseulés achètent une femme. Les familles fixent le mois où aura lieu le mariage et le jour de noces, en consultant très souvent le calendrier astral. Chaque personne invitée doit venir avec une enveloppe rouge contenant de l’argent et en contrepartie, le couple paie le repas de noces. Le rouge est le symbole du bonheur ; les habits de la mariée sont en rouge. Les Chinois sont généreux avec leurs familles et amis. Mais les cadeaux se font, comme en Afrique, en argent sous enveloppe rouge.

Si le Confucius (voir mon post sur cet extraordinaire penseur) n’est pas une religion, l’art funéraire est un mélange de superstitions et de traditions chinoises. En effet, il faut éviter que le moribond ne vienne à expirer  sur le lit de famille, qui serait hanté. Dans le cas, il mourrait ce lit, la croyance populaire estime qu’il sera condamné à porter des briques de terre sèche. Les habits et les effets personnels du défunt sont brûlés ; aucune trace de lui ne doit subsister dans la maison. Les Chinois ont une aversion pour les objets d’occasion, notamment les brocantes ; ils pensent qu’ils ont peut-être appartenu à des morts et peuvent, donc de fait, porter malheur. Le deuil en Chine dure trois ans deuil, alors que dans la religion musulmane le délai de viduité, ne s’imposant qu’à la femme non enceinte, est de 4 mois et 10 jours. Pendant qu’on dépose le cercueil par terre, ou lors de la visite au cimetière, il est brûlé du papier de monnaie, pour secourir le mort ; car sans argent, le défunt sera en difficulté dans l’autre vie ; il est possible de jouer la musique et faire exploser des pétards. A la campagne, la tombe est souvent recouverte de paille ou d’herbe sauvage. Une stèle ou des briques marquent l’emplacement de la tombe. Au troisième jour, après l’enterrement, il est offert un repas. Le blanc est symbole du deuil qui dure trois ans. Une personne en deuil, ne doit célébrer ni son anniversaire, ni rendre visite aux parents et amis ; cela pourrait porter malheur.

 

II – Les Chinois, un culte divin voué à l’argent

Confucius a inculqué, par sa doctrine, aux Chinois, l’idée de devoirs, d’efforts sur soi-même, de perfection, il faut se fixer un objectif dans la vie et tout faire pour l’atteindre. Mais l’héritage de Confucius pourrait se résumer en ce le bonheur et l’harmonie sont synonymes de réussite matérielle. En effet, l’argent roi, tout s’achète et ce n’est qu’une question de prix. Les paysans chinois ont montré, par leur force de travail, leur rigueur et abnégation, leur contribution décisive au développement de la Chine, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

A l’intérieur du pays, les campagnards Chinois, les «Mingongs» sont le moteur essentiel, du miracle économique ce pays. En effet, en rupture avec l’idéologie maoïste qui les contraignait de vivre dans leur région, ces campagnards issus des régions les plus défavorisées, ont émigré, massivement, dans les villes, sous Zhou Enlai (1898-1976), promoteur du libéralisme en Chine. C’est une armée d’esclaves qui a contribué massivement à la victoire de la Chine dans la mondialisation. Ces ouvriers corvéables à souhait, avec des salaires très bas, peu syndiqués, souvent rémunérés à la pièce, ont peu de congés et de repos hebdomadaire, sauf pendant les quinze jours nouvel An chinois. Les salaires versés aux travailleurs chinois sont dégrevés des frais de logement, d’habillement et de nourriture, ce qui le diminue substantiellement, jusqu’à 50% de son montant, et ce bien que les conditions de logement soient précaires. Les «Mingongs» ne possèdent pas le «Hoku» citadin, et donc peu de droits sociaux en ville. Certains d’entre eux ont été spoliés de leurs terres ou de leurs maisons, en faveur de grandes entreprises étrangères.

A l’extérieur de la Chine, la diaspora chinoise est d’un dynamisme exceptionnel. En effet, ce sont ces campagnards chinois qui ont immigré essentiellement aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, en Afrique et en France. On estime que 600 000 Chinois vivent en France. Les relations diplomatiques entre la France et la Chine ont établies par le général le 27 janvier 1964. Il existe des personnes de souche chinoise, mais originaires du Vietnam et du Cambodge, les «boat-people» qui sont établies en France depuis les années 1970, notamment dans le XIIIème arrondissement de Paris. L’arrivée massive des Chinois de Chine est plus récente et date des années 1990.

Nous avons de deux catégories de Chinois vivant en France. On retrouve là aussi cette division de la campagne et des villes. Cette césure sociologique est la suivante : nous avons d’une part les riches commerçants des provinces du Sud-Est de Zheijiang dont la capitale est Wenzhou, et d’autre part, les paysans de la campagne paupérisée. Il existe une solidarité entre ces deux catégories sociales, fondée sur le pragmatisme de Confucius. Les commerçants chinois, souvent bien intégrés et ayant la nationalité française, font recours à ces nouveaux venus, pour optimiser leurs marges bénéficiaires. C’est un capitalisme féroce, fondé sur la loi du silence, mais chacun semble y trouver son intérêt. En règle générale, l’employé travaille 6 jours sur 7, et n’a que le lundi, le jour de fermeture de l’entreprise. Peu d’heures sont déclarées, le reste est payé en liquide. N’ayant pas souvent de titre séjour pour ouvrir un compte bancaire, ces vaillants travailleurs paient tout en liquide. Certains voyous n’hésitent pas à les agresser, même de jour. On retrouve là le courage et la résistance au travail des Chinois qui forcent une grande admiration. Si les entreprises chinoises à Paris sont particulièrement dynamiques c’est en raison de cette armée d’esclaves que sont les immigrants venus de la campagne. L’itinéraire du nouvel immigrant chinois, sans papier, est bien balisé. Contrairement aux Africains qui empruntent des embarcations dangereuses et paient des fortunes au risque de leur vie, les Chinois arrivent, le plus légalement avec un visa de court séjour. Dans la première étape, ils sollicitent l’asile politique ; ils consultent les annonces écrites en chinois pour le logement et le travail, et quand il s’agit d’une femme, recherchent un époux de nationalité française, de préférence un Européen.

On retrouve cette solidarité d’intérêts et ce pragmatisme de Confucius dans les différents services offerts aux sans-papiers par leur communauté. Ainsi, pour la garde des enfants, les Chinois, à Paris, font peu appel aux crèches municipales. Les Chinois en situation régulière, au lieu de louer un appartement, préfèrent dès le départ, même quand ils ont de modestes revenus, acheter un pavillon ou un grand appartement, et occupent une seul chambre, ils sous-louent les pièces restantes. Ce sont donc les sous-locataires, souvent en situation irrégulière, qui payent, en fait, les traites bancaires. Le repas, collectif est préparé à tour de rôle et un des sans-papiers s’occupe de la garde des enfants. Communauté travailleuse, discrète et paisible, sans petite délinquance, cette sous-location est mutuellement profitable à tous. Par le biais d’annonces en chinois, différents services (taxis, coiffure, accompagnement dans les démarches administratives, annonces matrimoniales, locaux commerciaux, offres d’emplois, etc.), sont proposés à toute la communauté, mais seulement à la communauté. Cette solidarité, fondée sur des intérêts mutuels, manquent cruellement aux Africains victimes d’un lavage de cerveau colonial, fondé sur l’assimilation. En effet, il n’y a pas de communauté noire en France. L’esprit colonial dénonce un soit-disant «communautarisme». Dans les faits, les Européens, les Juifs et les Asiatiques sont particulièrement bien organisés entre eux avec des retours d’ascenseurs. Cette division et cette compartimentation de la communauté africaine en France est dramatique pour la diaspora, marginalisée sur le plan politique, économique et social. A mon sens, la communauté, telle que la vie les Chinois, n’est pas le rejet des autres, mais c’est un haut lieu d’entraide, de solidarité et de socialibilité, dans le respect mutuel. Tout en coopérant ensemble, les Chinois sont appréciés et respectés par les Français pour leur dynamisme et la vitalité de leur engagement dans l’économie française. En revanche, les Africains terrorisés et caporalisés par l’esprit colonial ont été marginalisés et relégués dans certaines zones, souvent contraints à verser dans la petite délinquance.

Les Chinois qui immigrent viennent souvent avec leur famille ou demandent le regroupement familial. La piété familiale, au sens de Confucius, est devenue aussi un élément de performance et d’efficacité. Chaque membre de la famille contribue à la réussite matérielle du groupe. En revanche, l’immigration africaine traditionnelle vivant dans les foyers, la famille, restée au pays, est un lourd fardeau à travers les mandats chaque mois qui sont consommés et non investis.

Les Chinois ont un goût du luxe prononcé. Même les immigrants des contrées pauvres aiment à afficher «leurs richesses» (sacs Louis VUITTON pour les femmes, ceinture Dior et montres Rolex pour les hommes). Il existe un concept important chez les Chinois, plein de dignité et de sens de l’honneur en toute circonstance, il faut «sauver la face». Plein de dignité et de sens de l’honneur, les Chinois estiment qu’il ne faudrait pas se ridiculiser, ne pas reculer devant les autres, c'est un point capital. C’est pour cela qu’il n’est pas aisé de saisir réellement ce que pense le Chinois ; il peut dire à son  interlocuteur ce qu’il veut entendre ou ce qui lui permettra de sauver la face. Par conséquent, il ne faut pas croire que le sourire est toujours signe de joie ou de bien être chez un Chinois. En effet, il arrive que lorsqu'ils sont embarrassés ou soucieux, ils donnent l'impression de satisfaction. Perdre la face est la pire des choses qui puisse arriver à un Chinois. Faire perdre la face à quelqu'un est considéré comme un comportement d'une gravité extrême. C'est une des raisons pour lesquelles les chinois n'expriment que très peu leurs sentiments directement et ouvertement. Comme les Africains respectueux des aînés, les Chinois font preuve de courtoisie, car ils sont très attachés aux usages. On devra respecter l'âge, la position sociale et la dignité de chacun, de même être très ponctuel.

Discrète, travailleuse, la société chinoise en France, apparemment fermée, ne s’intéresse ni à la politique, ni aux autres questions de société. Par cet isolement, les immigrants sont rançonnés par les associations chinoises, pour tout qui concerne leurs démarches administratives. Les Chinois n’ont aucun complexe à dire qu’ils n’aiment ni les Arabes, ni les Noirs. S’ils sont confrontés à des agressions physiques en raison des agressions constatées, il n’en reste pas moins que la Chine, contrairement à la France, n’a pas officiellement d’idéologie colonialiste ou esclavagiste base du racisme et peu d’Africains séjournent encore dans ce pays. Dans le passé, à la suite des guerres sur l’opium en 1855, une Chine partie de la Chine a été colonisée par la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et le Japon. L’Empereur qui considérait les étrangers comme étant le «diable» avait ordonné de les massacrer, sans succès. De nos jours, les Chinois sont présents massivement en Afrique, notamment au Sénégal. En raison de ces liens commerciaux, la Chine est devenue pourtant la deuxième destination pour les étudiants africains. A la conférence de Bandung en 1955, la Chine avait lancé le concept de pays «non—alignés» et relance actuellement sa solidarité avec le tiers-monde. On est donc surpris par ce racisme primaire à l’égard des Africains. Mon explication c’est qu’il serait fondé, essentiellement, sur la méconnaissance du continent noir. En effet, les Chinois, même s’il n’est pas facile de gagner leur confiance, sont curieux de tout ; si les Chinois sont pour nous un objet de curiosité, ils nous regardent avec délectation. Dès que la conversation est engagée, ils n’hésitent pas en quelques minutes de vous poser les questions les plus indiscrètes. Dès que le contact est établi, toutes les barrières tombent.

En définitive, on est admiratif et respectueux de ce peuple en raison de sa valeur travail, l’efficacité, l’énergie qu’ils déploient pour atteindre leurs objectifs afin d’améliorer, constamment leurs conditions de vie. Comme l’a recommandé Confucius, les Chinois savent se fixer objectif pour réussir leur vie. Même les grands barons de la drogue ou de la prostitution ont intégré cette logique de la réussite par l’accumulation de l’argent. Aussi, à Paris, les commerçants Wenzhou ont acheté la plupart des tabacs et les grands magasins ont recruté des personnes d’origine chinoise. En raison de ce respect qu’ils ont gagné par leur force de travail et leur sérieux, les Chinois obtiennent plus facilement la naturalisation ou la régularisation, et le racisme à leur encontre a reculé. C’est un exemple à méditer pour la communauté africaine en France.

Bonne fête, à nos amis Chinois, de «Zhonqiujie» ou fête de la lune, encore appelée fête de la réunion ou de la mi-automne. Cette fête traditionnelle est célébrée le 15ème jour du 8ème mois lunaire ; en 2017, elle tombe, le 4 octobre. La lune, cette nuit-là, est particulièrement brillante, plus ronde et plus belle que le reste de l'année. Les Chinois considèrent la pleine lune comme symbole de la réunion familiale, à cette occasion, les Chinois mangent un gâteau de lune.

Bibliographie sélective :

BONACOSSI (Comte Alexandre), La Chine et les Chinois, Paris, Imprimerie Giraudet et Jouaust, 1847, 388 pages, spéc pages 102-147 ;

CORDIER (Henri), La Chine, Paris, Payot, 1921, 162 pages ;

D’ESCAYERAC de LAUTURE (Comte de), La Chine et les Chinois, Paris, Adolphe Delahaye, 1877, 100 pages, spéc 19 et suivantes ;

DORE (Henri), Popularisation du Confucéisme, du Bouddhisme et du Taoisme en Chine, Shanghai, Imprimerie de Tou-Sé-Wé, 1918, tome XIII, 448 pages ;

DORE (Henri), Recherches sur les superstitions en Chine, Shanghai, Imprimerie de Tou-Sé-Wé, 1911, tome 1 «Les pratiques superstitieuses», 1911, pages 1-146 ; tome 2 «Les talismans» 1911, pages 147-216 pages ; tome 3 «La bonne aventure, la divination», 1912, pages 217-322 et tome 4 «diable, sorcellerie, encens» pages 323-488 ; 

MONTFORT (Aguste François Marie), Voyage en Chine, Paris, Victor Lecou, 1854, 366 pages, spéc pages   171-195 ;

KWOK (Man-Ho), The Chinese Horoscope Library, Prentice Hall, Canada, Scarborough, Ontario, 1994, 50 pages ;

SEMEDO (Alvaro), MARTINI (Martino), Histoire universelle de la Chine, Paris, 1667, Hiérosme Prost, spéc pages 136-141.

Paris, le 4 octobre 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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25 septembre 2017 1 25 /09 /septembre /2017 16:25

La province du Shandong, dont la capitale est la ville de Jinan, jadis appelée Tsinan, se situe dans la partie orientale de la  Chine et sur le cours inférieur du fleuve Jaune. La ville de Rennes, en France, est jumelée avec Jinan qui compte 3 500 000 habitants. Le poète LI Bai (701-762), alias LI Po, originaire de Jinan, surnommé le poète immortel, est considéré comme étant le plus grand poète de tous les temps. Il était l’incarnation de la poésie classique de la dynastie Tang. De nombreux dirigeants des dynasties s’y installèrent louant ses paysages naturels et ses reliques culturels. Jinan est en effet un condensé de paysage naturel avec des montagnes, des sources thermales, des rivières et des lacs et de vestiges historiques avec d’anciennes reliques, une mosquée et des pagodes.

Entourée de montagnes et parsemée de lacs,  ville historique avec une histoire, Jinan recèle de nombreux vestiges comme le site antique de Longshan et les sculptures colorées de la dynastie des Song (960-1279) dans le Temple Lingyan, une multitude de statues bouddhiques sculptées sur les falaises rocheuses sur la montagne 1000 Bouddhas.

Le Lac Daming et les Sources Baotu, en centre ville, sont des attractions à ne pas manquer.

I – Le lac Daming ou la «Grande splendeur»

Au nord de la ville, s’étend le parc du lac Daming, ou «La Grande splendeur», un grand lac naturel qui couvre une superficie de 46 hectares. Le lac accueille 9 îlots sur lesquels ont été construits de jolis pavillons. Le lac bordé d’une riche végétation et de nombreux pavillons offrent un panorama remarquable. Ce Lac est l’un des sites naturels et culturels majeurs de la ville de Jinan. Depuis 1500 ans déjà, le lac fut l’une des grandes inspirations des poètes et écrivains chinois. Dans le recueil de Shu Jing Zhu, intitulé «Commentaire sur l’eau classique», l’auteur y décrit la conception traditionnelle et géographique des cours d’eau et des canaux du lac. Ce recueil fut plagié par Li Daoyan à l’époque de la Dynastie des Wei (386 – 534), et repris plus tard par Marco Polo.

Au Lac Daming, avec ses neuf petites îles, ses pavillons, ses six jardins traditionnels et ses innombrables étangs couverts de fleurs de lotus, se côtoient avec harmonie et sont une invitation à la flânerie et au rêve. Les temples et pavillons du Lac Daming reposent sur une architecture surprenante.

Le temple Beiji  est l’un des plus grands temples taoïste de Jinan couvrant une superficie de 1078 m². Sur la rive nord du lac, il a été construit durant la dynastie Yuan (1271-1368) et fut restauré de nombreuses fois. On y découvre la statue dorée du dieu taoïste Zhenwu et 18 autres statues faites de boue en hommage aux dieux du vent, de la pluie, du tonnerre etc. L’édifice abrite également une tour de tambour et une grande cloche.

Le pavillon Lixiating, situé sur la plus grande île du lac, fait en bois avec des piliers rouges et des tuiles grises, était le lieu de rassemblement des hommes de lettres pendant la dynastie Qing, tels les célèbres poètes Tang et Du Fu. Ce pavillon fut détruit et restauré au cours du règne de l’empereur Kangxi qui y a laissé quelques inscriptions calligraphiées.      

La tour Huibolou, uu nord-est du lac, tour était un lieu de prédilection pour les visiteurs, mais aussi un lieu où l’on faisait de grands festins et où les poètes s’afféraient dans leur écriture. Cette tour a été détruite pendant les guerres avant la libération puis reconstruite en 1982.

La salle ancestrale Tiegongci, située sur le côté ouest de la rive nord du lac Daming.  Tiegongci, a été construite en 1792 sous le règne de l’empereur Qianlong de la dynastie Qing. C’est une cour qui couvre plus de 6 000 m² avec une allée ornée de tortues. On y trouve également trois salles ancestrales et un grenier.

Le jardin de Xiaocanglang, se trouvant à proximité de Tiegongci, a été érigé sous la dynastie des Qing. Celui-ci est célèbre pour son étang parsemé des fameux lotus et bordé de saules pleureurs.

II – Le parc des sources Baotu.

La source d'eau de Baotu, le symbole de Jinan, est située au sud-ouest de Jinan. Elle a une histoire de plus de 3500 ans ; elle est entourée de paysages artificiels, de jolis pavillons et de couloirs de promenade. Elle est dominée par un pavillon, abritant un monument aux morts et qui surplombe la ville.

La Source de Baotu est une source de karst artésienne, une source d’eau chaude, mentionnée dans les livres anciens «Le printemps et l'automne Annales», soit l'un des Cinq Classiques de la littérature chinoise, et a été déclarée «La première source sous le ciel» par l'empereur Qianlong sous la dynastie des Qing.

 Cette source d'eau est la plus connu des 72 sources de Jinan, elle est caractérisée par trois voies de sortie d'eaux et parfois sous pression elles peuvent donner des petits jets d'eaux pouvant atteindre les 26 mètres de hauteur et l'eau qui retombe, donne une très belle et spectaculaire vision. La Source de Baotu est alimentée par une eau calcaire, le volume de l'eau peut atteindre jusqu'à 1,6 m3 par seconde. En hiver, comme il provient des profondeurs de la terre, l'eau de la source garde toujours une température constante de 18 à  19 degrés, ce qui provoque de la vapeur d'eau et des brouillards, qui restent en suspension ou flotte à la surface de l'eau, ce qui donnent avec son environnement coloré, son paysage, ses pavillons et son eau limpide des vues pittoresque comme un paradis sur terre.

L'eau de la source, riche en goût et très doux est également très apprécier pour faire le thé.

Paris, le 25 septembre 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

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23 septembre 2017 6 23 /09 /septembre /2017 17:46

«Toute sa noble vie fut un long apostolat en faveur du peuple, seule puissance légitime qui puisse assurer l’immortalité à ses défenseurs» écrit Guillaume PAUTHIER dans la préface de la Grande étude. Organe et représentant de la raison et de la conscience humaines, Confucius continue, après 26 siècles, à recevoir des honneurs presque divins. «Réanimer le Vieux pour acquérir la connaissance du Nouveau» tel est l’objectif général poursuivi par Confucius. «Deviens ce que l'homme est» pourrait être la maxime de Confucius. Ce grand sage invite les hommes de pénétrer et approfondir les choses, de rectifier les mouvements de leur cœur, de se corriger, de se perfectionner eux-mêmes et de gouverner les hommes dans la rectitude, pour le Bien commun. L’esprit de l’homme a acquis assez de maturité ; chacun doit accomplir ses devoirs envers lui-même, envers les autres hommes et envers la société tout entière, avec abnégation, rigueur, amour, pour l’intérêt général, et en visant la perfection de soi-même. Cette exigence morale s’adresse aussi bien aux administrés qu’aux gouvernants. En effet, l’homme a une mission sacrée : celle d’affirmer et d’élever toujours plus haut sa propre humanité. La doctrine de Confucius est une véritable révolution culturelle qui se confond avec le destin de la civilisation chinoise. Figure de la conscience universelle, au même titre que Socrate, Bouddha ou le Christ, la pensée de Confucius est un saut qualitatif, une réflexion de l’homme sur l’homme afin de le rendre meilleur. En effet, Confucius a vécu dans une époque où régnaient les guerres et la confusion. Homme de génie de la civilisation la plus ancienne du monde, maître érudit et éveilleur de conscience, pour sauver le monde de son temps, qu’il jugeait en perdition, Confucius s’employa, sans relâche, à travers son enseignement et par une conduite qu’il voulait irréprochable, à former le cœur de ses disciples pour en faire des hommes de bien. Croyant au pouvoir de l’exemple, il rêva aussi de réformer la classe dirigeante en s’efforçant de lui inculquer l’esprit de moralité qui avait habité les Sages Rois du passé, à lui faire recouvrer la voie de la rectitude que ces bienfaiteurs de l’humanité s’étaient attachés de suivre, et à prendre comme modèle ces parangons de vertu. Confucius n’a jamais cessé de chercher et défendre un chemin vers le dépassement des difficultés grâce à la connaissance. «Si tu veux être sage, apprend à interroger raisonnablement, à écouter avec attention, à répondre sereinement et à te taire quand tu n’as rien à dire» dit-il. «La conscience est la lumière de l’intelligence pour distinguer le Bien du Mal» écrit-il. Confucius est celui qui s’obstine à vouloir sauver un monde en décomposition, tout en sachant que c’est peine perdue ; il a une démarche messianique, canonique. Après avoir étudié la doctrine des Anciens, pour sauver la Chine de l’affaissement des valeurs morales, Confucius a dégagé, dans sa Grande étude, les principes suivants : «Développer et rendre à sa clarté primitive le principe lumineux de la raison que nous avons reçu du Ciel ; renouveler les hommes et ne placer sa destination définitive que dans le souverain Bien ; connaître le but où on doit tendre, ou sa destination définitive ; mettre le bon ordre, bien gouverner, pacifier et porter ses connaissances à leur dernier degré de perfection». La mémoire des anciens rois est restée dans le souvenir des hommes parce qu’ils ont dirigé la Chine en pratiquant la vertu. Les Chinois ont adoré le créateur de l’univers appelé Xam-Ti et auquel le troisième empereur, Hoam-Ti, a bâti un temple. Fo-hi serait le 1er empereur qui aurait régné 2952 ans avant Jésus-Christ. Dans son ouvrage, Chun Qiu ou       Annales des «Printemps et Automnes», Confucius écrit que dans les Etats florissants, ceux du Printemps, sont ceux dirigés par des Princes vertueux et sages. En revanche,  lorsque les Princes sont méchants et ont peu d’esprit, ils tombent, comme à l’Automne, et se détruisent entièrement en feuilles mortes. C’est pour cela que les hommes conserveront, pour les princes sages, une grande vénération, plus le temps s’éloignera, moins ils seront oubliés. La tendance athéiste a dominé un instant, faisant croire que «le principe et la fin de toutes choses, étaient le néant». Confucius rétablit les valeurs morales. En effet, la pensée de Confucius tourne autour de l’éducation, et notamment de trois vertus fondamentales : la Bonté, qui génère paix et joie intérieures ; la Science, qui permet de dissiper les doutes et le Courage, qui fait fuir toute forme de peur. Dans sa pensée, un esprit tolérant, Confucius plaide pour la réflexion et la modération dans le comportement.

Confucius, un lettré, philosophe et théoricien de la politique, est le fondateur de la première école chinoise de la sagesse, dans la Chine féodale des premiers siècles, au temps des «Royaumes combattants». Confucius, dans sa doctrine, n’avait pour but que de dissiper les ténèbres de l’esprit, bannir les vices, rétablir cette intégrité qu’il assurait avoir été un présent du Ciel. Il faut écouter et obéir les instructions du Ciel, à le craindre, à le servir, à aimer son prochain comme soi-même, à se vaincre, à soumettre ses passions à la raison, à ne rien faire, à rien dire, à ne rien penser qui fût le contraire. Pragmatique, il prône une «voie à suivre» dans l'action, la transmission du savoir et le respect pour «l'Antiquité», assimilée à un ordre parfait. «Appliquez-vous à garder en toute chose, le juste milieu» dit-il. De ses réflexions sur les problèmes de son temps, ses élèves tirent un recueil destiné à l’enseignement de la vertu. Un siècle et demi plus tard, ses disciples, notamment Meng-Tzu ou encore appelé Mencius (372-289 avant J-C), ont propagé sa pensée. Au centre de la pensée de Mencius se trouve la bonté innée de la nature humaine, don du Ciel qui atteint la perfection avec le saint Confucéen. Il importe avant toute chose de développer son attirance vers le bien et la justice. Le Saint joue un rôle essentiel dans la conservation de la voie dite royale face aux hérésies et à la décadence morale. Un autre disciple de Confucius, Hsün-Tsu (310-238 avant J-C), ne croit pas à la bonté naturelle de l’homme ; il met l’accent sur le rôle de l’éducation en vue du perfectionnement de l’individu.  De nos jours, on reconnaît en Confucius une des grandes figures de la civilisation mondiale. Le confucianisme va dès lors profondément imprégner la manière d’être et de penser des Chinois, en particulier l’élite d’administrateurs lettrés recrutés par concours, les mandarins. «Quand vous plantez une graine une fois, vous obtenez une seule et unique récolte. Quand vous instruisez les gens, vous en obtenez cent» dit-il. Divers empereurs, tel Wang Mang, se conduisent aussi en fervents adeptes de l'antique sage. Confucius et sa doctrine n'appartiennent pas seulement à la Chine, mais au monde tout entier où il est reconnu comme une des grandes figures de la civilisation et de la culture universelle. Il a considérablement influencé les philosophes grecs, même si l’Occident a du mal à le reconnaître.

Confucius, dont le patronyme était QIU et le prénom Zhongni, naquit à Quyi, ville de la principauté de Lu, ville appelée aujourd'hui Qufu, dans la province du Shandong. Confucius est la latinisation, opérée par les Jésuites missionnaires en Chine, à partir du XVIème siècle, du nom chinois de Kong Fuzi ou maître Kong. Présumé lointain descendant d'une dynastie royale, le petit Kong naquit au sein d'une famille modeste. Son père, officier de rang subalterne, épousa à plus de soixante dix ans une jeune fille d'une quinzaine d'années. Son enfance est pauvre et misérable, car ayant perdu son père à l'âge de trois ans, sa mère l'éleva avec les maigres revenus qu'un lopin de terre, octroyé aux veuves de fonctionnaires sans fortune, lui rapportait. Il est certain que ce quasi dénuement influença et marqua profondément l'enfant, car il n'eut de cesse d'étudier et de travailler pour améliorer sa condition. Son ambition était grande. Sa vie apparaît plutôt comme l'histoire d'un échec, l'échec d'un homme qui, naît dans des conditions modestes, et qui veut s’élever dans la société, se perfectionner. Confucius nourrissait de grandes ambitions politiques mais ne parvint jamais à les réaliser. La plupart de ses disciples réussirent très vite à s'imposer, alors qu'il resta un théoricien et un enseignant. Il s'appliqua avec rigueur et constance aux études, se maria très jeune, puis vers l'âge de vingt deux ans. Il eut un fils nommé PEYN ; c’est le seul enfant qu’il eut mais sa race ne s’éteignit pas pourtant ; il lui resta un petit-fils, appelé Cusu qui s’attacha à sa philosophie. Alors qu'il n'était encore qu'un enfant, Confucius perdit son père, modeste fonctionnaire, laissant sa famille dans la misère. D'abord petit employé chargé de l'administration du bétail, puis des greniers, il accéda vers la quarantaine aux fonctions de préfet, et de responsable des travaux publics, puis de responsable de la sécurité et de la justice. Confucius fut un moralisateur prodiguant ses conseils aux souverains qui voulaient bien l'écouter. Par ce fait, il tentait de poser quelques principes dans le monde de chaos qui était la Chine d'alors. A l'instar des autres grands initiés que furent Pythagore, Moïse, Socrate et Jésus, il écrivait très peu et son enseignement nous a été délivré par ses disciples.

Toute sa vie, Confucius eut la passion d'apprendre et d'enseigner. Il fut un grand érudit aux multiples talents et, de son vivant même, sa réputation s'étendait fort loin. Avant lui, sous la dynastie des Zhou, les études s'effectuaient dans l'administration sous la conduite de fonctionnaires de celle-ci. L'enseignement général était le monopole exclusif des nobles, mais il était dénié au peuple. Au surplus, la notion même d'enseignant professionnel à plein temps était inconnue. L'enseignement visait à dispenser aux nobles une formation à la fois civile et militaire par l'étude des «six arts»: rites, musique, tir à l'arc, conduite des chars, calligraphie et mathématiques. Confucius vécut à la fin de la période «des Printemps et des Automnes» au moment où la société chinoise, passant de l'esclavagisme au féodalisme, connaissait des troubles et subissait de profonds changements. Les «études au sein et par l'administration» perdaient progressivement leur fondement politique et économique tandis que la culture se popularisait. Conscient de cette tendance, Confucius brisa le monopole exercé sur l'éducation par la classe noble en ouvrant une école privée, accueillant aussi bien les pauvres que les riches. «Mon enseignement est destiné à tous, sans distinction» disait-il. Confucius parcourut avec ses disciples les pays de Wei, Cao, Song, Zheng, Chen, Cai, etc., exposant ses points de vue politiques et enseignant sa doctrine morale, mais sans succès. Confucius revint finir sa vie dans la principauté de Lu, où il se consacra à l'écriture et à l'enseignement. Vers la soixantaine, Confucius abandonnera ses fonctions administratives, pour se consacrer, chez lui, exclusivement à l’enseignement. Il a compris que la carrière politique était liée à des compromissions avec des souverains ayant perdu le sens du mandat céleste. Il commença à s'attacher des disciples quand il eut atteint la trentaine. De son vivant et par après, son enseignement eut une influence considérable dans les domaines de l'éducation, de la politique, de l'économie, de la culture, aussi bien que dans celui de l'éthique et de la morale. Il s'y consacra près d'un demi-siècle jusqu'à ce que la maladie l'emporte à l'âge de 72 ans. Ses disciples observèrent un deuil de trois ans. Né et mort à Qufu, son temple, sa maison et le cimetière où il est enterré sont devenus monuments historiques classés au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO depuis 1994. Douze dynasties d’empereurs chinois ont agrandi et conservé ces sites. En 213, avant Jésus-Christ, Cheu Houang de la dynastie des Ts’în persécuta les disciples de Confucius, mais de nombreuses tablettes ont été cachées par la famille de Confucius, et donc de ce fait, ont été sauvées de la destruction par le feu.

La pensée de Confucius n'a pas seulement exercé une profonde influence sur le développement de la société chinoise, et en particulier de l'éducation et de la morale, elle a aussi eu un impact hors de Chine. En Occident, la philosophie grecque ainsi la pensée des Lumières, ont adopté une conception positive et laudative de la société et de la politique chinoise, notamment de la philosophie chinoise classique. Confucius influencera considérablement les stoïciens Epictète et Marc-Aurèle, ainsi que la métaphysique d’Aristote. En effet,  à la fin du XVIème siècle, les missionnaires jésuites, venus évangéliser la Chine, répandirent les idées de Confucius en Occident. C'est principalement sur les philosophes des Lumières que cette influence fut considérable en Europe. Celle-ci en était alors au stade de la révolution bourgeoise et, pour combattre le despotisme et le principe du droit divin, ces penseurs cherchèrent des arguments dans la doctrine de Confucius. Sa philosophie athée, sa vision moraliste de la politique, sa conception du caractère indissociable de la politique et de l'éthique et sa théorie de l'économie qui mettait l'accent sur la production agricole remplirent d'admiration des penseurs tels que d'Holbach, Voltaire, ou Quesnay, qui encensèrent Confucius, l'utilisant à leur façon pour dénoncer les abus de leur temps et attaquer le despotisme et la doctrine du droit divin, en lui prêtant leurs propres idéaux.

Par les récits qu’en ont faits les Jésuites, envoyés en 1685 en Chine par Louis XIV, la pensée de Confucius traduite ainsi en langue française, est devenue, pour les philosophes des Lumières, une importante source d’inspiration, l’asile de la vertu, de la sagesse et de la félicité «On peut dire que la morale de ce philosophe est infiniment sublime, et qu’elle en même temps sensible et puisée dans les plus pures sources de la raison naturelle. Assurément, jamais la raison destituée des lumières de la révélation divine n’a paru si développée, avec tant de force. Comme il n’y a aucun devoir dont Confucius ne parle, il n’y en a aucun qu’il outre. Il pousse bien sa morale, il ne la pousse pas plus loin qu’il ne faut, son jugement lui faisant connaître toujours jusqu’où il faut aller et il faut s’arrêter» écrit Simon FOUCHER dans l’introduction de la morale de Confucius. «Quiconque a écrit sur nos devoirs a bien écrit dans tous les pays du monde, parce qu’il n’a écrit qu’avec raison. Ils ont tous dit la même chose : Socrate, Epicure, Confucius et Cicéron, Marc-Antonin et Amurah second ont eu la même morale» écrit Voltaire dans son dictionnaire philosophique. Opposé fermement au catholicisme, avocat du déisme, Voltaire propose de remplacer la religion par la morale, en faisant à la raison, pour bâtir une société équitable. Pour édifier une philosophie des lumières, Voltaire reprend la vulgate sinophile et la morale de Confucius suivant laquelle «ne faites pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fissent». Il loua la Chine antique de Confucius qui adorait la vertu. «Sans éblouir le monde, éclairant les esprits, il (Confucius) qu’en sage, et jamais en prophète. Cependant, on le crut, et même en son pays» écrit Voltaire qui valorise la doctrine émancipatrice de Confucius fondée sur les vertus d’unité, de modération, de tolérance, de critique de soi, d’amitié, d’humilité, d’humanité et d’hospitalité. Par conséquent, l’humanité est identique à elle-même, en dépit de ses multiples aspects. La lutte contre le despotisme des gouvernements d’Asie est, pour Voltaire, une source d’inspiration pour les Occidentaux qui combattaient l’absolutisme royal. Dans l’esprit des Lumières, il fallait donc réformer la monarchie française. «Confucius ne recommande que la vertu ; il ne prêche aucun mystère (…) pour apprendre à gouverner, il faut passer tous ses jours à se corriger» écrit Voltaire dans l’introduction de l’essai sur les mœurs. Le Prince doit réprimer ses passions et « rectifier la raison qu’il a reçue du Ciel, comme on essuie un miroir terni ; qu’il doit aussi se renouveler soi-même, pour renouveler le peuple par son exemple. En Chine, l’Empereur, premier pontife souverain du Ciel et de la Terre, était «le premier philosophe de l’empire : ses édits sont presque toujours des instructions et des leçons de morale» dit Voltaire dans son Essai sur les moeurs. «Que devrons faire nos souverains d’Europe en apprenant de tels exemples ? Admirer et rougir, mais surtout imiter» écrit Voltaire dans son dictionnaire philosophique. Pour Voltaire, Confucius a tous les honneurs, non pas les honneurs divins, mais ceux que mérite un homme qui a donné de la divinité les idées les plus saines que puisse former l’esprit humain. Voltaire qui se défend de faire l’apologie de l’athéisme dans la doctrine de Confucius reprend la formule de P. COMTE «Les Chinois ont connu le vrai Dieu, quand les autres étaient idolâtres, et qu’ils lui ont sacrifié dans le plus ancien temple de l’univers».

La pensée de Confucius nous est utile au XIXème siècle à plus d’un titre, elle nous aide à nous enrichir de l’art du bien-vivre ensemble, à nous rappeler de toujours chercher à nous améliorer, à nous redresser lorsque nous traversons des situations difficiles, à nous réveiller lorsque la facilité nous envahit et à développer en nous la vertu de bienveillance, de prudence éclairée ou d’humanité pour un monde harmonieux et fraternel. Au cœur de la pensée antique chinoise, il y a le «Tao», qui désigne une voie, une route un chemin. L’harmonie et l’ordre universel dépendent des manifestations de ce Tao. Cependant, contrairement aux religions monothéistes, c’est une volonté divine qui ne fait pas référence à un Dieu créateur. Différent en cela aux autres religions, le bouddhisme n’est pas un acte d’allégeance à Dieu, mais une doctrine de sagesse individuelle, une croyance en l’homme et en sa capacité de devenir meilleur. Confucius rejeta la religion et la piété et arrêta le torrent de superstition et d’idolâtrie. L’âme humaine ne devrait être ornée que sobriété, frugalité, modération et justice. Sa doctrine est un formidable pari sur l’homme. En effet, pour Confucius, il y a une providence qui provoque une harmonie naturelle, de façon à ce que chaque chose occupe la place qui lui échoit afin de remplir sa fonction propre. Ainsi, si les gouvernants s’acquittaient de leurs devoirs avec équité et justice, l’Etat connaîtrait une prospérité. Si le peuple se montrait disposait à rechercher la voie, la société serait pleinement fondée sur la réussite et le bonheur.

Le Taoïsme préconise la passivité et le retour à la nature. Il faut laisser les choses se dérouler et s’abandonner au mouvement naturel. En instituteur du genre humain, et rejetant les spéculations intellectuelles, Confucius qui reprend le Tao des Anciens chinois, dans ses principaux ouvrages (La Grande étude, L’invariabilité dans le Milieu, ses entretiens philosophiques) y a apporté sa touche personnelle en privilégiant le pragmatisme. Pour lui, l’ordre social ne règne que si les hommes s’acquittent de leurs devoirs, du gouvernant jusqu’au modeste citoyen. La pensée de Confucius codifie les rapports sociaux en intimant aussi bien aux gouvernants qu’aux citoyens une bonne conduite à tenir. Confucius recommande les vertus de la bienveillance, de la générosité, de la bonne foi et de la loyauté. Ce grand sage part du principe que quelle que soit sa place dans la société, la nature humaine n’est ni, par principe, bonne ou mauvaise, mais que tout individu doit apprendre à devenir meilleur par une connaissance et un effort constant sur soi-même. «Lorsque le Milieu et l’Harmonie sont au point de perfection, le ciel et la terre sont dans un état de tranquillité parfaite et tous les êtres reçoivent leur complet développement» dit-il dans le «Tchoung-Young» ou L’invariabilité dans le Milieu. «Sur terre, tous les rapports humains sont du type, frères aînés, frères cadets» dit Confucius. Cela veut dire que tous les humains forment une famille, comme à l’intérieur de toutes les familles, les relations sont hiérarchisées, les aînés primant sur les cadets.

Finalement, Confucius assigne à tous, gouvernants et gouvernés, la persévérance de la conduite dans une ligne droite, éloignée des extrêmes, la  voie de la vérité.

I – Confucius et la codification du rapport avec les  gouvernants

La Chine antique était composée de plusieurs Etats féodaux qui se combattaient incessamment. Les troubles compromettaient l’autorité des gouvernants. Par ailleurs la population souffrait en raison de cette instabilité incessante. Différentes écoles de pensée apparurent afin de préconiser les voies et moyens de remédier à ce désordre en vue d’établir un ordre social et un code moral. C’est dans ce contexte que les enseignements de Confucius auront une influence déterminante. Il faut faire «jouir le monde de la paix  et de l’harmonie, en bien gouvernant l’empire» dit Confucius.

Confucius est légitimiste et sa pensée se caractérise par un goût prononcé de l’ordre ou plus exactement de l’ordonnancement érigé au rang de Bien suprême. Cette rationalité chinoise est imprégnée d’un esprit rituel afin de parvenir à une harmonie productrice du Bien. En effet, Confucius était confronté à un délitement de l’ordre politique et sa conception particulière de l’art de gouverner était une réponse pour apaiser ces tensions.

A – La bonne gouvernance en vertu d’un mandat céleste

Confucius considère l’art de  gouverner les hommes comme la plus haute et la plus importante mission confiée à un mortel, comme un «véritable mandat céleste». L’élite n’a pas de privilèges, mais d’importantes responsabilités ; les gouvernants doivent avoir une conscience critique. Le souverain doit pratiquer le Bien et éviter le Mal. Le Prince  conservera ainsi l’affection du peuple, s’il gouverne avec un principe rationnel et moral. En effet, l’homme noble n’est plus déterminé exclusivement par la naissance, mais sa valeur dépend surtout de ses qualités d’être humain accompli et bienveillant. «Le mandat du Ciel qui donne la souveraineté à un homme ne la lui confère pas pour toujours. Ce qui signifie qu’en pratiquant le Bien ou la Justice, on l’obtient ; et qu’en pratiquant le Mal ou l’Injustice, on le perd» dit-il dans La Grande étude. Confucius confère aux gouvernants, non pas des privilèges, mais d’importants devoirs et obligations «Gouverner son pays avec la vertu et la capacité nécessaires, c’est ressembler à une étoile polaire qui demeure immobile à sa place, tandis que les autres étoiles circulent autour d’elles et la prennent pour guide» dit-il dans ses Entretiens philosophiques. L’étude du cœur humain et de l’histoire avaient appris à Confucius que le pouvoir pervertissait les gouvernants quand ils n’observaient pas une éthique ; cela pourrait conduire à l’abus de pouvoir et à l’oppression. «Le Prince dont la conduite est toujours pleine d’équité et de sagesse, verra les hommes des quatre parties du monde imiter sa droiture» dit-il dans Le Ta Hio ou La Grande étude. Aussi, Confucius est persuadé que le respect par l’Etat des règles morales de bonne conduite freinerait la mal-gouvernance, la passion ou la tyrannie. «Lorsque la Voie prévaut dans le monde, le peuple n’a pas de raisons de se plaindre» dit Men Zi, un de des disciples. Confucius considère la Voie comme une loi céleste devant être respectée par tous ceux qui vivent sous le Ciel, y compris les gouvernants. «Si je possédais le mandat de la royauté, il ne me faudrait pas plus d’une génération pour faire régner partout la vertu de l’Humanité» écrit Confucius.

B – La gouvernance avec justice et équité.

«Le gouvernement est ce qui est juste et droit» dit-il. Dans la pensée de Confucius, il y a plusieurs allusions à l’importance de la congruence entre la manière de penser, de sentir et d’agir. «Lorsque le Prince aime l’humanité et pratique la vertu, il est impossible que le peuple n’aime pas la justice ; et lorsque le peuple aime la justice, il est impossible que les affaires du Prince n’aient pas une heureuse fin» écrit-il dans la Grande étude. Confucius donne une importance essentielle aux actes, car ce sont eux qui révèlent la véritable validité des mots. Il rejette les postures artificielles et exalte la simplicité. Voici ce qu’il pense : «L’homme supérieur c’est celui qui d’abord met ses paroles en pratique, et ensuite parle conformément à ses actions» ou encore «Le type le plus élevé d’homme est celui qui agit avant de parler et qui fait ce qu’il promet».

Le «Tao» fait appelle à la piété familiale et à la bienveillance. «Pour bien gouverner un royaume, il est nécessaire de s’attacher auparavant à mettre le bon ordre dans sa famille. Il est impossible qu’un homme qui ne peut pas instruire sa propre famille, puisse instruire les hommes» écrit-il dans la Grande étude. La famille est conçue comme étant une extension de l’individu et l’Etat comme une extension de la famille, et le Prince étant à ses sujets ce qu’un père est à ses fils. «Le seul Prince qui inspire la joie, est celui qui est le père et la mère de la Nation» écrit Confucius. En effet, le Prince est comme «une mère qui embrasse tendrement son nouveau-né. Elle s’efforce, de toute son âme, à prévenir ses désirs naissants ; si elle ne les devine pas entièrement, elle se méprend beaucoup sur l’objet de ses vœux» écrit Confucius dans la Grande étude. Il faut donc gouverner avec une droiture du cœur, humanité et charité pour obtenir l’obéissance et la soumission du peuple. «Traitez le peuple avec égard et vous serez vénéré» dit-il. Le Prince avare et cupide causera du désordre dans une nation. Le bon gouvernant est celui traite ses sujets avec confiance, respect et bienveillance. Il faut que le Prince soit proche du peuple comme de sa vraie famille. «Pour ordonner son pays, on commence par régler sa propre maison. Pour régler sa propre maison, on commence par se perfectionner soi-même. Pour se perfectionner soi-même on commence par rendre son cœur droit. Pour rendre doit son cœur, on commence par rendre authentique son intention» écrit Confucius dans la Grande étude. On peut recenser d’autres maximes : «Sous un bon gouvernement la pauvreté est une honte ; sous un mauvais gouvernement, la richesse est aussi une honte» ; «Qui ne se préoccupe pas de l’avenir lointain, se condamne aux soucis immédiats».

Pour Confucius, les gouvernants doivent entretenir la paix et la bonne harmonie dans le monde. «Faire jouir le monde de la paix et de l’harmonie consiste à bien gouverner son peuple» écrit Confucius dans la Grande étude. «Ce que l’on a résolu ou promis de tenir, il faut le tenir fermement, et ce qu’on a promis d’effectuer, il faut l’effectuer. Ce sont là les moyens d’entretenir la paix et la tranquillité dans l’Empire» écrit Confucius. «Quand on peut accomplir sa promesse sans manquer à la justice, il faut tenir sa parole» dit-il. «L’homme supérieur est celui d’abord met ses paroles en pratique, et ensuite parle conformément à ses actions» dit-il. 

II - Confucius et le perfectionnement de soi-même

«A quinze ans, je résolus d’apprendre» dit-il. Confucius s’intéresse à la façon dont on devient un être humain à part entière. Pour lui, au commencement, il y a l’apprendre. Il l’intime conviction que la nature humaine est perfectible : l’homme est un être humain capable de s’améliorer, de se perfectionner à l’infini. La doctrine de Confucius impose à l’homme d’être perfectible, l’obligation de se perfectionner ; la perfection étant la vertu de l’humanité. «Mon enseignement est là pour tous, sans distinctions» dit-il en rejetant ces barrières aristocratiques ou claniques concernant l’accès au savoir. «Apprendre quelque chose pour pouvoir le vivre à tout moment, n’est-ce pas la source de grand plaisir ?». Par conséquent, l’optimisme de Confucius est un pari sur l’homme capable de se dépasser et de briser tous les liens fondés sur le déterminisme.

Cependant, Confucius rejetait toute forme de savoir livresque. L’éducation a une vertu pratique pour former des hommes de Bien. «Celui qui ne sait pas distinguer le Bien du Mal, le Vrai du Faux, qui ne sait pas reconnaître dans l’homme le mandat du Ciel, n’est pas arrivé à la perfection» écrit-il dans l’Invariabilité dans le Milieu. L’étude du Bien, du Vrai et de la Vertu, est le moyen d’aboutir au perfectionnement. «L’homme bien connaît le Juste, l’homme de peu ne connaît que le profit. L’homme de bien est impartial et universel ; l’homme de peu, ignorant universel, s’enferme dans le sectaire» dit-il.

A – L’éducation pour un homme de Bien

1 – Apprendre à être humain

«Seulement, lorsque ce sont les passions aveugles, les penchants vicieux qui dominent l’homme, que ses désirs immodérés l’offusquent, alors c’est le moment où ce principe lumineux de la raison l’obscurcit» écrit Confucius. C’est le moment où l’homme devrait faire appel à la raison, pour y voir clair. En effet, d’une grandeur d’âme et d’une personnalité lumineuse, Confucius estime que pour chacun, il y a une obligation morale de pratiquer la vertu, la rectitude, en de devenir «un homme de qualité». Pour lui, «apprendre, c’est apprendre à être humain». Le but de l’éducation est de devenir un homme de bien, un homme de qualité. «Apprendre, c’est apprendre à faire de soi un être humain». Il ne faut «penser rien de méchant ou sale». L’homme ne devient humain que dans le champ relationnel, dans sa relation à autrui, c’est aimer les autres. Comme le dira le Christ, il recommande «aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux vous haïssent» dit-il.  «Ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse, ne l’inflige pas aux autres» dit-il. L’homme vertueux doit persévérer dans le Milieu, la voie droite, la sagesse, la piété familiale et la défense fraternelle. «La doctrine de notre maître consiste uniquement à posséder la droiture du cœur et aimer son prochain comme soi-même» dit la doctrine de la raison, «Lyn-Yu». L’éducation et la connaissance font partie de la philosophie de Confucius. Cet érudit pensait que la nature humaine était bonne, mais qu’elle devait être cultivée et formée pour qu’elle arrive à sa meilleure expression. Savoir est une voie sûre pour atteindre la vertu et la vertu amène avec elle-même la paix intérieure et le bonheur.

Dans la relation à autrui, Confucius demande de faire preuve d’exigence d’équilibre, d’équité, de mesure, de solidarité générationnelle. Il insiste en particulier sur la piété familiale. «Mettre le bon ordre dans sa famille consiste à se corriger soi-même des passions vicieuses. (…) C’est pourquoi aimer, et reconnaître les défauts de ceux qu’on aime ; haïr et reconnaître les bonnes qualités de ceux que l’on hait, est une chose rare sous le Ciel» écrit Confucius dans la Grande étude. Tout homme a des devoirs. Ces devoirs sont ceux des pères et des mères envers leurs enfants ; ceux des enfants envers leurs  pères et leurs mères ; les devoirs du mari et de la femme ; ceux des amis ; ceux qui regardent l’hospitalité, ceux dont il faut s’acquitter, soit à la porte, ou dans la maison, ou dans la maison, ou dans les festins. Il faut vénérer ses morts. Le fils répond à la bonté et à l’amour de ses parents par la bienveillance et la confiance. Cette piété familiale est par la suite étendue à la fratrie, à toute la communauté et à l’humanité entière.

Dans la philosophie de Confucius, il y a beaucoup de réflexions orientées vers des formules adaptées pour améliorer les relations entre les personnes. Le respect doit être à la base de toute société et la générosité est un bien maximal, qui amène bonheur à quiconque la pratique. Cela encourage l’idée de juger les autres de manière vertueuse et maintient la concorde. Voyons quelques conseils sages à ce propos : «Exigez beaucoup de vous-même et attendez peu des autres. Vous vous économiserez ainsi des contrariétés» ou encore «Exige beaucoup de toi-même et attend peu des autres». Ainsi, beaucoup d’ennuis te seront épargnés. «Rendez le Bien pour le Bien et la justice pour le Mal» ; «Agis avec gentillesse, mais n’attend pas de la reconnaissance».

L’âme humaine doit être armée de la droiture et de la probité. Il faudrait pour cela maintenir ses désirs et ses passions dans des limites raisonnables afin de ne pas connaître des déconvenues. «Depuis l’homme le plus élevé en dignité, jusqu’au plus humble et obscur ; devoir égal pour tous : corriger et améliorer sa personne, ou le perfectionner de soi-même, est la base de tout progrès et de tout développement moral» écrit Confucius dans la Grande étude. Le grand but de la philosophie de Confucius unique était l’amélioration constante de soi-même et des hommes ; de soi-même, ensuite des autres. «Renouvelle-toi complètement chaque jour ; fais-le de nouveau, encore de nouveau, et toujours de nouveau» dit le maître. Se renouveler soi-même, renouveler le peuple, c’est vouloir parvenir à la perfection souveraine. «L’oiseau jaune, au chant plaintif, fixe sa demeure dans le creux touffu des montagnes» dit-il dans le Livre des Vers.  «En fixant là sa demeure, il prouve qu’il connaît le lieu de sa destination ; et l’homme, la plus intelligente des créatures, ne pourrait en savoir autant que l’oiseau» écrit Confucius. L’homme doit connaître le point de perfection où il doit tendre et s’arrêter. Le but auquel il doit tendre est la recherche du souverain bien, la pratique de l’humanité, la bienveillance.

2 – Se fixer un but auquel on doit tendre

Chaque individu doit connaître le but auquel il doit tendre. Auparavant, il faudrait rendre ses intentions sincères, pures, et tendre vers la perfection morale. La vie d’un homme est brève. Elle passe, en un instant. En cela est elle est semblable au courant d’un fleuve. Dans ce bref espace de leur existence, les hommes doivent apprendre, s’exercer, peiner, se perfectionner, sans un seul instant de relâche. «De même que le cours d’un fleuve aspire à l’immensité de la mer, de même que le cours de la vie humaine, celui de l’humanité entière tendent vers l’immensité marine, aspirent à la réalisation d’une grande société» dit ce grand sage. Confucius pense, qu’à l’âge mur, l’homme doit se fixer un objectif majeur et donner une direction, un sens à sa vie, il doit «réaliser la volonté du Ciel». L’individu, quelle que soit la difficulté de la tâche, doit persévérer dans sa mission, s’atteler entièrement à sa mission. Finalement «connaitre la volonté du Ciel» signifie reconnaître la mission dont nous avons été investis ; découvrir ce que nous devons faire durant notre vue d’être humain. L’homme n’est homme que s’il tient à ses convictions, et s’il lutte sans considération des succès ou des échecs, pourvu qu’il fasse ce qu’il croît être juste et dans ses possibilités.

«Les richesses ornent et embellissent une maison, la vertu orne et embellit la personne ; dans cet état de félicité pure, l’âme s’agrandit, et la substance matérielle qui lui est soumise profite de même. C’est pourquoi le sage doit rendre ses intentions pures et sincères» écrit Confucius dans la Grande étude. La réalité de la vertu est à l’intérieur et la forme est à l’extérieur. Il faut donner une droiture à son âme. On doit aimer son prochain comme soi-même ; ne pas lui ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fît. L’amélioration ou le perfectionnement de soi-même est d’une nécessité absolue pour arriver à l’amélioration et au perfectionnement des autres. «L’homme supérieur ne demande rien qu’à lui-même ; l’homme vulgaire et sans mérite demande tout aux autres» dit-il.

Confucius invite chaque individu à travailler sur lui-même et faire preuve de mansuétude dans son entourage. Tout commence par soi dans le sens d’une exigence sans limite envers soi-même. Ainsi, il recommande ceci : «Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie». Ou encore «Trois sortes d’amis vous sont utiles, trois sortes d’amis vous sont néfastes. Les utiles : un ami droit, un ami fidèle, un ami cultivé. Les néfastes : un ami faux, un ami mou, un ami bavard». Il ajoute : «Je ne cherche pas à comprendre les réponses, je cherche à comprendre les questions». «Nulle plus grande gloire n’est point de tomber, mais de savoir nous relever à chaque fois que nous tombons» écrit-il. «Examine ce que tu promets est juste et possible, car la promesse est une dette» dit-il. «Que l’on s’efforce d’être pleinement humain, il n’y aura pas de place pour le Mal». «La vraie faute est celle que l’on ne corrige pas» dit-il.

B – La doctrine de Confucius et la postérité, un exemple pour l’Afrique

Loin d’être une figure poussiéreuse de l’Antiquité chinoise, Confucius, par son puissant et lumineux héritage, nous aide à comprendre le monde du XXIème siècle.

1 – L’influence de la doctrine de Confucius dans la Chine contemporaine

La doctrine de Confucius a laissé sur la culture chinoise une trace indélébile. «Toute grande puissance qui apparaît sur la terre y laisse des traces plus ou plus moins durables de son passage. Des pyramides, des arcs de triomphe, des colonnes, des temples, des cathédrales, en portent la marque à la postérité ; mais les monuments les plus durables, ceux qui exercent la plus puissante influence sur les destinées des nations ce sont les grandes œuvres de l’intelligence humaine» écrit Guillaume PAUTHIER dans la préface du Ta Hio ou la Grande étude.

Au XIXème siècle, l’influence de Confucius s’est estompée ; la Chine n’est plus une puissance, elle n’est qu’un territoire que les Européens partagent à leur gré. Depuis la première guerre de l’opium (1839-1842), et sa défaite militaire face aux puissances occidentales une crise sous-jacente a agité l’opinion publique chinoise quant à son retard sur l’Occident sur des aspects militaires mais également financiers et même philosophiques. Le traité de Versailles enfonce définitivement le clou, la Chine est reléguée au rang de puissance mineure. Le 4 mai 1919 est annoncé le traité de Versailles ; 3000 étudiants manifestent alors dans les rues de Pékin et répandent la nouvelle dans toute la Chine.

Lorsque les Chinois, au début du XXe siècle voulurent mettre à bas l’héritage traditionnel de leur nation, ils s’en prirent spontanément à Confucius, confirmant par là son caractère indissociable de la civilisation chinoise. Il y eut certes en Chine de nombreux courants de pensée qui marquèrent durablement sa culture, mais seul le confucianisme en fut pour ainsi dire le cadre qui fit de l’empire du Milieu un monde si spécifique. Si l’étude de la pensée confucéenne est d’une importance capitale à celui qui veut comprendre ce monde chinois, elle offre également une méditation fondamentale sur l’homme.

Depuis la fin des années 1980, avec la recherche de la grandeur de la Chine, des professeurs-chercheurs d’universités ont réussi à réhabiliter l’héritage de Confucius. Les cours sur le confucianisme font classes pleines quand les cours sur le marxisme peinent à remplir les amphithéâtres. Ce mouvement de fond a percé en 2004 quand les Instituts Confucius ont été créés. De plus, Hu JINTAO en souhaitant en février 2005 dans un discours aux membres du parti communiste une société harmonieuse, fait explicitement référence aux valeurs confucéennes. En 2006, il prononcera un discours incitant les membres de l’administration à suivre les principes confucéens de probité morale. Les valeurs confucéennes seront aussi mises en valeur par Xi JINPING pour lutter contre la corruption.

La valorisation de la doctrine de Confucius coïncide avec le retour de la puissance chinoise. En effet le peuple a déconsidéré Confucius, les Mandarins et l’Empire car ils n’avaient pas été capables au cours du XIXe siècle de défendre les intérêts chinois. L’occidentalisation du pays avait été vue comme seule réponse à la supériorité européenne, décision définitivement entérinée après l’échec du Grand Bond en Avant et les réformes de 1978 qui avaient inscrites la Chine dans une logique plus libérale. Mais aujourd’hui la Chine est redevenue la première puissance économique du monde même si son PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat est inférieur à celui de la Bulgarie, pays le plus pauvre de l’Union Européenne. Et cette puissance retrouvée qui coïncide avec le manque de valeur propre à la mondialisation et au libéralisme qui ont frappé la Chine ces 30 dernières années l’incite à puiser dans sa longue histoire pour créer sa légende nationaliste et retrouver un système de valeur qui lui est propre en faisant appel à la doctrine de Confucius.

DENG Xiaoping (1904-1997), contrairement à Mao Tsé-Toung, isolationniste, s’est inspiré, en 1962, du pragmatisme de Confucius : «Peu importe qu'un chat soit noir ou blanc, s'il attrape la souris, c'est un bon chat». Cela veut dire, à l’époque, au vu de la pauvreté de la Chine profonde, il faut prendre des mesures économiques efficaces, même si elles rompent avec l'idéologie marxiste. À condition toutefois que l’hégémonie du Parti communiste soit maintenue. Dans les années 70, le débat était vif entre partisans et adversaires des systèmes communistes soviétique et russe : quel système communiste allait gagner ? Le système communiste soviétique rigide s’est effondré. La Chine, se fondant sur le pragmatisme de  Confucius, a maintenu un régime communiste de façade, mais a instauré une économie de marché dynamique, avec de fortes inégalités entre la ville et la campagne.

2 – La doctrine de Confucius : un modèle pour l’Afrique ?

La Chine sous l’impulsion de la doctrine de Confucius, en dépit de la masse importante de sa population, est sortie du sous-développement en moins de 30 ans, pour devenir un géant mondial, respecté de tous. En effet, jadis la Chine suscitait le mépris ou la peur à travers le concept de «péril jaune». Alain PEYREFFITTE (1925-1999), de l’Académie française, Ministre de l’Information sous de Gaulle, et Garde des Sceaux sous Giscard, est un des rares hommes de l’Occident à avoir prédit dans un ouvrage paru en 1973 «Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera». Alain PEYREFITTE part de l’idée que la Chine est une civilisation millénaire avec l’héritage de Confucius : «La Chine d'aujourd'hui ne prend son sens que si on la met en perspective avec la Chine d'hier» dit-il. Ce réveil de la Chine intéresse l’Afrique à plus d’un titre.  

Tout d’abord, la démographie n’a été conçue comme un handicap en Chine, mais comme un formidable atout. En effet, la Chine, avec un régime politique fort, a transformé la masse de sa population en une armée d’esclaves qui produisent à bas coûts. Le résultat : la Chine est largement gagnante dans le cadre de la mondialisation. Ainsi, quand M. MACRON, président français, évoque avec un grand mépris, le cas de ces femmes africaines qui ont entre 7 ou 8 gosses, doit-on suivre aveuglément les recommandations des occidentaux à limiter la population africaine ?

Ensuite, l’optimisation des ressources humaines, s’est doublée d’un fétichisme sur la valeur travail. En effet, les Chinois sont de grands travailleurs qui ne connaissent ni le samedi, ni le dimanche. La Chine ne s’arrête de travailler que pendant le Nouvel An, soit 15 jours. En Afrique et au Sénégal en particulier, nous avons les fêtes religieuses musulmanes ainsi que les fêtes catholiques, sans compter le Magal de Touba et différentes retraites religieuses ou des grèves incessantes qui ont cassé le système éducatif. En revanche, en Chine tout est mis en œuvre pour réussir dans son projet professionnel. Cette discipline, ce goût prononcé de l’effort, sont un héritage de la doctrine de Confucius : chaque individu doit avoir dans sa vie un objectif raisonnable et se donner les moyens de l’atteindre. Cette valeur travail est aussi une forte exigence sur soi-même en vue d’atteindre la perfection. La conséquence de cela c’est que les Chinois ont conquis l’Afrique et tous les cafés parisiens sont tombés sous leur escarcelle. A Paris, les grands magasins ont engagé des personnes parlant le mandarin, pour bien recevoir les touristes chinois qui sont supplanté les Japonais.

Enfin, contrairement à l’idiotie des Etats africains qui créent des zones franches industrielles dont on voit peu l’intérêt pour les nationaux, la Chine a toujours exigé le recrutement de ses nationaux dans les cadres dirigeants des entreprises étrangères ; ce pays impose surtout une clause de transfert de technologie. Il est donc urgent pour les Africains de mettre fin à cette Françafrique qui les maintient dans le néocolonialisme.

Par ailleurs, la Chine s’est dotée d’un modèle de consommation adapté à ses besoins réduisant ainsi sa dépendance vis-à-vis des autres pays. En revanche, les principales denrées consommées en Afrique, viennent de l’étranger. La Chine, sans se fermer au monde, a coupé les principaux moyens de communication américains (Facebook, Google et Overblog), mais elle a mis en place des réseaux sociaux nationaux adaptés (QQ et Wicha). Les Africains, en revanche, sans aucune précaution, ont ouvert les vannes et ce sont les chaînes françaises d’information continue qui inondent le Sénégal.

Confucius valorise à l’extrême la piété familiale, mais il ne s’agit pas du népotisme dévastateur africain. Pour le philosophe chinois, aussi bien les gouvernants que les gouvernés doivent se comporter en bon père de famille ; chacun doit faire son devoir, en se fondant sur la bienveillance, être exigeant avec lui-même et se perfectionner en permanence.  Chacun doit faire avancer sa famille et donner sa contribution en fonction de ses capacités. On est loin ainsi de l’esprit de mendicité et la solidarité familiale étouffante africaine.

L’Afrique, berceau de l’humanité, en raison de son énorme potentiel humain et ses matières premières, reste fondamentalement un continent d’opportunité et d’avenir. Tout reste à construire, mais il faudrait au préalable s’armer de la confiance en nous-mêmes, retrouver nos valeurs culturelles et combattre l’esprit colonial qui nous inhibe. En effet, Confucius nous invite «à pardonner les injures et à ne se souvenirs que des bienfaits. A veilleur sans cesser soi-même. A corriger aujourd’hui les fautes d’hier. A réprimer les passions, et à cultiver l’amitié (…) il recommande toutes les vertus» écrit Voltaire.

Bibliographie très sommaire :

1 – Contributions de Confucius

Confucius, Citations et enseignements, Paris, Biotop, 2004, 80 pages ;

Confucius, Code la nature, poèmes de Confucius, traduction du père Paris, Londres, Le Roy, 1788, 127 pages ;

Confucius, Entretiens, traduit et présenté par Anne Cheng, Paris, Seuil, 1981, Seghers, 1962, 223 pages ;

Confucius, Li-Ki ou Mémorial des rites, traduction de Joseph-Marie Callery, Imprimerie royale de Turin, 1853, 200 pages ;

Confucius, L’invariable milieu, traduction Albert Rémusat, Nice, éditions des Cahiers astrologiques, 1952, 62 pages ;

Confucius, Chunquin Zuozhuan ou Chronique de la principauté de Lu (Annales des printemps et automne) traduction Séraphin Couvreur, Paris, Société d’édition Les Belles Lettres, 1914 et 1951, tome 1, 672 pages et tome 2, 586 pages ;

Confucius, Hiao King, ou le livre canonique sur la piété familiale, Mémoires concernant l’histoire, les sciences, les arts, les mœurs, les usages et coutumes des Chinois, traduction de Joseph Marie Amyot, François Bourgeois,  Pierre-Martial Cibot,  Aloys Caho, Aloys de Poirot, Louis-Georges-Oudard Feudrix de Bréquigny,  Paris, Nyon, 1776, 556 pages spéc sur la piété familiale de Confucius, pages 28-76 ;

Confucius, La morale de Chou-Kin ou le livre sacré de la Chine, préface de Antoine Gaubil, Paris, V. Lecou, 1851, 227 pages ;

Confucius, La morale de Confucius, traduction Jean de Labrune, éditeur scientifique Hubert Martin-Cazin, Paris, E. Le Grand, Fontenay-le-Comte, Gaudin Fils, 1844, 159 pages ;

Confucius, Le livre de la sagesse de Confucius, éditeur scientifique Eulalie Steens, Paris, Monaco, éditions du Rocher, 1996, 239 pages ;

Confucius, Les entretiens de Confucius, préface de René Etiemble, éditeur scientifique Pierre Ryckmans, Paris, Gallimard, 1994, 168 pages ;

Confucius, Les livres classiques de l’Empire de la Chine, annotations François-André-Adrien Pluquet, traduction François Noël, Paris, de Bure, Barrois Aîné et Jeune, 1784, 7 volumes ;

Confucius, Les quatre livres de la philosophie morale et politique, préface de Zi Zhu, traduction de  Guillaume Pauthier, Paris, Garnier Frères, 1921, 485 pages ;

Confucius, Maximes et pensées, Paris, A. Silvaire, 1963, 160 pages ;

Confucius, Pensées de Confucius, Paris, Pockett, 1995, 160 pages ;

Confucius, Sources de la sagesse, Paris, Genève, Wéber, 1974, 23 pages ;

Confucius, ZENG (Zi), Le Ta Hio, ou la Grande étude, Paris, Firmin Didot Frèces, 1837, et Rouvré, édition du Prieuré, 1993, 104 pages.

2 – Critiques de Confucius

BLANCHON (Flora), RANG-RI (Park-Barjot), Le nouvel âge de Confucius, Paris, Presses de la Sorbonne, 2007, 367 pages ;

CHENG (Anne), Histoire de la pensée chinoise, Paris, Seuil, 1997, 696 pages, spéc pages 61-93 ;

COUVREUR, (Séraphin), Les quatre livres, Guanchi Presse, 1972, 748 pages ;

COUVREUR, (Séraphin), Li-Ki ou mémoires sur les bienséances et les cérémonies, Paris, Imprimerie de la Mission Catholique, 1913, 868 pages ;

DOBLIN (Alfred), Confucius, Paris éditions d’Aujourd’hui, 1975, 233 pages ;

DOBLIN (Alfred), Les pages immortelles de Confucius, Paris, Corrêa, 1947, 237 pages ;

ETIEMBLE (René), Confucius, maître Kong, Paris, Gallimard, Collection Folio, essai n°40, 1966, réédition de 1986, 320 pages ;

FINGARETTE (Hébert), Confucius : du profane au sacré, Paris, PUM, 2004, 167 pages ;

FOUCHER (Simon), LABRUNE, de (Jean), COUSIN (Louis), La morale de Confucius, Paris, Edouard Legrand, 1844, 188 pages ;

HELMAN (Isidore-Stanislas), AMIOT (Joseph-Marie), ATTIRET (Jean-Denis), BERTIN (Léonard-Henri-Jean-Baptiste), PONCE (Nicolas), Abrégé historique des principaux traits de la vie de Confucius, célèbre philosophe chinois, Paris, Didot l’Aîne, 1782, 110 pages ;

INOUE (Yasushi), Confucius, Paris, Stock, 1989, 414 pages ;

JAVARY (Cyrille), Paroles de Confucius, Paris, Albin Michel, 2005, 53 pages ;

JAVARY (Cyrille), Sagesse de Confucius, Paris, Eyrolles, 2016, 181 pages ;

JING (Shi), Couvreur (Séraphin), Cheu King, texte chinois avec double traduction en français et en latin, Paris, 1896, Imprimerie de la Mission Catholique, 556 pages ;

LEVI (Jean), Les entretiens de Confucius, Paris, Albin Michel, 2015, 288 pages ;

LEVI (Lévi), Confucius, Paris, La Martinière, X. Barral, 2003, 64 pages ;

MARTINO (Pierre), L’Orient dans la littérature française au XVIIème et au XVIIIème siècles, Paris, Hachette, 1906, 378 pages, spéc pages pages 308-323 ;

PALMER (Martin), Le taoïsme, traduction de Sophie Bastide-Foltz, Paris, Payot et Rivages, 1991, 238 pages ;

PAUTHIER (Jean-Pierre-Guillaume), Les livres sacrés d’Orient : comprenant le Chou-King ou le Livre par excellence, les Ssce-Chou ou les quatre livres moraux de Confucius et de ses disciples, les lois de Manou, premier législateur de l’Inde, le Koran de Mohamet, Paris, Société du Panthéon littéraire, 1843, 764 pages ;

SANCERY (Jacques), Confucius, l’appel à la rectitude, Paris, Seuil, 2010, 96 pages ;

SILHOUETTE de (Etienne), Idée générale du gouvernement et de la morale des Chinois tirée particulièrement des ouvrages de Confucius, Paris, GF Quillau, 1731, 61 pages ;

VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, Paris, Imprimerie de Cosse et Gaultier-Laguionie, 1838, tome 1, 948 pages, spéc. sur la Chine, avant-propos et pages 269-282  ;

VOLTAIRE, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, Paris, Treuttel et Würtz, 1835, tome 1, 516 pages, spéc sur la Chine, pages 13-39 ;

YANG (Huanyin), «Confucius (K'Ung Tzu) (-551/-479)», Perspectives, vol. XXIII, n° 1- 2, mars-juin 1993, pages 215-223.

Paris, le 23  septembre 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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Published by Le blog de BA Amadou - dans Littérature
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2 septembre 2017 6 02 /09 /septembre /2017 12:55

 

M. Uhuru KENEYATTA, fils de Jomo KENEYATTA, premier président du KENYA, avait battu, de justesse, M. Raila ODINGA à ces présidentielles. Jomo KENYATTA (1891-1978) avait dirigé le Kenya de 1963 à 1978. Son fils, Uhuru, né en 1961, un milliardaire, est élu président depuis le 9 avril 2013, de justesse avec 50,07% des voix. En 2012, la Cour pénale internationale le met examen pour violences à la suite des élections de 2007. M. ODINGA, 72 ans, maître de conférences à l’université de Nairobi et qui participait pour la 5ème fois depuis 1997 aux présidentielles, demandait l’inversion des résultats pour le déclarer élu, mais la Cour suprême a pris une décision sage en annulant le scrutin. De nouvelles élections auront lieu dans 60 jours. Fait majeur, les deux parties ont accepté la décision de la Cour suprême et sont reparties immédiatement en campagne électorale. Toute l’opposition est unie derrière Raila ODINGA.


 

C'est la première fois, à ma connaissance, qu'une élection présidentielle est annulée. C’est un fait sans précédent aussi en Afrique que dans les pays occidentaux. L'indépendance de la justice, pièce maîtresse de la démocratie, qu'on croyait aux ordres du pouvoir en place, est consolidée. Cette décision historique fait entrer dans la maturité la démocratie africaine. L’Homme africain est bien entré dans l’histoire n’en déplaise au nabot des Républicains. Sous Abdou DIOUF, le président de la Cour suprême de l'époque, M. Kéba M'BAYE, ne voulant pas proclamer le résultat des présidentielles, avait démissionné de ses fonctions. Abdou DIOUF est sévère avec Kéba M’BAYE, décédé depuis lors et qui ne peut plus se défendre contre ces attaques. Ce précédent kenyan est, par conséquent, hautement symbolique en Afrique où la classe politique s'enrichit vite sur le dos de l'Etat et s'incruste au pouvoir de peur de perdre ses privilèges comme ce fut le cas récemment de Yaya JAMMEH, ex-président de la Gambie.


 

Léopold Sédar SENGHOR est le seul chef d'État africain à avoir renoncé volontairement au pouvoir, sans enrichissement illicite.


 

Nous espérons, qu'avec cette avancée démocratique que d'autres dinosaures seront balayés par le vent de l'histoire. Paul BIYA est président du Cameroun depuis 35 ans, la famille EYADEMA règne sur le Togo depuis 54 ans, les clans BONGO, KABILA, SASSOU NGUESSO dirigent d'une main de fer le Gabon et le 2 Congo. Robert MUGABE est président du Zimbabwe depuis 37 ans et Idriss DEBY dirige le Tchad depuis 27 ans. Le général de Gaulle a eu l’habilité, aux indépendances de mettre en place, avec les accords de coopération, des régimes dociles pour la France. L’Afrique n’est pas vraiment indépendante ; c’est le seul continent où son destin est encore largement aux mains du colonisateur qui n’est pas vraiment parti (voir mes articles sur Mongo BETI et N’GUGI Wa Thiong’o). Le débat sur l’avenir du FCA pose brutalement cette question de la souveraineté des Etats africains et du panafricanisme, et donc de la construction de l’unité africaine pour la liberté et la dignité.


«La France a tout mis en œuvre pour mettre en place des régimes «sûrs» dans les pays d’Afrique nouvellement indépendants. C’est-à-dire servant les intérêts d’une France qui coopérait avec les dictateurs africains qui ne pensaient qu’à s’enrichir aux dépens d’une population humiliée, abandonnée et trompée» écrit Mongo BETI dans son ouvrage «Main basse sur le Cameroun». Si la Françafrique veille au grain par des coups d'État militaires ou constitutionnels, comme le cas au Togo et au Gabon, l'aspiration à la liberté, à l'indépendance réelle et à la dignité ne cesse de monter.


 

Une bonne partie de la classe politique africaine parle de démocratie et de limitation du mandat présidentiel, mais rêve, d'une présidence à vie ou d’une monarchie constitutionnelle au bénéfice de ses descendants. Ce sont des régimes «préhistoriques et claniques» suivant Alain MABANCKOU.


 

Les peuples africains sont, cependant, en train de prendre conscience de la puissance que détiennent les électeurs de confirmer ou de congédier les hommes politiques qui s’accrochent, indûment au pouvoir. «Les fleurs de la liberté escaladeront les murs, portés par leur patience et leur opiniâtreté» dit l'écrivain franco-congolais Alain MABANCKOU.


 

Il n’y a pas que BFMTV, nous devrions suivre de très près cette actualité politique en Afrique autour des flux et reflux de la démocratie dans le continent noir. Ces signaux faibles ou forts, nous indiquent que cela bouge et nous concernent tous. En effet, l'Afrique est un continent d'avenir.


 

Paris, le 1er septembre 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/


 

«Coup de tonnerre au Kenya la Cour suprême, dans une décision du 1er septembre 2017, annule les élections présidentielles du 9 août 2017», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«Coup de tonnerre au Kenya la Cour suprême, dans une décision du 1er septembre 2017, annule les élections présidentielles du 9 août 2017», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«Coup de tonnerre au Kenya la Cour suprême, dans une décision du 1er septembre 2017, annule les élections présidentielles du 9 août 2017», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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31 août 2017 4 31 /08 /août /2017 11:50

Ces élections du 30 juillet 2017 ont considérablement abîmé l’un des importants héritages de Léopold Sédar SENGHOR, la fondation d’une nation sénégalaise. L’ethnicité a fait son apparition, de façon inconsidérée et indue dans le débat politique, plus que jamais violent. L’opposition désunie et sans programme et projet crédible, surfe sur la vague nauséabonde de l’ethnicité.


 

Les injures proférées par Peinda BA à l’encontre des Ouolofs, d’une gravité exceptionnelle et d’une violence sans précédent, doivent être condamnées, sans réserve. Insulter un groupe ethnique, c’est s’attaquer à l’ensemble de la communauté nationale qui est restée, jusqu’ici soudée. J’ai été révulsé et révolté contre cette bêtise innommable. Même si Farba N’GOM a désavoué, publiquement, Peinda, il l’a fait tardivement, et c’est regrettable. Certains tentent d’excuser Peinda BA en arguant qu’elle répondait à un post du dénommé «Le sénégalais» suivant lequel «Hitler ce qu’il a fait aux Juifs, on devait le faire aux Alpoular, racistes et xénophobes, ou on fait la castration aux hommes Alpoular racistes et on met du bétakh ou acide sulfirique dans le vagin des femmes Alpoulars. (…) Les Alpoular ne sont pas Sénégalais (…) on doit les refouler chez eux ces déchets humains». Face à ces graves dérives, d’où qu’elles viennent, tous les Sénégalais devraient réagir de manière radicale, pour préserver l’héritage du président SENGHOR. La liberté d’expression est doute un acquis majeur du Sénégal démocratique, mais elle est conditionnée par la nécessité de ne se livrer ni à l’injure ou à la diffamation. Le respect des autres, et donc de chacun, est la base essentielle du bien-vivre ensemble.


 

L’hystérie des insultes d’Assane DIOUF à l’encontre du chef de l’Etat, symbole de la nation sénégalaise, appelle plusieurs remarques. Assane DIOUF, récupéré par l’opposition dans une démarche ethniciste, a charrié dans les réseaux sociaux, des rumeurs et des contre-vérités. Alors qu’il était toujours à la Nouvelle-Orléans, il a dit, dans l’un de ces délires incroyables, que s’il était au Sénégal, il aurait attaqué la prison de Reubeuss avec un camion bélier rempli de sable pour libérer l'iman Alioune NDAW détenu depuis 2015 pour des faits de radicalisation islamiste. C’est en raison de cette «menace» ou de cette apologie du terrorisme, prise au sérieux par les Américains qui ne badinent pas avec ce genre de propos, que Assane DIOUF a été poursuivi aux Etats-Unis pour des faits de «terrorisme». Le gouvernement sénégalais n’a rien à voir avec ces poursuites. Assane DIOUF, en situation irrégulière aux Etats-Unis, avait voulu profiter du contexte électoral au Sénégal, afin d’accréditer l’idée suivant laquelle il serait un réfugié politique, menacé par son pays d’origine. En fait, il avait sollicité, initialement, une demande de régularisation exceptionnelle de sa situation qui a été rejetée par la justice, en 2016, et confirmée par une Commission spéciale, en 2017. C’est à ce moment qu’il a tenté, vainement, de rechercher le statut de réfugié. Par ailleurs, il est ubuesque de constater que cet individu agressif et ethniciste, d’une grande impolitesse, se dit Mouride. Or, Cheikh Ahmadou Bamba (voir mon post sur ce Saint homme) n’aurait pas apprécié la vulgarité et le manque de savoir-vivre. L’Afrique est maternelle, comme le dirait Cheikh Anta DIOP (voir mon post), il est évident qu’insulter la mère à quelqu’un dans notre pays est une offense inqualifiable. Le chef de l’Etat a aussi, comme les autres citoyens, droit à un minimum de respect. C’est pour cela que j’ai été ulcéré de voir certaines personnes mettre ces injures sur le compte de la liberté d’expression et les excuser.


 

Je suis particulièrement surpris de l’engouement pour Assane DIOUF qui ne fait que proférer des insanités. Les Sénégalais, un peuple délicat et cultivé, n’apprécient pas l’impolitesse et la vulgarité. Cependant, son cas est emblématique de l’état de notre pays et des menaces qui pèsent sur l’unité du Sénégal politique. Mme Amy Collé DIENG, une chanteuse, ainsi que d’autres personnes, pour sortir de l’anonymat, ne font qu’insulter le chef de l’Etat, resté stoïque. «Ce n’est pas la violence, mais le Bien qui supprime le Mal» disait Léon TOLSTOI.


 

Le Sénégal a eu à affronter, des secousses graves dans son histoire politique, mais elles ont été bien gérées. C’est ainsi Blaise DIAGNE, un Africain, avait battu CARPOT, un métis, aux législatives du 10 mai 1914. Le professeur Iba der THIAM avait qualifié cet évènement, en pleine période coloniale marquée par la suprématie blanche, de «tremblement de terre». Finalement, cette ascension de Blaise DIAGNE a favorisé l’émergence d’une classe politique noire au Sénégal. Ce scrutin a favorisé l’émergence des Mourides et des Lebbous sur la scène politique sénégalaise, mais les principaux bénéficiaires de cette nouvelle donne seront un Sérère (SENGHOR), un originaire du Mali (Lamine Coura GUEYE) et un Halpoulaar (Mamadou DIA).


 

Le débat ethnique a ressurgi lors de la crise de la fédération du Mali. Les Maliens voulaient nommer Amadou Lamine Coura GUEYE (né en 1891 à Médine au Soudan, décédé 10 juin 1968) président de l’assemblée fédérale. Certains pensent que s’il n’avait pas été désigné c’était en raison de ses origines maliennes. Mais Lamine GUEYE a été un extraordinaire président de l’assemblée nationale sénégalaise, respecté de tous, jusqu’à sa disparition.


 

Lors des événements de décembre 1962 opposant le président SENGHOR à Mamadou DIA, des réjouissances publiques ont été organisées par les Ouolofs pour la chute du premier ministre, Halpoulaar. La tension ethnique a été à son comble et les cadres Halpoulaar ont été exilés ou marginalisés dans le jeu politique. Cependant, le président Léopold Sédar SENGHOR a été d’une grande habilité pour maintenir les grands équilibres entre les groupes ethniques. Il cédera le pouvoir à Abdou DIOUF, qu’il a présenté comme un métis Sérère et Halpoulaar, afin de ménager les susceptibilités. SENGHOR, issu de la minorité catholique, est resté un ami proche de Seydou Nourou TALL, de la communauté Lebbou et des Mourides. Il a choisi de s’exprimer, essentiellement, en français. Le Sénégal est resté une grande nation, un modèle fondé sur la diversité ethnique, tous les gouvernements ont tenu compte de cet héritage de SENGHOR. La chute de Mamadou DIA est due, non pas à une question ethnique comme le pensaient les Ouolofs qui n’avaient pas leur président, mai à son orientation, plus nationaliste que celle de SENGHOR. Le Président du Conseil souhaitait instaurer une politique de «bonne gouvernance» en envoyant en prison tous les Ministres convaincus de détournements de deniers publics, s’ils refusaient de rembourser. Par ailleurs et surtout, Mamadou DIA a affirmé qu’il se conduirait comme «partenaire loyal » de la France, voire un ami, mais qu’il n’a jamais accepté d’être, cependant, «un partenaire inconditionnel, encore moins, un agent de la France fermant les yeux sur les manquements aux engagements contractés». Mamadou DIA était partisan d’un «socialisme autogestionnaire» comme celui de TITO, et d’un «islam éclairé, moteur du développement». Mamadou DIA se disant un militant opposé «à la vassalisation du Sénégal» à la France, a entrepris, à partir de juillet 1961, en pleine guerre froide, de nombreux voyages, notamment en Yougoslavie et en Union Soviétique ; ce rapport de Mamadou DIA avec les pays communistes a fortement déplu à la France. Le Président SENGHOR étant fortement hostile au communisme, n’a pas apprécié ces déplacements qui menaçaient sa vision des relations privilégiées avec la France.

 

 

En définitive, comme on le voit, toutes ces tensions ne sont pas à proprement parler ethniques, elles sont éminemment politiques. Par conséquent, le fond du problème n’est pas ethnique, mais purement politique. En effet, le débat unique sur la conquête ou la conservation du pouvoir politique. Le Sénégal n'appartient à aucun groupe ethnique, mais à tous les Sénégalais et qui ont fait preuve de maturité politique, en provoquant trois alternances en 17 ans. Désormais les élections législatives ne sont plus remportées avec des scores soviétiques mais l'issue du scrutin est parfois serrée. Je déplore l'irruption d'un parti religieux sur la scène politique cela constitue un danger pour la cohésion de la nation sénégalaise. Certaines confréries religieuses croyaient pouvoir faire et défaire les gouvernants ; ils ont en eu pour leurs frais. Par conséquent, le Sénégal n’appartient ni aux Ouolofs, ni aux Halpoulaarèen, mais à tous les Sénégalais qui décident à l’occasion de chaque consultation électorale. Or, à ces législatives du 30 juillet 2017, l’opposition, partie divisée et sans programme politique crédible autre que l’argument ethnique, alors que la majorité de Macky SALL était unie, a été battue à plate couture. Macky SALL, avec son bon bilan, a, en fait, conservé toutes ses forces politiques, et sa légitimité est intacte dans la perspective des présidentielles de 2019. C’est là tout le fond du problème. Tout le reste n’est qu’enfumage.  Les Foutankais, s’ils restent dans leur grande majorité solidaires avec Macky SALL, ne lui ont pas donné un chèque en blanc. La théorie complotiste développée insidieusement par l’opposition suivant laquelle «Neddo Ko Banddoum» ne repose que sur du vent. Les Foutankais considérant que leur région est marginalisée attendent du chef de l’Etat, comme pour le reste du pays, à engager des mesures énergiques pour lutter contre la pauvreté.  Par conséquent, le Fouta n’est pas un «titre foncier» pour le président Macky SALL, ce sont des hommes et femmes qui se battent pour leur survie et pour améliorer leurs conditions de vie ; ils seront intraitables sur cette question et n’ont donné aucun chèque en blanc au pouvoir politique. C’est le sens de leur engagement et de leur mobilisation.


 

Par conséquent, le Président SENGHOR a été le fondateur de la Nation sénégalaise. La Nation est une communauté humaine ayant une conscience d’être unie par une identité historique, culturelle ou religieuse. Je souscris entièrement à la définition qu’en donne Ernest RENAN, à savoir que la Nation «c’est le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis». Le Sénégal étant à plus de 96% musulman, le Président SENGHOR, issu d’une minorité ethnique (les Sérères) et religieuse (les catholiques) a su préserver cet héritage du «vouloir vivre en commun», en négociant habilement et prudemment l’indépendance, en instaurant une paix sociale entre les différents groupes ethniques, en faisant fructifier l’héritage démocratique ancré dans ce peuple de longue date.


 

Il est nécessaire que chaque citoyen, ou responsable politique soucieux de l’intérêt national, participe à l’apaisement des tensions et à la consolidation de la nation sénégalaise. Pour ma part, il faudrait recadrer le débat politique autour de la défense de la démocratie, de l’unité nationale et du bien-être de tous, notamment les plus défavorisés. Ce ne sont pas les injures, les calomnies et la haine qui feraient avancer notre cher Sénégal. Bien au contraire. Dans un système démocratique la liberté d’expression est essentielle si elle est fondée sur le respect mutuel, mais elle n’a de sens que si un choix clair est proposé aux Sénégalais, un débat programme contre programme. Par conséquent, l’ethnicité n’est pas un argument électoral, mais un délit. Chaque personne doit savoir que la liberté et la responsabilité sont indissociables. Par ailleurs, dans certains pays où l’ethnicité avait prévalu, notamment en Côte-d’Ivoire, on a vu les dégâts incommensurables dans ce pays beau pays parti en lambeaux. «L'obscurité ne peut pas chasser l'obscurité ; seule la lumière le peut. La haine ne peut pas chasser la haine ; seul l'amour peut faire cela» disait Léon TOLSTOI. Un vrai leader politique c’est celui qui saura proposer aux Sénégalais, dans l’unité et la diversité ethnique, des objectifs vers le bien-être de tous, dans l’unité et la fraternité. «Ceux qui vivent sont ceux qui luttent, ce sont ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front, ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime, ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime» disait Victor HUGO.


 

1ère partie – Défendre l’éthique et la morale en politique


 

En 2012, il a apparu dans la lutte menée par la société civile, et notamment par le groupe M. 23, que les grandes questions politiques auxquelles le Sénégal est confronté concernent l’éthique et la morale dans la vie publique.


 

A – Un refus sans concession de toute dérive monarchique ou népotiste


 

Je reconnais à maître Abdoulaye WADE, président du Sénégal de 2000 à 2012, d’avoir mobilisé des fonds importants et engagé d’importants travaux d’infrastructures. Cette politique a été poursuivie et amplifiée par le président Macky SALL. Cette dynamique des grands travaux paraît désormais irréversible, et tant mieux pour le Sénégal. Il faut rendre justice sur ce point à maître WADE.


 

En revanche, le népotisme, le gaspillage des deniers publics, mais surtout la tentation monarchique sont la marque de fabrique et l’obsession de maître WADE. Je ne comprends pas que ceux qui avaient combattu cette dérive monarchique hier, l’encense aujourd’hui. En particulier, il est surprenant que M. Barthélémy DIAS, qui avait fait l’objet d’une tentative d’assassinat, fasse maintenant la courbette devant maître WADE. Le Sénégal est, et restera une République. Or maître WADE n’a pas caché à l’occasion de ces législatives, alors qu’il est frappé par la limite d’âge en 2019, de remettre en scelle son fils. Karim WADE, condamné pour détournements de deniers publics, et qui s’est enfui en jet privé, doit rembourser ce qu’il doit au Sénégal, et être écarté à vie de toute compétition électorale.


 

Le plus grave, c’est aussi l’attitude maître WADE dans ces législatives de 2017, qui a attisé la violence et utilisé insidieusement l’argument ethniciste. Les violences à Touba, disons-le clairement, ont été à l’instigation de maître WADE. Tout leader politique devrait s’engager à respecter l’unité nationale et à renoncer à la violence illégitime, sous peine de dissolution de son organisation. J’ai un profond respect pour les idées du Saint homme Cheikh Ahmadou Bamba, à qui j’ai consacré un article. Mais je crois que son héritage a été  trahi par une partie des Mourides qui se sont devenus des politiciens véreux. Nous devrions rester les enseignements de Cheikh Ahmadou Bamba, «Je n’ai jamais de toute ma vie accompli un acte dont mon discipline puisse avoir honte, aussi n’aimerais-je pas que mes disciples se comportent d’une façon qui me fasse honte» disait-il.


 

B - Un refus de tout gaspillage ou détournement des deniers publics


 

M. Khalifa SALL, maire de Dakar, ne cache pas ses ambitions présidentielles pour 2019. Or, il a avoué, lui-même avoir détourné plus de 1,8 milliards de FCA (2 748 091 €). Dans son argument de défense, M. SALL affirme que tout le monde fait pareil. Dans un pays sous-développé, détourner les deniers publics devrait être criminalisé, et être puni d’une privation des droits civiques à vie. Si les ambitions présidentielles de chaque citoyen sont légitimes, il n’en reste pas moins que les voleurs ont été, par leurs fautes, disqualifiés de la compétition. Par ailleurs, j’ai du mal à comprendre le débat sur l’immunité parlementaire. En effet, l’action publique a été mise en œuvre avant qu’il ne soit député et les faits qui lui sont reprochés ne se rattachent donc à son mandat de député. En revanche, et c’est mon modeste avis, si Khalifa donnait des garanties de représentation, la détention ne sera plus nécessaire pour l’éclatement de la vérité, pour des faits qu’il a reconnus.


 

Ces législatives, les Sénégalais ont gravement sanctionné REWMI d’Idrissa SECK, celui qui avait détourné 47 milliards dans les chantiers de Thiès. Son mouvement est en voie de marginalisation avancée.


 

C – Réguler la place de l’argent dans la vie publique


 

Une question essentielle est posée à la démocratie sénégalaise : quelle est la place de l’argent dans le jeu politique ?


 

Tout d’abord, sans moyens financiers, l’opposition est neutralisée ou vassalisée par le parti au pouvoir. En effet, on a vu depuis 1981, des dirigeants politiques rejoindre la majorité présidentielle, «transhumer», sous Abdou DIOUF, Abdoulaye WADE et maintenant avec Macky SALL. Une des grandes faiblesses de notre démocratie reste que nos dirigeants sont des professionnels de la politique, mais sans métier et sans fortune. L’Etat devient, dans ce cadre, un moyen de survie ou d’enrichissement rapide. En conséquence, nos dirigeants ne sont plus crédibles dans leur programme qui ne vise qu’à accéder à une part du gâteau. Le grand perdant cette escroquerie politique est le peuple sénégalais éternellement cocu, et notamment les masses défavorisées.


 

Ensuite, les personnes qui affirment appartenir à la société civile sont confrontées à un dilemme grave : ou se jeter dans l’arène politique, avec un risque de dilapider leur fortune personne, ou rester en marge du jeu politique, avec des incantations stériles. Dans tous les cas, les personnes qui descendront dans la fosse aux lions doivent être vierges et complètement irréprochables, ce qui est rare dans nos pays. En effet, il manque dans le jeu politique sénégalais la pratique de la levée de fonds, comme aux Etats-Unis, pour financer une campagne électorale et assurer ainsi l’indépendance des hommes politiques honnêtes.


 

Enfin, les religieux se sont taillés de véritables prébendes, d’importants privilèges sur le dos des Sénégalais. L’Etat arrose à coup de millions les grandes familles maraboutiques qui vivent des deniers publics. Tous viennent à la soupe, au nom du Seigneur.


 

2ème partie – Défendre les intérêts fondamentaux du Sénégal


 

Le Sénégal naguère qui ne vivait que de ressources halieutiques ou arachidières, est devenu riche avec la découverte de l’or, du pétrole et du gaz. Cette nouvelle donne est au cœur de la tension politique et la violence du débat politique fait de rumeurs, d’approximations, de calomnies ou d’une grande dose de mauvaise foi. En particulier, l’Internet charrie, souvent, des choses nauséabondes, sans aucune vérification rigoureuse.


 

Le débat est légitime s’il se situe au niveau de la transparence de la gestion de ces ressources avec un minimum de principes directeurs :


 

- des clauses sur les contrats de concession (pourcentage d’au moins de 50% revenant à l’Etat du Sénégal, le recours à la main-d’œuvre nationale, y compris dans les emplois qualifiés, un transfert de technologie)


 

- Une commission spéciale au Parlement, composée de représentants de la majorité et de l’opposition avec un pouvoir d’investigation et de saisine du juge, pour examiner ces clauses et leur bonne application, évaluer l’impact budgétaire de ces contrats de concession pour le Sénégal et contrôler les flux financiers avec l’étranger ainsi que les déclarations de patrimoine de toute personne qui manie des fonds publics, quelle que soit son niveau de responsabilité ;


 

- la possibilité pour cette Commission d’enclencher une procédure de destitution ou de sanctions pénales, de privation de droits civiques, ainsi que de confisquer les biens mal acquis.


 

Le débat fait rage également autour de l’avenir du Franc CFA. Il serait utile de nommer une Commission spéciale d’économistes indépendants afin d’évaluer les avantages et inconvénients de la sortie du FCFA. L’Etat tranchera après un débat public à l’Assemblée nationale.


 

Vive le Sénégal démocratique, uni, fraternel et solidaire !


 

Paris, le 30 août 2017, par M. Amadou Bal BA, - http://baamadou.over-blog.fr/

«Consolider et développer la nation sénégalaise, un précieux héritage de Léopold Sédar SENGHOR (1906-2001)», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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27 août 2017 7 27 /08 /août /2017 22:14

Le clan EYADEMA, arrivé par la force en 1963, se maintient toujours au pouvoir par les larmes et le sang, avec la complicité d’une certaine Françafrique, symbolisée par Charles DEBBASCH. Jusqu’en 1960, Sylvanus OLYMPIO (6 sept 1902 – 13 janvier 1963), premier président du Togo indépendant, avait donc incarné ce pays multiculturel que les Français n’avaient pas pu coloniser à leur façon, entre 1919 et 1960, la tutelle du Togo avait été confiée à la France par la Société des Nations (SDN), puis par l’ONU. Et juste après l’indépendance, en mai 1960, le premier président du Togo avait confié à l’AFP : «Je vais faire mon possible pour que mon pays se passe de la France».  En effet, pour de GAULLE et Jacques FOCCART, son conseiller aux affaires africaines, M. Olympio était le prototype du chef d’État sournoisement anti-Français. D’abord à cause de ses origines. Né à Lomé en 1902, sous la colonisation allemande, formé à la London School of Economics, M. OLYMPIO était polyglotte (allemand, anglais, français, portugais, yorouba) et avait longtemps travaillé pour la compagnie anglo-néerlandaise Unilever. Si le président OLYMPIO ne s’opposait pas frontalement à la France, il envisageait après sa visite aux Etats-Unis, sous J.F. KENNEDY, de sortir du F.C.A. Par ailleurs, le président OLYMPIO, un Ewé du Sud, s’opposait avec une faible armée de 1000 hommes, à l’intégration d’anciens militaires démobilisés des guerres coloniales françaises, des KABYés venus du Nord, dont EYADEMA. Le sergent EYADEMA reconnaît avoir abattu le président OLYMPIO, «parce qu’il ne voulait pas avancer» dit-il. «Des sacrifices humains déguisés en assassinats politiques  il y a une certaine confusion liée au succès de mon roman. Les gens pensent que ce que je raconte dans mon livre relève de la fiction, alors qu’il s’agit de faits réels. Lorsque je dis dans mes entretiens que tous les présidents africains sont entourés de magiciens qui ont parfois rang de ministres d’État, on me répond que des hommes politiques français aussi ont leurs magiciens. En Afrique, il n’y a pas un seul dirigeant qui n’ait son magicien ou son marabout ; magie et pouvoir politique sont des entités presque identiques».

Le général EYADEMA (1935-2005), après avoir assassiné le président OLYMPIO, est resté au pouvoir jusqu’au 5 février 2005, date de son décès. L’article 65 de la Constitution, adoptée par référendum le 27 septembre 1992 du Togo, prévoyait qu’en cas d’empêchement définitif, de décès ou de démission du président de la République, c’est le président de l’Assemblée nationale qui devait exercer l’intérim jusqu’à l’organisation de nouvelles élections, sous 60 jours. Et l’article 144 alinéa 5 de la Constitution de 1992, est strict quant à la procédure de révision constitutionnelle, «aucune procédure de révision ne peut engagée ou poursuivie en période d’intérim ou de vacance ou lorsqu’il est porté atteinte à l’intégrité du territoire». En dépit cette formelle interdiction,  le président de l’assemblée, alors à l’étranger, a été éloigné du pays en raison d’un couvre-feu. Cependant, Faure EYADEMA, le fils du général défunt Gnassingbé, lui, a été autorisé, pendant cette période, à regagner le pays, et à modifier la Constitution, avec la complicité de Charles DEBBASCH, un juriste français. Elu par intérim du 7 au 25 février 2005, par un coup de force électoral, il s’est fait réélire les 24 avril 2005, 4 mars 2010 et 25 avril 2015.

Par conséquent, la dynastie EYADEMA est au pouvoir au Togo depuis 54 ans. Actuellement, au Rwanda, le président Faure EYADEMA craint en raison des manifestations de l’opposition, de retour dans son pays. Cependant, en raison du peu de considération qu’il accorde à la dignité humaine, il a chargé son armée de tirer sur les manifestants. En effet, le peuple togolais manifeste pour le respect des libertés et réclame le retour à la constitution de 1992. La mobilisation massive des Togolais n’a eu d’équivalent que la répression féroce de la part des forces de l’ordre. Si cette manifestation relève d’une décision partisane, son ampleur illustre le désarroi d’un pays otage d’une même famille depuis plus de 50 ans. Face à la violence d’Etat et à la frustration de la population togolaise, «Tournons la Page» exige une réponse ferme de la communauté internationale.

Le 19 août 2017, des manifestations ont eu lieu dans les grandes villes togolaises, à l’initiative du PNP autour du slogan «50 ans, ça suffit». La répression de ces marches pacifiques a fait au moins sept morts et a été l’œuvre non pas de la police ou de la gendarmerie mais de militaires et de miliciens, souvent habillés en civil. La traque des militants, notamment à Sokodé, fief du PNP, se poursuit depuis lors avec de nombreuses arrestations de militants du parti d’opposition.

Ces manifestations expriment l’exaspération des citoyens togolais qui pour 88% d’entre eux n’ont connu qu’une seule famille au pouvoir. Ces citoyens mesurent l’injustice de leur situation alors que le Togo est désormais le dernier pays de la sous-région à n’avoir jamais connu d’alternance. L’arrestation au Gabon du représentant du PNP, relâché samedi soir, suite à un rassemblement de ressortissants Togolais devant leur ambassade à Libreville, démontre à nouveau que les dictatures africaines se soutiennent pour bâillonner les aspirations du plus grand nombre.

Face aux graves violations des droits humains par le pouvoir togolais, la campagne « Tournons la Page » exige du gouvernement du Togo :

  • la libération immédiate et sans condition des personnes interpellées depuis le 19 août 2017 ;

  • la sanction, conformément à la loi, des auteurs de la violence injustifiée et disproportionnée contre les manifestants ;

  • l’autorisation des manifestations des partis politiques d’opposition et de la société civile, dans le respect de la constitution et des textes internationaux ;

Et de la communauté internationale, en premier lieu l’Union Européenne, la France et l’Allemagne :

  • une dénonciation univoque de l’usage disproportionné de la force par les forces de l’ordre togolaises ;

  • une relance du processus pour l’application de l’Accord de Politique Global de 2006 et notamment des nombreuses dispositions concernant les droits humains (neutralité politique de l’armée, lutte contre l’impunité des forces de l’ordre…) et la gouvernance politique (élections locales, réforme du fichier électoral, vote de la diaspora…).

Solidarité avec le peuple togolais en lutte pour la démocratie !

Paris, le 27  août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

«Solidarité avec le peuple togolais en lutte pour la démocratie et contre la monarchie du clan EYADEMA», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
«Solidarité avec le peuple togolais en lutte pour la démocratie et contre la monarchie du clan EYADEMA», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 23:06

Cet article a été publié dans le journal FERLOO, édition du 23 août 2017.

«Jamais voix pareille à celle de Tolstoï n'avait encore retenti en Europe. Comment expliquer autrement le frémissement d'émotion que nous éprouvions alors à entendre cette musique de l'âme, que nous attendions depuis si longtemps et dont nous avions besoin ? Mais c'était trop peu pour nous d'admirer l'oeuvre : nous la vivions, elle était nôtre» écrit Romain ROLLAND. «Titan des lettres», scrutateur d’âmes, messager spirituel et écrivain prolifique, TOLSTOI a produit : 4 romans, 35 nouvelles, 2 pièces de théâtres, 4 essais autobiographiques, 14 essais et une importante production épistolaire. Reconnu comme l'un des plus grands écrivains planétaires, avec «Guerre et Paix» et «Anna Karénine», issu de la haute aristocratie, TOLSTOI, en puriste de la langue russe, a révolutionné langue russe. Par rapport à ses devanciers (TOURGUENIEV, DOSTOIEVSKI), libre de toute attache d’école, indifférent aux partis politiques qu’il dédaigne, solitaire et méditatif, TOLSTOI est un écrivain original, parfois fantasque. DOSTOIEVSKI, citadin sans fortune, épileptique, écrivain vivant de sa plume, a introduit le roman psychologique en créant dans l'angoisse et la maladie, avec une énergie surhumaine. Par conséquent, le monde extérieur apparaît sous des formes contrefaites, hideuses, sinistres ; il s’exhale de tout cela un air malsain, des odeurs fétides qui ne sortent que des lieux hantés par la pauvreté, la débauche et le crime. Partisan de la réforme sociale, DOSTOIEVSKI a été influencé par les idées de Charles FOURRIER. En revanche, TOLSTOI a rompu avec le passé, avec la servitude étrangère : «c’est la Russie nouvelle, précipitée dans les ténèbres de la recherche de ses voies, rétives aux avertissements de nos goûts» écrit le Vicomte Eugène Melchior VOGUE. Elevé dans le culte de l’art et de la chevalerie, hostile au populisme, comme à la tyrannie, TOLSTOI décrit des conflits politiques, des oppositions de caractères. TOLSTOI est à la fois le traducteur et le propagateur de cet état d’âme russe qu’on appelle le nihilisme. «Il a la vue nette, prompte, analytique, de tout ce qui est sur terre, à l’intérieur comme ce qui est à l’extérieur de l’homme ; les réalités sensibles d’abord, puis le jeu des passions, les plus fugitifs mobiles des actions, les plus légers malaises de la conscience» précise VOGUE.

TOLSTOI est un grand admirateur de Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778) avec qui la littérature est devenue active et militante. Pour lui, ROUSSEAU est le «prophète du cœur», possédé par une manie moralisante. ROUSSEAU prêche le retour à la vie naturelle niant la civilisation, les arts et les sciences qui corrompent l’homme, parce qu’ils le détournent de la nature, source de toutes les vertus. Ce que TOLSTOI admire en ROUSSEAU, ce n'est ni la beauté esthétique, ni le «bavardage artistique», mais c’est l'élément moral qu'il trouve en lui, le degré d'utilité, le perfectionnement intérieur de l'homme et l'amélioration de ses rapports avec son prochain. En effet, écrire n’est plus amuser, ni rechercher le beau, c’est prophétiser, agir, entraîner ou convertir. Par conséquent, pour TOLSTOI, la plume est comme une croix ou une épée. En revanche, TOLSTOI, en sévère moraliste et ascète, est critique vis-à-vis de Guy de MAUPASSANT, un artiste sensuel, dionysiaque et misogyne (voir mon post). MAUPASSANT est un homme qui n’écrit pas pour prouver quelque chose et pour nous dire ce qu’il pense ; un homme, en un mot, qui n’écrit pas pour agir : «qu’est-ce que c’est cet écrivain ? Je cherchais un sermonnaire, j’ai trouvé un romancier» dit-il. Or, pour TOLSTOI, l’artiste doit pouvoir distinguer le Bien du Mal, il est tenu d’être un prédicateur, un directeur de conscience. En 1861, TOLSTOI rendit visite à Joseph PROUDHON (1809-1865) à Bruxelles, pour qui «la propriété, c’est le vol». TOLSTOI estima alors : «il ne se dit pas une vérité plus forte en un siècle». C’est PROUDHON qui a suggéré le titre de «Guerre et paix» à TOLSTOI. La guerre et la paix sont deux fonctions alternant dans la vie de l’humanité, «La guerre comme phénomène moral, inspiratrice d’art et de poésie».

Léon TOLSTOI est le précurseur de la non-violence. «Ce n’est pas la violence, mais le Bien qui supprime le Mal» dit-il. Ardent défenseur de l’environnement et passionné de la chasse, TOLSTOI a toujours manifesté un amour passionné de la vérité, orientée vers le progrès social et le progrès personnel. Il dira, dans sa nouvelle «Sébastopol» : «Le héros de cette histoire est une héroïne, une héroïne que j’aime de toute la force de mon âme, que je me suis  efforcé de retracer dans toute sa beauté, et qui a été et sera éternellement belle, l’héroïne de ma nouvelle c’est la Vérité». TOLSTOI est hanté par la mort omniprésente dans sa réflexion : «La vraie vie commence et se termine avec l’agonie» écrit-il. En réalité, TOLSTOI est l’un des principaux personnages de sa contribution littéraire. L’évolution de sa vie, comme celle de son œuvre, a suivi une voie logique. «Son œuvre littéraire est continue, immense et perplexe et sa vie peut être considérée comme le premier de ses ouvrages, comme la matière de la plupart d’entre eux» écrit LOURIE. On décerne trois étapes majeures dans sa vie. Jeune et fougueux, son exubérance vitale est conforme à sa joie de vivre. A l’âge mûr, il se fait historien et sociologue ; il a foi dans le progrès et dans l’action. Avec l’âge qui avance, TOLSTOI est en quête sens, et adopte une nouvelle religion.

1ère étape de L’enfance aristocratique et heureuse (1828-1852)

Dans ses souvenirs, écrits en Caucase, TOLSTOI évoque son enfance, «une période merveilleuse, innocente, poétique et joyeuse», et il rêve de se refaire «un cœur d’enfant, bon sensible et capable d’amour». En effet, TOLSTOI a grandi à la campagne dans un environnement paradisiaque. Sa merveilleuse peinture réaliste de l’enfance est peuplée d’une bonhommie affectueuse et narquoise, teintée d’une nature aristocratique : «J’ai constamment l’impression d’avoir volé un bonheur immérité, illégitime qui ne m’était pas destiné. J’ai eu toute ma vie, pour tout ce qui m’arrivait de bien, le sentiment que cela ne m’était pas destiné» écrit TOLSTOI. Il n’était pas beau, mais sa mère lui avait une recommandation «tâche d’être brave et avoir beaucoup d’esprit». Enfant timide, original, en raison de son physique, Léon rentre en lui-même, s’isole, vit dans ses pensées et prend le goût de la réflexion et de l’analyse.

TOLSTOI appartient à la haute noblesse d’origine allemande (Dick, gros en allemand, traduit en russe, Tolstoï), émigrée en Russie en 1353. Son père, Nicolas Ilitch, un lieutenant-colonel, après la guerre de 1812, se retire à Iasnaïa-Poliana (la claire clairière), dans le district de Krapivna, dans la province de Toula, à 200 km de Moscou, où naquit le 28 août 1828, Léon Nicolaiévitch TOLSTOI. «Je suis né et j’ai passé ma tendre enfance à Iasnaïa Polinia» dit-il. Cette maison apportée en dot par la mère de TOLSTOI, devient la propriété de Nicolas TOLSTOI à la mort de son père. TOLSTOI est né sous le règne de Nicolas 1er (1796-1855), empereur de Russie, roi de Pologne, grand-duc de Finlande, un régime aristocratique et despotique, marqué par la censure et la répression. Sa mère, Marie NICOLAEVNA, comtesse VOLKONSKAIA, meurt en 1830 : «Je ne me rappelle pas de ma mère (…), J’en suis presque content, car la représentation que j’ai d’elle est ainsi toute spirituelle. Ma mère n’était pas jolie. Elle était, pour son temps, très instruite. Sa qualité la plus précieuse était de savoir dominer son caractère emporté. (…) Si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments difficiles, je ne saurais pas ce que c’est le chagrin» dit TOLSTOI. Ses deux parents sont représentés dans son roman «Guerre et paix». Il avait une sœur, Marie, qui se fit religieuse et trois frères (Serge, un égoïste et charmant, Dimitri, un passionné et concentré qui finit dans la débauche et meurt à 29 ans, Nicolas, un militaire, l’aîné, un ironique et un conteur hors pair). En 1837, la famille s’installe à Moscou pour les études de son frère, et son père décède. La famille est contrainte, pour des raisons financières, de revenir Iasnaïa-Poliana. Le portrait qu’il dégage de son père est peu flatteur : «mon père était de taille moyenne, bien bâti, sanguin et très vif, il avait le visage agréable et les yeux toujours tristes». Son père était aimable et moqueur d’une existence indépendante et dénuée de toute ambition.

TOLSTOI fréquente l’université de Kazan en 1844 pour étudier les langues orientales, et la civilisation française, mais se livre aussi aux orgies, duels et jeux de cartes. En 1847, il abandonne les études et revient se fixer à Iasnia-Poliana «Je vais me consacrer à la vie rustique. (…) J’ai trouvé ma propriété dans le plus grand désordre. A force de chercher un remède à cette situation, j’ai acquis la certitude que le mal vient de la misère des Moujiks» écrit-il. TOLSTOI avait 700 serfs sous sa responsabilité. Il observe les Moujiks vicieux, méfiants, paresseux, menteurs et butés. Mais, il n’a pas réussi à changer leurs conditions de vie et retourne un certain temps à Moscou. Dans cette ville, il sera obligé de vendre sa maison pour rembourser des dettes de jeu.

Le 23 septembre 1862, il épouse Sophie-Andreivna BERS (1844-1919), une fille de 17 ans et lui en avait 34 : il se regardait comme un vieil homme, qui n’avait pas le droit d’associer sa vie usée, souillée, à celle d’une innocente jeune fille. Sophia, une femme écrasée par le génie de son mari, deviendra également sa secrétaire, copiste et traductrice ; elle conserve soigneusement tous ses manuscrits et s’occupe de la publication de ses livres. TOLSTOI lui communique son journal intime qui retraçait ses débordements. Ils eurent 13 enfants dont 9 ont survécu (4 filles, 5 garçons). «Je tenterai d'être sincère et authentique jusqu'au bout. Toute vie est intéressante et la mienne attirera peut-être un jour l'attention de ceux qui voudront en savoir plus sur la femme que Dieu et le destin avaient placée à côté de l'existence du génial et complexe comte Léon Nikolaïevitch Tolstoï», avoue-t-elle. Sophie BERS a inspiré TOLSTOI dans «Bonheur conjugal», Natacha dans «Guerre et paix» et Kitty pour «Anna Karénine». Dans ces romans, les caractères de femmes sont supérieurs à ceux des hommes. «Le poète enlève ce qu’il y a de meilleur dans sa vie pour le mettre dans son œuvre. C’est pourquoi son œuvre est si belle et sa vie, si laide» dira TOLSTOI.

 

Entré au service militaire, il passe quelques années au Caucase, dans un régime d’artillerie. Le Caucase, dont la nature merveilleuse respire la beauté étrange, produit sur TOLSTOI une influence apaisante. En 1854 il est transféré à Sébastopol, quand la guerre de Crimée éclate et soutient le siège mémorable.

 

2ème étape : L’historien, le sociologue et génie de la langue russe (1852-1880)

 

Dans cette deuxième tranche de sa vie, TOLSTOI est le porte-drapeau de l’école réaliste russe. En novembre 1855, TOLSTOI est envoyé comme courrier à Saint-Pétersbourg ; il commence à être reconnu dans les cénacles littéraires. Il juge avec sévérité, la vie de ces hommes «arrivés». Mollesse, gourmandise, vanité, potins, absence d’idéal et de convictions profondes, il fera le procès de cette époque, plus tard, dans ses «Confessions».

 

Grâce à son épouse, avec son énergie vitale, qui a su créer une atmosphère de sérénité et de paix, TOLSTOI écrira ses deux romans majeurs : «Guerre et paix» ainsi que «Anna Karénine» qui éclipseront les autres contributions littéraires. L’influence d’une vie familiale heureuse, détourne TOLSTOI de toute recherche du sens général de la vie. Cependant, dans une lettre du 30 août 1869, TOLSTOI affirme découvrir Arthur SCHOPENHAEUR, un pessimiste «J’éprouve une admiration sans bornes pour Schopenhaeur ; il me procure des plaisirs moraux que je méconnaissais jusqu’à présent».

3ème étape - Le moraliste et l’humaniste (1880-1910)

Cette dernière partie de la vie de TOLSTOI est marquée par une conversion religieuse et un profond changement des vues artistiques. En effet, c’est en pleine gloire que TOLSTOI va basculer dans le mysticisme et l’espérance religieuse «La vie n’aboutit à rien, elle n’a aucun sens» dit-il. Il songe même à devenir moine, donner ses biens ou se suicider. Il abandonne la littérature profane et s’interroge à travers ses écrits sur le sens de sa vie. «Il n’est plus possible de continuer à vivre comme j’ai vécu jusqu’à présent. Voila ce que m’ont révélé la mort d’Ivan Ilitch et le journal qu’il a laissé. Je veux donc décrire ma conception de la vie et de la mort, avant cet événement, et je transcrirai ce journal tel qu’il m’est parvenu» dit-il dans «La mort d’Ivan Ilitch. TOLSTOI va donc réviser sa conception de la vie : «Pendant 35 ans de ma vie j’ai été nihiliste, dans l’exacte acception du mot, c’est-à-dire non pas un socialiste révolutionnaire, mais un homme qui ne croit à rien» dit-il. TOLSTOI constate que la religion classique autorise l’esclavage et fait l’apologie du défaitisme et de la résignation. Il forge alors un christianisme arbitraire inventé par lui tout seul : «Il y a cinq ans la foi me vint ; je crus à la doctrine de Jésus et toute ma vie changea subitement. Je cessais de désirer ce que je désirais auparavant, et je mis, au contraire, à désirer ce que je n’avais désiré. Ce qui, auparavant, me paraissait bon me parut mauvais, et ce qui me paraissait mauvais me parut bon. Il m’arriva ce qui arrive à un homme qui, sortit pour une affaire, décide, chemin faisant que l’affaire ne lui importe guerre et retourne chez lui. Tout ce qui était à sa droite se trouve alors à sa gauche, et tout ce qui était à sa gauche se trouve à sa droite» écrit TOLSTOI dans «Ma religion». Léon TOLSTOI est à la fois ce chrétien en "quête de la vérité", révolté par la pauvreté, la peine de mort, l'indifférence à autrui, l'esclavage, le militarisme et l'hypocrisie du clergé, et c’est un intellectuel curieux des autres cultures. «Tolstoï n’a pas mis cinquante ans à dominer et à briser les survivances et les préjugés qu’il tenait de son rang et de sa caste, à faire un homme libre du prisonnier qu’il fut, à conquérir sa croyance morale, pour culbuter au temps de la vieillesse, aux déprimantes élégances d’un impuissant pyrrhonisme. Donc, il affirme, mais cependant, il discute, il écoute. (…) La curiosité d’un cerveau en constant travail, et qui professe que la Vérité se plaît parfois à s’exprimer par les bouches les plus humbles» écrit  Georges BOURDON.

I – TOLSTOI, patriote, peintre de la société russe

A – TOLSTOI, l’écrivain soldat, ivre de la vie

«Le patriotisme est un principe que, dès notre petite enfance, nous adoptons sans examen» dit-il. TOLSTOI n’attaque le patriotisme qu’en ce lui paraît avoir pour complément nécessaire l’idée de guerre. TOLSTOI hait la guerre, mais il dit sa haine avec l’ardeur des batailles. Cependant, la liberté n’est si belle que pour l’ardeur de lutter pour elle. Poursuivi par ses créanciers, TOLSTOI s’enfuit en Caucase et s’engage dans l’armée de son frère, Nicolas. Dans ces montagnes poétiques, il commence, sous la passion du jeu, de la sensualité et de la vanité, à rêver et à écrire : «La nuit dernière, j’ai à peine dormi. Je me suis mis à prier Dieu. Il m’est impossible de décrire la douceur du sentiment que j’éprouvais en priant. Je me suis endormi en rêvant de gloire et de femmes. Je remercie Dieu pour ce moment de bonheur, pour ce qu’il m’a montré ma petitesse et ma grandeur» dit-il.

Dans «Les Cosaques» rédigé en 1852, mais publié en 1862, il note la surabondance de sa vie antérieure «ce que je sentais en moi était un amour profond et chaud pour moi-même de bon et de beau, susceptible de développement» dit-il. TOLSTOI se laisse vivre en Caucase : «Les hommes vivent ici selon les lois de la nature ; ils naissent, engendrent, se battent, mangent, boivent, jouissent de la vie, meurent et ne connaissent d’autres lois que celles imposées invariablement par la nature au soleil, à la végétation, aux animaux. Il n’y a en pas d’autres» écrit-il. En éveillant, dans son âme, la passion de la simplicité, la haine de la vie de salon, des complications factices de l’existence, c’est cette simplicité primitive, c’est cette beauté grandiose et simple de la nature qu’il va respirer au Caucase.  Libidineux, TOLSTOI est saisi par la joie de vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute puissante, universelle : la vie est Dieu. «S’amuser avec une fille n’est pas un péché, c’est le salut» dit-il. Dieu a tout fait pour la joie de l’homme. Rien n’est péché. C’est l’époque de la volupté intense dans sa rencontre avec la belle et sauvage Marianka. Ainsi, ce sont les guerres, notamment en Caucase et à Sébastopol, qui ont inspiré en premier sa contribution littéraire. TOLSTOI commence à écrire ses souvenirs autobiographiques, et évoque le bonheur familial. Il est encore sous influence de David Copperfield de Charles DICKENS. Il faisait de la littérature par intermittence. Son vrai héros n’est pas apparemment, comme il le dit la Vérité, mais la foule, la nation russe. En cette foule, en ses croyances, ses goûts, ses idées, TOLSTOI a dépeint ses vérités. Bien vivre, c’est faire battre le cœur de la nation russe. Bien penser, c’est bien penser comme elle. La sagesse devient le sentiment inconscient des masses populaires que la littérature de TOLSTOI a bien capté. Les «Cosaques», dira TOURGUENIEV c’est là «le plus beau récit de toute la littérature narrative russe».

Cependant, ce délire de force et de vie n’entament en rien la lucidité de TOLSTOI qui commence, profondément, à s’interroger sur le sens de sa vie : «En même temps, c’était en Caucase, j’étais particulièrement solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de mon esprit, comme on ne peut le faire qu’une seule fois dans sa vie. C’était un temps de martyre et de félicité. Jamais, ni avant, ni après, je n’ai atteint une telle hauteur de pensée, je n’ai vu aussi profond que pendant ces deux années. Et tout ce que j’ai trouvé alors restera ma conviction» dit-il.

Avec les trois récits de «Sébastopol», empreints de patriotisme et d’héroïsme, TOLSTOI mettait une certaine passion dans la vie et un esprit de sacrifice. Le véritable héros de la guerre de Crimée, avec le siège des Anglais et des Français, c’est la masse des simples soldats, héroïque et grande, parce qu’elle ne doute pas de la grandeur qu’il y a à mourir pour la patrie. TOLSTOI perd tout sentimentalisme, et évoque «cette compassion vague, féminine et pleurnicheuse» dit-il dédaigneusement. Il brosse un mélange de grandeur et de faiblesse de l’âme humaine : «dans mon œuvre, il n’y a pas de héros ; tous sont bons et tous sont mauvais, et je n’aurai qu’un héros, le vrai». La maîtrise de ce jeune écrivain est déjà entière ; la peinture minutieuse des détails matériels, l’analyse infinitésimale des motifs psychiques au sein de la mêlée sanglante y atteignent la perfection. Le héros peut devenir, l’instant d’après, mesquin ou brutal. «Ce vin est encore jeune, mais quand il aura fini de fermenter, il en sortira une boisson digne des Dieux» écrit TOURGUENIEV dans la préface de ces récits. Pendant cette guerre de Sébastopol, TOLSTOI fut frappé par la grandeur de la souffrance humaine, par les menaces de la mort : «Les éclats volent en l’air en sifflant et grinçant. A ces sons divers, vus éprouvez un étrange mélange de jouissance et de terreur. Au moment où le projectile arrive sur vous, il vous vient infailliblement à l’esprit qu’il vous tuera, mais l’amour-propre vous soutient et personne ne remarquera le poignard qui vous laboure le cœur». Le 5 mars 1855, TOLSTOI continue à s’interroger sur le sens de sa vie «J’ai été amené à une grande idée, à la réalisation de laquelle je me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette idée, c’est la fondation d’une nouvelle religion, la  religion du Christ, mais purifiée des dogmes et des mystères. Agir en claire conscience, afin d’unir les Hommes par la religion» écrit-il.

Dégouté de la guerre, il démissionna de l’armée en novembre 1856, et fit 1857 un voyage en Europe occidentale ; il séjourne à Paris, Londres et Genève où il se familiarise avec les idées de Jean-Jacques ROUSSEAU. De retour dans son domaine, il crée une école fondée sur la liberté de l’éducation. Il fera un second voyage en Europe de 1860 à 1861 et ne quittera plus la Russie.

B – TOLSTOI, le succès avec l’école réaliste

L’inutilité de l’héroïsme, la lutte avec la vie et la nécessité de la résignation sont des traits du réalisme où TOLTSOI et DOSTOIEVSKI se rencontrent. Mais les résignés de DOSTOIESKI sont les vaincus de la vie, alors que chez TOLSTOI la reconnaissance devant la nature, devant la société, devant Dieu n’est pas seulement pour l’individu la plus haute sagesse, mais aussi le chemin conduisant au bonheur. De toutes les formes du bonheur, c’est-à-dire de la satisfaction donnée aux instincts naturels, l’amour du prochain et le dévouement, sont à la fois légitimes et plus accessibles. Artiste et créateur d’images, TOLSTOI a admirablement décrit la vie de son pays, dans ses facettes multiples ; il est l’incarnation de l’âme du peuple russe. Ainsi, dans «Guerre et paix» et «Anna Karénine», en peintre, il y cherche moins à prouver quelque chose qu’à décrire sa Russie du XIXème, y compris dans ses aspects hideux comme le servage.

«Guerre et paix», publié en 1878, est une description de la société russe pendant les guerres napoléoniennes de 1805 à 1815. TOLSTOI parle de la guerre en homme qui l’a faite. TOLSTOI se fait «historiographe de la noblesse, le scrutateur de l’âme de la noblesse à l’époque la plus glorieuse de la patrie» dira DOSTOIEVSKI. C’est une chronique familiale en toile de fond la rivalité entre Alexander 1er et Napoléon. TOLSTOI s’intéresse également aux petites gens et au peuple. Il met en lumière, avec une accumulation de détails, le contraste des temps sombres et des temps clairs, des moments violents et des moments calmes. Guerre et paix est un livre d’histoire, un poème épique, un poème bucolique et un poème psychologique. C’est un spectacle humain, celui de la Russie dans sa lutte désespérée contre l’étranger. Le vrai héros de ce roman homérique est le peuple : armée, noblesse, classe dirigeante, les administrés, les intellectuels, les souffrances physiques et morales, tout y est. Il écrit en romancier, en historien et en dramaturge. « La plus vaste épopée de notre temps, une Iliade moderne. Un monde de figure et de passions s’y agite. Sur cet océan humain, aux flots innombrables, plane une âme souveraine, qui soulève et réfrène les tempêtes avec sérénité. […] La plupart des lecteurs français, un peu myopes, n’en voient que les milliers de détails, dont la profusion les émerveille et les déroute. Ils sont perdus dans cette forêt de vie. Il faut s’élever au-dessus et embrasser du regard l’horizon libre, le cercle des bois et des champs ; alors on apercevra l’esprit homérique de l’œuvre, le calme des lois éternelles, le rythme imposant du souffle de destin, le sentiment de l’ensemble auquel tous les détails sont liés, et, dominant son œuvre, le génie de l’artiste, comme le Dieu de la Genèse qui flotte sur les eaux». Romain ROLLAND écrit, non sans lyrisme. TOLSTOI précisera : «J'ai tué des hommes à la guerre, j'en ai provoqué d'autres en duel pour les tuer; en jouant aux cartes et en me goinfrant, j'ai dilapidé les fruits du labeur de mes paysans ; je les châtiais sévèrement, je m'adonnais au stupre, à la tromperie. Mensonge, vol, débauche de toute sorte, violence, meurtre. Pas un crime que je n'aie commis», écrit TOLSTOI qui envisage d’expier tout ce mal. Le capitaine KHLOPOV, le vrai héros, ne se bat point pour son plaisir, mais parce que c’est son devoir. Cependant, TOLSTOI réprouve déjà la guerre «Les hommes peuvent-il vivre à l’aise, dans ce monde si beau, sous cet incommensurable ciel étoilé ? Comment peuvent-ils, ici, conserver des sentiments de méchanceté, de vengeance, de rage de détruire leurs semblables ? Tout ce qu’il y a de mauvais dans le cœur humain devrait disparaître contact de la nature, cette expression la plus immédiate du Beau et du Bien » écrit TOLSTOI.

«Anna Karénine», écrit entre 1875 et 1877, est l’histoire tragique d’une femme de la haute société de Saint-Pétersbourg qui s’éprend d’un jeune homme, quitte mari et enfant, et finira par se suicider. Cette tragédie de la faute et du châtiment a été inspirée par un fait divers touchant une voisine de TOLSTOI. En effet, en 1872, une jeune femme, Anna STEPANOVNA, se jette sous les roues d’un train de marchandises, son amant l’ayant répudiée pour prendre une autre maîtresse. TOLSTOI, qui habite à deux pas, se rend à l’autopsie ; ce fait divers qui expose un drame passionnel excite son imagination pendant plus d’un an jusqu’à ce qu’il se décide à en faire un roman où la fatalité, en accord avec son nouvel état d’esprit, est l’expression d’une folie sensuelle due à «la séduction quasi infernale» de l’héroïne : Anna Karénine. Ce roman est un drame de famille et un drame d’amour ; c’est aussi une tragédie entre du mariage entre jeune femme et mari âgé, entre une femme romanesque et un mari méthodique et borné. Le rôle destructeur de la passion entraîne à mentir, à s’abaisser, cause scandale, séparations, suicide. Comme Emma Bovary, Anna ne s’appartient plus, mais au moins le sait-elle ? ; Tout ce qu’il y a de meilleur en elle s’affaisse, tombe et le pire est porté à son comble : désir de vivre devenu unique désir de plaire, jalousie chronique, volonté de séduire tout homme, morphine pour s’abrutir, conscience de la déchéance morale qui la pousse sous un train. Et plus on le loue pour son roman, plus l’écrivain s’énerve, condamne et vitupère : «L’art c’est le mensonge et je ne peux plus aimer un beau mensonge».

TOLSTOI revient sur le thème du mariage dans deux romans : «Katia» et la «Sonate à Kreutzer» : «Le mariage, tel qu’il existe aujourd’hui, est le plus odieux de tous les mensonges, la forme suprême de l’égoïsme» dit-il. Katia c’est l’histoire de la littéraire, de l’intellectuelle, pour qui l’amour est une forme d’admiration. Une jeune femme s’éprend d’un homme sur le commencement du déclin, parce qu’il est admirable et intelligent. Ce genre d’amour peut mener à une impasse. «La Sonate à Kreutzer» nous relate un drame conjugal dans lequel l’homme marié n’est pas fait pour le mariage ; c’est un loup solitaire qui ne peut pas vivre à deux. On assiste à une succession d’états du marié qui peut être l’étonnement, l’inquiétude, l’angoisse, l’irritation nerveuse ou la folie meurtrière.

Pour TOLSTOI, la femme est un être sacré, doux et mystérieux, un organisme délicat que peut détruire un accident de la vie. TOLSTOI est bienveillant pour elle, mais il la veut, aussi, droite et sans reproche, il a pour cette créature, qui sera mère, le culte de la pureté. Les héroïnes de l’auteur sont étranges, mais attachantes. Belles et insouciantes, parfois naïves, il y a, au fond de leur cœur, beaucoup de tristesse et désillusion. «TOLSTOI veut que la femme soit honnête, il trouve que celle qui se donne en dehors du mariage est une sorte de monstre piétinant les lois sacrées de l’union et de la maternité» écrit J. LORIAC.

II – TOLSTOI, le penseur et moraliste inspiré par la fraternité humaine

«Il y a deux TOLSTOI, celui d’avant la crise, celui d’après la crise ; l’un est le bon, et l’autre ne l’est point» écrit  Romain ROLLAND. Les hommes ont besoin de vivre. Et, pour vivre, ils ont besoin de savoir comment vivre. En parvenant à sa maturité, TOLSTOI devient moraliste, sociologue et philosophe. «La vérité est horrible. Sans doute, tant qu’existe le désir de la savoir et de la dire, on tâche de la savoir et de la dire. C’est la seule qui me soit restée de ma conception morale» dit-il. TOLSTOI renonce à ses droits d’auteur et donne ses biens à gérer par sa femme. Il s’habille en Moujik et met sur pied des cantines et des secours pour les pauvres. Il bascule même vers l’anarchisme. En 1869, TOLSTOI traverse soudain une crise terrible : «Brusquement ma vie s’arrêta… Je n’avais plus de désirs. Je savais qu’il n’y avait rien à désirer. La vérité est que la vie était absurde. J’étais arrivé à l’abîme et je voyais que, devant moi, il n’y avait rien que la mort»Tout en restant un homme de son époque, un génie représentatif de son peuple, TOLSTOI a su résumer la crise morale de son pays et exprimer, en les exagérant, toutes les inquiétudes religieuses que la génération précédente a traversées et que tourmentent les Russes peu avant la Révolution de 1917. «J’ai trouvé, j’ai la voie qui conduit au repos du cœur !» dit-il.

A – TOLSTOI, une conception particulière de la religion

 Subitement la cinquantaine dépassée, TOLSTOI estime que sa vie n’était qu’une farce. «La raison ne m’a rien appris ; tout ce que je sais m’a été appris par le cœur» dit-il. La foi est la force de la vie. Pour TOLSTOI, la vie est la lumière des hommes, le principe de tout. La vie c’est l’aspiration au Bien.

1 –  TOLSTOI et son Dieu d’amour et de fraternité

TOLSTOI exige le retour au catholicisme originel «Aime Dieu comme toi-même, ne te mets en colère, ne commet pas d’adultère, ne prête pas serment, ne résiste au Mal par la violence» écrit-il dans «Ma religion». En effet, TOLSTOI reprend à son compte le Sermon de la Montagne, il ne faut jamais faire le Mal ; jamais, sous aucun texte, faire usage de la violence. Répondre aux coups, aux agressions, aux crimes, par d’autres coups, c’est perpétuer le règne de la violence et du Mal. Accepter la parole du Christ, c’est inaugurer le règne de la paix et de l’Amour, c’est transformer le monde. Jésus a prescrit l’abolition de toute police, de tout tribunal, de toute sentence judiciaire. L’amour, alors, par sa puissante vertu, aura raison du Mal qui est dans le Mal. «Tu aimeras ton ennemi, ce qui supprime la notion même d’ennemi, abolit les haines et les barrières nationales, la guerre» suivant l’Evangile selon Saint Matthieu. «L’amour est le Bien réel, le Bien suprême, qui résout toutes les contradictions de la vie, mais qui non seulement fait disparaître l’épouvante de la mort, mais pousse l’homme à se sacrifier pour les autres» dit-il. TOLSTOI en appelle à un ordre nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité.

Pour TOLSTOI, l’Eglise n’est, depuis le IIIème siècle, que «mensonges, cruautés et impostures». Il est excommunié en février 1901. «Je ne partage pas, il est vrai, la foi du Saint-Synode, mais je crois en Dieu qui est, pour moi, l’Esprit, l’Amour, le principe de toutes choses» réplique TOLSTOI à l’Eglise. En effet, le point de départ de sa réflexion est religieux, il recherche un sens à sa vie. Or, pour lui, la vie a un sens pour celui qui s’attache à Dieu afin de réaliser, dans l’Amour, sa volonté. «La religion est un certain nombre de rapport établi entre l’individualité particulière d’un homme et l’univers ou le principe de l’univers» écrit TOLSTOI. Et la morale est «une règle constante de la vie qui découle de ce rapport». Ainsi, la doctrine chrétienne renvoie à la conscience primitive de son moi, non de son moi animal, mais de son moi divin, fils de Dieu. L’homme aime, non parce que c’est son intérêt d’aimer, mais parce qu’il ne peut pas ne pas aimer. «C’est la source dont parle l’Evangile, la source vive, qui jaillit sans calcul et déborde sur tout ce qu’elle peut atteindre» dit TOLSTOI dans «Le salut est en vous». «La vie me semblait affreuse, et tout à coup j’entendis les paroles de Jésus ; je les compris, et la vie et la mort cessèrent de me sembler un mal ; au lieu du désespoir, je goutais une joie et un bonheur que la mort ne pouvait détruire» dit TOLSTOI. Il combat l’individualisme et exige le partage des richesses. Il voudrait apprendre à vivre en croyant dans les autres. Il s’intéressait beaucoup aux pauvres et en particulier aux paysans : «Agir sur cette classe de la population simple, réceptive et innocente, la délivrer de la pauvreté, lui procurer le bien-être social et l'éducation dont, par bonheur, je bénéficie, corriger ses vices nés de l'ignorance et de la superstition, développer son sens moral et l'amener à aimer ce qui est bon. Quel avenir radieux !» écrit TOLSTOI.

2 – TOLSTOI, un anarchiste précurseur de la non-violence

En 1884, attiré par l’orientalisme, et par la Chine, en particulier, TOLSTOI a étudié Conficius et Laotse. Il a la conviction que la Chine jouera un rôle important à la tête des peuples d’Orient. La tâche de l’Asie est de montrer au reste du monde, le vrai chemin à la vraie liberté ; le Taoïsme étant le chemin. Toute la sagesse et le secret du bonheur sont dans la vraie vie de travail, se libérer de la force brutale, ne pas faire aux autres ce qu’on ne veut pas que les autres vous fassent, vivre dans l’abnégation et l’amour. C’est en ce sens que TOLSTOI est un prophète de l’Amour et de la Paix et donc de la non-violence. TOLSTOI était également subjugué par la religion musulmane. Le devoir de tout croyant est de donner l’exemple d’une vie vertueuse. Il est enthousiaste pour la prière de Mohamet de la pauvreté «Seigneur, conserve ma vie en pauvreté, et fait qu’en pauvreté je meurs !».

TOLSTOI était nourri de l’esprit de Krishna, «Seigneur de l’Amour». Dans une lettre du 14 décembre 1908, adressé à Mahatma GANDHI (voir mon post) qui séjournait en Afrique du Sud, TOLSTOI proclamait, énergiquement, la doctrine de Résistance et de l’Amour : «Si les Hindous sont asservis par la violence, c’est parce qu’eux-mêmes ont vécu dans la violence et ne reconnaissent pas la loi éternelle de l’amour, propre à l’humanité. (…) Ne résistez pas au Mal  et ne prenez pas part à ce Mal, à la contrainte de l’administration, des tribunaux, des impôts, et surtout de l’Armée ! Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir !». GANDHI écrit en 1909, à TOLSTOI pour lui annoncer que les Indiens aller entamer une campagne de résistance passive. En réponse, TOLSTOI lui envoya sa bénédiction fraternelle dans le combat : «de la douceur contre la brutalité, de l’humilité et de l’amour contre l’orgueil et la violence. (…) La question que vous traitez, de la résistance passive, est de la plus haute valeur, non seulement pour l’Inde, mais pour toute l’humanité». GANDHI dira : «La Russie m’a donné en Tolstoï un maître qui m’a pourvu d’une base raisonnable pour ma non-violence». Par conséquent, TOLSTOI est le maître à penser de Mahatma GANDHI, celui a mis en œuvre la théorie de la non-violence.

La société est une prison. En conséquence, TOLSTOI en appelle à la désobéissance civile contre l’Etat, un instrument de violence par une minorité  dans le but d’assujettir le plus grand à son pouvoir. Il exige une collaboration étroite des citoyens à l’exercice du pouvoir. Il s’oppose farouchement à l’Armée, organe d’oppression du peuple. Pour lui, la marque évolutive de l’humanité s’élève, progressivement de la licence à la décence. «Avec une tranquillité héroïque, une douceur terrible, il (TOLSTOI) a dénoncé les crimes d’une société qui ne demande aux lois que la consécration de ses injustices et de ses violences » écrit Anatole FRANCE.

B – La philosophie de Tolstoï

TOLSTOI part du constat que la société est dominée par le Mal, l’Egoïsme et la Force. Le luxe, l’indolence, l’orgueil sans limites, éloignent les hommes du bonheur. En conséquence, pour TOLSTOI, le bonheur c’est «le fruit de la charité et de la bonté. Il faut s’oublier soi-même». Il recommande la Fraternité, l’application des principes d’humanité et de justice.

L’art n’est pas une manifestation du beau, mais une des conditions de la vie étant en même temps un moyen de communion avec les hommes. L’art n’agit sur nous que par l’intermédiaire des sens. Ainsi, la nature est belle et morale. «L’art est un organe moral de la vie humaine et son but est l’union fraternelle des hommes» dit-il.

Comme ROUSSEAU, TOLSTOI croit que, pour être heureux, l’homme n’a qu’à renoncer aux hypocrisies de la civilisation moderne. La véritable civilisation est en ce que l’homme sache se conduire et discerner le Bien du Mal. Par conséquent, la mission la plus importante et la plus nécessaire à accomplir dans notre existence est de chercher à être conscient de notre vie intérieure. La volonté éclairée de l’homme est la seule chose sainte entre toutes.

La foi c’est le sens de la connaissance de la vie humaine, connaissance qui fait que l’homme ne se détruit pas, mais vit.

L’homme doit servir non seulement son bien-être personnel, mais aussi à celui des autres.

Le bonheur, c’est de vivre avec la nature, de la voir, de la sentir, de parler avec elle.

La compassion est une des plus précieuses facultés de l’âme humaine.

Le Mal se multiplie par le Mal. Plus les gens poursuivent le Mal, plus ils l’accroissent. Ce n’est pas la violence, mais le Bien qui supprime le Mal.

Conclusion

Le 28 octobre 1910, en pleine nuit, il se lève, plie bagages, réveille son médecin et ordonne d’atteler : «Mon âme aspire de toutes ses forces au repos et à la solitude, pour vivre en harmonie avec ma conscience, ou, si ce n’est pas possible, pour échapper au désaccord criant qu’il y a dans ma vie actuelle et ma foi». Il quitte sa maison et veut, désormais, mener une vie de pèlerin pauvre, au couvent de Chamardino, où vit sa sœur Marie. TOLSTOI demande, alors, à sa fille Alexandra LVOVNA d’écrire ces dernières pensées : «Dieu est le Tout illimité, l'homme n'est qu'une manifestation limitée de Dieu… Dieu est amour et plus il y a d'amour, plus l'homme manifeste la présence de Dieu, plus il existe véritablement». On trouve une explication de ce geste d’une lettre du 8 juin 1897 adressée à sa femme : «Depuis longtemps, Comtesse Sophie,  je souffre du désaccord de ma vie avec mes croyances. Je ne puis vous forcer à changer ni votre vie, ni vos habitudes. (…) J’ai résolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis longtemps : m’en aller. Je désire de toutes les forces de mon âme le calme, la solitude, et, sinon, un accord complet, du moins pas de désaccord criant entre ma vie et ma conscience». Alors que sa fille veillait sur lui juste avant sa mort, TOLSTOI lui dit «il y a sur la terre des millions d’hommes qui souffrent. Pourquoi êtes-vous là tous à vous occuper de moi seul ?».

La mort de TOLSTOI,  le 20 novembre 1910, est un événement planétaire. «Ses derniers jours sont un acte de révolution incomparable et tragique : la rupture de ce grand vieillard avec tout le milieu qu’il subissait en frémissant, mais qui avait malgré tout sur lui ses prises secrètes et profondes auxquelles nul ne peut se dérober, est d’une grandeur douloureuse et émouvante. Il avait transigé en quelque sorte durant de longues années avec les lois de la vie commune. Il a voulu avant de mourir éliminer de lui toute contradiction, et s’évader vers l’absolu. On eût dit qu’avant d’avoir réalisé la plénitude de son idéal, il ne se sentait pas digne de mourir» écrit Jean JAURES. «Léon Tolstoï était le plus grand écrivain de notre temps ; il était à tout le moins le plus célèbre. Aucun nom russe, aucun nom d’écrivain peut-être, n’avait jamais été porté, sur les ailes de la gloire, aussi loin dans l’espace ; aucun surtout n’avait pénétré aussi profondément dans les masses populaires» écrit Anatole LEROY-BEAULIEU. En effet, TOLSTOI, «C’est lui dont la conscience et la contenance font reculer l’autre» disait Joseph de MAISTRE. «Ce que la Grèce antique a conçu et réalisé par le concours des cités et l’essor harmonieux des siècles : un Homère, la nature l’a produit d’un coup pour la Russie, en créant Tolstoï, Tolstoï, l’âme et la voix d’un peuple immense, le fleuve où boiront, durant des siècles, les hommes, et les pasteurs des hommes» écrit Anatole FRANCE.

 

En définitive, TOLSTOI a posé cette redoutable question : quelle direction devrions-nous donner à notre éphémère et fragile existence ?

 

Cette interrogation prophétique de TOLSTOI est plus que jamais prégnante et d’actualité. «L’homme porte en son cœur une parcelle divine» disait-il.  Quant à moi, cette étude sur TOLSTOI m’a profondément bouleversé, tourneboulé. Je dirai, modestement et avec TOLSTOI, que la vie, la vraie vie, n’a de sens que si elle est marquée du sceau de l’humanité, de la compassion, de la justice, de l’égalité et de la fraternité. L'Amour est plus fort que la haine et en cette période de tension ethnique au Sénégal et de poussée des forces du racisme aux Etats-Unis et en France, cela mériterait une grande méditation. Ce qui fait l'individu, c'est son aptitude à distinguer le Bien du Mal, à préférer l'Amour à la Haine. Tout le reste n’est qu’illusion, futilité, vacarme et vanité. «Marchez pendant que vous avez la lumière !» ordonne TOLSTOI.

Bibliographie très sommaire :

1 – Contributions du Comte Léon TOLSTOI

TOLSTOI (Léon), A la recherche du bonheur, traduction de E. Halpérine-Kaminski et E. Jaubert, Paris, Librairie académique Didier Librairie-éditeur Perrin, 1899, 267 pages ;

TOLSTOI (Léon), Anna Karénine,  Bruxelles, éditions La Boétie, 1945, 667 pages, Paris Gallimard, collection Folio classique n°2660, 1994, traduction de Henri Mongault, préface de Louis Pauwels, 928 pages ;

TOLSTOI (Léon), Contes et fables, traduction par E. Halpérine, Paris, Plon, Nourrit, 1888, 255 pages ;

TOLSTOI (Léon), De la vie, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, traduction de la Comtesse Tolstoï, non daté, 303 pages ;

TOLSTOI (Léon), Guerre et paix,  Paris, Hachette, 1939, 3 volumes, Paris Archipoche, 2016 vol 1 950 pages, vol 2, 812 pages et vol 3, 832 pages ;

TOLSTOI (Léon), Hadji Mourad, e-artnow Sro, 2014, 139 pages ;

TOLSTOI (Léon), Katia, traduction de M. le Comte d’Hauterive, Paris, Didier, 1878, 278 pages ;

TOLSTOI (Léon), La mort d’Ivan Ilitch, suivi de maître et serviteur, traduction de Boris Schloezer, Paris, Stock, 1983, 223 pages ;

TOLSTOI (Léon), L’anarchie passive et le Ciel est en vous, traduction de Marie Manacéine, Paris, Félix Alcan, 1895 160 pages ;

TOLSTOI (Léon), L’argent et le travail, préface Emile Zola, postface Georges Nivat, Syrtes, 168 pages ;

TOLSTOI (Léon), L’esprit chrétien et le patriotisme, traduction J. Legras, Paris, Perrin, 1894, 182 pages ;

TOLSTOI (Léon), La foi universelle, Create Space independant Publishing Plateform, 2016, 110 pages ;

TOLSTOI (Léon), La loi de l’amour et la loi de la violence,  traduction E. Halpérine, Paris, Dorbon Ainé, 1910, 266 pages ;

TOLSTOI (Léon), La mort, traduction et préface E. Halpérine, Paris, Perrin, 1886, 303 pages ;

TOLSTOI (Léon), La pensée de l’humanité, traduction par E. Halpérine-Kaminsky, Paris, édition Moderne, Ambert, 1912, 408 pages ;

TOLSTOI (Léon), La puissance des ténèbres, drame en 5 actes,  traduction E. Halpérine, Paris, Perrin, 1887, 241 pages ;

TOLSTOI (Léon), La sonate à Kreutzer suivie de Pourquoi ?, traduction de E. Halpérine-Kaminsky, Paris, Plon, Plon-Nourrit, non daté, 176 pages ;

TOLSTOI (Léon), Le chant du cygne, traduction et préface E. Halpérine, Paris, Perrin, 1889, 289 pages ;

TOLSTOI (Léon), Le Prince Nekhlioudov, Independantly Published, 2017, 157 pages ;

TOLSTOI (Léon), Le roman du marriage, traduit par Michel Delines, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, non daté, 218 pages ;

TOLSTOI (Léon), Le salut est en vous, Paris, Didier et Perrin, 1893, 389 pages ;

TOLSTOI (Léon), Les cosaques : souvenirs de Sébastopol, Paris, Hachette, 1907, 310 pages ;

TOLSTOI (Léon), Les grands problèmes de l’histoire, traduction Michel Delines, Paris, L. Westhausser, 1888, 237 pages ;

TOLSTOI (Léon), Ma confession, traduction par Zoria, Paris, A Savine, 1887, 265 pages ;

TOLSTOI (Léon), Ma religion, Paris, Fisbacher, 1885, 266 pages ;

TOLSTOI (Léon), Maître et serviteur, Paris, 1895, 75 pages ;

TOLSTOI (Léon), Marchez pendant que vous avez la lumière : récit du temps des premiers chrétiens, traduction E.W Smith, Paris, Alphonse Lemaire, 1896, 227 pages ;

TOLSTOI (Léon), Morale et  religion, traduction Charles Salomon, Paris, éditeur non précisé, 1898, 50 pages ;

TOLSTOI (Léon), Plaisirs cruels, contenant la profession de foi de l’auteur,  traduction de E. Halpérine, préface de Charles Richet, Paris, 1895, Charpentier, 282 pages ;

TOLSTOI (Léon), Pourquoi on tient à la vie : scènes de la vie russe, Paris, Librairie Blériot, éditeur Henri Gauthier, date non précisée, 248 pages ;

TOLSTOI (Léon), Qu’est-ce que l’art ?, Introduction et traduction de Teodor Wyzewa, Paris, Librairie académique Didier, Libraire- éditeur Perrin, 1898, 270 pages ;

TOLSTOI (Léon), Que faire ?, traduction par Mariana Polonsky et Debarre, Paris, Nouvelle Librairie parisienne, 1887, 277 pages ;

TOLSTOI (Léon), Quelle est ma vie ?, traduction Emile Pagès et Alexandre Gatzouk, Paris, Librairie illustrée, 1888, 291 pages ;

TOLSTOI (Léon), Résurrection : drame en quatre actes, Paris, Librairie Blériot, éditeur Henri Gauthier, date non précisée, 248 pages ;

TOLSTOI (Léon), Souvenirs, enfance, jeunesse, adolescence, Paris, Hachette, 1913, 309 pages.

TOLSTOI (Léon), Tolstoï par Tolstoï, Tolstoï avant sa crise morale (1848-1879) autobiographie épistolaire, traduction E. Halpérine-Kaminsky, Paris, éditions Modernes, Librairie Ambert, 1912, 408 pages ;

TOLSTOI (Léon), Un musicien déchu, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 2017, 112 pages.

2 – Critiques du Comte Léon TOLSTOI

AUCOUTURIER (Michel), «Tolstoï est mort : un évènement de portée mondiale et son retentissement en France», Revue des études slaves, 2010, tome 81, fascicule 1, pages 11-22 ;

AUCOUTURIER (Michel), La grande âme de la Russie, Paris, Gallimard, Découvertes, 2010, 128 pages ;

BARRES (Maurice), «Tolstoï et la guerre», Annales politiques et littéraires, 27 novembre 1910, n°143, page 520-521 ;

Bibliothèque Nationale de France, Léon Tolstoï, exposition exposition organisée pour le cinquantenaire de sa mort, présentation de Julien Cain, introduction de Sophie Laffite, Paris, 1960, 83 pages ;

BIROUKOV (Paul), Tolstoï, éducateur, Neuchâtel, Paris, Delachaux, Niestlé, 1921, 194 pages ;

BIRUKOV (Paul), Tolstoï : vie et œuvres, mémoires, souvenirs, lettres, journal intime, notes et documents biographiques, Paris, Mercure de France, 1916, tome 1, 324 pages et tome 2, 283 pages ;

 BODART (Marie-Thérèse), Tolstoï, Paris, éditions universitaires, Classiques du XXème siècle, 1971, 128 pages ;

BOUNINE (Yvan), La délivrance de Tolstoï, 2010, 200 pages ;

BOURDEAU (Jean), Tolstoï, Lénine et la révolution russe, Paris, Félix Alcan, 225 pages ;

BOURDON (Georges), En écoutant Tolstoï, entretiens sur la guerre et quelques autres sujets, Paris, Carpentier et Fasquelle, 1904, 322 pages ; 

CANDIANI (R), Auteurs contemporains, Tolstoï, Paris, Armand Colin, 1914, 5ème édition, 314 pages ;

CHESTOV (Léon), Les Révélations de la mort. Dostoïevsky - Tolstoï. Traduit du russe par Boris de Schloezer, Paris, Plon, 1923. Réédité chez Plon, 1958, 188 pages ;

CHESTOV (Léon), L'Idée de bien chez Tolstoï et Nietzsche (Philosophie et prédication). Traduit du russe par T. Rageot-Chestov et George Bataille. Paris, Éd. du Siècle, 1925, réédité chez J. Vrin, 1949, 256 pages ;

FAGUET (Emile), «Léon Tolstoï, l’homme et l’œuvre», Annales politiques et littéraires, 27 novembre 1910, n°143, pages 517-518 ;

FRANCE (Anatole), «Hommage à Tolstoï», Annales politiques et littéraires, 27 novembre 1910, n°143, pages 520 ;

HENNEQUIN (Emile), Ecrivains francisés, Dickens, Heine, Tourgueniev, Poe, Dostoïewski, Tolstoï, Paris, Perrin, 1889, 305 pages, spéc. 185-244 ;

MANN (Thomas), Goethe et Tolstoi, traduction d’Alexandre Vialatte, Paris, Neuchâtel V.  Attinger, 1947, 150 pages ;

KOLOGRIVOV (Ivan), «La morale de Léon Tolstoï», Revue Apologétique, 1er novembre 1924, pages 152-168 ;

LAFITTE (Sophie), Tolstoï et ses contemporains, Paris, Hachette, 1960, 330 pages ;

LEMAITRE (Jules), «Résurrection», Annales politiques et littéraires, 27 novembre 1910, n°143, pages 519 ;

LIONNERT (Jean), Evolution des idées chez quelques-uns de nos contemporains : Zola, Tolstoï, Huysmans, Lemaître, Barrès, Bourget, Le Roman catholique, Paris, Perrin, 1903, 283 pages, spéc page 39-82 ;

LORIAC (J), Tolstoï et les femmes, Paris, Nilsson, 1932, 123 pages ;

LOURIE (Ossip, Davidovitch), La psychologie des romanciers russes, Paris, Félix Alcan, 1905,  438 pages, spéc pages 197-306 ;

LOURIE (Ossip, Davidovitch), Philosophie de Tolstoï, suivie de ses pensées, Paris, Félix Alcan, 1922,  176 pages ;

MANACEINE de (Marie), L’anarchie passive et le comte Tolstoï (Le salut est en vous), Paris, Alcan, 1895, 159 pages ;

MARKOVITCH (Milan, I), Tolstoï et Gandhi, Slatkine, 1977, 188 pages ;

PELADAN (Sar), La décadence esthétique, réponse à Tolstoï, Paris, Chamuel, 1898, 273 pages ;

PERSKY (Serge), Tolstoï intime, souvenirs, récits, propos familiers, Paris, Les Annales, 1909, 279 pages ;

POZNER (Vladimir), Tolstoï est mort, Paris, Plon, 1935 et Christian Bourgois, 2010, 239 pages ;

RANCE (Christiane), Tolstoï, le pas de l’ogre, Paris, Seuil, 2010, 268 pages ;

RECOULY (Raymond), «Tolstoï intime», Figaro, supplément littéraire du dimanche, 26 novembre 1910, n°48 ;

ROLLAND (Romain), Vie de Tolstoï, Paris Hachette, 1921, 241 pages et  Paris, Albin Michel, préface de Stéphane Barsacq, 2010, 260 pages ;

SEAILLES (Gabriel), Les affirmations de la conscience moderne, Paris, Armand Colin, 1906, 285 pages, spéc 263-274 ;

SECHET (Alphonse), BERTHAUT (Jules), La vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains : Léon Tolstoï, Paris, Louis-Michaud, 192 pages ;

SEMENOFF (Marc), Tolstoï et Gandhi, Paris, Denoël, 1958, 215 pages ;

SOREL (Albert), Lectures historiques, Tolstoï historien, Paris, Plon, 1913, 292 pages, spéc pages 267-292 ;

STEINER (Georges),  Tolstoï ou Dostoïevski. Traduit par Rose Celli. Paris, Seuil, 1963 et 10/18 collections Bibliothèques, 2004, 414 pages ;

SWEIG (Stefan), «Le message de Tolstoï», La revue hebdomadaire, 15 septembre 1928, n°37, pages 259-275 ;

TOLSTOI (Sophia), Journal intime,  Paris, Albin Michel, 1980,  536 pages ;

TOLSTOI (Sophie), La tragédie de Tolstoï et de sa femme,  Paris, Arthème Fayard, 1931,  365 pages ;

TOLSTOI (Sophie), Ma vie, traduit du russe par Luba Jurgenson et Maria-Luisa Bonaque, Paris, Éditions des Syrtes, 2010, 1060 pages.

TOLSTOI (Tatania), Sur mon père,  Paris, éditions Allia, 2003, 96 pages ;

TROYAT (Henri), Tolstoï, Paris, Fayard, 2004, 902 pages ;

VOGUE de (Vicomte, Eugène-Marie, Melchior), Le roman russe, Paris, E. Plon, Nourrit, 1886, 351 pages ;

VOGUE de (Vicomte, Melchior), «Le roman russe et Léon Tolstoï», Figaro, supplément littéraire du dimanche, 26 novembre 1910, n°48.

Paris, le 22  août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Comte Léon Nikolaïevitch TOLSTOI (1828-1910) : un écrivain russe nihiliste, réaliste et pacificiste, une conscience morale pour l’humanité», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 23:23

A chaque saison du Prix Nobel de Littérature, le nom de NGUGI Wa Thiong’o circule et puis cet engouement retombe comme un feu de paille. D’une grande fécondité littéraire, NGUGI Wa Thiong'o, premier romancier, essayiste et dramaturge, de l'Afrique de l'Est, de langue anglaise, est l’un des plus renommés des écrivains africains. Si NGUGI est célèbre dans le monde anglo-saxon, il est encore trop peu connu dans l’espace francophone. Et pour cause, sur sa trentaine de romans, pièces de théâtre, recueils de nouvelles, essais et livres pour enfants, seules six œuvres sont traduites en français (voir la bibliographie). De par sa grande créativité, son esprit critique et son engagement, sa démarche marxiste et fanoniste, NGUGI Wa Thiong’o, dans ses romans et ses pièces de théâtre, a brassé de nombreux sujets : la culture, le pouvoir politique, le langage et les langues nationales, l’identité, le colonialisme, la décolonisation, le postcolonialisme, dans une Afrique en pleine mutation.  NGUGI s’insurge contre ce qu’’il est convenu d’appeler la voie qualifiée de «topicaliste» ou de «documentaliste» considérée être du ressort du journalisme. Pour NGUGI, comme pour Chinua ACHEBE, SEMBENE Ousmane, Ahmadou KOUROUMA et Wole SOYINKA (voir mes posts sur ces auteurs), l’écrivain a un rôle didactique, d’éveilleur de conscience, que lui confère ses activités littéraires.  «Je crois fermement que la critique de nos institutions sociales et de nos structures est une chose très saine pour notre société. Je crois que nous pouvons aller de l'avant seulement par le biais de critiques éclairées et saines. Les écrivains doivent examiner avec sincérité tous les aspects de la vie de notre nation. Si les écrivains ne le faisaient pas partout dans le monde, ils manqueraient à leurs devoirs» écrit-il. La contribution littéraire de NGUGI  peut se diviser en trois phases : la première marquée par des influences formelles des traditions sociales et culturelles Kikuyu, le christianisme et la pensée occidentale ; la deuxième par sa rencontre avec le marxisme et le panafricanisme ; et la troisième par une désillusion totale quant à l’amélioration de la situation africaine, sinon par une révolution totale. C’est à partir de ce moment qu’il commence à écrire en Kikuyu, abandonnant la langue anglaise. En effet, NGUGI est à la fois un grand peintre de la réalité de l'Afrique contemporaine et un acteur important de son évolution, toujours sans rancœur ni complaisance, aussi bien dans son œuvre que dans son action d'écrivain engagé, afin de mettre en valeur ce qu'il définit comme étant "la dimension noire" dans l'histoire de l'Afrique et du monde d'aujourd'hui. «Je suis écrivain. On m’a appelé écrivain religieux. J’écris sur mon peuple. Je suis intéressé par leur vie cachée et leur haine et comment la tension même dans leur cœur affecte leur contact quotidien avec d’autres hommes. En d’autres termes, le flux d’émotions de l’homme interagit avec le réel» dit NGUGI. Sa contribution littéraire traite de l’histoire du Kenya en général, du conflit des cultures, de l’opposition radicale des systèmes de valeurs occidentaux et indigènes, de la spoliation des terres, avec la révolte des Mau Mau, de l’affrontement entre une minorité dirigeante bourgeoise ayant accaparé l’essentiel des richesses et une grande majorité de déshérités.

 

James NGUGI Wa Thiong’o est né le 5 janvier 1938, à Kamarithu, au Kenya ; il appartient à l’ethnie des Kikuyu. Issu d’une famille de paysans dans la région de Limuru, à une trentaine de kilomètres de Nairobi, la capitale, il a grandi dans le Kenya colonial, vécu l’humiliation de la mainmise sur son pays par les Anglais. Il a assisté de 1952 à 1956 au sanglant épisode de la révolte des Mau Mau, durement réprimée par les troupes britanniques. Son père était l’un des nombreux agriculteurs Kikuyu, qui dépossédés de leurs terres, ont été obligés de devenir des ouvriers dans leurs propres fermes. Il grandit dans une famille de 28 enfants avec un mélange de coutumes africaines et de valeurs chrétiennes. De 1947 à 1949, il a fréquenté l’école de la mission à proximité de Limuru et a terminé ses études primaires à Maangu dans l’une des écoles fondées par un mouvement indépendantiste. Il a étudié de 1955 à 1959, à l’Alliance High School, au Nord-Ouest de Nairobi, sous l’égide d’un missionnaire Carey Francis, dont les vues étroites et dédaigneuses sur les coutumes Kikuyu ont été relatées dans sa contribution littéraire. Sa famille s’était engagée lors  de la guerre des Mau Mau, ses parents ont été emprisonnés, et un de ses demi-frères a été tué par les forces britanniques. La révolte des Mau Mau fut violemment réprimée, et frappa l'ensemble des Kikuyu, sans distinction  : 13 000 d'entre eux furent massacrés, 80 000 internés, et l'État d'urgence ne fut levé qu'en 1960. Le leader Kenyatta fut emprisonné pour complicité présumée avec les Mau Mau. Dans les écrits de NGUGI, la guerre des Mau Mau, dans sa recherche de l’indépendance et de la justice, deviendra un thème central. NGUGI se marie en 1961 et aura 5 enfants. 

 

NGUGI fit, de 1959 à 1964, ses études à Makerere University College, à Kampala, en Ouganda, à l’époque la seule école en Afrique de l’Est à décerner un diplôme en littérature anglaise.  Il dirigea la revue «Penpoint».  Il écrit au journal «Daily Nation» de Nairobi. Il a été influencé par les écrivains anglais : David Herbert LAWRENCE (1885-1930) et Joseph CONRAD (1857-1924). En 1964, il poursuivra ses études à l’université de Leed en Grande-Bretagne. Au contact avec les idées de gauche, NGUGI se radicalise et réclame la justice sociale et l’indépendance sans concession.  En effet, l’indépendance est octroyée au Kenya le 12 décembre 1963, avec ses espoirs vite déçus. Contempteur du colonialisme et de ses méfaits, NGUGI va fustiger, dans ses écrits, la nouvelle élite africaine au pouvoir coupable de perpétuer la soumission aux Anglais.  

 

Nommé à l'université de Nairobi en 1967, alors qu’il enseigne depuis deux ans, il publie avec deux autres universitaires, un texte dans lequel il prône une réforme radicale du Département anglais : «S’il est vrai que l’étude suivie d’une culture à travers l’histoire semble nécessaire, pourquoi cette culture ne serait-elle pas africaine ? Pourquoi la littérature africaine ne pourrait-elle pas se trouver au centre des programmes, et servir de prisme à l’étude des autres cultures ?». Il n'a cessé de se comporter en intellectuel engagé. Ainsi, en 1977, le succès de sa pièce de théâtre, écrite en Kikuyu, «Je me marierai, si je veux», représentée par des paysans et ouvriers, commence à connaître un grand succès dans le pays ; ce qui lui a valu une année entière de détention. Il n’a été libéré que sous la pression d’Amnesty International. Sur cette détention, il écrira deux ouvrages : «Le diable sur la croix» et «Détenu : le journal d’un écrivain en prison».  Il démissionnera de ses fonctions d’enseignant et une pétition est adressée au gouvernement pour qu’il reprenne ses fonctions : «c'est un patriote et un érudit qui aime profondément son pays; c'est un professeur éminent qui contribue au développement de notre société avec une efficacité confirmée; c'est le seul écrivain créatif au Kenya qui ait une renommée internationale, et,  il ne peut participer pleinement à l'édification de la nation qu'en prenant son poste à l'Université».

 

A Londres, alors qu’il faisait la promotion de son livre «Le diable sur la croix», il apprend que le régime de Daniel ARAP MOI (président de 1978 à 2002), qui venait de remplacer Jomo KEYNATTA (1891-1978) entend l’arrêter à son retour au Kenya. NGUGI entame un long exil, d’abord au Royaume-Uni, puis aux Etats-Unis depuis 1982 où il enseigne dans diverses universités : Yale, New York, Californie.

 

En 1986, il publie son célèbre ouvrage «décoloniser l’esprit» en Kikuyu et abandonne l’anglais, comme langue d’expression : «Ce livre est mon adieu à l’anglais pour quelque écrit que ce soit. A partir de maintenant, plus rien que le Kikuyu et le Kiswahili» dit-il. «Les vrais puissants, sont ceux qui savent parler leur langue maternelle, et apprennent à parler, en même temps, la langue du pouvoir» dit NGUGI. Il écrit second roman «Matigari», c’est une évocation d’un vétéran de la révolte des Mau Mau qui revient au pays vingt après l’indépendance et découvre que rien n’a changé : les inégalités sont toujours aussi criantes, une élite corrompue s’est contentée de prendre la place des colons et continue d’exploiter le peuple. Le héros du roman, justicier du Kenya contemporain, a un tel succès qu’un mandat d’arrêt est lancé contre lui. Naturellement, c’est le roman «Matigari» qui sera interdit et saisi. Profitant de ce que NGUGI se rend à un colloque à Harare, au Zimbabwe, le régime de Daniel Arap MOI, tente, mais vainement, de l’assassiner.

 

En 2004, l'écrivain décide de rentrer au Kenya après la chute du dictateur Daniel ARAP MOI, alors qu'il achève de composer «Sorcier du Corbeau», le plus long livre jamais écrit dans une langue africaine subsaharienne. Le Kenya a été dirigé de 2004 à 2013 par Mwai KIBAKI, et depuis le 9 avril 2013, par Uhuru KEYNATTA, le fils de Jomo KEYNATTA. NGUGI, écrivain marxiste, est accueilli, le 31 juillet 2004, par des milliers de Kenyans. Pourtant, certains lui reprochent d'avoir mené l'agitation depuis l'étranger et non sur le terrain. Dans la nuit du 10 au 11 août 2001, il est agressé à son domicile ainsi que sa femme, objet d'un viol et son ordinateur volé ; les quatre malfrats l’ont brûlé au visage lorsqu’il a tenté de s’interposer. «Autrefois, il fallait combattre pour ne pas se laisser anéantir par la terreur que faisaient régner les agents de l’Etat. Aujourd’hui, vous devez vous prémunir contre à la fois les politiciens véreux mais aussi contre des criminels et des gangsters.» écrit à son sujet le Daily Nation. NGUGI explique sa volonté d'écrire dans sa langue pour préserver sa culture africaine menacée par le néo-colonialisme qui s'exprime dans les domaines économiques et juridiques, quitte à traduire ses oeuvres en anglais.

I – NGUGI Wa Thiong’o et la question de l’indépendance

Dans sa contribution romanesque, NGUGI décrit la déliquescence du pays, la corruption, les abus de pouvoir de la nouvelle classe bourgeoise installée à la tête de l’État et la répression aveugle sont en filagramme dans ses œuvres. C’est alors le moment de la désillusion postcoloniale : les reines du pouvoir sont accaparées par une minorité qui délaisse le peuple vainqueur pour s’allier avec les vaincus et les anciens colonisateurs. Après l’étape de la confiscation du pouvoir réalisée avec le soutien de l’armée, les élites installées usent de la communication et de la propagande en recourant «aux services d’inconditionnels», notamment ces intellectuels qui se placent au-dessus des masses populaires. Un scénario assez habituel dans un contexte classique, comme l’a analysé Albert MEMMI, où «la colonisation fausse les rapports humains, détruit ou sclérose les institutions, et corrompt les hommes, colonisateurs et colonisés. Pour vivre, le colonisé a besoin de supprimer la colonisation. Mais pour devenir un homme, il doit supprimer le colonisé qu’il est devenu. Si l’Européen doit annihiler en lui le colonisateur, le colonisé doit dépasser le colonisé. La liquidation de la colonisation n’est qu’un prélude à sa libération complète : à la reconquête de soi».

A – Weep Not Cry, (Enfant, ne pleure pas)

Son premier roman, «Weep not, Child» en  1964, publié à la veille de l’indépendance du Kenya, traite des conflits entre la tradition Kikuyu et l'école européenne et chrétienne, contre l’Empire britannique. La puissance coloniale n’était plus en mesure d’administrer le pays que «dans le sang et la désolation généralisée» la révolte des paysans, humiliés, expropriés, contraints à des déplacements forcés vers des terres plus arides. A travers ce récit fictionnel, NGUGI relate des événements historiques (révolte des Mau Mau, et son dirigeant Dedan Kemathi, l’emprisonnement de Jomo Kenyatta et l’état d’urgence en 1952). Ce roman est présenté lors du 1er festival mondial des Arts nègres à Dakar. L’intrigue du récit, sous fond de violence, se déroule dans un petit village rural du Kenya, non loin de Kipanga. Les raisons de ce conflit proviennent du processus de déshumanisation lors de la colonisation, de la spoliation de leurs terres par les colons britanniques et de la rébellion des Mau Mau qui mène une lutte armée pour la reconquête de leurs terres violées et spoliées.

Cependant, le chemin qui mène à la liberté est semé d’embûches car les colons n’entendent pas tout lâcher, ce serait une victoire des colonisés. Si les colons veulent, contre vents et marées, perpétuer leur domination et consolider leur prestige, les Kenyans, quant à eux, ont envie de retrouver leur dignité. Howlands, le colon, «Settler» considère la terre africaine comme une terre sauvage, c’est un morceau de terre inerte et passif, habité par un être inférieur, le Noir, sans civilisation, donc une terre sans maître à conquérir. Mais le héros du roman, Ngotho, se rappelle de la prophétie de Mugo Wa Kibiro, qui avait prédit l’arrivée des Blancs, la confiscation des terres, mais aussi et surtout leur départ, l’indépendance.  En effet, l’attente de la prophétie est trop longue. Les Kenyans sont dépossédés de leurs terres fertiles et sont obligés d’y travailler comme des serfs ; les Noirs sont parqués dans des réserves. L’éducation est importante, notamment par le biais de la tradition orale, dans la mesure elle permettrait de reconquérir les terres spoliées : «L’instruction est le seul moyen de libération» dit NGUGI. En effet, la terre revêt une importance capitale pour les Kikuyus. Loin d’être un simple instrument économique et de pouvoir, la terre est l’essence même de l’Africain. Dans la mythologie africaine la terre représente le lien avec les ancêtres, sa perte entraînerait une perte de repères et une mort annoncée. Compte tenu de l’importance que revêt ainsi la terre, aucun sacrifice ne pourra être épargné pour la reconquérir, seul moyen de restaurer la dignité bafouée.

 

Par conséquent, la révolte est née de l’oppression et de l’injustice. Par conséquent, la confrontation est inévitable. Le colon pratique la torture, l’assassinat, l’intimidation et l’enlèvement à l’égard du colonisé Noir qui n’est d’autre qu’un «sauvage», un «animal». Déshumanisé, meurtri et violenté, le Noir n’a d’autre alternative que le recours à la violence. «Au niveau de l’individu, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées. Elle le rend intrépide et le réhabilite à ses yeux» écrit Frantz FANON. Suivant un des personnages de «Grain of Wheat», l’utilisation de la violence par les Mau Mau n’est qu’une légitime défense contre la violence coloniale. Cette violence plonge les Kikuyus dans «la nuit profonde» dans le chaos, la violence et l’effondrement de tous les rêves. Ngoto est castré et torturé, sa famille exécutée, et des milliers de personnes sont tuées ou détenues. Le texte est plaintif, mélancolique et lugubre, sans perspectives de libération, à moyen terme. Les colons jubilent devant le décompte macabre, ce qui témoigne de leur perversité.

 

B - The River Between (1965 La Rivière de vie)

 

«La rivière de vie» présente l'histoire Kikuyu aux prises avec le colonialisme à travers la rivalité de deux factions d'un même clan. Il a étudié, dans ce roman, l’impact du christianisme sur la condition de vie des colonisés. En effet, ce roman nous raconte l’histoire de Waiyaki, le héros de ce livre et son amant Nyambura. Les deux personnes habitent dans les deux villages antagonistes notamment Kameno et Makuyu séparés par la rivière Honia, la rivière de vie. En outre, ce roman nous présente une idée générale sur la façon ou manière de vie de peuple Kikuyu dans le premier contact avec la civilisation européenne sous forme des missions chrétiennes. Le jeune héros Waiyaki est l’épitomé ou se résume l’homme entre les deux mondes ; il est enjoint par son père, Chege, d’aller à la place de la mission, «Apprend toute la sagesse et tous les secrets de l’homme blanc. Mais ne pratique pas ses conseils. Sois juste à ton peuple et aux anciens rites». Waiyaki est donc charge d’une tache difficile de mélanger deux cultures en évitant la corruption d’acquérir l’éducation Européenne, c’est-a-dire être dans les deux cultures au même moment tout en gardant les valeurs tribales intact. Il échoue de faire cela et il est rejeté par son peuple. Son histoire peint une affaire d’amour malheureuse, comme avec Roméo et Juliette, dans une communauté rurale divisée entre les chrétiens convertis et les non convertis.

 

Waiyaki croit que l’éducation est la clé de la survie de son peuple ; il créé des écoles et devient un enseignant respecté. Il se rendra compte que l’unité de la tribu, est plus que primordiale.

 

C – Grain of Wheat (Un grain de blé,  1967),

Dans «Grain of Wheat», un roman marxiste et fanoniste, l’action démarre dans le village de Thabai quelques jours avant l’indépendance, un jour en décembre 1963 (Uhuru Day). Le titre de ce roman s’inspire de l’ Ancien Testament «En vérité, en vérité, je vous le dis, qu’accepter un blé de tomber dans la terre et mourir, il demeure seul, mais s’il meurt il produit beaucoup de fruits». NGUGI a écrit ce roman quand il étudiait à l’université de Leed. «Quant à Jésus, ils ne comprirent pas tout de suite comment Dieu lui-même avait pu se laisser clouer à un arbre» dit-il. Les Blancs ont accaparé les bonnes terres avec la complicité de l’Eglise : «Le missionnaire est venu et nous a dit : Prions. Nous avons alors fermé les yeux. La prière terminée, nous avons répondu : Amen. Nous avions la Bible dans les mains, mais nous étions dépouillés de nos terres» écrit NGUGI. La religion est un élément important du roman, Dieu étant censé être du côté des opprimés pour sauver les déshérités. NGUGI décrit les réalités coloniales et leur impact sur l’économie en faisant appel des personnages qui ont joué un rôle important dans l’histoire du Kenya comme Jomo KENYATTA (1891-1978) et Harry THUKY (1895-1970). Le héros de la révolte, personnage de Kikiha (Dedan Kimathi), fut trahi, arrêté torturé et pendu. «Ils regardèrent derrière le visage souriant de l’homme blanc et virent soudain une longue file d’autres étrangers au teint rouge, qui portaient non la Bible, mais l’épée» écrit NGUGI.

En réaction à la construction d’un chemin de fer par le colonisateur britannique, Waiyaki et ses amis se révoltèrent, mais ils furent vaincus et tués. Cependant, ils ont posé les germes d’une contestation encore plus violente de l’ordre colonial qui allait venir. Waiyaki c’est le grain de blé ; il symbolise l’héroïsme et le sacrifice.

Parmi les jeunes générations figure Gikonyo, un charpentier ambitieux et homme d’affaires et sa femme. Ils écoutent les discours incitant à la révolte contre les Britanniques. Mais Mugo, un agriculteur, est sceptique ; il pense qu’il ne sert à rien de se soulever contre le colonisateur qui est invincible ; il continue alors à effectuer, tranquillement, son travail. Les insurgés attaquent un poste de police, en réaction, les Britanniques arrêtent de nombreux jeunes, même Mugo, le défaitiste est arrêtée et sa femme battue. En dépit de cette répression, le mouvement de révolte gagne de l’ampleur.

Mugo, pendant sa détention, estimant qu’il respecte les Britanniques, se sent injustement accusé et refuse de coopérer. Les détenus estiment qu’il est une source d’inspiration pour son courage, et donc de résistance.  Mugo ne peut pas expliquer cette ressource ; il ressent une vague inspiration religieuse et grandiose qui pourrait faire de lui le messie de son peuple. Mugo est un héros improbable ; il est aimé de la population, mais il est réticent, introverti, nerveux et il a un lourd secret. Ce roman pose une double question : quelles sont nos responsabilités envers nous-mêmes ? Quelles sont nos responsabilités envers la société ?

«Un grain de blé» explore, dans une perspective plus humaniste que politique, les sentiments et les intrigues amoureuses des héros et des traîtres pendant la guerre de libération. «Je crache sur la faiblesse de nos pères. Leur souvenir ne me donne aucune fierté» dit-il. Ecrit, juste quatre années après l’indépendance du Kenya, «un grain de blé» est un espoir que l’indépendance ne sera pas trahie, un avenir meilleur, sans corruption et sans violence serait possible. Mugo se détruit à la fin du roman. L’indépendance est acquise, mais la réalité demeure comme avant, les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres.

La violence sociale est au coeur de l’œuvre de NGUGI, une violence pratiquée par les colons britanniques qui s’étaient approprié les terres des paysans africains, obligeant ces derniers à louer leurs bras pour travailler sur ce qui fut la terre de leurs ancêtres. La violence est un thème qui revient souvent dans la fiction de NGUGI. «Lorsque l’inéquité s’accroit, la charité du plus grand nombre se refroidit» dit-il. Les Africains ont été traités comme des chiens, mais un Africain qui aurait maltraité les chiens de son maître blanc aurait été tué par celui-ci.

Dans la pièce théâtre «The Trial of Dedan Kimathi», NGUGI montre que la culture se crée ou se forge sous une forme nouvelle à travers la lutte : les anciennes  chansons, les mythes, les valeurs de naguère, les relations coutumières, les caractères, sont remodelés et prennent une signification différente. Avec une crispation collective douloureuse, NGUGI déplore le vol des terres fertiles de son pays par les colons anglais ; une situation où les véritables propriétaires des terres sont réduits à l'état de mendiants de terres, de squatters, et d'esclaves sur leur propre sol ne peut qu'engendrer le mécontentement et des explosions de révolte.

Ses pièces de théâtre, écrites en Kikuyu, sont célèbres et ont dérangé le pouvoir en place «Je crois que la pièce Ngaahika Ndeenda était très populaire parce qu'elle parlait de l'extrême pauvreté de la population. Je crois que la pièce était populaire parce qu'elle parlait de la trahison infligée aux paysans et aux ouvriers par les «gros bonnets» de la politique. Je crois que la pièce était populaire parce qu'elle parlait de l'arrogance et de la cupidité des puissants et des riches. A nouveau, je crois que la pièce était populaire parce qu'elle dépeignait la véritable condition des gens de la campagne dans les villages ruraux».

II - NGUGI Wa Thiong’o et la décolonisation des esprits

 

«Langage as culture is the collective memory bank of a people experience’s in history” dit NGUGI. Il démontre le douloureux décalage avec soi, dans les jeunes nations africaines indépendantes. «Le drame de l’homme-produit et victime de la colonisation» est qu’il ne peut pas «coïncider avec lui-même» suivant Albert MEMMI. C’est donc là tout le sens de la démarche de NGUGI Wa Thong’o, car si «le véritable objectif du colonialisme était de contrôler les richesses : contrôler ce que les gens produisaient, mais aussi la façon dont ils le produisaient et se le répartissaient. Contrôler en un mot l’ensemble des relations entretenues par les habitants dans la vie de tous les jours. Ce contrôle, le colonialisme l’imposa par la conquête militaire et la dictature qui s’ensuivit. Mais le champ le plus important sur lequel il jeta son emprise fut l’univers mental du colonisé», par le prisme de la culture, il s’agissait de «contrôler la perception que le colonisé avait de lui-même et de sa relation au monde. L’emprise économique et politique ne peut être totale sans le contrôle de l’esprit. Contrôler la culture d’un peuple, c’est contrôler la représentation qu’il se fait de lui-même et de son rapport aux autres».

 

A – La question des langues nationales

"Comment a-t-il été possible que nous, écrivains africains, fassions preuve de tant de faiblesse dans la défense de nos propres langues et de tant d'avidité dans la revendication de langues étrangères, à commencer par celles de nos colonisateurs ?" s’interroge NGUGI. Par le prisme de la langue, «c’est alors une culture tout entière produite par un monde étranger» qui oblige le colonisé «à se considérer d’un point de vue extérieur à lui-même». Dans le processus colonial, le colonisé est contraint de regarder « son propre univers du même œil que les colonisateurs. L’aliénation coloniale se met en place dès que la langue de la conceptualisation, de la pensée, de l’éducation scolaire, du développement intellectuel, se trouve dissociée de la langue des échanges domestiques quotidiens ; elle revient à séparer l’esprit du corps […], elle aboutit à une société d’esprits sans corps et de corps sans esprits». Dès lors, l’usage de la langue du colonisateur ne peut plus être qu’une «nécessité historique temporaire».

On continue, un peu partout dans le monde, d'empêcher de nombreuses communautés de s'exprimer dans leur langue. On continue de les railler et de les humilier, d'apprendre à leurs enfants à avoir honte et à faire comme si le respect et la dignité ne pouvaient se gagner qu'en rejetant leur langue maternelle et en apprenant la langue dominante, celle du pouvoir. Le choix d'une langue, l'usage que les hommes décident d'en faire, la place qu'ils lui accordent, tout cela est déterminant et conditionne le regard qu'ils portent sur eux-mêmes et sur leur environnement naturel et social, voire sur l'univers entier. «Mais notre décision d'écrire en Kikuyu ne renouvela pas seulement le rapport avec le public ; elle conduisit à modifier d'autres aspects du spectacle, le contenu de la pièce par exemple, le type d'acteurs choisis pour la représenter, l'ambiance des répétitions et des filages, l’accueil des représentations. C'est la signification entière du projet qui s’en trouva modifiée. Les mots échappaient, glissaient sous mes yeux. Ils ne tenaient pas en place, ne restaient pas tranquilles» dit NGUGI. 

 

«Tandis que nous haranguions les cercles proches du pouvoir dans une langue qui excluait automatiquement du débat la paysannerie et la classe ouvrière, la culture impérialiste et les forces réactionnaires africaines ont eu le champ libre. La Bible est disponible en quantités illimitées dans la moindre des langues africaines» dit-il. Il est piquant de constater que l’homme politique africain le plus réactionnaire, celui qui est prêt à vendre l’Afrique à l’Europe, maîtrise souvent fort bien les langues africaines ; tout comme autrefois les plus zélés des missionnaires, qui voulaient sauver l’Afrique d’elle-même, et notamment de ses langues païennes, maîtrisaient fort bien néanmoins les langues africaines, pour lesquelles ils ont souvent conçu des systèmes de transcription. Le missionnaire européen croyait trop à sa mission de conquête, pour ne pas la communiquer dans les langues accessibles aux populations ; l’écrivain africain croit trop en la «littérature africaine» pour l’écrire dans ces langues de paysans, ethniques, sources de division, sous-développées !

 

Pour NGUGI Wa Thiong’o d’un côté, il y a l’impérialisme, sous ses formes coloniale et néocoloniale, qui n’en finit pas de vouloir remettre l’Africain aux labours, en lui collant des oeillères pour éviter qu’il regarde hors du chemin tracé, bref l’impérialisme qui continue de contrôler l’économie, la politique et la culture africaines. Et puis en face il y a le combat des Africains pour affranchir leur économie, leur politique et leur culture de la mainmise euro-américaine et ouvrir une nouvelle ère, où souveraineté et autodétermination ne soient plus de vains mots. «Reprendre l’initiative de sa propre histoire est un long processus, qui implique de se réapproprier tous les moyens par lesquels un peuple se définit. Le choix d’une langue, l’usage que les hommes décident d’en faire, la place qu’ils lui accordent, tout cela est déterminant et conditionne le regard qu’ils portent sur eux-mêmes et sur leur environnement naturel et social, voire sur l’univers entier» dit-il. Léopold Sédar SENGHOR, Chinua ACHEBE, Wole SOYINKA ont créée une tradition hybride parmi tant d’autres, tradition de transition, tradition minoritaire qu’on ne peut qu’appeler «littérature afro-européenne». Cependant, leurs écrits appartiennent à une tradition afroeuropéenne, qui durera probablement ce que durera la domination de l’Afrique par le capital européen dans un contexte néocolonial. La littérature afro-européenne peut être définie comme la littérature écrite par des Africains dans des langues européennes à l’époque de l’impérialisme. NGUGI Wa Thiongo en conclut que la renaissance des cultures africaines viendra des langues africaines. Pour NGUGI, la littérature africaine ne peut être écrite que dans des langues africaines, les langues de la paysannerie et de la classe ouvrière, qui constituent pour chacune de nos nationalités le principal instrument de l’alliance de classe, l’agent de la prochaine rupture révolutionnaire avec le néocolonialisme.

NGUGI écrit depuis 1977 en Kikuyu «C’est presque comme si, en choisissant d’écrire en Kikuyu, je faisais quelque chose d’anormal. Mais le Kikuyu est ma langue maternelle ! Ce qui tomberait sous le sens dans la pratique littéraire d’autres cultures étonne chez un écrivain africain, et cela montre à quel point l’impérialisme a déformé la vision des réalités africaines. La réalité a été mise sens dessus dessous : l’anormal passe pour normal et le normal pour anormal. En réalité, l’Afrique enrichit l’Europe ; mais on fait croire à l’Afrique qu’elle a besoin de l’Europe pour la sauver de la misère. Ses ressources naturelles et humaines continuent de contribuer au développement de l’Europe et de l’Amérique ; mais on persuade l’Afrique qu’elle doit être reconnaissante de l’aide reçue de ceux-là mêmes qui écrasent encore le continent. Elle produit même des intellectuels qui justifient cette manière de voir l’Afrique à l’envers» écrit-il. NGUGI souhaite que les enfants d’Afrique, à travers les langues nationales, puissent surmonter l’aliénation mentale «Je crois que le fait d’écrire, en langue Kikuyu, participe intégralement aux luttes anti-impérialistes des peuples africains et kényans. Dans les écoles et les universités, nos langues kényanes, celles des diverses nationalités qui composent le Kenya, ont été associées à des attributs négatifs : arriération, sous-développement, misère. Nous qui avons suivi ce système scolaire, étions censés en sortir avec la haine du peuple, de la culture et des valeurs de la langue qui nous valait brimades et humiliations quotidiennes» dit-il.

L’aliénation coloniale prend deux formes, liées : se distancier activement (ou passivement) de la réalité ambiante, s’identifier activement, ou passivement, à ce qui est le plus extérieur à cette réalité. Elle commence par dissocier délibérément la langue de la conceptualisation, de la réflexion, de l’éducation formelle, du développement mental et la langue des rapports quotidiens au sein de la famille et la communauté. C’est comme si l’on séparait le corps et l’esprit, afin qu’ils occupent dans la même personne deux sphères linguistiques séparées. Sur le plan social, c’est comme si l’on produisait une société de têtes sans corps et de corps sans têtes. «Je voudrais donc contribuer à restaurer l’harmonie entre tous ces aspects disjoints de la langue, à rendre l’enfant kenyan à son environnement, afin qu’il puisse le comprendre pleinement pour le transformer dans l’intérêt de tous. Je voudrais que les langues maternelles des peuples du Kenya produisent une littérature qui reflète non seulement les rythmes de l’expression orale de l’enfant, mais aussi sa lutte avec la nature et sa condition sociale. A partir de cette harmonie entre lui-même, sa langue et son environnement, il pourra apprendre d’autres langues, et apprécier les éléments positifs, humanistes, démocratiques et révolutionnaires des littératures et cultures d’autres peuples, sans complexes à l’égard de sa propre langue, son propre moi, son environnement» dit NGUGI.

Mais c’est précisément lorsque les écrivains veulent mettre les langues africaines au service des luttes paysannes et ouvrières qu’ils rencontrent les pires obstacles. Car pour les régimes compradores, l’ennemi véritable, c’est une paysannerie et une classe ouvrière éveillées. Un écrivain qui veut communiquer un message d’unité et d’espoir révolutionnaire dans les langues du peuple devient un personnage subversif. La participation démocratique du peuple à la transformation de ses conditions de vie, à un débat sur ses conditions de vie qui se déroulerait dans des langues permettant une compréhension réciproque, est perçue comme un danger pour le gouvernement et les institutions du pays. Dès qu’elles portent un message en rapport direct avec la vie du peuple, les langues africaines deviennent des ennemies pour l’Etat néocolonial.

B – Combattre pour une Afrique libre, pour une estime de soi,

 

NGUGI Wa Thiong’o milite pour sauver la culture africaine  dans son ouvrage «Something Torn and New». Il y explore, l’histoire, l’économie, la culture, l’esclavage, le colonialisme et la mondialisation. Les Africains ont progressivement perdu de leur identité, ils ont perdu leur langue, leur culture et même leur nom qui se sont occidentalisés. Le résultat est un saccage de la mémoire africaine. Combattant l'injustice de la violence coloniale et néocoloniale ou la trahison des idéaux de la décolonisation par les pouvoirs dictatoriaux, NGUGI aspire à une justice sociale dans un monde d'inégalités économiques croissantes.

«Pour une Afrique libre» réunit des essais écrits traitant de thèmes chers à l'auteur : la nécessité de l'estime de soi chez les Africains, trop souvent enclins à mépriser leur propre culture ; le non-sens des étiquettes tribales accolées par les étrangers aux peuples africains pour mieux les diviser ; la mondialisation économique qui place l'Afrique sous l'emprise du fondamentalisme capitaliste ; le rapport de l'écrivain africain à sa ou ses langues ; l'esclavage et son héritage toujours vivace dans les sociétés contemporaines ; le rôle de l'intellectuel au XXIème siècle ; l'Afrique confrontée aux menaces d'armes de destruction massive ; l'écriture comme instrument de paix. NGUGI estime que le continent africain est aujourd'hui affaibli par le concert des nations qui aiguise ses divisions pour mieux le maintenir en guerre et lui vendre des armes, qui pille ses matières premières à vil prix et l'empêche de prendre sa véritable indépendance. Pourtant, l'Afrique, dotée de ressources humaines et matérielles colossales, peut reprendre le contrôle de son destin, mais cela ne se fera que si les dirigeants écoutent leurs peuples, respectent leurs cultures et leurs ambitions, obtiennent leur confiance.

NGUGI ne prône pas le repli identitaire, la langue est un vecteur d’unité d’une nation ou d’un continent. NGUGI insiste sur les fondements de la puissance qui ne résidaient pas «dans les canons du premier matin», mais dans ce qui les accompagnait : «l’école» qui «participait de la nature du canon et de l’aimant à la fois. Du canon, elle tient son efficacité d’arme combattante. Mieux que le canon, elle pérennise la conquête. L’école fascine les âmes». Ainsi, si le découpage de l’Afrique imaginé en 1885 lors d’une réunion de salon à Berlin fut imposé par des guerres de conquête, «le cauchemar de l’épée et du fusil fut suivi de la craie et du tableau noir. À la violence physique du champ de bataille succéda la violence psychologique de la salle de classe». Et «le principal moyen par lequel ce pouvoir fascina fut la langue. Il nous soumit physiquement par le fusil ; mais ce fut par la langue qu’il subjugua nos esprits». La langue est à la fois un moyen de communication et un vecteur de culture. «La façon d’ordonner les sons et les mots dans une phrase, les règles auxquelles obéit leur agencement, varient d’une langue à l’autre. C’est la langue dans ce qu’elle a de singulier et de propre à une communauté historique, non le langage dans son universalité, qui porte la culture. Et c’est avant tout par la littérature écrite et la littérature orale qu’une langue transmet les représentations du monde dont elle est porteuse».

Dans l’entreprise de la colonisation, la culture des colonisés fut invariablement dévalorisée, dénigrée et détruite : l’art, les danses, les croyances, l’histoire, la littérature écrite et orale, la connaissance de l’environnement, les rapports à la nature, la construction d’un espace de vie, etc. ; tout un art de vivre fondu dans une somme de clichés réducteurs, confronté à la glorification perpétuelle de la langue et de la culture du colonisateur. NGUGI insiste sur le fait que «la soumission de l’univers mental du colonisé ne pouvait aller sans la soumission des langues des peuples colonisés aux langues des nations colonisatrices. […] Le colonialisme brisa l’harmonie jusque-là établie entre l’enfant et sa langue. […] Apprendre, pour l’enfant des colonies, devint une activité cérébrale et cessa d’être une expérience sensible». La langue de son peuple est alors associée «à l’infériorité sociale, à l’humiliation, aux châtiments corporels, à des formes d’intelligence et d’aptitudes foulées aux pieds, voire purement et simplement à la bêtise, l’incohérence et la barbarie ; tout cela s’étayait de théories qu’il rencontrait dans les œuvres de grandes figures du racisme».

La production romanesque de NGUGI culmine avec «Petals of Blood», une vaste fresque, traitant de l’aliénation culturelle qui ruine les sociétés traditionnelles africaines. La publication du quatrième roman de NGUGI Wa Thiong'O, «Des pétales de sang», fut saluée en juillet 1977 comme un événement de première importance dans la jeune histoire littéraire du Kenya. La colonisation et le néocolonialisme, avec leur nouveau mode de production, entraînent la désolation et la confusion. Ainsi, l’action du roman se déroule dans un village Ilmorog, au début prospère et à la fin du roman, ce village devient inhabitable, en raison de la sécheresse, du manque de ressources, et un système politique corrompu. NGUGI donne une lecture marxiste à son roman en termes d’idéologie dominante, de lutte des classes et de conscience de classe. L’expression «pétales de sang» renvoie, métaphoriquement, à l’image d’une fleur saignante, à la corruption, à la dévastation de la nature et sa marchandisation, dans un contexte d’inconscience des jeunes de ces dangers. NGUGI insiste sur le fait que le roman représentait davantage une attaque sur la nature du néocolonialisme dans une nation africaine représentative qu'il n'était une critique de certains «usurpateurs des fruits» de l'indépendance du Kenya. «Il est très important pour les gens de se rendre compte que ce n'est pas une question d'un nom ou deux. Le roman essaie d'envisager la structure de notre société comme étant à la racine de nos maux à caractère social, plutôt qu'un ou deux individus. Il considère des choses telles que les inégalités sociales, ce qui est à la base de l'inégale répartition des richesses, du chômage, etc.». Et il précise «Même lorsque nous parlons de la poignée d'Africains ainsi appelés, occupant des postes haut placés, là n'est pas vraiment le problème. La question consiste en la domination des étrangers sur la propre vie de notre nation. Accaparer, c'est la conséquence directe de la domination de notre économie par l'impérialisme».

Le sort des principaux personnages du roman, «Pétales de sang» est préoccupant : Munira arrêté attend son procès,  Abdullah est un petit marchand de fruit au bord de la ruine, Wanja survit à l’accident, mais n’a plus la maîtrise de sa vie, Karega est en prison. Mais, il y a une lueur d’espoir, ils continuent de se battre pour changer leurs conditions de vie. «Le soleil brille toujours après une nuit sombre», dira NGUGI Wa Thiong’o.

Bibliographie sélective :

1 – Contributions de NGUGI Wa Thiong’o

NGUGI (Wa Thiong’o), Barel of Pen : Resistance to Oppression in Neo-colonial Kenya, Trenton, Africa World Press of the Africa Research and Publication Projec (Etats-Unis), 1983, 103 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Décoloniser l’esprit (Decolonizing the Mind : The Politic of Language In African Literature), traduction de Sylvain Prudhomme, Paris, éditions La Fabrique, 2011, 167 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Detained : A Writer’s Prison Diary, London, Nairobi, Ibandan, Heinemann, Collection African Writers Series, 1984, 232 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Dreams in a Time of War : A Child Memoir, London, Harvill Secker, 2010, 256 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Enfant, ne pleure pas (Weep not, Child), traduit par Yvon Rivière, Paris, Hâtier, Collection monde noir, Poche, Abidjan, CEDA, Vitry-sur-Seine, Marval, Kinshasa, ECA, 1983, pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Et le blé jaillira (A Grain of Wheat), traduit par Jacques Deneve, Paris, Julliard, 1969, 402 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Globaletics : Theory and the Politics of Knowing, New York, Columbia University Press, 2012, 104 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Homecoming : Essays on African and Caribbean Literature, Culture and Politics, Londres, Nairobi, Ibadan, Heinemann, 1972, 155 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), I Will Marry, when I Want, Nairobi, African Publishing Group, 1982, 116 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), In a House of Interpreter : A Memoir, London, Vintage Books, 2013, 239 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), In the Name of the Mother : Refletions on Writers and Empire, Nairobi, Kampala, Dar Es Salam, Kigali, Boydell and Brewer, 2013, 146 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), La rivière de vie (The River Between), traduit par Julie Senghor, Paris, Présence Africaine, 1988, 258 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Matigari, traduit du Kikuyu par Wangi Wa Goro, Oxford, Heneimann, 1990, 175 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Moving the Center : the Struggle for the Cultural Freedom, Londres, J Currey, Portsmouth, Heinemann, Nairobi, EAEP, 1993, 184 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Penpoints, Gunpoints and Dreams : Toward a Critical Theory of the Arts and the States of Africa, Oxford, New York, Clarendon Press, 1998, 139 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Pétales de sang (Petal of Blood), traduit par Josette Mane, Paris, Présence Africaine, 1985, 476 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Pour une Afrique libre, Paris, Philippe Rey, 2017, 144 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Re-membering Africa, Nairobi, East African Educational Publishers, 2009, 128 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Secret Lives and others Stories, Londres, Nairobi, Ibadan, Heinemann, 1975, 144 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Something Torn and New : An African Renaissance, New York, Basic Books, 2009, 176 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), The Devil on the Cross Oxford, Portsmouth, Ibadan, Heinemann, 1999, 254 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), The Trial of Dedan Kinathi, Londres, Ibadan, Nairobi, Heneimann, 1997, 167 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), The Wizard of the Crow, New York, Pantheon Books, 2006, 768 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), This Time, Tomorrow, Nairobi, East African Literature Bureau, 1975, 50 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Writers in Politics : a Re-engagement with Issues of Literature and Society, Oxford, J  Currey, Nairobi, EAEP, Portsmouth, Heneimann, 1997, 167 pages ;

NGUGI (Wa Thiong’o), Writing against Neocolonialism, Vita Books, 1986, 22 pages.

2 – Critiques de NGUGI Wa Thiong’o

AMINA (Azza-Bekkat), Le texte africain et ses référents, thèse Université de Cergy Pontoise, sous la direction de Bernard Mouralis, 1999, 455 pages, spéc pages 64-72 ;

AMOKO (Appolo, Obonyo), Postcolonialism in the Wake of the Nairobi Revolution : Ngugi Wa Thiong’o and the Idea of African Literature, Palgrave MacMillan (Etats-Unis), Springer, 2010, 204 pages ;

BARDOLPH (Jacqueline), Ngugi Wa Thiong’o : l’homme et l’œuvre, Paris, Dakar, Présence Africaine, 1991, 184 pages ;

BIODUN (Jeyifo), Ngugi Wa Thiong’o, Zurich, Pluto, 1990, 192 pages ;

CANTALUPO (Charles), The World of Ngugi Wa Thiong’o, Africa World Press, 1993, 248 pages ;

COOK (David), Ngugi Wa Thiong’o : An Exploration of his Writings, Londres, Heinemann, 1983, 250 pages ;

DIAKITE (Paul), Conflits, engagement et société dans l’œuvre de Ngugi Wa Thiong’o, Thèse sous la direction de Robert Mane, Paris 3, Sorbonne Nouvelle, 1982, 368 pages ;

DIENG (Gorgui), Pouvoir politique et roman : Chinua Achebe, Ngugi Wa Thiong’o et Georges Orwell, Paris, L’Harmattan, 2010, 394 pages ;

ESSOGOYE (K. Kassor), L’art et l’engagement dans les œuvres de Ngugi Wa Thiong’o, Thèse sous la direction de Jean-Pierre Durix, 1987

GARNIER (Xavier), «Ngugi wa Thiong’o et la décolonisation par la langue», in Littératures noires «Les actes», [En ligne], mis en ligne le 26 avril 2011 ;

GIKANDI (Simon), Ngugi Wa Thiong’o, Cambridge University Press, 2009, 344 pages ;

JANETZKE (Dorothee), The Role of Women in the Novels of Ngugi Wa Thiong’o, University of Madison, 1982, 300 pages ;

KANE (Bouna), L’interculturalité au regard du roman victorien et africain : essai d’analyse des romans de Chinua Achebe et Ngugi Wa Thiong’o, thèse sous la direction de Jean-Pierre Naugrette, Paris 3, La Sorbonne Nouvelle, 2008, 468 pages ;

KOUSSOUHON (Léonard, A), «Textualité et socialité dans la fiction de Ngugi Wa Thiong’o», Revue Cames, 1er semestre 2007, Série B, vol 8, n°1, pages 65-76 ;

LINDFORS (Bernth), «La détention de Ngugi Wa Thiong’o», Peuples Noirs, Peuples d’Afrique, 1982, n°26, pages 73-88 ;

LOVESAY (Oliver), The Postcolonial Intellectual : Ngugi Wa Thiong’o in Context, Farnham, Asgate (Royaume-Uni), 2015, 236 pages ;

MACKAYA (Hubert), Réalités historiques et univers Romanesque dans l’œuvre de Ngugi Wa Thiong’o, Thèse sous la direction de Jean Sévry, Université Paul Valéry de Montpellier, 1986, 321 pages ;

NDONG N’NA (Ygor-Juste), La folie dans le roman africain du monde anglophone (Achebe, Awoonor, Armah, Ngugi, Head), thèse sous la direction de Michel Naumann, Université de Cery Pontoise, 12 décembre 2008, 298 pages, spéc pages 216-230 ;

Olivier Dehoorne et Sopheap Theng, «Osez « décoloniser l’esprit» : Rencontre autour de l’œuvre de Ngugi wa Thiong’o», Études caribéennes [En ligne], 18 | Avril 2011

SENE (Abib), Sémiotique de l’espace et sémantique du discours littéraire dans les œuvres de Ngugi Wa Thiong’o, George Lamming et William Boyd, Thèse pour le doctorat soutenue le 21 novembre 2014, sous la direction de Philippe Whyte et Baydallaye Kane, Université François Rabelais, de Tours et de Gaston Berger Saint-Louis du Sénégal, 603 pages ;

VUNINGOMA (James-Francis), L’engagement dans l’œuvre de Ngugi Wa Thiong’o, ANRT, 1989, 420 pages ;

WILLIAM (Patrick), Ngugi Wa Thiong’o, Manchester University Press, 1999, 206 pages.

Paris, le  15 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

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Published by Le blog de BA Amadou - dans Littérature
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9 août 2017 3 09 /08 /août /2017 19:58

Maryse CONDE mériterait bien un Prix Nobel de Littérature ; son imposante et riche contribution littéraire «résiste à l’univocité et présente au lecteur un certain degré d’aspérité : refus de s’aligner à un mouvement littéraire, recherche incessante de nouvelles formes narratives propres à révéler un aspect ignoré de notre rapport au monde et de l’adéquation de l’être à sa vérité intérieure» écrit Noëlle CARRUGGI. Drames et péripéties abondent dans sa contribution littéraire et mettent en valeur les proscrits ou les maudits, les grandes figures de l’histoire, la recherche d’identité des Noirs, l’altérité, les cultures de la diaspora africaine, ainsi que les thèmes de l’errance ou de l’exil et l’aspect subversif du voyage. «Toute l’histoire des Antilles se situe sous le signe de la dépendance. Le peuple antillais est le seul peuple qui n’ait pas choisi le lieu de résidence, mais à qui il a été imposé» dit-elle. Maryse CONDE a pratiqué le récit autobiographique, le roman policier, le fantastique, le roman d’amour et le roman historique, ainsi que la réécriture de classique de la littérature comme les Hauts de Hurlevent, un amour fusionnel avec sa mère, le théâtre et la littérature de jeunesse. Si Aimé CESAIRE écrivait pour instruire le peuple, être la «bouche de ceux qui n’ont pas de bouche ; la voix de ceux qui n’ont pas de voix», Maryse CONDE a, quant à elle, pour ambition de rendre le monde compréhensible ; elle n’est pas une écrivaine engagée : «La littérature n’est pas un tract politique […]. C’est surtout une proposition qu’un individu fait aux autres. Il cherche, il se cherche et les autres cherchent avec lui. (…). J’écris pour moi-même. J’écris à propos de l’esclavage, de l’Afrique, de la condition des Noirs dans le monde parce que je veux ordonner mes pensées, comprendre le monde, être en paix avec moi-même. J’écris pour trouver des réponses aux questions que je me pose. L’écriture est pour moi une sorte de thérapie», dit-elle. Maryse CONDE est une auteure réaliste «écrire, c’est donner une version de la réalité». Ayant visité et vécu dans de nombreux pays, Maryse CONDE est en quête du voyageur intérieur, de l’adéquation du sujet à lui-même. «Pour beaucoup d’écrivains, voyager n’est pas indispensable, écrire est un voyage intérieur. Moi, j’ai toujours voulu rencontrer les autres, communiquer, avec les gens les plus lointains. C’est une tendance qui m’est particulière» dit-elle. Maryse CONDE n’arrive pas à expliquer, rationnellement, sa vocation littéraire ; témoin de divers événements exceptionnels, elle s’est rendue compte que sa vie était incroyable : «Je suis devenue un écrivain, on ne sait pas trop pourquoi. Ce fut une série de surprises, d'allées venues, de retours en arrière. Je ne peux pas définir pourquoi et comment ma vocation d'écrivain est née. Quand je vivais ces événements, je ne me rendais pas compte que ma vie était incroyable. J'ai appris à réfléchir sur le monde autour de moi, à devenir philosophe, cela fut plus l'origine de ma vocation» dit-elle.

 

Parmi les écrivains de la Caraïbe francophone, Maryse CONDE se distingue par son côté fondamentalement rebelle, provocateur et contestataire. Diva à sa manière, autoritaire, emmerdeuse, désagréable, chialeuse, caractérielle, Maryse CONDE suscite parfois l’agacement. «Pour moi, le mot rebelle désigne simplement quelqu’un qui veut être entendu selon ses propres termes, qui ne répète pas les mots à la mode, les mots approuvés, les mots appréciés, quelqu’un qui veut être soi-même» dit-elle.  Son refus de se rallier aux diktats des mouvements littéraires et à toute idéologie est manifeste dans son œuvre qui se place tout entière sous le signe du défi. En effet, Maryse CONDE est une voie singulière dans le paysage littéraire. Refusant l’assimilation et le particularisme, Maryse CONDE a dénoncé la futilité des idéologies et leur cloisonnement artificiel.  «On est n’est pas libre lorsqu’on commence à écrire. J’étais si influencée par Césaire que je me trouvai dans une prison. Il m’a fallu des années pour me débarrasser de cela» dit-elle. Aussi, Maryse CONDE  admire Aimé CESAIRE qui est arrivé comme une sorte «de soleil dans l’univers», elle s’est émancipée de son pouvoir tutélaire. «Pour moi, écrire, c'était au début appliquer la formule de Césaire, "Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont pas de voix." J'avais des choses à dire pour ma collectivité, c'est un projet ambitieux et un peu arrogant. Je me suis mise à parler pour moi. Je me suis sentie libérée jusqu'à tourner en dérision des choses considérées comme sacrées" dit-elle. Ainsi donc Maryse n’est plus l’héritière de CESAIRE, mais reste une sœur de Frantz FANON «Aujourd’hui, si je continue d’admirer Césaire, je suis plutôt une héritière de Fanon. Chez Césaire, il y a une bonté, une ouverture, une tolérance que l’on ne trouve pas chez Fanon. Ce dernier est plus âpre, plus agressif et je me sens plus proche de sa pensée» dit-elle. Maryse CONDE admet avoir de l’admiration pour James BALDWIN, Richard WRIGHT, Ralph ELLISON, William FAULKNER, Graham GREEN et William STYRON.

 

Maryse CONDE est une écrivaine atypique qui ne veut pas se laisser enfermer dans des carcans. Maryse CONDE garde une prudente réserve vis-à-vis des écrivains dits de la créolité. «Tous les écrivains antillais, qu'ils écrivent en français ou en créole, sont des écrivains de la créolité. On a tort de restreindre le terme à ceux qui ont écrit un manifeste. Un écrivain puise dans tout le matériau linguistique pour s'exprimer. Je n'écris pas en français, pas en créole, j'écris en Maryse Condé". Elle rejette le concept de race : «Au début, je voulais savoir qui j'étais. J'accordais une importance essentielle à la race. C'est une première période dont le symbole est Ségou». Maryse  CONDE veut que ses œuvres soient révolutionnaires, c’est-à-dire parler d’un «Je» qui soit «Nous» : «Au fur et à mesure, j’ai compris que le «nous» n’existe pas. Que le «je» existe, avec une expérience personnelle, une histoire personnelle, un parcours personnel. Finalement, je suis arrivée à une forme d’individualisme résigné» dit-elle. Le succès considérable du cycle de Ségou ne l'a pas empêchée de se détourner rapidement du sillon tout tracé qui s'offrait à elle : «Malgré l'amour que je porte à l'Afrique, je ne suis pas africaine. Je suis revenue à une inspiration plus collée à l'histoire et à la sociologie des Antilles. Mais je suis une Guadeloupéenne qui vit à New York, ne parle pas créole et n'aime pas le zouk». Sa place dans la littérature française ne va pas non plus de soi. «La France est toujours le pays contre lequel je me définis. Je n'arrive pas à me débarrasser de ce complexe un peu bête, un peu aveugle. Quand j'étais en classe, la littérature française était celle contre laquelle on réagissait, on voulait se défendre d'une admiration excessive».

 

Maryse CONDE est née BOUCOLON, le 11 février 1937 à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe). Elle est la cadette d'une famille de huit enfants, 4 garçons et 4 filles, «Dernière-née de cette large fratrie, j’étais particulièrement choyée» dit-elle. Sa mère se louait chez des Blancs-pays, de leur vrai nom les Wachter, et elle avait très tôt connu son lot de honte et d’humiliation. «Jeanne Quidal, ma mère, était la fille bâtarde d’une mulâtresse illettrée qui ne sut jamais parler le français» dit-elle. Sa mère était institutrice et son père fondateur d’une petite banque locale La Caisse coopérative des prêts. «Auguste Boucolon, mon père, bâtard lui aussi, s’était retrouvé orphelin, quand sa pauvre mère avait péri brûlée vive dans l’incendie de sa case» dit-elle. Une fois mariés, Jeanne et Auguste furent le premier couple de Noirs à posséder une voiture, une Citroën C4, à se faire bâtir à la Pointe une maison de deux étages, à passer leurs vacances dans leur «maison de changement d’air». «Si mon père ne s’intéressait pas du tout à moi, ma mère m’enveloppait d’une affection tatillonne et exigeante qu’elle ne portait à aucun de mes sept frères et sœurs» écrit Maryse CONDE. Ses parents, «embryon de bourgeoisie noire», auxquels Maryse CONDE reproche leur admiration pour la France, leur silence sur l’esclavage. Elle leur rend aussi un hommage, et reconnaît la force qu’ils lui ont transmise et qui l’habite encore : «Ils n’étaient pas aliénés, ils étaient très fiers d’eux, très contents d’eux-mêmes et je crois qu’ils nous ont inculqué un sentiment de fierté qui dure en moi jusqu’à aujourd’hui. J’ai toujours pensé que j’étais l’une des femmes les plus intelligentes du monde, une des femmes les plus belles du monde, je n’ai jamais eu ce complexe d’infériorité dont parlent beaucoup de gens» écrit Maryse CONDE.

 

Maryse CONDE a quitté sa famille, en 1953, pour poursuivre ses études à Paris au Lycée Fénélon. Elle étudie les Lettres Classiques à la Sorbonne et obtient une licence de Lettres modernes. «Tout le monde s’accordait à dire que mon avenir serait exceptionnel et je le croyais volontiers. A 16 ans, quand je partis commencer mes études supérieures à Paris, j’ignorais le créole» écrit-elle. Pour Maryse CONDE, se rendre en France métropolitaine était une promesse de libération, une possibilité et un espoir d’épanouissement ; elle vivait dans un monde fermé, étroit, colonial : «Je trouvais les hommes martiniquais légers, superficiels, un peu snobs, porteurs de tous les préjugés qu'avaient les hommes de couleur autrefois. Tout cela ne me plaisait pas du tout, et je dois dire que je suis parti pour la France avec délectation. En mon for intérieur, je me disais : «Ils me foutront la paix. Là-bas, je serai libre, je lirai ce que je voudrai» dit-elle. Maryse CONDE allait vivre sa première passion amoureuse avec un journaliste haïtien, Jean DOMINIQUE (1930-2000), qui sera assassiné sous Jean-Bertrand ARISTIDE. Maryse tombe enceinte de Denis qui sera né le 13 mars 1956, le jour où elle devait passer le concours d’entrée à l’école normale supérieure. Jean DOMINIQUE l’abandonne et repart en Haïti sous prétexte, de combattre le dictateur François DUVALIER «Jean Dominique s’envola et ne m’adressa pas même une carte postale. Je restai seule à Paris, ne parvenant pas à croire qu’un homme m’avait abandonnée avec un ventre. C’était impensable. Je refusais d’accepter la seule explication possible : ma couleur. Mulâtre, Jean Dominique m’avait traitée avec le mépris et l’inconscience de ceux qui stupidement s’érigeaient alors en caste privilégiée» dit-elle. Maryse CONDE, démunie, seule, dépressive, tuberculeuse et ayant appris la mort de sa mère, elle confie son enfant à l’assistance publique. «Je suis sortie de cette épreuve à jamais écorchée vive, ne possédant guère de confiance dans le sort, redoutant à chaque instant les coups sournois du destin» dit-elle. C’est Jean DOMINIQUE qui réveille en elle la conscience d’être noire «Il m’avait éclairée, me révélant la geste des «Africains chamarrés» ; il m’avait initiée à l’extraordinaire richesse d’une terre que j’ignorais» dit-elle. Maryse CONDE avait deux sœurs à Paris : Ena, l’épouse du poète antillais Guy TIROLIEN, son mentor, (voir mon post), mais qui trompait son mari avec les Allemands pendant la guerre et Gillette, une assistante sociale, mariée à un étudiant en médecine guinéen, qui vivait à Saint-Denis.

En août 1958, Maryse CONDE se marie, à la mairie du XVIIIème arrondissement, avec un Guinéen, Mamadou CONDE, un comédien rencontré à la Maison des étudiants d’Afrique de l’Ouest, boulevard Poniatowski, à Paris. «Je n’ai jamais vu Condé jouer dans Les Nègres. Lorsque j’étais avec lui à Paris, il ne se produisait que dans d’obscures salles de théâtre où, ainsi qu’il le disait moqueusement, il faisait de la «nègrerie» écrit-elle. «Condé était un personnage assez complexe, doté d’une gouaille que je trouvais souvent commune, presque vulgaire, mais qui était efficace. Je tentai vainement de le façonner à mon goût. Il repoussait mes diverses tentatives avec une détermination qui témoignait de sa liberté d’esprit» ajoute-t-elle. Maryse CONDE affirme que son mari était alcoolique et d’un niveau faible d’éducation «Condé possédait tout juste le certificat d’études primaires. Son père étant mort alors qu’il était très jeune, il avait été élevé à Siguiri par une pauvresse de mère qui vendait de la pacotille sur les marchés. Il devait découvrir que ce métier de comédien qu’il avait choisi, sans vocation véritable, pour quitter la Guinée et se parer du beau nom «d’étudiant», ne l’auréolait d’aucun prestige. Ne bénéficiant d’aucun appui dans la société, ses ambitions «d’être quelqu’un» dit-elle. Pourquoi donc Maryse CONDE s’est-elle mariée à Mamadou CONDE, dont elle a conservé le nom ?

En fait, Maryse CONDE était mère célibataire et a dû affronter le regard des autres. Evoquant son mariage, Maryse CONDE était à la recherche d’une certaine respectabilité. «D’une certaine manière, j’avais obtenu ce que je voulais. Je m’appelais Madame et je portais une alliance à l’annulaire de la main gauche. Ce mariage avait «relevé ma honte». Jean Dominique m’avait insufflé la peur et la méfiance des hommes antillais». En effet, son premier amour avec un journaliste haïtien a été un échec. «Ce qui me paraît incroyable, c’est que je ne lui révélai jamais l’existence de Denis. Je ne fus même pas tentée de l’avouer, car je savais que cette révélation rendrait tout projet de mariage impossible. Cette époque-là ne ressemblait nullement à celle que nous vivons aujourd’hui. Si la virginité chez une femme n’était plus tout à fait de rigueur, la libération sexuelle était loin de s’amorcer» dit-elle. «Je suis allée en Afrique chercher une terre où être une autre femme, celle que je n'avais pas pu être à Paris. Je souhaitais retrouver une autre forme de culture et renaître, redevenir moi» dit-elle. «C'est en Guinée je me suis sentie le mieux. Les gens y étaient malheureux, il n'y avait rien à manger, ils n'avaient pas de quoi habiller leurs enfants ni les envoyer à l'école mais il y avait une sorte d'humanité profonde malgré tout qui faisait que j'aimais ce pays. Il était riche culturellement; du point de vue de la musique, de la danse, aussi. Sans me sentir chez moi, j'ai beaucoup aimé la Guinée. CONDE (son mari) m'a aidé à connaître son monde culturel» précise Maryse CONDE.

 «Depuis la mort de ma mère, mon père, qui ne m’avait jamais beaucoup aimée, se désintéressait complètement de moi et ne m’envoyait plus d’argent» dit-elle et ses sœurs ne l’avait pas soutenue. Aussi, Maryse CONDE a affronté des conditions de vie difficiles à Paris. Elle résidait dans le 17ème arrondissement, une chambre de bonne avec toilettes sur le pallier et les retards de loyers s’accumulaient. En 1960, Maryse CONDE décide alors de se rendre en Côte-d’Ivoire, dans le cadre de la coopération, pour faire de l’enseignement.

De retour en France en 1973, Maryse CONDE étudie à l’Université de Paris III, Sorbonne Nouvelle, où elle obtient un doctorat en Littérature Comparée en 1975 sur le thème «Stéréotype du Noir dans la littérature antillaise». Maryse CONDE enseigne dans diverses universités, notamment la littérature francophone à Paris VII, Jussieu, Paris X, Nanterre et Paris III, La Sorbonne Nouvelle. Maryse CONDE entame à partir de 1976 sa carrière littéraire, et publie deux romans inspirés de ses expériences en Afrique, «Hérémakhonon» en 1976 et Une saison à Rihata en 1981. Son troisième roman, «Ségou», est un ouvrage en deux volumes («Les Murailles de terre», en 1984, et «La Terre en miettes», en 1985) qui franchit «les barrières inaccessibles jusqu’alors aux auteurs caribéens ou africains du succès commercial», selon les termes de la revue «Notre librairie. Traduit en douze langues, «Ségou» clôt le cycle de son œuvre consacrée à l’Afrique.

Maryse CONDE se remarie en 1982 à Richard  PHILCOX, un citoyen britannique blanc, le traducteur de la plupart de ses romans «Nous nous sommes rencontrés bien avant la carrière d’écrivain de Maryse, donc ma traduction de son roman «Heremakhonon» était plutôt un labeur d’amour. J’ai rencontré la femme bien avant d’avoir rencontré l’écrivain. Étant de langue anglaise, il était normal que je souhaite que son œuvre atteigne un public anglophone» dit Richard PHILCOX et ajoute «Le fait d’être à côté de Maryse dans tous ces lieux qui l’ont inspirée m’aide énormément à trouver le «souffle juste» comme vous dites. Traduire, c’est comprendre, et comprendre la culture antillaise, américaine, française, anglaise, africaine, etc grâce à nos voyages est essentiel. J’ai appris les vertus de l’empathie, j’ai changé de couleur, j’ai changé de sexe, traversé les frontières et les cultures. (..)La culture antillaise est une culture de résistance. Elle résiste à la langue française, elle résiste à la colonisation française. Les textes de Maryse Condé font de même». Maryse CONDE a rencontré Richard PHILCOX, en 1969, à Kaolack, dans Sine-Saloum, au Sénégal,  un homme qui «allait changer [sa] vie» et grâce à qui elle commencerait sa carrière d’écrivain, à l’âge de 42 ans. En 1985, Maryse CONDE obtient une bourse Fulbright pour enseigner aux Etats-Unis et séjourne pendant un an à Los Angeles et fonde, en 1995, le Centre des études françaises et francophones de l’université de Columbia New York. «New York au contraire de ce que j’avais vu précédemment en Amérique m’est apparue comme une ville de liberté ou il était désormais possible d’être ce que l’on voulait être, où personne ne cherchait à s’imposer, à imposer une forme de culture» dit-elle. «Quand j’écris, j’ai envie d’arriver à la même efficacité que le langage cinématographique américain, si percutant, de sortir des détails laborieux, d’être efficace» ajoute-t-elle.

En 1986, Maryse CONDE rentre en Guadeloupe et s’établit une réputation importante d’écrivain contemporain antillais et engagé. Cependant, elle quitte bientôt son île natale pour s'établir aux États-Unis. Elle publie régulièrement des ouvrages au sein de ses établissements d’enseignante tels que l’Université UC Berkeley, l’Université de Virginie, l’University du Maryland.

Maryse CONDE a été la première femme à recevoir, notamment, le prix Puterbaugh en 1993. De nombreux autres prix ont été décernés à Maryse CONDE : Grand prix littéraire de la femme en 1986, le prix de l’Académie française en 1988, le prix Carbet de la Caraïbe en 1998 et le prix Marguerite Yourcenar en 1999. Maryse CONDE a été promue Commandeur de l'Ordre des Arts et des Lettres en janvier 2001. De 2004 à 2008, elle préside le Comité pour la Mémoire de l'Esclavage, créé en janvier 2004 pour l'application de la loi TAUBIRA qui a reconnu en 2001 l’esclavage et les traites négrières comme crimes contre l’humanité. Les parents de Maryse CONDE avaient l’impression que c’était la France qu’ils les avaient sortis de la sauvagerie et de la barbarie africaines. «Mes parents ne m’avaient jamais parlé d’esclavage et d’Afrique. C’est pourquoi j’ai voulu en être la première présidente. Pour rattraper un manque, pour corriger un vide. Mais je ne sais pas si j’étais la meilleure personne pour ce rôle. Je pense qu’il fallait peut-être plus de force, de foi, de solidité que je n’en ai eu. J’étais un peu trop occupée à apprendre, à comprendre, à tolérer. Je fais mon autocritique» dit-elle.

Maryse CONDE vit actuellement entre la Guadeloupe, Paris, le quartier du Marais, et New York.

I – Maryse CONDE une vision sombre de l’Afrique

En raison de ce long séjour en Afrique, à une époque cruciale, l’Afrique est présente dans la contribution de Maryse CONDE. C’est en Guinée qu’elle commence à lire, sérieusement, Frantz FANON et Aimé CESAIRE. Elle évoque notamment, dans son roman, «La vie sans fards» et dans de nombreuses interviews, son expérience africaine. En effet, Maryse CONDE a séjourné 13 ans en Afrique de 1960 à 1973, en Côte-d’Ivoire, en Guinée, au Ghana, au Sénégal et au Mali. Accoucher dans un hôpital Guinéen est par exemple un véritable cauchemar de saleté, de laisser-faire et de promiscuité. Maryse CONDE décide donc de s’installer au Ghana voisin, plus libre et plus aisé. Mais les postes qu’on lui octroie dépendent terriblement des faveurs sexuelles qu’elle offre ou laisse prendre et surtout, du point de vue des idées et des nourritures spirituelles, le Ghana anglophone ne la convainc pas. Jusqu’à ce qu’elle tombe à nouveau amoureuse. Mais le jeune avocat sorti d’Oxford qui s’éprend d’elle n’accepte pas ses quatre enfants. Et bientôt, un coup d’Etat la renvoie hors des frontières du pays, car suspectée d’être espionne de Guinée. Elle passe un an en Angleterre, avant de retourner auprès de son amoureux ghanéen, puis elle se trouve un autre emploi au Sénégal.

A - Maryse Condé et une Afrique fantasmée

Maryse CONDE part avec son mari pour la Guinée, le seul pays d’Afrique qui ait répondu non au référendum de 1958 sur la communauté du général de Gaulle. Sa sœur était mariée à un médecin guinée, mais elle avait une image floue de l’Afrique avant d’y venir. «J’aurais peut-être moins pensé à l’Afrique, s’il n’y avait pas eu ce drame personnel, dont je parle dans mon roman, avec cet Haïtien qui deviendra une grande figure de la résistance politique haïtienne. Ces événements personnels m’ont précipitée vers une prise de position qui était celle de fuir la France et les Antilles, afin de retourner vers l’Afrique, que je voyais comme un refuge à mes problèmes personnels, mais aussi comme une terre où il était possible pour moi de travailler, de retrouver une liberté, de favoriser une renaissance. Ces deux aspects se sont mêlés. Si j’affirmais que cela a représenté uniquement une quête identitaire, cela reviendrait à embellir le réel» précise-t-elle. Maryse CONDE donne un précieux témoignage sur les trois premières années d’indépendance de la Guinée. «J’ai beaucoup écrit contre l’Afrique, j’ai beaucoup dit que ce continent n’était pas ce dont j’avais rêvé, que Sékou Touré, par exemple, était un vulgaire dictateur qui oppressait son peuple» dit Maryse CONDE. Elle part ensuite pour la Côte d'Ivoire et enseigne pendant une année à Bingerville, un district autonome d’Abidjan. En 1962, elle rejoint son mari en Guinée où elle affronte les problèmes inhérents aux États nouvellement indépendants. Deux ans plus tard, après son divorce, elle continue de séjourner en Afrique, notamment au Ghana et au Sénégal avec ses quatre enfants. «Si je n’avais pas vécu en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Sénégal ou au Ghana, je ne serais pas devenue Maryse Condé. Sans compter que l’Afrique m’a donné une chose précieuse : la fierté d’être noire. (…) Au cours de mon existence, j’ai rencontré des problèmes que je ne pouvais résoudre qu’en ayant conscience de mes racines africaines» dit Maryse CONDE. Cependant, elle regrette en 13 ans de séjour en Afrique de n’avoir pas appris les langues africaines «Cela prouve que j’ai été intolérante, prétentieuse ou arrogante. Je suis désormais très fière que mes enfants parlent toutes sortes de dialectes africains» dit-elle.

Maryse CONDE rejette également le militantisme noir et l’afrocentrisme ; son séjour en Guinée l’a immunisée contre certains slogans creux comme ceux du dictateur Sékou TOURE. «Le passé ne sert à rien, quand il a pour nom malnutrition, dictatures, bourgeoisies corrompues» dit-elle. Maryse CONDE fustige le retour sur l’obsession de la couleur, et recommande la prise de distance par rapport à un militantisme «un peu étriqué, manichéen». Le vrai courage c’est la lucidité de savoir qu’un : «oppresseur peut être blanc, un opprimé peut être blanc et la couleur ne signifie pas grand-chose […]. Il y aura d’autres clivages entre les hommes […] mais la couleur va devenir un épiphénomène». Comment ne pas être attentif à la contestation de la démocratie comme le régime le mieux adapté à un pays «où l’analphabétisme prévaut et où la majorité de la population a été soumise au féodalisme colonial et à de nombreuses dictatures». Peut-on garder foi en l’Afrique avec tous ses désastres : guerres civiles, luttes, maladies, destructions de peuples entiers ?

Cependant, Maryse CONDE reste optimiste pour l’Afrique «Je connais tous les malheurs qui sont arrivés. Je ne les nie pas, je suis extrêmement lucide, mais je refuse de désespérer parce que désespérer, c'est refuser la vie. Il faut garder la foi». Pour Maryse CONDE les gens se sont mépris, critiquant la vision qu’elle donnait de l’Afrique dans ses écrits. «Adresser des reproches à des gouvernements ne signifie pas que vous rejetez le peuple. J’ai adoré la Guinée, qui s’est soumise à la dictature de Sékou Touré, violente et terrible. Le mari de ma sœur fut emprisonné pour un complot imaginaire et mourut en détention dans une prison de la Guinée. Moi-même je fus emprisonnée et expulsée du Ghana car j’avais le malheur de posséder un passeport de la Guinée, pays où s’était réfugié Kwame N’Krumah» précise Maryse CONDE.

L’évocation du poète Guy TIROLIEN, son mentor ; ami proche et interlocuteur respecté au-delà des désaccords, invite à la réconciliation avec cette Afrique, qui a déçu et l’attente trop forte de l’écrivain : «Il faut l’aimer, c’est comme une mère qui a beaucoup souffert, qui est devenue un peu laide, un peu aigrie, un peu méchante. Mais à force d’amour, nous allons gagner, nous allons la rendre à nouveau belle et jeune». Maryse CONDE reprend à son compte un slogan de Marcus GARVEY «J’aimerais apprendre à l’homme noir comment trouver la beauté en lui-même».

B – Maryse Condé et son roman Ségou : le succès littéraire

Maryse CONDE est passionnée par les romans historiques. «Au départ, je voulais être historienne, étudier l’histoire. On n’est pas un être humain à part entière si on ne la connaît pas. Je crois que, si on accepte les mensonges, les mythes fabriqués dans le monde, surtout par la domination, on n’arrive pas à être libre dans sa tête. Que mes romans traduisent ce souci est donc normal» dit-elle. Maryse CONDE affirme que le roman antillais est une symbiose entre «un héritage africain qu’il tente d’assumer et les habitudes de pensées et d’écriture que l’Europe lui a léguées».

Le succès littéraire viendra de l’Afrique avec le roman historique Ségou, produit de 10 années de recherches. C’était initialement une thèse qui a été rejetée, les enseignants estimant que les sources orales n’étaient pas fiables. Maryse CONDE a contourné la difficulté en faisant de ses recherches un roman «Voila que cette histoire des origines qui ne reposait que sur le dire, la parole des uns et des autres, rentrait dans la réalité. Elle n’attendait plus que la main d’un scribe pour lui donner la pesanteur de la vérité» écrit Maryse CONDE. «Ségou» est né, spontanément, de ce savoir profond et de ces dons. «Pour écrire Ségou, il fallait que je me débarrasse de cette attitude cartésienne que l'on m'a inculquée à l'école, et que je me mette dans la peau d'une femme appartenant à une société traditionnelle; une femme pour qui les féticheurs ne mentent jamais, une femme qui croit à la réincarnation, à l'esprit des ancêtres». Ségou, c'était, à la fin du XVIIIème siècle, entre Bamako et Tombouctou, dans l'actuel Mali, un royaume florissant qui tirait sa puissance de la guerre. À Ségou, on est animiste ; or, dans le même temps, une religion conquérante se répand dans les pays du Niger : l'Islam, qui séduit les esprits et se les attaches. De ce choc historique naîtront les malheurs de Ségou et les déchirements de la famille de Dousika Traoré, noble bambara proche du pouvoir royal. Ses quatre fils auront des destins opposés et souvent terribles, en ce temps où se développent, d'un côté, la guerre sainte et, de l'autre, la traite des Noirs. Ainsi, acteurs et victimes de l'histoire, il y a les hommes. Mais, plus profondément, il y a les femmes, libres ou esclaves, toujours fières et passionnées, qui, mieux que leurs époux et maîtres, connaissent les chemins de la vie.

Contrairement à une idée reçue, «Ségou» n’est une ode à la grandeur de l’Afrique. «Ségou» est une réflexion personnelle et subjective de Maryse CONDE sur les causes du déclin de l’Afrique : «nous nous trouvons si déçus, si blessés de la situation du peuple africain alors qu’il y a quelques siècles l’Afrique était belle, grande et puissante. Le  regard que je portai sur l’Afrique était le regard d’une étrangère, regardant le continent qu’elle aime, peut-être, mais qui n’est pas le sien». 

Maryse CONDE revient sur l’Afrique à travers son roman historique «les derniers des rois mages». On vénère, langoureusement, un ancêtre, Béhanzin, un roi africain déchu, banni de son royaume, puis exilé en Martinique. Il était roi à Abomey, au Bénin, avant l’arrivée des colons. Une histoire allégorique qui divise la descendance antillaise de ce Roi.

C – Maryse Condé une défiance à la Négritude de Senghor

Pendant son enfance en Guadeloupe, Maryse CONDE vivait dans un monde aliéné et ses parents ne lui ont pas ouvert les yeux «Les enseignants étaient français. Les prêtres, lorsque nous allions à la messe en famille, étaient blancs. Nous vivions dans cet environnement et cela me semblait normal. (…) Puis je suis allée en France et j’ai découvert que je n’étais pas noire par hasard. Une différence profonde existait entre moi et les gens dont la couleur était blanche. Il fallait que j’aille en Afrique pour découvrir la signification et l’importance de cette différence» dit Maryse CONDE. Dans ses discussions avec les étudiants africains à Paris, Maryse CONDE remarque que les Antillais étaient considérés comme des aliénés par les Africains, qui les jugeaient à la fois trop mâtinés de culture occidentale et trop arrogants, et les Antillais se disaient que les Africains n’étaient pas aussi instruits qu’eux. Les Antillais croyaient importer une civilisation, et notamment la civilisation française. Sans le savoir, ils devenaient des agents d’une forme de néo-colonialisme. Si cela est vrai dans les pays qui n’ont pas fondamentalement rompu avec la France, en revanche, dans des pays comme la Guinée, les Antillais qui s’y rendent sont marxistes, communistes, ils veulent lutter contre l’oppression coloniale. En fonction de la situation de chaque pays, le malentendu entre Africains et Antillais s’installe.

«Au début, j’ai cru qu’une origine et une histoire communes unissaient tous les Noirs que nous formions un seul peuple, divisé par le fléau de l’esclavage» dit-elle. En fait, pour elle, la race n’est pas le facteur essentiel. C’est la culture est primordiale. «Je suis différentes des Africains, je suis Antillaise» dit-elle. En effet, Maryse CONDE ne se considère pas comme une écrivaine engagée «Je crois que la littérature n’est pas le lieu privilégié de l’engagement. On peut écrire pour témoigner, pour se libérer d’une angoisse que l’on a portée et montrer que l’on est arrivé à la dominer, mais la littérature n’est pas un médium de combat». Maryse CONDE veux mesurer comment, en tant qu’Antillaise, elle est perçue en Afrique ou aux États-Unis. Elle veut voir aussi comment on n’arrive pas à se servir de la couleur de ma peau comme d’un élément qui permettrait de lutter. «Lorsque j’ai rencontré Richard (…) j’étais dans ma période militante et je ne concevais de vivre avec un Blanc. (…) J’ai fini par comprendre que la couleur de peau n’avait pas d’importance. Ce Blanc m’était plus proche que mon premier mari. (…) C’est une question de compréhension mutuelle» dit-elle.

 

Si le racisme consiste à attribuer à une population donnée des caractères identiques, niant toute singularité, tout parcours individuel, en dehors de toute expérience, ce que dit Maryse CONDE de Paris et des Parisiens ne brille pas par une grande ouverture d’esprit, ni par la générosité. Cette détestation s’explique chez elle par l’expérience d’une ville «très raciste, très intolérante» dans les années cinquante et soixante, lorsqu’elle y était étudiante, par le sentiment aussi de n’être qu’une «petite main» à Présence africaine, où de prestigieux visiteurs ne lui accordaient le plus souvent qu’une attention distraite. Aussi, Maryse CONDE discutait souvent avec Léopold Sédar SENGHOR sur divers thèmes : l’Afrique, les Antilles, le colonialisme. «On s'est formé ensemble, au fur à mesure, jusqu'au jour où nous nous sommes posé une première question essentielle : Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? Que sommes-nous dans ce monde blanc? Que dois-je faire ? Qu'est-il permis d'espérer ?» dit Maryse CONDE.

 

Maryse CONDE est critique vis-à-vis de la Négritude N'oubliez pas que quand la négritude est née, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la croyance générale, au lycée, dans la rue, était une sorte de racisme sous-jacent. Il y a la sauvagerie et la civilisation. De bonne foi, tout le monde était persuadé qu'il n'y avait qu'une seule civilisation, celle des Européens, tous les autres étaient des sauvages. On appartient à son époque et il faut admettre que la IIIème République a inventé une doctrine que nous avions tout à fait adoptée. C'était la doctrine dite de l'assimilation, qui consistait, pour être civilisé et ne plus être un sauvage, à renoncer à un certain nombre de choses et à adopter un autre mode de vie. Frantz FANON l’a bien expliqué : s’il n’y avait pas de monde blanc en face, il n’y aurait pas de Noirs. Nous ne sommes noirs que lorsque nous sommes confrontés au monde blanc qui nous enferme dans le même sac. Le mouvement de la négritude affirme la solidarité des Noirs de la Diaspora avec le monde africain. Mais selon Maryse CONDE, il n’y a aucune solidarité. «Les Africains ne nous (Antillais), ont jamais considérés comme des frères. C’est un mythe, une construction de l’esprit qui ne repose sur rien et qui n’apporte rien à l’individu» écrit Maryse CONDE.

 

Après ses études, Maryse CONDE rentre à Fort-de-France pour occuper un poste au Lycée Schoelcher et revient en France métropolitaine en qualité de députée apparentée au Parti communiste. Maryse CONDE découvre les écrivains d’Harlem Renaissance, Langston HUGUES et Claude McKAY, qui furent, pour elle, une révélation. «Ce qui comptait le plus pour nous, c'était de rencontrer une autre civilisation moderne, les Noirs et leur fierté, leur conscience d'appartenir à une culture. Ils furent les premiers à affirmer leur identité, alors que la tendance française était à l'assimilation, à l'assimilationnisme» dit Maryse CONDE. Le surréalisme intéressait Maryse CONDE, parce qu'il permettait de rompre avec la raison, avec la civilisation artificielle, et de faire appel aux forces profondes de l'homme noir «C'est le nègre qu'il fallait chercher en nous. (…) J'ai ma personnalité et, avec le Blanc, je suis dans le respect, un respect mutuel.» dit-elle. Maryse CONDE n’est pas dans la victimisation ; la France n’est pas responsable de tous les maux de l’Afrique. «La colonisation a une très grande responsabilité : c'est la cause originelle. Mais ce n'est pas la seule, parce que s'il y a eu colonisation, cela signifie que des faiblesses africaines ont permis l'arrivée des Européens, leur établissement. Il faut vraiment travailler à l'unité africaine», dit-elle.

 

II – Maryse CONDE :  cette vie scélérate et sans fards

Dans ses autobiographies, comme dans ses pièces de théâtre, Maryse CONDE est attachée au parler vrai ; elle rejette les mythes, les constructions flatteuses et faciles. Trop souvent les autobiographies deviennent des constructions de fantaisie. Il semble que l’être humain soit tellement désireux de se peindre une existence différente de celle qu’il a vécue, qu’il l’embellit, souvent malgré lui. «Je veux montrer à mes semblables une femme dans toute la vérité de la nature et cette femme sera moi» dit-elle.

A – Maryse CONDE, une recherche de la vérité dans ses autobiographies

Maryse CONDE est souvent qualifiée d’insolente, de transgressive, de provocatrice ou de rebelle. Dans toute son oeuvre, elle insiste sur la complexité de la réalité et refuse le mensonge, les idées reçues et toute forme d’idéologie. Chez Maryse CONDE, dire la vérité devient un moyen de résister et de se libérer de l’oppression sociale bien souvent intériorisée.

1 – Le cœur à rire et à pleurer, contes vrais de mon enfance

Dans «le cœur à rire et à pleurer, contes vrais de mon enfance», une part autobiographique, Maryse CONDE dit qu’une «personne aliénée est une personne qui cherche à être ce qu’elle ne peut pas être parce qu’elle n’aime pas être ce qu’elle est». Dans ces conditions, on comprend pourquoi «La rue Case-Nègres» de Joseph ZOBEL devient, pour la narratrice, un livre-culte : «Pour moi, toute cette histoire était parfaitement exotique, surréaliste. D’un seul coup tombait sur mes épaules le poids de l’esclavage, de la Traite, de l’oppression coloniale, de l’exploitation de l’homme par l’homme, des préjugés de couleur dont personne […] ne me parlait jamais». Mais ce ne sont que des contes «Je venais de la rencontrer, la vraie vie, avec son cortège de deuils, de ratages, de souffrances indicibles, et de bonheurs trop tardifs».

 

Issue de la petite bourgeoisie antillaise ayant voulu la préserver du monde colonial, Maryse CONDE revient, dans «Le cœur à rire et à pleurer : souvenirs de mon enfance», sur ce souci de vérité. «Mon père ancien séducteur au maintien avantageux, ma mère couverte de somptueux bijoux créoles, (…) et moi bambine outrageusement gâtée, l’esprit précoce pour son âge» dit-elle. Cette bourgeoisie, loin d’être sécurisante, est devenue pour Maryse CONDE, une source d’angoisse «A cause de cette paranoïa de mes parents, j’ai vécu mon enfance dans l’angoisse. J’aurais tout donné pour être la fille des gens ordinaires, anonymes. J’avais l’impression que les membres de ma famille étaient menacés, exposés au cratère d’un volcan dont la lave en feu risquait, à tout instant, de les consumer. Je masquais ce sentiment tant bien que mal par des affabulations constantes, mais il me rongeait» dit CONDE.

Dans sa vocation littéraire, Maryse CONDE est attachée au souci de vérité. «J’ai souvent rêvé de choquer mes lecteurs en dégonflant certaines boursouflures. Plus d’une fois, j’ai regretté que des flèches contenues dans mes textes n’aient pas été perçues» dit-elle. En effet, dans la Guadeloupe des années 50, la bourgeoisie parle français et non créole ; il faut savoir tenir son rang. On méprise plus noir et moins instruit que soi. Les conventions priment les sentiments : on ne cède pas aux larmes devant le cadavre d'un être cher ; on cache, infamie, un divorce dans la famille. Contre des parents qui semblent soudés surtout par le mensonge, contre une mère aussi dure avec les autres qu'avec elle-même, contre un père timoré, la petite Maryse prend le chemin de la rébellion. L'insoumission, la franchise assassine et l'esprit critique forgent son caractère. La fuite dans un monde imaginaire, la soif de connaissance, les rêves d'autonomie et de liberté la guident vers son destin d'écrivain. Mais peu à peu la mémoire adoucit les contours, les épreuves de la vie appellent l'indulgence, la nostalgie de l'âme caraïbe restitue certains bonheurs d'enfance.

Dans «La vie sans fards» il ne s’agit pas seulement d’une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d’une vocation d’écrivain chez un être apparemment peu disposé à le devenir. Il s’agit d’abord et avant tout d’une femme aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule.

2 – Victoire, des saveurs et des mots

Dans ses savoureux mémoires culinaires «Mets et merveilles», Maryse CONDE estime qu’écrire et cuisiner sont deux manières de «créer du bonheur» et de lutter contre le sectarisme. «La vie est un tout : il y a la cuisine et il y a aussi la littérature. Ce sont deux manières d’aborder le réel, de créer du bonheur pour les autres et pour soi-même».

Dans «Victoire, des saveurs et des mots», Maryse CONDE relate que sa mère, première institutrice noire de sa génération, méprisait ma grand-mère, qui pour elle était le symbole de l’inculture, du peuple. Sa mère a inculqué à ses quatre filles le rejet des choses ordinaires de la vie et une sorte de déférence pour l’intellectuel. Victoire, sa grand-mère, à qui elle a consacré une biographie romancée, avec une affection toute particulière. «Toute la famille la considérait comme une illettrée parce qu’elle ne parlait pas français. C’est une erreur. En cuisine, elle créait. Pour moi, la création est supérieure à la connaissance. Victoire m’a donné les qualités qui m’ont permis de devenir écrivain. Elle est mon mentor même si elle est morte avant ma naissance. On a méconnu sa qualité fondamentale : son inventivité». Maryse CONDE nous fait une révélation sur ses plats préférés : «Je préfère le mafé ghanéen, à la sauce ashanti. Il y a beaucoup plus de saveurs qui viennent s’y mêler. J’adore le Tiéboudienne et le Yassa (2 plats du Sénégal)».

«J’ai longtemps accepté, puis un jour je me suis rendu compte que littérature et cuisine étaient deux arts voisins. Cuisiner, c’est aussi inventer, s’accommoder de ce que l’on trouve, innover» écrit  Maryse CONDE. Le désir de créativité qui anime l’écrivain et celui de la cuisinière sont exactement les mêmes. L’un se sert de mots, l’autre utilise des ingrédients, des saveurs et des épices pour créer de la beauté, de l’agréable, retenir les gens, leur donner du plaisir.  Maryse CONDE en établissant un parallèle entre la créativité des cuisinières et celle des écrivains, s’en prend du même coup à une hiérarchie des dignités : «Nourrir son mari et ses enfants, nourrir ses lecteurs avec beaucoup d’images et de métaphores, ce sont deux propositions qui se ressemblent beaucoup. […]. Nourrir avec des mains et nourrir avec des mots, c’est le même effort» précise Maryse CONDE.

Par ailleurs, Maryse CONDE est féministe et lutte ardemment contre le sexisme. «A travers leurs œuvres si différentes soient-elles, se retrouvent les mêmes thèmes : émasculation du mâle antillais, difficulté d’édifier l’avenir avec lui, virulence des préjugés de couleurs, misère et deuil. Peu d’entre elles se révoltent. Elles constatent. Elles déplorent. Ce sont des écrits marqués par une sorte de fatalisme, et même de résignation. (…) Toujours est-il que la littérature antillaise a un étrange parfum d’amertume» écrit Maryse CONDE. Les féministes, surtout en Amérique, ont toujours poursuivie et reproché Maryse CONDE, dans «Ségou» de n’avoir nulle part dénoncé l’excision et d’avoir donné l’impression que le viol pouvait procurer du plaisir aux victimes. En fait sa contribution littéraire est un vibrant hommage à la femme. «Sans Richard [Philcox], je sais que ma vie aurait été inachevée. Je pense que quand une femme entretient une telle relation avec un homme depuis quarante ans elle ne peut pas se dire féministe» dit-elle.

B – Maryse Condé, une recherche de vérité dans son théâtre

Dans ses pièces de théâtre, Maryse CONDE contraint son spectateur à affronter la réalité, même si celle-ci est dure et laide.

«La faute à la vie», une pièce de théâtre inspirée d’un «Tramway nommé désir» de Tennessee WILLIAM, est un huis clos entre deux femmes, Théodora (interprétée par Firmine RICHARD) et Louise (Simone PAULIN), que tout oppose mais qui sont pourtant profondément reliées. Elles sont différentes en ce qui concerne la santé, Louise est à moitié-paralysée et Théodora, en bonne forme, la couleur de peau, Louise, blanche et Théodora, noire, le statut social, Louise ayant un statut plus élevé, et le caractère, tandis que Louise est impulsive, Théodora est méfiante.


En même temps, elles sont meilleures amies et paraissent même plus intimes que des sœurs. Il existe un grand secret qui les relie : elles ont toutes les deux aimé le même homme, Jean-Joseph. Ce dernier, disparu six ans plus tôt, était un mulâtre haïtien, révolutionnaire, dont l’anniversaire de l’assassinat approche. Toujours hantées par ce spectre, les deux femmes sont presque suspendues entre la vie et la mort. Il ne leur reste que les souvenirs : «L’amour, le désir, le chagrin, la haine ne sont plus que des fantômes».

 

Théodora et Louise discutent du passé et réfléchissent aux vies qu’elles ont menées. Chacune a de beaux souvenirs ainsi que des regrets. Ce sont ces derniers qui les hantent annonçant alors le grand thème de la pièce : elles discutent de la  «vérité». Selon Louise,  «personne ne l’aime. Personne n’en veut. Tout le monde la fuit. Elle fait du mal partout où elle passe». Louise voit sa vie, sa beauté et ses talents, en rose. Ainsi, elle oublie que son fils Rajani est mort d’une overdose de drogue, peut-être d’un suicide. Puisque Louise nie la réalité et idéalise Jean-Joseph et Rajani, Théodora l’accuse d’embellir sa vie : «Tu as tellement peur de la vérité que tu métamorphoses tout».  Cependant, même si Théodora semble défendre la vérité elle est, comme elle l’avoue, «la plus grande des menteuses par omission». Elle a entretenu une relation avec Jean-Joseph dans le dos de sa meilleure amie. Contrairement à Louise, Théodora voit les défauts des gens, y compris les siens. Grâce à cette attitude autocritique, elle se protège contre la vie. Ayant peur de son propre bonheur, elle cachait sa relation avec Jean-Joseph. Lorsqu’elle est tombée enceinte de ce dernier, elle est allée seule et en secret jusqu’en Belgique pour interrompre sa grossesse. Théodora a choisi de renoncer à cet enfant, la fille dont elle rêvait depuis toujours, parce qu’elle ne pouvait supporter l’idée d’être désignée comme «mère célibataire», ou pire : «fille-mère». Cette histoire, que Louise ignore au début de la pièce, est dévoilée sur scène par Théodora.

«Marronner», au sens où l’entend Maryse CONDE, c’est se positionner contre les systèmes dominants par le biais de l’intime et du quotidien. En d’autres termes, dire la vérité est une arme contre les relations malsaines et la stagnation de l’individu ainsi qu’un outil pour la transformation de la société. Considérons la question de la race. Étant de deux couleurs de peaux différentes, Théodora et Louise ne sont pas, bien entendu, de deux natures différentes. En revanche, leurs expériences vécues sont influencées par les problématiques liées au racisme. Tandis que Louise nie cette réalité du racisme vécu, celui-ci sabote pourtant l’amitié entre cette dernière et Théodora.

Le racisme subtil du quotidien est une vérité que Louise, d’origine sicilienne, refuse d’accepter. Bien qu’elle reconnaisse que certaines personnes, « seuls les imbéciles et les ignorants », soient racistes, elle ignore le racisme de nos structures sociales, dont elle est inconsciemment complice. Théodora lui répond en faisant appel aux affiches « Y’a Bon Banania», une allusion à Frantz FANON qui permet de visualiser le malaise, mais ne permet pas pourtant de l’actualiser dans la vie quotidienne des deux femmes.
Alors que Théodora n’arrive pas à expliquer l’importance du racisme, il s’avère évident par le biais du jeu sur scène. En effet, pendant que Louise nie ce racisme, Théodora fait le ménage, incarnant ainsi le vieux stéréotype de la femme noire en tant que domestique.

Lorsque Louise reconnaît la réalité vécue par Théodora, leur relation se transforme. Dans la première partie de la pièce, Louise insiste sur le fait que Théodora ait souffert moins qu’elle, et elle refuse de comprendre, même si elle le sait, inconsciemment, que Jean-Joseph ait pu aimer son amie. «Tu penses que c’est impossible ?», demande alors Théodora :  «Que je suis trop noire, trop laide ?».

En bref, Louise rejette la féminité, c’est-à-dire l’humanité en tant que femme, de son amie. Mais elle change d’avis lorsque Théodora dévoile ses secrets. Pour la première fois, Louise reconnaît l’amour que Théodora a porté à Jean-Joseph et l’enfant auquel elle a dû renoncer. Théodora s’excuse d’avoir menti à sa meilleure amie, mais Louise comprend enfin leur situation dans sa globalité. «Tu ne m’as fait aucun mal», elle lui répond. «Ce n’est pas de ta faute, tout ça. C’est la faute à la vie».

CONCLUSION

 Victime d’une maladie dégénérative, Maryse CONDE est largement handicapée «Je ne peux pas marcher, pas écrire, je ne pourrai bientôt plus parler, mais je peux encore cuisiner» dit-elle. Dans «rêves amers» qui fait penser à la «Petite fille aux allumettes» d’ANDERSEN, Maryse CONDE évoque le thème de l’au-delà : «la mort n'est pas une fin. Elle ouvre sur un au-delà où il n'est ni pauvres ni riches, ni ignorants ni instruits, ni Noirs, ni mulâtres, ni Blancs».

Longue vie et un Prix Nobel de Littérature à Maryse CONDE !

Bibliographie :

A – Contributions de Maryse Condé

  1. – Romans, récits et essais

CONDE (Maryse) «L’Image de la petite fille dans la littérature féminine des Antilles», Recherche, Pédagogie et Culture, 1979, n°44, pages 89-93 ;

CONDE (Maryse) «Négritude Césairienne, Négritude Senghorienne», Revue de Littérature Comparée 3.4 (1974): 409-419 ;

CONDE (Maryse), «L’Afrique, un Continent difficile», Entretien avec Maryse Condé par

Marie- Clotilde Jacquey et Monique Hugon, in Notre Librairie, 1984, n°74, pages 21-25 ;

CONDE (Maryse) «Propos sur l’identité culturelle» in MICHAUD (Guy) éditeur,  Négritude: Traditions et développement, Paris: P.U.F., 1978, pages 77-84 ;

CONDE (Maryse), «Au-delà des langues et des couleurs», La Quinzaine Littéraire, mai 1985, n°436, page 36 ;

CONDE (Maryse), «Haïti dans l’imaginaire des Guadeloupéens». Présence Africaine , 2004, n°169, pages 131-136 ;

CONDE (Maryse), «Notes sur un retour au pays natal», Conjonction, supplément 1987, n°176, pages 7-23 ;

CONDE (Maryse), «Pourquoi la Négritude ? Négritude ou Révolution», in GORE (Jeanne-Lydie) éditeur, Négritude africaine, négritude caraïbe, Bruxelles, éditions de la Francité, 1973, pages 150-154 ;

CONDE (Maryse), Belles ténébreuses, Paris, Gallimard, 2009, 318 pages ;

CONDE (Maryse), Cahiers d’un retour au pays natal : Césaire : une analyse critique, Paris, Hatier, 1978,  79 pages ;

CONDE (Maryse), Chiens fous dans la brousse, Paris, Bayard Jeunesse, 2008, 142 pages ;

CONDE (Maryse), Civilisation du Bossale : réflexions sur la littérature orale de la Guadeloupe et de la Martinique, Paris, L’Harmattan, 1978, 70 pages ;

CONDE (Maryse), COTTENET-HAGE (Madeleine), sous la direction de, Penser la créolité, Paris, Karthala, 1995, 320 pages ;

CONDE (Maryse), Desirada, Paris, Robert Laffont, 2011, 242 pages ;

CONDE (Maryse), Dieu nous l’a donné : pièce en 5 actes, Paris, Oswald, 1972, 75 pages ;

CONDE (Maryse), En attendant la montée des eaux, Paris J-C Lattès, 2010, 364 pages ;

CONDE (Maryse), En attendant la montée des eaux, Paris, Pocket, 2013, 314 pages ;

CONDE (Maryse), En attendant le bonheur : Heremakhonon, Paris, R. Laffont, 1976, 1997, 244 pages ;

CONDE (Maryse), Histoire de la femme cannibale, Paris, Mercure de France, 2005,  351 pages ;

CONDE (Maryse), Hugo le terrible, Saint-Maur-des-Fossés éditions Sépia, 2009, 127 pages ;

ONDE (Maryse), La belle créole, Paris, Mercure de France, 2001, 252 pages ;

CONDE (Maryse), La colonie du nouveau monde, Paris, Robert Laffont, 2011, 203 pages ;

CONDE (Maryse), La migration des coeurs, Paris, Robert Laffont, 1995 et 2011,  327 pages ;

CONDE (Maryse), La parole des femmes : Essai sur des romancières des Antilles de langue française, Paris, l’Harmattan, 1979, 136 pages ;

CONDE (Maryse), La vie sans fards, Paris, Pocket, 2012,  284 pages ;

CONDE (Maryse), La vie scélérate, Paris, France Loisirs, 1988, 333 pages ;

CONDE (Maryse), Le cœur à rire à pleurer : les contes de mon enfance, Paris, Didier, 2013, 159 pages ;

CONDE (Maryse), Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana, Paris, JC Lattès, 2017,  250 pages ;

CONDE (Maryse), Les derniers rois mages, Paris, Mercure de France, 1992, 304 pages ;

CONDE (Maryse), Mets et merveilles, Paris, J-C Lattès, 2015, 300 pages ;

CONDE (Maryse), Moi, Tituba, Sorcière : Noire de Salem, Paris, French European Publications, Incorporated, 1988,  276 pages ;

CONDE (Maryse), Pension des Alizés : pièces en 5 tableaux, Paris, Mercure de France, 1988, 126 pages ;

CONDE (Maryse), Rêves amers Paris, Bayard Jeunesse, 2001, 79 pages ;

CONDE (Maryse), Savannah Blues, Villegly, éditions Encre Bleu, 2013, 171 pages ;

CONDE (Maryse), Ségou, Paris, Robert Laffont, tome 1, Les murailles, 2012, 524 pages et tome 2, Les terres en miettes, 457 pages ;

CONDE (Maryse), Stéréotype du Noir dans la littérature antillaise Guadeloupe-Martinique, Thèse de 3ème cycle de littérature comparée, Université de Paris 3, 1976, 367 pages ;

CONDE (Maryse), Tim, Tim anthologie de la poésie antillaise en Néerlandais, Rotterdam, éditions du Flamboyant, 1978

CONDE (Maryse), Traversée de la mangrove, Paris, Mercure de France, 1989, 265 pages ;

CONDE (Maryse), Une saison à Rihata, Paris, Robert Laffont, 1981, 214 pages ;

CONDE (Maryse), Victoire, des saveurs et des mots, Paris, Gallimard, collection Folio n°4731, 2008, 320 pages.

  1. - Théâtre

CONDE (Maryse),  Dieu nous l’a donné, Paris,  Pierre Jean Oswald, 1972, 75 pages ;

CONDE (Maryse), Mort d’Oluwémi d’Ajumako, Paris, Pierre Jean Oswald, 1973, 58 pages ;

CONDE (Maryse), Le Morne de Massabielle, Puteaux, Théâtre des Hauts de Seine, 1974, non publié ;

CONDE (Maryse), Pension les Alizés, Paris, Mercure, 1988, 135 pages ;

CONDE (Maryse), An Tan Revolisyon : elle court, elle court la liberté, fresque historique en trois époques, Le Conseil régional de Guadeloupe, 1989, 46 pages ;

CONDE (Maryse), Comédie d’amour, Mises en scène: Théâtre Fontaine, Paris, juillet 1993 et   New York et Washington, D.C., novembre 1993.

CONDE (Maryse), Comme deux frères, Carnières-Morlanwelz, (Belgique), Lansman, 2007, 35 pages ;

CONDE (Maryse), La faute à la vie,  Carnières-Morlanwelz, (Belgique), Lansman, 2009, 41 pages.

3  – Anthologies

CONDE (Maryse) presentation, LECHERBONNIER (Bernard) editeur, Le Roman antillais. Paris, Fernand Nathan, collection classiques du monde, 1977, 2 tomes,  95 et 63 pages ;

CONDE (Maryse) RUTIL (Alain), sous la direction de, Bouquet de voix pour Guy Tirolien, Pointe-à-Pitre, Jasor, 1990, 222 pages ;

CONDE (Maryse), La poésie antillaise, Paris, Nathan, 1977, 96 pages.

B – Critiques de Maryse Condé

ARAUJO (Nara) préface, L’œuvre de Maryse Condé : à propos d’une écrivaine politiquement incorrect, colloque Pointe-à-Pitre 14-18 mars 1995, Paris, Montréal, L’Harmattan, 1996, 268 pages ;

CARRUGGI (Noëlle), sous la direction de, Maryse Condé : rébellion et transgression, Paris, Khartala, 2010, 232 pages ;

CISSE (Mouhamadou), Identité créole et écriture métissée dans les romans de Maryse Condé et Simone Schwartz-Bar, Thèse, Université de Lyon 2, Louis Lumière, sous la direction de Philippe Goudey, soutenue le 19 septembre 2006, 353 pages ;

DORCE (Mylène), «Entrevue avec Maryse Condé», Manhattan, N.Y, 22 avril 2010 ;

HESS (Déborah), Maryse Condé : mythe parabole et complexité, Paris, L’Harmattan, 2011, 202 pages ;

LETICEE CAMBOULIN (Marie), Les femmes dans les romans de Maryse Condé, University Of South Florida, 1991, 126 pages ;

NKUNZIMANA (Obed), ROCHMANN (Marie-Christine), NAUDILLON (Françoise) sous la direction de, L’Afrique noire dans les imaginaires antillais, Paris, Karthala, 2011, 252 pages, spéc 147-151 ; 

ONO (Masatsugu), Littérature et identité : l’œuvre de Maryse Condé, thèse sous la direction de Pierre Bayard, Université de Paris 8,  2005, 409 pages ;

PFAFF (Françoise), Entretiens avec Maryse Condé suivi d’une bibliographie complète, postface d’Antoine Régis, Paris, Karthala, Lettres du Sud, 1993, 203 pages ;

PUIG (Stève), Le surnaturel dans la traversée de la mangrove de Maryse Condé, University of North Carolina at Chapel Hill, 2004, 94 pages.

Paris, le 10 août 2017 par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/

 

«Maryse CONDE : une écrivaine atypique, entre impertinence et quête de vérité», par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/
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